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vendredi 26 mars 2021

D'un petit coq de Bantam

"Ce que ces cinq saltimbanques, sous leur chapiteau derrière la gare d'Austerlitz, jouèrent en ce samedi après-midi pour leur maigre public accouru d'on ne sait où, je n'en ai plus aucune idée, mais il me sembla que cela venait de très loin, de l'est, songeai-je, du Caucase ou de Turquie. J'ignore aussi à quoi me faisaient penser ces sons que produisaient ensemble ces musiciens, dont aucun, certainement, ne savait lire les notes. Parfois j'ai eu l'impression d'entendre un chant d'église gallois oublié depuis fort longtemps, puis, très ténu et néanmoins de nature à donner le vertige, le tourbillon d'une valse, un motif de tyrolienne ou les accords traînants d'une marche funèbre au son de laquelle ceux qui marchent en queue à chaque pas gardent un instant le pied en l'air avant de le reposer."

W.G. Sebald, Austerlitz, p.371

Juste après l'épisode de la petite fille chutant dans le jardin du Luxembourg, Austerlitz évoque la représentation du petit cirque itinérant Bastiani, sur la rive gauche de la Seine, dans cette zone alors "à moitié abandonnée" qui deviendra l'emplacement de la nouvelle Bibliothèque nationale. Marie de Verneuil et Austerlitz entrent sous le chapiteau alors que le spectacle touche à sa fin. Ils assistent au dernier numéro avec un magicien en longue cape bleu nuit, sortant de son chapeau un coq nain de Bantam, qui exécute ensuite diverses prouesses, parcours et simili calculs, avant de disparaître à nouveau à l'intérieur du huit-reflets. 

 

Prise du Palais d'Eté de l'Empereur de Chine
Lithographie : Leo Scherer (1827-1876)

Je me suis penché sur ce détail du coq nain de Bantam, en ayant à l'esprit qu'il n'est pas de détail anodin chez Sebald. Et découvris tout d'abord que l'expression était presque un pléonasme, car le nom Bantam signifie poule ou coq nain en anglais. De nos jours, on la désignerait plutôt comme poule Pékin, race de poule naine originaire de Chine. Le site monpoulailler.com (oui, je sais, ce n'est pas très prestigieux comme référence et ça prête plutôt à ricaner, mais lisez donc la suite) me livre deux versions de l'arrivée de cette race en Europe : 

"La première raconte tout simplement que la poule Pékin a été importée en Angleterre vers les années 1843. De ce temps, cette poule aurait servi de cadeau pour la Reine Victoria. La seconde version est un peu plus romanesque et est étroitement liée à une grande leçon historique.

En effet, l’histoire raconte qu’en 1860, durant la Seconde Guerre de l’Opium, la poule Pékin aurait été dérobée aux Chinois. En effet, à cette époque, le commerce de l’opium était encore interdit en Chine. La France et l’Angleterre tentaient donc de le rendre licite pour pouvoir atteindre tout le marché asiatique. Malheureusement, les négociations ne se passent pas comme prévu. Une situation qui tourne rapidement au drame. Et pour cause, afin de se venger de l’exécution de prisonniers, les troupes franco-britanniques, en octobre 1860, décidèrent de piller et d’incendier le Palais d’Été ainsi que les jolis jardins qui l’entourent.

Et les représailles ne s’arrêtèrent pas là. Situé à quelques kilomètres de la Cité Interdite, ce Palais d’Été était la principale résidence des grands empereurs de la dynastie Qing. Comme il s’agissait du « Versailles chinois », on y retrouvait la plupart des grandes œuvres d’art du pays mais également des richesses inestimables. Malheureusement, plusieurs de ces grands trésors furent donc volés et disséminés dans les quatre coins du monde. Parmi les trésors qui ont subi ce vol, on retrouve cette fameuse race de poule qui fait la fierté des chinois : la poule Pékin de Bantam."

En plaçant ce coq de Bantam dans sa narration, Sebald a-t-il voulu faire allusion (d'une manière on ne peut plus discrète car qui songe à vérifier l'histoire de cette poule de Bantam, à part votre serviteur ?), allusion à ce désastre qui anéantit un des joyaux du patrimoine culturel universel ? Interprétation excessive ? 

Et pourtant, au chapitre VI des Anneaux de Saturne, autre grand récit de Sebald paru en 1995, c'est bien la destruction du Palais d’Été, "le jardin enchanté de Yuanmingyuan" (littéralement. « jardin de la clarté parfaite »), qui est racontée sans fard :

"Officiellement ordonné par les commandants britanniques pour venger leurs émissaires britanniques Loch et Parkes des mauvais traitements que les Chinois leur avaient infligés, l'incendie des quelque deux cents maisons de plaisance, pavillons de chasse et pagodes disséminés dans l'immense jardin et dans les espaces palatiaux attenants était surtout destiné à effacer toutes traces du pillage auquel on s'était livré précédemment. A une vitesse incroyable, ainsi que le note le capitaine du génie Charles George Gordon, les temples, kiosques et ermitages, pour la plupart construits en bois de cèdre, furent transformés en torches. Le feu rugissant se propagea par bonds, gagnant buissons et bosquets, n'épargnant que quelques ponts et pierres ou l'autre pagode de marbre. Longtemps encore des nappes de fumée obscurcirent le ciel dans la région environnante et un grand nuage de cendres masquant le soleil fut poussé par le vent jusqu'à Pékin où il s'affala au bout d'un certain temps sur les têtes et les maisons des habitants qui se crurent frappés par un châtiment du ciel" (pp. 190-191)

Pillage de l'ancien Palais d'Été par les troupes franco-britanniques en 1860 durant la seconde guerre de l'opium.

Victor Hugo lui-même s'était élevé contre ce saccage dans son texte "Au capitaine Butler" :

« Cette merveille a disparu. Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d'Été. L’un a pillé, l’autre a incendié. [...] L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres ; et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l’histoire des deux bandits. Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie. Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre."

Ce petit coq de Bantam nous a emmenés bien loin ; nous remettons à la prochaine fois de parler de la fin de cette séance de cirque, avec la mystérieuse musique du cirque itinérant Bastiani.

mercredi 6 septembre 2017

# 213/313 - Before the crimson bloom

Jean-Claude Schmitt (suite) : "En premier lieu, il s'agit de fixer le rythme des activités religieuses, d'ordonner dans le temps le retour régulier des gestes rituels qui assurent la cohésion du corps social et rendent celui-ci transparent à ceux qui le gouvernent. Tel est le but du comput et du calendrier, qui reposent l'un et l'autre sur un savoir astronomique hérité des cultures anciennes et païennes, depuis l'astrologie babylonienne et la science grecque jusqu'au savoir plus récent des savants arabes de Bagdad et d'Espagne. En regard de cet immense héritage, l'apport du christianisme a moins consisté pendant longtemps à introduire des connaissances nouvelles qu'à réorganiser ces emprunts en fonction de ses exigences propres, de nature avant tout religieuse et liturgique. Nous avons l'habitude d'opposer la religion et la science, mais si étrange et paradoxal que cela puisse nous paraître, au Moyen Age ce sont les exigences de la religion (chrétienne en l'occurrence) qui ont permis de sauvegarder la science païenne. Ses apports se sont combinés à d'autres influences, à commencer par celles du judaïsme ancien, auquel on doit la semaine de sept jours conçue sur le modèle de la Genèse. L'heure, la semaine, le mois, l'année sont les périodes caractéristiques du temps médiéval, ils en constituent les rythmes temporels." (Les rythmes au Moyen Age, p. 275, c'est moi qui souligne)

*

Une dernière image de Vivre, de Kurosawa. Extraite de l'une des plus belles séquences.


Elle prend place dans la seconde partie du film : on apprend qu'une nuit d'hiver, un agent municipal a  observé Watanabe dans le parc où il a trouvé la mort, assis sur une balançoire en train de chanter Gondola no Uta, autrement dit Gondola Song, cette même ballade romantique qu'il avait interprétée avec tellement de désespoir dans le cabaret tokyoïte. Mais là, au contraire, il semblait heureux. Pensant qu'il avait affaire à un individu ivre, l'agent ne lui est pas venu en aide, ce qui laisse supposer que Watanabe, déjà fragilisé par la maladie, est probablement mort de froid.
Je trouve merveilleuse cette vision du vieil homme se balançant comme un de ces enfants à qui il est venu en aide, chantant avec bonheur une chanson mélancolique. 

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"Vers 1945, raconte Marcelle Bouteiller, dans la commune berrichonne de Bouesse (Indre), une jeune fille dépérissait "de langueur". Un devin discerna l'action d'une voisine à laquelle il transféra le mal. La fille guérie, ses parents, pris de remords, dirent au devin de guérir la sorcière. Mais aussitôt la jeune fille retomba malade. Semblable expérience m'a été racontée à Fontenay-le-Comte (Vendée)."
En note, elle indique que cette information provient du Dr Allain. Or, ce Dr Allain, décédé en 1997, eut un rôle majeur dans la préservation des vestiges de la cité gallo-romaine d'Argentomagus. "Initié aux techniques de fouilles par le célèbre professeur, André Leroi-Gourhan, Jacques Allain commença à prospecter en 1946, à Saint-Marcel, les grottes de La Garenne, devenues un site européen majeur de la période magdalénienne.
La qualité de ses travaux et sa rigueur scientifique lui valurent, en 1965, le poste de directeur des Antiquités préhistoriques de la région Centre.
" (N.R. du 22/11/2013)

Le Dr Allain (à droite sur la photo)
Jacques Allain fut médecin de campagne à Bouesse, or, je sais par mon père, natif précisément de Bouesse, qu'il employa mon grand-père Lucien, revenu de captivité, dans ses premières campagnes de fouilles.
Ceci dit, jamais je n'ai entendu parler de sorcellerie et de jeteur de sorts dans ma famille paternelle. Ni mon père, ni ma grand-mère que j'ai beaucoup vue dans les dernières années de sa vie, ni mes oncles et tantes n'ont soufflé mot à ce sujet. Parce qu'il était tabou ? Je ne pense pas. Ce sont des gens au demeurant peu religieux que le sujet ne doit guère intéresser. Mais peut-être me trompé-je ? Il va falloir que je les interroge, que j'en ai le cœur net.

*
Lu le deuxième volet de l'histoire de Jean-François Billeter et de sa femme Wen. Dans Une autre Aurélia, il évoquait sa disparition et les années qui ont suivi, dans Une rencontre à Pékin, il raconte comment le jeune étudiant qu'il fut réussit à se marier avec une jeune Chinoise dans la période qui  précéda la funeste Révolution culturelle. Évocation d'une Chine qui n'est plus, d'une capitale qui a perdu son visage ancien, de l'histoire tragique des parents de Wen, ce petit livre écrit avec simplicité et sans pathos, n'en est pas moins poignant.




samedi 16 août 2014

"Mais, Papa, l'Empereur est tout nu", s'écria l'enfant.

Aux yeux du grand public, la disparition de Pierre Ryckmans, de son nom de plume Simon Leys, passera bien sûr inaperçue. Qu'importe, cela ne nous empêchera pas de saluer (et quand je dis nous, ce n'est pas pluriel de majesté, mais le nous de la communauté informelle de tous ceux qui se sentent redevables à l'écrivain), de saluer celui qui courageusement, solitairement, rendit compte de ce qu'il en était vraiment de la réalité du communisme chinois, à l'époque où de brillants intellectuels français versaient au contraire dans le maoïsme le plus aveugle. Il eut la lucidité de montrer que l'Empereur, alias le Grand Timonier, était tout nu (la citation de Andersen était d'ailleurs en exergue de son livre chronique de la Révolution culturelle, Les habits neufs du Président Mao). Ce qui lui valut anathèmes et dénonciations calomnieuses. Il n'en eut cure et persista.

{Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, chez lui à Canberra en 2002(WILLIAM WEST / AFP)}
On peut lire quelques bons articles sur l'homme et son œuvre, riche aussi en analyses littéraires subtiles et diverses. Chez Pierre Assouline, Victor Kirtov par exemple. Dans la chronique de celui-ci, on trouve un bel hommage de Yann Moix. Je n'ai jamais lu Yann Moix, je sais que l'homme est controversé, que ses romans sont adulés ou voués aux gémonies, c'est selon. Je m'en fous, du moins à cet instant, j'aime beaucoup en tout cas la fin de son billet, (circonstance aggravante, il écrit dans Le Figaro) que j'ai plaisir à citer ici :

[...] Leys ne se laisse pas impressionner : ni par les vivants ni par les morts. Ni par les nains ni par les géants. C’est un homme pour qui Segalen est aussi vital que la vie : pour qui Segalen est la vie. Leys crée son monde intime à partir de celui des autres - admirations, détestations. Il a inventé quelque chose d’inouï : l’imagination critique. Par la critique, il crée des univers. Il sait que le génie est l’art de travailler à partir, non de ses dons, mais de ses défaillances, de ses tares, de ses incapacités, de ses handicaps. Le culot de bâtir un cosmos sur sa propre insuffisance, sur ses limites, sur ses faiblesses : là se situe l’universel de l’intime, là se situe l’intime de l’universel. Avoir le courage d’être soi et rien que soi. Celui qui est réduit à sa place, minuscule, et se satisfait de se confondre avec elle : c’est lui, le créateur.