vendredi 8 mai 2026

Nous avons eu notre jour

C'est une année pleine de maux, de deuils qui s'achève et la suivante en sera nécessairement chargée. Nous avons eu notre jour.

Pierre Bergounioux, Ma. 31.12.2025, in Carnets de notes, 2021-2025, Verdier, 2026. 

Oublions, le temps de ce billet, la peste noire, Ulysse et Calypso. C'est que je viens de terminer la lecture du dernier Carnet de notes de Pierre Bergounioux. Cinq années marquées par les ennuis de santé de l'austère écrivain corrézien. Guère de jour sans oppression cardiaque, vertiges, faiblesse, angoisse de mourir. Et malgré cela la discipline immuable, lever tôt, écriture, lecture jusqu'à plus soif, selon une règle instituée par le gamin de dix-sept ans dans son internat et à laquelle le vieil homme d'aujourd'hui ne saurait déroger.

Il se trouve qu'à la médiathèque je suis tombé, voici trois semaines maintenant, sur Nager sa vie, le Journal d'un nageur, d'Al Alvarez (Métailié, 2025). Du même poète, critique littéraire et professeur d'université anglais, j'avais lu le stimulant Nourrir la bête. Portrait de son ami le grimpeur atypique Mo Anthoine, doublure de Sylvester Stallone dans Rambo III, qui décrivait l’escalade comme " l’art de jouer aux échecs avec son propre corps".

 

Alvarez a lui aussi longtemps grimpé, à soixante ans il célèbre son anniversaire en regravissant un sommet escaladé dix ans plus tôt, en trouvant ça plus facile que la fois d'avant. Il s'est dit alors qu'il allait continuer à faire ça éternellement. Ce ne fut pas le cas : en 1960, des médecins gallois avaient mal réparé sa jambe cassée et "trente ans d'usage intensif avaient usé tout le cartilage de ma cheville ; je pouvais toujours marcher mais au prix d'une grande souffrance." A soixante-trois ans, il jette l'éponge, la grimpe pour lui c'est fini. Qu'à cela ne tienne, depuis l'enfance il plongeait dans les "eaux ambrées des étangs de Hampstead Heath", au cœur du nord-ouest de Londres, alors il commença à en faire un rendez-vous quotidien, été comme hiver, que l'eau soit à 23 comme à 2° C. Et à tenir la chronique de ces bains, entre 2002 et 2011. Autrement dit, entre 73 et 82 ans (Al Alvarez naît en 1919 et meurt en 2019).

Deux journaux de septuagénaires donc (Pierre Bergounioux est né en 1949). Que je lus en parallèle. Oh bien sûr que de différences entre ces deux écrivains (qui sans doute ne se sont jamais connus, ni lus). Pas grand chose à voir entre l'athlétique Alvarez, son goût du risque, de l'alcool et du poker, et le saturnien Bergounioux, enchaîné à sa table de peine, dont le seul sport consiste en petites promenades près de la maison, que l'on ne voit jamais jouer et à qui un verre de vin blanc suffit à faire tourner la tête.

Toutefois, au-delà de ces disparités évidentes, il existe des points communs plus essentiels entre ces deux-là. J'en vois au moins trois, que je me propose donc de développer ici.

Tout d'abord c'est une grande attention à la nature, à l'air et à la lumière. Et tout particulièrement aux oiseaux. Une prédilection qui s'affiche dès la première entrée du journal, le mercredi 27 mars, 11 C° (Alvarez indique chaque jour la température de l'eau de l'étang) :

Les cormorans sont partis il y a une quinzaine de jours, les mouettes peu de temps après. Les cormorans n'étaient jamais plus d'une demi-douzaine, mais les mouettes se comptaient par centaines. Parfois, quand je plongeais, une grande nuée s'envolait dans des cris stridents. Ma routine est de nager rapidement jusqu'à la ligne des vingt-cinq mètres, en crawl, puis de revenir lentement sur le dos, en admirant le ciel, les nuages, le temps. Et les mouettes étaient là, avec leurs vols planés et leurs embardées agaçantes, toujours à la ramener.

 Pierre Bergounioux, le mardi 5 mars 2024 : 

    Je passe à Gif commander une nouvelle paire de lunettes. Si elles pouvaient remédier à la presbytie qui me gâche la vue et la vie depuis l'automne.
    Tour de Bures sous un ciel sombre, menaçant, dans le vent froid. Un cormoran s'est ajouté à la faune habituelle. 

 Puis le lendemain : 

    [...] Promenade quotidienne. Après les mésanges, la grive, le rouge-gorge, le pinson, le pic-vert, j'entends le merle pour la première fois de l'année. 

Ce sont des dizaines de notations que l'on pourrait épingler chez l'un et l'autre. Le spectacle des oiseaux, l'écoute de leurs chants, la chorégraphie de leurs vols est toujours un réconfort, une consolation devant cette vieillesse qui impose ses contraintes et restreint les mouvements. Ces journaux sont donc aussi chroniques de l'implacable sénescence qui s'immisce chaque jour un peu plus loin dans la matière des corps. Et le coriace Alvarez n'est pas plus épargné que le fragile Bergou :

Il m'est de plus en plus difficile de marcher, ma cheville est de plus en plus instable. La moindre bosse, le moindre creux dans l'herbe peut la tordre sans crier gare et je dois être attentif à chaque pas, comme si la pelouse verdoyante derrière les Pryors, avec sa superbe vue sur Londres, était une paroi verticale au pays de Galles. (8 juillet 2003)

Deux ans plus tard, le 9 juin 2005, les choses ont empiré :

Ce matin, cette perspective me terrifiait : ma cheville allait-elle me lâcher ? Mes jambes et mon dos allaient-ils s'engourdir ? Allais-je me retrouver de tout ce qui m'apporte de la joie - les sorties par gros temps, l'eau froide, un peu d'exercice dans un lieu magnifique et en bonne compagnie ? Bien sûr, je m'en suis sorti, mais lentement, avec une pause à mi-chemin. J'ai beaucoup décliné ces douze derniers mois, mais la pente est encore longue, alors autant en tirer le meilleur tant que je le peux encore. Comme d'habitude, Beckett avait vu juste : "Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer." 

En mai 2007, il est à l'hôpital lorsqu'un détachement de maîtres-nageurs venu des étangs lui rend visite les bras chargés de cadeaux (le plus beau selon lui étant une bouteille de l’eau du Men’s Pond, dûment datée et certifiée):

Tout ça m'a remonté le moral plus que je ne l'aurais cru possible dans cet endroit déprimant. Ça m'a aussi rappelé la réponse donnée par Fellini à un interviewer alors qu'il était mourant à l'hôpital : "Quand je suis tombé malade, je n'avais pas réalisé que j'étais tant aimé. Ça ne peut pas être qu'à cause des films. J'ai du faire autre chose, mais je ne me souviens pas de quoi."Je serais heureux que ça vaille aussi pour moi. Et dans la même interview, Fellini révèle également le secret qui nous afflige tous quand nous vieillissons : quand on lui demande ce qui lui manque le plus, il répond : "Moi-même. Celui que j'ai été autrefois." Moi aussi, je me manque - le type qui nageait, grimpait, jouait et s'amusait beaucoup - et j'aimerais avoir réussi quelque chose. Avec Fellini, je suis en bonne compagnie.
« Branch Hill Pond, Hampstead Heath », John Constable (1820) (détail) © CC0/WikiCommons

J'ai gardé pour la fin le troisième point commun, parce que c'est le plus réjouissant :  l'amour chez Al comme chez Pierre pour leur compagne. Un amour (même si le mot n'est pas prononcé), que le temps n'a pas entamé. Le 7 juin 2024, notre corrézien conclut ainsi sa note du jour :

Aux courses avec Cathy, à l'abbaye, puis petit tour sous l'après-midi lumineux, luxueux. Je suis inquiet, comme chaque fois que mon cœur fait des siennes, et tout plein, avec ou malgré ça, du bonheur de marcher, bras dessus, bras dessous, avec l'apparition de mes quatorze ans. Il persiste, intact, extatique, soixante et une années après.

La Cathy d'Al Alvarez a pour prénom Anne (c'est sa deuxième femme). Le 8 juillet 2003, il écrit :

Les bains restent doux et revigorants mais nous avons un vrai été cette année et, après onze heures du matin, l'étang est bondé. Je n'ai aucun problème à y aller tôt, sauf le week-end où Anne, ayant décidé de nager, met une éternité à se préparer, jusqu'à ce que je sois au bord de l'explosion. Mais bien sûr je n'explose plus - voilà un feu dont je me réjouis de l'extinction - et, de toute façon, nous avons passé quarante ans ensemble à respecter l'espace de l'autre, préserver une courtoisie mutuelle, mettre de l'eau dans notre vin, pas par hypocrisie, mais par amour, sachant que nous avons de la chance de nous être trouvés. Alors nous sommes allés à l'étang mixte dimanche et j'ai plongé, la laissant sur la jetée, et je l'ai complètement oubliée. Mais quand je revenais comme à mon habitude depuis la bordure extérieure, j'ai heurté par inadvertance une des bouées et elle était là, avec son sourire comme un lever de soleil. Quarante ans et mon cœur a encore bondi de plaisir. 

L'après-midi lumineux, luxueux de Bergou, le sourire comme un lever de soleil d'Alvarez -  savoir vieillir, c'est peut-être ça : goûter la saveur de tels instants, apprécier la permanence de l'amour et de l'amitié, s'enivrer du mariage de l'éphémère et de la durée.

mardi 5 mai 2026

Le nombril des mers

Dès l’abord en ces lieux, il n’est pas d’Immortel qui n’aurait eu les yeux charmés, l’âme ravie.  

Odyssée, 5, 74. 

L'attracteur étrange se déplace, telle une masse d'air jouant avec les anticyclones et les dépressions, et l'on ne s'en plaindra pas car il bascule de la peste à Calypso. Le hasard d'un réaménagement mobilier m'avait redonné un vieux numéro du Magazine Littéraire sur Homère et les métamorphoses d'Ulysse, où la nymphe tenait une belle place, et voici que, douze jours plus tard, un passage à Arcanes m'offrit la découverte de L'odyssée de l'Odyssée, de Christophe Ono-Dit-Bio, tout juste paru chez Grasset en avril. Sous-titré Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les aventures d'Ulysse sans avoir jamais lu Homère. Cette sorte de réclame aurait plutôt tendance à me faire fuir, mais bon, j'ouvre le livre au hasard et devinez sur quoi je tombe ? oui, vous l'avez vu venir, Calypso bien sûr. J'embarque le volume.

 

L'île de Calypso, Ogygie, est une île perdue au milieu des mers, Homère l'appelle « l’île aux deux rives » ou encore le « nombril des mers ». Le lecteur la découvre à travers le regard d'Hermès, subjugué par la beauté des lieux, bosquets emplis de chants d'oiseaux, vignes chargées de lourdes grappes et quatre sources irriguant de vastes prairies fleuries de violettes et de plantes aromatiques. 

Hermès transmet le message de Zeus : il faut laisser Ulysse repartir vers Ithaque. Calypso s'indigne de cette décision. "Deux des vers les plus surprenants de l'Odyssée surgissent, écrit Christophe Ono-Dit-Biot. La nymphe "aux belles boucles", debout dans ses atours magnifiques, lance au visage d'Hermès :
"Dieux, que vous êtes cruels, et jaloux, vous qui n'acceptez pas de voir des déesses s'unir sans se cacher à des hommes, et ouvrir leur lit à celui qu'elles aiment.
" Calypso dénonce l'injustice qui veut que la règle d'or interdisant l'amour entre mortels et immortels ne soit valable que pour les déesses : "Les mâles divins, eux, coïtent où ils veulent, Zeus le premier, et tous les auditeurs antiques le savent." Calypso, féministe à l'antique, titre l'essayiste.

Elle ne parviendra pas, on le sait, à convaincre Ulysse de rester, et d'accepter l'immortalité qu'elle lui propose encore et encore. Loin de sombrer dans la violence et l'amertume, elle l'aidera pourtant à partir, lui fournira les outils dont il a besoin, le guidera vers les meilleurs arbres pour qu'il construise son embarcation, lui apportera les voiles et les vivres nécessaires, et fera même souffler un "vent tiède" pour qu'il prenne son essor. Elle donne ici sans espoir de retour, gratuitement : n'est-ce pas cela qui rend ce personnage si attachant ?

La bibliographie assez riche donnée en fin d'ouvrage ne mentionne pas Cesare Pavese. Christophe Ono-Dit-Biot n'a sans doute pas lu les Dialogues avec Leucò, il y aurait pourtant trouvé des points de convergence avec sa propre réflexion sur Calypso. Il écrit que la venue d'Ulysse  a constitué pour la déesse une rupture radicale dans son rapport au temps : "Un événement, enfin, vient bousculer ce quotidien éternel !  Et enseigner à la nymphe ce qu'elle ne connaît pas : l'altérité. Avec Ulysse, c'est la possibilité d'un être avec  qui parler ou faire l'amour qui se manifeste autant que la découverte de la fragilité."

Ulysse et Calypso dans les grottes d'Ogygie. Peinture de Jan Brueghel l'Ancien (1568–1625).

Or, cet événement de la venue d'Ulysse, comme rupture historique avec l'intangible passé, s'exprime dans cette partie du dialogue de L'île :

CALYPSO.- Ce que je suis n'est presque rien, mon cher. Presque mortelle, presque une ombre comme toi. C'est un long sommeil commencé on ne sait quand et tu es survenu en ce sommeil comme un songe. Je crains l'aube, le réveil ; si tu t'en vas, c'est le réveil.

ODYSSEUS.- C'est bien toi, la maîtresse, qui parles ?

CALYPSO.- Je crains le réveil, comme toi  tu crains la mort. Voilà, avant, j'étais morte, je le sais maintenant. Il ne restait de moi sur cette île que la voix de la mer et du vent. Oh ! ce n'était pas souffrir. Je dormais. Mais depuis que tu es survenu, tu as apporté une autre île en toi.

"Grâce à Ulysse, écrit encore Christophe Ono-Dit-Biot, Calypso découvre ce que les dieux ne peuvent pas connaître : la possibilité de la perte, l'urgence d'aimer, la saveur incomparable du moment présent. Vivre, c'est savoir que le temps n'est précieux que parce qu'il est limité." 

Et, recopiant ces lignes, je ne peux pas ne pas repenser à cet extrait du récit de Pierre Rey, Une saison chez Lacan, que j'avais consigné dans le cahier Clairefontaine que je tenais à l'époque, en 1991 :

En cours d'écriture, un ami a lu quelques-unes de ces pages.
Il s'est étonné que j'y parle parfois de la mort.
Mais, lorsqu'on aime vivre, comment la passer sous silence alors que sa négation équivaut à la négation de la vie ?
En ce qu'elle la place sous le signe de la limite, elle en fixe le prix et donne son poids à la jouissance, ce morceau d'intensité arraché à la mort, et à l'art, l'énigmatique part d'éternité qu'on lui vole.
J'ai vécu chaque minute de ma vie comme si j'allais mourir dans cinq minutes.
Je continue.