La situation est exactement tout ce que pouvaient produire de plus parfait la confusion de l'esprit et de la lâcheté. Si toute résistance était décidément impossible, la raison et le courage commandaient de cesser en effet la résistance sur terre, mais de dire à l'ennemi: "Entrez. Occupez toute la France, mais l'Empire tient. Allez le prendre. Nous donnons ordre à nos navires, à nos avions de rallier l'Angleterre. Nous vous subirons aussi longtemps qu'il faudra. "
Je ne veux rien écrire ici de ces hommes gris que je commence à croiser dans les rues. C'est l'invasion des rats.
Jean Guéhenno, Journal des années noires, 22 juin 1940.
Le capitaine Ernst Jünger est l'un de ces hommes gris. Le même 22 juin 1940, il arrive à Bourges où il demeurera jusqu'au 2 juillet. En ville, écrit-il, c'est la cohue : en plus des troupes allemandes et de nombreux prisonniers de guerre, elle accueille quarante mille réfugiés. Certains remontent déjà sur Paris, et Jünger raconte comment il régule la cohue (le mot revient trois fois) sur les quais de la gare ("Je longeai encore le train à l'intérieur duquel les Parisiennes se remettaient déjà du rouge"). Le soir-même, il achète dans un petit bar deux bouteilles de Veuve Clicquot. Deux jours plus tard, apprenant la signature de l'armistice, il précise que "la nouvelle fit disparaître des tables le bourgogne, et le champagne coula à pleins bords".
J'ai lu ce journal en septembre 1993, voici donc 33 ans (et j'allais avoir 33 ans), aussi je ne me rappelais pas ce séjour à Bourges (la ville n'avait pas alors l'importance qu'elle a pour moi aujourd'hui). Le 25 juin, il décrit la maison où il loge, "surtout agréable en ceci qu'elle n'a de façade que du côté du jardin et qu'elle est difficile à trouver. Elle est au bord de l'Yèvre, rivière tranquille aux ramifications nombreuses (...). Devant la véranda verdoie une petite pelouse, entourée de bosquets touffus et défendue contre l'eau par une rampe d'iris. (...) Dans ce jardin tranquille, comme entouré par la brousse, je prends l'après-midi un bain de soleil tout en lisant, et le soir, après le dîner, je parcours en canoë la rivière où jouent les truites." Le contraste est puissant, pour ne pas dire choquant, entre cette situation on peut dire privilégiée (n'oublions pas que cette maison a été réquisitionnée par l'armée pour y loger un officier) et la désespérance au même moment de Guéhenno à Clermont-Ferrand.
![]() |
| L'Yèvre, pas si tranquille en cette fin janvier |
C'est alors que germa l'idée de la rechercher cette maison sur la rive de l'Yèvre. Je consultai un plan de la ville, fort aussi d'un autre indice : "Cette solitude ombragée, où la nature et l'art de vivre se balancent heureusement, s'étend le long de l'avenue Jaurès, rue fort animée que je parcours souvent pour me rendre à mon service, et jamais sans me réjouir à la vue de deux platanes exceptionnellement forts, tels par l'ampleur que je n'en avais vu jusqu'à présent que sur les îles de Cos, de Rhodes et à Smyrne."
Il y a en fait peu de maisons sur les bords mêmes de l'Yèvre, et compte tenu de la position de l'avenue Jean Jaurès, il me semblait qu'il fallait peut-être chercher du côté de la rue du Pré d'eau, qui connut la crue mémorable de 1910.
Nous avons arpenté, E. la berruyère (qui n'était jamais passée par là) et moi, cette fameuse rue, et, tant qu'à faire, l'impasse du Pré d'eau qui nous conduit vers des jardins familiaux comme ceux des Marais. Aucune maison ne correspondait à la description de Jünger. Il avait bien raison : elle était difficile à trouver... Nous avons remonté en partie le boulevard Gambetta dont les premières maisons donnent sur l'Yèvre, mais toutes avaient une façade sur la rue.
Au rond-point, il y a des grands platanes, mais je doute que ce soient ceux de juin 1940, car ils ne sont pas exceptionnellement forts. Il me semble avoir retrouvé les anciens sur cette vieille carte postale :
Bref, échec. Il est possible aussi que la propriété ait été détruite. Ou bien - c'est très possible - n'ai-je pas cherché au bon endroit. La maison garde son mystère.
Dans la même note du 25 juin, Jünger ajoute qu'il a rangé quelques-unes des trouvailles qu'il avait faites au cours de cette campagne de France, par exemple "la leptinotarsa* qui rongeait avec ses larves d'un rouge vif, pareille à une éruption, les fanes de pommes de terre dans les jardin sauvages d'Essômes. Le caractère paradoxal de telles occupations au milieu des catastrophes ne m'a pas échappé, mais je les ai trouvées en quelque sorte rassurantes : elles trahissent une réserve de stabilité même dans la condition de civilisé. De plus, j'ai appris dès 1914 à travailler dans le voisinage du danger. A notre époque il faut jouir d'un calme de salamandre pour parvenir à ses fins."
Il dit un peu plus loin qu'il a toujours trouvé plein de sens son goût pour ce qu'il appelle ces chasses subtiles. Dont il fera plus tard la matière d'un livre, dont le dernière édition en date en français, chez Klincksieck, est de 2025.
Pierre Bergounioux, lui aussi friand d'entomologie, en a rédigé la préface :« Il n’y a rien de paradoxal, bien au contraire, à ce qu’un même homme, Ernst Jünger, ait rendu compte comme personne de l’expérience de la Grande Guerre et consacré son loisir à la poursuite des insectes. Dans chaque cas, il a passé outre aux interdits que les dieux jaloux ont dressés devant nous, à la crainte, au dégoût instinctifs que les insectes inspirent communément, à la terreur, à l’horreur stupéfiantes des combats. L’événement le plus important de l’histoire, c’est l’invention de l’écriture. La littérature accroît démesurément notre connaissance, notre conscience, aide à notre délivrance. Le monde s’en trouve élargi, augmenté, enrichi et nous, qui en sommes, avec lui. On voit autre chose, autrement, quand on lit Chasses subtiles. »
__________________
* La leptinotarsa n'est autre que le doryphore.







Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire