Affichage des articles dont le libellé est François Cheng. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est François Cheng. Afficher tous les articles

lundi 28 août 2017

# 205/313 - Joie

Ce matin, 24 août, (oui, j'ai toujours quelques jours d'avance dans l'écriture de ces posts), je reçois sur mon portable un message de l'ami Francis, en villégiature parisienne. A-t-il lu mes articles récents sur François Cheng ? Je n'en sais rien, mais ce qui est certain c'est qu'il ne pouvait pas savoir que je venais la veille de chroniquer un livre qui s'appelait Joie, celui de Clara Magnani.


Je ne connaissais pas du tout l'existence de ce livre de Cheng. Sur le site des éditions du Cerf, on apprend qu'il a été publié en février 2011. Composé seulement de 16 pages, il se présente comme "en écho à une œuvre de Kim En Joong". La citation en regard  est éclairante en ce qu'elle fait lien avec le "mourir à soi" :
« Le temps de Noël approche, les croyants célébreront la Sainte Naissance. Une fête qu'accompagne son cortège de cadeaux, de festins et de réjouissances. Nous aimerions, pour notre part, donner de la joie une définition plus radicale elle surgit dans ces moments privilégiés où nous avons la nette sensation de renaître à la vie, ou d'accéder à un nouvel état de vie, soudain délivré des anciennes chaînes. Cela suppose que nous soyons auparavant passés par l'épreuve, la privation, la dépossession, par une sorte de mourir à soi. » [François Cheng]
Le texte intégral est d'ailleurs disponible sur le site Théâme, de Martine Hiebel.
Pour en finir, momentanément du moins, avec la joie, je n'ai jamais oublié ce que déclara un jour Jeanne Moreau, récemment disparue, sur le divan d'Henri Chapier : "J'en ai rien à foutre du bonheur (...), ce qui est important c'est la joie." J'ai retrouvé sur le site de l'Ina le court extrait en question :



PS : Je ne réalise qu'après-coup que le livre est publié aux éditions du Cerf. Or, mon ami Francis s'appelle... Dusserre.

mardi 15 août 2017

# 194/313 - Le loriot jaune sait très bien se tenir

"L'image idéale d'une culture n'est-elle pas un jardin à multiples plantes qui rivalisent de singularité et qui, par leurs résonances réciproques, participent à une œuvre commune ?"

François Cheng, Le Dialogue, Desclée de Brouwer, 1998

J'ai retrouvé les photocopies que j'avais faites d'un dossier de la revue Europe consacré à François Cheng. Parmi celles-ci, me retient tout d'abord l'article d'un autre académicien français qui n'est pas précisément pas français : Michael Edwards, qu'il m'est déjà arrivé d'évoquer ici, et qui partage avec Cheng le même amour pour la langue française. Il met en lumière dans sa poésie la place fondamentale de la rencontre : "Pour lui et pour les poètes chinois en général, la poésie est une mise en relation avec un univers conçu lui-même comme un sujet. (...) Tout, pour lui, est présence. Le mot revient souvent, comme pour dire le plaisir ontologique, existentiel du poète devant les rencontres qui lui sont consenties, devant la foisonnante multiplicité d'un monde dont tous les éléments respirent le même souffle." Un peu plus loin il cite un poème du recueil Double chant, où, dit-il, François Cheng fait parler l'autre, en l'occurrence la voix d'un oiseau :

A l'apogée du printemps
Du fond du feuillage
Une branche se détache 
        et fait le geste d'accueil

Et nous traversons 
          l'aire du hasard
Pour nous poser là
A l'instant précis
          de l'éternité

Loriot jaune  (carnets de P.T. Ducourrau, 1868)
"A travers le hasard, poursuit Michael Edwards, qui pour le regard ordinaire et prosaïque expliquerait le fait que l'oiseau choisit cette branche en particulier de cet arbre parmi tant d'autres, la nature se fait signe. Le menu événement d'un oiseau qui se pose obéit à la marche de l'univers et révèle, à l’œil bien ouvert, l'éternité. Le poème s'offre, avec ses vers délicats et exacts, comme une sorte de calligraphie poétique, fondés sur l'art du trait."

Ce que ne dit pas Michael Edwards c'est que les Chinois ont précisément élu comme emblème du hasard un oiseau, le loriot jaune, ce que n'ignorait certainement pas François Cheng. "Le loriot jaune sait très bien se tenir", est-il écrit dans Le Livre des Odes. Commentant cette phrase, Confucius ajoutait : "Se pourrait-il qu'un être humain en sache moins que cet oiseau ?" Et le sinologue Cyrille Javary, commentant lui-même ce commentaire, écrit : "Savoir en toutes circonstances se poser à l'endroit juste, ajuster son agir en fonction du rapport entre le but qu'on poursuit et l'environnement qu'on traverse, voilà bien l'idéal du lettré confucéen et la raison pour laquelle il recommande l'usage du Yi Jing, dont le "rôle est de nous enseigner ce que les oiseaux font naturellement." (Les rouages du Yi Jing, Picquier poche, 2009, p. 56)
__________________________

NB : Hier soir, vu le documentaire de Jérôme Prieur, Le triomphe des images, il y a mille ans. Une très belle réflexion sur les peintures murales de l'art roman. La notice du magazine télé parlait uniquement de l'abbaye de Saint-Savin, mais j'ai eu une belle surprise en voyant tout à coup apparaître au mitan du film l'église de Saint-Martin de Vic, à laquelle j'ai consacré naguère plusieurs articles. L'art du Maître de Vic éclate avec évidence sur les très belles images de ce doc, et les interventions des historiens sont éclairantes. On y parle même de Judas. A voir en replay pendant six jours, ne vous en privez pas.

lundi 14 août 2017

# 193/313 - Beauté ténue d'une feuille de bambou

Je ne sais plus en quelle année j'ai lu pour la première fois François Cheng. De la bibliothèque, j'extirpe Le dit de Tianyi, lu à sa sortie en 1998. Roman dont je me souviens surtout de la terrible description des camps de travail chinois*, où le peintre Tianyi est envoyé au retour de l'Europe. Le feuilletant, je retrouve pourtant sans difficulté un passage où le narrateur, découvrant la peinture italienne, fait entendre déjà cette théorie du Souffle créateur que Cheng développait encore, inchangée, dans l'entretien récent à Philosophie Magazine :
"Je ne crois pas avoir été autant de connivence avec les peintres chinois des Song et des Yuan que dans les musées de Florence et de Venise. Eux croyaient aux vertus de la vacuité dans laquelle circulent des souffles organiques. Ils y croyaient viscéralement parce que leur vision cosmologique le leur disait. Ne répétait-elle pas à longueur de siècles, cette cosmologie - et ici résonnait à mon oreille tout ce que m'avait enseigné le maître -, que la Création provient du Souffle primordial, lequel dérive du Vide originel ? Ce Souffle primordial se divisant à son tour en souffles vitaux yin et yang et en bien d'autres a rendu possible la naissance du Multiple. Ainsi reliés, l'Un et le Multiple sont d'un seul tenant. Tirant conséquence de cette conception, les peintres visaient non pas à imiter les infinies variations du monde créé mais à prendre part aux gestes même de la Création. Ils s'ingéniaient à introduire, entre le yin et le yang, entre les Cinq Éléments, entre les Dix Mille entités vivantes, le Vide médian, seul garant de la bonne marche des souffles organiques, lesquels deviennent esprit lorsqu'ils atteignent la résonance rythmique. Pas étonnant que pour bon nombre de Chinois, un chef d’œuvre pictural qui unit la beauté ténue d'une feuille de bambou au vol sans fin de la grue, bien plus qu'un objet de délectation, est le seul lieu de vraie vie." (p. 232-233)
Dans ce court essai paru en 2002, Le Dialogue, sous-titré Une passion pour la langue française, - que je lus en septembre de la même année - François Cheng revient encore une fois sur la vision chinoise du vivant : "Selon une intuition foncière nourrie par des observations, et à partir de l'idée du Souffle, les penseurs chinois, surtout de tendance taoïste, ont avancé une conception unitaire et organiciste de l'univers créé, où tout se relie et se tient, le Souffle étant l'unité de base qui relie entre elles toutes les entités vivantes. Dans cet immense réseau organique, ce qui se passe entre les entités compte autant que les entités elles-mêmes." (p. 15, c'est moi qui souligne)

Cette dernière phrase me renvoie à un très stimulant passage des Diplomates, l'essai de Baptiste Morizot* que j'ai évoqué ici en avril :
"Par diplomatie des relations, on entend une diplomatie adossée à une ontologie et une éthique des relations : c'est-à-dire à une conception du monde suivant laquelle nous sommes un tissu de relations avec la communauté biotique, et où viser le bien des uns implique le viser le bien de la relation elle-même. C'est une diplomatie de la conciliation et de la réconciliation.
Elle s'oppose à une diplomatie des termes, adossée à une ontologie et une éthique substantialistes des termes, suivant lesquels ce qui existe, c'est avant tout des choses séparées, des humains et des loups, des sauvages et des civilisés, des êtres de droit et des êtres de matière ; et qu'il faut viser le bien de l'ensemble auquel on appartient (son espèce, son pays, sa classe sociale) avant le bien des relations, considérées comme secondaires." (p. 253)
Malgré cette convergence, qui laisse donc à penser que la pensée cosmologique chinoise s'inscrit plutôt dans la diplomatie des relations, Baptiste Morizot n'a pas un mot pour elle : l'essentiel de ses sources intellectuelles est d'origine française ou anglo-saxonne. De même Emanuele Coccia ne va guère chercher ses références du côté de l'Asie, à l'exception du japonais Watsuji Tetsurô, cité une fois dans le chapitre sur Le souffle du monde (mais il n'est jamais question de cette pensée chinoise du souffle évoquée par Cheng). Malgré les travaux des philosophes et sinologues François Jullien et Jean-François Billeter, ainsi que du géographe Augustin Berque, il semble donc que le chemin est encore long pour une véritable rencontre entre la philosophie occidentale la plus active et une pensée orientale pluri-millénaire mais encore bien vivante.


___________________________
* Je lis ce matin la chronique facebookienne d'André Markowitz, comme d'habitude excellente : il évoque Malraux, et la catastrophe du "grand bond en avant" qui provoqua en Chine une famine qui fit des dizaines de millions de morts. Aveuglement de nombre de nos intellectuels, qui ne fut guère ébranlé avant les écrits lucides de Simon Leys, alias Pierre Ryckmans, dont mon ami Jean-Claude me signale aujourd'hui le travail sur Shitao. Voir cette page web de la Fondation Berger.

** Dans le même numéro d'été de Philosophie Magazine, on peut lire le reportage de Baptiste Morizot, parti pister la panthère des neiges dans les montagnes du Kirghizistan, ce qui le conduit à méditer, je cite, "sur la patience dont les êtres humains - comme les grands prédateurs - sont capables."

samedi 12 août 2017

# 192/313 - Le souffle du Vide-médian

Cette notion de souffle que le philosophe italien Emanuele Coccia met si fort en avant n'est pas bien sûr une découverte : elle est à la base de plusieurs spiritualités, dont la spiritualité chinoise, comme en atteste par exemple un entretien avec François Cheng que l'on peut trouver dans le dernier numéro de Philosophie magazine. François Cheng, né en 1929 à Nanchang, académicien français depuis 2002, rescapé des horreurs de la guerre sino-japonaise puis de la guerre civile, a édifié toute son œuvre poétique dans un dialogue ininterrompu entre sa langue maternelle et sa langue d'adoption. Il travailla quelque temps avec le psychanalyste Jacques Lacan, sur la traduction de textes chinois. C'est précisément lors d'une question posée sur une notion qui fascinait Lacan que Cheng aborde la thématique du souffle :
"L’une des notions qui fascinait Lacan, vous l’avez raconté, était celle de « Vide-médian » dans le Tao, qui inspirera l’un de vos recueils de poèmes en 2004. Pourriez-vous nous l’expliquer ?

La notion de Vide-médian vient du célèbre chapitre 42 du Livre de la Voie et de la Vertu où il est dit : « Le Tao d’origine engendre l’Un, l’Un engendre le Deux, le Deux engendre le Trois, le Trois engendre les Dix Mille êtres. Ceux-ci, s’adossant au Yin, embrassent le Yang ; ils atteignent l’harmonie par l’intervention du souffle du Vide-médian. » Dans ce texte, l’Un désigne le souffle primordial ; le Deux les deux souffles vitaux, Yin et Yang ; Le Trois le troisième souffle qu’est le Vide-médian. Celui-ci a le don d’ouvrir sans cesse un espace d’échange et d’entraîner le Yin et le Yang dans le processus d’interaction et de transformation. Grâce aux actions concomitantes de ces trois souffles – le Yin, le Yang et le Vide-médian –, la Voie maintient sa marche dynamique et pérenne. Cette conception est à la base de la nature ternaire de la pensée chinoise. Plus tard, les confucéens ont érigé leur triade Ciel-Terre-Homme. Le souffle du Vide-médian est agissant dans toutes les situations où se cherche un dialogue entre des contraires. Il l’est aussi dans la création artistique : entre Cézanne et la Sainte-Victoire, le Vide-médian est le lieu même où l’œuvre advient."
François Cheng en 2017 © Serge Picard

François Cheng est aussi calligraphe, et dans cet art aussi, considéré en Chine comme matriciel, le souffle est une donnée essentielle :
"À propos de la calligraphie, vous avez parlé de « souffle-esprit » – ou comment « le souffle devient signe ». Pourriez-vous expliquer ce que ces formules révèlent de l’écart spirituel entre les cultures chinoise et occidentale ?

Si l’Occident est marqué par le mythe de Prométhée, qui vola aux dieux le secret du feu, la Chine l’est par celui de Cang Jie, qui déroba le secret des signes de l’écriture. Il est dit que le jour où Cang Jie traça les premiers signes, le Ciel-Terre trembla et les esprits pleurèrent. Rien d’étonnant que la calligraphie, qui élève les idéogrammes à leur dignité sacrée, soit considérée comme la mère de tous les autres arts. Elle est avant tout un art du trait. Précisons que le trait n’est pas une simple ligne. Composé d’os, de chair et de sang, à la fois élan et rythme, volume et mouvement, il est censé capter le souffle circulant qui anime l’univers vivant. Par exemple, le caractère Un, qui signifie aussi l’unité originelle, est un trait horizontal. Le geste de le tracer peut être identifié à l’acte démiurgique qui, à l’origine, sépara ciel et terre. Il en va de même pour les autres idéo­grammes qui incarnent chaque fois une manière d’être. Tracer un homme à côté d’un arbre donne le mot repos, tandis que le mot centre est figuré par une flèche traversant une cible en son milieu." [C'est moi qui souligne]
Cheng.jpg