mercredi 15 avril 2026

Trump, plus fort que Louis XIV

 "Ve 7.7. 2023

[...] Je termine Les Rois thaumaturges , confondu par l'ampleur de vue, la patience infinie, la pénétration d'esprit de Bloch. C'est cet homme éminent que Klaus Barbie et ses sbires ont martyrisé, assassiné en juin 1944. [...] 

Pierre Bergounioux, Carnets de notes, 2021-2025, Verdier 2026, p. 387 (passage lu le lundi 13 avril) 

Je terminai l’article de lundi avec une phrase sur Trump et Netanyahou. Je ne pensais pas qu'elle aurait pareille résonance.

Je m'explique. Il faut revenir sur le tableau d'Antoine-Jean GrosBonaparte et les pestiférés de Jaffa. Patrick Boucheron, à la fin de son chapitre, nous invitait à lire le message sous-jacent : "Bonaparte brave la mort et défie la contagion, il est le roi christ qui touche les écrouelles." Mais qu'en est-il tout d'abord de la réalité de ce geste, rapporté ainsi par la notice du salon de 1804, où le tableau de Gros fut le plus grand succès : "Pour éloigner davantage l’effrayante idée d’une contagion subite et incurable, il fit ouvrir devant lui quelques tumeurs pestilentielles, et en toucha plusieurs. Il donna, par ce magnanime dévouement, le premier exemple d’un genre de courage inconnu jusqu’alors, et qui fit depuis des imitateurs."

Jean-Philippe Chimot, dans un article de la revue Écrire l'histoireLa vérité sur le mensonge, de Gros à Daumier, fait part de ses doutes :

Le geste lui-même – non dangereux, là est le premier mensonge – est contesté. Le général Berthier, dans une relation de la campagne, n’en dit rien ; Bourienne, secrétaire particulier de Bonaparte, lui aussi présent, rapporte que le général ne fit que traverser rapidement le lazaret en fouettant ses bottes de sa cravache ; seul le médecin Desgenettes écrit que Bonaparte saisit à bras-le-corps des malades pour aider à les transporter ; à ce souvenir pourrait correspondre l’esquisse conservée, où Bonaparte paraît l’acteur discret (trop discret ?) d’un préparatif d’ensevelissement. 
Antoine-Jean Gros, Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa, 11 mars 1799, 1804 (détail)

C'est l'historien Marc Bloch, dans Les Rois thaumaturges, publié en 1924 (et donc lu un siècle plus tard avec admiration par Pierre Bergounioux) qui a le premier étudié la croyance dans le toucher royal des écrouelles. Jacques Le Goff, dans sa présentation de l'ouvrage, soulignait son caractère pionnier, fondateur de l’anthropologie historique  :

Marc Bloch ouvrait ainsi brillamment la voie qui devait conduire à l'histoire des Mentalités. Il les présentait à travers deux réflexions : celle sur la croyance aux miracles, et celle sur la croyance en des guérisons qui, aux yeux d'un esprit rationnel moderne, ne pouvaient être considérées que comme " fausses ". Marc Bloch avait éclairé ses réflexions par une expérience personnelle récente : la circulation des " fausses nouvelles " pendant la guerre de 14-18. Enfin, dernier emprunt à l'ethnologie, Marc Bloch analysait le toucher royal des écrouelles comme un rite.
Mais le plus neuf était le renouvellement de l'histoire politique. Les rois de France et d'Angleterre n'étaient plus seulement des rois guerriers, de grands seigneurs féodaux, des administrateurs de plus en plus puissants mais des rois sacrés et merveilleux, des sortes de sorciers. Et c'est de là que venait leur plus grand prestige. C'était annoncer le renouvellement de l'histoire par la considération du symbolique et du magique comme signe et instrument du pouvoir. C'était esquisser une histoire de l'imaginaire politique.
Enfin Marc Bloch étudiait, dans la longue durée, la genèse de cette croyance du XIIe au XIIIe siècle jusqu'à son déclin et à sa mort en Angleterre dès le début du XVIIIe siècle avec la dynastie protestante hanovrienne. En France le rite se prolongea jusqu'à la Révolution et Charles X tenta une fois de la ressusciter en 1825. La raison de cette mort est qu'on avait cessé de croire au caractère sacré des rois.

 

Henri II pratiquant le toucher des écrouelles au prieuré de Corbeny, livre d'heures de Henri II, BnF.

Bonaparte  ne prétend pas guérir bien sûr le pestiféré mais il affiche ainsi sa bravoure, contrastant avec l'attitude des soldats qui l'entourent (l’un se cache la bouche avec un tissu, un autre fuit la scène, Desgenettes et un autre soldat essaient d’empêcher Bonaparte de toucher le bubon du pestiféré).

Le plus hallucinant dans l'affaire c'est que le futur empereur a un suiveur pathétique dans notre tragique actualité. C'est mon amie E. qui attira mon attention le soir-même du 13 avril sur un visuel posté par Donald Trump sur son réseau social. 

Donald Trump, représenté par l’intelligence artificielle en Jésus-Christ
 

Trump,  qui avait violemment critiqué le Pape Léon XIV, l'accusant notamment d'être faible en matière de criminalité et désastreux en politique étrangère, a publié ce même lundi sur son réseau social Truth social une image de lui le représentant en christ guérisseur. Avant de la supprimer quelques heures plus tard.
"Je pensais que c'était moi en médecin, que ça avait à voir avec la Croix-Rouge – avec un travailleur de la Croix-Rouge –, que nous soutenons", a-t-il affirmé depuis l'extérieur du bureau ovale. 

Même dans son camp, cette image mégalomaniaque et ridicule a suscité la polémique. Les milieux conservateurs religieux n'ont semble-t-il guère apprécié :  l’ancienne élue Marjorie Taylor Greene a dénoncé une image « plus qu’un blasphème » évoquant « un esprit antéchrist », estimant que le président « a publié une photo de lui-même comme s’il prenait la place de Jésus ».

Trump encore : "C’est censé être moi en tant que médecin, soignant les gens. Et je soigne les gens. Je les soigne beaucoup." Même Louis XIV, stakhanoviste des scrofuleux, qui toucha, tout au long de son règne, près de 200 000 malades, ne se considérait que comme un intermédiaire de Dieu. Il prononçait la formule "Le roi te touche, que Dieu te guérisse."

 

Publicité du début du XXe siècle pour un traitement contre les écrouelles faisant référence au toucher de Louis XIV. Bibliothèque municipale de Nancy

 

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