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samedi 10 juin 2017

# 138/313 - Le Graal de La Graule

"Louis-Félix veut devenir un chevalier, - chevalier  des étoiles. Son Graal se cache tout là-haut, au plus profond du ciel, à l'autre bout du temps. Son Saint-Graal porte un drôle de nom ; il s'appelle Big Bang."

Sylvie Germain, L'enfant Méduse, Gallimard, 1991, p. 26 [livre glané dimanche à la brocante des Marins]

A l'est d'Aigurande, passé la limite du département de l'Indre, voici le petit village de la Forêt-du-Temple. Connu en 1185 sous le nom de Domus fratrum de templo forest, c'est alors une dépendance de la commanderie de Viviers, près de Tercillat. Son église est curieusement située à l'extérieur du bourg, près d'un petit bois de peupliers avec une fontaine surmontée d'une croix de pierre.

Église de La Forêt-du-Temple
Grandement restaurée en 1872-1874, elle témoigne encore de sa vocation première avec des épées gravées dans le dallage, attestant de tombes de supérieurs templiers. Or, dans le Parzival de Wolfram Von Eschenbach (v. 1170 – v. 1220), les Templiers sont désignés par l'ermite Trévizent comme les gardiens du Graal. Et dans les romans arthuriens, la forêt est toujours le lieu où chercher l'aventure, l'espace merveilleux et redoutable empli de mystères et de dangers, de monstres effrayants et de jeunes femmes prodigieusement belles :

« Ils quittèrent alors le castel et se séparèrent comme ils l'avaient décidé, puis se dispersèrent dans la forêt, pénétrant là où elle était la plus épaisse, sans chemin ni sentier. Au moment de cette séparation, on vit pleurer ceux qui croyaient avoir le cœur dur et orgueilleux. » (La Quête du Graal, p.73)

Beaucoup de ces chevaliers de la Table Ronde engagés dans la Quête du Graal ne rencontreront au bout du compte que l'humiliation et la mort. C'est qu'ils n'ont pas compris le sens de cette épreuve : pour eux, le Graal n'est qu'un prétexte de plus pour se couvrir de gloire. « Ils partent, écrit Albert Béguin, croyant accomplir des exploits tels que l'héroïsme et l'esprit d'aventure les leur ont toujours commandés. Ni la charité, ni la soif de vérité ne les mènent. Ils s'en vont en combattants terrestres pour une quête « célestielle ». » Même celui qui, le premier, est mis en présence du Saint-Vase, Perceval dans le Roman de l'Estoire dou Graal, écrit par Robert de Boron, échouera à le rapporter. Sa faute étant de ne poser aucune question sur le mystère auquel il est admis à assister, « c'est-à-dire, précise encore Albert Béguin, de ne désirer ni la participation effective au sacrement d'eucharistie ni la connaissance qu'il recevrait ainsi des ultimes secrets de la Révélation. » Ce même échec apparaît également chez Wolfram von Eschenbach. « Au premier temps fort du roman, la visite infructueuse au château du Graal, Parzival atteint le point de retournement ; dorénavant, il lui faudra pour ainsi dire revivre sa vie, mais cette fois à rebours et avec une conscience élargie. » (R.Dahlke, Mandalas, comment retrouver le Divin en soi, Dangles, 1988, p. 163)

Le même mouvement régit la géographie sacrée : le signe du Cancer, où se situe Aigurande dans le zodiaque de Neuvy Saint-Sépulchre, symbolise cette récapitulation existentielle, cette réappropriation de soi du héros arthurien, par l'image du crabe marchant à reculons, exprimant primitivement le retrait progressif du soleil à partir du solstice. Pour Doumayrou, le Cancer est ainsi la fontaine de vie, réceptacle de l'eau substantielle où se développeront les germes fécondés : la forêt de la Forêt du Temple, nous la trouverons donc au grand bois de Fonteny où une abbaye, aujourd'hui disparue, avait été implantée. Elle n'a laissé de traces que dans la toponymie locale : hameaux voisins nommés Boucamoine et Ouches-Moines


A l'orée de ce bois, vers l'est, le lieu-dit Saint-Joseph rappelle que c'est Joseph d'Arimathie qui a transmis le Graal, en tant que vase contenant le sang du Christ, à ses descendants, avec mission d'évangéliser la Grande-Bretagne. Ce passage du Graal de l'Orient à l'Occident, cette translatio graalis est symbolisé par la présence de l'autre côté du bois, à l'ouest, du hameau du Grand Pommier, qui évoque l'île d'Avallon, Emain Ablach en irlandais, autrement dit la pommeraie. Avalon, destination du Graal dans le Joseph de Robert de Boron. Ou Avallon, l' île dont la tradition brittonique fait le refuge du roi Arthur en attendant de revenir délivrer ses compatriotes gallois et bretons du joug étranger. Et notons encore que Merlin, le fondateur de la Table Ronde, enseigne sous un pommier.

Maintenant si nous alignons Saint-Joseph et le Grand Pommier en passant par le centre du bois de Fonteny au point de croisement des deux allées qui le traversent (formant par ailleurs une croix de saint André), nous voyons émerger sur ce quasi parallèle d'autres indices troublants.

A l'est, l'axe est balisé par Sazeray et Vijon, deux paroisses qui dépendaient de l'abbaye de Déols. Sazeray n'est pas sans faire penser à Sarraz, la capitale des Sarrazins, où Robert de Boron fait transiter le Graal avant de le faire parvenir en Angleterre. Il y reviendra dans une des versions du mythe : « Une voix céleste, écrit Catalina Girbea, la même qui avait commandé à Joseph de porter le Graal en Occident, demande à Galaad de le mettre à Sarraz dans le Palais Spirituel. Galaad, Perceval et Bohort sont emprisonnés par le roi Escorant, et ils sont réconfortés par le Graal qui leur tient compagnie. L'histoire de Joseph se répète, le cercle se referme. Sarraz est le début et la fin et tout le reste paraît un rêve passager. » Entre Sazeray et Vijon, un minuscule lieu-dit le Monterrant rassemble en un seul vocable les riches symbolismes de la montagne et de l'errance, dont la connivence est superbement suggérée par Gérard de Sorval :

« C'est ainsi que le lieu de naissance et d'appartenance d'un homme, terrestre ou cosmique (son zodiaque), est la signature de son point de départ en cette vie et de sa destinée : du centre à partir duquel il est appelé à s'orienter librement et à se retrouver. Et, paradoxalement, l'état nomade pastoral, celui des compagnons passants, des nobles voyageurs, ou l'errance aventureuse des chevaliers, témoignent toujours de l'enracinement dans un centre intérieur à soi-même : clan, confrérie, assemblée des Philosophes, Table Ronde, etc. Qu'il soit physique ou subtil, extérieurement visible ou non, ce pôle de rattachement appelle à la recherche active du lieu où l'errance se transforme en tournoiement de la roue autour du moyeu, de la montagne élevée où se rassemblent ceux qui sont épars : le château tournoyant du Graal ou la chambre du Milieu ouverte par l'escalier à vis. « (La Marelle ou les sept marches du Paradis, Dervy-Livres, 1985, p. 118)
L'horizon occidental n'est pas moins révélateur : après le Grand Pommier, il désigne rien moins que le hameau de la Graule... Par une curieuse fantaisie de l'histoire, il est toujours ici question de pierres : ce n'est plus l'énorme pierre précieuse aux vertus magiques du poème de von Eschenbach, mais l'ultra-moderne taille de pierres de granit de haute précision.

L'alignement est ensuite parallèle à la départementale 990 jusqu'à Aigurande où il pénètre par le Merin, dont un orme et une croix marquaient jadis la limite entre Aigurande en Berry et Aigurandette en Marche, et qu'il est bien tentant de lire comme un souvenir de Merlin... (et nous pouvons prolonger notre rêve en voyant sur la carte, juste au-dessus du Grand Pommier, les maisons de la Fée, avec son étang alimenté par le ruisseau issant du bois de Fonteny. Petit lac pour Viviane berrichonne...).

Enfin, au-delà d'Aigurande, l'axe vise le bois de Grammont, où était implanté un prieuré de l'ordre de Grandmont, un ordre religieux de caractère érémitique fondé par Étienne de Muret en 1076, dont l'abbaye-mère se situait en Limousin, dans les monts d'Ambazac.


 Je reviens sur la Taille de l'Aillant : en allant sur Geoportail, on voit que ce site est situé très près du carrefour central du bois de Fonteny, à l'orée de celui-ci, au bout de son allée principale. Ce qui signifie qu'il est situé sur cet axe Saint-Joseph - La Graule qui inscrit le mythe graalique au cœur de la géographie sacrée marcho-berrichonne.



N'est-il pas étrange qu'une erreur ou du moins une extrapolation du moteur de recherche nous ait transporté jusqu'à ce site de la Taille de l'Aillant (étymologiquement le taillis des glands), dans la période même de la Pentecôte, nous conduisant ainsi à revisiter le mythe du Graal imprimé dans le paysage ? C'est comme si l'Attracteur étrange avait détourné à son profit l'algorithme de Google, l'un des secrets les mieux protégés du monde...

lundi 8 mai 2017

# 109/313 - Les boucles du hasard

L'affaire ne s'arrête pas là. Le cahier de 1995 me précise que Le Carnet Rouge est déjà cité auparavant (Archéo-Réseau B, III, 5, dans ma classification d'alors). Je m'y reporte (inutile de vous dire que j'ai complètement oublié à quoi cela renvoie, d'autant plus que je ne relis jamais ces cahiers sauf en cas, comme ici, de quête d'une référence précise). Donc renvoi au 15 février 1995, où dans un numéro du Magazine littéraire de mars 1993, dédié à Rainer Maria Rilke, je trouve un autre entretien avec Paul Auster, d'où j'extrais à l'époque le passage suivant :

Extrait Cahier Clairefontaine bleu, A.R.n°4

J'avais récemment découvert Cité de verre, ce dont je n'ai pas de souvenir, mais j'écrivais dans le même cahier bleu, à la date du 10 février 1995 : "Ces dernières années, j'ai souvent lu des papiers sur Paul Auster et j'ai eu plusieurs fois la tentation d'acheter un de ses livres. Lundi, pour la première fois, j'ai franchi le pas. En me portant acquéreur du premier volume de sa trilogie new-yorkaise, Cité de Verre. [...] Toujours est-il que l'achat du Paul Auster me fut soudain nécessaire. Et le soir même je savais que l'impulsion à laquelle j'avais obéi ne venait pas au hasard ; couplage encore, avec un film cette fois, Rouge de Kieslowski, création elle-même fondée sur une trame serrée de correspondances."

Kieslowski...
Observez la boucle : d'une recherche sur Blois nous sommes parvenus à Tarkovski, et à un camion polonais rouge qui nous conduit par synchronicité à Kieslowski et sa Double vie de Véronique. Plusieurs échos se lèvent avec deux ouvrages de Sylvie Germain, sur Cracovie et le chemin de croix. Puis nous faisons retour sur Tarkovski à travers le thème du miroir commun aux deux cinéastes. Le livret du DVD du film Le Sacrifice comporte un texte de Pierre Legendre, qui nous renvoie alors à un premier entretien avec ce penseur, vingt-deux ans plus tôt, mis en miroir à l'époque avec un autre entretien avec Paul Auster. Lequel est lui-même couplé avec Kieslowski.
Une boucle spatio-temporelle, entre Europe et Amérique, et trois dates-clés, 1995, 2005 et 2017.
L'attracteur étrange se déploie sur trois décennies.

Le 10 février 1995, je poursuivais ainsi :
"Rouge s'ouvre sur un long travelling suivant une ligne téléphonique. Une plongée fulgurante dans un univers de câbles souterrains. Le téléphone, lien entre les êtres, support d'absence, ne cessera d'être présent dans le film.
De même, Cité de verre débute par ces lignes :
"C'est un faux numéro qui a tout déclenché, le téléphone sonnant trois fois au coeur de la nuit et la voix à l'autre bout demandant quelqu'un qu'il n'était pas. Bien plus tard, lorsqu'il pourrait réfléchir à ce qui lui était arrivé, il en conclurait que rien n'est réel, sauf le hasard."

J'avais entouré ce dernier mot : le hasard. Et nommé plus bas : Kieslowski, Le Hasard [titre de l'un de ses films] ; Auster, La musique du hasard [titre de l'un de ses livres].


J'avais noté aussi (15 février 1995) l'incipit du deuxième tome de la trilogie new-yorkaise, Les Revenants, très vite acheté après la lecture passionnée de Cité de verre.
"Tout d'abord il y a Bleu. Plus tard il y a Blanc, puis Noir, et avant le début il y a Brun. Brun l'a initié, lui a appris les ficelles et, lorsque Brun s'est fait vieux, Bleu lui a succédé. C'est ainsi que ça commence. Le lieu : New York ; le temps : le présent ; aucun des deux ne changera jamais."
Lisant ces lignes introductives, je songe seulement que la Trilogie new-yorkaise renvoie à la Trilogie de Kieslowski, Bleu-Blanc-Rouge... Le parallèle est séduisant. Sauf que Rouge est remplacé par Noir. Rouge qui est à l'origine de la présente dérive archéoréticulaire. Mais qui fait la une des journaux ces jours-ci ? Noir. Michel Noir. A Lyon.
On a sans doute oublié Michel Noir. Cet ancien maire de Lyon, ministre dans le gouvernement de Jacques Chirac, à qui une brillante carrière politique semblait être promise, est mis en examen en mars 1993  par le juge Philippe Courroye, et doit quitter la vie politique après sa condamnation en appel, le , à 18 mois de prison avec sursis et 5 ans d'inéligibilité pour recel d’abus de biens sociaux dans l'affaire Pierre Botton, son ex-gendre et directeur de campagne. C'est pendant l'instruction de l'affaire qu'il reçoit à Lyon, à l'Institut Lumière, pour le centenaire du cinéma, quelques célébrités du neuvième art.

André de Toth (USA) et Michel Noir (Maire de Lyon) - Cérémonie du centenaire du Cinéma - Lyon - 1995 © Anik COUBLE

mercredi 3 mai 2017

# 105/313 - Du chant profond qui la hante


J'ai emprunté aujourd'hui à la médiathèque le livre de Sylvie Germain sur Cracovie. A la page 52, elle évoque cette scène centrale du film de Kieslowski dont je postai l'extrait vidéo hier. Je me permets cette longue citation qui en restitue l'intensité et la beauté, en rendant un juste hommage au cinéaste aujourd'hui disparu :

"Une scène capitale du film de Krzystof Kieslowski, La Double Vie de Véronique, se déroule sur le Rynek Glowny de Cracovie, Weronika, la jeune cantatrice polonaise, traverse la place, portant sous le bras un carton, contenant la partition du Concerto en mi mineur de Van Den Budenmayer, ce compositeur imaginaire du XVIIIe siècle derrière lequel se cache le compositeur Zbigniew Preisner. Un passant la bouscule, son carton tombe et s'ouvre, les feuilles s'envolent comme des pigeons affolés.
Il y a en effet une grande agitation sur la place où une manifestation est en train d'être dispersée brutalement ; Weronika la rêveuse, qui semble toujours un peu décalée par rapport à la réalité, tournoie maladroitement parmi les feuilles voletant en tous sens. Son souci, constamment, tenacement, est de rester à l'écoute de la musique qui l'habite, du chant profond qui la hante, aussi l'éparpillement de sa partition la jette-t-il dans un total désarroi.
Mais un autre sujet de trouble, de stupeur même, l'attend sur cette place mouvementée. Dans un car de touristes étrangers qui refait en hâte le plein de ses passagers, elle aperçoit une jeune femme qui n'est autre qu'elle-même. Est-ce un sosie, un double, une projection d'elle-même hors de son corps, son ombre qui se serait détachée à son insu et aurait pris chair, une vie indépendante ? Est-ce un signe, un appel, un bon ou un mauvais augure ? Est-ce un songe visionnaire ou n'est-ce qu'un mirage ? Son double, la Française Véronique, est en cet instant bien trop intéressée par les événements en train de se passer pour remarquer Weronika. Elle prend précipitamment des photos de la place en pagaille avant de s'engouffrer dans le car qui démarre aussitôt. Et Weronika reste seule avec sa vision, son étonnement, et sa partition en désordre. Le chant en elle est à recomposer, son souffle à puiser encore plus profondément dans son être qu'elle sait désormais mystérieusement accompagné par une soeur dont elle ignore tout. Sa voix est à élancer plus haut, plus loin, vers cette soeur entr'aperçue.
"J'aimerais vous entendre, vous avez une voix... une voix étrange...", lui avait dit sa professeur de chant, intriguée par la puissance et le timbre de la jeune soprano.
Sa voix la quittera peu de temps après, au cours d'un concert. Sa voix, et la vie avec. Weronika s'effondrera sur la scène après avoir vu la salle tournoyer autour d'elle, comme si le public et les musiciens de l'orchestre étaient entrés en apesanteur. C'est la vie qui se désamarre, se déracine de cette terre où Weronika sera passée si brièvement, si légèrement. Si passionnément surtout. Son corps trop fragile pour supporter la force de son chant sera descendu dans une fosse, recouvert de mottes de terre que jettent, poignée après poignée, ses proches et ses amis endeuillés. Véronique, elle, de l'autre côté de l'Europe, continuera sa propre quête de sens, d'amour et d'harmonie, quête lente, incertaine, éprouvante.


Kieślowski: Details in The Double Life of Veronique from Glass Distortion on Vimeo.

La soprano Elzbieta Towarnicka, qui prête sa voix à l'actrice Irène Jacob incarnant Weronika et Véronique, chante aussi dans le Requiem dla mojego przyjaciela ("Requiem pour mon ami") composé par Zbigniew Preisner en hommage et adieu à Krzystof Kieslowski mort en mars 1996. Ronde des visages et des voix partant à la rencontre de miroirs transformants, de nouveaux corps de résonance, de destins imprévus.
La mort au passage rapte tel ou telle, mais il reste des traces, des images, des échos que les disparus ont laissé en héritage, en témoignage, et la ronde se poursuit, même et autre, mêlant les défunts et les vivants. Il reste les films de Kieslowski, mais aurait aimé entendre encore sa voix, voir encore par son regard grave, sensible et exigeant."
Sur le blog Chaos Reigns, j'ai trouvé ces paroles d'Irène Jacob qui se souvient : « C’est le seul jour de tournage où j’ai dû jouer les deux personnages. Sur le scénario, il était écrit que ça se passait pendant une manifestation et que Veronica est au centre de ce tourbillon. Elle aperçoit ce car de touristes qui s’en va et une fille à l’intérieur qui semble lui ressembler. Sur le papier, il était écrit comme indication : elle fronce les sourcils. Il y avait beaucoup de gestes et d’expressions qui étaient écrites, du style elle touche sa balle magique. Je me souviens que Krzysztof est venu me voir et m’a demandée de sourire un petit peu. Je pense que ça a donné quelque chose de plus à cette scène. Il y a comme un étonnement ouvert, pas de peur, quelque chose comme un sourire à l’inconnu. Puis, il y a dans cette scène un superbe travelling qu’il avait proposé lui-même, sans en faire part au chef-opérateur. Et on ne sait plus si c’est Weronika, le bus, la place qui bouge… Je me souviens qu’à tourner, c’était assez incroyable. »

Extrait d'un livre d'Yves Martin (site)

mardi 2 mai 2017

# 104/313 - L'autre Véronique

"Véronique est une sage-femme qui anticipe la seconde naissance de ce roi flagellé et fourbu que l'on conduit à la potence, ce roi de grâce venu dissiper les ténèbres, les épuiser. Elle est une visionnaire inspirée par un fol élan d'amour et de confiance, et c'est pour cela que son geste, sublime en sa simplicité, donne immensément , intensément à voir."

Sylvie Germain, Chemin de Croix, Bayard, 2011

Immédiatement après avoir rédigé la note précédente, je me suis souvenu que Sylvie Germain, un écrivain que j'affectionne depuis longtemps, et que nous avons déjà croisé ici et là dans ces pages, avait écrit un livre sur Cracovie. Était-ce ce court volume déniché chez Noz, jamais lu encore, et qui attendait dans la bibliothèque de la chambre ? Non, celui-ci se nommait Chemin de Croix, édité chez Bayard en 2011. Celui sur Cracovie existait bel et bien (Cracovie à vol d'oiseau, Rocher, 2000), mais je ne le possédais pas.


Cependant, ouvrant le Chemin de Croix, je ne pouvais qu'être saisi par l'introduction du Père Matthieu Rougé, curé de la basilique Sainte-Clotilde de Paris :
"En méditant la sixième station, "Véronique essuie le visage de Jésus", Gabriel de Broglie avait souligné : "La vie et la passion du Seigneur sont ainsi jalonnées de présences féminines. Elles jouent un rôle irremplaçable dans la transmission et la réception de l’Évangile. Elles sont les interprètes naturelles des paraboles et des représentations. Notre époque, trop souvent éprise de bruyante et vaine médiatisation, devrait retrouver les bienfaits de leur médiation limpide."
Sylvie Germain, comme une Véronique contemporaine, recueille le visage de Jésus pour nous en transmettre la mystérieuse et féconde beauté, avec des mots, mais aussi des images : les photos de Tadeusz Kluba qu'elle a elle-même choisies."
Non seulement, il y avait une coïncidence étonnante avec la double Véronique du film de Kieslowski, mais Tadeusz Kluba, le photographe choisi par Sylvie Germain (et qui est son compagnon, comme je finirai par l'apprendre) est lui-même polonais. En outre, il fut journaliste pour l’hebdo officiel du Syndicat Solidarnosc de 1981 à 1982, à Katowice. Que je confondis un instant avec Wadowice, ville de naissance de Jean-Paul II, avant de déchanter puis de découvrir qu'elle était aussi incluse dans le bout de carte de Pologne de l'article de Plackert (on ne voit au coin gauche, en haut, que la fin du nom).

Enfin, en essayant de retrouver sur le net certaines des photos de Kluba incluses dans le livre, je débouche sur cette page du site Panoramio, où je découvre incidemment deux photos prises par lui à Bielsko-Biala, dont celle-ci :



vendredi 21 mars 2014

Ormuz

Outre le livre consacré à Fabienne Verdier face aux peintres flamands, j'avais emprunté le dernier roman d'un écrivain que j'aime beaucoup, Jean Rolin. Il s'agissait d'Ormuz, qui se déroule aux alentours du détroit du même nom, qu'un assez obscur personnage du nom de Wax a projeté de franchir à la nage. Entreprise qui s'avère de plus en plus chimérique au fil des pérégrinations ennuyées du narrateur - chargé par le dit Wax de préparer la tentative - sur les deux rives de ce détroit qui relie le golfe Persique à la mer d'Arabie, et où transite presque un tiers de la production mondiale de gaz et de pétrole acheminée par voie maritime.

Qu'un fil relie ce livre à la constellation symbolique surgie de la rencontre du film de Jean-Claude Rousseau avec l'ouvrage sur Fabienne Verdier, n'avait rien de gagné. Je ne présumais d'ailleurs rien de pareil ; seule avait été décisive l'attirance de toujours pour l'écriture précise de Jean Rolin, ondoyante et comme chargée d'un désenchantement non dépourvu de drôlerie. Et pourtant, dès le premier chapitre, qui ne se présente pas comme tel (pas de numérotation chapitrale chez lui), le motif de la fenêtre se présentait avec évidence. Fenêtre de la chambre de l'hôtel Atilar, à Bandar Abbas, où le narrateur s'est introduit après la disparition de Wax "afin d'y inventorier ses affaires".



"Et maintenant, si vous le voulez bien, nous allons nous approcher de la fenêtre, masquée jusqu'à présent par une double épaisseur de rideaux, à travers lesquels la fournaise du dehors parvient à irradier dans un rayon de plusieurs mètres à l'intérieur de la pièce climatisée. Si je les écarte ces rideaux, une fois surmonté le choc - chaleur et lumière également implacables - causé par la mise à nu de la fenêtre, je découvre peu à peu, au fur et à mesure que mes yeux s'accoutument à cette lumière, une vue assez vaste sur la partie de la ville qui s'étend le long du rivage.(...) Sur la droite, la jetée de l'embarcadère - embarcadère d'où émanent, ou vers lequel convergent, à intervalles irréguliers, des vedettes assurant le transport des passagers entre Bandar Abbas et les îles de Qeshm ou d'Hormoz -, la jetée se divise en plusieurs branches dont la plus longue s'avance loin en mer. Celle-ci, presque toujours brillant d'un éclat qui fatigue la vue, est couverte de navires au mouillage, désarmés pour la plupart, le nez au vent, parmi lesquels un observateur averti pourrait s'étonner de découvrir deux cargos de marchandises diverses immatriculés respectivement à La Paz et à Oulan-Bator, deux capitales dont les ressources maritimes ou portuaires sont généralement ignorées. A l'horizon, quand les conditions météorologiques le permettent, la vue que l'on embrasse depuis cette chambre de l'hôtel Atilar est bornée par les reliefs peu élevés et inégalement accidentés de l'île d'Hormoz, sur la gauche, de l'île de Qeshm sur la droite, et, au milieu, de la plus lointaine (qui de ce fait est aussi la plus souvent masquée par la brume), l'île de Larak : de celle-ci, plus que que des deux autres, on peut dire qu'elle contrôle le détroit d'Ormuz, de telle sorte que ce dernier aurait pu tout aussi bien être nommé d'après elle." (pp. 11-13)

On pourra vérifier sur la carte que la description est parfaitement exacte (Jean Rolin a effectué plusieurs mois de repérage dans cette région, en Iran et dans les Émirats). Je me suis d'ailleurs arrêté plusieurs fois au cours de ma lecture du livre pour aller explorer sur Google Earth les lieux mentionnés par le narrateur (et somme toute, je songe que voilà encore une résonance supplémentaire avec le motif vermeerien, une autre étant cette forte présence de la lumière, qu'un livre de Sylvie Germain, qui échoua récemment ici après avoir échappé de justesse au pilon de la médiathèque, porte en son titre même*).

La douce ironie qui s'exprime ici dans la notation des cargos immatriculés dans deux capitales que ne baigne aucune mer ne se donne-t-elle pas aussi à voir dans le nom même de Wax (bien appréciable au Scrabble) qui, emprunté à l'anglais, désigne une cire, voire un vinyle, mais aussi, venu d'Afrique, un tissu réalisé avec des cires hydrophobes ? Pour un nageur prétendant accomplir un exploit, ce n'était pas mal vu.


La Vierge du Chancelier Rolin (Jan Van Eyck, v. 1435)
Comment ne pas mentionner pour finir que ce nom même de Rolin est intimement lié à l'un des peintres flamands étudiés par Fabienne Verdier, Jan Van Eyck, dont le portrait de la femme, Margareta, fait la couverture du livre L'esprit de la peinture.



_____________________
* Patience et songe de lumière, Vermeer, Flohic éditions, 1993.

mercredi 12 septembre 2012

Chaminadour et Cordeliers

Je l'évoquais récemment, et puis incidemment, cherchant ce que la Creuse pouvait bien nous offrir pour les journées du Patrimoine, je découvre qu'elle est l'invitée cette année des Rencontres de Chaminadour, à Guéret. Elle, c'est Sylvie Germain, qu'on peut donc rencontrer du 27 au 30 septembre dans le chef-lieu marchois, succédant à Jouhandeau (le natif sulfureux, celui qui donna ce nom de Chaminadour à Guéret), Pierre Michon, Julien Gracq, Jean Echenoz, Pascal Quignard et Olivier Rolin. Première femme de lettres à figurer après ces grands écrivains, elle revient presque sur les terres de sa naissance puisqu'elle est née à Châteauroux le 8 janvier 1954 (elle n'en aura aucun souvenir puisque la famille - le père est sous-préfet - quitte l'Indre pour la Lozère en 1956).

Le programme est très alléchant pour qui aime comme moi l’œuvre de Sylvie Germain. J'espère pouvoir me rendre à Guéret ne serait-ce qu'une demi-journée. En tout cas, ce ne sera pas le soir du 28 septembre, car je joue ce soir-là à Aigurande, à la frontière entre Marche et Berry, la pièce de mon ami Yvan Bernaer, Pok, fable dramatique et burlesque sur un monde où l'arbre est devenu une denrée si rare et si souvent contrefaite que l'on est obligé de recourir à des experts pour l'identifier.

Je ne pourrais certainement pas assister non plus, en raison de l'heure très matinale le lendemain, à la lecture de L'Astrologue. Cette nouvelle conclut le livre Rendez-vous nomades que je citais l'autre jour. Cela me donne l'occasion de revenir sur ce thème du chant abordé avec Vincent Delecroix et Georges Simenon. L'Astrologue est un sdf mutique, au regard dissimulé sous d'épaisses bésicles sombres, en réalité une femme frêle d'une cinquantaine d'années, "aux yeux bleu-mauve et à la voix restée enfantine", portant le doux prénom d'Ombeline. Dans un no man's land de la cité, elle va retracer la marelle de son enfance, "(...) ce soir, elle a enfin trouvé son territoire : un espace à la fois clos et à ciel ouvert, nu et visité par de discrètes présences ; un royaume minuscule où elle règne en légèreté et évolue en majesté, dansant sans bruit sur la terre qui frémit et ondoie sous ses pas. Elle fredonne à nouveau sa chanson : "Le fils du roi s'en vient chassant, le fils du roi s'en vient chassant, avec son beau fusil d'argent... V'là l'bon vent, v'là l'joli vent, v'là l'bon vent ma mie m'appelle...".
Sa voix est grêle, enjouée, c'est la petite fille qui chante en elle, l'enfant insouciante qui jouait dans la cour de l'immeuble, à Montmartre, en attendant l'heure du dîner."

*
Il me faut écrire encore mon émotion d'avoir découvert cet après-midi au couvent des Cordeliers les peintures et les encres du peintre tourangeau Norbert Pagé. A quelques jours de la fin de l'exposition, le 16 septembre. Je me demande encore comment il se fait que je l'ai ignorée jusque là. J'y serai retourné plusieurs fois sans doute tant ces œuvres expriment une puissante douceur, je le formule ainsi à cause de la beauté méditative qui sourd de ces grandes plages de couleur joyeuse et vibratile, de l'ampleur de ces paysages abstraits avec ses contrastes de textures, où les aplats sereins sont vrillés de giclures nerveuses.

J'ai visionné dans la salle du fond, seul, le petit reportage tourné peu de temps avant l'exposition. Norbert Pagé y expose sa méthode, qui est de n'en pas avoir. Il ne sait jamais quand il commence sa toile ce qui va advenir. Son seul travail, explique-t-il, est de se mettre dans l'état mental où émerge la nécessité de peindre. Il sait alors qu'il se passera quelque chose, même si rien n'est préparé dans sa tête. C'est l'esprit, l'inconscient qui le conduit.




Ce qui était d'autant plus émouvant, c'était la petite bougie à l'entrée de la grande salle. Norbert Pagé s'en est allé le vendredi 7 septembre. Les Cordeliers seront donc la dernière exposition de son vivant. C'est aujourd'hui même que ses obsèques se sont déroulées en l'église de Paulmy, en Indre-et-Loire.

jeudi 30 août 2012

De Sylvie à Sophie

Continuons de dévider le fil de l'araignée villanienne. Suivons le cours de cette intuition qui nous a poussés à mêler dans le même billet mathématique et littérature, équation et imagination, Andrew Wiles et Sylvie Germain. C'est en consultant la notice Wikipédia de Pierre de Fermat, le mathématicien du XVIIe dont Wiles résolut le théorème en 1995, que j'ai eu une belle surprise :
"Un théorème important de Sophie Germain résout la conjecture pour 5, et Legendre en déduit une généralisation, portant sur une famille entière de nombres n premiers."
Sophie Germain, autrement dit une quasi homonyme de Sylvie Germain, née le 1er avril 1776 à Paris, est une des premières mathématiciennes françaises. Elle s'enthousiasme pour les maths à l'âge de treize ans, après avoir lu une biographie de la vie d'Archimède. Elle étudie seule la théorie des nombres et du calcul, et son père qui lui confisquait ses chandelles pour qu'elle ne travaille plus la nuit, comprenant qu'il ne parviendrait pas à décourager sa vocation, finit par la soutenir moralement et financièrement. "Elle se procure les cours de l’École polytechnique, réservée aux hommes, en empruntant l’identité d’un ancien élève, Antoine Auguste Le Blanc. Elle envoie ses remarques à Joseph-Louis Lagrange, qui finit par découvrir l’imposture en la convoquant du fait de ses brillantes réponses. Il devient l’ami et le mentor de la jeune fille."

Elle correspondit également avec le grand mathématicien Carl-Frédéric Gauss.

" Une de ses contributions majeures est le théorème dit « de Sophie Germain », qui énonce une condition suffisante, portant sur un nombre premier p, pour que si trois entiers relatifs x, y, et z forment une solution de l’équation xp + yp = zp, alors l’un au moins des trois soit divisible par le carré de p. Cette condition est vraie en particulier pour tout nombre premier de Sophie Germain, et Sophie Germain vérifia qu’elle l’est aussi pour tout nombre premier inférieur à 100. Sa preuve du théorème, qu’elle décrivit pour la première fois dans une lettre à Gauss, est relativement importante car elle permet de réduire le nombre de solutions du dernier théorème de Fermat."

Ce qui est encore plus étonnant, c'est de trouver dans le seul écrit philosophique connu de Sophie Germain, Considérations générales sur les sciences et les lettres, une réflexion somme toute très proche de celle que j'évoquais dans le même billet précédent sur les rapports de la raison et de l'imagination :

Sans doute, l’impression produite par la lecture d’un ouvrage d’imagination ne ressemble pas à celle qui résulte de l’étude d’un traité de géométrie. Sans doute aussi, certains esprits admirateurs des riantes images, s’abandonnant uniquement à ce goût, deviendront tout à fait incapables d’application ; tandis que d’autres, exclusivement livrés à la contemplation de la vérité démontrée, demeureront distraits ou incertains lorsqu’ils ne rencontreront pas une évidence complète. Ne nous pressons pourtant point de conclure qu’il n’existe aucun lien commun entre des œuvres qui semblent d’abord si différentes. Assistons à leur création, et nous reconnaîtrons bientôt que l’esprit humain est guidé dans toutes ses conceptions par la prévision de certains résultats, vers lesquels se dirigent tous ses efforts.
A la lire, exposant les tribulations du poète ou du géomètre forgeant leur ouvrage, on retrouve d'une part cette idée de la quête du chercheur comme un long chemin tout en rebonds et en méandres, d'autre part cette idée de la mise au jour de rapports inaperçus, de la découverte soudaine d'une sorte d'harmonie préexistante.

Et, en effet, un trait de génie, un trait d’éloquence, dans les sciences, dans les beaux-arts, dans la littérature, nous plaisent par une seule et même raison : ils dévoilent à nos yeux une foule de rapports que nous n’avions pas encore aperçus. Nous nous trouvons tout d’un coup transportés dans une haute région, d’où nous découvrons un ordre inattendu d’idées ou de sentiments. Le plaisir de la surprise émeut notre âme ; elle rend un hommage involontaire à son bienfaiteur, et cet hommage même est encore pour elle un plaisir nouveau.
Voyons d’abord quel est le caractère des premiers essais.
Le sujet est choisi ; les idées se présentent en foule à l’imagination du poète ; il reste quelque temps incertain ; une multitude de ressorts différents semblent pouvoir donner la vie à sa composition ; il en suit le développement, puis il y renonce. Il fait un choix nouveau, son mécanisme se complique ; il n’en n’est pas content, il s’arrête, il revient sur ses pas. Du milieu de cette lutte tumultueuse entre des projets contraires surgit enfin une idée simple. Soit qu’elle ait déjà été entrevue, soit qu’elle se présente à lui pour la première fois, l’auteur sent que cette idée est celle qu’il avait poursuivie.
Une remarque, un fait inattendu donne-t-il lieu à des recherches nouvelles ? Le géomètre après avoir mûrement examiné tout ce qui, dans la science déjà faite, peut lui prêter secours, circonscrit le sujet qu’il va traiter. Bientôt il entrevoit des résultats qu’il ne peut encore atteindre ; son imagination s’élance, pour les saisir, dans les routes qu’elle s’est frayées ; il craint de s’être égaré, il doute de ses premiers aperçus, il rétrograde et cherche à ressaisir les indications qui l’avaient d’abord guidé ; un grand nombre d’idées se sont jointes à celles qui furent les premières ; elles compliquent le sujet, partagent l’attention et suspendent le jugement. Mais, à travers ce chaos de pensées, le génie distingue une idée simple ; son choix est irrévocablement fixé, il sait que cette idée sera féconde.

Ces paragraphes ne sont pas seulement remarquables par leur justesse descriptive, ils le sont aussi par la qualité de l'expression, le rythme et la vivacité du récit.
L'éclair d'un instant, je me suis même demandé si Sylvie Germain n'était pas un pseudo en son honneur...


Beaumont de Lomagne 2007 - Porte

mercredi 29 août 2012

Foi et intuition

A la fin de l'article précédent sur Cédric Villani, je parlais de l'intuition, de son rôle primordial dans le cheminement intellectuel. Revenant un peu plus tard sur les vidéos que l'on peut dénicher sur le web mettant en scène notre médaillé Fields (et elles sont assez nombreuses), j'en ai épinglé une autre qui ne le concerne pas, racontant la trajectoire assez incroyable d'un autre mathématicien (qu'il cite d'ailleurs dans son récit), le britannique Andrew Wiles, qui démontra le théorème de Pierre de Fermat (qu'il est plus juste de nommer conjecture). Une des énigmes mathématiques sur laquelle on se cassait les dents depuis plus de trois cents ans.



Elle est saisissante, l'émotion qui saisit encore Wiles à l'évocation du moment où il comprit comment il allait dépasser l'ultime difficulté qui se dressait sur son chemin, une émotion qui le laisse sans voix, interdit, devant le souvenir de cette intuition lumineuse qui allait changer le cours de sa vie.

Dans le livre que je lis en ce moment, Rendez-vous nomades, de Sylvie Germain, j'ai rencontré hier aussi cette notion d'intuition, dans une réflexion qu'elle conduit sur les rapports de la foi et de la raison, deux concepts que certains veulent croire étrangers et opposés l'un à l'autre :

"La raison, qui se veut la sage, la sensée du logis au regard droit, patient, n'a pas accès à tout, précisément parce qu'elle connaît ses limites et qu'au-delà de l'horizon du sensible, de l'expérimentable, du démontrable, elle sait que son fonctionnement n'est plus valable. L'imagination, elle, se permet des privautés avec l'inconnu ; elle part à l'aventure, elle flâne, elle fouille, elle glane, elle flaire, elle intuitionne. Puis elle soumet ses glanures à la raison. Il y a beaucoup de rognures, mais toujours du grain à moudre. L'imagination n'est pas seulement pourvoyeuse d'illusions, elle l'est aussi d'intuitions."
Pour Sylvie Germain, la foi est en-deçà de l'imagination, comme son soubassement le plus profond. Elle n'en procède pas. Pour moi qui n'ai pas la foi, ou du moins qui pense ne pas l'avoir, son questionnement est troublant :

" La foi n'est ni sage, ni folle, et cependant l'une et l'autre ; en fait elle se situe en marge de ces catégories, en deçà, au-delà. Elle est une intuition fondamentale - ou, plus exactement, un don que l'on intuitionne. Elle défie la raison, elle la met à l'épreuve, tout en exigeant de faire alliance avec elle. Elle a à voir avec la capacité d'invention propre à l'imagination, mais sans se confondre avec celle-ci dont elle n'est aucunement le produit. Elle précède et ecède tant la raison que l'imagination. Elle est un sens indéfinissable, on pas un "sixième", mais un sens originel, inchiffrable." (p. 99)

Photo prise en 2007 à Beaumont de Lomagne, ville natale de Pierre de Fermat. J'avais été saisi par sa décrépitude, ses façades rongées, la lèpre de ses portes.