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samedi 18 avril 2020

Des bibliothèques et du désastre

"Pourtant, il ne faudrait pas s'y tromper : une telle multitude de livres n'empêche pas de ne pas lire, ou si peu. On peut aimer s'entourer de livres pour rêver de les lire. Et si la fonction la plus efficace de toute bibliothèque était d'inciter à une lecture sans fin qui n'aura jamais lieu ? "

Maurice Olender, Un fantôme dans la bibliothèque, Seuil, 2017, p. 43.

Ce livre de Maurice Olender est en accès libre le temps du confinement, dans le cadre de l'opération "Le Seuil du jour". Je l'ai découvert grâce à l'entretien qu'il avait accordé à Christine Marcandier lors de la sortie du livre, et que Diacritik a republié sur son site. Ce passage m'a frappé car il faisait  écho de troublante manière à mon dernier article où je constatais l'abondance de livres en stand-by dans ma propre bibliothèque. Olender ajoutait dans l'entretien que "le rapport à la bibliothèque et à tous ces livres qu’on ne lit pas, qu’on ne lira jamais, est très concret, très matériel, charnel. Il y a d’une part les livres qu’on rêve de lire un jour et qu’on ne lit pas mais il y a aussi ces livres qu’on désire absolument avoir autour de soi, dont on sait parfaitement bien qu’on ne les lira pas. Mais on souhaite néanmoins les avoir près de nous, comme pour nous rassurer. C’est une autre catégorie que les livres qu’on rêve de lire et qu’on ne lira peut-être pas." 
Et puis ce matin, autre écho : je consignais sur le site dédié, comme presque chaque jour de ces derniers mois, un des vertiges glanés au fil de mes lectures, et c'était précisément un vertige issu de La Vitesse des choses de Rodrigo Fresán. Comme je cherchai une illustration pour ce billet, je tombai dans la foulée sur un article d'Isabelle Rüf  du journal Le Temps. Le titre redoublait mon premier vertige : Rodrigo Fresán, pour la littérature, jusqu’au vertige. Bref, j'étais déjà comblé, quand je lus ces quelques lignes qui poussaient plus loin encore la résonance :
"Le livre est traversé par un lamento décliné sur tous les tons. Tout comme Philip Roth, Fresán déplore la fin de la lecture, vitupère contre le téléphone portable, les tweets, les SMS, les tablettes, les livres électroniques qui empêchent de se concentrer sans bondir ailleurs. Mais contrairement à l’Américain, il ne déclare pas avoir perdu la partie. «Tu as lu tous ces livres?», demande la Fille incrédule devant la bibliothèque de l’Ecrivain. Peut-être pas, mais leur seule présence infuse et diffuse. "[C'est moi qui souligne]
Une autre résonance à consigner : celle qui surgit juste après la publication du billet sur Virilio et l'accident intégral. Je me rendis sur le blog BarbOtages, où je découvris la couverture du livre de Maurice Blanchot, L'écriture du désastre. 


Or le désastre est une notion phare chez Virilio - ce qui n'est pas une réelle surprise chez ce penseur de la catastrophe et de l'accident -, mais il faut tout de même savoir qu'il projetait la création d'une "université du désastre", évoquée par exemple dans l'entretien donné à Sciences et Avenir en 2011 : "ce serait un lieu interdisciplinaire et transcivilisationnel. Son rôle ne serait pas de nier le progrès, mais de le désarmer de ses catastrophes, ou tout au moins poser la question de son désarmement". Il rappelle aussi l'histoire de Galilée, observant la Lune grâce à la lunette astronomique venue de Hollande et qu'il avait perfectionnée, mais qui se dépêche ensuite d'envoyer une lettre aux responsables de l'arsenal de Venise pour leur signifier qu'avec cet instrument, ils pourront voir venir l'ennemi de loin et ainsi mieux préparer l'artillerie… "Mon université, développe Virilio, serait un arsenal à l'envers, pour ne produire ni nouvelles armes, ni guerre de plus en plus totale. Retarder ou accélérer les possibilités de la technique, c'est la seule manière d'être d'avant-garde !" 
On retrouve ce thème  sur le carnet de recherches Tempo Virilio de l'architecte Jean Richer*, une des rares approches contemporaines de la pensée de Virilio : 
"Après la publication de son premier essai L’insécurité du territoire : essai sur la géopolitique contemporaine (1976), bien d’autres suivront dont les titres éclairent à eux seuls sa pensée : Vitesse et Politique (1977), L’espace critique (1984), Esthétique de la disparition (1989), La vitesse de libération (1996) L’université du désastre (2007), Le futurisme de l’instant (2009). La question de la vitesse, épuisant le monde fini, le conduit à penser l’écologie grise pour la distinguer de l’écologie verte : « Il existe non seulement une pollution de la nature – des substances telles que l’air, l’eau, la flore et la faune – mais aussi une pollution de la grandeur-nature du globe qui affecte les distances géographiques. »
Et un peu plus loin, dans un article daté du 29 janvier 2020 :
"Depuis 2015, deux chercheurs français, Pablo Servigne et Raphaël Stevens, ont affirmé la collapsologie dans Comment tout peut s’effondrer avec le désir de fonder une véritable science appliquée et transdisciplinaire de l’effondrement. Cette démarche n’est pas sans rappeler l’Université du désastre voulue par Paul Virilio. En réaction au risque d’effondrement, les survivalistes apprennent à s’alimenter par eux-mêmes ou entassent de boîtes de conserve dans des bunkers… Ce qui devait faire bien rire Virilio." [C'est moi qui souligne].
Il devait rire car, malgré ses avertissements dignes de Cassandre, Paul Virilio se défendait de tout pessimisme. Dans un entretien accordé à Jean-Louis Violeau en décembre 2010 (« Le littoral, la dernière frontière », décembre 2010), il écrit : « Je n’annonce pas le désastre et je suis au contraire très excité par ce qui arrive. »
 
Il est intéressant ceci dit de savoir pourquoi  le titre de cet article, initialement paru dans la revue italienne Alfabeta2, est La lumière ascendante. L'origine est à déceler dans l'église Sainte Bernadette du Banlay à Nevers, construite sur les plans de Paul Virilio et Claude Parent (1963-1966). 

L'église Sainte-Bernadette du Banlay à Nevers

On pense évidemment à un blockhaus. Et on aura évidemment raison. « Mon origine, c’est la guerre, expliquait Virilio dans un autre entretien donné en 1995 à François Ewald. La guerre a été à la fois mon père et ma mère. Le propre de la guerre c’est de coincer un personnage sur son drame. D’une certaine façon, à partir de 47-50, je n’ai pas vécu. Tout ce qui m’a constitué s’est produit avant. Voilà, à dix ans je suis devenu un vieux monsieur, un war baby, comme Perec et d’autres ». 

Virilio a en effet vécu l'expérience traumatisante des bombardements sur Nantes en 42 et 43 : 
"J'avais été avec ma mère chercher des biscuits pour les prisonniers à la biscuiterie Lu. Ma mère me dit : « Je fais la queue ; rejoins-moi tout à l'heure ; va donc faire un tour rue du Calvaire ». Il y avait là de grandes boutiques avec des jouets. Je reviens, je prends la queue avec ma mère. On rentre avec nos biscuits. L'après-midi, bombardement. Le lendemain, rue du Calvaire, il n'y avait plus rien, tout avait été rasé, on voyait l'horizon. Ce fut pour moi un sentiment extraordinaire : pour un enfant, une ville c'est éternel. Tout d'un coup, elle était tombée comme un décor. J'étais moins sensible à la mort, au drame, même si j'avais eu peur, qu'au côté d'évanouissement, ce que j'ai désigné par la suite comme « esthétique de la disparition », c'est-à-dire le tour de passe-passe, maintenant il n'y a plus rien. C'était cela la guerre, la guerre éclair, la domination, l'héroïsation de la technique : faire disparaître la réalité, la réalité de la vie, la réalité d'un quartier."
Ah, il faudrait tout citer de ce dialogue passionnant. Mentionnons quand même encore ceci :
"A la Libération, je me suis précipité à Saint-Nazaire pour voir la mer, me baigner, ce qui était interdit pendant l'occupation. Je découvre en même temps que l'horizon sans fin, sans faille et absolument pur de la mer, de l'Océan Atlantique, des objets bizarres, comparables aux statues de l'Ile de Pâques, en attente devant l'infini marin, abandonnés, en parfait état, n'ayant pas servi, munis de périscopes, de grenades à manches, de casques, vacants et à la disposition de tous. Je n'aurais pas fait d'architecture sans eux."

"Les bunkers, écrit Jean Richer, deviennent dès lors les objets transitionnels de sa pensée." Et plus loin, il ajoute : " En 1958, Paul Virilio débute ses recherches archéologiques sur le Mur de l’Atlantique. Ce travail initiatique le conduira à produire une exposition au musée des Arts décoratifs de Paris (1975) et un livre devenu incontournable : Bunker archéologie. La création du groupe Architecture Principe en 1963 avec l’architecte Claude Parent, le sculpteur Morice Lipsi et le peintre Michel Carrade, verra la publication du manifeste sur la fonction oblique : « une culture du corps qui joue sur le déséquilibre, qui considère que l’homme n’est pas statique, mais en mouvement et que le modèle de l’homme, c’est le danseur »

C'est ce manifeste de la "fonction oblique" qui trouve son expression dans la réalisation de l’Église Sainte Bernadette. 

Jean Richer pose ensuite une question essentielle : "L’enfance à elle seule peut-elle expliquer l’attrait du maître verrier (car Virilio qui eut beaucoup de métiers fut aussi, entre autres, maitre verrier) pour l’opacité des bunkers ?" La  réponse est dans le bâtiment : " L’édifice ressemble de l’extérieur à un blockhaus en béton brut. Les deux plans inclinés intérieurs se terminent à leur extrémité en large porte-à-faux sur l’extérieur tandis que d’épaisses coques de béton referment les volumes. Dans cet antre obscur, deux fentes de lumière jaune sont ménagées dans les dalles en limite des porte-à-faux de telle manière que la lumière monte du bas vers le haut et léchant les voiles de béton. Contrairement à la fente zénithale qui surplombe le pli reliant les deux plans obliques, la lumière provenant des extrémités est parcimonieuse et ascendante. Elle appelle irrésistiblement un sentiment d’élévation et à l’éclosion de la forme du bunker que l’on croyait fermée."

Sainte Bernadette du Banlay à Nevers (France), vue intérieure (crédit Jean Richer, 2019)
 Sur BarbOtages, le livre de Blanchot était suivi de cette citation :
"Il ne croit pas au désastre, on ne peut y croire, que l’on vive ou que l'on meure. Nulle foi qui soit à sa mesure, et en même temps une sorte de désintérêt, désintéressé du désastre. Nuit, nuit blanche – ainsi le désastre, cette nuit à laquelle l’obscurité manque, sans que la lumière l’éclaire."

(fragment 2, p. 8)
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* Que l'on ne confondra pas avec son parfait homonyme, Jean Richer, le grand spécialiste de Gérard de Nerval et de la géographie sacrée du monde antique.


vendredi 6 octobre 2017

# 239/313 - Le Bélier pense à moi

" -Jean Roudaut. Dans l'Arrière-Pays, dont une réédition paraît chez Skira, vous évoquez le roman Les Sables rouges, lu dans l'enfance. Quelles furent vos autres lectures d'enfant ou d'adolescent ?
-Yves Bonnefoy. C'est vrai, j'ai cité, il y a déjà longtemps, Dans les sables rouges, ce récit d'une colonie de la Rome impériale restée vivante, et toujours à parler latin, dans des galeries souterraines du lointain désert de Gobi. Mais plusieurs autres livres de cette nature rêveuse ont compté tout autant pour moi au seuil de l'adolescence, et je pense à eux souvent encore, ou plutôt est-ce eux peut-être qui continuent de penser, à travers moi."

Entretien, in Magazine littéraire, novembre 1992, p. 96.

"(...) je pense à eux souvent encore, ou plutôt est-ce eux peut-être qui continuent de penser, à travers moi." Cette réflexion de Yves Bonnefoy au début de son entretien avec Jean Roudaut me rappela immédiatement une case du roman graphique de Baudoin et Vargas, que je venais de relire la veille :


Le commissaire Adamsberg converse avec son adjoint Danglard. Et il profère donc cette phrase assez énigmatique : "Vous savez bien que je ne pense jamais à aucun truc. Ce sont les trucs qui pensent à moi. En ce moment, le Bélier pense à moi."
L'idée commune à Bonnefoy et Vargas, c'est donc bien une sorte d'inversion des rôles : c'est l'objet de la pensée qui devient en réalité le sujet de la pensée, et celui qui est censé être le sujet pensant devient simple vecteur de la pensée, ou disons le lieu où s'opère cette pensée. Bon, devant de telles affirmations d'aspect paradoxal, on a tendance à ne pas s'attarder, comme s'il s'agissait de simples ornements "littéraires"qu'il serait superflu de prendre véritablement en compte.
Pourtant, si je m'y penche vraiment - et sans doute aurais-je passé moi aussi mon chemin si la coïncidence textuelle ne m'était pas apparue - je ne peux pas ne pas penser à l'anthropologie que cherche à élaborer Eduardo Kohn, dans son livre Comment pensent les forêts, que j'ai évoqué ici, le 25 août.
Il y soutient qu'un autre type de pensée est possible, qui englobe l'humain et le soutient :
"Cet autre type de pensée est celui que les forêts pensent, le type de pensée qui pense à travers les vies des gens comme les Runa (ou les autres), qui interagissent intimement avec les êtres vivants de la forêt d'une façon qui amplifie la logique distinctive de la vie.
Ces êtres vivants enchantent et animent la forêt. Je propose une théorie de la réalité de l'enchantement et de l'animisme au-delà de l'humain, et je m'efforce de l'étayer et de la mobiliser conceptuellement dans le cadre d'une approche anthropologique susceptible de nous emmener au-delà de l'humain : c'est l'offrande que je fais, de la main gauche, pour contrer ce que nous tenons pour être les manières "droites" de penser l'humain." (p. 292)
Je ne veux pas m'avancer plus avant, du moins pour l'instant, sur ce terrain complexe, et je propose plutôt maintenant de nous pencher sur ce Bélier qui pense à moi (Adamsberg). Le Bélier n'est autre, dans l'histoire, que le tueur en série qui menace la vie du jeune Grégoire Braban, et qui doit son surnom à la marque qu'il laisse sur ses victimes.
Le Bélier, à cheval entre mars et avril, est le premier signe du zodiaque, qui débute avec l'équinoxe de printemps.
Or, le paon - que nous avons vu apparaître dans le texte de Bonnefoy sur Ravenne - est lui aussi un symbole de l'équinoxe de printemps. L'iconographie chrétienne et d'abord byzantine, "semble bien s'inspirer, écrit Jean Richer,* de ce qu'on lit au sujet du paon dans L'Histoire des animaux d'Aristote (VI, 564 B1) puis dans l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien (Livre X, ch. 22) sur le fait que le paon perd son plumage à la chute des feuilles et qu'une nouvelle queue lui repousse à la frondaison, ce qui, incontestablement, renvoie aux équinoxes."
Par ailleurs, au Moyen Age, on croyait que la chair du paon était imputrescible, ce qui explique qu'on en ait fait un symbole d'immortalité.

Paons affrontés à un vase, sous deux coquilles, détail d’un sarcophage épiscopal conservé dans la basilique de St-Apollinaire-in-classe, Ravenne.
Pas de paon dans Les quatre fleuves, mais curieusement un autre gallinacé, une petite poule dont il me semble intéressant d'examiner la place et le rôle dans le récit.

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* Jean Richer, Iconologie et Tradition, Symboles cosmiques dans l'art chrétien, Guy Trédaniel, 1984, p. 17.

dimanche 19 avril 2020

La guerre des virus

Samedi soir, sur Arte Journal, à la rubrique culturelle qui clôt en général ce bulletin, de loin préférable au ressassement infini des chaînes d'info en continu, avec leur défilé d'experts et d'éditorialistes calamiteux, il fut question des artistes qui ont vu, à cause de la pandémie, leur travail interrompu en plein processus créatif. Et de citer le cas de Brigitte Maria Mayer, la veuve du poète et dramaturge allemand Heiner Müller. Dès les premières secondes du reportage, je fus saisi, de la même manière que je fus très récemment frappé, en visionnant un documentaire sur Kubrick, de l'apparition de Hal 9000, qui figurait sur la première de couverture de La Vitesse des choses.

Le thème de son travail photographique, inspiré de Germania, mort à Berlin une pièce de Heiner Müller, était une épidémie selon l'Apocalypse de saint Jean. Elle s'y représente en mariée vêtue de peaux de moutons.


Mais ce n'est pas  la figure humaine qui me retient, c'est le fond, cette enveloppe dorée traversée de coulures noires, cette luminescence sublimant les empreintes qu'on dirait d'un suaire. Et cela me parle parce que cette lumière  je la connais, je l'ai vue la veille même.
C'est celle de l'église bunker créée par Virilio et Parent, c'est celle de Sainte Bernadette  du Banlay à Nevers.

Sainte Bernadette du Banlay à Nevers (France), vue intérieure (crédit Jean Richer, 2019)
Dans la pièce de Heiner Müller, il était question de "guerre des virus", et il agitait l'idée que Dieu n'était ni un homme ni une femme, mais un virus...
Je ne sais pas si cela aurait fait rire le chrétien Virilio...

Le reportage en entier :


Sur la pièce de Heiner Müller elle-même, j'ai fait quelques recherches : elle a été rejouée au Volksbühne de Berlin, en octobre 2019. Certaines photos de la mise en scène résonnent étrangement avec l'actualité.



Ajout du 27 avril : Ceux que cela intéresse pourront prolonger avec le très riche article que Bernard Umbrecht a publié sur La guerre des virus sur son site Le sauteRhin, que je me félicite encore une fois d'avoir intégré dans la catégorie Autres sentes.

samedi 10 septembre 2022

Cristal noir #2 : Python pourri

En 2005, sous le pseudonyme anagrammatique de Robin Plackert, j'ouvre un blog sur la plateforme Hautetfort, Fragments de géographie sacrée, afin d'y déposer le résultat des recherches que je menais depuis 1980 sur les géosymboles  du Bas-Berry et de la Haute-Marche, histoire de voir si les hypothèses que j'y lançais en toute liberté pouvaient susciter quelque intérêt de par le vaste monde. Pour aller vite, il me semblait qu'il existait autour de la petite cité de Neuvy Saint-Sépulcre, et de sa rotonde à l'imitation du Saint Sépulcre de Jérusalem, un système symbolique organisé en douze secteurs, autrement dit un zodiaque terrestre à l'image de ceux que Jean Richer, plus connu jusque-là comme spécialiste de Gérard de Nerval, avait mis au jour en 1967 dans sa Géographie sacrée du monde grec. A savoir, Delphes, Délos et Sardes en Asie mineure. Si je m'étais intéressé à Poitiers, c'était parce que la ville se situe sur le parallèle de Neuvy, sur un axe qu'on appelle équinoxial, en ce qu'il sépare le signe des Poissons (où la Brenne tout entière se trouve contenue) du signe du Bélier (où la petite cité de Bélâbre s'imposait immédiatement comme un témoin indubitable), à partir duquel se déroule tout le zodiaque.

L'ombilic de Delphes était jadis consacré au culte de Gê, la Terre, et l'on y rendait aussi des oracles. Le sanctuaire était gardé par son fils, le féroce serpent Python, qu'Apollon tua de ses flèches d'or, ce qui lui valut d'être désigné comme Apollon Pythien. Pour apaiser la fureur de Gê (personne n'aime à perdre un fils, fût-il monstrueux), Apollo créa les Jeux Pythiques, qui avaient lieu, comme les Jeux Olympiques, tous les quatre ans. Puis il s'appropria l'oracle, jeta les os de Python dans un chaudron à l'intérieur du temple et recouvrit avec sa peau le trépied de la prêtresse qui rendrait l'oracle, et qui prit naturellement le nom de Pythie, celle qu'on viendra ensuite consulter de toute la Grèce. En réalité, il doit y avoir ici, écrivait Plackert (autrement dit moi-même), sous le masque d'un combat, la figure d'une transmission : le dieu solaire prend la place d'une divinité chthonienne, et il s'agit moins de supplanter que de prolonger.

Apollon et Python, William Turner, 1811 Tate Britain, Londres.

Or, Puthô proviendrait d'une racine archaïque signifiant "pourrissant" (grec puthestai, "se putréfier"), autrement dit l'Apollon Pythien ne serait autre qu'un Apollon "pourrisseur". La mort du serpent et sa putréfaction introduisent une impureté fascinante pour le spectateur (la racine indo-européenne pû est une exclamation de dégoût dont témoigne encore l'interjection pouah !), impureté qu'il s'agit de conjurer (pour s'en laver, Apollon doit se baigner dans les eaux du fleuve Pénée).

Que Poitiers, fiché au couchant sur l'axe équinoxial venant de Neuvy, centre zodiacal, ait été aussi la capitale des Gaulois Pictones, ne m'apparaissait pas comme un pur hasard. La proximité phonique des noms était stupéfiante. Il y avait là comme une transposition du mythe grec en terre celtique (le peuple gaulois qui occupait le Berry, et donc Neuvy, n'était autre que les Bituriges, étymologiquement les Rois du monde - gallois bydd, monde, et rix ou rig, roi).

En résumé la mort du serpent monstrueux figurait le passage à un nouvel ordonnancement du cosmos. La souillure de sa mort se lisait jusque dans le nom de l'antique oppidum sur lequel s'est construit la ville de Poitiers, Limonum, qui pourrait signifier "les boues". La saleté dont s'enorgueillissait la ville, et que nul ne comprenait plus, avait sa profonde raison d'être.

*

"Ainsi, quand la terre couverte de l'épais limon que laissa le déluge eut été profondément pénétrée par les feux du soleil, elle produisit d'innombrables espèces d'animaux, les uns reparaissant sous leurs antiques traits, les autres avec des formes inconnues jusqu'alors. Ainsi, mais comme en dépit d'elle-même, elle t'engendra, monstrueux Python, serpent nouveau, effroi des hommes qui venaient de naître, et qui de ta masse énorme couvrais les vastes flancs d'une montagne. Le fils de Latone, qui n'avait encore poursuivi que les daims et les chevreuils aux pieds légers, épuisa son carquois sur le monstre, qui vomit par ses blessures livides son sang et son venin; et, pour conserver à la postérité le souvenir et l'éclat de ce triomphe, Apollon institua des jeux solennels qui furent appelés Pythiens. Le jeune athlète vainqueur dans ces jeux, à la lutte, à la course, ou à la conduite du char, recevait l'honneur d'une couronne de chêne. Le laurier n'était pas encore; les feuilles de toutes sortes d'arbres formaient les couronnes dont Phébus ceignait sa blonde chevelure. 
Ovide (Métamorphoses, 434)


Apollon et Python, gravure de Virgil Solis pour le livre I des Métamorphoses d’Ovide.

*

Le poème 10 de Leçons, de Philippe Jaccottet, alors qu'il ne veut que rendre compte de l'agonie d'un homme aimé et respecté (mais n'oublions pas que dans "agonie" gît la racine agon, qui dit la lutte et le combat), apparaît comme un écho fascinant au mythe ovidien.

     

C’est sur nous maintenant

comme une montagne en surplomb.



Dans son ombre glacée,

on est réduit à vénérer et à vomir.



A peine ose-t-on voir.



Quelque chose s’enfonce pour détruire.

Quelle pitié

quand l’autre monde enfonce dans un corps

son coin !



N’attendez pas

que je marie la lumière à ce fer.



Le front contre le mur de la montagne

dans le jour froid,

nous sommes pleins d’horreur et de pitié.



Dans le jour hérissé d’oiseaux.

mardi 11 avril 2017

# 86/313 - Sous le signe du Taureau

La société s'est largement sécularisée, la déchristianisation n'a pas connu de cesse en ce début de XXIe siècle, pourtant  les grandes fêtes religieuses continuent d'être les repères temporels essentiels de notre existence. Pâques, Noël, Toussaint, Ascension, Pentecôte... dont le sens mystique se perd de plus en plus pour un nombre toujours plus grand de nos concitoyens, persistent dans leur rôle de bornes : une temporalité sacrée irrigue toujours notre monde.

Ce qui est vrai pour le temps l'est-il pour l'espace ? Je veux dire : existait-il une spatialité sacrée analogue à la temporalité sacrée ? On l'admet volontiers - comment nier l'évidence ? - pour le local : l'église, le monastère, la chapelle, les nécropoles définissent des espaces sacrés distincts des espaces profanes qui les entourent. En ce sens-là le sacré perdure, et a même investi peu ou prou d'autres lieux non religieux : écoles volontiers considérées comme des sanctuaires, palais de justice, mairies, musées, sites patrimoniaux de toutes sortes. Mais si l'on passe au niveau global, au niveau d'un territoire, on conçoit mal voire pas du tout l'existence d'une organisation symbolique quadrillant l'entièreté de l'espace. Une géographie sacrée semble inconcevable.



Jean Richer, à l'origine spécialiste de Gérard de Nerval,  jetait pourtant en 1967 les bases d'une géographie sacrée du monde grec. A partir de l'étude des orientations "anormales "des temples d'Apollon et de l'examen des plus anciennes monnaies des villes grecques, il avait reconstitué trois grandes roues zodiacales centrées sur Delphes, Délos et Sardes en Asie mineure, vastes configurations symboliques qui prenaient racines dans les traditions égyptienne et mésopotamienne. L'ouvrage avait même été couronné par l'Académie française et Michel Butor avait pu écrire l'année suivante que "toute la religion grecque pourrait s'inscrire dans une immense métaphore : la terre devenant semblable au ciel" (Répertoire III, "Sites"). Guy-René Doumayrou, en  1975, prolongeait cette image dans sa Géographie sidérale (10/18), en affirmant que celle-ci "célébrait la noce continue du Ciel et de la Terre dans le lit des établissements humains, villes, châteaux, temples, châteaux organisés comme un vaste piège à esprit, d'usage quotidien." Tout le pays d'Oc trouvait sens dans un vaste zodiaque centré sur Toulouse.

Ces essais eurent un succès d'estime mais demeurèrent des tentatives isolées, que les historiens et archéologues non seulement ne prolongèrent pas, mais se gardèrent même de commenter. Et il en alla de même pour Robin Plackert qui, sur son blog, Fragments de géographie sacrée, s'employa à montrer qu'une autre roue zodiacale, il est vrai plus modeste, était observable en Berry, autour du centre de Neuvy Saint-Sépulchre.


Chaque secteur zodiacal porte le symbolisme spécifique du signe auquel il correspond. En ce qui concerne le petit territoire du Val de Creuse que nous explorons depuis quelques jours, il ressort qu'il est tout entier compris dans le signe du Taureau. Gargilesse (non figurée sur cette carte) est située sur la pointe 0°du signe tandis que Crozant se place plutôt sur l'extrémité opposée. Taureau, deuxième signe printanier, marque sous notre latitude le triomphe de la végétation.

Guy-René Doumayrou : "L'astrologie précise que Taureau est emblème de la joie charnelle, Vénus Génitrix ou Cythéréenne, ayant toujours un besoin ardent de plénitude physique. Serait-ce pour cette raison que la bourgade de Mas Saint-Pierre prit au Moyen Age, en devenant la cité la plus importante du secteur, le nom de Saint-Gaudens (d'après celui d'un hypothétique gamin martyrisé au Ve siècle), nom qui est la contraction du latin gaudivigens : qui mène joyeuse vie ? En tout cas, la gaudina est aujourd'hui encore dans certaines régions pyrénéennes une femme libertine, et la gauda une jatte de terre, une terrine et plus spécialement la sébile des orpailleurs Ainsi se trouve admirablement précisé le rôle d'humble réceptacle de la lumière qui est dévolu à ce signe". (p.68)

L'alignement Cuzion-Gargilesse-Badecon, au coeur du secteur, participe de cette même thématique vénusienne. La grivoiserie de Badecon évoque pleinement la gaudina pyrénéenne. Grivoiserie encore patente dans le saint Greluchon de l'église de Gargilesse, que les femmes venaient gratter aux endroits idoines pour favoriser la fertilité (une réplique moderne a été réalisée en 2012 par un artiste de Saint-Plantaire, Nadaud-Guilloton). Le CNRTL assure que le " nom de ce saint de fantaisie est issu d'un calembour obscène sur greluchon et grelot (proprement « clochette » d'où « testicules » p. anal. de forme); suff. dimin. hypocoristique -uche* + -on* (cf. ses autres dénominations : saint Génitour, saint Phallien en Berry ds L. Réau, Iconographie de l'art chrétien, t. 3, p. 617)."

Ce Greluchon au grelot n'est pas sans rapport avec le coqueluchon du fou médiéval. Qu'on se rappelle cette note de Claude Gaignebet sur la gravure des Fous de Carnaval : "Le coqueluchon est à oreilles et grelots car la substance cérébrale d’un fou est si réduite et sèche qu’elle est comme la bille d’un grelot. Il s’orne au front de la pierre de folie qu’il faudra opérer."


Ce coqueluchon se retrouve sur le Fou (parfois appelé le Mat) du Tarot, dont la version pudique est la plus courante :

Le Mat (Tarot de Nicolas Conver, 1761)
 Mais on trouve des versions plus osées :


Que l'on peut rapprocher d'une célèbre sculpture de la Maison d'Adam à Angers, le Tricouillard (qui n'est pas sans faire penser bien entendu à notre Triboullet) :