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lundi 16 mars 2026

Ce que je cherche, je l'ai dans le cœur, comme toi

ULYSSE. - Je ne suis pas immortel.
CALYPSO. - Tu le seras, si tu m'écoutes. Qu'est-ce que la vie éternelle, sinon cette acceptation de l'instant qui vient et de l'instant qui fuit ? L'ivresse, le plaisir, la mort, n'ont pas d'autre but. Que fut jusqu'à présent ton errance inquiète ?
ULYSSE. -  Si je le savais, j'aurais déjà cessé. Mais tu oublies quelque chose.
CALYPSO. - Quoi donc ? 
ULYSSE. - Ce que je cherche, je l'ai dans le cœur, comme toi.

Cesare Pavese, Dialogues avec Leuco, in Quarto, Œuvres, p. 710.  

 

Sur les conseils de Circé, Ulysse se rend aux Enfers (Odyssée, X, 505-540 et XI, 1-640) pour consulter le devin Tirésias. Sur le cratère lucanien à figures rouges du peintre de Dolon (vers 390 av. J.-C.), on voit Ulysse assis sur un tas de cailloux, entouré de deux de ses compagnons et tenant un glaive maculé de sang :  c'est qu'il vient de sacrifier un bélier et un mouton afin d'invoquer les mânes de Tirésias. Lequel, barbe et cheveux rehaussés de blanc, œil fermé indiqué par trois traits, apparait au ras du sol, surgi du royaume des morts. Il révélera à Ulysse que lui et ses compagnons aborderont à l'île du Soleil, et qu'ils ne devront pas toucher à son bétail, s'ils veulent pouvoir rentrer chez eux.


 
Tirésias (détail)


Ce rituel d'invocation des morts est nommé Nekuia en grec ancien. Il se trouve que j'entendis pour la première fois parler de cette Nekuia en septembre 2024 lors des rencontres littéraires de Chaminadour, à Guéret, à l'occasion d'une courte conférence (38:20) donnée par Yannick Haenel. On peut l'écouter en intégralité sur You Tube, il ne faut pas s'en priver car c'est un vrai bonheur.

 

D'emblée, il a cette parole forte : "Ulysse, qui invoque les morts, qui les écoute, est l'éclaireur de la littérature, celui qui s'est sacrifié pour nous montrer le chemin des aventures étranges." Il rappelle comment, à l'instigation de Circé, Ulysse laisse dériver son navire sans pilote et finit par échouer sur le rivage des Cimmériens. Un nom qui se laisse voir dans Une saison en Enfer d'Arthur Rimbaud.

"Ma santé fut menacée. La terreur venait. Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. J’étais mûr pour le trépas, et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux confins du monde et de la Cimmérie, patrie de l’ombre et des tourbillons."

"Rimbaud, poursuit-il, vient de là, comme Dante. Il vient de la Nekuia d'Ulysse, de cette brèche insensée qui déchire la cohésion du monde." Ulysse se rend d'abord à la quadruple confluence du Styx et de l'Achéron, du Pyriphlégéthon et du Cocyte, où il creuse une fosse avec son glaive. Il suit encore les consignes de Circé, les étapes de la "recette" pour faire venir les morts. Avant de sacrifier les animaux, il convenait de verser le lait miellé, le vin doux et l'eau pure, sur laquelle on répand la blanche fleur de farine.

Haenel encore : "Ulysse ne cesse d'être initié au fait même de vivre. N'a-t-il pas refusé l'immortalité que lui propose Calypso ? N'avance-t-il pas sur le chemin zigzagant du voilement et du dévoilement, du scellement et du descellement ?" Il raconte comment, à l'époque où il suivait pour le journal le procès du massacre de Charlie Hebdo, paralysé par l'horreur de ce qu'il avait vu au tribunal, ne sachant plus comment écrire sa chronique, il improvisa une nuit dans son jardin de banlieue une Nekuia personnelle.

Il évoque aussi à un moment le grand écrivain italien Roberto Calasso, à travers son livre Les Noces de Cadmos et Harmonie (Gallimard, 1991), référence également dans un article trouvé lors de ma recherche et dont le sujet était Infamous Offspring, création en 2023 de Wim Vandekeybus.

 

Extrait de l'article : 

"Le monde mythologique grec est éternel : les récits universels dépeints tout au long de l’histoire sont issus de narrations lointaines et demeurent d’actualité. De nombreuses variantes continuent d’exister simultanément, formant l’essence même de la mythologie.

Comme l’explique l’écrivain Roberto Calasso, « tout ce qui arrive, arrive de telle ou telle façon, ou de telle autre façon. Si, par quelque perversité de la tradition, une seule version d’un événement mythique nous parvient, elle est comme un corps dénué d’ombre, et nous devons nous efforcer de retracer cette ombre invisible dans notre esprit. »
C’est dans ce contexte multidimensionnel qu’émerge l’espace propice au développement de l’imagination artistique et que se déploie l’univers d’Ultima Vez.

Daniel Copeland et Lucy Black jouent respectivement le rôle du père/de Zeus et de la mère/de Héra, qui, n’apparaissant qu’à l’écran, demeurent des parents divins distants et inaccessibles. À leurs côtés, la légende du flamenco Israel Galván incarne le meilleur ami de la famille/Tiresias, le prophète aveugle qui ne communiquera avec les artistes présents sur scène qu’à travers le rythme et le langage corporel."

mardi 14 janvier 2025

Amazonia

 A Violette, 20 ans ce jour même,

Dans le train qui nous emmenait de bon matin de Bourges vers Paris, via Vierzon, j'avais emporté un seul livre, Amazonia, de Patrick Deville (Seuil, 2019), septième opus de son projet Abracadabra, cycle de douze livres écrits sur le principe du roman sans fiction, chacun d'entre eux s'attardant sur un continent ou du moins une large partie de la planète. Il est ici question, comme le titre le laisse bien deviner, d'une remontée de l'Amazone et de l'évocation de l'histoire du sous-continent latino-américain depuis l'année 1860. Pourquoi 1860 ? Eh bien, selon l'auteur lui-même (entretien dans La Presse en 2017), parce que "c'est le moment où pour la première fois - enfin, c'est la thèse que je prends -, toutes les informations sont disponibles sur toute la planète, où toutes les civilisations et tous les peuples connaissent l'existence des autres et où un événement qui se produit quelque part a des répercussions partout. C'est la deuxième révolution industrielle, la planète rétrécit brusquement, avec les navires à coques en fer, la vapeur, les locomotives, le canal de Suez, etc., et c'est le début de l'européanisation du monde, jusqu'à la Première Guerre mondiale." 

J'avais trouvé le livre dans une bouquinerie de La Châtre, le 4 janvier dernier. J'étais alors avec Violette, contente de son côté d'avoir déniché un essai de Daniel Guérin qu'elle avait cherché sans succès jusque-là. Dans Amazonia, c'est un peu père & fille (3 chapitres), mais surtout père & fils (8 chapitres) qui constituent l'un des fils rouges du livre - ce voyage sur l'Amazone, Deville l'accomplissait avec son fils Pierre, vingt-neuf ans, dessinateur, photographe, musicien. "Nous avons décidé de mettre notre lien à l’épreuve, confie-t-il à Isabelle Rüf dans Le Temps, en partageant une cabine de bateau sur le fleuve Amazone ! On nous a mis en garde. On a fait quelques exercices, dans un chalet à Chamonix, au Brésil… Je m’étais engagé à lui soumettre le texte, il avait un veto absolu.» L'écrivain ne cache pas certains moments de tension, mais ce qui se détache c'est bien l'amour filial qui les relie (c'est tout en pudeur, ces mots ne sont jamais employés). On les retrouve au terme du voyage sur le rivage d'une île des Galápagos : "Côte à côte au bord de l'océan, nous demeurions immobiles devant le paysage immense de bout du monde, le jade très pâle des vagues écumeuses, les frégates ballottées dans le ciel par le vent fort, le sable blanc et les blocs de lave noire. (...) Un peu en retrait, j'observais son profil grave et ruisselant des eaux de la baignade et douce de la pluie, les cheveux bouclés de sa mère et les yeux noirs, un visage un peu grec."

Je n'eus pas le temps de terminer le livre avant Austerlitz. Ce n'était d'ailleurs pas mon intention. Nous avions un autre programme, nous devions faire provision de beauté, à Orsay tout d'abord, avec l'exposition Gustave Caillebotte mais aussi certaines salles des collections permanentes (oh, merveilles entre autres que ces Félix Vallotton, Pierre Bonnard, Édouard Vuillard...), et le lendemain avec Ribera au Petit Palais et la plasticienne japonaise Chiharu Shiota au Grand Palais. Je fixais des détails comme un autre fixait des vertiges. Ce qui suit est parfaitement arbitraire, des traces pour ma mémoire à venir.













Dans le train du retour, j'abordai le chapitre sirènes & amazones. Patrick Deville évoque le tournage de Fitzcarraldo, le film de Werner Herzog. Dans la scène des rapides, le long navire en fer s'écrase contre la falaise et Thomas Mauch, le directeur de la photographie, est blessé à la main, si bien qu'il faut l'opérer. Mais le médecin du tournage a épuisé ses réserves d'anesthésiants, et Mauch hurle de douleur. Herzog appelle Carmen, une prostituée, à la rescousse : "Elle m'a écarté, rapporte Herzog, a enseveli la tête de Mauch entre ses seins et l'a consolé d'une voix douce. Elle a dépassé sa condition pour devenir une pieta immanente, et Mauch est vite redevenu silencieux. Elle lui a susurré "Thomas, mi amor", encore et encore, durant les deux heures qu'a duré l'opération."

C'est l'occasion pour Deville de revenir sur Gaspar de Carvajal, le moine dominicain qui a donné son nom au fleuve. Il avait accompagné Francisco de Orellana, lieutenant de Pizarro, envoyé en reconnaissance par celui-ci pour trouver des vivres. Neuf jours avaient été nécessaires pour cela, et comme le navire ne pouvait revenir en arrière à cause du courant, Orellana décida de descendre le fleuve jusqu'à l'Atlantique. Le nom Amazone provient d’une bataille qui eut lieu contre la tribu des Tapuyas où les guerrières combattaient selon leur coutume en avant des hommes. "Chez Gaspar de Carvajal, écrit Deville, les amazones ont deux seins, comme Carmen, contrairement aux mythes antiques de l'amputation pour mieux bander l'arc." Un peu plus loin, il poursuit en rappelant qu'après Mai 1968, les femmes allaient à la plage les seins nus : "La vision de cette particularité anatomique était bouleversante pour l'enfant que j'étais, qui n'en avait jamais vu un seul, de ces seins, pas même en photographie, sans parler du cinéma, enfant qui, selon le terme médical alors en vigueur, après que déjà on avait dû l'extraire au forceps, avait "refusé le sein", et qu'il avait fallu le biberonner." La suite allait me stupéfier : "Le 22 mars 2018, cinquante ans jour pour jour après le déclenchement de ces événements de 1968 à l'université de Nanterre, ma mère avait subi l'ablation de l'un de ces seins que j'avais refusés, ces seins que mon père, mort depuis près de vingt ans déjà, avait dû rêver de découvrir pendant les longs mois que duraient alors les fiançailles."

22 mars 2018. Cette coïncidence de dates relevée par Patrick Deville m'en rappelait une autre, autour de cette même date. Le 24 mars 2018, j'avais ouvert un Cahier des Vertiges (en l'occurrence un long carnet mauve Bensimon for Quo Vadis, pages ivoire finement lignées), où je décidais de consigner toutes les apparitions, lors de mes lectures diverses, du mot vertige et de ses dérivés (vertigineux, vertigineusement, vertigo). Le cahier des charges était simple : le mot lui-même n’était jamais explicitement recherché, il devait advenir de lui-même. Repéré, je le recopiais dans le cahier, en ayant soin de le prendre dans son contexte, ou bien je photocopiais, je prenais en photo, j’imprimais. Ma besogne s’achèverait cahier rempli. Il me fallut moins d’un an.

La première prise fut le titre d’un dessin de François Matton : Vertige, écroulements, déroute et pitié, daté du jeudi 22 mars 2018, issu de son blog Sans l’ombre d’un doute. C'est l'ami Nunki Bartt qui m'apprit plus tard que le titre provenait du Poète de sept ans, d'Arthur Rimbaud.

Or, le 21 décembre 2019, dix jours après la mort de ma petite sœur Marie au CHU de Limoges, je m'avisai que ce 22 mars 2018 était aussi le jour où elle avait pris connaissance de sa maladie, ainsi qu'elle l'écrivait dans un cahier Paperblanks : "Je ne suis pas immortelle, depuis le 22 mars 2018, cette réalité m'a éclaté à la figure. Je peux à chaque instant laisser mes enfants et leur père, seuls, face à la vie, à ses tumultes, à ses joies." Elle écrivit quelques autres lignes, mais les autres pages du cahier demeurèrent vierges.

Cette quadruple coïncidence, apparue trois jours après la date anniversaire de sa naissance (7 janvier 1971), me sidéra. D'autres détails faisaient mouche : le dessin de François Matton ne mettait-il pas en valeur ces seins qui traversaient tout le chapitre sirènes & amazones ? Et puis il y a cette histoire du 21 février. "Comme chaque année, écrit Patrick Deville, à cette date du 21 février, je m'étais levé avant l'aube, dans cet entre-deux où nous accompagnent encore avec sérénité ceux qui furent puis disparurent, ces morts qui ne le sont pas encore s'ils demeurent dans les rêves de la nuit. Devant une fenêtre de cet appartement qui pourrait être une cabine immobile de navire, avec vue sur les toits de Paris et ses cheminées, plusieurs mois après notre retour, j’attendais le lever du soleil comme je l'avais attendu vingt-deux ans plus tôt, jour pour jour, devant une fenêtre de l'hôtel Morgut de Managua, la matin où j'avais commencé d'écrire la vie de William Walker, et depuis ce 21 février 1997, j'avais résolu*de consacrer cette éphéméride à l'avancement du projet Abracadabra, à son parcours autour de la planète."

Ce 21 février 2019, Patrick Deville en vécut les dernières minutes à la terrasse de l’Écailler, dans le onzième. Et quelques heures plus tard, une interne l'appela depuis l'hôpital pour lui annoncer la mort imminente de sa mère : "L'ablation du sein qu'elle avait subie moins d'un an plus tôt n'avait pas enrayé la progression du mal." Comme Marie, elle allait donc mourir en 2019 (mais je ne peux oublier que la mère de l'écrivain avait près de quatre-vingt dix ans, presque le double de l'âge de Marie). Ce qui était, selon son propre aveu "dans l'ordre des choses" (ce qui ne l'empêcha pas d'être davantage ébranlé qu'il ne l'avait prévu) ne l'était pas du tout pour Marie.

Je pense aussi, en refermant cet article, à Nathan, son fils, mon neveu, dont c'est l'anniversaire aussi ce 14 janvier 2025. Je sais aussi combien cette maman leur manque, à lui, à Tom son frère, à Lou sa sœur.

Jose de Ribera -La Pieta, 1633, Huile sur toile, 157 x 210 cm
Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid


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*J'avais résolu, dit-il, et je pense en lisant cela à cette émission de France Culture écoutée en revenant de Bourges lundi matin. Première d'une série "Les bonnes résolutions": "Résolution" est un mot polysémique. En effet, il est utilisé aussi bien dans le domaine juridique que dans la sphère scientifique... Comment comprendre cette diversité de sens ? " Les invités étant Serge Sur, professeur émérite de droit public  et Etienne Ghys mathématicien, professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon.

lundi 5 février 2024

Barque élevée dans les brumes immobiles

L'automne. Notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue. Ah ! les haillons pourris, le pain trempé de pluie, l'ivresse, les mille amours qui m'ont crucifié ! Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d'âmes et de corps morts et qui seront jugés ! Je me revois la peau rongée par la boue et la peste, des vers plein les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le coeur, étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment... J'aurais pu y mourir... L'affreuse évocation ! J'exècre la misère.

Arthur Rimbaud, Adieu, in Une saison en enfer

La Nuit du chasseur, aujourd'hui reconnu unanimement comme un des chefs d'œuvre du cinéma mondial, fit pourtant un four à sa sortie en 1955, en Amérique comme en Europe. Il restera la seule réalisation de l'acteur Charles Laughton. François Truffaut  en parle alors comme d'un "petit film très agréable",  mais ajoute cruellement : « La mise en scène titube du trottoir nordique au trottoir allemand et ne parvient pas à traverser dans les clous plantés par Griffith. » C'est le destin singulier de certains films qui sortent dans l'indifférence ou le mépris avant de devenir, au fil du temps, de ces films qu'on appelle cultes, qui ne cessent ensuite d'inspirer une foule de créateurs divers. Parmi lesquels mon ami Nunki Bartt : il se souvint avoir réalisé pour le festival Chapitre Nature, qui se tenait alors dans la ville du Blanc, un grand kakémono qui fut exposé près de l'hôtel de ville. Au bas de ce kakémono, était représentée la barque du film avec les deux enfants.



*
Hier, le motif de la barque traversa encore par deux fois ma journée. Ce fut tout d'abord en achevant la lecture du Poètes d'aujourd'hui de Jean Quéval consacré à Max-Pol Fouchet. Le numéro 106 de la collection sorti en 1963. J'avais alors trois ans, autant dire que ce n'était pas une nouveauté que je tenais dans mes mains. Il faut que je dise deux mots sur Max-Pol Fouchet car je suis bien certain que ce nom ne dit plus grand chose à personne. Ecrivain, poète, critique d'art et homme de télévision à la grande époque de Lectures pour tous, il eut portant une notoriété certaine, et son oeuvre est considérable. Mais l'absence sans doute d'un titre marquant, d'un best-seller, l'a petit à petit fait tomber dans un injuste oubli. J'avais découvert son nom à travers la très intelligente postface qu'il écrivit pour Au-dessous du volcan, de Malcolm Lowry. Tiens, en voilà une oeuvre-phare, qui passe et passera encore gaillardement les décennies. Max-Pol Fouchet jetait sur ce roman flamboyant et énigmatique des lumières bienvenues pour le jeune lecteur que j'étais. On peut la relire encore cette postface, elle n'a pas pris une ride.



Ce n'est que l'année dernière que j'ai retrouvé Max-Pol Fouchet, avec une préface cette fois, à une autre oeuvre de premier plan, Entre les actes de Virginia Woolf. Je m'intéressai alors de plus près à l'écrivain, à sa biographie, découvrant qu'il était né le 1er mai 1913 à Saint-Vaast-la-Hougue. Son père l'avait fait baptiser laïquement en pleine mer, entre France et Angleterre, sur un voilier nommé Liberté, une goutte de calvados déposé sur la langue par les pêcheurs. Ce père, comédien devenu armateur, qui, parce qu'il ne voulait pas porter les armes, devint ambulancier en première ligne pendant la guerre de 14, et fut grièvement gazé près de Verdun pour avoir tenu à secourir des blessés allemands. Il ne retrouvera jamais la pleine santé et ira s'établir, comme on le lui avait conseillé, en Algérie, pays de soleil. A Alger, Max-Pol fera la connaissance d'Albert Camus, né la même année que lui. Une amitié forte qui se dissoudra pourtant quand Camus lui ravira sa fiancée, Simone Hié.

Il faudra une nouvelle rencontre d'apparence fortuite pour que je me penche enfin avec attention sur l'oeuvre du poète. L'occasion en fut donnée par le centenaire de cet autre poète, Henri Pichette, né à Châteauroux le 24 janvier 1924. L'ami Francis Labbaye, qui avait découvert Pichette il y a quelques années, voulait profiter de l'événement pour le faire un peu mieux connaître. Une lecture de textes fut programmée au Chauffoir le vendredi 24, et il m'offrit d'y participer. Nous nous vîmes deux semaines avant et décidâmes de deux ou trois poèmes que je pourrais lire. Il me prêta par la même occasion un petit livre rare, publié en 1950 chez L'Arche, qu'il avait eu beaucoup de peine à trouver : 


La Lettre Rouge était adressée à Max-Pol Fouchet. Pichette était alors un jeune homme de vingt-six ans, encore auréolé de la création de sa pièce Les Epiphanies, avec Gérard Philipe et Maria Casarès, au Théâtre des Noctambules (que Gérard Philipe avait loué à ses frais - la pièce  aurait dû être créée au Théâtre Édouard-VII, mais le directeur, Pierre Béteille, après avoir assisté à une répétition, avait déclaré  qu'elle n'était pas "dans la ligne" de son théâtre). On peut consulter sur cette affaire qui tourna au scandale un excellent dossier mis en ligne sur Gallica. J'en extrais ce seul article de René Barjavel, qui rend justice au talent du poète sans pour autant y voir une oeuvre théâtrale digne de ce nom :


La Lettre Rouge, écrite à Paris à l'été 1947, participe du même torrent verbal que les Epiphanies, avec la même luxuriance lexicale, le même verbe souvent vindicatif et batailleur. Juste un extrait qui donne le ton :
"IL FALLAIT, parmi les inexorables vaisseaux d'or et les bouteilles de sang, les lambris plaqués aux ciels de chaque hémisphère, et surtout dans la boue de ce siècle où l'atavisme compte des souteneurs navrants, IL FALLAIT pratiquer la levée du corps poétique. Ce sont les Epiphanies."
A cette épître souvent obscure, Max-Pol Fouchet, qui dirigea longtemps la revue poétique Fontaine, depuis Alger, pendant l'Occupation, en prenant parfois des risques certains, Max-Pol Fouchet donc répond longuement sur un ton beaucoup plus posé. Il reconnait le poète : "vous aviez le visage que j'attendais, celui d'un jeune barbare sonore bien acquis à réveiller le bruit lui-même. (...) Je salue vos poèmes comme des caravanes." Mais il ne s'en laisse pas conter : "Vous ne croyez pas au poème. J'y crois. Désespérément, sans doute, mais pleinement. [...] Dans Le point vélique, inédit encore, votre avance m'apparaît dans toute sa verdeur, au lieu que les comminations de Lettre rouge me laissent souvent aux franges de l'indécis." Il faudrait citer bien d'autres passages, et il est bien clair que la suite de l'œuvre de Pichette donne raison à Fouchet. Avec ses Odes offertes, ses Ditelis du rouge-gorge, Pichette renonça de glisser sur la pente où l'entraînaient ses Apoèmes - dont on peut d'ailleurs douter qu'ils se justifient pleinement du préfixe privatif.

Pour tout dire, je trouvai qu'il y avait dans la prose de Max-Pol Fouchet plus de poésie que chez Pichette, et plus de réelle pensée. Pour reprendre Barjavel, il y avait plus de graine chez l'un que chez l'autre. Mais je m'en veux maintenant de comparer, j'ai été heureux de dire le 24 janvier les poèmes de Pichette, et même un large extrait de l'un de ses Apoèmes, c'est un grand et authentique poète, mais c'est chez Fouchet que je cherchais maintenant substance et matière à méditation. J'allai à la médiathèque, faisais exfiltrer des magasins où bien sûr ils se reposaient,  deux livres, le Queval et un recueil de textes écrits par ses amis vingt ans après sa mort à Vézelay en 1980, Max-Pol Fouchet, ou le passeur de rêves, publié au Castor Astral.

Je suis bien loin de ma barque. L'ai-je oubliée ? Non, il a fallu ce long préambule pour situer son apparition, son épiphanie, pourrais-je dire. Dans cet extrait de Portugal des Voiles, récit de 1958, reproduit par Jean Quéval. Max-Pol y parlait de Nazaré, il n'était pas question de surf à l'époque, les seules planches qui prenaient la mer étaient alors celles des barques des pêcheurs :
"Ici, à Nazaré, l'homme et la mer ne font qu'un. A leur alliance ne préside nul romantisme, mais la seule dure nécessité de vivre. Au matin - voire au cours de la nuit, quand le chamador, celui qui épie le passage des bancs, frappe aux portes du village endormi pour l'avertir - les hommes retrouvent les barques. Elles sont lourdes, avec leur poupe carrée, leur avant massif, et bientôt plus lourdes, lorsqu'on y charge les filets. On doit les pousser vers l'eau. On s'arc-boute, on les force dans leur immobilité, avec les bras, les jambes, le dos, les reins. Au bord des vagues, c'est l'obstacle. L'Atlantique gonfle ses muscles, prêt à rejeter la coque qui l'affleure. Un combat commence, corps à corps."

Le poète était aussi photographe. Le passeur de rêves me donnait une de ses photos prises sur cette côte farouche.


*

En avais-je fini avec les barques ? Non, en ce dimanche solitaire, je me saoulai de lectures et revins vers la trilogie savoyarde de John Berger, que je déguste à petites lampées comme un génépi de haute lignée. C'était le dernier texte du second volume, Une fois en Europa. Ça ne se passait pas en montagne, mais à Venise, une escouade de musiciens du village y venait en car. L'un deux, Bruno, prend le vaporetto pour aller à une fête du parti communiste sur l'île de la Giudecca. Il y rencontre Marietta, une jeune fille de Mestre, aux sandales blanches et au chignon noir. Une idylle se noue, qui les conduit sur un quai pavé dominant la lagune vers Murano. Elle s'assit à l'arrière d'une gondole abandonnée. Il la rejoint. Les voilà allongés sur le tapis de jonc au fond de la gondole.

"Si on chavire, tu sais nager ? s'enquit-elle.
Non.
Oui, Bruno, oui, oui, oui...
Puis ils restèrent allongés sur le dos, pantelants.
Regarde les étoiles. Elles ne te donnent pas l'impression d'être tout petit ? dit-elle.
Les étoiles baissent les yeux vers nous, poursuivit-elle, et je pense parfois que tout, absolument tout sauf le meurtre, met si longtemps parce qu'elles sont très loin.
L'autre main de Bruno traînait dans l'eau. Elle lui mordit l'oreille.
Le monde change si lentement. La main mouillée de Bruno saisit un sein.
Un jour il n'y aura plus de classes. J'y crois, pas toi ? murmura-t-elle en attirant la tête de l'homme vers son autre sein.
Le bien et le mal ont toujours existé, dit-il.
Nous progressons, tu ne trouves pas ? 
Tous nos ancêtres ont posé la même question, dit-il, toi et moi ne saurons jamais  en cette vie pourquoi le monde est ainsi fait.
Il la pénétra encore. La gondole claqua contre l'eau, éclaboussa l'air." (p. 391-392)

 



jeudi 22 décembre 2022

De la pierre à l'âme : le siècle de Jean Malaurie

Si j’ai du goût, ce n’est guère
Que pour la terre et les pierres.
Je déjeune toujours d’air,
De roc, de charbons, de fer.

Arthur Rimbaud, "Faim", Une saison en enfer 

Plongé depuis deux jours dans les Mémoires de Jean Malaurie, parues cette année dans la célèbre collection Terre Humaine qu'il a lui-même fondée chez Plon en 1955. Ce livre a pour moi une résonance particulière, car c'est lui que j'avais en main lorsque j'ai eu ce malaise vagal à la librairie Arcanes, qui me conduisit pour quelques heures aux urgences de l'hôpital de Châteauroux. Il ne m'avait pas suivi là-bas, mais on me l'avait mis de côté. Très vite, j'ai été frappé par les échos avec le petit livre dont j'ai parlé récemment dans Damier et sédiments, La rivière et le bulldozer, de Matthieu Duperrex. C'est que Jean Malaurie, avant de devenir l'anthropologue que l'on connaît, spécialiste du monde arctique, avait une formation de géologue, et plus précisément, de géocryologue. D'ailleurs ses Mémoires ont pour titre De la pierre à l'âme, ce qui illustre bien son cheminement intellectuel et sensible. On a vu l'importance du verbe "sédimenter"pour Duperrex, or le mot apparaît chez Malaurie quand il évoque une séance à la Société géologique de France, en 1946, où il avait été remarqué, lors de son intervention sur le Flandrien des Corbières orientales, par Pierre Teilhard de Chardin : "Frappé par le ton intimiste de mon intervention de sédimentologue, il m' a donné rendez-vous dans sa cellule de jésuite, rue Monsieur."(p. 48) Sur la même page, on peut lire aussi : "Avec mes très modestes moyens, je me suis résolument mis à l'école de la roche, dans sa phase ultime, c'est-à-dire l'érosion et l'accumulation ; j'ai vécu dans cette intimité, celle du minéral, de l'usure, du weathering ; j'ai escompté la sédimentation ultime et ses composantes biologiques, afin que le processus recommence."


Un peu plus loin, j'ai retrouvé aussi Julien Gracq, élève comme Malaurie de celui qu'il appelle son maître, Emmanuel de Martonne qui, selon lui, a renouvelé la géographie en profondeur avec son Traité de géographie physique, publié en 1909. Il mentionne aussi un certain Jean Gottmann : "Il m'a encouragé à garder un esprit critique. Esprit de recherche ; je le luis dois. De la pierre à l'homme, tel a été mon seul itinéraire. Nature et culture : tel a été l'objet de l'interrogation permanente suscitée par mon compagnonnage avec les Inuit, dans un animisme vécu."(p. 64-65) La pierre, là encore, est le pont de départ de ses réflexions : "J'ai cherché à éclairer mes propres interrogations intentions, à partir des amas de pierres qui s'écroulent en désordre pour tenter de dévoiler un ordre nature au pied des cuestas. En désordre ? Non, dans la très longue durée, les Inuit m'ont fait saisir qu'il ne s'agit pas de simples éboulements. Par des mesures précises, je définis peu à peu un écosystème de l'éboulis - formes, dimensions, stratifications internes ; c'est le résultat d'un processus organisé."

Il faut bien comprendre qu'il n'y a pas discontinuité entre une première vocation de géologue et une ethnologie qui lui succéderait et serait le vrai coeur de sa recherche. Non, c'est par la pierre qu'il peut en venir à l'âme, et cette démarche est aussi celle de l'Inuit, qu'il nomme homme racine : "L'homme racine, en éprouvant la résistance de la nature, de la roche, du minéral, de la glace, perçoit une réalité qui dépasse l'entendement et cherche confusément l'énergie qui anime cette matière." (p. 125)

Dans cet écrit un peu baroque, qui ne s'embarrasse pas d'une structure bien établie et s'affranchit vite du corset d'un strict ordonnancement chronologique (et qui n'est d'ailleurs pas exempt de certaines répétitions), il est des passages marquants, comme celui à la fin du premier chapitre, où il disserte sur une gravure "très singulière" qu'il a placée sur un mur de son appartement de Paris, rue de la Sourdière. "Elle me hante", écrit-il. Une gravure, d'après un dessin de R. de Cornulier, publiée dans l'Atlas historique, tome deuxième, du Voyage en Islande et au Groenland publié par ordre du Roi, (sous la direction de Paul Gaimard). J'ai pu la retrouver sur le site archive.org, avec une meilleure définition que la reproduction dans les Mémoires.

Umiak, pirogue de femmes, 1830


Jean Malaurie fait une longue description presque hallucinée de cette gravure : 
"Les femmes ont les manches retroussées. Elles ont une expression étrange qui paraît venir d'ailleurs. Comme droguées, shootées, les yeux vides, elles semblent entreprendre un voyage sans retour et vivre un itinéraire intérieur. [...] J'ai souvent dit que ce qui me retient chez les Inuit, c'est leur allégresse dans un espace d'innocence et leur faculté de la ressentir avec une telle intensité. Mais c'est beaucoup plus. Etant en quête d'une vérité qui brille, dans la brume, telle la flamme d'une chandelle au loin, j'ai rencontré un peuple que le péril, dans un environnement puisant et magique, a entraîné dans une autre dimension. Il dispose d'une imagination créatrice qui leur fait atteindre une réalité de songes. Elle répond à une autre logique et permet en compensant le pouvoir dissolvant de l'intelligence d'atteindre l'énergie de la matière, cette force qui retient les agrégats du minéral dans un tout qui s'appelle la pierre ou la glace." (p. 127-128)

Selon Malaurie, les femmes Inuit voient plus loin que les hommes. Et il relie cette gravure avec cette décision qu'il prit, lors d'une expédition polaire "très risquée", au cours de l'hiver 1950-1951, de partir aussi avec les deux femmes de ses compagnons inuit : "Là-haut, "elles" avaient bien l'intention de me parler, ce qu'elles firent, par petites touches, avec leur manière de découvrir, par-delà la géologie, des pierres singulières par leurs formes, leurs couleurs, les arabesques des lichens, une goétie, ou, mieux, une théurgie, une réalité plus haute, que cinquante ans plus tard - armé de leurs pouvoirs - je questionne encore." (p. 130)

Jean Malaurie est né le 22 décembre 1922 à Mayence. Il a aujourd'hui 100 ans. 

jeudi 25 novembre 2021

L' autre Rimbaud

Revenu à Rimbaud grâce à Pajak, Siméon et Gavalda, j'étais naturellement enclin à accorder de l'attention à ce livre qui s'affichait devant moi, une fois encore à Arcanes : L'autre Rimbaud, de David Le Bailly. L'illustration de couverture portait en elle-même une question : qui était ce personnage effacé au côté du génial poète ? 


Il s'agit de son frère, Frédéric, d'un an son aîné. C'est comme si je découvrais son existence, car de lui on ne parle jamais. Déjà, en son temps, André Suarès (un grand écrivain très méconnu aujourd'hui) était l'un des rares à s'en inquiéter : "Pourquoi n'y a-t-il jamais un mot du frère Frédéric qui, à un an près, est du même âge que Rimbaud ? Ce frère passe pour avoir été un coureur de femmes, un homme qui aime la vie, un mauvais sujet comme on dit entre bigotes. De lui, je ne sais rien du tout." David Le Bailly met cette citation en exergue de son livre. Lui, fils unique qui a tant rêvé d'un frère, d'un confident, d'un complice de chaque jour, va s'échiner à retrouver les traces de celui qu'on a sciemment écarté des tablettes. Entre enquête et fiction, il va faire revivre cette vie minuscule. Cette expression ne vient pas ici au hasard : Pierre Michon, qui a écrit Rimbaud le fils, confiait à Arnaud Laporte dans une émission de radio que ce livre, "ça devait être , non pas l'histoire d'Arthur Rimbaud, mais l'histoire de son frère, Frédéric Rimbaud. Son frère était un homme beaucoup moins fortuné intellectuellement, et puis il conduisait l'omnibus de la gare d'Attigny à l'hôtel d'Attigny. Oui, je voulais écrire l'histoire de Frédéric, je n'y arrivais pas..." Pourquoi il n'y arrivait pas, Michon ne s'en explique pas. Et David Le Bailly ne cherchera pas non plus à le savoir, il foncera dans sa propre enquête, mais on peut imaginer que le manque de sources a été l'un des obstacles à l'écriture. Même la propre descendance de Frédéric est avare de témoignages sur l'homme, tout le monde ignorait jusqu'au lieu de son inhumation (il est le seul à ne pas être enterré dans le caveau familial voulu par la mère de Rimbaud).

Pajak, autre Frédéric, évoque ce frère aîné à la page 133 :

"Frédéric, scolarisé dans la même classe que son frère cadet, est un garçon robuste, de grande taille, avec des yeux très bleus . il est doté d'une réelle bonté  - souvent en butte aux moqueries de ses camarades, il n'y répond ni par le verbe ni par la force. En classe, il peine à l'étude - lorsque, chaque samedi, le principal annonce les classements de la semaine, il se retrouve chaque fois dernier de la liste."

En octobre 1865, alors que Frédéric redouble, Arthur, fort de tous les prix accumulés dans toutes les matières, passe directement en cinquième, avec deux ans d'avance sur ses camarades. 

La photographie des deux frères est reprise en dessin par Pajak, page 136.


"C'est auprès de Frédéric que celui-ci trouve la solidarité et le réconfort requis pour supporter pareille mère tyrannique." Ces mots sont importants : pas de jalousie chez Frédéric, bien au contraire. Et pourtant, Arthur Rimbaud portera sur lui ce jugement cruel dans une lettre du 7 octobre 1884 adressée à sa famille : "Ça me gênerait assez, par exemple, que l'on sache que j'ai un pareil oiseau pour frère. Ça ne m'étonne pas d'ailleurs pas de ce Frédéric: c'est un parfait idiot, nous l'avons toujours su, et nous admirions toujours la dureté de sa caboche." Pas une lettre ne lui sera écrite pendant le long séjour africain. Pour Arthur, son frère n'existe pas, au pire c'est un caillou dans sa babouche.

Lors des funérailles de son frère, on "oubliera" de l'inviter, ainsi qu'à celles de sa mère, la terrible Vitalie Cuif. Et sa soeur, la non moins redoutable Isabelle, fera en sorte de tenir Frédéric éloigné de toute participation aux droits d'auteur sur l'oeuvre d'Arthur qui commençait à se répandre dans le monde entier. Et en cela, elle sera aidé par son mari, épousé alors qu'elle avait déjà trente-six ans : l'ancien anarchiste reconverti dans l'eau bénite, l'opportuniste Paterne Berrichon. Pseudonyme : il se nomme en réalité Pierre-Eugène Dufour, né en 1855 à Issoudun, eh oui, un berrichon, d'où le pseudo (Paterne pour rappeler l'église Sainte-Paterne d'Issoudun). Un Berrichon dont il n'y a pas de quoi être fier. Il a sa notice dans le Maitron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social, où l'on découvre par exemple qu'à l’appel de la classe 1875, il fit son service militaire et fut condamné à 2 ans de prison, pour refus d’obéissance (gracié au bout de 16 mois, il termina son service à Tours), et qu'il fit partie d'une Ligue des Antipropriétaires. Mais sans doute en eut-il assez de bouffer de la vache enragée, car après avoir été entretenu par une maîtresse avec qui il habitait au 50 rue Lhomond, il entama une correspondance avec Isabelle Rimbaud, qui se solda par un mariage le mardi 1er juin 1897 (auquel Frédéric ne fut bien entendu pas invité). La même année parut, sous la plume de cet excellent Paterne, la première biographie d'Arthur Rimbaud (on peut la lire sur Gallica). Une entreprise de faussaires. Je laisse la parole au Maitron :

"Ils s’attachèrent à créer un véritable culte, empreint d’une forte volonté idéologique, liée aux valeurs traditionnelles, de respectabilité et de moralité. Berrichon reniait à cette occasion ses idées anarchistes. Leur volonté première fut de réaliser une présentation angélique de Rimbaud en gommant les périodes sulfureuses du poète, en cherchant à prouver que la relation avec Paul Verlaine fut chaste, et qu’Arthur Rimbaud retrouva la foi catholique sur son lit de mort. Dans l’édition des œuvres d’Arthur Rimbaud, Paterne Berrichon fit disparaître un tiers au moins des poèmes et deux tiers environ de la correspondance.
Paterne Berrichon n’hésita pas, avec le concours de sa femme, à spolier le frère de Rimbaud de ses droits, sur les publications du poète et continua à percevoir les droits d’auteur après le décès d’Isabelle Rimbaud."
Après la mort d'Isabelle d'un cancer de l'estomac en 1917,  il avait écrit à un ami "qu'avec sa femme était partie son âme et qu'il lui tardait de la rejoindre dans le ciel". Ce qui ne l'empêcha pas de convoler en justes noces très peu de temps après avec une certaine Marie Saulnier,  avec qui il vécut jusqu'à sa mort  le 30 juillet 1922.

Mais oublions cette baderne de Paterne, et songeons encore un moment à ce Frédéric qui, comme le rappela Macha Séry dans Le Monde du 19 novembre 2020, "quoique déshérité et désargenté, déboursa 25 francs dans le cadre de la souscription nationale lancée pour l’érection d’un monument en l’honneur de son frère à ­Charleville."

mardi 23 novembre 2021

J'irai dans les sentiers

13 novembre, sur les étals arcaniens un nouveau Pajak. Frédéric Pajak, J'irai dans les sentiers, aux éditions Noir sur Blanc. Le bandeau rouge mentionne Arthur Rimbaud, Lautréamont et Germain Nouveau, trois poètes qui "ont en commun d'avoir été des poètes très jeunes et d'avoir vécu à Paris dans les années 1870". Le dessin de couverture ne les représente pas, pas un seul des trois, il nous invite à suivre une allée claire s'enfonçant toute droite dans un paysage dominé par les masses obscures des feuillages d'une forêt. La sente est comme menacée par les griffes ombreuses des taillis. Dessin typiquement pajakien, avec cette force du noir profond comme l'angoisse. Inutile de faire le malin : il faut avaler cette rafale d'eau-de-vie sans plus attendre. 


18 novembre. A Aigurande, où je dors cette nuit pour être au plus près des travaux de couverture commencés dans la ferme familiale, je lis le Petit éloge de la poésie par Jean-Pierre Siméon. L'auteur y écrit que "le poème est un seuil qui mène à l'intensité perdue d'une présence pleine à soi, au tout de la vie, à la vertigineuse intensité du réel et à l'ivresse d'être qui naît en nous de simplement l'approcher." Et il poursuit : "Cela ressemble fort, direz-vous, à quelque révélation amoureuse, il y a de l'électricité là-dedans, un coup de foudre. Oui, mais cet amour-là passe l'ordre des amours ordinaires, il est celui dont parle Rimbaud, Rimbaud qui en a tout dit. Vous souvenez-vous ?

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme." (p. 22)



J'irai dans les sentiers. Evidemment, le titre du récit dessiné de Pajak, lu il y a quelques jours, me remonte aussitôt en mémoire, en une nouvelle rasade cul sec de poésie hallucinée. Ce poème, daté de mars 1870, a été envoyé avec deux autres à Théodore de Banville, avec ces mots : "Cher maître, nous sommes aux mois d'amour ; j'ai [biffé : presque] dix-sept ans. L'âge des espérances et des chimères, comme on dit, - et voici que je me suis mis, enfant touché par le doigt de la Muse,  - pardon si c'est banal - à dire mes bonnes croyances, mes espérances, mes sensations, toutes ces choses des poètes - moi j'appelle cela du printemps." (Voir la lettre en entier sur Wikisource)

Rimbaud ment : il n'a pas dix-sept ans, mais quinze. En tout cas, Banville ne répond pas. Du moins, selon Pajak, car la notice Wikipédienne affirme qu'il répond mais que les poèmes ne sont pas publiés. De même, il est dit qu'il héberge Rimbaud en novembre 1871, ce que Pajak, qui suit pourtant de très près l'itinéraire rimbaldien, ne mentionne pas. Qui croire ? (je penche pour Pajak)

21 novembre. Gabriel passe une soirée avec moi avant de repartir à Nantes. On cherche un film à regarder ensemble : il hésite avec le J. Edgar de Clint Eastwood, mais choisit finalement l'adaptation du best-seller d'Anna Gavalda, Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part, d'Arnaud Viard. Et j'ai la surprise de retrouver les mêmes vers de Rimbaud dans une des plus belles séquences de ce film, où Juliette (Alice Taglioni), professeure de français, fait passer l'oral du bac à un jeune homme qui l'émeut si profondément par son commentaire du poème qu'elle lui donne la note de 20/20. En recherchant d'autres données sur ce film, je tombe sur ce début d'article rédigé à l'occasion de l'Arras Film Festival, qui montre bien la force attractive du poème :

« Je ne parlerai pas, je ne penserai rien, mais l’amour infini me montera dans l’âme ». Ces quelques vers de Rimbaud, tiré du poème Sensation cité dans le film Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part, expriment à la perfection les sentiments complexes des membres de la famille Armanville. Comme Rimbaud à son plus jeune âge, Jean-Pierre, commercial de 48 ans, peine à trouver sa juste place auprès des siens. Arnaud Viard, dans son adaptation de l’ouvrage d’Anna Gavalda, dresse le tableau d’une famille authentique par ses complexités. 



*

Rien à voir (mais sait-on jamais). je suis heureux d'apprendre que Kapka Kassabova, dont j'ai chronique voici peu le dernier livre paru en français, L'écho du lac, a reçu le Prix du Meilleur Livre Étranger 2021 – Non-Fiction. Prix qui sera remis le jeudi 25 novembre, lors d'une cérémonie au Sofitel à Paris. 
Le même jour, aura lieu un hommage à Cécile Reims au Musée d'art et d'Histoire du Judaïsme (merci à Tristan pour l'information).
Il me plaît que ces deux femmes, venues toutes les deux de l'Est de l'Europe, même si par ailleurs bien différentes et éloignées par le fossé des générations, soient symboliquement réunies par cette conjonction de date.

Enfin, détail sans grande importance, mais je tiens quand même à le souligner, Alluvions a passé la barre des 500 000 pages vues. C'est l'occasion de remercier vivement lectrices et lecteurs qui s'attardent ici de temps à autre. Leur présence m'est un encouragement à poursuivre.




mardi 4 juin 2019

Les Furtifs

"- Feu ! Ma maman file comme un fif... elle fait la fée... parfois... et fout la farce aux... fous qui font la foire... facile... fouff... La touffe fougère...flamme... Arrff ! Plouf... Raffut... Ouf... je cafouille et je fuis... je fruis, je flousse...
- Super ma Tishka ! C'est si beau les mots que tu inventes..."

Alain Damasio, Les Furtifs, La Volte, 2019, p. 466.

Le 10 mai dernier, j'ai commencé la lecture du roman d'anticipation d'Alain Damasio, Les Furtifs. Un bloc imposant de presque sept cents pages, que je découvre donc à pas comptés, chapitre par chapitre, tant est dense sa matière. La pluralité des narrateurs, l'inventivité lexicale constante, et jusqu'à la typographie originale qui varie en fonction des personnages (Damasio appelle cela la typoésie) exigent du lecteur une attention soutenue. L'ouvrage serait dans les meilleurs ventes, et je m'en réjouis pour l'auteur et la petite maison d'édition qui l'a autrefois soutenu quand tout le monde refusait La Horde du Contrevent, son roman antérieur de quinze ans, devenu, comme on dit, un roman culte (l'expression foisonne sous la plume des journalistes paresseux). Je me demande tout de même si cet engouement n'a pas bénéficié aussi d'un certain snobisme, et je suis presque prêt à parier que beaucoup caleront devant l'effort qui leur est demandé. Mais qu'importe au fond, l'essentiel est qu'il existe, cet étourdissant roman placé dans le futur proche de 2037, où l'on ne peut que reconnaître la version extrapolée de notre présent. La société de contrôle et de surveillance y atteint des sommets, certaines villes sont privatisées, et l'on s'y déplace avec plus ou moins de liberté selon les forfaits que l'on est en mesure d'acquérir, standard, privilège ou premium. La réalité s'efface devant la réul, la Réalité Ultime, un univers augmenté, bluffant de vérité, où l'on peut naviguer à loisir grâce à des disques rétiniens. Face à ce monde techno-capitaliste, peu d'espoir si ce n'est les furtifs. La très belle invention poétique de ce livre : des êtres de chair et de sons aux facultés inouïes de métamorphoses, écrit Damasio, seuls à ne laisser aucune trace. On découvrira que Tishka, la petite fille du couple Lorca-Sahar, disparue inexplicablement, s'est en quelque hybridée avec ces étranges entités.


Je venais d'écrire la veille le précédent article qui tournait autour du conte de la Belle au bois dormant, avec cette belle citation rimbaldienne reprise par Gérard Macé au début de Bois dormant - "Château de fougères et sommeil dans un nid de flammes", lorsque je découvris le passage cité en exergue avec ces mots "...La touffe fougère...flamme...". A la vérité, j'avais relevé antérieurement d'autres résonances avec l'Attracteur étrange ( il est prématuré de les évoquer ici), mais rien qui fasse directement écho à la thématique qui m'occupait alors dans Alluvions.  

Fougère... flamme... le jeu des f qui se faufile encore dans le titre même du livre, Les Furtifs. En 2009, Damasio écrivait déjà dans son essai La rage et le sage : « Furtif : ce sont les six lettres qui épèlent la nouvelle résistance. Fuir Un Réseau Trop Intrusif, Fuir. Glissez mortels, n’appuyez pas. Passer outre, se décaler des axes, vivre hors champ. Chercher la visibilité moindre à la lisière du pinceau des phares. Clandestino ? Si, Hombre."

Il ne faut pas hésiter à lire ce manifeste qui contenait déjà en germe, dix ans plus tôt, le grand roman d'aujourd'hui. Les f y tiennent la corde encore une fois. Témoin les trois derniers articles :
> Face au contrôle des flux, aux mouvements qu’on vous imprime, aux trajectoires qu’on canalise : la furtivité, la science des écarts, la ligne brisée. L’immobilité et l’inertie de tempo. Devenir déréseaunable. Disjoncter.

> Face à la fuite de la mort qui n’est que refus de la vie : Memento Mori.

> Face à la fatigue : faire os, férocement.
Memento mori…
L'Attracteur étrange, qui se plaît à ourdir des rencontres entre les éléments a priori désaccordés de nos vies, n'est-il pas à sa manière une sorte de furtif, oeuvrant dans le hors-champ de nos parcours algorithmés ?

vendredi 31 mai 2019

Phénix des hôtes de ces bois (dormants)

En octobre 2015, dans le billet intitulé Les mystères de Bruxelles, j'ai raconté comment j'avais acheté, place des Martyrs, un exemplaire d'occasion du Journal de l'analogiste de Suzanne Lilar. J'y citai ce résumé de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, que l'auteure intégra d'ailleurs en 1956 :
"Le journal de l'analogiste, paru en 1954, lui vaut, à Paris, le prix Sainte-Beuve. Comme Montaigne, l'auteur se prend pour premier sujet d'étude et, à partir d'expériences vécues, retrace la genèse d'une approche originale du phénomène poétique. Lilar définit la poésie comme la nostalgie platonicienne de l'âme qui conserve la mémoire de la présence de Dieu. Breton et Gracq ont approuvé cette distinction entre le beau et la poésie, car si la beauté est dans les choses, c'est nous qui y projetons la poésie. Éternelle habitante des bois dormants de la pensée, c'est en nous qu'elle attend le réveil des analogies et c'est le monde extérieur qui joue le rôle de l'enchanteur." [C'est moi qui souligne]
En cette fin d'année 2015, je délaissai le numérique pour écrire au crayon de papier dans le carnet Pantone sulphur spring 13-0650, et je revenais, à la date du 12 décembre, sur l'approche poétique de Suzanne Lilar, recopiant le fragment suivant où se trouve en toutes lettres la phrase surlignée ci-dessus :
"Si l'on est toujours invité à la poésie, c'est avec l'engagement, l'implication que cela suppose. On pourrait croire que la poésie sommeille, tapie sous l'apparence des choses, prête à s'animer sous la baguette des enchanteurs. Mais c'est à la manière du reflet qui surgit dans l'eau, de l'image dans le miroir. Alors que la beauté est dans les choses, c'est nous qui y projetons la poésie. Éternelle habitante des bois dormants de la pensée, c'est en nous qu'elle attend le réveil des analogies et c'est le monde extérieur qui joue le rôle de l'enchanteur." (p. 98)
Et j'ajoutai que cette idée forte était reprise par Julien Gracq dans la préface qu'il avait donnée à l'ouvrage, quand il affirmait que Suzanne Lilar "sait et dit admirablement que dans l'idée que nous nous faisons aujourd'hui de la poésie, c'est à celui qu'elle vient combler de faire la moitié du chemin. La poésie n'est pas un don qui nous est tendu, n'est pas un prêt-à-consommer qui nous trouverait passifs. Elle n'est qu'une proposition dont il dépend du génie de chacun de nous qu'elle se matérialise." [C'est moi qui souligne]

C'est donc à nous, lecteurs, selon Lilar et Gracq, qu'il revient de s'avancer dans ces bois dormants de la pensée, ronces et épines de la réalité livrant passage jusqu'à la poésie. Je notai alors qu'il m'était revenu en mémoire ce beau recueil de poésie de Gérard Macé, intitulé justement Bois dormant (en découvrant Belle dormant, le film d'Adolfo Arrietta, j'avais bien sûr éprouvé la même réminiscence).

Dans la postface de Jean Roudaut, présente dans cette édition Poésie/Gallimard de 2002, on retrouvait le même appel à l'intervention du lecteur :
"Nous sommes frappés de somnolence, à la façon de "la belle au bois dormant", et laissons la stérilité gagner notre langage. Notre liberté ne dépend cependant que de nous, et de notre capacité à désentraver notre mémoire. Les subterfuges poétiques ont pour rôle d'ouvrir, pour la pensée, une voie parmi les brumes de la distraction."
Plus loin : 
"Nous parlons une langue endormie en un château, isolée par une forêt sauvage."
Et encore : 
"La parole est coupée par la douleur : on s'arrache des mots. De cette misère le poète est le thérapeute ; il éveille notre parler comme le roi la princesse dormant au fond du bois, et, par là, restaure le royaume, celui qu'on a en soi, celui dans lequel on vit."
Même brillant, écrivai-je alors, il faut s'émanciper du commentaire et aller au texte même, au poème en prose Bois dormant, dernier du recueil du même nom :
"Château de fougères et sommeil dans un nid de flammes, la forêt s'est refermée sur une belle endormie au visage d'ébène, une morte maquillée de vermillon.
Vierge enceinte à son insu, mère du jour et de l'aurore qui la réveilleront bientôt, elle dort sans rêve et sans parole au coeur du livre entrouvert, où l'enfant qui vient d'apprendre à lire la regarde à la dérobée, un doigt sur les lèvres en attendant le baiser sur la bouche.[...]"
Mise en italiques par Gérard Macé, la notation rimbaldienne est extraite de Nuit de l'Enfer, qui fait partie de La saison en enfer. Scrutons le passage en question :
Ah ça ! l’horloge de la vie s’est arrêtée tout à l’heure. Je ne suis plus au monde. – La théologie est sérieuse, l’enfer est certainement en bas – et le ciel en haut. – Extase, cauchemar, sommeil dans un nid de flammes.
Que de malices dans l’attention dans la campagne… Satan, Ferdinand, court avec les graines sauvages… Jésus marche sur les ronces purpurines, sans les courber… Jésus marchait sur les eaux irritées. La lanterne nous le montra debout, blanc et des tresses brunes, au flanc d’une vague d’émeraude…
Jésus flagellé, décrit dans les évangiles comme couronné d'épines, recouvert du manteau écarlate par les soldats romains, marche ici sur des ronces, mais "sans les courber", marche magique comme celle du prince qui voit devant lui les ronces s'écarter. Le rouge de son manteau a passé dans les ronces, à moins que ce ne soit là la pourpre de son sang.
Il ressuscitera comme le phénix sur son bûcher, son nid de flammes. Significativement, le mot grec φοῖνιξ / phoînix, avant de désigner l'oiseau fabuleux, nommait la pourpre, tirée d'un petit coquillage (Murex brandaris).


Phénix par Friedrich Justin Bertuch, 1790-1830.
Comment ne pas s'émerveiller aujourd'hui de la surgie de ces correspondances nouvelles : Adolfo Arrietta ne réalise-t-il pas en 1979 ce film considéré comme son chef d'oeuvre, Flammes ? Film qui sert de fil rouge aux entretiens avec Philippe Azoury : "Histoire d'une jeune femme fascinée par les pompiers, Flammes joue avec le feu, porté par une fille du Palace qui n'avait pas encore gagné un nom dans la chanson (Caroline Loeb) et par un nouveau venu qui ne laissait aucun doute quant à l'acteur qu'il allait devenir (Pascal Greggory)." (Extrait de la quatrième de couverture)



Le critique Jean-Claude Biette n'écrivit-il pas dans le n° 290-291, juillet-août 1978 des Cahiers du cinéma, un article intitulé « Le cinéma phénixo-logique d'Adolfo G. Arrietta » ?

Et sur le site Avoir à lire, rendant compte du livre d'Azoury, n'est-il pas étrange de voir, en contrepoint à Flammes et à la couverture d' Un morceau de ton rêve..., l'affiche du nouveau film de Cécile Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu, où Adèle Haenel semble, comme le Phénix, s'élever au-dessus d'un nid de flammes ?




Cet article est le 700ème article d'Alluvions.

jeudi 25 octobre 2018

J'habite près de mon silence

J'ai terminé hier Juste après la pluie, le livre de poèmes de Thomas Vinau acheté le jour de son passage à Châteauroux. Le poème qui donne son titre au volume tout entier est précisément le dernier de la liste. Suit immédiatement un quatrain de Georges Perros (Thomas Vinau aime, comme il dit, semer des noms qui comptent pour lui, et cela tombe bien, car George Perros compte aussi beaucoup pour moi ):

Mieux vaut traverser la manche 
Sur le dos d'un requin bleu 
Que de perdre une heure ou deux
À bien retrousser sa manche.

Ceci extrait du recueil J'habite près de mon silence. Alors évidemment, j'y vois dans ce silence revenu un écho au thème qui s'affirme depuis le début d'octobre. D'autant plus que Georges Perros s'ajoute à la prestigieuse liste des poètes saisis par le silence, rappelons-les, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Valéry. Oui, Perros, atteint d'un cancer de la gorge fut empêché de parler à la suite d'une opération. Il faut lire dans Papiers collés III ce texte terrible intitulé L'ardoise magique (c'est l'instrument qui lui servait à communiquer avec ses proches), qu'il dédie aux laryngectomisés. Sans aucun pathos, Perros y décrit son parcours de souffrance, et l'inhumanité de l'hôpital (nous sommes en 1977) :

"Aucune parole d'homme à homme. Vous n'êtes plus un homme. Un "semblable". Mais sous le coup d'un décret qui vous a retiré votre identité, comme si des douaniers vous avaient dépouillé de tout papier. Ou, quand ils condescendent à quelque rapport, une gentillesse pour demeurés, une énorme plaisanterie d'arrière-garde. Il faut bien rire un peu. Le moral. Ce mot pour concierge. Mais nous ne sommes plus récupérables. Ce qu'on est, a été, sera -espérons!- tout le monde s'en fout. Le corps d'abord. Rien que le corps. Vos entrailles, toute cette usine sanguinolente, leur affaire. D'un certain côté, quoi de plus souhaitable ? J'en ai toujours un peu rêvé, de cet état. Mais librement chois, tiens, gros malin. Et toutes ces questions qu'on vous pose, réponses relevées, notées, pour les archives de la mort, peut-être ? Quel dossier ! Cousu de fil noir. Mais il faut bien servir à l'espèce. A sa perpétuité. Il y aura des hommes après nous. Surprenant, remarquait Valéry."
Tiens, Valéry. George Perros suivait régulièrement son cours au Collège de France. A Marseille, où il est ensuite hospitalisé, son voisin de lit se trouve être le gardien du cimetière marin de Sète : "Il ouvre désespérément la bouche. Rien n'en sort. Rires. (...) A nous les citations. Il me recopie quelques strophes dudit Cimetière marin, que je lui mime. Belle paire." Un peu plus loin, il écrit :
"Un peu de répit, à la pensée de Rimbaud, claquant là, pas très loin. D'Artaud, naissant là, tout près... Tant qu'à faire !
Il retourne à Douarnenez, retrouve sa famille, refuse toute rééducation de la parole :
" Mais enfin, j'ai bientôt cinquante-quatre ans, presque tous les hommes que j'ai aimés, qui m'ont aimé, pourquoi pas, sont morts. D'où choix, oui. A qui bon réapparaître, réapprendre à parler avec cette voix d'outre-tombe, détimbrée, celle du mort que je trimballe en sursis ? Tout ce que j'entends - radio, télévision - me répugne. Il n'était pas dans mes intentions de me présenter à la députation. Témoin, seulement, d'un énorme abus d'une parole morte, atrocement fardée, vieille belle, tuméfiée, pédante, démagogique, chacun se la coupe, au profit d'une dégradation possessive, dérisoires parts d'un gâteau moisi, mais aristocratiquement dégusté. Alors merde. Tant qu'on m'enverra des manuscrits, après tout, c'est mon métier, ma nouvelle manière d'être n'y change rien, nous tiendrons le coup."
Georges meurt quelques mois plus tard, le 24 janvier 1978. Sa voix d'écrivain nous parvient toujours, de plus en plus claire.