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mercredi 29 juillet 2026

Cette amertume qui procède de la tendresse

Pourquoi Ajax refuse-t-il de parler à Ulysse lors de la nekuia ? Je l'ai peut-être su, mais si c'est le cas, je l'avais oublié, je ne le savais plus. Je suis retourné consulter la traduction de L'Odyssée par Philippe Jaccottet, et lus ceci :

Seule pourtant l'âme d'Ajax, le fils de Télamon,
demeurait à l'écart, amère encore de la victoire 
que j'avais remportée par jugement près des bateaux
pour les armes d'Achille, offertes par sa noble mère.
Les enfants des Troyens et Athéna avaient jugé.
Que n'avais -je plutôt eu le dessous en cette épreuve !
Sans ces armes, la terre eût craint de couvrir cette tête,
Ajax qui l'emportait par sa beauté et ses exploits
sur tous les Danaëns après Achille sans défaut !
J'allai donc l'aborder avec des mots très doux : 
"Ajax, ô fils de Télamon, ne vas-tu pas,
même mort, oublier ton amertume de ces armes
maudites ? Car les dieux ont tiré notre malheur :
en toi tomba notre plus fort rempart ; et depuis lors,
autant que sur la tête du puissant Achille, 
nous pleurons sur ta mort. La faute n'en est à personne,
qu'à l'affreuse haine de Zeus pour les troupes des Grecs
porteurs de lance, qui t'a infligé ce destin.
Mais approche, seigneur, afin d'entendre mes paroles
et mon récit : calme le feu de ton âme virile !"
Ainsi parlai-je ; il ne répondit rien et s'éloigna
avec les autres âmes vers l'Erèbe des défunts.
Malgré son amertume, il m'eût parlé peut-être, ou écouté ;
mais mon cœur préférait encore, au fond de moi,
voir les âmes d'autres défunts.

L'Odyssée, XI, 543-567 

"Ainsi, Ajax pleure sur lui-même, en proie au désespoir, mais ce n’est pas la seule émotion qui le traverse. Son attitude peut être comparée à celle d’Achille retiré sous sa tente, la main sur le front, emmitouflé dans son manteau, sur une coupe de Londres représentant le moment où la belle captive Briséis est emmenée par deux messagers. " Cécile Jubier-Galinier

 Coupe fragmentaire attribuée à Douris, vers 500-490, Paris, Cabinet des Médailles de Ridder 600+ b1. © photo S. Oboukhoff BnF-CNRS-MSH Mondes

 

Un mot me frappa dans ce passage, celui d'amertume, qui revient par deux fois. En d'autres circonstances, il ne m'eût pas retenu, mais il se trouve que je l'avais croisé très peu de temps auparavant, ce même jour. Je lisais la belle étude de Pierre Gillouard, Simone Weil, La pensée à l'épreuve du mal, Puf, mai 2026, L'auteur y examine l'expérience ouvrière de la philosophe, menée en 1934 et 1935, et son rôle dans l'émergence du problème du mal. La dureté du travail en usine la conduit à prôner l'acceptation de la nécessité, ce qui s'apparenterait à une sorte de stoïcisme, mais il ne faut pas s'y tromper, montre Pierre Gillouard, qui parle d'un "stoïcisme réinventé" : "Ainsi, tout au contraire de susciter "la reconnaissance" à l'égard de la Providence comme chez Épictète, l'attention puis le consentement à la nécessité laissent amer, une amertume qui n'est pas contraire au "sentiment [...] d'être chez soi dans l'univers, quelque événement qui s'y produise", que Simone Weil admire chez les stoïciens mais qui lui est irréductiblement liée, comme en témoignent trois projets de lettre à André Weil, son frère, rédigés entre mars et avril 1940, où la philosophe s'explique  sur ce qu'est pour elle l'apport de la philosophie grecque de la période archaïque au IVe siècle, transmise ensuite ou transposée, par les stoïciens :

Ce que  [les Grecs] ont eu intensément, c'est le sentiment de l'exil, le sentiment que l'âme est exilée dans le monde.  C'est de chez eux qu'il est passée dans le christianisme. Mais un tel sentiment ne comporte aucune angoisse, de l'amertume seulement. Ils ont eu, plus que tout autre peuple, le sentiment de la nécessité et de son empire impossible à combattre. Mais ce sentiment, le plus amer de tous, exclut l'angoisse. Les stoïciens n'ont, je pense, rien inventé, mais transmis seulement, en enseignant que ce monde est la patrie de l'âme ; elle doit apprendre à reconnaître sa patrie dans le lieu même de son exil." (p. 224-225)

On peut voir encore une fois, dans cette récurrence de l'amertume, une simple coïncidence. "Simple" voudrait signifier, voire intimer, de ne pas chercher plus loin. Libre à chacun de s'arrêter sur ce chemin, mais je préfère quant à moi tirer profit de ces collisions du hasard. Cette amertume dont parle Simone Weil n'est pas celle de n'importe qui, c'est tout d'abord celle des Grecs, et la scène qui a provoqué la discorde entre Ajax et Ulysse est racontée dans L'Iliade. Or L'Iliade ou le poème de la force est l'un des textes fondamentaux de Simone Weil, qu'elle a publié en 1941 sous le pseudonyme d’Émile Novis, (anagramme de son nom).

 

Un texte qui est d'ailleurs cité un peu plus loin dans l'étude de Pierre Gillouard, au moment où il écrit que "l'acceptation de la nécessité en usine n'implique aucune justification ou recherche de sens au mal vécu. L'amertume qu'elle suscite affirme sans mots qu'un tel mal, la force subie ou exercée, ne peut avoir de sens, ne peut être consolé." Phrase qui appelle une note de bas de page : "Ainsi Simone Weil dira à propos du tableau de la force "qui fait de quiconque lui est soumis une chose " que "L'Iliade ne se lasse pas de nous présenter" : "L'amertume d'un tel tableau, nous la savourons pure, sans qu'aucune fiction réconfortante vienne l'altérer, aucune immortalité consolatrice, aucune fade auréole de gloire ou de patrie." (p. 226)

Et, ouvrant le Quarto consacré aux Œuvres de Simone Weil, juste après avoir transcrit les lignes qui précédent, on ne me croira peut-être pas si je dis que je suis tombé exactement sur la page de L'Iliade ou le poème de la force qui contenait la citation au-dessus...
 

Ce texte, d'une trentaine de pages, je ne l'avais en fait jamais lu, je l'ai donc parcouru (vous pouvez le trouver sur archive.org) et j'y ai trouvé ces deux autres mentions de l'amertume :

Pourtant une telle accumulation de violences serait froide sans un accent d'inguérissable amertume qui se fait continuellement sentir, bien qu'indiqué souvent par un seul mot, souvent même par une coupe de vers, par un rejet. C'est par là que l'Iliade est une chose unique, par cette amertume qui procède de la tendresse, et qui s'étend sur tous les humains, égale comme la clarté du soleil. Jamais le ton ne cesse d'être imprégné d'amertume, jamais non plus il ne s'abaisse à la plainte. La justice et l'amour, qui ne peuvent guère avoir de place dans ce tableau d'extrêmes et d'injustes violences, le baignent de leur lumière sans jamais être sensibles autrement que par l'accent. Rien de précieux, destiné ou non à périr, n'est méprisé, la misère de tous est exposée sans dissimulation ni dédain, aucun homme n'est placé au dessus ou au dessous de la condition commune à tous les hommes, tout ce qui est détruit est regretté. Vainqueurs et vaincus sont également proches, sont au même titre les semblables du poète et de l'auditeur. S'il y a une différence, c'est que le malheur des ennemis est peut-être ressenti plus douloureusement.

Ainsi il tomba là, endormi par un sommeil d'airain,
Le malheureux, loin de son épouse, en défendant les siens...
(p. 26-27)

Quoi qu'il en soit, ce poème est une chose miraculeuse. L'amertume y porte sur la seule juste cause d'amertume, la subordination de l'âme humaine à la force, c'est-à-dire, en fin de compte, à la matière. Cette subordination est la même chez tous les mortels, quoique l'âme la porte diversement selon le degré de vertu. Nul dans l'Iliade n'y est soustrait, de même que nul n'y est soustrait sur terre. Nul de ceux qui y succombent n'est regardé de ce fait comme méprisable. Tout ce qui, à l'intérieur de l'âme et dans les relations humaines, échappe à l'empire de la force est aimé, mais aimé douloureusement, à cause du danger de destruction continuellement suspendu. Tel est l'esprit de la seule épopée véritable que possède l'Occident. L'Odyssée semble n'être qu'une excellente imitation, tantôt de l'Iliade, tantôt de poèmes orientaux ; l'Énéide est une imitation qui, si brillante qu'elle soit, est déparée par la froideur, la déclamation et le mauvais goût. Les chansons de geste n'ont pas su atteindre la grandeur faute d'équité ; la mort d'un ennemi n'est pas ressentie par l'auteur et le lecteur, dans la Chanson de Roland, comme la mort de Roland. (p. 29-30)

  (C'est moi qui souligne)