samedi 18 avril 2020

Des bibliothèques et du désastre

"Pourtant, il ne faudrait pas s'y tromper : une telle multitude de livres n'empêche pas de ne pas lire, ou si peu. On peut aimer s'entourer de livres pour rêver de les lire. Et si la fonction la plus efficace de toute bibliothèque était d'inciter à une lecture sans fin qui n'aura jamais lieu ? "

Maurice Olender, Un fantôme dans la bibliothèque, Seuil, 2017, p. 43.

Ce livre de Maurice Olender est en accès libre le temps du confinement, dans le cadre de l'opération "Le Seuil du jour". Je l'ai découvert grâce à l'entretien qu'il avait accordé à Christine Marcandier lors de la sortie du livre, et que Diacritik a republié sur son site. Ce passage m'a frappé car il faisait  écho de troublante manière à mon dernier article où je constatais l'abondance de livres en stand-by dans ma propre bibliothèque. Olender ajoutait dans l'entretien que "le rapport à la bibliothèque et à tous ces livres qu’on ne lit pas, qu’on ne lira jamais, est très concret, très matériel, charnel. Il y a d’une part les livres qu’on rêve de lire un jour et qu’on ne lit pas mais il y a aussi ces livres qu’on désire absolument avoir autour de soi, dont on sait parfaitement bien qu’on ne les lira pas. Mais on souhaite néanmoins les avoir près de nous, comme pour nous rassurer. C’est une autre catégorie que les livres qu’on rêve de lire et qu’on ne lira peut-être pas." 
Et puis ce matin, autre écho : je consignais sur le site dédié, comme presque chaque jour de ces derniers mois, un des vertiges glanés au fil de mes lectures, et c'était précisément un vertige issu de La Vitesse des choses de Rodrigo Fresán. Comme je cherchai une illustration pour ce billet, je tombai dans la foulée sur un article d'Isabelle Rüf  du journal Le Temps. Le titre redoublait mon premier vertige : Rodrigo Fresán, pour la littérature, jusqu’au vertige. Bref, j'étais déjà comblé, quand je lus ces quelques lignes qui poussaient plus loin encore la résonance :
"Le livre est traversé par un lamento décliné sur tous les tons. Tout comme Philip Roth, Fresán déplore la fin de la lecture, vitupère contre le téléphone portable, les tweets, les SMS, les tablettes, les livres électroniques qui empêchent de se concentrer sans bondir ailleurs. Mais contrairement à l’Américain, il ne déclare pas avoir perdu la partie. «Tu as lu tous ces livres?», demande la Fille incrédule devant la bibliothèque de l’Ecrivain. Peut-être pas, mais leur seule présence infuse et diffuse. "[C'est moi qui souligne]
Une autre résonance à consigner : celle qui surgit juste après la publication du billet sur Virilio et l'accident intégral. Je me rendis sur le blog BarbOtages, où je découvris la couverture du livre de Maurice Blanchot, L'écriture du désastre


Or le désastre est une notion phare chez Virilio - ce qui n'est pas une réelle surprise chez ce penseur de la catastrophe et de l'accident -, mais il faut tout de même savoir qu'il projetait la création d'une "université du désastre", évoquée par exemple dans l'entretien donné à Sciences et Avenir en 2011 : "ce serait un lieu interdisciplinaire et transcivilisationnel. Son rôle ne serait pas de nier le progrès, mais de le désarmer de ses catastrophes, ou tout au moins poser la question de son désarmement". Il rappelle aussi l'histoire de Galilée, observant la Lune grâce à la lunette astronomique venue de Hollande et qu'il avait perfectionnée, mais qui se dépêche ensuite d'envoyer une lettre aux responsables de l'arsenal de Venise pour leur signifier qu'avec cet instrument, ils pourront voir venir l'ennemi de loin et ainsi mieux préparer l'artillerie… "Mon université, développe Virilio, serait un arsenal à l'envers, pour ne produire ni nouvelles armes, ni guerre de plus en plus totale. Retarder ou accélérer les possibilités de la technique, c'est la seule manière d'être d'avant-garde !
On retrouve ce thème  sur le carnet de recherches Tempo Virilio de l'architecte Jean Richer*, une des rares approches contemporaines de la pensée de Virilio : 
"Après la publication de son premier essai L’insécurité du territoire : essai sur la géopolitique contemporaine (1976), bien d’autres suivront dont les titres éclairent à eux seuls sa pensée : Vitesse et Politique (1977), L’espace critique (1984), Esthétique de la disparition (1989), La vitesse de libération (1996) L’université du désastre (2007), Le futurisme de l’instant (2009). La question de la vitesse, épuisant le monde fini, le conduit à penser l’écologie grise pour la distinguer de l’écologie verte : « Il existe non seulement une pollution de la nature – des substances telles que l’air, l’eau, la flore et la faune – mais aussi une pollution de la grandeur-nature du globe qui affecte les distances géographiques. »
Et un peu plus loin, dans un article daté du 29 janvier 2020 :
"Depuis 2015, deux chercheurs français, Pablo Servigne et Raphaël Stevens, ont affirmé la collapsologie dans Comment tout peut s’effondrer avec le désir de fonder une véritable science appliquée et transdisciplinaire de l’effondrement. Cette démarche n’est pas sans rappeler l’Université du désastre voulue par Paul Virilio. En réaction au risque d’effondrement, les survivalistes apprennent à s’alimenter par eux-mêmes ou entassent de boîtes de conserve dans des bunkers… Ce qui devait faire bien rire Virilio." [C'est moi qui souligne].
Il devait rire car, malgré ses avertissements dignes de Cassandre, Paul Virilio se défendait de tout pessimisme. Dans un entretien accordé à Jean-Louis Violeau en décembre 2010 (« Le littoral, la dernière frontière », décembre 2010), il écrit : « Je n’annonce pas le désastre et je suis au contraire très excité par ce qui arrive. »
 
Il est intéressant ceci dit de savoir pourquoi  le titre de cet article, initialement paru dans la revue italienne Alfabeta2, est La lumière ascendante. L'origine est à déceler dans l'église Sainte Bernadette du Banlay à Nevers, construite sur les plans de Paul Virilio et Claude Parent (1963-1966). 

L'église Sainte-Bernadette du Banlay à Nevers

On pense évidemment à un blockhaus. Et on aura évidemment raison. « Mon origine, c’est la guerre, expliquait Virilio dans un autre entretien donné en 1995 à François Ewald. La guerre a été à la fois mon père et ma mère. Le propre de la guerre c’est de coincer un personnage sur son drame. D’une certaine façon, à partir de 47-50, je n’ai pas vécu. Tout ce qui m’a constitué s’est produit avant. Voilà, à dix ans je suis devenu un vieux monsieur, un war baby, comme Perec et d’autres ». 

Virilio a en effet vécu l'expérience traumatisante des bombardements sur Nantes en 42 et 43 : 
"J'avais été avec ma mère chercher des biscuits pour les prisonniers à la biscuiterie Lu. Ma mère me dit : « Je fais la queue ; rejoins-moi tout à l'heure ; va donc faire un tour rue du Calvaire ». Il y avait là de grandes boutiques avec des jouets. Je reviens, je prends la queue avec ma mère. On rentre avec nos biscuits. L'après-midi, bombardement. Le lendemain, rue du Calvaire, il n'y avait plus rien, tout avait été rasé, on voyait l'horizon. Ce fut pour moi un sentiment extraordinaire : pour un enfant, une ville c'est éternel. Tout d'un coup, elle était tombée comme un décor. J'étais moins sensible à la mort, au drame, même si j'avais eu peur, qu'au côté d'évanouissement, ce que j'ai désigné par la suite comme « esthétique de la disparition », c'est-à-dire le tour de passe-passe, maintenant il n'y a plus rien. C'était cela la guerre, la guerre éclair, la domination, l'héroïsation de la technique : faire disparaître la réalité, la réalité de la vie, la réalité d'un quartier."
Ah, il faudrait tout citer de ce dialogue passionnant. Mentionnons quand même encore ceci :
"A la Libération, je me suis précipité à Saint-Nazaire pour voir la mer, me baigner, ce qui était interdit pendant l'occupation. Je découvre en même temps que l'horizon sans fin, sans faille et absolument pur de la mer, de l'Océan Atlantique, des objets bizarres, comparables aux statues de l'Ile de Pâques, en attente devant l'infini marin, abandonnés, en parfait état, n'ayant pas servi, munis de périscopes, de grenades à manches, de casques, vacants et à la disposition de tous. Je n'aurais pas fait d'architecture sans eux."

"Les bunkers, écrit Jean Richer, deviennent dès lors les objets transitionnels de sa pensée." Et plus loin, il ajoute : " En 1958, Paul Virilio débute ses recherches archéologiques sur le Mur de l’Atlantique. Ce travail initiatique le conduira à produire une exposition au musée des Arts décoratifs de Paris (1975) et un livre devenu incontournable : Bunker archéologie. La création du groupe Architecture Principe en 1963 avec l’architecte Claude Parent, le sculpteur Morice Lipsi et le peintre Michel Carrade, verra la publication du manifeste sur la fonction oblique : « une culture du corps qui joue sur le déséquilibre, qui considère que l’homme n’est pas statique, mais en mouvement et que le modèle de l’homme, c’est le danseur »

C'est ce manifeste de la "fonction oblique" qui trouve son expression dans la réalisation de l’Église Sainte Bernadette. 

Jean Richer pose ensuite une question essentielle : "L’enfance à elle seule peut-elle expliquer l’attrait du maître verrier (car Virilio qui eut beaucoup de métiers fut aussi, entre autres, maitre verrier) pour l’opacité des bunkers ?" La  réponse est dans le bâtiment : " L’édifice ressemble de l’extérieur à un blockhaus en béton brut. Les deux plans inclinés intérieurs se terminent à leur extrémité en large porte-à-faux sur l’extérieur tandis que d’épaisses coques de béton referment les volumes. Dans cet antre obscur, deux fentes de lumière jaune sont ménagées dans les dalles en limite des porte-à-faux de telle manière que la lumière monte du bas vers le haut et léchant les voiles de béton. Contrairement à la fente zénithale qui surplombe le pli reliant les deux plans obliques, la lumière provenant des extrémités est parcimonieuse et ascendante. Elle appelle irrésistiblement un sentiment d’élévation et à l’éclosion de la forme du bunker que l’on croyait fermée."

Sainte Bernadette du Banlay à Nevers (France), vue intérieure (crédit Jean Richer, 2019)
 Sur BarbOtages, le livre de Blanchot était suivi de cette citation :
"Il ne croit pas au désastre, on ne peut y croire, que l’on vive ou que l'on meure. Nulle foi qui soit à sa mesure, et en même temps une sorte de désintérêt, désintéressé du désastre. Nuit, nuit blanche – ainsi le désastre, cette nuit à laquelle l’obscurité manque, sans que la lumière l’éclaire."

(fragment 2, p. 8)
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* Que l'on ne confondra pas avec son parfait homonyme, Jean Richer, le grand spécialiste de Gérard de Nerval et de la géographie sacrée du monde antique.


3 commentaires:

maestro a dit…

Bravo

blogruz a dit…

Tiens, hier, peut-être au moment exact où tu en parlais, je suis descendu aux étagères du RDC pour choisir un Fred Vargas pour ma femme, et j'ai vu un peu au-dessus le Nerval de Jean Richer, et me suis dit qu'il faudrait peut-être y rejeter un oeil.

Patrick Bléron a dit…

Synchronicité pour synchronicité : juste avant de lire ton commentaire, j'écrivais un court courriel (ou un courriel court, comme on voudra) à une certaine Frédérique, à propos d'un poème de Raymond Carver (qui partage pas moins de quatre lettres avec Nerval et Richer).
Un poème à sa femme, ou sa compagne. Petit extrait :
"Now that you’ve gone away for five days,
I’ll smoke all the cigarettes I want,
where I want."