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vendredi 18 octobre 2024

Un nouveau fou à l'Elysée

Terminé hier le livre de Thomas Clerc sur le 18ème arrondissement. La dernière rue mentionnée est la rue Lucien Gaulard, qui se termine en impasse sur le cimetière Saint-Vincent. Clerc ne dit rien de Lucien Gaulard, on comprend bien qu'il ne peut pas s'attarder sur la biographie de tous ceux (et toutes celles, bien moins nombreuses) qui ont donné leur nom à une rue, une place, un square, etc. Les six cents pages n'y auraient point suffi. Par curiosité, je suis allé voir sur Wiki, où j'apprends que Lucien se prénommait en fait Léon Adrien, onzième enfant d’une famille de douze, fils d’Edmé Gaulard et d’Onézime Justice, mariés le . Onézime Justice, n'est-ce pas incroyable ? Lucien invente le transformateur électrique et le , il inaugure l’usine centrale de Tours où 250 chevaux de machine à vapeur entraînent 2 alternateurs. Hélas, son premier brevet déposé en 1882 a été refusé au motif que l'inventeur prétendait pouvoir faire « quelque chose de rien ».  Gaulard contre-attaque mais perd ses procès et la ruine s'ensuit. Et la folie :  le 1er février 1888, il se présente à l’Élysée en gueulant au concierge « Je suis Dieu et je veux la paix Universelle » comme le rapporte le Matin dans son édition du (que j'ai retrouvée sur Gallica) : Un nouveau fou à l'Elysée (on se demande quel est l'ancien...)*.

Le pauvre Lucien meurt le 26 novembre 1888 à l’hôpital Sainte-Anne, où il avait été interné après son accès de démence élyséen.

Bon, j'ai ajouté ma petite pierre à l'édifice clérical, si je puis m'exprimer ainsi (ce que n'approuverait certainement pas l'auteur, qui ne se caractérise pas par sa religiosité extrême). 

Je n'avais pas attendu, ceci dit, d'en finir avec lui pour aborder un autre livre sélectionné pour le Goncourt des détenus. J'avais en effet attaqué en parallèle Jour de ressac de Maylis de Kerangal. Car j'aime beaucoup Maylis de Kerangal, depuis Naissance d'un pont, que j'avais épinglé ici pour la futile raison que j'y avais trouvé un "alluvions" dans le texte (non, bien sûr, mais c'était un moyen commode et paresseux de vanter ce roman). Et puis, plus récemment, c'est elle qui m'avait orienté vers le formidable Underland de Robert Macfarlane.

La narratrice reçoit un jour l’appel d’un policier. Le corps d’un homme a été retrouvé sur la voie publique, près de la digue nord du Havre. Dans sa poche, un ticket de cinéma avec son numéro de téléphone. Le Havre, c'est la ville où elle a vécu, "j'y ai poussé comme une herbe folle jusqu'à atteindre ma taille adulte, ainsi que les dents, les pieds, le cœur et les poumons qui vont avec", et où elle n'est retournée depuis vingt ans. C'est aussi la ville où Maylis de Kerangal a passé une partie de son enfance et son adolescence. Il s'agit pourtant bien d'une fiction, non d'une autobiographie. On peut croire d'ailleurs au début que l'écrivaine s'est risquée pour la première fois au polar : les ingrédients du polar sont en effet bel et bien présents, avec la présence sourde et menaçante du narcotrafic dans le port du Havre, mais l'enquête ici ne sera pas policière. Le projet littéraire est autre.

Je n'irai pas plus loin dans la description. Voulant juste aujourd'hui m'attarder sur deux points. Tout d'abord, signaler ma surprise de retrouver mon fil moyen-oriental (ce qui n'avait rien d'évident dans un roman centré sur la Manche). Il surgit tout à la fin du livre, où la narratrice retrouve à Paris son mari imprimeur, Blaise, qui vient juste d'acquérir une OFMI Heidelberg, magnifique presse typographique de 1962. Blaise lui raconte que son histoire du Havre lui avait rappelé une autre affaire, encore irrésolue à ce jour, un homme retrouvé mort sur une plage, à Somerton Park, en Australie. Sur cet homme on avait trouvé, au fond d'une poche de pantalon, un petit papier imprimé : "sur ce petit papier, deux mots, taman shud, deux mots qui, eux, avaient été identifiés : ils figuraient sur la dernière page des Rubaïyat, les poèmes d'Omar Khayyam, ça voulait dire "fini", c'était du persan, et cette histoire ayant eu lieu au début de la guerre froide, en 1948, l'hypothèse d'un espion semblait tenir la corde." (p. 238)

Il ne s'agit pas d'une invention de Maylis de Kerangal, cette énigme de Somerton Park est bien réelle et continue d'alimenter les spéculations sur internet.

Autre chose. Le 3 octobre, ma fille Pauline m'avait appelé de Grenoble où elle a emménagé récemment avec Romain, son compagnon. Elle n'avait pas encore trouvé de travail mais elle était contente, car elle avait des droits à une formation et celle qui se profilait était bien alléchante : une formation aux techniques du doublage, à l’enregistrement de textes pour des livres audio. Elle devait avoir lieu bientôt à Lyon, en petit comité. Quatre jours plus tard, à la centrale de Saint-Maur, F., le détenu que je visite et qui travaille à l'atelier son dirigé par le musicien Nicolas Frize**, me raconte qu'une doubleuse est venue au studio pour faire découvrir son travail. Et chacun a pu faire un petit essai de doublage. Un bon moment. J'avais été amusé par la coïncidence avec le stage de Pauline, mais bon, rien de renversant encore. Sauf que ce même jour, je commence donc la lecture de Jour de ressac et découvre que la narratrice est une doubleuse...

J'ai longé le Channel tous les matins durant quatre ans, quand j'allais au collège, les yeux systématiquement tournés vers l'affiche du film de la semaine : graphisme, titre, noms des acteurs - que je n'ai jamais lus autrement que comme des noms de légende -, ces substances percolaient en moi durant tout le trajet, et je me glissais dans la peau de l'actrice principale, lui empruntant son visage, identifiée à elle comme à une autre version de moi, une version toujours plus libre, plus hardie, plus transgressive - maintenant que j'y pense, c'est ce même jeu de dédoublement qui se produit quand je suis en postsynchro, dans une salle de projection, debout face à l'écran, équipée d'un micro ultrasensible, et que ma voix sort de la bouche d'une actrice étrangère, Susan Sarandon ou Liv Lisa Fries. Je remontais alors les artères du quartier Perret tels des couloirs de vent, tête baissée, mon sac US pendu à l'épaule, je filais sur le plan en damier, de case en case, de bloc en bloc, ignorant à l'époque que cette géométrie modulaire, ces canyons perpendiculaires et ces carrefours récurrents, ces tours ces intersections, multipliant les angles morts et les lignes de fuite, créaient un espace propice au hasard, au fortuit, aux coïncidences, un espace devenu la matrice de ma rêverie. (p. 51-52, c'est moi qui souligne)

Pour finir, il y a douze ans exactement, à un jour près, le 17 octobre 2012, je publiais ici cet article sur Le Havre : Porte Océane.


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** Allant sur le net pour faire une recherche sur Nicolas Frize, je tombe sur son site et je vois que le 4 octobre paraît en librairie Le Studio du Temps, un livre sur son expérience à la Centrale de Saint-Maur, longue de plus de trente ans.  C'est fou... (je risque de finir comme Lucien Gaulard).



mercredi 17 octobre 2012

Porte Océane

Les Hautes Falaises de Jean-Paul Goux est le deuxième volet de la série Les Quartiers d'hiver, précédant le Séjour à Chenecé. J'effectue donc une lecture à rebours, qui ne me semble pas poser de difficultés, car les personnages sont distincts, l'unité étant plutôt donnée par les lieux, et en première instance par l’Épine, cette ancienne abbaye qui est dans cet opus la place du rendez-vous final, des retrouvailles quarante ans plus tard entre Bastien et Simon, dont l'amitié fut brutalement interrompue à la fin des années lycée.

Amitié qui prit naissance au Havre, dont le nom n'est pas donné mais qu'il est aisé de reconnaître : "Mon père était comme Chéronnet dans l'équipe de Perret qui continuait à reconstruire la ville en grande partie bombardée par les Alliés à la fin de la guerre."(p. 15)
Le petit Simon, huit ans, se remémore l'itinéraire qui le conduisait de la maison au collège :
"On regarde vers la gauche, du côté de la mer qu'on ne peut pas voir mais qui est là, au bout de la logue avenue rectiligne, juste derrière les deux tours en vis-à-vis dressées de part et d'autre de l'avenue, qui forment ainsi une Porte qu'on nomme Océane. On a tourné la tête vers la gauche quand le feu est passé au rouge, le vent a vidé l'avenue qu'il occupe seul, la double ligne des réverbères creuse un tunnel de lumière jusqu'à la Porte fermée sur le ciel lisse et noir, puis on a tourné la tête de l'autre côté où la longue avenue toute droite vient buter contre la Gare à peine distincte sous le ciel qui s'éclaircit, ni gris ni bleu, léger et pâle comme le matin qui commence là-bas." (p. 16)

La Porte Océane
La Porte Océane, la Gare, où les avais-je vus récemment ? Je ne suis jamais allé au Havre, et personne de mon entourage ne m'en a jamais parlé. Cela venait d'une lecture, bien sûr. Et l'évidence vint : c'était dans le Modiano, Du plus loin de l'oubli.

"Je ne voulais pas tout de suite revenir quai de la Tournelle. J'ai monté les escaliers de la gare et j'ai débouché dans la salle des Pas Perdus. Beaucoup de gens se dirigeaient encore vers les quais des trains de banlieues. Je me suis assis sur un banc, la valise entre les jambes. J'avais peu à peu l'impression d'être moi aussi un voyageur ou un permissionnaire. La gare Saint-Lazare m'offrait un champ de fuite plus étendu que la banlieue et que la Normandie vers lesquelles partaient les trains. Prendre un ticket pour Le Havre, la ville de Cartaud. Et au Havre, disparaître n'importe où, dans le vaste monde, par la porte Océane..."(p. 69)
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A propos de disparition, plus prosaïquement, j'ai retrouvé les lunettes. Elles n'étaient pas à la médiathèque, mais bien à la maison, dans les toilettes, où je les avais remises dans l'étui après avoir lu quelques pages du Tigre. Saleté de Tigre. Avec ses petits caractères, pas moyen de lire ça sans lorgnons. Je me suis traité d'imbécile et de crétin, mais j'ai retrouvé la pêche et je me suis senti si en accord avec le monde que j'ai même visionné la fin du match des Bleus contre l'Espagne. Et le miracle a perduré puisque ces idiots-là ont égalisé à la dernière seconde.
J'ai ensuite, a contrario de ce que j'avais donc annoncé, entamé la lecture du petit Zoé de Nicolas Bouvier, et cela m'a amusé - parfois il m'en faut peu-, de retrouver mention du tigre dans le premier texte intitulé "Souvenirs, souvenirs".
"Il faut aussi parfois beaucoup de temps pour que le vin se fasse dans la tonne et il se peut qu'on sollicite cette mémoire, vingt ans ou plus après ce qu'on a vécu. Lorsque, l'âge venant, elle flanche ou se mite (au Québec, on dirait qu'elle se morpionne), on la fait travailler comme un dompteur qui tire encore quelques cabrioles d'un tigre moribond."
J'aime beaucoup la comparaison. Mais aussi, un peu plus loin, à l'évocation des aspects qu'il nomme positif ou négatif de l'enfance : "Chaque âge a d'ailleurs sa forme de sottise mais, malgré la leur, les enfants ne tardent pas à percer celle des adultes. Cependant ce bourdon perçant et incessant, cette manie masochiste d'aller chercher le châtiment aussi loin qu'il se trouve rend parfois la compagnie des enfants détestable : on fouille des yeux - comme le suggère Henri Michaux - l'horizon, en quête d'un tigre qui pourrait "vous arranger ça" ne fut-ce qu'un après-midi."

Je me suis demandé à quelle œuvre de Michaux Nicolas Bouvier faisait allusion. J'ai pensé que c'était dans Poteaux d'angle. Je n'y ai pas trouvé l'horizon, mais deux passages où le mot tigre est employé, dont celui-ci :

« Seigneur tigre, c'est un coup de trompette en tout son être quand il aperçoit la proie, c’est un sport, une chasse, une aventure, une escalade, un destin, une libération, un feu, une lumière. Cravaché par la faim, il saute. Qui ose comparer ses secondes à celles-là ? Qui en toute sa vie eut seulement 10 secondes tigre ? »
Il existe d'ailleurs, je viens incidemment de le découvrir, un blog qui porte ce nom Dix secondes tigre, et qui déroule une iconographie intéressante.