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lundi 24 août 2020

Le cinéma est le plus puissant moyen de poésie

 "Cher ami, je crois que c'est le merle qui m'a fait penser à vous, et reproché mon silence. (...)"

Philippe Jaccottet à Gustave Roud, 28 février 1952, in Correspondance, Gallimard, p. 196.

Une petite merlette s'est posée dans le jardin, mais je n'ai pas eu l'heur de la voir. On m'a raconté. Et qu'il y avait beau temps que l'on n'avait vu de merle par ici. Et puis d'un livre lu en commun, un autre merle s'est manifesté, que j'avais déjà oublié : c'est à l'ouverture du bel essai de Vinciane Despret, Habiter en oiseau (Actes Sud, 2019). 

"Il s'est d'abord agi d'un merle. La fenêtre de ma chambre était restée ouverte pour la première fois depuis des mois, comme un signe de victoire sur l'hiver. Son chant m'a réveillée à l'aube. Il chantait de tout son coeur, de toutes ses forces, de tout son talent de merle. Un autre lui a répondu un peu plus loin, sans doute d'un cheminée des environs. Je n'ai pu me rendormir. Ce merle chantait, dirait le philosophe Etienne Souriau, avec l'enthousiasme de son corps, comme peuvent le faire les animaux totalement pris par le jeu et les simulations du faire semblant. Mais ce n'est pas cet enthousiasme qui m'a tenue éveillée, ni ce qu'un biologiste grognon aurait pu appeler une bruyante réussite de l'évolution. C'est l'attention soutenue de ce merle à faire varier chaque série de notes. J'ai été capturée dès le second ou le troisième appel, par ce qui devint un roman audiophonique dont j'appelais chaque épisode avec un "et encore ," muet. Chaque séquence différait de la précédente, chacune s'inventait sous la forme d'un contrepoint inédit."
Cette section du livre s'appelle justement contrepoint, et l'ensemble avancera ainsi, alternant chapitres et contrepoints, jusqu'à l'ultime, qui se refermera avec une nouvelle évocation du merle :

"L'hiver n'est pas fini, on annonce de la neige pour demain. Mais je sais que bientôt, c'est avec le merle que le soleil se lèvera et que chaque matin je m'éveillerai et vivrai dans un territoire chanté. Je peux dès à présent sentir qu'une nouvelle histoire est en train de se tramer. Le merle est là. Et je suis heureuse que ce soir par la grâce de sa présence, et en sa présence, que s'écrivent les dernières lignes de cette histoire et qu'en commence une autre. Qu'il en soit remercié."

La couverture même du livre exaltait ces oiseaux noirs qui sont également - je m'en avisai aussi un peu plus tard - dans le titre même des deux articles précédant celui des merles, Mor'Vran, la mer des corbeaux, et La Déesse blanche et le cormoran. 

A l'origine de ce triptyque, il y a donc ce Jean Epstein, dont je ne cesse de découvrir la richesse du cinéma. Grâce aussi à deux échos bienvenus. Le 11 août, Anne-Marie B. m'écrivait ceci : "Te lis ce soir et vole à la pointe de Van .. Bouffées de fraicheur ..Clin d'oeil joyeux car en Mai "confiné", l"association Cinéfil de Blois dont je fais partie proposait à ses adhérents via internet un volet "Mer" avec le cycle breton d'Epstein." Quelques liens suivaient. Je pus ainsi visionner le très beau documentaire de James June Schneider, Jean Epstein, Young Oceans of Cinema (2011) : "Histoires de lieux, à la recherche de la vérité fabuleuse : pour aborder la large part maritime de l'œuvre d'Epstein, James Schneider retrouve les lieux qui ont inspiré le cinéaste et reconstitue visuellement certains plans. Près de dix ans de travail pour monter à bien cette excursion. Extraits de films, citations de ses écrits, archives (interviews de sa sœur et collaboratrice Marie Epstein, de Jean Rouch, grand admirateur), et témoignages de descendants de marins complètent ce portrait hanté par des images de mer en colère et le grondement du vent." 




 

L'autre résonance est portée par le musicien Jean-Jacques Birgé, qui republia le 20 août dernier, quatre jours à peine, deux articles de 2007 et 2014 sur Jean Epstein, dont il mit en musique avec Un Drame Musical Instantané, plusieurs films muets.

De ce billet, j'extrais le passage suivant, qui se termine par l'évocation d'un autre oiseau noir...

 

"1928. La chute de la maison Usher. Le ralenti, les surimpressions, les travellings de ce cinéaste poète donnent déjà à Edgar Poe l’inquiétante musique qu’il mérite. C'est à cette occasion que Francis et Bernard adaptèrent pour la première fois L'invitation au voyage de Baudelaire et Duparc. Notre travail était beaucoup plus contemporain, nul besoin de repères historiques. Si La glace est très "modern style", Usher est intemporel et de nulle part, juste dans le rêve et l'inconscient. Nous voulions transposer Edgar Poe en musique, j'utilisais d'ailleurs une thématique empruntée à la version inachevée de Claude Debussy (rendant visite à Peter Scarlet dans son appartement de Ann Street, la plus petite rue de New York, célébrée par la plus courte chanson de Charles Ives, nous remarquons la plaque rappelant que Poe y écrivit Le corbeau...)"

 

 

vendredi 25 septembre 2020

Tempestaire 111

 « Car le travail du rêve est le premier voleur. Le rêve vole les valeurs de la veille. Il dérobe les silhouettes de la nature, les saveurs, les êtres du passé, toutes les choses une à une qui manquent, que l’on espère, les tacts, les contacts, les jonctions, tous les caractères qui permettent d’identifier les formes désirables.
Étrange prédation-souche au cœur de la psyché des animaux et des humains.
Toute silhouette désirable vient à son revenir, au cours du sommeil. Chez les tigres. Chez les femmes. Chez les oiseaux. Chez les enfants. Chez les loups. Chez les hommes. »

Pascal Quignard, L'Homme aux trois lettres, Grasset, 2020.

Retour sur ce singulier écrivain belge, Patrick Lowie, découvert le 8 septembre, jour de mon rêve de crue. Décrit ici par Pierre Guéry dans Diacritik :

 "En décembre 2013, à la sortie de son livre Amaroli Miracoli aux éditions Maelström, Patrick Lowie annonce à la RTBF qu’il s’agit du début d’une série littéraire de quarante épisodes accompagnée de performances musicales, intitulée Les chroniques de Mapuetos et jalonnée de nombreux récits de rêves. Elle est censée avoir été écrite par un certain Marceau Ivréa, qu’il prétend avoir découvert et dont il aurait recomposé le travail disparate. Dans la fiction littéraire de Lowie, Marceau Ivréa est présenté comme un écrivain belgo-italien retrouvé mort dans sa cellule de la prison de Saint-Gilles en Belgique, auteur de milliers de pages retrouvées dans une chambre du Grand Hôtel Liégeois de Bruxelles.

Depuis 2016, il écrit des portraits oniriques de personnalités sur le site Next-F9.com, portraits dans lesquels ce nom étrange de Mapuetos revient souvent…
Drôle d’histoire à tiroirs.

Entretien avec un bricoleur de rêves."

Cet entretien commence avec l'évocation d'une vidéo, réalisée, selon Lowie, par un jeune artiste brésilien, Marcelo Favaretto. Pierre Guéry note "la superposition de diverses langues barrant tout accès au sens de ce qui est dit en chacune de ces langues." Et parle d'un certain brouillage en exergue du projet. Ce que confirme Lowie : "Vous parlez, à juste titre, de brouillage, ce qu’on pourrait comprendre de façon péjorative ; mais le brouillage est le symbole du rêve justement, sa représentation visuelle dans le cinéma ou la photographie. Chez le réalisateur Jean Epstein par exemple, les symboles liés aux rêves sont toujours les mêmes : l’œil, le brouillage, les images au ralenti, les rouages de l’horloge, etc…"


Belle surprise bien sûr pour moi de retrouver cité le cinéaste Jean Epstein, qui s'était imposé ici même ces dernières semaines. Or, l'on retrouve cette idée de brouillage dans les mots mêmes de celui qui  assignait au cinéma la tâche de « brouiller l’ordre qu’à grand-peine nous avions mis dans notre conception de l’univers. » 

Rien n'est plus stimulant pour moi que ces rebonds imprévus : ce Jean Epstein, hier inconnu, refait surface, et ce qui n'apparaissait au départ que comme un cas certes intéressant mais au fond anecdotique se révèle finalement bien plus profond. C'est même un continent nouveau qui se profile, car Jean Epstein non seulement a filmé, mais a écrit aussi, énormément. Et ses Ecrits complets sont en cours de réédition (neuf volumes prévus). Certains sont d'ores et déjà accessibles sur le net, ainsi Le cinéma du diable, publié en 1947, que j'ai découvert en googlant "cinéma + rêve + Epstein".

"Pour Jean Epstein, écrit Laurent Le Forestier, le cinématographe serait une invention du diable, au sens médiéval de l'expression, parce que, par sa novation et ses caractéristiques, il pourrait générer une philosophie " antidogmatique, révolutionnaire et libertaire, diabolique en un mot."(...)
Pour Epstein, le cinéma diffère radicalement du langage oral et écrit et si une analogie est envisageable, elle se situerait plutôt "entre le langage du film et le discours du rêve". 

Il se trouve que j'ai emprunté à la médiathèque, à la suite de mon dernier article, l'ambitieux essai de Bernard Lahire, L'interprétation sociologique des rêves (La Découverte, 2018). J'avais déjà été tenté de m'y plonger l'an passé, mais les cinq cents pages annoncées avaient quelque peu calmé mon ardeur. Là, devant la prégnance soudaine du rêve dans mon existence, c'était comme si je ne pouvais plus reculer. L'audace de Lahire c'est de vouloir soumettre le rêve à l'enquête sociologique, alors que c'était un objet jusque-là quasiment ignoré des sciences sociales. Il se propose donc de repartir du modèle freudien, en en rectifiant les erreurs et les faiblesses, et aboutit donc à une théorie qui donne au rêve une signification liée tout à la fois aux expériences passées des individus (sans se limiter aux événements de la prime enfance) et aux contextes du moment.Or, j'ai été frappé, en parcourant Epstein, de la grande proximité avec ce que je venais de lire chez Lahire. Par exemple, ceci :

"Il existe une étroite parenté entre les façons dont se forment les valeurs significatives d’un cinégramme et d’une image onirique. Dans le rêve aussi, des représentations quelconques reçoivent un sens symbolique, très particulier, très différent de leur sens commun pratique et qui constitue une sorte d’idéalisation sentimentale. Ainsi, par exemple, un étui à lunettes en vient à signifier grand-mère, mère, parents, famille, en déclenchant tout le complexe affectif – filial, maternel, familial – attaché au souvenir d’une personne. Comme  l’idéalisation du film, celle du rêve ne constitue pas une véritable abstraction, car elle ne crée pas de signes aussi communs, aussi impersonnels que possible, à l’usage d’une algèbre universelle : elle ne fait que dilater, par voie d’associations émouvantes, la signification d’une image jusqu’à une autre signification à peine moins concrète, mais plus vaste, plus richement définie, mais tout aussi personnelle."

A mettre en parallèle avec ce passage :

"Pourtant, l'étude de rêves précis montre que Freud est tout à fait conscient du caractère extrêmement personnel des symboles du rêve, dans le sens où ceux-ci renvoient à des expériences particulières. Le rêveur ne retient de son rêve que les éléments les plus parlants pour lui. Ce sont des sortes de symboles personnels, qui représentent et condensent de nombreux aspects de son expérience. Ces "points nodaux où se rejoignent un très grand nombre des pensées du rêve" sont des éléments du rêve qu'il faut chercher à comprendre en s'appuyant pour cela d'abord et avant tout sur les représentations-associations du rêveur avant d'évoquer des symboles généraux ou universels." (p. 332-333)

 


Mais encore :

"Quand le sommeil la libère du contrôle de la raison, l’activité de l’âme ne devient pas anarchique ; on y découvre encore un ordre qui consiste surtout en associations par contiguïté, par ressemblance, et dont l’agencement général est soumis à une orientation affective. Le film, puisqu’il use d’images  semblablement chargées de valences sentimentales, se trouve plus naturellement capable de les assembler selon le système irrationnel de la texture onirique, que selon la logique de la pensée à l’état de veille, de la langue parlée ou écrite." [C'est moi qui souligne]

Qu'il faut rapprocher de ceci : 

"On parle parfois d'"association"  en confondant deux types de lien : l'analogie entre deux réalités (personnes, lieux, objets, situations, etc.) et le lien de contiguïté spatiale, temporelle ou logique (les deux réalités sont contextuellement liées dans l'expérience du rêveur, les deux réalités se sont succédé, l'une est la conséquence de l'autre). [...] Dans son Cours de philosophie au Lycée de Sens en 1883-1884, Durkheim soulignait déjà l'existence de ces deux types d'associations : "Il faut donc admettre au moins deux types : l'association par contiguïté et l'association par ressemblance. Telles sont les différentes espèces d'association des idées." (p. 310-311)

Qu'Epstein ait par ailleurs, en son temps, lu Durkheim, ne serait absolument pas étonnant, tant sa culture philosophique est présente tout au long de ses écrits.

Je reviens à l'entretien avec Patrick Lowie, et en particulier le passage suivant :

"J’ai promis que le quarantième épisode des Chroniques de Mapuetos apporterait des réponses, j’espère qu’il s’agit d’un pressentiment. Et j’ai choisi sans réfléchir le chiffre 40, mais je ne suis pas le premier à l’avoir utilisé. Tout est symbolique en effet et les Chroniques de Mapuetos sont surtout un jeu littéraire. Par exemple, les deux livres qui reprennent les portraits ont deux chiffres symboliques. Dans le premier, il y a 111 portraits (chiffre magique) et dans le second 66. Le 66 est un chiffre qui équilibre la vie spirituelle, physique et matérielle. Il y a des indices partout dans les sept premiers épisodes publiés. J’espère avoir assez de temps pour publier les trente-trois prochains épisodes, tout en sachant qu’un des épisodes sera un livre accompagné de tarots que j’ai l’intention de créer. Ma liberté, donc, consiste à ne pas avoir de plan de route et je pourrais dire que le projet Mapuetos avance un peu comme ces gens qui découvrent une ville en suivant des inconnus puis d’autres inconnus puis encore d’autres inconnus."

C'est ce nombre 111, que Lowie dit magique, qui m'intrigue, car il a surgi à plusieurs reprises dans les jours qui ont précédé le rêve de la crue, et donc la découverte de cet entretien. Comme souvent, c'était des plaques minéralogiques. Mais les jours qui ont suivi ont également été riches en 111. Ce fut (diversion amusante) un galet sur la table d'un restaurant des bords de Creuse (le Petit Roy pour ne pas le nommer) :

 


J'ai commencé hier l'écriture de cet article, et déjà au matin, allant au travail, j'avais croisé un 111 au carrefour de la route de Blois (j'ai constaté depuis longtemps que les carrefours sont les lieux les plus propices aux rencontres numérologiques). Après avoir bouclé une partie de ce texte, je suis allé à la boulangerie, et au carrefour de la rue Fontaine Saint-Germain et de la rue des Etats-Unis, un second 111 passa devant moi. Puis, en allant chercher mon fils, une voiture de pompiers, au même carrefour de Blois que le matin, afficha aussi un 111. Et enfin, à l'adresse où je m'arrêtai, était garé un 1116, qui conclua donc une belle série (le nombre n'en est pas d'ailleurs à sa première apparition, il a déjà émaillé une poignée d'articles ici et là).

La magie et le rêve sont  aussi dans Le Tempestaire, chef d'oeuvre terminal de Jean Espstein :




lundi 10 août 2020

Mor'Vran (La mer des corbeaux)

                                                                                                                                           Pour Gaëlle

 "Pense si tu la connais 

A cette petite chapelle

A ce dernier refuge occidental

Du bon Dieu, mort paraît-il

Peut-être bien assassiné

Allez chercher le criminel

Elle passe son purgatoire

A la pointe du Van, là-bas"

Georges Perros, Marines, in Poèmes bleus, Poésie/Gallimard, 2019, p. 49-50.


Cette petite chapelle, nous l'avons vue le 16 juillet dernier, en parcourant  les sentiers de la pointe du Van. Elle était fermée, nul "pêcheur retraité" n'en "faisait visiter les absences", comme l'écrit Perros dans la suite de son poème. La mer était d'un calme absolu, et d'un bleu presque surréel. Rien qui respirât le drame dans cette douceur de l'air, bien éloignée de la canicule où nous sommes plongés, ici en Berry, depuis quelques jours.

 


Il y a bien longtemps, j'étais déjà passé par ici, et les humeurs de mon âme n'étaient pas alors au diapason de cette sérénité. Il était vrai que c'était l'hiver ou bien un dur printemps, je ne sais plus, mais nous portions manteaux et écharpes, et mon coeur vibrait de mélancolie. Le deuxième poème du recueil Alluvions, qui est à l'origine de ce site-ci, s'intitule justement Pointe du Van :

 


La veille, nous étions allés à Douarnenez, la ville élue par Perros, qui quitta la Seine-et-Oise pour cette Bretagne qui l'avait très jeune fasciné. Installé là, avec femme et très vite enfants, et malgré des conditions qui furent longtemps précaires, il songea peu à en partir. Le contraste est grand entre lui et son  grand ami Michel Butor. J'ai acheté leur correspondance, qui court de 1955 à 1978, dans une librairie du centre fort bien pourvue en poésie. Et j'ai commencé à la lire le jour-même de notre excursion à la pointe du Van. Une année par jour, en ai-je décidé alors. Eh bien autant Butor est sans cesse en voyage, passant de l'Angleterre au Nouveau-Mexique, de la Russie au Japon, conférençant en tous points de la planète, autant Perros est casanier, ne se rendant guère à Paris que par nécessité, ne se déplaçant qu'en raison de cette amitié profonde qui les lie tous les deux.

Comme le volume est lourd, je ne l'emporte pas dans mes petits déplacements de vacances, aussi n'ai-je abordé qu'aujourd'hui, de retour à l'appartement, l'année 1971. Butor s'installe avec sa famille à Saint-Laurent-du-Var, et, exceptionnellement, les deux complices se retrouvent au mois de mai à Tunis, invités par Lorand Gaspar. Mais il ne s'agit que d'un court séjour et au mois de juin, Perros écrit à Butor :"Mon cher Michel, quand cesseras-tu de bouger ?" Et en juillet (il ne date pas ses lettres contrairement à Butor, toujours précis), il dit qu'il a, dans son dos, "de tous les côtés, une centaine de manuscrits [il était lecteur pour Gallimard] qui coulent, camemberts en transit [cette tâche est pour lui un pensum dont il se plaint régulièrement, seule la nécessité économique le contraint à continuer]. Tunis et Paris, ça m'a cassé le rythme [on voit encore par là que ce n'est pas un grand voyageur]. Et j'ai marché dans un truc qui va me bouffer le mois d'août : aller dire des poèmes dans les îles - Ouessant, Sein, Groix - pour illustrer des petits films d'Epstein, Yannick Bellon, etc. Histoire en fait de boucler un budget défaillant. Vieille habitude, ô grande catin..." (Lettre 591)

Si je mentionne cette lettre, c'est pour une autre raison, c'est qu'au sortir de cette lecture de l'année 1971, je suis allé faire un tour sur mon fil Facebook, le plus souvent décevant, mais on ne sait jamais, et la preuve en est que je me focalise sur une annonce de la Cinémathèque française qui présente un vieux film de Jean Epstein. Oui, le même Jean Epstein dont parlait Perros. Un nom qui ne m'était pas inconnu car j'avais failli en parler ici au moment où j'écrivais sur le Masque de la Mort rouge, d'Edgar Poe. Roger Corman en avait tiré un film, et en 1960, il avait aussi réalisé La Chute de la maison Usher, et le 10 avril dernier j'avais noté sans y revenir que la cinémathèque proposait une adaptation de la même nouvelle par Jean Epstein.

Or, parmi tous les films d'Epstein, celui qui est proposé au public ce jour-ci, c'est Mor'Vran (la mer aux corbeaux), un court métrage consacré aux îles bretonnes, et plus particulièrement aux pêcheurs de l'île de Sein, qui ne peut être que celui évoqué par Perros dans sa lettre à Butor.




 

Cette synchronicité m'a somme toute permis de revenir sur ce beau séjour dans le Finistère, dont mille images resteront dans ma mémoire, comme celle de la chaumière bleue (où nous logions, au bout d'un chemin), et celle des religieuses lisant au bord d'une des falaises de la pointe du Van (peut-être à la recherche de l'assassin de Dieu) :


mardi 24 novembre 2020

Sent vibrer en lui la divinité du vertige

"Ce fut comme un long orage où tous prirent peur. Quand les premiers livres typographiques sortirent des premières presses de l'Histoire de l'Europe du Nord, sur les bords de l'Ill, toutes les sociétés d'Europe voulurent les interdire. La lecture individuelle souffla comme une tempête. La psychè à l'état libre fit peur à l'ensemble des régimes, des hiérarchies religieuses, des groupes communautaires si inconsciemment associés à leur langue. Le roi Louis XI envoya un homme à Strasbourg, là où avait été écrite pour la première fois la langue française sous la main du comte Nithard, en sorte de s'attacher les imprimeurs."

Pascal Quignard, L'Homme aux trois lettres, Grasset, 2020, p. 163.

Nithard, au coeur du roman Les Larmes (2016) de Pascal Quignard, resurgit donc dans le dernier tome publié de la série Le Dernier royaume (XI), dont j'ai achevé récemment la lecture. Il y évoque donc Louis XI, qu'il nomme "seul grand roi de la lettrure" : "La coiffe de drap gris, la modestie errante, le hibou nocturne, Louis XI est le seul roi de France qui aimât lire." Et qui prit la défense des imprimeurs, assurant vouloir les protéger de l'imputation de sorcellerie dont on commençait à les soupçonner. Il autorise le Savoyard Guillaume Fichet (1433-1480), socius de la Sorbonne, docteur en théologie en 1469, et le Rhénan Jean Heynlin, également docteur en théologie et alors prieur de Sorbonne, à établir un atelier d’imprimerie dans le prestigieux Collège.*

C'est dans ce livre encore que je retrouvai le vertige, dont j'ai cessé d'inventorier les apparitions, mais qui demeure si prégnant que parfois j'en conçois quelques regrets. Là, c'est dans un paragraphe isolé de la page 126 :

"Ce qui me retenait dans le classicisme français, c'est qu'il présentait une esthétique qui ne reconnaissait aucun autre but à la création littéraire que la lecture.
Dans le classicisme ce n'est pas à Dieu que s'adresse le livre, c'est au lecteur.
Le lecteur comme vertige.
Le lecteur est le vertige propre à la littérature classique. (Dans la littérature romantique, le livre, c'est l'auteur.)"

Vertige que l'on débusque encore dans l'entretien que Quignard a accordé à Libération (édition du 21/22 novembre) :

"Être au onzième tome d'un grand œuvre, n'est-ce pas être sur une voie ?

Non, c'est un état d'immersion. La pensée construite volontaire n'est pas pour moi. Ni le rêve absolu, rêver pour les autres, car je ne suis pas chamane. Mais les états d'absorption, de contemplation, des états où l'on perd le sens du temps... Se retrouver dans une bulle étrange, c'est ce qu'on appelle en psychiatrie la quatrième état, c'est ça qui m'intéresse. Ce n'est pas l'hypnose non plus qui est lié au langage Mais c'est un état d'engloutissement, le bonheur. C'est ça que je cherche, depuis tout petit enfant.

Etait-ce un refuge ?

Ce n'est pas un refuge, mais un vertige, une extase. Autant s'occuper de la mort, je trouve cela douteux, autant se laisser absorber complètement par la sensation, par le sensoriel, je trouve cela parfaitement magnifique."

Le vertige c'est encore ce qui clôt la septième partie du premier texte de Jean Epstein dans ses Écrits complets, ce Mage d'Ecbatane où l'Eau invoque la Lune :

"O Lune, je suis l'Eau ; je suis grande et je teins ma robe aux couleurs de tes songes.
Et seule tu sais pourquoi l'homme à me regarder longtemps couler sent vibrer en lui la divinité du vertige." (p. 41)
Coeur fidèle, Jean Epstein

Et enfin, le vertige est une nouvelle fois au coeur du propos de Camille de Toledo dans l'émission de France Culture, La Suite dans les idées, de Sylvain Bourmeau, du 21 novembre dernier (vous pouvez écouter à partir de la 35ème minute), qui traitait de la question de l'identité :

"Pour finir avec une question qui, moi, m'inspire beaucoup... Moi, vous savez, j'ai travaillé pendant des années sur la notion de vertige (...) Je parle de vertige, certains parlent de trouble. Et dans ces études, ce travail de thèse sur le vertige, vertige des noms avec Pessoa, vertige de la fiction avec le Quichotte, vertige des temps avec Sebald, vertige de l'indice documentaire, de l'usage de l'archive même chez Sebald, tout ce travail je l'ai fait pour qu'on comprenne les opérations que j'accomplis dans Thésée, pour qu'elles servent de soubassement théorique. Et une des questions que je me posais sans cesse dans ce travail sur le vertige, c'était une question en rapport avec le Quichotte. Le Quichotte est un devenir, il requalifie le monde sans cesse par la fiction et il se débat avec un réel que Sancho Panza ne cesse de ramener, et à la fin de sa vie - et c'est avec ça que je pourrais peut-être terminer -, à la fin de sa vie, je me demande : est-ce que c'est le Quichotte qui meurt ou est-ce que c'est l'état-civil du sieur Quixada de la Manche, cet hidalgo qui a rompu avec son lieu, sa bibliothèque, avec sa maison pour se faire chevalier errant ? Et voilà, pour moi, l'essentiel de la vie du Quichotte tient dans cette requalification par la fiction, requalification du monde."

Don Quichotte et Sancho Panza traversant la Sierra Morena

_______________________

* Les imprimeurs exprimèrent à Louis XI leur reconnaissance pour son accueil bienveillant et lui firent l'hommage de leurs personnes et de leur industrie : « On nous traite ici à Paris, ville capitale de votre royaume, non comme des gens du pays, des habitants ou de simples hôtes, mais comme des bourgeois jouissant de toutes leurs libertés. Ce traitement est si doux, que nulle part, nous ne saurions trouver une plus grande liberté que celle dont nous jouissons à présent, grâce à vous, Roi très pieux, nous qui, uniquement soutenus par votre clémence, avons le plus vif plaisir de contribuer à l'illustration de votre très heureux règne en imprimant des livres. » Le roi accorda plus tard leur naturalisation. Voir ici.


jeudi 19 novembre 2020

La barque de l'aube

"La barque acquise à Saint-Nazaire, toilettée, le bagage pensé, l'itinéraire établi, il restait l'inutile. Dadais de nous : une bibliographie prescrite (Au cœur des ténèbres, Les Eaux étroites, L'Arbre sur la rivière, Sept jours sur le fleuve, etc.), doublée d'une indigeste filmographie. Trois hommes en bateau. Nous n'en lûmes aucun, ne revîmes aucun des films."

Michel Jullien, Intervalles de Loire, Verdier, p. 21.

J'ai fini l'autre jour sur la barque de l'aube de Françoise Ascal, et je me propose donc de poursuivre sur ce motif, d'embarquer en quelque sorte dans le sillage de ce bateau minimal, si humble que ses usagers, le plus souvent épisodiques, ne sauraient prétendre au titre de marin, marinier ou même batelier. Non, le quidam qui mène sa barque est l'antithèse parfaite du skipper du Vendée Globe. C'est peu dire qu'il ne recherche pas l'exploit. Et c'est bien ainsi que l'entend Michel Jullien, avec son récit Intervalles de Loire qui conte, dans une langue finement ouvragée, sa descente de Loire avec deux amis. Défi parti d’une boutade, lors d'une soirée arrosée dans la Nièvre où l'écrivain possède une modeste maison de campagne : "(...) alors que nous avions profité le matin du spectacle de la Loire à Nevers, l’un de nous lança l’idée un peu potache de descendre le fleuve à la rame, une façon de fêter nos 50 ans – nous en avions tous trois 49. Pari tenu un an plus tard, depuis la commune d’Andrézieux à hauteur de Saint-Étienne jusqu’à l’océan, soit 850 kilomètres en vingt-six jours sans jamais s’arrêter dans des hôtels ou les campings, vingt-six nuits sous les étoiles."

Michel Jullien avoue avoir tenu un carnet de bord, mais il n'a rien gardé ou presque de cette centaine de pages : "Intervalles de Loire se veut un récit anti-sportif dans lequel l’action est systématiquement remplacée par des impressions. Le livre a bien un début, un départ, les premiers coups de rame sont dans les premières pages et il a une fin – la rencontre de l’océan –, mais entre les deux tout est dans le désordre, les étapes ne sont pas linéaires, les villes n’apparaissent pas dans l’ordre qu’elles ont en effet sur la carte de géographie, les paysages non plus, les jours ne sont pas marqués ni les temps de la journée. Il ne faut pas s’attendre à des « petits drames », à du sensationnel ou à un quelconque suspens. Des trois que nous sommes à bord il n’y a aucun visage, aucune matérialité des êtres, nos noms ne sont pas donnés, comme si nous ne formions qu’un seul individu."  


J'ai lu ce livre en même temps que l'autre Verdier, le Thésée de Camille de Toledo. Pas grand chose à voir entre les deux livres, assurément, mais malgré son ton plus badin, infiniment moins douloureux, il s'échappe parfois de ce périple mineur quelques notations de belle profondeur, qui ne sont pas sans lien avec certaine récente méditation sur les rivières. Cela se trouve page 45, dans la section intitulée Jusqu'à Mitchum, où l'auteur parle de cet appel à l'enfance jeté par la rivière : "Les longues routes sont l'affaire des adultes - ils disposent d'élucubrations, d'engins réservés à leur âge, les voitures, les rails, jusqu'aux avions. La rivière, elle, pourrait être ce grand itinéraire donné à l'initiative d'un enfant, proposé à ses seuls moyens. (...) Henri Bosco et d'autres auront usé de cette vieille métaphore des rivières, le voyage initiatique, l'eau défendue, la transgression devant quoi l'enfant va mesurer les risques d'une autre vie ou le prochain miroir de la sienne, dérouler son destin dans les remous ou le domestiquer avant la lettre." Et d'évoquer La Nuit du chasseur de Charles Laughton, ce chef d’œuvre unique, où les enfants John et Pearl sont traqués par le révérend Harry Powell : " Muette comme une carpe, la rivière est pour eux le sillon inviolable, comme sacré, un blanc-seing, un fil où les gamins tiennent à distance la poursuite par le seul abandon de l'eau, sans même se diriger, se soustraient aux hurlées meurtrières de Robert Mitchum, inatteignables dans leur canot de bois."


Dans L'obstination du perce-neige, Françoise Ascal cite ici et là Pascal Quignard. Ainsi le 24 mai 2017, elle écrit : "Pensé à Pascal Quignard et à son révérend qui notait les sons des oiseaux bien avant Messiaen, mais aussi le son des objets du quotidien, celui de la goutte d'eau du robinet qui fuit et tombe dans le seau." Il doit s'agir de ce texte paru la même année 2017, Dans ce jardin qu'on aimait, et que j'ai lu en mars 2019, dans l'édition Folio. Le reparcourant aujourd'hui à cette occasion, je tombe sur cette page où il est dit : "Le révérend tient entre ses mains une petite merlette blessée qui palpite et se plaint." Et qui fait remonter cette riche thématique du merle, et plus largement de l'oiseau noir, qui a surgi en août dernier.

Mais c'est un autre opus de Quignard que j'ai fini ces jours-ci, un roman, Les Larmes, que j'avais acheté à sa parution en 2016 mais que je n'avais pas terminé, pour une raison qui m'échappe aujourd'hui. Je l'ai repris parce qu'il me souvenait qu'il évoquait longuement Nithard, petit-fils de Charlemagne, historien qui a transmis à la postérité les Serments de Strasbourg (842), considéré comme le plus ancien écrit en langue française, événement ouvrant justement une passionnante histoire de la phrase française, ouvrage collectif sous la direction de Gilles Siouffi, publié en octobre chez Actes Sud en collaboration avec l'Imprimerie nationale.


Sans cette étude de la phrase française, je n'eusse pas repris Les Larmes, et sans Les Larmes, je ne serais pas tombé sur ce passage où le calife Harun al-Rachid arrive nuitamment sur la rive du Tigre :

"Le batelier, qui était très âgé, lissa sa barbe blanche. Il ne réfléchit pas longtemps parce que le calife Harun al-Rachid le gifla avec violence.

Alors Hagus se remit debout, en vacillant, sur le plancher de sa barque. Il alluma sa lanterne et la fixa avec peine au crochet qui était fixé sur le mât, il s'assit sur le banc au fond de sa barque et saisit le gouvernail et c'est ainsi que dans la nuit ils longèrent les rives jusqu'à l'aube.

Au retour, Mazrur le bourreau de Bagdad, décapita le vieux nautonnier qui s'appelait Hagus." (p. 69)

Il y avait la barque, il y avait l'aube. C'était ascalien en diable. Et quignardien extrêmement, car l'aube est un motif central chez l'écrivain, ce dont témoigne à l'envi les dernières pages. Ainsi, page 206, peut-on lire :

"Mais un jour l'aube fut faite de silence.

Tous les animaux s'avancèrent sur la berge et entourèrent une tête  rompue qui tournoyait dans les remous de l'eau.

Alors un petit merle tout noir, qui avait un bec plus blanc que jaune, les pieds comme pris dans un lacet de femmes amoureuses, siffla un chant indiciblement beau devant l'écureuil, le chat, la vipère d'eau, le cygne qui, tous, restèrent immobiles."

Est-ce hasard si nous recroisons le merle noir ? 

Et c'est sur un autre oiseau qui se conclut le roman, la chouette,  qui accompagne Quignard dans un des spectacles de ténèbres qu'il a écrit. Voici le dernier paragraphe, qui s'achève précisément sur le mot aube :

"Elle mangea sa limace sur mes doigts puis nous parlâmes. Nous nous entretînmes une bonne partie de la nuit. Quand je rentrai dans la maison c'était presque l'aube."

Il me reste encore une barque à amarrer à cette chronique : celle de Jean Epstein, dont j'ai reçu le volume 1 des Écrits complets. Le premier texte, de jeunesse (il n'avait guère plus de vingt ans), Le Mage d'Ecbatane, fait entendre la prière de l'Eau : "O Lune, je suis l'Eau et je teins ma robe aux couleurs de tes songes."

Ce qui est étonnant, c'est de voir comment ces lignes, qui peuvent presque prêter à sourire par leur lyrisme un peu exacerbé :

"Mais ô Lune, je suis la plus belle quand tu ne me vois plus. [...] Je m'enivre longuement aux voluptés que je rêve, sournois et exquisement cruelle. Je choisis le marin jeune et fort qui sera ma proie et mon amour d'une nuit, et je le convoite avec une atroce gourmandise. Sais-tu, ô Lune, ce que c'est que d'avoir à la bouche le goût délicieux du crime ?"

annoncent en fait les films bretons de Jean Epstein, et en particulier Mor'Vran, où un jeune marin parti en barque à la pêche à la sardine ne survivra pas à la tempête :

"Au moment où il s'y attend le moins, lorsque, à l'avant de sa barque, il tend son regard bleu vers de lointains récifs, je l'enlace éperdument et je le fais mien. Je le possède, ô Lune, dans mes vertes ténèbres, je glisse mille doigts caressants dans ses cheveux dorés, tièdes et souples ; je meurtris ses yeux de baisers ; et je m'insinue entre la chaleur de ses lèvres, vivantes encore, et qui voudraient me repousser. Et tu sais, ô Lune, après quels sacrifices voluptueux et quelles mystérieuses et entières jouissances, je rejette, au matin, le cadavre couronné d'algues, où j'ai peint l'ineffaçable cerne de mes noces." [ C'est moi qui souligne]

 



vendredi 30 juillet 2021

Aventure et résonance

"Les moments intenses de bonheur subjectif se lisent ainsi comme des formes d'expérience de résonance, tandis que le sentiment du malheur survient tout particulièrement lorsque, déjouant nos attentes, le monde se révèle indifférent, voire hostile (répulsif) alors que nous comptions qu'il nous accueille et nous réponde. Mais la vie bonne est plus que la somme des moments de bonheur qu'elle a rendus possible (ou que la minimisation des expériences de malheur) : elle est le résultat d'une relation au monde caractérisée par l'instauration et le maintien d'axes de résonance stables, grâce auxquels les sujets peuvent se sentir portés et protégés dans un monde accueillant et responsif."

Hartmut Rosa, Résonance, La Découverte, 2018, p. 40

Examinons de près la seconde strophe du chant 3 de Nous allons perdre deux minutes de lumière de Frédéric Forte : quelqu'un a laissé une pièce de one pound / pour moi sur un siège dans le train vers Bangor. Il est clair que nous ne sommes plus à Paris, près du Jardin d'Acclimatation, car Bangor ici n'est autre qu'une ville du nord du pays de Galles, face à Anglesey, dont elle est séparée par le détroit de la Menai. Ceci préfigure donc le chant 4 où nous avons appris que Bernard Hœpffner avait trouvé la mort, emporté par une vague au Pays de Galles, le même samedi où Frédéric Forte y était. Cette histoire de train au pays de Galles me fit aussitôt remonter le souvenir d'un essai de Jean-Christophe Bailly dont la couverture représentait l'arrière d'un train traversant le pont de Barmouth, à 77 km seulement de Bangor.


Une des quatre pistes de ce livre était consacrée à W.G. Sebald, dont tout un pan du roman Austerlitz se déroule précisément au Pays de Galles. Je l'avais évoqué très brièvement dans un article de juin 2019, mais n'avais jamais trouvé le moyen ni le temps d'y revenir de manière plus approfondie. Et c'est donc une bonne surprise que de le voir réémerger à cette occasion, d'autant plus que cela va d'une certaine manière me permettre de renouer avec le fil Austerlitzien, que j'avais suivi de très près jusqu'en mars et que j'avais peu à peu été conduit à délaisser, emporté par le flux des associations vers d'autres rivages.

La matière est riche et je ne dépasserai guère aujourd'hui  le cadre de l'avant-propos du livre de Bailly, qui ouvre sur ce peintre gallois méconnu, Thomas Jones, dont il assure qu'il se tiendra seul, "absolument seul, sur le seuil de ce que produira l'art moderne à partir de Manet", et se poursuit avec Dylan Thomas, dont l'éditeur André Dimanche lui avait proposé de préfacer une édition de l'enregistrement radiophonique (français) de Under Milk Wood (Au bois lacté) :

"Il n'y a bien entendu aucun rapport entre un peintre plutôt secret de la fin du XVIIIe siècle et un poète lyrique exubérant né en 1914 et mort à New York en 1953. Rien d'autre que le fait du hasard de la naissance, du moins en apparence, mais c'est quand une troisième occurrence de la résonance galloise apparut que l'idée de grouper toutes ces tentatives  germa en moi, transformant du même coup chacun des projets. Cette apparition était inattendue puisqu'elle venait d'un livre dont je n'avais pas soupçonné qu'il ouvrirait de ce côté du monde : il s'agit d'Austerlitz de W.G. Sebald, récit dont une importante partie se déroule dans la partie nord du Pays de Galles, notamment autour de la petite ville balnéaire de Barmouth." (pp. 11-12, c'est moi qui souligne)
Cette idée de résonance, qui s'exprime dans ce passage, est depuis longtemps un motif central de ma réflexion (et qu'il soit advenu comme un concept-phare chez le sociologue Hartmut Rosa n'a fait que confirmer à mes yeux son importance). Bailly réemploie le mot dans le même avant-propos après avoir dit qu'une fois la décision prise de réunir les quatre* récits en un seul ensemble, l'idée lui est venue d'intituler chacun d'entre eux "aventure".

"Je ne savais pas alors que cette intuition rejoignait le sens du mot aventure tel que Giorgio Agamben en a restitué depuis la résonance, dans un petit livre où il déploie avec une science formidable tout le faisceau de significations  dans lequel ce mot se rassemble et s'étoile.** L'aventure ce n'est pas seulement le merveilleux ou l'extraordinaire, c'est la façon dont, en chaque individu, du fait de ce qui lui arrive, son destin se forge et se noue, mais c'est aussi le récit de ce nouage : c'est l'événement, c'est l'advenir - et c'est ce qui le raconte." (pp. 15-16)

Il se trouve qu'en reparcourant ce matin en diagonale l'essai de Rosa, je suis tombé devant un extrait traitant de cette notion d'aventure, à la faveur d'une distinction que l'auteur opère entre une relation pathique  et une relation intentionnaliste au monde. La différence, affirme-t-il, tient à la question de savoir si le sujet se vit principalement comme premier ou second diapason :

"Approchons deux diapasons l'un de l'autre, et frappons-en un : l'autre se met à vibrer par effet de résonance. S'il est vrai, comme ce livre en fait l'hypothèse, que tout sujet cherche à faire des expériences de résonance, il peut donc espérer retentir comme "second diapason" au contact d'une chose qui le rencontre, ou bien agir comme un "premier diapason" cherchant à produire un écho.

Les textes du cycle arthurien***, rédigés au XIIe siècle, pourraient bien représenter à cet égard un tournant décisif : ils marqueraient le passage d'un rapport pathique (médiéval) à un rapport intentionnaliste (moderne), lié à une reconfiguration de l'idée d'"aventure". Le destin n'est plus seulement quelque chose qui "advient " au héros (ad-venire), car désormais celui-ci recherche activement des mises à l'épreuve et des "aventures " dans le monde -même si les décrets du destin continuent de jouer un rôle propre et imprévisible." (p. 141-142)

Il est tout de même singulier de voir revenir une troisième fois en peu de pages le mot de résonance chez Jean-Christophe Bailly : en effet, dès le premier paragraphe de Un pays, qui suit l'avant-propos et sert en quelque sorte d'introduction aux quatre chapitres suivants consacrés chacun à une aventure, il écrit qu'en parcourant le Pays de Galles, "en ayant pris pour axes quatre points de fuite différents, j'ai été naturellement amené à le sonder et à tenter de sentir ou simplement entendre ce que serait sa résonance : ce qu'il a et ce qu'il est, qui n'est qu'à lui et qui n'est que lui, s'il existe." (p. 19) Et deux pages plus loin, il précise que, s'étant rendu au Pays de Galles trois années de suite, "j'ai été amené à retrouver des sensations lointaines éprouvées au cours de ce qui fut mon premier vrai voyage hors des frontières, qui remonte à 1967, il y a un demi-siècle !" Et lisant ceci, bien sûr, je ne peux manquer d'être interpellé par cette date de 1967, que j'ai si longtemps explorée (à tel point qu'elle occupe la huitième place des libellés ou mots-clés de ce site). D'autant plus que cette même date apparaît  à la page 43 du recueil de Forte, dans la cinquième strophe du chant 4, celui des coïncidences : or sortant du métro / en l'espace de quelques secondes je croise / deux fois le même t-shirt de Joy Division / porté par un grand black d'abord avec dreadlocks / + casque puis par un garçon de huit neuf ans./ plus tard au bac à sable cette même image / la pochette d'Unknown Pleasures qui représente / les ondes émises par le premier pulsar / découvert en 1967 / tatouée sur le mollet gauche d'un papa/ en short.


Restons dans la sphère musicale. La notice Wikipedia sur Bangor, la ville galloise du chant 3 m'informe que "c'est dans cette ville que les Beatles et leurs épouses ont été initiés à la méditation transcendantale en compagnie du Maharishi Mahesh Yogi, ce qui devait les conduire un peu plus tard à effectuer leur voyage en Inde. C'est au cours de ce séminaire d'initiation qu'ils apprirent la mort de leur manager Brian Epstein, en . D'après de nombreux observateurs, ce décès devait les conduire à leur séparation en 1969." 

Et il se trouve que cette mort de Brian Epstein est au centre du 35ème épisode de ma fiction 1967, rebaptisée Barbe-bleue ne passe pas le dimanche. Petit extrait :

"Bon, allez, dites-moi ce qui se passe. Je vois bien que vous n’êtes pas dans votre assiette.

Isabelle regarda Lagneau dans les yeux. Un inspecteur quinquagénaire de la PJ, dont les goûts musicaux devaient s’être arrêtés à Piaf et Tino Rossi, pouvait-il être sensible à la mort soudaine d’un manager de groupe rock ? Elle en était d’avance désabusée.

C’est Epstein… concéda-t-elle à mi-voix.

Einstein ?

Vous le faites exprès ? Epstein, je vous dis, Brian Epstein, le gérant des Beatles. Vous connaissez les Beatles, tout de même ?

Les quatre zigotos qui font hurler les minettes ? Oui, bien sûr que je les connais. On fait tellement de foin autour d’eux qu’il faudrait vivre sur Mars pour ne pas être au courant."

Brian Epstein et les Beatles

_____________________

* Le quatrième récit s'articule autour des photos prises en 1953 par Robert Frank des mineurs de charbon au sud du pays, découvertes a la bibliothèque de l'école de photographie d'Arles.

** Giorgio Agamben, L'Aventure, Paris, Rivages Poche, 2016.

 *** Sur le cycle arthurien, on lira avec profit Le roi Arthur, un mythe contemporain, de William Blanc, Libertalia, 2016.

dimanche 2 août 2020

Fouettement furieux des ailes de l'ange

Ma désorientation perdure, et je ne suis toujours pas assuré de la direction à suivre. En attendant d'y voir plus clair, je consigne un écho du 4 juillet dernier.
J'avais trouvé sur les étals d'Arcanes (qui vient de quitter son gîte historique rue Grande pour des locaux plus grands rue de la Gare) un volume de poésie de Dominique Fourcade. C'est un nom que j'avais croisé, mais juste un nom, je n'avais jamais rien lu de lui. Mais il y avait ce titre, madgaléniennement. Je ne prise pas plus que ça les adverbes en -ment, mais là il y avait le magdalénien à la racine. J'ai ouvert, feuilleté ici et là, lu quelques bribes. J'ai reposé le livre mais j'y suis revenu, il fallait que je l'emporte.


Et puis il y avait le roman de Nicole Krauss, Forêt obscure, lu en avril 2019. Je l'avais emprunté à la médiathèque, et il avait suscité pas mal de notes et de collisions symboliques, mais une fois encore je n'avais pas pris le temps de les développer. Il se trouve qu'en retournant pour la première fois à Noz après le confinement, j'y ai retrouvé le livre, en solde bien entendu. Et le 3 juillet, j'ai entamé une seconde lecture.
Le lendemain, j'enregistrai donc la coïncidence suivante.
Le premier texte, qui est de Dominique Fourcade, est daté d'août 2011, et il est titré "ça c'est" (pas de majuscules chez Fourcade à part pour les noms propres), et en voici le premier paragraphe :
"c'est arrivé dès mon enfance, et s'est répété maintes fois depuis avec le même sentiment de terreur : ça, c'est l'énormité du battement d'ailes de toutes les forces d'un pigeon qui se jette dans l'air nu, risque inutile et si beau, n'y tenant plus d'une intrusion dont, ayant moi-même, à ce moment de quiétude accomplie, perdu tout sentiment de ma présence, jamais je n'aurais pu penser que je la commettais dans l'été, rappel que le son juste est toujours une surprise totale, et comme une menace perpétuelle de foudre dans la partition dormante, ce dont je ne devrais jamais cesser d'avoir conscience, ou dois-je cesser d'avoir cette conscience, dans les deux cas, c'est mon travail, mon péril dans la zone" (p. 7, c'est moi qui souligne).
Le même jour donc, relisant Nicole Kraus, je parviens à la page 45 alors que le personnage principal, Jules Epstein, vient de s'écrouler sur le lit de son appartement new-yorkais, à côté d'une petite Annonciation florentine, seul tableau dont il ne s'est pas encore dépouillé. Il reçoit un coup de téléphone de sa secrétaire, à la recherche du pardessus qu'un Palestinien a emporté par mégarde à l'issue d'une conférence :
"- Allez-y, soupira Epstein. Ça n'a pas d'importance. Je peux attendre.
- Vous êtes sûr ? Je vais encore essayer de téléphoner."
En fait, Epstein n'était pas sûr ; de même que ne l'était pas le lent développement  de sa connaissance de soi, durant ces derniers mois, mais ce n'est qu'à l'instant où son assistante posa la question qu'il sentit vraiment le battement d'ailes de la lucidité au-dessus de sa tête. Il n'avait pas envie d'être sûr. Il n'y croyait plus." [C'est moi qui souligne]
Et, devant cette rencontre, ce double battement d'ailes, je pourrais écrire ce qu'écrivit Bernard Chambaz au tout début de son livre sur Jack London, Un autre Eden, une phrase que j'ai déjà retranscrite dans l'article Le retour des méduses :
"Et personne n'y peut rien si j'entends l'écho d'une autre phrase qui me talonne depuis une éternité. "BIENHEUREUX CEUX QUI MARCHENT DANS LE FOUETTEMENT FURIEUX DES AILES DE L'ANGE." Celui qui a réussi à ramasser en si peu de mots la quintessence de nos vies, celui-là peut vivre en paix." (p. 15)
Celui-ci, notai-je ensuite, s'appelle Jean Giono, dont la phrase est tirée de Pour saluer Melville, "qui aura été, précise Chambaz dans son après-propos, s'il faut citer ses sources, mon motif et la puissance tutélaire sous laquelle j'aimerais me placer."

Je n'irai pas plus loin, en ce 800ème article publié sur Alluvions.

jeudi 9 juillet 2026

Univers Bloch

A Rémi Schulz, in memoriam,

Le second article issu de la recherche "univers-bloc" sur le site est daté du 4 juin 2019. Il porte le titre du roman qui en constitue son sujet principal, Les Furtifs, d'Alain Damasio. Et s'ouvre sur cette citation :

"- Feu ! Ma maman file comme un fif... elle fait la fée... parfois... et fout la farce aux... fous qui font la foire... facile... fouff... La touffe fougère...flamme... Arrff ! Plouf... Raffut... Ouf... je cafouille et je fuis... je fruis, je flousse...
- Super ma Tishka ! C'est si beau les mots que tu inventes..." (p. 466)

Je précise un peu plus loin que je venais d'écrire la veille le précédent article qui tournait autour du conte de la Belle au bois dormant, avec cette belle citation rimbaldienne reprise par Gérard Macé au début de son recueil de poésie Bois dormant - "Château de fougères et sommeil dans un nid de flammes"-, lorsque je découvris le passage cité en exergue avec ces mots "...La touffe fougère...flamme...".  

J'écrivais encore :

Fougère... flamme... le jeu des f qui se faufile encore dans le titre même du livre, Les Furtifs. En 2009, Damasio écrivait déjà dans son essai La rage et le sage : « Furtif : ce sont les six lettres qui épèlent la nouvelle résistance. Fuir Un Réseau Trop Intrusif, Fuir. Glissez mortels, n’appuyez pas. Passer outre, se décaler des axes, vivre hors champ. Chercher la visibilité moindre à la lisière du pinceau des phares. Clandestino ? Si, Hombre." 

Ceci étant dit, quel rapport entre ces Furtifs et notre univers-bloc ? 

 

Il faut revenir à l'article Riz amer et longue vie. Où, immédiatement après avoir traité du roman de Valentin Retz, je signale ceci :

L’attracteur étrange est toujours actif : ce soir, je suis tombé sur cette publication de la revue Le Grand Continent : Un lapsus de Marc Bloch, datée elle aussi du 17 juin, et qui redonne le texte de Carlo Ginzburg confié à la revue pour un hommage à Marc Bloch, et prononcée en l'absence du l'historien par son traducteur Martin Rueff au Panthéon le 1er avril 2026. 

Le texte est précédé des ligne suivantes : "Par une coïncidence vertigineuse, le plus grand historien de sa génération est mort le même jour que l'auteur des Rois thaumaturges. Il nous avait confié son dernier texte à quelques jours de la panthéonisation."

En fait Marc Bloch est mort le 16 juin 1944, exécuté par la Gestapo. Et Carlo Ginzburg dans la nuit du 16 au 17 juin. Hervé Mazurel écrit de son côté  : "Difficile de ne voir aucun signe dans la date à laquelle Carlo Ginzburg s’en est allé, à l’âge de 87 ans. Un 16 juin. Tout comme Marc Bloch, son modèle. Comme on sait, l’historien-résistant, co-fondateur des Annales, fusillé par les nazis en 1944, s’apprête à faire son entrée, dans une poignée de jours seulement, au Panthéon. Nul doute que l’absence à la cérémonie du très grand historien italien s’en fera d’autant plus durement ressentir."

Le nom qui fait le pont entre tout cela n'est autre que celui de fougère, car c'est au hameau de Fougères, sur la commune du Bourg d'Hem, dans la Creuse, que Marc Bloch avait une maison de campagne. C'est là qu'il se retire avec l'armistice pour écrire L'étrange défaite. Et quand il doit retirer son nom de la revue des Annales, qu'il a co-fondé avec Lucien Febvre, c'est sous le pseudonyme de Marc Fougères qu'il continue d'y publier. En somme, il vivait là hors-champ comme un des Furtifs de Damasio.

Et puisqu'il est question de lapsus dans l'article (Carlo Ginzburg : "Nous serions alors face à un lapsus, échappé à Bloch et (si je ne me trompe pas) à ses lecteurs, qui nous permettrait d’entrer soudainement dans l’atelier des Rois thaumaturges. "), je suis saisi par cet écho : ce matin (j'écris le 8 juillet, ma mère a 87 ans aujourd'hui, l'âge même de Ginzburg), je découvris que l'article le plus consulté (avec 111 visites) était Les lapsus du temps, du 22 octobre 2020.


 L'expression provenait d'un extrait d'un récit de Camille de Toledo :

Or, avant de me mettre à la table pour écrire cet article, j'ai commencé précisément cet après-midi Thésée, sa vie nouvelle, le dernier livre de Camille de Toledo, acheté hier à Arcanes, et par ailleurs premier livre que je lis de cet auteur, qui s'ouvre sur le suicide du frère aîné, et où je découvre ces lignes :

"(...) on mange place de la Bourse, à Paris, un jour gris ordinaire ; et c'est le vingt-six janvier, jour de naissance du fils mort ; mais le rituel de l'anniversaire a perdu son sens ; on fait semblant de parler, on se quitte sur le trottoir ; puis en fin d'après-midi, juste quelques heures plus tard, la mère est retrouvée  dans un bus, au terminus, endormie pour l'éternité ; jour de naissance du fils, jour de mort de sa mère trente-trois ans plus tard ; un vingt-six janvier ; et il y en aura d'autres, de ces dates qui se recoupent, de ces "synchronies", puisque c'est ainsi qu'on les nomme ; des coïncidences, diront celles et ceux qui ne veulent pas comprendre ; mais moi je dis : "les lapsus du temps", là où le passé se mêle à l'avenir, où le contour assuré des corps se trouble devant tout ce qui relie les noms entre les âges (...)" (p. 19-20, c'est moi qui souligne)

Remontant quelques articles en arrière, cette année-là, je tombe sur Tempestaire 111, daté du 25 septembre 2020, qui tourne autour du dernier film de Jean Epstein.

Blogruz alias Rémi Schulz m'avait laissé un commentaire le 29 septembre :

Je découvre cet article aujourd'hui, or avant-hier j'ai appris que Bernard Werber avait imaginé les 111 vies antérieures du héros de La boîte de Pandore à partir d'un fait "réel": une voyante consultée à contrecœur en 1997 lui avait vu 111 vies antérieures.
Ceci m'a fait modifier l'article que j'y avais consacré.
Par ailleurs le titre m'est particulièrement évocateur, en rapport indirect avec Werber, lequel songeait à abandonner l'écriture en 1997 après l'échec de son roman Les thanatonautes. Il y apparaissait des noms d'anges issus d'une série de 72 dont la section 216 du roman donnait l'origine. Werber m'a assuré ignorer que les noms de ces 72 anges étaient formés à partir de 3 versets consécutifs de l'Exode formés chacun de 72 lettres (216 en tout). Ce n'est qu'un aspect d'une constellation dont je donne quelques éléments ici.
Le lien avec le "tempestaire", c'est que Sinoué a aussi utilisé ces anges dans Les silences de Dieu, où leurs messages sont introduits par la formule "Tempesta unus" (j'ignore pourquoi).  

Hier, il se trouve que m'inquiétant de ne pas avoir vu de nouveau billet sur son dernier blog, Vivre, j'ai fait une rapide recherche et découvert, hélas, que Rémi était mort le 3 mai, d'une crise cardiaque, semble-t-il. 

Je veux dire ici toute mon émotion. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, Rémi et moi, mais l'attention qu'il a porté à mes petites investigations, les nombreux commentaires dont il m'a gratifié m'ont beaucoup touché. Son inlassable recherche personnelle, sa traque des coïncidences où je me reconnaissais pleinement, sans jamais être parasité par une spiritualité frelatée ou un esprit de système prétendant tout comprendre, son honnêteté et son humour lui donneront toujours une place éminente dans ma mémoire et, j'espère, celle de nombreux autres chercheurs de vérité.

 

 

 

vendredi 28 juin 2019

Adar et hasard

Je ne veux pas en faire une coutume, mais une fois encore j'ouvre sur un commentaire - qui me semble capital - de Rémi Schulz, relatif à l'article précédent sur le Livre d'Esther.
"Voir les dépôts alluvionnaires relatifs à Esther croiser tous avec Perec me rappelle qu'il est né le soir du 7 mars 1936, qui était aussi le 14 adar 5696, le premier jour de Pourim, fête instaurée par le livre d'Esther.
Je remarque aussi le lien établi entre 1789, qui a mené le personnage le plus puissant du royaume, le Capet dei capi, à être décapité, et le livre d'Esther, où le vizir Aman ayant prévu de tuer Mardochée et les autres Juifs se retrouve du jour au lendemain pendu sur le gibet préparé pour Mardochée. Ceci me rappelle que ce lien a aussi été fait par Cyril Epstein, en rapport avec la Shoah, dans un carré textuel qui fait partie de la galaxie de coïncidences révélée par les grilles de lettres."
Ceci confirme le caractère singulier voire extraordinaire de la triple coïncidence Esther-Perec-Shoah (pour approfondir le sujet, on lira avec profit les articles de Rémi mis en lien). Je voudrais quant à moi revenir sur la décapitation du Capet dei capi, Louis XVI bien sûr, car le livre de Haenel-Meyronnis-Retz (j'écrirai plus rapidement HMR à partir de maintenant) développe particulièrement cet évènement (elle n'est jamais citée mais on voit bien qu'il s'inspire de l'étude désormais classique d'Ernst Kantorowicz sur les Deux Corps du Roi).

La décapitation de Louis XVI, gravure anonyme, Musée Carnavalet.
"En coupant la tête du roi, le 21 janvier 1793, la République ne s'en prend pas seulement à la monarchie française. La mise à mort de celui que l'on appelait le Roi Très Chrétien, et qui avait reçu les onctions du sacre à la cathédrale de Reims, est en réalité une mise à mort de Dieu. En effet, le roi de France étant configuré au Messie d'Israël, sa personne avait une dimension sacrée. (...)
Selon l'ancienne conception, il n'y avait qu'un seul Roi - le Christ. Et si un roi de France a porté cela jusqu'au bout, ce fut Louis XVI, en acceptant de mourir en victime émissaire Comme l'anthropologie nous l'enseigne, tous les trônes sont fondés sur la pierre sacrificielle, et la grandeur du dernier roi fut d'imiter en conscience celui qui a porté la couronne d'épines.
A bien y réfléchir, la République commence avec la décapitation du roi, qui est aussi une décapitation de Dieu. Quand Freud, un siècle plus tard, écrit dans Totem et Tabou que "toute société est fondée sur un meurtre commis en commun", il ne fait au fond que décrire ce qui s'est passé à Paris : le meurtre du Père par les Fils. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la place de la Révolution, où le roi fut guillotiné, a été rebaptisé au XIXe siècle place de la Concorde.
Dans un discours prononcé à la Convention le 13 novembre 1792, Saint-Just admet à sa manière que la République ne peut vivre que de la mort du Roi. "Pour moi -dit-il -, je ne vois pas de milieu : cet homme doit régner ou mourir." A ses yeux, on ne peut juger Louis, puisque ce serait appliquer la loi, donc un rapport de justice, et qu'il n'y en a aucun  entre l'humanité et les rois. Ainsi Louis est-il un "étranger parmi nous" - un "barbare" qu'il ne faut pas juger comme "citoyen", mais comme "rebelle" ; car il n'est "plus rien dans le contrat qui unit les Français" - sinon un "coupable de la dernière classe de l'humanité." (pp. 144-146)
Je cite longuement mais n'approuve pas forcément : la vision de la Révolution développée par HMR semble entièrement négative, de même que leur conception des Lumières, dont la Révolution apparaît comme le couronnement, et dont ils prêtent à Sade l'opération subversive de "dévoiler le revers d'ombre", "la part démoniaque". Je ne partage guère cette optique univoque et sans nuance, et continue de penser que le meurtre n'était pas au fondement obligé de la République. C'est oublier un peu vite, par exemple, l'alternative girondine, celle qu'on a noyée dans le sang en octobre de cette même année 1793. En mourant, le député bordelais Vergniaud "laisse, gravée dans la muraille de son cachot, cette devise empruntée à la duchesse Anne de Bretagne, qui résume toute la Gironde : "Potius mori quam foedari." La mort, plutôt que le crime." (Anne de Manthan, Girondins jusqu'au tombeau, Éditions Sud-Ouest, 2004, p. 289)

Je poursuivrai de façon plus légère en relatant deux coïncidences observées pendant la journée d'hier avec les thèmes évoqués ici.

Bravant la canicule, j'ai retrouvé dans la fraîcheur de la médiathèque Equinoxe le camarade Christian qui voulait me présenter ses projets littéraires en cours, ébauche de scénario, roman, or celui-ci, sur lequel il travaille déjà depuis plus d'une année, relate une histoire d'amour entre une libraire, Louise, et un pilote d'avion américain, Louis. Louis et Louise. J'avoue ne pas avoir fait la relation sur le moment avec mon malheureux Capet (dans le roman, Louis disparaît corps et bien après une rencontre intense et éphémère, et il restera à Louise la blessure d'une enquête impossible).

Plus tard, je retrouve mon autre camarade Jean-Claude Moreau, alias le Doc des expéditions Baxter, et auteur ici même de quelques articles. Dans une brasserie de la place Monestier, la conversation roule un moment sur l'association qu'il a dirigée pendant trente ans avant de passer récemment la main : l'Association pour le développement agricole et rural, en un mot l'ADAR. Aucun lien explicite bien sûr avec l'adar hébraïque, je fais la connexion en moi-même en me gardant bien de lui en faire état, à peu près assuré qu'il n'y verrait pas autre chose qu'une énième élucubration sympathique de ma part...

Pour lui le hasard reste sans doute le hasard, une tautologie qu'il est vain d'interroger, un aléa constitutif de notre être-au-monde. Alors que je tends à rejoindre la conception de Josy Eisenberg : le hasard est un travestissement de la Présence. Pourim tient son nom du persan pour, qui désigne le tirage au sort par le cruel Haman du jour favorable à l'extermination des Juifs. "De même, dit Eisenberg, au Temple de Jérusalem, on tire au sort pour savoir quel bouc deviendra le bouc émissaire, chargé de faire disparaître les péchés d'Israël. Dans les deux cas, le "hasard" conduit à cette transformation du Mal que vous évoquiez." Cet autre tirage au sort a lieu lors de Yom Kippour, le jour le plus solennel de l'année. Rien de plus antithétique au départ que ces deux fêtes de Pourim et de Yom Kippour. Alors que Pourim est une fête carnavalesque, où il est de tradition de se déguiser, de jouer, de boire, même avec excès (le Talmud allant jusqu’à déclarer que « l’on est obligé de boire à Pourim jusqu’à ne plus connaître la différence entre “maudit soit Haman” et “béni soit Mordekhaï” »), Kippour est un jour austère où la Torah prescrit de "s'affliger", de se priver de boire et de manger.

En réalité, les deux fêtes se complètent. "Il y a le temps de Dieu, précise Adin Steinsaltz : au Sinaï, les choses se font de Haut en Bas, partent de Dieu et vont vers l'homme. A Pourim, dans l'exil, les choses s'inversent : elles partent de la libre détermination des hommes et s'élèvent vers Dieu. En instituant Pourim, les Juifs de Perse ont renforcé l'acceptation de la Loi."

Allez, une dernière coïncidence que je viens de relever à l'instant en cherchant de la documentation sur l'Adar de mon ami Doc Moreau. Celui-ci est l'un des trois auteurs de l'article "L'Adar et le développement de la filière bois-énergie dans le pays de La Châtre en Berry" publié en 2013 dans le numéro 218 de la revue Pour.