Affichage des articles dont le libellé est Florence Trocmé. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Florence Trocmé. Afficher tous les articles

jeudi 3 avril 2025

Eloge de la poussière

« Une photographie est comme une chose qui repose sur le sol et accumule de la poussière, vous voyez, quand les touffes de poussière se laissent prendre et se transforment peu à peu en une grosse pelote. À la fin, on peut tirer les fils. C’est à peu près ça. »  -

W. G. Sebald

Il semble que les motifs apparaissent de deux façons très différentes. Le plus souvent ils s'imposent, ils surgissent avec une sorte d'évidence. Ainsi, tout récemment, l’œil de Pierre Chanteau, repéré par une amie, transmis par son compagnon, et soudain au centre d'une actualité troublante : la mort même, quelques heures plus tard, de son créateur. Une quasi-synchronicité qui ne laisse pas d'être bluffante. Mais parfois l'attracteur étrange n'est pas si direct : le motif ne surgit pas ex nihilo, il ne prend pas immédiatement la lumière. Et c'est le cas de la poussière, dont je vais conter ici la lente survenue.

Tout commence avec l'achat du dernier hors-série de Reporters sans frontières, 100 photos pour la liberté de la presse, consacré à Man Ray. Je le parcours quelques jours plus tard, le 23 mars précisément. Parmi les photos reproduites, celle qu'il réalisa en 1920 à New York, avec Marcel Duchamp (la photo porte leurs deux signatures) : Élevage de poussière.

Élevage de poussière, Man Ray et Marcel Duchamp, 1920.
 

Le titre actuel est donné en 1934. "Un clin d’œil duchampien : dans son atelier new-yorkais, est-il écrit dans le hors-série, Le Grand Verre était accompagné d'un panneau indiquant Élevage de poussière : ne pas déranger"." Publiée pour la première fois en 1922 dans la revue dadaïste Littérature, la photo avait pour titre Vue prise en aéroplane. Une tromperie bien sûr, Man Ray avait juste photographié la poussière déposée sur une plaque de verre.

Je ne connaissais pas l'anecdote, tout cela était intéressant mais bon, je n'y accordai pas plus d'importance que ça et passai à autre chose. Dans les jours suivants, ce mot de poussière, je vais le rencontrer à plusieurs reprises. Sans que cela ne me pousse encore à en faire un sujet de réflexion, le terme est loin d'être rare, rien d'extraordinaire à le retrouver donc ici et là. Et puis voilà que nous nous rendons à Rodez pour un court séjour au pays de Pierre Soulages. Visite du musée bien sûr, mais aussi du très beau musée Fenaille (où je tenais absolument à voir les fabuleuses statues-menhirs). C'est là que j'achète le récit que Christian Bobin a écrit sur Soulages en 2019, Pierre, (avec la virgule dans le titre). Ce récit-poème je le commence le jour-même et le finis le lendemain, et c'est vraiment avec lui que se révèle le motif de la poussière, c'est comme si tout devenait clair d'un seul coup : la photo de Man Ray/Duchamp, les occurrences plurielles du mot que je n'ai pas notées et que je regrette maintenant parce que ce ne sera pas facile de les retrouver, oui, le motif est bien présent, indubitable : "25 décembre 2018. Un train m'attendait. Il avait passé la nuit prétendue sainte dans une écurie de fer. Une lassitude m'empoussiérait. Les trottoirs écaillés, gris, étaient signés Soulages. Je voudrais écrire un éloge de la poussière." *(p. 22)

Christian Bobin au Creusot en 2007 ©Getty - Jean-Luc PETIT
 

L'attracteur étrange creuse son sillon : E. me montre une des encres qu'elle a réalisées dernièrement, auxquelles elle a adjoint une ligne poétique.

 

Plus tard, une fois revenus à Bourges, dans ma recherche sur la photo matricielle, je découvrirai qu'elle fut au centre d'une exposition au BAL, 6, impasse de la Défense, dans le 18ème arrondissement, du 16 octobre 2015 au 31 janvier 2016. Sur le site, je lis que le même mois d'octobre 1922** où elle fut publiée, T.S. Eliot écrivait dans The Waste Land les vers suivants : 

« Et je te montrerai quelque chose qui n’est
Ni ton ombre le matin marchant derrière toi
Ni ton ombre le soir venue à ta rencontre ;
Je te montrerai ta peur dans une poignée de poussière. » ***

Je lis également qu'après avoir été renommée en 1934, "dès lors, elle commence à hanter la culture contemporaine. Les artistes conceptuels des années 1960 et 1970 vont être fascinés par ses implications. Elle est souvent invoquée dans les débats sur le statut de la photographie comme indice ou comme trace, dans les expositions sur l'abstraction, dans les textes sur l'utilisation artistique de matériaux « pauvres », jusque dans les débats sur la représentation du paysage. 

Et si cette étrange photographie, prise il y a si longtemps, marquait l'aube de l'ère moderne, dans toutes sa complexité ? Peut-on repenser l'histoire à partir d'une poignée de poussière ? »

L’exposition proposait un parcours thématique au travers de 150 œuvres et objets dont les travaux de Man Ray, John Divola, Sophie Ristelhueber, Walker Evans, Mona Kuhn, Aaron Siskind, Gerhard Richter, Xavier Ribas, Nick Waplington, Eva Stenram, Georges Bataille, Jeff Wall et aussi des vues aériennes, des images de médecine légale, des cartes postales, des photographies amateur…

Le second de la liste, suivant immédiatement Man Ray, est le photographe américain John Divola, dont l'une des œuvres est reproduite dans le bandeau photographique en haut de la page web. Je suis saisi par sa ressemblance avec l'encre de E.

John Divola, Vandalism, 1973-1974

Et puis c'est encore Arthur Teboul qui dans son Instant poésie sur France Culture (émission signalée par mon fil Google ce même 30 mars), me fait relire Omar Khayyâm :

CXVI
Quand je serai terrassé sous les pieds du destin,
Et que l'espoir de vivre sera déraciné de mon cœur,
Veille à faire une coupe avec ma poussière :
Ainsi, rempli de vin, je revivrais, peut-être.


____________________

* La poussière fait huit apparitions dans Pierre, . Voici les sept autres occurrences du terme :

- "Malgré cette légère poussière d'un accent, la voix de Pierre Soulages est nue." (p. 11-12)

- "Par un détail le tableau est entré dans mon coeur, où il dépose jour après jour sa poussière de charbon transcendant. Dans la gibecière outrenoire, le fantastique gibier de Dieu." (p. 41)

- "La nuit de Noël, matrone chocolatée, ne me donne à admirer que des quais de gare orangés balayés par la poussière cosmique." (p. 47)

- "Mon sac à mes pieds est un chien poussiéreux. Tout est poussière dans ce train sans contrôleur :les vitres épaisses, les accoudoirs gris, mon passé, mon présent, mon avenir." (p. 49) 

- "Le vent est la poussière de la lumière." (p. 57)

- "Les étoiles ralentissent au-dessus du mont Saint-Clair. Tous ces gens du cimetière marin, Dieu les a débusqués de leurs cachettes de vivants, il a touché leur cœur d'un doigt de feu en criant : "Trouvé !" A présent, ils sont près de lui, où ils se réjouissent d'être rois et poussière." (p. 75)

- "Cette grisaille ocre et bleu qui couvre les immeubles cartonnées de Sète, ce n'est pas de la poussière, ce sont les grains de sable du temps." (p. 88) [C'est moi qui souligne]

** Pierre Soulages est mort le 22 octobre 2022, soit cent ans exactement après la publication de la photo et de The Waste Land de T.S. Eliot.

** On peut lire le poème entier dans sa traduction par Pierre Vinclair (encore un Pierre) sur le site de Florence Trocmé, Poezibao.



lundi 16 août 2021

Dans la géométrie du coeur

"On trouve ici, très rarement en basse montagne, plus fréquemment à mesure que l'on monte, une pierre limpide et d'une extrême dureté, sphérique et de grosseur variable, - un véritable cristal, mais, cas extraordinaire et inconnu sur le reste de la planète, un cristal courbe ! On l'appelle, dans le français de Port-des-Singes, péradam."

René Daumal, Le Mont Analogue, Imaginaire/Gallimard, p. 116. 

Dernière chronique avant une pause estivale d'au moins une semaine. On ne sera pas surpris que j'y creuse le même sillon, au risque de la monotonie, mais il me semble que je doive aller jusqu'au bout dans l'inventaire des résonances qu'a provoquées l'émergence du Mont Analogue de René Daumal. Le dernier article a été publié avant le sixième et dernier épisode de la série d'été proposée par Auréliano Tonet dans Le Monde. Titré « Le Mont Analogue », un puits de science et de prescience, il s'attarde cette fois sur le versant scientifique de l’œuvre : "Prisé par de nombreux savants, le roman inachevé de René Daumal ne se contente pas de vulgariser les théories d’Albert Einstein sur la relativité. En décrivant la fragilité du vivant, il anticipe la crise écologique." Et c'est une sorte de sentiment de confirmation que j'éprouvai à retrouver le dessin de Daumal que je venais d'insérer dans ce dernier article :


Le Mont Analogue dessiné par René Daumal dans son roman publié en 1952. Extrait du livre « Les Monts Analogues de René Daumal » (Editions Gallimard), sous la direction de Boris Bergmann, à paraître le 14 octobre.


"Située en plein Pacifique, la montagne mystérieuse décrite par Daumal se dérobe aux regards, camouflée par une « coque d’espace courbe ». Daniel Parrochia y voit une intuition « pas si absurde » : « Selon des recherches récentes en optique, il serait possible, en courbant la lumière avec des méta matériaux et des lentilles spéciales, de créer des sphères d’invisibilité », avance l’épistémologue de 69 ans. Lui s’est penché sur Le Mont Analogue durant l’écriture du Cas du K2 (Le Corridor bleu, 2010), un ouvrage qui confronte mathématiques et alpinisme. « Il existe une analogie entre résoudre une équation et escalader une montagne. Cela, Daumal le pressent. »"
Le texte de présentation de cet essai (que je découvre à cette occasion) se réfère explicitement à Daumal :

"(...) Au fil de ce voyage au Karakoram (l’un des plus grands massifs montagneux de la planète avec l’Himalaya et ses glaciers), il [l'auteur] en vient à s’interroger sur ce noble projet occidental, naguère encore défendu par Nietzsche ou par Daumal, mais auquel on a visiblement renoncé – qui consistait à chercher à s’élever : dans la pensée comme dans la vie.

Avec les forces fondamentales de la nature et la variabilité astronomique du climat, le cas du K2, montagne-limite et à peine accessible, est alors emblématique de ce qui échappe ou nous dépasse, dans la grande inversion de valeurs qui caractérise l’époque actuelle. "

Un peu plus loin, un nom me fait signe : "Enfant de la Grande Guerre, c’est « un esprit cartésien qui entend dépasser le cartésianisme », selon son biographe Jean-Philippe de Tonnac." En effet, Jean-Philippe de Tonnac a publié en 1998 chez Grasset René Daumal, l'archange.


Or, le nom de Jean-Philippe de Tonnac, qui m'était encore inconnu la semaine dernière, avait surgi à la lecture des Lettres à une jeune poétesse, de Rainer Maria Rilke (Bouquins, 2021), dont je venais d'apprendre la récente parution en lisant le dernier numéro du Flotoir de Florence Trocmé - et que j'empruntai quelques jours plus tard en le découvrant au rayon des nouveautés à la médiathèque Equinoxe (où il faut à présent passer la douane en présentant un pass sanitaire, ce qui n'a fait qu'amplifier l'aspect désertique du lieu, où il y a désormais plus d'employés que de lecteurs). La postface de Jeanne Wagneur et Alexandre Pateau, les éditeurs et traducteurs de cette correspondance jusque-là ignorée du public français, était précédée de ces mots : "Nous dédions  ce livre à notre ami Jean-Philippe de Tonnac." Dans le corps du texte, on pouvait aussi lire : "Ce livre qui s'achève ici est né sous le signe d'une constellation bienveillante : c'est Jean-Philippe de Tonnac, merveilleux écrivain et amoureux de l’œuvre de Rilke, qui nous a réunis et fut tout au long de ce projet, pour reprendre l'image chère à Rilke, "un guide secourable dans la géométrie du cœur"(...)"

Je suis tout à fait d'accord avec Florence Trocmé sur le peu de pertinence du titre, qui veut jouer bien évidemment sur le parallèle avec les célèbres Lettres à un jeune poète :

"Je déteste ce titre, très marketing, pas du tout de Rilke, bien sûr et je ne me fais pas à ce mot de « poétesse ». J’eus infiniment préféré Correspondance avec Anita Forrer. C’est une toute jeune fille, 17, 18 ans qui prend l’initiative d’écrire une lettre à Rainer Maria Rilke, après l’avoir entendu dans une lecture publique. Non seulement il va lui répondre, mais il va devenir un véritable maître pour elle, avec une attention, une intelligence, une humanité qui sont confondantes. Lui le grand Rilke, elle cette petite jeune fille inconnue, qui a des velléités de poésie (sur lesquelles il sera très clair !) et qui lui ouvre son cœur, sur toutes sortes de questions de son évolution, de son apprentissage de la vie.
C’est un livre de vie, comme il en est sans doute peu et plutôt que de jalouser Anita Forrer, il faut célébrer la chance de pouvoir lire ces lettres magnifiques et de pouvoir s’en approprier le contenu. « Malgré les préoccupations qui l’étouffent, Rilke parvient à combler aussi bien les gens qui l’entourent que ses correspondants les plus lointains, en leur prodiguant les somptueux dons qu’il tire de sa capacité de perception et d’expression ; ainsi enrichit-il ces êtres de sa présence, par la tendre force de son empathie humaine et les splendeurs de son verbe », écrit Jean Rudolf von Salis, dans un livre de 1952, sur les années suisses de Rilke, inédit en français."


Plusieurs lettres d'Anita Forrer furent envoyées de Zurich, où vivaient sa sœur et son beau-frère. Et c'est avec Zurich que je voudrais clore ce papier, en un dernier écho.

A l'ouverture de Firefox, je contemple la page d'accueil de Bing, le moteur de Microsoft, que je n'utilise que très peu, mais j'aime bien la photo qui s'affiche, chaque jour renouvelée. Or, la page d'hier, donc du 15 août, s'ouvrait sur un lido du lac de Zurich, une piscine publique à ciel ouvert, en l'occurrence celle du Strandbad Tiefenbrunnen. Prise en vue aérienne, elle ne manqua pas de me rappeler furieusement le dessin de l'anneau de courbure de Daumal :


 Le texte qui accompagnait se terminait d'ailleurs sur l'évocation des montagnes (n'oublions pas que le sous-titre du Mont Analogue est Roman d'aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques ) :

"Et bien sûr, comme nous sommes en Suisse, nous ne sommes jamais loin des montagnes : d’ici, par temps clair, on peut aisément admirer les somptueux sommets enneigés des Alpes. Un vrai délice Suisse."


vendredi 19 mars 2021

Le régime souhaite la chute du peuple

 18 août

"[...] L'inflation qui, lentement, sournoisement, augmentait durant les mois précédents, nous explose maintenant à la figure. Pour ceux qui reconstruisent ou restaurent leurs maisons à leurs frais aussi bien que pour les innombrables associations qui aident les plus démunis à le faire grâce au soutien international, c'est très compliqué. L'ennemi est innombrable, et à sa tête l'oligarchie au pouvoir, ses intérêts, ses calculs et son redoutable instinct de conservation. Elle n'a pas changé d'un iota ses manières d'agir après le désastre, elle fait toujours main basse sur un État moribond et n'est nullement pressé de former un nouveau gouvernement. Nous sommes assiégés, mais de l'intérieur. "Le régime souhaite la chute du peuple." "

Charif Majdalani, Beyrouth 2020, Journal d'un effondrement, Actes Sud, 2020, p. 145.

Sept mois plus tard, le terrible constat de l'écrivain libanais Charif Majdalani est plus que jamais d'actualité. Dans Le Monde daté du 19 mars, on apprend que "le gouvernement que Saad Hariri avait été chargé de former le 22 octobre 2020, dans le but de sortir le Liban de la pire crise économique de son histoire, se fait toujours attendre". Une hyperinflation vertigineuse risque de faire plonger un taux de pauvreté qui avait déjà atteint 50 % à l'été 2020 : "la chute de la monnaie nationale, qui a décroché du taux officiel de 1500 livres libanaises pour 1 dollar à l’automne 2019, s’est subitement accélérée ces dernières  semaines. Le billet vert, qui s’échangeait en octobre 2020, au moment de la nomination de Saad Hariri, à 8 000 livres sur le marché noir, est passé à 10 000 livres début mars, avant de s’envoler à 15 000 livres en début de semaine." Beyrouth, encore traumatisée par la gigantesque explosion des 2750 tonnes de nitrate d'ammonium stockées sans précaution dans deux hangars du port, faisant 200 morts, 150 disparus et 6 000 blessés, est régulièrement privée d'électricité et menacée de multiples pénuries.


Je ne sais plus où j'avais lu une brève chronique de ce Journal implacable, qui ne cède portant pas au désespoir car réconforté par le souffle d'une jeunesse qui veut encore croire à une vie possible, à une reconstruction malgré l’État corrompu au tréfonds. Je ne sais plus, mais quand j'ai vu le volume sur le rayon des nouveautés à la médiathèque, je n'ai pas hésité une seconde. Je l'ai lu le soir-même, porté par une sorte d'urgence. C'était loin des fils que je tirais au moment, qu'avais-je à faire en somme avec le Liban ? mais en même temps, il en était tout près : la mort y avait hélas plus que sa place, et puis un détail vint percuter un motif récurrent de manière assez inouïe. Voici comment.

Au chapitre 61, Majdalini raconte que ses enfants, voulant absolument s'associer au mouvement de bénévoles qui s'était formé à toute allure dans la ville, avaient été sollicités pour déblayer le cabinet d'un médecin. Ils en avaient ramené des photos d'objets désuets qui les avaient fait rire. En fait, c'était le cabinet d'un vieux praticien, mort depuis longtemps, mais que ses enfants avaient gardé comme tel depuis. L'écrivain continue ainsi :

"Ce cabinet médical conservé durant des décennies hors de la marche du monde m'a évidemment fait penser à la maison d'Iver Grove que décrit W.G. Sebald dans Austerlitz. Mais contrairement à ce qui se passe à Iver Grove, où le présent entre précautionneusement en contact avec ce qui est demeuré en suspens pendant quarante ans, le temps maintenu à l'écart a afflué ici très brutalement. Il l'a fait avec la même violence dans de nombreux autres endroits de la ville où le passé était contenu différemment, comprimé et presque embaumé avec l'avare jalousie des traditions familiales aristocratiques et de leur généalogie. Dans de nombreuses demeures historiques des quartiers ravagés de Beyrouth, les décors et les mobiliers anciens ne sont plus que poussière, ruines et gravats. La lente et méticuleuse sédimentation du temps a été balayée en un clin d’œil par le souffle d'un présent vengeur et incompréhensiblement cruel." (pp. 126-127)

J'étais abasourdi. Je n'avais pas choisi ce livre bien évidemment parce qu'il aurait été en rapport avec Austerlitz, sur lequel je travaille depuis des semaines. Le Liban semblait bien à l'écart de Paris, de l'Allemagne et des campagnes galloises où Austerliz passa son enfance. Et voici que j'y revenais par l'entremise de ce vieux cabinet médical soufflé par la déflagration. Majdalani parlait d'Iver Grove, mais ma lecture d'Austerlitz remontant à plusieurs années, et m'étant concentré uniquement sur la fin, je n'avais pas souvenir de ce passage. Je résolus donc, n'ayant pas ce soir-là le livre sous la main, de faire une recherche sur le net. Iver Grove + Austerlitz. Beaucoup de références anglo-saxonnes apparurent, aussi rajoutai-je un mot français, je ne sais plus lequel, et parmi les résultats émergea alors un écrit qui ne m'était pas inconnu : la thèse de Vincent Toubert, intitulée Entre le livre et la lampe, représentations et usages de l’érudition chez Pierre Michon, W.G. Sebald et Antonio Tabucchi.

Une recherche du nom Iver Grove à l'intérieur du document  me conduisit à la page 70, où il est question de la relation quasi-filiale qui lie Austerlitz à André Hilary, "le seul professeur auquel Jacques Austerlitz confie sa double identité et son double nom." C'est un peu plus loin qu'il est question d'Iver Grove (la seule occurrence par ailleurs sur les 447 pages de la thèse), mais c'est surtout ce qui suit et qui n'a pas de rapport direct avec Iver Grove qui me frappa particulièrement :

"André Hilary reçoit Austerlitz « comme si enfin la providence lui avait envoyé l’élève qu’il avait toujours appelé de ses vœux». Austerlitz est un excellent élève, qui rend en particulier une copie mémorable ; à partir de ce moment, la relation entre le maître et l’élève semble permettre une solide transmission, non seulement dans l’ordre des savoirs,
mais aussi au niveau personnel. Jacques Austerlitz racontera plus tard l’épisode de la visite de la propriété d’Iver Grove, faite avec André Hilary, lors de laquelle le propriétaire des lieux, James Mallord Ashman, leur montre en particulier un observatoire et des cartes de la lune. La période de l’apprentissage d’Austerlitz aux côtés d’André Hilary forme dans le récit une totalité autonome, qui prend des accents encyclopédiques : « de l’astronomie à l’histoire de l’humanité en passant par la botanique et la zoologie, aucun domaine de l’univers ne manque
». Cet apprentissage se fait dans le cadre de cette relation personnelle entre Jacques et son professeur d’histoire, dont la transmission efficace est matérialisée par le présent d’une « relique », qui marque l’adieu du maître à son élève, une fois la transmission réalisée :

Pendant tout le temps qu’il me restait à passer à Stower Grange, Hilary m’a soutenu et encouragé de toutes les manières possibles et imaginables. En premier lieu je lui suis redevable, dit Austerlitz, d’avoir distancé largement le reste de ma promotion aux examens terminaux, dans les matières que sont l’histoire, le latin, l’allemand et le français, et d’avoir pu suivre librement ma voie, du moins en étais-je encore persuadé à l’époque, grâce à une bourse confortable. En adieu Hilary me remit un carton sombre à cadre doré sous le verre duquel étaient disposées trois feuilles de saule un peu fripées prélevées sur un arbre de l’île de Sainte-Hélène, et une usnée ressemblant à un petit rameau de corail pâle, qu’un des ancêtres d’Hilary, comme l’indiquait en bas l’inscription en lettres minuscules, avait détaché le 31 juillet 1830 de la lourde dalle de granit couvrant le tombeau du maréchal Ney. Ce souvenir, qui en soi n’a sans doute pas de valeur, se trouve jusqu’aujourd’hui en ma possession, dit Austerlitz. Il a plus d’importance pour moi que presque tout autre tableau, d’abord parce que les reliques qu’il renferme, l’usnée et les feuilles lancéolées complètement desséchées, sont restées intactes sur plus d’un siècle en dépit de leur fragilité, ensuite parce qu’elles me rappellent chaque jour Hilary, sans qui je n’aurais assurément pu quitter l’ombre du presbytère de Bala. C’est aussi Hilary qui, après la mort de mon père nourricier, survenue au début de 1954 à l’asile de Denbigh, s’est chargé de liquider la maigre succession et par la suite a entrepris les démarches pour ma naturalisation, ce qui n’allait pas sans multiples difficultés étant donné qu’Elias avait détruit toute trace de mes origines." [C'est moi qui souligne]
Ce cadeau de Hilary à Austerlitz - ces "reliques" napoléoniennes - me rappelait furieusement quelque chose de précis. Le même jour, j'avais terminé un article en mettant en regard un poème-objet d'André Breton avec le reliquaire de Vivant Denon
dont je rappelle qu'il est propriété du Musée-Hôtel Bertrand, descente des Cordeliers, à Châteauroux, la ville où j'ai l'heur de vivre. Or, que contient celui-ci, à côté des ossements divers que j'ai déjà évoqués ici et là ? Et bien rien moins qu'une feuille de saule de Sainte-Hélène, comme en témoigne la liste qu'en donne Philippe Sollers dans sa biographie de Denon, Le cavalier du Louvre :

«Reliquaire de forme hexagonale et de travail gothique, flanqué à ses angles de six tourillons attachés par des arcs-boutants à un couronnement composé d'un petit édifice surmonté de la croix: les deux faces principales de ce reliquaire sont divisées chacune en six compartiments, et contiennent les objets suivants.

‑ Fragments d'os du Cid et de Chimène trouvés dans leur sépulture, à Burgos.

‑ Fragments d'os d'Héloïse et d'Abélard, extraits de leurs tombeaux, au Paraclet.

‑ Cheveux d'Agnès Sorel, inhumée à Loches, et d'Inès de Castro, à Alcobaça.

‑ Partie de la moustache de Henri IV, roi de France, qui avait été trouvée tout entière lors de l'ex­humation des corps des rois à Saint‑Denis, en 1793.

- Fragment du linceul de Turenne.

- Fragments d'os de Molière et de La Fontaine.

- Cheveux du général Desaix. »

Deux des faces latérales du même objet sont remplies:
‑ L'une par la signature autographe de Napoléon.
‑ L'autre par un morceau ensanglanté de la chemise qu'il portait au moment de sa mort, une mèche de ses cheveux et une feuille du saule sous lequel il repose dans l'île de Sainte‑Hélène." [C'est moi qui souligne]


 

Feuille de saule, cheveux et signature de Napoléon,  Musée-Hôtel Bertrand (Châteauroux)

La coïncidence est fabuleuse : il m'a fallu passer par la lecture d'un livre libanais pour mettre en relation le même jour un élément du reliquaire de Denon avec un extrait d'Austerlitz de Sebald. Sebald qui parle explicitement de "reliques" au sujet de cette feuille de saule d'un arbre de Sainte-Hélène et de l'usnée prélevée sur le tombeau du maréchal Ney. 

 

La tombe du Maréchal telle qu’elle figure sur la planche V du Champ du Repos… par Roger Père et Fils (septembre 1816)

Usnée

Il semble peu vraisemblable qu'une telle usnée (variété de lichens*) ait pu se trouver sur la dalle du tombeau de Ney, en revanche une recherche associant usnée et tombeau m'a conduit vers un extrait du Dictionnaire pittoresque d'histoire naturelle et des phénomènes de la nature, de Félix-Édouard Guérin-Méneville (1839) : il y est dit que l'usnea monumenti croît en abondance sur les arbres qui entourent le tombeau du captif de Sainte-Hélène, autrement dit les saules.


  
Tombe de Napoléon à Sainte-Hélène  

Le docteur Antommarchi, dans son livre Les derniers moments de Napoléon (1825), rapporte ainsi la scène de l'enterrement du 9 mai : "Pendant que l'on achevait ces travaux, la foule se jetait sur les saules dont la présence de Napoléon en avait déjà fait un objet de vénération. Chacun voulait avoir des branches ou des feuillages de ces arbres, qui devaient ombrager la tombe de ce grand homme, et les garder comme un précieux souvenir de cette scène imposante de tristesse et de douleur. Hudson et l'amiral, que blesse cet élan, cherchent à l'arrêter: ils s'emportent, ils menacent. Les assaillants se hâtent d'autant plus, et les saules sont dépouillés jusqu'à la hauteur où la main peut atteindre. Hudson était pâle de colère ; mais les coupables étaient nombreux, de toutes les classes, il ne put sévir."

 ____________________________

* A propos de lichens, je suis tombé au cours de mes recherches sur le bel article du Flotoir de Florence Trocmé, daté du 7 mars 2021. Où l'on peut par exemple lire ceci (où il est question en passant des usnées) :

Nature et territoire du lichen
Étrange nature que celle du lichen, « l’organisme entier est une association symbiotique. Chacun des deux ou trois organismes apporte à l’autre ce qu’il n’a pas dans une relation de coexistence étroite : le champignon (mycobionte) apporte le support (la fixation et la croissance), l’eau et les minéraux à l’algue ; l’algue (photobionte) apporte une partie des sucres au champignon grâce à la photosynthèse. C’est ce fonctionnement atypique qui a permis au lichen de conquérir de très nombreux espaces et de s’implanter là où on ne trouve plus aucune plante (30) : la symbiose est un facteur d’endurance écologique. On estime que 8% de la surface terrestre est recouverte de lichen. Il est universel. » (31) Il est souvent un des derniers organismes que l’on peut rencontrer vers les pôles et en altitude, à la limite des glaces et des neiges. Il peut vivre (les usnées) à des températures allant de -60° à +70°. Et il offre aux rennes scandinaves et aux caribous canadiens jusqu’à 90% de leur alimentation hivernale. (33)
Il en devient ainsi, écrit Vincent Zonca, une figure d’éternité et de survie et nul doute qu’il aurait bien des leçons à nous apprendre. 


 

jeudi 14 décembre 2017

# 298/313 - Etoilement

J'ai ouvert ce nouvel article et je sèche. Je l'avoue volontiers, je sèche. Non pas parce que soudain je n'aurais plus rien à dire, et que je voudrais néanmoins me plier par routine au devoir d'écrire un nouveau billet. Non, bien au contraire, c'est plutôt l'abondance des thèmes potentiellement abordables qui me gêne. Je ne sais par où commencer.
Ma préoccupation ici n'est pas seulement de relever des coïncidences, qu'on jugera troublantes, amusantes ou insignifiantes, au choix de chacun. J'ai l'impression, et même la certitude, que j'en produirais dix mille que cela ne changerait rien à l'affaire : l'intérêt des uns contrasterait toujours avec le désintérêt des autres. Inutile donc de chercher à convaincre.* Ce qui m'intéresse, au-delà d'une recension de synchronicités et de résonances, de ce fourmillement de faits insolites, c'est d'en esquisser une catégorisation, de décrire les formes de manifestation, les types d'émergence - et de les relier à la matière même de nos vies. Si la métaphore de l'Attracteur étrange me séduit, c'est qu'elle relie visuellement des phénomènes disjoints, qu'elle donne forme au chaos.
Dans #250, j'ai commencé ce travail, en opposant deux formes, la constellation et les lucioles, le réseau de correspondances et les bulles synchroniques isolées. Ce sont là encore des images : "Ainsi sur le théâtre nocturne de nos existences se donneraient donc à voir aussi bien les lumières venues du plus lointain du cosmos que les étincelles fragiles palpitant dans les buissons que nous pourrions effleurer et explorer de nos dix doigts."
Une troisième forme me semble s'imposer, que je nommerai étoilement. Pour filer la métaphore astronomique, je dirai qu'elle est analogue à une supernova. Soudain le ciel flamboie, une étoile a explosé, la luminosité d'un bout d'univers augmente extraordinairement. Au plan symbolique, cela correspond à une prolifération de circuits associatifs. Dans toutes les directions semblent partir des fils interprétatifs, qu'il est malaisé de suivre et encore plus de rendre compte, car nous ne pouvons le faire que linéairement, successivement, laborieusement.
Et en ce mois terminal de décembre, c'est bien à un étoilement que je suis confronté. Je suis comme pris dans un scénario qui multiplierait les intrigues secondaires (et ce n'est sans doute pas un hasard là encore si je suis actuellement dans la découverte de la série Lost, chère à Pacôme Thiellement, qui entremêle les parcours biographiques de plus d'une dizaine de personnages, en alternant savamment les flashbacks et les aventures dans l'Ile.)

Ce scénario, je ne sais pas où il me conduit, je le transcris au fur et à mesure. En voici donc, en vrac, les derniers éléments.


Donna Tartt, Le chardonneret - J'ai dit déjà comment ce livre s'était glissé dans l'histoire, et comment je n'avais pas tardé, dès les premières pages, à y trouver un lien fort avec ce qui s'était manifesté ici (en l'occurrence, la mort, les miroirs, Jean Cocteau**). Fort bien. Je ne m'arrêtai pas là, je me fis un devoir de poursuivre la lecture de l'ouvrage. Or, bien que certains critiques en réfèrent à Dickens, Dostoïevski, Tolstoï et autres auteurs de haut prestige, je ne parviens pas à ne pas éprouver quelque ennui dans ce pavé de presque huit cents pages. Alors qu'il me semble par exemple n'avoir trouvé dans Guerre et Paix que des pages nécessaires, je suis souvent tenté de lire en diagonale des scènes qui me paraissaient inutilement s'éterniser. Malgré l'argument tout à fait intéressant du récit, je ronge mon frein, un peu apeuré par la perspective d'une lecture à vide. Il me fallut atteindre la page 145 pour me rasséréner (une méduse rejoignit la collection), puis la page 242 où j'eus le plaisir de lire ces lignes :
"Le garçon aux cheveux foncés s'est renfrogné et renfoncé plus profondément sur sa chaise. Il me rappelait les gamins à l'air de SDF plantés sur St. Mark's Place à New York qui faisaient circuler des cigarettes et comparaient leurs cicatrices - c'étaient les mêmes habits déchirés et les mêmes bras maigres, les mêmes bracelets en cuir noir emmêlés autour des poignets. Leur complexité à de multiples niveaux était un signe que je ne savais pas déchiffrer, bien que le sens général soit assez clair : On n'est pas de la même tribu, oublie-moi, je suis trop cool pour toi, n'essaie même pas de me parler. Telle fut ma première impression erronée du seul ami que je me sois fait à Vegas, et - ainsi que cela devait se vérifier par la suite - de l'un des grand amis de ma vie."
St. Mark's Place à New York (qui n'est d'ailleurs pas une place, mais une partie de la 8ème rue), c'est bien sûr la localisation des immeubles de Physical Graffiti, le double album de Led Zeppelin. Le héros, Theo Decker, vit au début du roman à Manhattan, mais c'est seulement à ce moment où il rencontre son ami Boris à Las Vegas que Donna Tartt évoque St Mark's Place. Je note que ceci, qui fait donc signe pour moi, est associé à un signe qu'il ne savait pas déchiffrer. Bon, il me reste ceci dit encore bien des pages.

111 - Les poètes aiment décidément ce nombre. Après Antoine Emaz, c'est Laurent Albaraccin qui publie Plein vent, 111 haïku, aux éditions Pierre Mainard.  Information glanée dans le Poezibao de Florence Trocmé du 8 décembre.


7777 -  Le 1, le 4 et le 7 sont les nombres fétiches de cette fin d'année. Dans les statistiques du 6 décembre, je surprends ceci :


Soit dit en passant, 49 c'est le plus petit nombre de pages vues enregistré depuis longtemps (là c'est sûr, il n'y a plus à douter, j'ai épuisé le lecteur), mais 49 c'est aussi 7 x 7 (ça console), qui résonne donc avec 7777. J'ajouterai que j'ai arrosé ce même jour d'un excellent champagne l'anniversaire d'un ami qui fêtait ses 49 ans (ça aussi ça console).

_________________________________
* Dans un de ses billets sur sa page Facebook, le grand traducteur André Markowitz a parfaitement exprimé mon sentiment actuel sur cette question : " Ce qui a changé, c’est que je n’essaie plus de convaincre. Je n’ai plus besoin de convaincre. Je ne pense plus que j’ai raison. Je pense que ça n’a pas d’importance, que j’aie raison ou tort. Parce que, même si j’ai tort de sentir ce que je sens, je le sens — et c’est ça qui me fait vivre. J’ai juste besoin de continuer, d’une façon ou d’une autre. De vivre avec le temps de mon travail, qui est un temps que je ne connais pas. Dans un espace, aussi, qui est le mien — d’où, par exemple, ces chroniques. Ça, pour l’espace, comment dirais-je ?... ça se resserre au fil des ans. Et il y a tellement de choses que je voudrais encore faire."

** Il est tentant de mettre en parallèle les deux morts récentes (Jean d'Ormesson et Johnny Halliday) avec les deux morts plus anciennes (Edith Piaf et Jean Cocteau justement). La chanteuse et le poète étaient morts le même jour, le 11 octobre 1963, et bien sûr la ferveur populaire mit complètement sous l'éteignoir le décès du second.

vendredi 21 avril 2017

# 95/313 - Tremble, vieille patraque !

La mise en évidence de l'Archéo-réseau est indissociable d'un mouvement, d'un geste, d'une curiosité.
Il faut lever la tête. Il faut s'arrêter un moment.
Si je n'avais pas levé la tête un certain samedi de mars, si je ne m'étais pas attardé quelques instants, je n'aurais point vu le chieur de Saint-Martial.
Le jeu des coïncidences nous conduisit à Rabelais, à son fol Triboullet mais aussi à ce roman presque inconnu de Jules Verne, Sans dessus dessous. Et puis à la ligne Cuzion-Gargilesse, à Arsène Lupin et saint Pantaléon.
Revenons sur cette ligne orthogonale à l'alignement Cuzion-Gargilesse.


J'avais noté la présence sur cet axe du hameau du Trimoulet, à une lettre près, disais-je, le Triboullet rabelaisien. Il ne faudrait pas croire maintenant que quelqu'un a sciemment dissimulé le fou derrière ce nom de Trimoulet qui est une forme occitane du tremble (latin, tremulus), certainement plus ancienne que le Triboulet dont s'inspire Rabelais, mort vers 1537, et qui avait été le fou de cour de Louis XII puis de François 1er. Je ne crois pas du tout à une hypothèse de type complotiste, qui donnerait à un groupe ésotérique quel qu'il soit pouvoir de nomination sur le monde selon des desseins secrets.

L'axe recèle une autre curiosité : passé Eguzon, il va rencontrer un autre lieu-dit la Patraque. Stéphane Gendron, notre étymologiste préféré, est muet sur le mot. Chacun connaît bien l'adjectif : être patraque, c'est être affaibli, en mauvaise santé, soit dit vulgairement, être mal foutu. Mais avant d'être adjectif, patraque est un substantif, vieilli, dit le Cnrtl : en effet on ne l'emploie plus du tout, mais on peut encore le lire dans Jules Verne, et précisément dans Sans dessus dessous, où il a même une certaine importance:
Il fallait entendre ces gamins d'Amérique, qui en eussent remontré aux gavroches parisiens !
      "Eh ! va donc, redresseur d'axe !
       - Eh ! va donc, rafistoleur d'horloges !
       - Eh ! va donc, rhabilleur de patraques ! (p. 125)
L'homme qui est ainsi brocardé n'est autre que le mathématicien J.-T. Maston, on l'a vu, misogyne de première, qui avait oublié trois zéros dans ses calculs balistiques ("son canon n'avait pas produit sur le sphéroïde terrestre plus d'effet qu'un simple pétard de la Saint-Jean"). La patraque désigne - le contexte est par ailleurs très clair - "une machine vétuste ou de mauvaise qualité", et plus particulièrement "une vieille horloge ou vieille montre, bruyante et peu fiable" (Cnrtl).

En cherchant dans Google images, à partir du mot-clé patraque, on me renvoie un tas d'images sans relation avec le mot, et puis cette blague d'éphéméride datée (coïncidence) de Pâques (j'écris ici un lundi de Pâques)
Au chapitre suivant, il est fait état d'une chanson tournant encore en ridicule la tentative des artilleurs du Gun Club de Baltimore. "Cette machine, écrit Jules Verne, courut les cafés-concerts du monde entier."

"Voici quel était l'un des couplets les plus applaudis :

Pour modifier notre patraque,
Dont l'ancien axe se détraque,
Ils ont fait un canon qu'on braque,
Afin de mettre tout en vrac !
C'est bien pour vous flanquer le trac !
Ordre est donné pour qu'on les traque,
Ces trois imbéciles ! Mais... crac !
Le coup est parti... Rien ne craque !
Vive notre vieille patraque !"
La Terre est notre vieille patraque. Encore une fois, la présence de ce mot sur l'axe du Trimoulet ne ressort pas à l'évidence d'une volonté ésotérique, ce serait ridicule, mais en revanche cela prend sens dans le contexte précis de mon enquête personnelle. Le Trimoulet et la Patraque sont corrélés à l'événement princeps du chieur de Saint-Martial, synchronisé avec Rabelais et Verne, sur un mode similaire aux corrélations entre particules quantiques intriquées : "La théorie quantique, écrit Nicolas Gisin*, prédit, et beaucoup d'expériences ont confirmé, que la nature est capable de produire des corrélations entre deux événements distants qui ne s'expliquent ni par une influence d'un événement sur l'autre, ni par une cause locale commune."

Pour conclure, une dernière coïncidence portant sur l'idée même de réseau, en lien avec le tremble à la racine du Trimoulet. Elle m'est donnée par Florence Trocmé, qui dans son Flotoir du 7 avril, consacre à l'arbre le paragraphe suivant, qui se passe de commentaires :

Le tremble
Réseau encore ! « Le tremble. Il doit son nom à ses feuilles qui réagissent au moindre souffle d’air. En raison de la forme particulière de leur pétiole, elles bougent en exposant en alternance leur face supérieure et inférieure à la lumière. Il en résulte qu’elles peuvent réaliser la photosynthèse avec leurs deux faces, à la différence des autres espèces où la face inférieure est réservée à la respiration. Les trembles peuvent ainsi produire plus d’énergie et même croître encore plus vite que les bouleaux. En matière de lutte contre les amateurs de jeunes pousses tendres, ils suivent une tout autre stratégie qui mise cette fois sur l’opiniâtreté et la quantité. Ils peuvent être broutés et encore broutés des années de suite par des chevreuils ou des bovins, leur système racinaire n’en continue pas moins de lentement s’étendre. Il en émerge des centaines de rejets qui au fil du temps forment de véritables buissons. Un seul arbre peut ainsi s’étendre sur plusieurs hectares, parfois même beaucoup plus, dans certains cas extrêmes. La Fishlake National Forest, dans l’État nord-américain de l’Utah, héberge ainsi un faux tremble de plus de 40 000 troncs qui s’étend aujourd’hui sur environ 43 hectares pour un âge estimé à plusieurs milliers d’années » (in Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres »
Peter Wohlleben qui pose aussi cette fascinante question : « Nous savons désormais que les arbres communiquent olfactivement, visuellement et électriquement (par l’intermédiaire de sortes de cellules nerveuses situées aux extrémités des racines). Mais qu’en est-il de l’émission de sons, donc de l’ouïe et de la parole ? »

_____________
* Nicolas Gisin, L'Impensable Hasard, Non-localité, téléportation et autres merveilles quantiques, Odile Jacob Sciences, 2012, p. 79.

mercredi 29 juin 2016

Dans le flux du diamant noir

"Mon fil est dans le flux
Tentant de reprendre un peu la barre d’un flotoir longuement resté en rade, je me rends compte comme il m’est difficile de revenir sur mes pas, de remonter le courant. Il y a un effet de flux qui est très puissant et porteur sur le moment, comparable à un fleuve qui entraîne les matériaux dans son cours. [...] Il en va de même de tous mes projets. Si je les mets en œuvre alors qu’ils viennent de se former, je dispose d’une très forte énergie pour les propulser. Mais si je laisse cet élan originel se démagnétiser, l’effort pour reprendre les choses est considérable et souvent peu efficace."


Cette remarque de Florence Trocmé, datée du 16 mai 2016, m'avait frappé alors par sa justesse : elle décrivait un sentiment que j'avais aussi maintes fois éprouvé, lorsque j'avais laissé du temps avant de reprendre des éléments de réflexion qui avaient soudainement affleuré quelque jour. La force et l'évidence de ce surgissement s'étaient amoindries, et parfois j'abandonnais purement et simplement la relation de ce qui m'exaltait peu de temps auparavant. Je dis ça parce que c'est bien ce qui menace en ce moment par rapport à cette constellation de rapports entrevue jeudi dernier 23 juin, et dont j'ai retracé une première figure avec l'article sur la rue Tronchet. La tentation de l'aquabonisme est grande, quand se précise la sournoise (et le plus souvent trompeuse) sensation d'écrire dans le désert (car n'y eut-il qu'un seul être à me suivre aujourd'hui ou demain, et tout est justifié).


Alors remettons-nous dare-dare dans le courant. Jeudi 23, dans la tiédeur de l'air du soir, je me rends par la rue de Strasbourg au cinéma Apollo. Je ne sais pour ainsi dire rien du film projeté, Diamant noir, d'Arthur Harari

 

Et je ne regretterai pas d'être venu, car le film a une force singulière, en ne ressemblant guère à ce qui sort habituellement des studios français. Film policier sans police ou presque, film noir sur une intrigue familiale, shakespearienne, tourné en un espace rarement fixé sur la pellicule - le milieu des diamantaires d'Anvers -, avec un souci remarquable de la forme, de l'image et de la couleur, Diamant noir m'a séduit, captivé. D'autant plus qu'à la fin du film, qui se déroule dans la gare centrale d'Anvers, irrésistiblement me revint en mémoire celui qui, à l'inverse, débute son dernier livre à l'intérieur de cette même Centraal Station, je veux parler de W.G. Sebald et de son chef d’œuvre, Austerlitz.

 Dans un entretien sur le site Critikat, Arthur Harari revient sur ce motif de la gare :  "(...)  le récit est d’abord très resserré sur le besoin de réparation d’une violence familiale, sur le désir de vengeance puis les ramifications s’élargissent au milieu des diamantaires anversois, pour enfin s’ouvrir au monde. Le film voyage jusqu’en Inde, et plus généralement, les gares et les trains sont omniprésents."

En googlisant "diamant noir gare Anvers", dans l'espoir de trouver un photogramme du film montrant la gare, je tombe sur le site d'un joaillier-horloger,  Rullière Bernard, basé non à Anvers, mais à Saint-Etienne. Cela ne l'empêche pas de présenter un historique succinct de l'exploitation du diamant :

"C’est en Inde que l’on commence à extraire les premiers diamants il y a 3000 ans. On lui attribue des pouvoirs « magiques ». Il est souvent représenté comme « le fruit des étoiles » ou provenant de sources divines. D’ailleurs le mot diamant vient de Adamas qui signifie Invincible. Aussi il est utilisé comme amulette et talisman. Il est pendant très longtemps exclusivement réservé aux Rois européens qui ornent leur couronne. Il faut attendre 1444 pour que Charles VII offre à Agnès Sorel le premier diamant taillé connu à ce jour."

Et un peu plus loin, après avoir détaillé l'histoire de la taille des diamants, le site précise qu'en Europe celle-ci s'effectue surtout à Anvers, et devinez quoi, c'est une photo de la gare qu'on choisit pour illustrer l'article :


Et pas n'importe quelle photo de la gare : au centre de celle-ci, symbole dominateur au-dessus de tous les autres, voici la grande horloge à aiguilles, évoquée par Jacques Austerlitz, que le narrateur du livre rencontre précisément dans la salle des pas perdus de cette gare en 1967. : 


"A quelques vingt mètres au-dessus de l'escalier à double révolution qui relie le foyer aux quais, on trouve, seul élément baroque de tout l'ensemble, à l'emplacement exact où le Panthéon romain, dans le prolongement direct du portail, offrait à la vue le buste de l’empereur, la grande horloge : emblème du nouveau pouvoir régnant sans partage sur la ville, elle surmontait même les armoiries royales et la devise Eendracht maakt macht, l’union fait la force. De la position centrale occupée par l’horloge on pouvait, dit Austerlitz, surveiller les mouvements de tous les voyageurs, et à l’inverse les voyageurs devaient lever les yeux vers l’horloge et se voyaient contraints pour tous leurs faits et gestes de se plier à sa volonté. En effet, il fallait noter que jusqu’à la synchronisation des horaires de chemins de fer, les horloges de Lille ou de Liège n’étaient pas à la même heure que celles de Gand ou d’Anvers, et c’était seulement à partir de l’uniformisation réalisée au milieu du XIXe siècle que le temps avait commencé à exercer son empire incontesté sur le monde. Ce n’était qu’en nous conformant au rythme qu’il nous prescrivait que nous pouvions franchir les vastes espaces nous séparant les uns des autres. Il est vrai, dit Austerlitz au bout d’un moment, que le rapport espace-temps, tel qu’il se présente à nous lorsque nous voyageons, ressortit aujourd’hui encore à l’illusion, à l’illusionnisme, ce qui fait que chaque fois que nous revenons de quelque part nous n’avons jamais vraiment la certitude d’être réellement partis. » (p. 20-21, c'est moi qui souligne)
 J'ai souligné la phrase car elle est en parfaite correspondance avec un passage de la vidéo d'Alain Supiot insérée dans le billet précédent. Réécoutons-la à cet instant précis.


 La gare d'Anvers avec son horloge n'est pas la seule similitude avec le film d'Arthur Harari. D'autres indices sont saisissants. Cependant, mon horloge indiquant presque deux heures du matin, ce sera pour une prochaine fois.

Horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg (évoquée par Alain Supiot dans la vidéo)- Source Wikipedia

jeudi 26 mai 2016

L'énigme Augenblick (suite)

Lu sur le site de l'excellent Flotoir de Florence Trocmé :

"Une prise de vue
« Tête inclinée, on furète entre les pavés, à l’affût du moindre incident de parcours. On se piste et se traque en marchant sur le hasard. Glane des vétilles, s’acharne sur des riens. Voyez donc ! Là, au tournant, qui l’aurait cru, encore qu’au vu de personne, un rien se détache, acquiert un relief saisissant au point d’en aller choir dans l’œil. Et on appelle cela une prise de vue. Ein Augenblick.
Cette belle remarque de Siegfried Plümper-Hüttenbrink dans son livre Journal itinérant 1980-81 est le très fidèle écho de mon expérience photographique. Quand il y a cette pulsion à photographier mais que rien ne se présente. Cet affût, cette attente, et soudain cela qui s’assemble et qui fait signe.
Pour les non-germanophones, on peut préciser qu’Augenblick en allemand veut dire instant, moment. Formé de der Blick, la vue, la perspective, le regard, le coup d’œil et de das Auge, l’œil. "


Mosaïque - Eglise de Briare

jeudi 17 mars 2016

Bagages de vase, de détritus et d'alluvions

"L'eau fabriquait ses propres pièges, glissant ses charrois entre les cailloux qu'elle convoitait, puis, canalisée, elle était elle-même prise au piège, et se laissait volontiers débarrasser de ses bagages de vase, de détritus et d'alluvions pour passer, et se déverser, épurée, égale et lourde, dans les godets de la roue de pêche dont le poids d'eau engendrait enfin le mouvement de la fabrique."

Emmanuelle Pagano, Ligne § Fils, Trilogie des rives, I, P.O.L., 2015.

D'une rive l'autre. C'est précisément sur celle de la Creuse, au Blanc, qu'Emmanuelle Pagano, qui vit d'ordinaire sur le plateau ardéchois, a été invitée en résidence d'écriture. Elle y travaille le deuxième tome de sa "trilogie romanesque sur la relation de l’eau et de l’homme, du naturel et du bâti, la violence des flux et celle des rives qui les encerclent". Jeudi 9 mars dernier, elle est venue à la médiathèque pour une lecture et une rencontre avec le public.
D'elle j'avais lu Les mains gamines, et tout récemment, Le tiroir à cheveux. Écriture forte, parfois âpre et rugueuse, avec quelque chose de tendu, de noueux, sans apprêt et sans concession.
Il reste que la lecture, par ses soins, m'a laissé sur la berme. Trop rapide pour moi. Je n'avais pas le temps de fomenter des images, le flux de la parole ne me laissait que l'enveloppe sonore des mots. Je renonçai assez vite à suivre. Après coup, je songeais à un passage d'une chronique de Florence Trocmé dans son Flotoir.

 Des voix qui font barrage
Deux auditions successives récentes m’amènent à une réflexion sur la voix et le dialogue.
Tout d’abord une ancienne émission de France Culture, signalée par Jean-Paul Louis-Lambert : un entretien entre le musicien contemporain Philippe Hersant et Danielle Cohen-Lévinas (première diffusion le 13 octobre 2002).
Plus tard, dans la soirée, un autre entretien entre Peter Szendy, philosophe et musicologue, spécialiste notamment de l’écoute (tiens, tiens…) et Laure Adler
Dans le premier cas, des voix riches en nuances, souples, ménageant des silences, intégrant l’hésitation, se répondant. Dans le second, un flux verbal ininterrompu, celui de Peter Szendy, ponctué par les phrases percutantes et un poco percussives de Laure Adler, avec sa voix très particulière, qui me semble manquer d’accents toniques, rester en suspens.
Dans le débit de Peter Szendy, alors même qu’il disait des choses passionnantes et notamment sur l’écoute, ce qui me semble donc un peu paradoxal, pas une minute d’arrêt, pas un interstice où se glisser pour reposer la pensée, l’articuler même, avant l’idée suivante. Un débit qui me fait aussi penser à Raphaël Enthoven. Pour moi, qui écoute, pas de place, pas d’introduction possible dans ce discours, je suis exclue. Alors que dans le dialogue moins sûr de lui, plus explorateur sans doute, de Philippe Hersant et de Danielle Cohen-Lévinas, je me sens invitée à penser avec eux, j’ai le temps de laisser mes réactions et mes associations à ce qu’ils disent se déployer.
En irait-il de même pour certaines œuvres musicales qui saturant l’espace sonore, ne laisse pas de vrai interstice à l’auditeur, pas de possibilité de participation à la musique ?
Faisant une brève recherche sur Danielle Cohen Lévinas, je découvre dans sa bibliographie ce titre admirable, qui entre si bien en résonance avec mon propos : La voix au-delà du chant, une fenêtre aux ombres
Pas de fenêtres aux ombres, me semble-t-il dans la voix de Peter Szendy ou dans celle de Laure Adler.
Heureusement, je retrouvai vite de l'intérêt dans le dialogue qui suivit, amorcée par les questions de Carole Gasnier. Décrivant le processus d'élaboration de l’histoire qu'elle est en train d'écrire, Emmanuelle Pagano en vint à évoquer les multiples collisions, c'est le mot qu'elle employa, qui en parsemèrent le chemin. Rencontres inopinées entre révélations d'un oncle, fragments de généalogie familiale, chronique d'un village englouti par les eaux d'un barrage... Des trajectoires a priori sans relation se trouvaient connectées, et cette dynamique n'était pas bien sûr sans me faire penser à celle d'un attracteur étrange.

La Creuse à Argenton



mercredi 28 novembre 2012

Démons de l'analogie

Saint-Germain de Confolens

J'aime beaucoup le flotoir de Florence Trocmé, site de nature alluvionnaire, qui se compose de notes de lecture, de réflexions, bribes de poésie et éclats de pensée, croisant régulièrement des pistes qu'il m'arrive moi aussi d'emprunter. En ce moment, par exemple, elle découvre le livre de Sebald sur la destruction de l'Allemagne, et l'on sait quelle importance revêt pour moi l’œuvre de Sebald. Mais aujourd'hui, ce n'est pas lui qui m'importe, c'est un autre auteur, encore bien vivant, que je n'ai jamais lu, et dont Florence Trocmé rapporte avoir reçu deux livres, et ce qu'elle laisse filtrer du simple examen des couvertures suffit déjà à éveiller ma curiosité. Je me permets ici de recopier presque intégralement cette partie de l'article :

Démons de l’analogie
(...) J’ai aussi reçu hier deux livres de Paul Louis Rossi Démons de l’analogie et Un Monde analogique : il parle de cette expérience, que j’ai immédiatement reconnue : « à peine ai-je énoncé une idée, recueilli une impression, entendu une parole, qu’elle se dirige avec une surprenante agilité vers une autre sensation, une autre vision, une autre perception semblable ou contraire [...] Cette ordonnance me donne à l’avance une sorte de joie, car je sais, une fois écrite la paraphrase – une fois achevée la construction – qu’elle révèlera sa propre figure, sa vérité qui ne réside pas dans le sens, mais dans sa propre organisation. » (Paul Louis Rossi et Eric Fonteneau, Un monde analogique, éditions Joca Seria, bibliothèque municipale de Nantes, 4ème de couverture)
→ démons ou dieux de l’analogie, ce flotoir ne leur est-il pas entièrement voué… ? Et je retiens dans la citation de Paul Louis Rossi, ce dernier mot, organisation. Il me semble parfois tirer un nombre important mais limité de fils sur une longue période et que chacun, tout en suivant son cours propre, finit par rencontrer, momentanément ou plus durablement, les autres fils, pour tisser, parfois, une sorte de figure. Ce constat a cela de réconfortant qu’il permet de prendre conscience qu’en dépit de ce qui trop souvent semble dispersion, il y a une forme de cohérence, comme si tout le for intérieur se dessinait, se modelait selon des lignes assez stables et précises. Un peu plus haut dans cette présentation du livre, il est fait allusion à une exposition consacrée à Paul Louis Rossi « dans laquelle l’inscape ou paysage intérieur invitait à la spéculation imaginative comme mode d’élucidation du monde ». N’est-on pas ici bien « sur zone » !!!???? 


Spéculation imaginative... On comprend que se dessine là une démarche qui ne m'est pas indifférente. Presque aussitôt j'ai cherché sur le web à en savoir plus long sur les livres en question. Chance, sur le site de l'éditeur Joca Seria, ils sont lisibles en version numérique. J'ai commencé à lire dans une sorte d'exaltation. Hugo, Les Misérables, dès les premières pages... J'y reviendrai...

Note du 5/12 : J'y reviens, mais sur Les Misérables 62, Hugo oblige. De plus en plus de résonances existant entre les deux sites, j'ai l'impression de jouer à une sorte de marelle métaphysique en me déplaçant de l'un à l'autre, jetant le palet de l'inspiration analogique. J'ai eu la surprise aussi d'un écho de Florence Trocmé. Merci à elle.



dimanche 1 avril 2012

Sables

La poésie d'Antoine Emaz n'est pas riante, elle est chargée d'une tension parfois extrême, elle va forer les émotions, souffle coupé, heurté. Le vers est court, ou bien cela se distord en brefs paragraphes. Lecture lente, on doit toujours lire la poésie lentement - et ce mot même lentement ne cesse d'y affleurer -, mais avec Emaz, c'est encore plus vrai, chaque mot pèse son poids, chaque mot est la résultante d'un effort, effort souvent vain, voué au rien, dissipé en pure perte, et dont l'image est parfois le sable, la matière sans assise où la langue mouvante elle-même se disperse :

Hors de portée, dedans, les sables que les mots croient fixer, où ils se perdent. Ce mouvement bruissant de dunes, musique seule et sans fin sinon finir soi, devenir matière sans bruit, sable ou souffle dans le vent d'une langue. (Poème autour d'un visage, III, p.97)
(...)
s'ouvre vaste devant
un paysage à vide
avec de longs murs bas
des tas de sable
jusqu'à plus voir

***
une sorte de fin

visages muets du même

longs murs longtemps
et le sable

pas plus
(...)
(Fini, p. 116)
La vie est envisagée telle une physique du tas de sable, un effondrement inéluctable, un éboulement régulier, une fuite ralentie mais que rien ne peut retenir.

on va dans le temps lent
dans le tassement d'un jour
fixé journée achevée
sur le tard
 (...)
au ras des yeux
le sable
et plus haut
l'eau

(...)

on voit le poème fondre
et demeurer dehors
le tas de choses
et nous
en tas
presque
parmi les choses

(Calme, cinq fois, II, p. 118-121)

La figure du sable, je l'ai retrouvé ces jours-ci dans l'essai d'Aldo Leopold, Almanach d'un comté des sables, que j'ai découvert grâce au numéro des Cahiers philosophiques consacré aux naturalismes, et considéré comme un des textes fondateurs de l'écologie. Publié à titre posthume en 1949, il porte l'idée alors très nouvelle de la terre comme communauté à laquelle l'homme appartient. La première partie de l'ouvrage "raconte, écrit Léopold, ce que ma famille observe et fabrique dans le coin où elle se réfugie, le week-end, à l'abri de trop de modernité : c'est la "cabane". Dans cette ferme de la région des sables du Wisconsin, épuisée, puis abandonnée par notre société du "toujours-plus-toujours-mieux-", nous essayons de reconstruire à coups de pelle et de cognée ce que nous perdons ailleurs."
C'est un texte magnifique qui se donne ainsi à lire au fil des mois et des saisons, que je lis ainsi, lentement, à raison d'un mois chaque soir, au mieux, venant de goûter récemment les crues de printemps, en avril, qui parfois isolaient la ferme du reste du monde :

        Il y a des genres et des degrés de solitude. Une île au milieu d'un lac, c'est un genre de solitude ; mais les lacs ont des bateaux, et on peut toujours espérer une visite. Une cime perdue dans les nuages, c'est un autre genre de solitude ; mais la plupart des cimes ont des sentiers, et les sentiers ont des touristes. Je ne connais pas de solitude plus sûre que celle gardée par une crue de printemps ; les oies non plus d'ailleurs, et elles ont vu bien plus de genres et de degrés de solitude que moi.
       Assis sur notre colline à côté d'une pasque nouvellement éclose, nous regardons passer les oies. Je vois notre route qui s'enfonce doucement dans l'eau et je conclus (avec une jubilation intérieure mais un détachement de façade) que la circulation, dans un sens ou dans un autre, reste, pour aujourd'hui en tout cas, un sujet de discussion réservé aux carpes. (p. 46)

Le sable était encore présent sur Le Flotoir de Florence Trocmé, que je suis avec grand plaisir depuis quelque temps. Chaque article, composé essentiellement de notes de lecture, s'ouvre sur un paragraphe consacré au ciel du jour et se ferme sur un autre de facture plus strictement poétique, mots jetés en pluie, qui donnaient donc ceci à la date du 30 mars 2012 :

sable, sa fluence
sable grains de sable, est-ce sable en veines, fourmillement, délitement d’os et de temps à pas lents, sûrs – sable, sa fluence et ses demeures, sabliers : lent effondrement du temps sur lui-même, avaloir du est en fut


Il ne me reste plus qu'à conclure moi-même sur ce poème, le premier poème d'Alluvions (le recueil inédit), dont la photocopie ouvrait ce blog même :



Sable aquitain, 2011.