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mardi 3 avril 2018

L'embouchure du temps

"Ma bonne vieille folie des noms me joue souvent des tours ; parfois elle me fait déraper (...); mais parfois aussi cette folie est propice et les noms agissent comme des clefs : alors les murs tombent, le labyrinthe devient une contrée qui éclaire, et je vois derrière les visages, derrière chaque parole, le filigrane d'une vérité qui passe.
A force d'y exercer mon esprit, ce filigrane, j'en discerne de mieux en mieux les contours : il ondule comme la ligne de crête d'une montagne, et forme un paysage de triangles qui, en s'ajoutant les uns aux autres, vous délivrent un message.
Ça m'était arrivé une nuit aux Petits Oignons, et depuis ça grandissait. En parlant à Pointel, je voyais apparaître distinctement un nouveau triangle :

ANGE DE REIMS                                                                                ELLIS ISLAND
                                                           CIMINO

Puis un deuxième, où venait s'accrocher une lumière mystique :

MELVILLE                                                                                           REZNIKOFF
                                                           CHEKHINA

A travers l'ajustement de ces deux triangles dans ma tête, s'écrivait une histoire qui coulait de source - et même, qui me lançait vers la source. Est-ce que je délirais ? Mon esprit tournait sur lui-même à l'intérieur des noms. C'est là que je suis heureux. C'est là qu'ont lieu ces expériences qui vous inondent l'esprit ; on dirait alors qu'on se baigne dans un lac : il n'y a pas d'univers plus étendu."

Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, pp. 168-169

Longue citation haenelienne, pardon, mais indispensable pour éclairer ce qui se joue ici aussi, dans cette géométrie mentale qui ordonne et relie les motifs. Ainsi mon propre paysage de triangles, tel qu'il apparaît dans les deux derniers articles pourrait ressembler, pour le thème du cobra, à ceci :

HAENEL                                                                                                 LOST
                                                  LYNCH

Tandis que le thème du suicide  se traduit par le triangle suivant :

LOST                                                                                                       HAENEL
                                                  DE JONGH    

Je m'aperçois en les écrivant que ces deux triangles possèdent en fait une base commune, qui est la ligne LOST-HAENEL (ou HAENEL-LOST, Haenelost). Un losange pourrait alors être dessiné en joignant les quatre sommets.

Avant de rendre le roman à la médiathèque, je voudrais tracer un dernier triangle, qui m'est apparu le 31 mars. Le premier sommet se situe dans L'embouchure du temps, le dernier ouvrage autobiographique de Cécile Reims, paru en septembre 2017 au Temps qu'il fait. Elle y évoque avec force et lucidité les dernières années au côté de Fred Deux, son compagnon (c'est ainsi qu'elle ne cesse de le désigner dans l'ouvrage) de plus de six décennies, et le temps d'après sa disparition. Le passage que je vais citer vient immédiatement après le rappel du feu créateur qui animait l'artiste Fred Deux, ce "religieux sans religion", qui dessinait, écrivait-il, "pour faire reculer la mort", qui devait "aller plus loin, toujours plus loin, ne pas laisser la main devenir servante de l'habitude". Mais ce jour-là, il n'a plus envie et Cécile lui propose d'écouter de la musique :
"Je me suis assise à ses côtés et, ensemble, nous avons écouté le violoncelle dispenser les notes que mon compagnon, dans un autrefois bien antérieur au naguère, faisait naître en pinçant les cordes de sa guitare.
Comment en était-il arrivé à désirer posséder cet instrument et à y parvenir, je ne me souviens pas, mais je garde le souvenir de nos sorties au parc Montsouris tout proche, où sortant de sana, je venais "prendre l'air". Là, avec un bâton, j'avais tracé dans le sable, une portée, avec une clef et des notes. Je n'en savais pas plus." (p. 54)


Peu de temps après, dans le chapitre 31 du roman de Haenel, le narrateur embarque Arwa et David, deux migrants, dans sa voiture. Il propose même de les héberger dans son petit appartement (qu'il doit rendre dans trois jours) :
" - Vous êtes expulsé, vous aussi ?
Elle a ajouté qu'ils ne voulaient pas nous causer de problèmes : de toute façon, on leur avait donné une adresse pour les cas de force majeure, quelqu'un de confiance, un ami de la famille qui s'occuperait d'eux ; ils voulaient bien qu'on les amène là-bas, elle m'a passé un bout de papier avec écrit dessus : 21, rue du Père-Corentin.
Je voyais très bien : c'était dans le 14ème arrondissement, à côté du parc Montsouris, tout en bas, vers la porte d'Orléans ; on y serait dans une vingtaine de minutes." (p. 291)
Tiens, me dis-je alors, encore le parc Montsouris (la mention du parc par Cécile Reims m'était resté, je ne sais  pourquoi, dans mon souvenir, peut-être parce que c'est un des rares lieux parisiens cités dans le livre). D'autre part, je ne pouvais avoir oublié que c'est dans le 14ème que nous avions passé quelques jours début mars, dans un appartement Airbnb de la rue Raymond Losserand, et plusieurs fois j'avais franchi la porte d'Orléans pour aller à la rencontre de Gabriel en stage à Montrouge. En revanche, malgré sa proximité, je n'avais pas eu la curiosité d'aller me promener au parc Montsouris, il est vrai qu'aucun livre encore ne me l'avait désigné.
Dans ces cas-là on enregistre et on passe son chemin. Mais voilà que le 31 mars, une intuition me fait ouvrir le très beau livre de Guitemie Maldonado sur Nicolas de Staël. Plusieurs mois qu'il attend dans son coffret rouge le moment propice. Je décidai soudain ce samedi de Pâques que le temps était venu.
De magnifiques photos noir et blanc montrent le peintre dans son vaste atelier de la rue Gauguet.

Nicolas de Staël (Denise Colomb, 1954)
Or il est précisé rue Gauguet, près du parc Montsouris.
Le triangle était dès lors constitué (d'autant plus que le titre de la photo, Vertige, n'est pas anodin, mais j'y reviendrai ultérieurement).


Bien sûr, je consulte aussi la notice Wikipedia consacrée au parc, et j'y découvre avec plaisir que parmi les huit films cités comme ayant tourné des scènes à l'intérieur du parc il y a Dernier domicile connu de José Giovanni. J'aimerai bien revisionner la ou les scènes en question mais je ne dispose pas du film, peut-être est-ce celle qui correspond à cette photo :


Du trois au quatre. Le 1er avril, je commence Homère est morte, le livre où Hélène Cixous relate les dernières années de sa mère, Eve, décédée en 2014 à cent-trois ans.
Or, page 23, je lis :
"L'Algérie, j'ai jamais regretté. C'était un beau pays. Ce n'était pas notre place là-bas. C'était une époque. Fallait partir à temps. Maintenant c'est l'époque Montsouris. Partir à temps, comment savoir ?"[C'est moi qui souligne] 
Voulant en savoir plus, je googlise "Montsouris + Cixous"et je tombe sur le site de la Maison Heinrich Heine, située dans le 14ème Boulevard Jourdan, où l'on peut parvenir par le bus 88 Montsouris-Tombe Issoire. Information y est faite d'un séminaire tenu par Hélène Cixous en février-mars 2017, dont le titre est Les irréparables (III). Du nom poison. La note d'intention se trouve être en parfaite résonance avec la vieille folie des noms décrite par Yannick Haenel :
"Qu'est-ce qu'il y a dans un nom ? Du poison ? Un secret ? Un avertissement ?
Tristan aurait-il jamais épousé Iseut, si elle ne s'était pas appelée Iseut, s'il ne s'était pas appelé Tristan ?
Comment répondre, ne pas répondre à l'appel de son nom ? À qui le nom est-il propre ? Répond-il ?
Comment s'appelait Achille parmi les femmes ? Comment s'appelait William Wilson ? Si l'épouvante et la douleur n'avaient pas été le nom d'Ajax, se serait-il tué à tuer ?
Chaque fois que la littérature recommence, la voilà qui se pose cette question. Sophocle, Poe, Shakespeare ou Joyce, qu'en dites-vous ? What's in a name ?
Et Genet ? S'il ne s'était pas appelé Balai ?"

lundi 4 juin 2018

Sine macula macla

Le 3 avril, dans l'article L'embouchure du temps, je citais un passage du roman de Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, pour faire émerger mon propre "paysage de triangles"autour des deux thèmes du cobra :

HAENEL                                                                                                 LOST
                                                  LYNCH
et du suicide :
LOST                                                                                                       HAENEL
                                                  DE JONGH    
"Je m'aperçois en les écrivant, notais-je alors, que ces deux triangles possèdent en fait une base commune, qui est la ligne LOST-HAENEL (ou HAENEL-LOST, Haenelost). Un losange pourrait alors être dessiné en joignant les quatre sommets." Je n'avais pas reproduit cette fois-là la figure tracée sur le cahier bleu. La voici donc :


Je n'avais pas non plus soufflé mot de la référence qui apparaît ici : la macle de Philippe Audoin.

Ce petit rappel me semblait nécessaire avant de faire la lumière sur le second losange qui s'est formé ces jours derniers autour des deux thèmes du feu et des livres. Cahier bleu encore une fois :


On voit que la série Lost occupe une nouvelle fois l'axe médian. Mais il faut que je m'explique avant toute chose sur ce terme de macle, que je rattache donc à Philippe Audoin, qui n'est pas un inconnu pour nous puisque nous l'avons vu apparaître le 27 octobre dernier à l'occasion de l'enquête autour du roman de Fred Vargas, Quand sort la recluse. L'article s'intitulait De Bourges à Saint-Porchaire, et se terminait par ces lignes :
"Encore une fois, pourquoi Bourges ? Pourquoi précisément Bourges ? Il ne me semble pas superflu de savoir que le propre père de Fred Vargas (de son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau), l'écrivain Philippe Audoin, membre du groupe surréaliste, a consacré une étude à la ville : Bourges cité première, essai d'iconologie mytho-hermétique, publiée chez Julliard, en 1972, dans la collection "Les Lieux et les Dieux" dirigée par Gérard de Sède."
C'est dans cet ouvrage que Philippe Audoin, examinant les armes de la ville de Bourges, en vient à évoquer la Croix de Toulouse dite "maclée", composée de quatre losanges réguliers, qu'il identifie à un meuble héraldique bien connu : la macle, que l'on retrouve souvent dans les armes de la noblesses bretonne, ainsi les Rohan, "qui se flattent, dit-il, de descendre des premiers souverains de Bretagne portent : de gueules à neuf macles d'or, posées 3, 3 et 3."


"Le terme, poursuit Audoin,  est un équivalent de maille, et l'on présume que la figure héraldique rappelle la cotte de mailles des chevaliers, interprétation d'autant plus séduisante que la macle figure rarement seule en armoiries, mais au contraire groupée en fasce (horizontalement) ou en pal (verticalement) comme pour suggérer l'entrecroisement des mailles du haubert (fig. 5)."

Par ailleurs les macles désignent aussi des cristaux crucifères, la Staurolite ou Staurotide (du grec stauros, croix), silicates d'alumine en forme de croix grecque ou de Saint-André, auxquels on prête encore aujourd'hui des propriétés merveilleuses. Ces Pierres de croix (lapides cruciferi), qu'on nommait aussi Pierres de Compostelle, abondantes en Galice (comme dans le Finistère breton), étaient rapportées par les pèlerins de Saint-Jacques, à l'instar des célèbres coquilles.
Exemples de macles de Staurolite (image Wikipedia)
Cette macle n'est assurément pas un détail anodin puisqu'elle fait l'objet d'une des trois annexes du livre. C'est même sur cette macle que l'étude s'achève, avec ce texte titré Sine macula macla, Macle sans tache, qui était la devise des Rohan, qu'Audoin rapproche de la devise de l'ordre breton de l'hermine : Potius mori quam foedari (Plutôt mourir qu'être souillé).
Outre le cristal, il évoque aussi la macle d'un autre minéral, la cérusite, qui n'est pas sans ressemblance avec des cristaux à trois pointes qu'on retrouve toujours à Bourges, au plafond du cabinet de l'Hôtel Lallemand. Ainsi que la macle ou macre, plante aquatique nommée aussi Châtaigne d'eau, cornuelle, corniote, écharbot ou truffe d'eau : dont les feuilles sont en forme de losange.


Résumons : les thèmes exhumés ce 16 avril, après ceux du 3 avril, peuvent donc être agencés sous la forme d'une macle. La récente excursion à Bourges, à l'instigation de l'ami Bartt, et d'où j'ai rapporté le livre d'Anna Tsing (qui, du coup, a fait surgir comme par enchantement le thème du champignon*), n'en semble que plus cohérente. A cela je voudrais aussi ajouter une autre coïncidence qui ne m'est apparue que très progressivement, comme un paysage à la dissipation des brumes.

J'ai oublié en effet un détail hier dans ma chronique de la brocante des Marins : j'ai failli en effet acheter un autre livre, un Précis de prestidigitation par un certain Bruce Elliott. Je ne m'intéresse pas plus que ça à l'illusionnisme mais il se trouvait que le livre était préfacé par Orson Welles. Pourquoi Orson Welles préfaçait-il en 1952 un livre de magie ? Bon, je n'aurai pas la réponse à ma question car le brocanteur en demandait trente-cinq euros, et j'ai trouvé ça un peu chérot. Le dit brocanteur était en tout cas bien au courant des cotes car j'ai retrouvé le bouquin sur le net à ce prix-là exactement.


Sur ces entrefaites, je m'avise que je n'ai plus que ce jour pour visionner sur Mubi La Soif du Mal (en anglais Touch of Evil) du même Orson Welles. Qui joue dans son propre film le rôle de Hank Quinlan, un policier américain alcoolique et brutal, opposé à Miguel Vargas (Charlton Heston), policier mexicain qui vient de coffrer un chef de gang, en voyage de noces avec l'américaine Suzy (Janet Leigh). Vargas... Ce nom évidemment résonne...
J'ai écrit hier que j'avais rapporté 22 livres issus des trois cartons abandonnés au bon vouloir sur le trottoir de l'avenue. Autant que de lames majeures du Tarot (ce n'était pas une volonté consciente : je ne les ai comptés qu'au retour). Or, des tarots, il en est question vers la fin du film : Quinlan revient voir son ancienne amie Tanya (magnétique Marlene Dietrich) et lui demande de lui tirer les cartes.


Mais Tanya refuse :


Quinlan est un homme fini, et il le sait. 


Mais il y a plus fort et plus profond encore : sur le net, je débusque une analyse de Daniel Becquemont, de la revue hypermedia Criminocorpus, Crime et caméra : Touch of Evil (La Soif du Mal, O. Welles, 1957), où l'interrogation sur le titre du film vient en somme directement percuter la devise des Rohan, Sine macula macla, Macle sans tache, rapprochée, je le rappelle, de la devise de l'hermine : "Plutôt mourir qu'être souillé" :
"Le titre français du film, ‘La Soif du Mal’, des plus malencontreux, peut prêter à contresens. Aucun personnage n’est assoiffé de mal, ni l’assassin ni Grandi ou ses séides, ni Quinlan. ‘A Touch of Evil’, c’est, littéralement, une touche de mal, ou peut-être simplement une tache, qui s’élargit avec le déroulement du film, tache qui atteindra et contaminera chacun des personnages. Le crime initial déclenche l’action ; il n’est pas la source du mal, mais son révélateur. La tache de mal moral, évidente chez l’assassin quasi invisible et chez Grandi, se verra étendue rapidement à Quinlan, puis plus discrètement et chargée d’ambiguïté, à Vargas lui-même. Quant à Suzy, c’est sur son corps même que l’image nous la montrera, à plusieurs reprises, victime privilégiée, sans défense, souillée par cette ‘touche’, créature féminine élue par le mal, sur laquelle il s’inscrit, visuellement, dès que Vargas croit l’avoir mise à l’abri. Les taches de mal du film sont montrées sans ambiguïtés par la caméra, redoublant visuellement le mal moral qui envahit la ville." [C'est moi qui souligne]
L'analyse suit le film plan à plan, et montre bien comment la tache du mal envahit tout, n'épargnant pas non plus le personnage au départ profondément intègre (Vargas) :
"Menzies et Vargas tentent de piéger Quinlan avec un microphone porté par Menzies et prêt à enregistrer une confession de Quinlan, réfugié chez Tana comme en sa tanière. Quelle que soit la grande beauté plastique et la virtuosité technique de la dernière partie du film, elle vise plus à apporter la dernière touche (de mal ?) au portrait de Quinlan qu’à rétablir un ordre initial perturbé par le premier crime. La vengeance destructrice de Quinlan, son mépris de l’ordre social et de la justice, son souci exclusif de détruire les criminels par n’importe quel moyen fût-il illégal, sont certes condamnés, mais Welles prend soin de nous montrer que cet esprit de vengeance peut surgir en chacun de nous, comme chez Vargas prêt à tuer, dans des circonstances analogues à celles qu’autrefois a vécues Quinlan, et que la tache de mal a pour destination privilégiées, du pur fait de sa condition féminine, son épouse Suzy, souillée par l’ombre, la lumière, les (fausses) drogues et même les cadavres."
Enfin, j'ai trouvé la réponse à ma question au sujet de la préface de Welles sur le manuel de magie. Grâce à un article du Blog de cinéma.
"On dit souvent que les magiciens s’entourent de jolies assistantes pour distraire les spectateurs… Pour leur donner quelque chose à regarder pendant qu’eux réalisent leurs tours de passe passe. Orson Welles est un magicien. Au sens propre et figuré. Passionné par l’illusionnisme et la magie, il est initié à l’art de la prestidigitation par Harry Houdini à Paris alors qu’il n’est qu’un adolescent. Avec LA SOIF DU MAL, le magicien prend le pas sur le réalisateur en accomplissant un de ses plus beaux tours."
Cette idée de Welles magicien, je la retrouve au terme d'un bel article d'un certain Thaddeus, sur le forum de Dvdclassik :
"Ce que dit Welles à travers ce film monumental, où la société et l’homme ne coïncident pas nécessairement, où personne ne peut se réfugier derrière une idée, fût-elle juste, où le bon Samaritain doit, pour confondre son ennemi, employer des méthodes contestables qui le perdront, et où même une canaille peut atteindre au sublime, c’est que chacun doit prouver sa force en marchant. Voici peut-être son grand plus tour de prestidigitation, lui qui n’est pas du genre à se contenter de faire sortir des lapins de son chapeau : s’emparer d’une banale intrigue policière, la tailler à sa démesure personnelle et l’ériger en parabole convulsive de l’ambiguïté humaine."[C'est moi qui souligne]
___________________
* Le livre s'ouvre par ailleurs sur ce titre ACTIVER LES ENCHEVÊTREMENTS. On ne saurait mieux dire.

mardi 29 janvier 2013

Le cavalier polonais


Il est né lui aussi, comme Daniel Libeskind, à Lodz, en Pologne. Comme Libeskind, il est devenu citoyen américain. Les points communs, du moins factuels, s'arrêtent là. Lui, c'est Jan Karski, il n'est pas juif, il n'est pas né après la guerre, mais le 24 avril 1914, et en septembre 1939, il est pris dans la débâcle de l'armée polonaise. Prisonnier des Soviétiques, puis des Allemands, il s'évade et rejoint la Résistance à Varsovie. Il y devient le messager avec le gouvernement polonais en exil à Angers. Au cours d'une seconde mission, il est fait prisonnier en juin 1940 par la Gestapo en Slovaquie, mais il parvient à s'échapper de l'hôpital de Nowy Sącz avec l'aide de la Résistance.
A l'été 1942, on lui confie une nouvelle mission d'émissaire auprès du Gouvernement polonais en exil à Londres, il est porteur de documents micro-filmés, mille pages tenant dans le manche d'un rasoir. Mais avant de partir, il rencontre deux chefs de la résistance juive qui le font pénétrer dans le ghetto de Varsovie. Il sera à jamais marqué par ce qu'il a vu ce jour-là. Il reviendra deux jours plus tard, parcourant trois heures durant les rues de cet enfer, écrit-il, pour le mémoriser.
Jan Karski a également pénétré dans le camp d'extermination de Belzec en se faisant passer pour un policier estonien. Passage discuté car la description de Karski ne correspond pas à ce que l'on sait de Belzec. Il s'agirait en fait du camp d'Izbica Lubelska.
Le 28 novembre 1942, après un voyage périlleux, muni des papiers d'un ouvrier français envoyé par Vichy, via Berlin, Paris, Lyon, Perpignan, Barcelone, Madrid, Algésiras, Gibraltar, il a rejoint enfin le Gouvernement polonais en exil. Commence pour lui une longue période de témoignage, en Grande-Bretagne puis aux États-Unis. Entre autres personnalités, il rencontre Anthony Eden, le ministre britannique des Affaires étrangères,  et, le 28 juillet 1943, le président des États-Unis F.D. Roosevelt.
Si je parle aujourd'hui de Jan Karski, c'est parce que je suis allé voir à Equinoxe, au soir du mardi 8 janvier, le spectacle mis en scène par Arthur Nauzyciel, Jan Karski (mon nom est une fiction), d'après le livre de Yannick Haenel, qui fit tant polémique à sa sortie.



J'y suis allé et j'ai été saisi comme bien d'autres par la force et la justesse de ce qui était donné à voir. Comme l’œuvre d'Haenel, la pièce était composée de trois parties, la troisième, celle qui fait parler Karski, celle qui est revendiquée comme fiction par Haenel (ce que n'accepte pas quelqu'un comme Claude Lanzmann, qui refuse cette idée même de fiction à partir de la réalité de la Shoah), celle qui se présente donc, dans un décor immense, vertigineux, comme un monologue admirablement porté par le comédien Laurent Poitrenaux, tout de présence douloureuse dans un corps tendu à l'extrême, cette troisième partie est traversée de l'inouïe détresse de celui dont le témoignage sur l'extermination des Juifs d'Europe n'a pas été reçu. Car - ce sont les premiers mots de cette troisième partie - "on a laissé faire l'extermination des Juifs. Personne n'a essayé de l'arrêter, personne n'a voulu essayer."

Et dans ce monologue, il y a, entre autres, un passage saisissant : Jan Karski est à New York, lorsqu'il apprend par le journal que la guerre était finie en Europe. Pour lui la guerre n'est pas finie, c'est un mensonge, la guerre ne s'arrête jamais : "Les soldats de l'Armée polonaise étaient entrés dans Berlin aux côtés de l'Armée rouge, et une fois la ville conquise, les Soviétiques s'étaient retournés contre les Polonais, et les avaient emmenés pourrir dans les camps allemands désormais disponibles, et jusqu'en Sibérie. J'étais plein de rage, et cette rage m'empêchait  de prendre part à la fête. Il n'y avait pas de victoire, il n'y avait pas de paix.(...) Je me suis promené toute la journée dans les rues de New York pour essayer de me calmer. C'est ce jour-là que j'ai vu pour la première fois Le Cavalier polonais de Rembrandt."



Dans un article du 6 février 2010 du site Pileface, A. Gauvin s'interroge sur la place de ce tableau dans le livre de Haenel. Il note tout d'abord que même les plus réservés ont salué la beauté des passages consacrés au Cavalier polonais.

"Mais pourquoi, dans Jan Karski, le choix de ce tableau ? Pourquoi cette longue scène où le narrateur finit par habiter le tableau autant qu’il est habité par lui ? Pourquoi y-est-il question de naissance ou plutôt de résurrection, de salut ? Et pourquoi cette autre scène ensuite (car il y a deux scènes) : cette union silencieuse, cette communion, ce mariage entre un catholique polonais et une juive polonaise à qui il semble enfin « loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps », et grâce, précisément, à ce Cavalier polonais dont sont célébrées l’allure et la noblesse intraitables et qui les voit, les garde et les regarde ?
Question métaphysique et expérience personnelle, physique qui font aussi tout l’intérêt du roman de Haenel et qui, s’il le fallait, le sauvent de toutes les lectures médiocres et approximatives. Et si c’était à partir de là qu’il fallait lire Jan Karski — son secret, sa clé — et, aussi, les résistances qu’on lui oppose ?"
On peut lire dans l'article les deux scènes en question, qui sont reproduites intégralement. Je voudrais seulement reprendre la question de Gauvin : pourquoi ce tableau précisément ? Car il ne semble pas que Karski, dans ses propres livres, lui témoigne une attention particulière (mais ceci je le suppose seulement, n'ayant pas les moyens de vérifier). A. Gauvin a soin de noter (nous sommes sur un site consacré à Sollers) que Le Cavalier polonais a fasciné aussi l'écrivain français, dont on sait par ailleurs qu'il est l'éditeur de Haenel, et un de ses fervents admirateurs.
« Promenade ... J’ai envie de revoir la Frick Collection...
Villa bourrée de chefs-d’ œuvre... Le Cavalier polonais, de Rembrandt... Il est là, oblique, farouche, surgi rouge du fond marron jaune du paysage ... Bonnet de fourrure, arc et flèches... Apocalypse en éveil...
« Pourquoi " cavalier polonais " ? dit Cyd.
- C’est un tableau bizarre, plein d’allusions occultes, comme souvent Rembrandt, dis-je. Question métaphysique dessous. Controverse religieuse, je ne me souviens pas exactement... Mais regarde comme il fend la salle. Le temps. Comme il sort de terre. De la terre. Du limon terreux. En regardant quoi ? Ça me rappelle maintenant que l’armée polonaise a aidé à arrêter celle de Soliman devant Vienne... Tu sais que c’est de cette époque que datent les croissants ? Les croissants qu’on mange... Tu sais aussi que Nietzsche aimait à se comparer à un cavalier polonais ?
- Ah bon ? »
Cyd veut bien me croire... Elle supporte gentiment mes petites conférences improvisées... On sort de la Frick, on marche jusqu’au Plaza pour prendre un verre... C’est le New York ensoleillé vibrant des grands jours d’été... Avec l’océan comme debout, quelque part, derrière la lumière... . »
Femmes, Folio, p.491.
Pendant le spectacle, moi-même écoutant citer Le Cavalier polonais, je me demande si j'ai bien perçu ces mots, car sans aucun doute j'ai déjà fréquenté ce nom-là. Je vais acheter en sortant dans le hall du théâtre le Jan Karski en poche, tout d'abord parce que je ne l'ai pas lu lors de sa sortie, et ensuite parce que je veux vérifier, lire avec la plus grande attention ces passages consacrés au tableau. Revenu à la maison, je retrouve facilement le cahier avec les mentions du Cavalier polonais. Le Clairefontaine rose du printemps 1991, vingt-deux ans de cela, où je consignais les premières notes sur ce que je nommais déjà l'Archéo-réseau. Je lisais alors la biographie de Marguerite Yourcenar par Josyane Savigneau, la Yourcenar qui parlait  des "extraordinaires carambolages du hasard", dont on va voir encore un exemple.


Après le décès de son amie Grace Frick, Marguerite Yourcenar va parcourir le monde en compagnie de Jerry Wilson, un jeune photographe venu l'année précédente dans sa résidence de Petite-Plaisance avec une équipe de télévision française. Il sera son secrétaire et son compagnon, avant de mourir du sida en 1987. Dans un des carrés de la page, je note ceci :

8 mai 81, New York, Frick collection, MY montre à Jerry le Cavalier polonais de Rembrandt, l'un des tableaux de sa vie. Une image pour elle étrangement obsédante, comme elle l'est pour le narrateur de roman de P. Sollers, Femmes : "Il est là, oblique, farouche, surgi rouge du fond du fond marron du paysage... Bonnet de fourrure, arc et flèches... Apocalypse en éveil." (p. 421)

8 mai 81... Or, c'est précisément le 8 mai 45 que Haenel place l'anecdote du Cavalier polonais dans le monologue de Karski. Le carré suivant poursuit l'évocation du tableau :

"C'est à propos de Conrad qu'apparaît la figure du Cavalier polonais de Rembrandt, que MY venait de voir pour la première fois à la Frick Collection de NY, et dont l'image l'accompagnera sa vie durant, resurgissant étrangement dans les dernières années, où elle identifiera Jerry Wilson, malade, au personnage de ce tableau, décrit dans Le Coup de Grâce : "(...) il me fit l'effet d'un fantôme portant un numéro d'ordre et figurant au catalogue. Ce jeune homme dressé sur un cheval pâle, ce visage à la fois sensible et farouche, ce paysage de désolation où la bête alertée semble flairer le malheur, et la Mort, et la Folie (..)". Par une singulière "coïncidence", le héros du roman d'André Fraigneau, Les Étonnements de Guillaume Francoeur, mentionne lui aussi ce même tableau(...)" (p. 136)

Il faut savoir qu'André Fraigneau, homosexuel comme Jerry Wilson, fut l'éditeur et le grand amour de jeunesse de MY. Le court roman cité plus haut, Le Coup de Grâce, écrit à Sorrente en Italie et paru en 1939,se fait l'écho de cet amour sans partage : "Pourquoi les femmes s'éprennent-elles justement des hommes qui ne leur sont pas destinés, ne leur laissant ainsi que le choix de se dénaturer ou de les haïr ?"

Il faut savoir aussi qu'en "1941, il fait partie du groupe d'écrivains français qui se rendent à l'invitation de Joseph Goebbels au Congrès de Weimar, aux côtés de Jacques Chardonne, Marcel Jouhandeau, Pierre Drieu La Rochelle, Robert Brasillach, Ramon Fernandez et Abel Bonnard. Cela lui vaut, après 1944, d'être mis à l'index par le Comité national des écrivains." (Wikipédia)

Il a aussi ses admirateurs en la personne des hussards, Déon, Blondin, Nimier, Laurent qui s'employèrent après-guerre à redorer son blason . Ainsi Chardonne qui écrit à Roger Nimier en 1954 : « Fraigneau a la meilleure plume aujourd’hui dans le style sec et brillant, le style qui a de l’esprit et qui fait sourire de bonheur. »

« Qui a la grâce, c’est peut-être celui qui s’est accepté depuis toujours, qui n’a pas une seule fois cherché à sortir de soi, ou s’ajouter quoi que ce soit. Cet absolu de la personne donne un pouvoir irrésistible. » André Fraigneau, Papiers oubliés dans l’habit, carnets 1922-1949, éd. du Rocher, 2001. 

Je notai déjà en 1991 la récurrence chez Yourcenar et Fraigneau du mot grâce. Le premier roman de Fraigneau se nomme ainsi Val de Grâce, et un autre de ses romans, La Grâce humaine, que François Mauriac encense dès sa sortie en 1938. Et je pointai cette remarque de J. Savigneau, qui allait dans le même sens : "Grace [Frick, la compagne de MY] est celle grâce à qui tout a été possible - Marguerite, en français, écrit toujours son prénom ainsi : Grâce." (p. 346)

Enfin, par encore une de ces "singulières coïncidences", c'est la même semaine, le 2 mai 1991, qu'un article de Libération rapporte la mort d'André Fraigneau, mort à Paris à l'âge de 86 ans.

Ainsi, par la grâce d'un tableau du grand maître hollandais déposé à New York, se carambolaient différentes épaisseurs de temps, les tragédies collectives de l'histoire et les destins individuels, les passions contrariées et les amours lumineuses. Au moment où j'expose ici comme jamais auparavant les constellations synchroniques et mouvantes de l'attracteur étrange, je suis déporté à l'origine de leur émergence.

"Et puis, dans la coiffe du Cavalier, sous ce galon de laine noire, nous avons deviné une couronne. Quel est donc ce royaume dont le Cavalier polonais semble porter l’espérance ? Ce n’est pas celui de l’ancienne Pologne, c’est une royauté plus intime, presque imperceptible, une royauté sans terre ni pouvoir, qui fait de vous quelqu’un de libre. C’est en sortant du musée, ce jour-là, tandis que nous nous promenions dans une allée de Central Park, que j’ai demandé Pola en mariage. Nous nous connaissions à peine mais, depuis une heure, j’avais le sentiment que nous nous connaissions très bien. Car ce n’est pas nous qui venions de contempler Le Cavalier polonais, ai-je dit à Pola, mais lui qui venait de nous contempler ; et en nous contemplant, il nous avait vus ensemble, il avait vu un couple. En un sens, c’est lui, Le Cavalier polonais de Rembrandt, qui avait fait de nous un couple, il nous avait vus comme un couple, il nous avait mariés. C’est pourquoi j’ai demandé à Pola si elle voulait être ma femme, et alors elle m’a répondu par un sourire, celui qu’elle a quand elle danse, le sourire qu’on voit dans le tableau de Rembrandt ; et grâce à ce sourire, j’ai su que c’était oui. Même si elle n’avait pas dit « oui », c’était « oui » : ce n’était pas un « oui » pour tout de suite, mais c’était quand même « oui ». Plus tard, quand nous nous sommes mariés, je lui ai rappelé ce « oui » qu’elle avait prononcé par un simple sourire, le « oui » du plaisir à venir, un « oui » que j’avais appris à connaître, et qui lui venait surtout lorsqu’elle dansait, car alors tout son corps disait « oui », et ce « oui » allait tellement loin qu’il semblait déborder son corps et emporter ses bras, ses jambes et sa chevelure dans les plis et les replis d’une affirmation, et elle s’en souvenait très bien." (Jan Karski, p. 169-170)

lundi 2 avril 2018

Intérieur mystiquement alvéolé de sa tête

"Les animaux continuaient à s'ébrouer autour de moi ; ils se ruaient vers un point qui semblait les anéantir. La démesure est un effet de l'amour. Des hiboux, des ours, des buffles envahissaient l'espace ; des taureaux traçaient sur les parois des lignes insensées ; un troupeau de bisons faisait trembler les murs. Tous se vouaient à cette passion qui nous précipite à l'abîme, à la soif qui ne s'éteint pas, au désir d'éteindre l'horreur."

Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, p. 262.

Après les chiens, fourmis, cerfs, daims, cobras, baleines ou gros poissons qui ont afflué ces derniers temps dans ces pages, il me reste au moins un animal dont je dois rendre compte et dont le nom ne me fut pas donné autrement que par la bande, ce que je perpétuerai encore ici plus par goût du jeu que par souci de préserver un mystère qui n'est pas bien grand.
Acte 1. Pour cela, il me faut revenir à Gérard Garouste : il se trouve que Michel Onfray a écrit un essai sur le peintre intitulé L'Apiculteur et les Indiens (Galilée, 2009). Si je saisis bien le choix du mot Indiens (on se souvient du Classique et de l'Indien ou de Orion Indien), je ne m'explique pas pourquoi l'Apiculteur.
Et puis je découvre en rédigeant cet article qu'un autre livre, plus ancien, écrit avec Hortense Lyon (Bayard, 2002) porte le titre Le grand Apiculteur. Et là j'ai plus de chance, la notice d'Amazon lève le voile (et du coup évente mon idée première de taire le nom de la petite bête en question) :
"Gérard Garouste peint, grave, sculpte, monte des installations, travaille le vitrail...
Ce créateur, aux talents multiples, croise ici ses recherches spirituelles et picturales. Il déchiffre pour nous avec Hortense Lyon, l'une de ses œuvres : Ellipse. Il s'interroge sur Dieu et sur le mystère de toute création, jouant sur les contraires et les énigmes, interrogeant les images et les mythes bibliques.
Telle l'abeille, la parole virevolte. Est-ce un hasard ? En hébreu, déborah, l'abeille, s'écrit avec les mêmes lettres DBR que dabar qui signifie parole. Par la magie des mots, l'apiculteur soigne donc à la fois l'abeille et la parole. Il veille sur la légèreté de leurs vols, la douceur de leurs miels et n'ignore rien du vif de leurs piqûres." [C'est moi qui souligne]
Il est possible de feuilleter les premières pages du livre (inclus dans la collection "Qui donc est Dieu ?"). La page 13 nous confronte encore une fois à un déferlement animal énigmatique :


Acte 2 : alors que je travaille l'article sur Linn et les fourmis, et donc sur le film de José Giovanni, Dernier domicile connu, je découvre que Paul Crauchet, l'homme aux fourmis, avait sur la fin de sa vie basculé d'acteur à apiculteur : "Le comédien s’était retiré dans le Var depuis les années 70, occupant à Rocbaron la maison qu’il avait construite pierre par pierre. Proche de la nature, il faisait cuire son pain à l’ancienne et aimait à s’occuper de ses ruches." (Source)


Acte 3 : je m'avise que la bande dessinée empruntée à la médiathèque en même temps que le roman de Haenel s'appelle Le retour de la bondrée. La couverture est éloquente :


La bondrée est un petit rapace dont le nom complet est bondrée apivore, Pernis apivorus (Linnaeus, 1758), apivore venant du latin "apis" abeille, bien que la bondrée se nourrisse surtout "des nids, larves, pupes et adultes d’hyménoptères sociaux (guêpes, frelons, bourdons)."

Épilogue. Ces échos apicoles prennent tout leur sens quand on revient au tout début du roman de Yannick Haenel :
"J'étais fou peut-être, mais j'avais écrit ce scénario pour faire entendre ce qui habite la solitude d'un écrivain ; je savais bien qu'une telle chose échappe à la représentation : personne n'est capable de témoigner pour la pensée de quelqu'un d'autre parce que la pensée existe précisément hors témoin ; portant c'est ce que j'avais tenté de faire entendre dans mon scénario : la pensée de Melville - la population de ses pensées.
Cette population de pensées est un monde, et même les livres écrits et publiés par Melville ne suffisent pas à donner une idée de l'immensité qui peuple la tête d'un écrivain comme lui. D'ailleurs, il y a une phrase de Moby Dick qui évoque ce débordement : à propos du cachalot,  elle parle de "l'intérieur mystiquement alvéolé de sa tête". Eh bien, c'est précisément de cela que traitait mon scénario : l'intérieur mystiquement alvéolé de la tête de Melville." (p. 12)
Armel Guerne est encore plus explicite dans sa traduction en parlant, page 492, de "cette ruche mystérieusement alvéolée et souple comme un poumon"(mais il a tort, à mon humble avis, de recourir à l'adverbe "mystérieusement" : le texte original dit bien "mystical" et non  mysterious"). *

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* Texte original : "(...) considering, too, the otherwise inexplicable manner in which he now depresses his head altogether beneath the surface, and anon swims with it high elevated out of the water; considering the unobstructed elasticity of its envelop; considering the unique interior of his head; it has hypothetically occurred to me, I say, that those mystical lung-celled honeycombs there may possibly have some hitherto unknown and unsuspected connexion with the outer air, so as to be susceptible to atmospheric distension and contraction."(Source)

Escape room et mémoire des anonymes

"Cette nuit-là, j'aurais voulu incendier cette forêt de sang ; changer en bûcher cet océan écarlate. Et voici que dans ma folie je hurlai qu'il fallait épargner la baleine. Tot avait un genou à terre, l’œil vissé à sa lunette, il ne m'entendait pas. A ses côtés, Sabbat, le regard tendu dans la même direction, attendait le coup de feu pour se précipiter. C'était un cauchemar : Tot avait fait de son chien un tueur, à eux deux ils allaient massacrer ma baleine. Je croyais hurler, mais les mots se noyaient dans ma bouche. Dans ma tête, tout se confondait : la lune avec la bosse de Moby Dick, les feuillages avec les vagues, la nuit avec l'océan. Il n'y avait plus autour de moi qu'un immense corps indistinct, scintillant, blanchâtre, où le signes de la chasse et de la vérité venaient se confondre, où le dalmatien n'était plus que le masque endormi du daim, où le daim camouflait l'agneau, où l'agneau agonisait, semblable à la baleine qu'on sacrifie sur tous les océans, semblable aux êtres humains qu'on extermine sur tous les continents."

Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, pp. 277-278

Dans Le retour de la bondrée, de la jeune néerlandaise Aimée de Jongh, un jeune libraire, Simon Antonisse, passionné d'ornithologie depuis l'enfance, se refuse à céder la librairie héritée de son père malgré les bilans financiers désastreux qu'il accumule. Pour survivre, il brade des livres qu'il va chercher dans une maison isolée en pleine forêt.


Cette planche, page 15, me fait penser à ce jeu d'escape game auquel mes neveux nous ont fait jouer hier à Saint-Germain de Confolens. Prisonniers d'une salle au départ plongée dans l'obscurité totale, on dispose de 60 minutes pour s'échapper (et sauver le monde) : pour cela, on dispose de cartes où il faut dénicher des indices, et d'une application en ligne qui permet d'entrer les codes découverts, d'obtenir d'autres indices, ou qui délivre des pénalités et opère le compte à rebours. Noir et blanc bien flippant, solitude de l'homme figé sur le pas de la porte (sur le dessin du bas, notez comme il est petit justement par rapport à cette porte étrangement haute et large). La tête de cerf (le massacre) comme le souvenir d'anciennes curées. Sur la tranche d'un livre, W. BEN, certainement Walter Benjamin, qui se suicida à Portbou le 26 septembre 1940, désespéré de ne pas pouvoir passer en Espagne.

Le suicide est un motif crucial puisque c'est en revenant vers la ville, alors qu'il est arrêté à un passage à niveau, que Simon est témoin d’un suicide. Une femme sort de  la forêt et se présente sur les rails face aux phares du train qui arrive à toute allure, les bras levés et le sourire quasi extatique. Simon sort de sa voiture, l’interpelle, essaie de la dissuader, mais  tremblant de tout son corps, les mains appuyées sur la barrière, il reste immobile  et le choc est inévitable. C'est le début d'une descente aux enfers, cet événement tragique en faisant resurgir un autre qui eut lieu dans son enfance. Simon est la proie de cruels cauchemars.

Or ce drame fait écho à un passage du roman de Haenel où le narrateur est lui aussi témoin impuissant d'un suicide. C'est là encore lors d'un retour, celui d'une chasse en forêt avec l'ange noir Tot, cadavre de biche sur plage arrière. Tot s'arrête sur le pont d'Asnières pour répondre au téléphone. Le narrateur descend pour placer un triangle de danger (nous sommes sur la bande d'arrêt d'urgence) puis aperçoit au milieu du pont une silhouette qui se tient debout au bord du vide. Alors qu'il s'élance vers elle, il est plaqué au sol par Tot. Quand il le relâche, il est trop tard : la femme a disparu dans l'eau noire, et les deux hommes se battent encore parce que Tot ne veut pas appeler les secours.
"Alors ai-je rêvé cette scène ? Je ne crois pas. Si je l'avais oubliée, c'est parce qu'elle préludait à une série de cauchemars qui me tinrent cloué au lit avec la fièvre pendant plusieurs jours, et que j'ai préféré refouler : avoir abandonné cette femme à la mort me paraissait un crime - un "crime d'iniquité", comme l'appellent les Ecritures.
Son image me hantait : je la voyais continuellement se jeter du pont, et son oeil brillait au fond de l'eau ; puis se confondait avec celui de la biche, dont le corps, coupé en morceaux, occupait le congélateur de Tot." (pp. 279-280)
Cette scène n'est pas un détail quelconque, une péripétie parmi d'autres : "en un sens, écrit Haenel, c'est durant cette nuit démente où une femme s'est suicidée que cette histoire a vraiment commencé, ou plutôt qu'elle a tourné sur elle-même et trouvé le point qui la faisait basculer ailleurs." (p. 282)

Poursuivons : une scène de suicide sur un pont, une silhouette qui se tient debout au bord du vide, j'en ai vu une autre dans le dernier épisode de la saison 3 de Lost, visionnée en cette même période, le 22 mars précisément. Une fin étonnante, un imprévisible flash-forward (et non un flash-back), un des moments les plus émouvants de la série. Jack Shepard, dépressif, s'arrête sur un pont et monte sur le parapet. Seul un accident qui se produit sur ce même pont le fait renoncer à se jeter dans le fleuve, sa nature généreuse reprend le dessus et il porte secours aux accidentés (mais on apprendra un peu plus tard que c'est en le voyant debout sur le parapet que la conductrice a perdu le contrôle de sa voiture).


Pour le cinquantième anniversaire de sa mort, de 1990 à 1994, l'artiste israëlien Dani Karavan a créé un mémorial à Portbou en hommage à Walter Benjamin. Il lui a donné le nom de Passages, non seulement en raison de ce passage fatal non-réalisé vers la liberté, mais aussi en mémoire de ce gigantesque travail inachevé que Benjamin avait commencé dès 1927 sur les passages parisiens : Paris, capitale du XIXe siècle, Le livre des passages. Escalier, tunnel étroit de soixante-dix marches entre ciel et mer, il s'achève avec une vitre où s'inscrit une citation de Walter Benjamin : « Honorer la mémoire des anonymes est une tâche plus ardue qu’honorer celles des gens célèbres. L’idée de construction historique se consacre à cette mémoire des anonymes »


Et, contemplant ces photos prises sur le site de Didier Long ou sur le site de l'école d'Art d'Aix-en-Provence, j'ai repensé aux photos que j'avais prises la veille à Saint-Germain de Confolens, en visitant l'église Saint-Vincent près du vieux château ou en voyant deux personnes s'engouffrer dans le Passage des Lavandières, qui conduit vers les rives de la Vienne.




jeudi 19 septembre 2019

Portrait de la jeune fille en feu

Il se passe quelque chose. Je consigne ici les synchronicités, les résonances, les coïncidences pétrifiantes, qu'importe le nom, qui surviennent presque chaque jour si l'on sait être disponible aux signaux faibles de la réalité. Mais si je dis qu'il se passe quelque chose c'est que j'ai l'impression d'assister ces derniers jours à la manifestation d'une figure plus vaste, plus complexe, plus imposante, qui trouve son point de cristallisation dans ce petit éloge des brumes de Corinne Atlan, mais remonte bien avant dans le temps, jusqu'à ces jours de 2009, où de la lecture tressée de trois recueils de poésie différents surgirent deux verbes : se retourner/oublier.

C'est en allant voir le nouveau film de Céline Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu, que cette plongée dix ans en arrière a trouvé soudain sa justification. C'est peu dire si je l'attendais ce film, car avant même sa sortie en salles il s'était invité dans le texte que j'écrivais autour de cet autre film tourné quarante ans plus tôt, en 1979, Flammes d'Adolfo Arrietta. Réalisateur espagnol dont le critique de cinéma Jean-Claude Biette qualifiait l'oeuvre de "cinéma phénixo-logique". Et j'écrivais alors :
"Et sur le site Avoir à lire, rendant compte du livre d'Azoury [entretiens avec Adolpho Arrietta], n'est-il pas étrange de voir, en contrepoint à Flammes et à la couverture d' Un morceau de ton rêve..., l'affiche du nouveau film de Cécile Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu, où Adèle Haenel semble, comme le Phénix, s'élever au-dessus d'un nid de flammes ?"

Cet article était le 700ème article d'Alluvions. Et il me plaisait que Céline Sciamma ait placé son film en 1770. Date arbitraire, aucun événement historique ne la justifie. Il fallait se placer avant la Révolution, c'est tout, alors oui, 1770, c'était pour moi comme une promesse. 
Marianne (Noémie Merlant), peintre, doit réaliser le portrait d'Héloïse (Adèle Haenel), une jeune femme qu'on vient de sortir du couvent à la suite de la mort mystérieuse de sa soeur et que sa mère entend bien marier. Mais Héloïse refuse de poser et a déjà usé la patience d'un peintre. Marianne se prête à un subterfuge : passant pour une dame de compagnie, elle se fait fort de mémoriser les traits de la jeune femme pour les transcrire sur la toile. Tout ceci se déroule sur une île ou un promontoire de Bretagne, où pas une goutte de pluie ne viendra ternir la lumière estivale. Ce qui donnera lieu incidemment à quelques plans magnifiques, comme celui-ci, dont journaux, magazines et affichistes se délectent :




Cette femme de dos, seule face à l'océan, le dessin net des ombres sur le sable, l'étagement contrasté des falaises du proche au lointain, la lumière des vagues écumeuses se dressant contre le sombre des roches, impossible de ne pas penser à Edward Hopper, même si aucun tableau précis ne s'impose dont ce plan serait en somme le décalque. Non, c'est bien plus fort : l'esprit du peintre est présent sans qu'il y ait, à ma connaissance, aucune référence évidente (mais je veux bien être contesté sur ce point). Ce qui est singulier, c'est que le plan est très court dans le film. Céline Sciamma ne s'attarde pas, et d'une manière générale, c'est ce qu'elle pratique : de courtes séquences, comme ces traits de fusain qui ouvrent le film, rapides esquisses sur le papier grenu.

Je reviens à l'histoire. Le manège fera long feu, Marianne avouera à Héloïse qu'elle est venue pour la peindre. Le premier tableau ne résistera pas à ses critiques : «C’est moi ? Vous me voyez comme ça ?». Marianne recommencera, consciente qu'elle n'a pas su capter la vie de son modèle. Et de ces jeux de regard, de cette approche chaque jour renouvelée, naîtra la passion, superbement filmée. Passion condamnée à l'éphémère, impossible à poursuivre dans la société d'alors. Et qui trouve un écho dans la lecture d'un passage des Métamorphoses d'Ovide,  l'histoire d'Orphée descendu aux Enfers, où le héros a obtenu d'Hadès de revenir avec Eurydice, à la seule condition qu’il ne pose sur elle aucun regard avant la sortie.
« Ils prennent, au milieu d’un profond silence, un sentier en pente, escarpé, obscur, enveloppé d’un épais brouillard. Ils n’étaient pas loin d’atteindre la surface de la terre, ils touchaient au bord lorsque, craignant qu’Eurydice ne lui échappe et impatient de la voir, son amoureux époux tourne les yeux et aussitôt elle est entraînée en arrière ; elle tend les bras, cherche son étreinte, et veut l'étreindre elle-même, l'infortunée que saisit que l'air impalpable."
"Cette scène des Métamorphoses d’Ovide qu’Héloïse lit aux deux autres un soir près de l’âtre, écrit Ingrid Merckx dans Politis. est un moment clé de Portrait de la jeune fille en feu Pas seulement en raison des reflets des flammes sur leur peau qui apparentent les plans à quelque tableau d’un maître flamand. Pas seulement du fait de l’écho des mots sur chacune : Héloïse (Adèle Haenel) s’enflamme dans sa lecture tandis que Marianne (Noémie Merlant) scrute l’effet sur l’une puis l’autre de ce livre qu’elle a apporté et qui semble être le seul à leur disposition. Mais aussi parce que, la mère d’Héloïse étant partie, elles sont – la jeune peintre qui doit portraiturer la future mariée, celle-ci et la petite servante – seules dans une pièce qui abolit momentanément leurs appartenances sociales et les conventions qui régissent leur relation."

Moment clé encore parce qu'il résonnera au départ de Marianne, à qui Héloïse intimera de se retourner avant de passer définitivement le seuil du manoir.
Moment de questionnement sur le sens du mythe : 
« Mais pourquoi ne respecte-t-il pas la consigne ? » (Sophie, la servante)
"En se retournant, Orphée fait un choix, le choix du poète et non celui de l'amoureux (Marianne )
- Mais c'est peut-être Eurydice qui lui a demandé de se retourner ? " (Héloïse)

Se retourner : le retour sur le verbe émergé en 2009 sonnait pour moi comme une évidence. La boucle était bouclée, ce qui n'aurait jamais été possible sans la lecture de Corinne Atlan, sans sa mention de Tomas Tranströmer, sans la coïncidence avec le Flammes d'Arrietta.
Se retourner pour fixer le souvenir, pour ne pas oublier : le second verbe de 2009 prend sens comme on dit prendre feu. Et si l'on veut bien se souvenir que feu* placé devant un nom indique la nature défunte de l'être désigné, tout ceci apparaît furieusement cohérent. L'amour voué à être perdu apparaît d'ores et déjà à Marianne sous une forme spectrale.


Avant même la vision de ce film, un rêve matinal et une coïncidence de recherche avaient déjà contribué à enrichir la constellation symbolique née des brumes, mais il me semblait qu'il fallait d'abord aller au plus vif, au plus ardent. 
Il se passe quelque chose et cela ne fait que commencer.

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* Feu : "D'un lat. vulg. *fatutus « qui a telle destinée », dér. du class. fatum « destin » (Cnrtl)

lundi 19 mars 2018

Diane et Actéon

" Je suis le fils d'un salopard qui m'aimait. Mon père était un marchand de meubles qui récupéra les biens de Juifs déportés. Mot par mot, il m'a fallu démonter cette grande duperie que fut mon éducation. A vingt-huit ans, j'ai connu une première crise de délire, puis d'autres. Je fais des séjours réguliers en hôpital psychiatrique.
Pas sûr que cela ait un rapport, mais l'enfance et la folie sont à mes trousses. Longtemps je n'ai été qu'une somme de questions. Aujourd'hui, j'ai soixante-trois ans, je ne suis pas un sage, je ne suis pas guéri, je suis peintre. Et je crois pouvoir transmettre ce que j'ai compris."

Gérard Garouste, quatrième de couverture de L'Intranquille, Autoportrait d'un fils, d'un peintre, d'un fou (écrit avec Judith Perrignon, L'Iconoclaste, 2009)

Je ne connaissais guère Gérard Garouste que de nom. Et je n'écoute pratiquement jamais Europe 1. Mais dimanche dernier, au retour de Chambost Longessaigne, après avoir essuyé un déluge dans le Roannais, c'est avec le plus vif intérêt que j'avais suivi son entretien avec Isabelle Morizet, sur lequel j'étais tombé par hasard (enfin, du moins sans le chercher). Son actualité parisienne était, il est vrai, pléthorique : pas moins de trois expositions dont une aux Beaux-Arts sur le thème de la Divine Comédie de Dante, une à la galerie Templon à propos du Talmud et une au Musée de la Chasse et de la Nature, autour du mythe de Diane et Actéon. "En réalité, écrit sur son blog le journaliste Thierry Hay, cette première exposition fait suite à la commande du musée, d’un tableau sur la rencontre entre la belle Diane et le chasseur Actéon, mythe relaté dans ses Métamorphoses, par le poète latin Ovide (43 av JC). Le peintre a réuni les trois expositions, sous le même titre : Zeugma (plusieurs éléments avec des significations différentes dans la même phrase, pouvant déclencher un effet comique). Niché en plein milieu du Marais, le Musée de la Chasse et de la Nature est un endroit hors du temps, que je vous recommande, car on y cultive, avec raffinement, une singulière étrangeté."

Musée de la Chasse et de la Nature, mars 2018. Photo Thierry Hay
Rappelons brièvement le mythe d'Actéon. Ce jeune thébain, devenu un des plus habiles chasseurs du pays grâce aux conseils avisés du centaure Chiron, s'était vanté (selon Diodore et Euripide) de surpasser Artémis (devenue Diane chez les Romains). Un jour qu'il poursuivait du gibier sur les montagnes du Cithéron, il surprit la déesse au bain. Furieuse d'avoir été vue dans sa nudité, elle change le chasseur en cerf et le fait dévorer par les cinquante chiens qui l'accompagnent (cette meute hurlante ne le reconnaît pas et - petit détail amusant - les deux mâtins Hylactor et Pamphagos qui ont dévoré la langue du cerf se retrouvent dotés de la parole humaine).

Gérard Garouste : Diane et Actéon, 2013-2015. Huile sur toile, 200 cm x 260. Musée de la Chasse, photo David Bordes
Sur ce, deux jours plus tard, le 13 mars, je retourne à la médiathèque pour rendre Les Disparus de Daniel Mendelsohn (je venais de lire Une Odyssée, dont je reparlerai un de ces jours, et voulais maintenant découvrir l'œuvre qui l'avait rendu célèbre en France, mais là j'avais eu les yeux plus grands que le ventre et je n'avais pas trouvé le temps nécessaire pour cela - c'était partie remise). Mais, une fois dans les lieux, impossible de repartir sans bagages : je me charge déraisonnablement de Gratitude, le dernier journal publié de Charles Juliet, d'un roman graphique, Le retour de la bondrée, de l'artiste néerlandaise Aimée de Jongh, et enfin du dernier roman de Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne. Or, ces trois ouvrages, comme on le verra dans ce billet et les prochains, vont tous faire signe d'une façon ou d'une autre, et s'insérer dans la vaste intrication de motifs que je ne cesse de vouloir décrire ici.

Commençons donc par Haenel (il était présent en septembre aux Rencontres de Chaminadour, à Guéret, il avait participé à une table ronde, mais je n'avais pas alors acheté son livre : pour tout dire, je ne savais trop que penser du personnage et de sa littérature, il était à la fois attirant et irritant - proche de Sollers, il en avait, me semble-t-il, le côté bateleur plein d’esbroufe, mais derrière l'escamoteur se tenait aussi un vrai chercheur de vérité - ou bien était-ce le contraire : derrière l'érudit et l'aventurier de l'esprit n'y avait-il, comme le pense avec férocité Juan Asencio, que de l'imposture et du vent ?). Bref, j'étais dans l'expectative, mais ce jour-là le livre était au rayonnage des nouveautés et j'eus le plus grand désir de le lire.

D'emblée, je fus saisi : dès la première page du premier chapitre, intitulé Le daim blanc, c'était l'un des thèmes les plus forts de ce début d'année 2018 qui me sautait au visage :
"A cette époque, j'étais fou. J'avais dans mes valises un scénario de sept cents pages sur la vie de Melville, l'auteur de Moby Dick, le plus grand écrivain américain, celui qui, en lançant le capitaine Achab sur les traces de la baleine blanche, avait allumé une mutinerie aux dimensions du monde, et offert à travers ses livres des tourbillons de prophétie auxquels je m'accrochais  depuis des années ; Melville dont la vie avait été une continuelle catastrophe, qui n'avait fait à chaque instant que se battre contre l'idée de son propre suicide et, après avoir vécu des aventures fabuleuses dans les mers du Sud et connu le succès en les racontant, s'était soudain converti à la littérature, c'est-à-dire à une conception de la parole comme vérité, et avait écrit Mardi, que personne n'avait lu, puis Pierre ou les Ambiguïtés, que personne n'avait lu, puis Le Grand Escroc, que personne n'avait lu, avant de se cloîtrer pour les dix-neuf dernières années de sa vie dans un bureau des douanes de New York, et de déclarer à son ami Nathaniel Hawthorne : "Quand bien même j'écrirais des Évangiles en ce siècle, je finirais dans le ruisseau." (p. 11)

Deux phrases. Une très courte et une très longue, une mèche courte et une mèche longue, mais qui ensemble propulsent le roman, le font irrésistiblement décoller. Deuxième étage de la fusée : après l'écrivain Melville, le cinéaste Cimino :
"Alors voilà : un jour, j’avais entendu une phrase de Melville qui disait qu’en ce monde de mensonges, la vérité était forcée de fuir dans les bois comme un daim blanc effarouché, et j’avais pensé à ce film de Michael Cimino qu’on appelle en France Voyage au bout de l’enfer, mais dont le titre original est The Deer Hunter, c’est-à-dire le chasseur de daim.
Dans ce film qui porte sur la guerre du Vietnam, où de longues scènes de roulette russe jouées par Christopher Walken donnent à cette guerre absurde la dimension d’un suicide collectif, le chasseur, joué par Robert De Niro, poursuit un daim à travers les forêts du nord de l’Amérique ; lorsque enfin il le rattrape, lorsque celui-ci est dans son viseur, il s’abstient de tirer." (p. 17)
Je vais vite, trop vite, mais ce qu'il faut savoir c'est cela, ce roman est tout entier sous le signe de la Chasse, une chasse qui n'est pas seulement d'ordre cynégétique, mais aussi, et surtout, d'ordre spirituel. Je passe vite, trop vite (j'y reviendrai très certainement), sur deux cents pages de périple rocambolesque entre New York et Paris, pour déboucher sur une nuit d'ivresse au musée de la Chasse et de la Nature, oui, celui-là même où Gérard Garouste expose en ce moment ses toiles actéoniques. Le narrateur a rencontré dans un restaurant d'huîtres la conservatrice du Musée, une certaine Léna Schneider, et celle-ci l'entraîne dans une sorte de labyrinthe érotique :
"Léna apparaissait dans l'embrasure d'une porte, puis aussitôt disparaissait. En entrant dans une pièce rouge sombre où un sanglier me contemplait, ses défenses violemment tournées vers moi, je trouvai son blouson en hermine abandonné sur le sol ; puis, entre deux portes, sa jupe ; plus loin encore, son chemisier.
Allait-elle m'attirer vers la source ultime, vers ce lac ajusté au cœur du bois où, dénudant ses seins, découvrant ses cuisses, révélant sa toison, la déesse, avec ses doigts qui ont glissé dans sa vulve, asperge le voyeur dissimulé derrière le tronc d'un chêne, et par ce geste le met à mort ?" (p. 228)
La déesse c'est évidemment Diane, et le voyeur Actéon. D'ailleurs, un peu plus loin, la référence est explicite : le narrateur retrouve Léna dans un café où elle est en train de lire, il lui demande ce qu'elle lit et elle retourne alors en souriant la couverture du livre. Ovide, Les Métamorphoses.
"Elle me rappela que, cette nuit, je lui avais confié ma passion pour l'histoire d'Actéon, le chasseur qui se détourne de ses proies habituelles pour suivre la déesse qu'il a entrevue dans les bois. On connaît l'histoire : Actéon surprend Diane au bain entourée de ses nymphes. La nudité de Diane est taboue. Lorsqu'elle se rend compte qu'elle a été vue, elle cherche son carquois, son arc, ses flèches, mais, étant dans l'eau, elle est désarmée : alors elle éclabousse son voyeur ; et les gouttes, en giclant sur Actéon, le transforment en cerf, sur lequel ses chiens se jettent et qu'ils dévorent." (p. 267)
Eugène Delacroix - Été - Diane et Actéon
Concluant le chapitre de la scène de sexe débridée qui se tient donc au coeur même du Musée de la Chasse, ultimement dans un petit cabinet tendu de soie noire et au plafond couvert de têtes de hiboux, Yannick Haenel écrit cette phrase : A travers notre plaisir, les animaux affluaient, ils ont crié dans nos gorges.
Il met en italiques les animaux affluaient.
De même, à partir de cette rencontre Garouste-Haenel (mais tout cela n'avait-il pas commencé avec les fourmis d'AS Byatt ?), je vis les animaux affluer. Ce sera le sujet des prochains billets.