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lundi 8 janvier 2018

La porcelaine ?

Qu'est-ce que la porcelaine vient faire là ?
J'ai pourtant écrit ça : La porcelaine ? dans le cahier bleu, à la date du 20 décembre 2017, juste sous l'encart découpé du film de Todd Haynes, Le Musée des Merveilles.
J'étais une fois de plus de passage à la médiathèque, et au rayon des nouveautés, j'avais feuilleté un bouquin d'un certain Edmund de Waal, La voie blanche. Et il avait suffi de quelques lignes pour prendre envie de lire le reste. C'était une histoire de cet art millénaire, à travers le regard d'un écrivain également céramiste. Mais bon, j'avais déjà trop de casseroles sur le feu, pas la peine d'allumer un autre fourneau.

Mais pourquoi soudain s'intéresser à la porcelaine (alors que je n'en possède pas une seule, je pense, à la maison) ?
C'est que j'avais commis en septembre 2014 un assez long article intitulé Sombre pierre, granit de l'âme, qui, à partir d'un parallèle entre un recueil de poèmes du poète et romancier limousin Georges-Emmanuel Clancier et un recueil de textes de Marie Mauron, m'avait conduit à évoquer la découverte de la porcelaine chinoise à Jingdezhen par le père jésuite François-Xavier d'Entrecolles, au XVIIIème siècle. De cette rencontre inopinée, il faut croire qu'il m'était donc resté une fibre porcelainière.

Par ailleurs, je ne manquais pas de pistes nouvelles à explorer. L'une des plus prometteuses avait trait à Moby Dick. Le souvenir de sa lecture est chez moi plus que lointain, j'ai dû le lire il y a bien des décennies dans une édition condensée pour la jeunesse. C'est un des livres préférés de mon ami Nunki Bartt, aussi en cette fin décembre, à la librairie Arcanes, je fus bien près d'en acheter la traduction par Jean Giono.
J'y renonçai là aussi, soucieux d'éviter le pernicieux fléau de la dispersion.
Mais la Baleine ne lâcha pas si facilement le morceau. Le soir-même, recherchant l'auteur de la citation sur le hasard comme pseudonyme de Dieu, je déniche Théophile Gautier sur Wikiquote, le Wikipédia de la citation :
"Le hasard, c'est peut-être le pseudonyme de Dieu, quand il ne veut pas signer."
La Croix de Berny, Théophile Gautier, éd. Librairie Nouvelle, 1855, lettre III (« À monsieur le prince de Monbert »), p. 28
Et juste en dessous, il y avait une citation d'Herman Melville, tirée de Moby Dick
"Cette épée agile et indifférence devait représenter le Hasard ; ainsi donc le hasard, le Libre Arbitre et la Nécessité, tout cela travaillé ensemble s'entremêlait : la chaîne droite de la Nécessité ne pouvait être détournée de son cours - pourtant chaque vibration y tendait - la fibre volonté de passer la navette entre certains fils. Et enfin le Hasard qui bien que confiné dans les lignes strictes de la Nécessité et bien que dirigé par le Libre Arbitre finissait par donner son aspect définitif à la chose."
Moby Dick, Herman Melville (trad. Lucien Jacques, Joan Smith et Jean Giono), éd. Gallimard, 1996, p. 298
L'épée du hasard allait me désigner aussi ce même soir (j'étais en plein effervescence autour de Lexington Avenue) un passage de La chambre dérobée de Paul Auster, le tome trois de sa trilogie new-yorkaise :
"Le jour de mon trentième anniversaire est arrivé. Je connaissais Sophie depuis environ trois mois, et elle a insisté pour en faire une soirée de célébration. Au départ, j'étais réticent, n'ayant jamais prêté grande attention aux anniversaires, mais le sens de la circonstance dont faisait preuve Sophie a fini par avoir raison de moi. Elle m'a acheté une édition coûteuse et illustrée de Moby Dick, m'a emmené dîner dans un bon restaurant, puis m'a guidé à une représentation de Boris Godounov au Metropolitan." (p. 51)
Mais aussi un article de François Busnel publié le 29 juin 2009 dans l'Express : "New York, cité des lettres", où l'on peut lire ceci :


Et comme les grands esprits, paraît-il, se rencontrent, il se trouve que j'ai lu avant-hier dans la revue America (c'est la première fois que j'achetai cette nouvelle revue) un grand entretien entre François Busnel et Paul Auster.


Bref, tous les chemins me conduisaient à Moby Dick, et je ne doutais plus que l'année 2018 allait commencer sous les auspices de la baleine blanche (d'autant plus que j'avais commencé depuis fin novembre le livre de Pierre Senges, Achab (séquelles) qui se veut la suite ironique des aventures du célèbre capitaine à jambe de bois (un livre déniché à Noz la semaine précédente). Je dis bien commencé, car ce livre foisonnant, protéiforme voire océanique n'est pas d'une lecture facile (j'avance à la vitesse d'une chaloupe lâchée dans la Mer des Sargasses).



Sur ce, le 26 décembre, j'emmène tout un carton de bouquins à la boîte à livres du Carrefour Market de Déols. C'est que j'ai décidé, pour contrer l'invasion de l'imprimé dans l'appartement, de pratiquer un strict équilibre des masses : un livre qui rentre, un livre qui sort. Comme il en est rentré pas mal ces derniers temps, il a fallu faire des ponctions parfois malaisées dans les rayonnages. Romans qu'on ne relira jamais, essais dispensables, j'en ai donc farci les étagères déoloises. Mais je ne suis pas revenu les mains vides : des livres déjà présents là-bas, j'ai ramené un petit roman de Thomas Vinau, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux (Alma, 2011). Je n'avais jamais lu Thomas Vinau, mais j'avais croisé son nom plusieurs fois.
Or, dès la deuxième page du livre, que vois-je ?

"Moby Dick

Le port est plein de perdants magnifiques. Walther
hésite entre deux chalutiers des grands fonds.
L'Achab et le Terre Neuve. Il opte pour le premier
et vient s'agglutiner à la longue file des demandeurs
d'emploi. Merlan, cabillaud, thon ? lui demande
le capitaine.
Il répond par un signe de tête et se retrouve embarqué
sur le pont de l'Achab à cinq heures du matin.
Destination : l'archipel de Svalbard en Norvège. "
Enfin, le 28 décembre, me voici de retour à la médiathèque pour une raison dont je ne me souviens pas. Le livre d'Edmund de Waal n'a pas trouvé preneur. Il est toujours à la même place sur les rayonnages des nouveautés. Je l'ouvre, cette fois non pas au hasard, mais à la première page, et je lis la citation en exergue :
Quel est cet objet de blancheur ?
Moby Dick, Herman Melville.
Cette fois, il n'y a plus à hésiter une seconde. Les pistes de la porcelaine et de Moby Dick viennent de se croiser. J'embarque le livre.

vendredi 19 janvier 2018

De Manhattan à Dachau

"Onze heures du soir ; l'air est moite ; entre la circulation dense et les enseignes au néon, on se croirait à Manhattan ; il tombe une fine pluie d'été et je ne sais pas au juste où j'ai pris gîte"

Edmund de Waal, La voie blanche, Autrement, 2017, p. 10.

Edmund de Waal n'est pas à New York, il est en Chine, et plus précisément à Jingdezhen, la capitale de la porcelaine située dans la province du Jiangxi. La première de ses trois explorations sur les sites originels de l'histoire de la porcelaine, les "trois collines blanches", Jingdezhen donc, avant Dresde et Plymouth.
Manhattan, c'est le port d'attache d'Herman Melville, citée dès le premier chapitre de Moby Dick, que j'ai lu aujourd'hui grâce à l'ami Nunki Bartt, qui m'a mis dans les mains voici deux jours le gros volume de plus de 800 pages de l'édition Phébus, dans la traduction pour lui insurpassée d'Armel Guerne. : "Voici par exemple, votre île citadine de Manhattan avec le collier de ses docks tout semblable à celui des récifs de corail ceignant les îles de l'Océan Indien - et c'est l'écume du trafic commercial qui bouillonne autour d'elle."


Moby Dick, présent, on l'a vu l'autre jour, dès l'exergue du livre, et qu'Edmund de Waal invoque à la page 35 :  "J'ai lu Moby Dick. Les périls du blanc, je connais. Je connais les dangers d'une obsession du blanc, de l'attirance irrésistible vers quelque chose d'aussi pur, d'aussi absolu dans son potentiel fusionnel qu'on en serait métamorphosé, transfiguré, qu'on pourrait repartir de zéro."
Moby Dick qui va réapparaître, au chapitre 44, au moment où de Waal s'est installé dans une ancienne usine où on apporte les caisses, les lourds paquets de carreaux achetés à Jingdezhen, et où on rebranche les fours. A l'étage des bureaux, il a dédié une pièce à l'écriture, y a rangé ses livres, pas mal de poésie, dit-il, Goethe et sa théorie de la couleur, et puis, oui, Moby Dick, avec son chapitre 42 intitulé "La blancheur de la baleine", où l'on peut lire : "Dans maints objets de la nature, la blancheur raffine et accroît la beauté, comme par une vertu spécifique, qu'on peut observer dans les marbres, les japonicas et les perles." (Josée Kamoun, la traductrice, n'use manifestement pas ici de la version d'Armel Guerne, lequel écrit : "Quoique le blanc, comme s'il les revêtait d'une vertu toute spéciale qui lui est propre, rehausse infiniment de sa délicatesse la beauté de bien des choses de la nature, telles que les perles, le marbre, les laques (...)").
Et cette "phrase extraordinaire", s'exalte de Waal : " La qualité fuyante, qui fait que les idées de blancheur, lorsqu'elles se détachent des associations bénignes et s'accolent à un objet terrible en lui-même, augmente la terreur au plus haut point."*

La terreur, elle est à la fin du livre, au chapitre 60, quand il évoque la PMA, qui ne désigne pas ici la Procréation Médicalement Assistée mais la Porzellan Manufaktur d'Allach, au nord-ouest de Munich, fondée grâce aux capitaux engagés par Himmler.
"Vingt millions de soldats de porcelaine en marche", tel est le slogan de la manufacture qui vend des figurines et des insignes, le tout au profit de citoyens nécessiteux mais loyaux au Reich. C'est la semaine de l'Anschluss, où les soldats allemands franchissent la frontière autrichienne et sont accueillis par des foules en délire." (p. 447)
Le succès ne se dément pas, au point que l'usine est devenue trop petite pour assurer la demande ; fin 1940, on la déplace au camp de concentration de Dachau.** La main d’œuvre y est bon marché.

Himmler inspectant la porcelaine d'Allach à  Dachau le 20 janvier 1941. Photo: Image Bank WW2 – NIOD/Amsterdam  
 La plupart de ces figurines étaient blanches, précise de Waal, à la demande expresse de Himmler : "La porcelaine blanche est l'incarnation de l'âme allemande", clame le premier catalogue d'Allach.

Edmund de Waal a fait le voyage à Dachau, est allé aux Archives où il a pu consulter le témoignage essentiel de Hans Landauer, un socialiste autrichien qui avait rejoint les Brigades internationales à seize ans avant d'être arrêté, déporté en France au camp de Gurs puis transféré à Dachau le 6 juin 1941. Son talent de dessinateur lui vaut d'être embauché à Allach, où il travaille d'abord sur les bougeoirs puis les figurines avant de devenir "irremplaçable" parce qu'il fabrique les chevaux dont raffolent Hitler et Himmler. Dans ses Mémoires, il se remémore, écrit de Waal, "l'étrange paradoxe de la situation : c'était à ce groupe d'ouvriers si cosmopolite qu'il revenait de façonner le symbole culte du parti, la lanterne de Julleucheter destinée aux fêtes du solstice, ce qui augmentait leurs chances de survie."

Bol de bivouac et sa boîte originale. Photo: Alamy
Le camp de concentration de Dachau fut libéré par les troupes américaines le 29 avril 1945. On y releva 3000 morts. La porcelaine d'Allach avait été déménagée : "Il restait bien quelques modèles, mais aucune figurine nazie, aucun commando blanc."
" Au début de l'année 1947, à Windischeschenbach, la fabrique de porcelaine s'est mise à produire toute une gamme d'animaux, oursons, chiots, chevaux, jeunes faons, Bambis. Quand on les retourne, on peut lire Eschenbach, Zone US. Avec au-dessus le nom du modeleur : Kärner.
Car le SS Hauptsturmfürher Kärner est devenu Herr Kärner. Il a enterré la porcelaine de la honte quelques jours avant la libération, emporté ses moules et recommencé à zéro. Plus de runes SS, mais les modèles sont les mêmes." (p. 473)
C'est cela aussi l'histoire de la porcelaine.

___________________
* Traduction d'Armel Guerne : "Cette trompeuse idée de candeur virginale à laquelle le blanc reste pour nous indissolublement lié, quand elle se trouve détaché des objets tout aimables, et revêt quelque terrible objet de sa robe innocente, redouble en nous l'effroi et jette l'épouvante presque au-delà de l'inimaginable."
A comparer avec l'original :
Première citation : "Though in many natural objects, whiteness refiningly enhances beauty, as if imparting some special virtue of its own, as in marbles, japonicas, and pearls (...)."
Deuxième citation : "This elusive quality it is, which causes the thought of whiteness, when divorced from more kindly associations, and coupled with any object terrible in itself, to heighten that terror to the furthest bounds."

** On peut lire (en anglais) un article écrit par Edmund de Waal sur l'histoire de la porcelaine nazie (sur le site de l'excellent journal anglais The Guardian).

dimanche 10 juin 2018

Du chaos, du Congo et du Pequod

Les choses se compliquent (et j'admets déjà que ce n'était pas très simple...), elles se compliquent même bougrement. Pourquoi ? Pour la bonne raison tout d'abord que trois plans temporels se superposent et même s'enchevêtrent : car tentant de rendre compte de corrélations constatées au mois d'avril, je suis conduit à évoquer aussi les échos que cela provoque dans le temps présent de ce mois de juin, tout ceci entrant aussi en résonance avec des textes plus anciens de quelques années. Des indices dispersés sur plusieurs strates temporelles émergent comme si l'on avait procédé à une coupe verticale du territoire exploré (qui n'est autre au fond que celui de nos existences), mais de cette vision globale je ne puis en donner une traduction immédiate, perceptible synthétiquement : il me faut passer par une narration linéaire qui peine à rendre l'ampleur de l'étoilement des motifs. C'est là que la macle (ou le losange) intervient en tant que figure essayant de donner forme au chaos (c'est en somme la même fonction que remplissent justement les attracteurs étranges dans la théorie mathématique du chaos).

Prenons un autre exemple de motif ayant triangulé tout récemment, et qui est en même temps bien ancré dans le passé récent : Moby Dick. En premier lieu, je l'ai retrouvé parmi les livres brûlés de Fahrenheit 451. Quand la brigade de pompiers fait une descente chez le pompier rebelle Montag, et que tous les livres qu'il cachait se retrouvent sur la moquette du salon, on voit parmi les chefs d’œuvre de la littérature que Truffaut a choisis visiblement avec soin, le roman de Melville.


Un autre plan s'attarde plus précisément sur l'ouvrage seul :

(Les illustrations de Rockwell Kent qui accompagnaient cette édition anglaise ont été reprises dans la toute récente édition Quarto établie par Philippe Jaworski)
En second lieu, Moby Dick prend place dans le livre d'Anna Tsing, Le champignon de la fin du monde, venu de Bourges et apparu à la fin de l'article traitant du feu chez Truffaut (j'allais écrire du faux chez Truffeu).
Il n'est pas inintéressant de replacer le contexte de son apparition dans ce livre (qualifié, je le répète, de très important par Bruno Latour, ce que je ne cesse de vérifier à chaque étape de ma lecture - pas encore achevée à cette heure).
Anna Tsing développe toute une réflexion sur le capitalisme, dont le processus, rappelle-t-elle, est l'accumulation. Mais la valeur est parfois produite à partir de phénomènes vitaux qui ne lui doivent rien. Même dans les fermes industrielles, "des êtres vivants issus de processus écologiques sont récupérés pour participer à la concentration des richesses. C'est ce que j'appelle, écrit-elle, une "captation", qui implique de tirer avantage de la valeur produite en dehors du contrôle capitaliste." La cueillette des matsutakés par des travailleurs précaires dans les forêts de l'Oregon sont un exemple de ce qu'elle nomme des "chaînes d'approvisionnement", qui sont "des chaînes de matières premières transformées en marchandises qui traduisent la valeur au bénéfice des entreprises dominantes ; elles opèrent une traduction entre des valeurs non capitalistes et capitalistes."
Ce n'est pas quelque chose de nouveau et elle en donne deux exemples historiques pour en clarifier le fonctionnement, tous les deux mis en lumière par la littérature.
Le premier est le marché de l'ivoire au XIXe siècle, tel que l'a raconté Joseph Conrad dans son roman Au cœur des ténèbres.
"L'histoire tourne autour d'une découverte que fait le narrateur : alors qu'il était épris d'une grande admiration pour un commerçant européen, il prit conscience de la sauvagerie avec et par laquelle il se procurait de l'ivoire. Révéler cette sauvagerie a de quoi surprendre le sens commun, habitué à penser la présence européenne en Afrique comme ayant été un moteur de civilisation et de progrès. Au lieu de cela, civilisation et progrès se rabattent en écrans de fumée pour tenter d'étouffer la violence par laquelle passent les mécanismes de traduction pour obtenir toujours plus de valeur : une captation en bonne et due forme." (p. 109)*
 Le second exemple est donc puisé chez Melville :
"Moby Dick suit l'histoire de l'équipage d'un baleinier, dans lequel le cosmopolitisme, fortement animé, tranche clairement avec nos stéréotypes sur la discipline d'usine. Toutefois, l'huile que l'équipage obtient en tuant des baleines tout autour du monde entre en fin de compte dans une chaîne d'approvisionnement capitaliste, basée aux Etats-Unis. De manière étrange donc, sur le Pequod, tous les harponneurs sont des indigènes non intégrés, qui viennent d'Asie, d'Afrique et du Pacifique. Et le navire serait incapable de capturer une seule baleine sans l'expertise de ces personnes totalement étrangères à la discipline industrielle étatsunienne. Mais, comme les produits de ce travail doivent finalement être traduits en termes de valeur capitaliste, c'est seulement par le biais du financement capitaliste que le navire peut prendre la mer. Autrement dit, l'accumulation par captation s'opère ici dans la conversion de savoirs indigènes en bénéfices capitalistes. Et, par la même occasion, dans la conversion de baleines vivantes en produits d'investissements." (p .109)
Enfin, dernier côté du triangle, les deux pages que Christiane Taubira (dont j'ai mis une citation en exergue d'un article récent) consacre à Moby Dick dans Baroque sarabande, livre d'hommage aux livres et aux écrivains de son enfance guyanaise aux combats d'aujourd'hui. Deux pages d'où j'extrais le passage suivant :
" Et si le bateau Pequod est au commencement, c'est qu'au commencement sont les Amérindiens. Et c'est fort d'un savoir irréel que Queequeg le harponneur, homme de cale dont les tatouages sur le corps sont la calligraphie d'un mystérieux traité sur les cieux et la terre et sur l'art d'atteindre à la vérité, décide au dernier moment de renoncer à son agonie."
Pour bien comprendre, il est nécessaire de savoir (Taubira ne le précise pas) que les Pequots étaient une tribu indienne qui fut exterminée lors du massacre de la Mystic River, en 1637.  L'écrivain américain Benjamin Whitner raconte toute cette histoire d'une incroyable violence dans le numéro 4 de la revue America, hiver 2018, (L'histoire interdite, p. 88) :
" Ensuite, les pèlerins se mirent en devoir d'éradiquer intégralement la tribu des Pequots. Ils déclarèrent que tout Indien réputé appartenir à cette tribu serait exécuté sur-le champ. La rivière Pequod fut rebaptisée Thames - la Tamise -, et le village connu sous le nom de Pequot fut rebaptisé New London. Comme John Mason [le capitaine qui avait dirigé le massacre] le déclara, le but était d'"effacer tout souvenir de ces Indiens de la surface de la Terre". L'Assemblée générale du Connecticut alla jusqu'à déclarer l'interdiction officielle du mot lui-même. Les Pequots ne furent pas seulement annihilés en tant que peuple, mais également en tant qu'idée."
Pour Whitner, il s'agit ni plus ni moins que d'un génocide. Il écrit que les Pequots "ne réapparaîtront vraiment dans la conscience américaine qu'avec le Moby Dick d'Herman Melville."

De Fahrenheit 421 aux Pequots en passant par le Congo, on voit bien que cette affaire de Moby Dick n'est pas qu'une amusante chasse aux coïncidences, que ce qui est désigné là avec insistance c'est la violence et l'injustice infligées à l'être humain, et en particulier à l'Autre, au Noir, à l'Indien, à celui qu'on désigne comme brute, sauvage, inférieur.
Et ce n'est pas un hasard si au coeur des ténèbres  veillent sous la cendre les braises vives de la littérature.

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* Sur Joseph Conrad, la conquête coloniale et la remontée à la source des génocides du XXème siècle, on lira avec grand profit le livre de l'écrivain suédois Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes ! (Les Arènes, 2014). Ce titre est une phrase de Kurtz, le personnage principal d'Au coeur des ténèbres, qui avait conclu par ces mots son rapport sur la mission civilisatrice de l'homme blanc en Afrique.
Bel exemple de cette intrication temporelle que je tentais de décrire au début de cet article : ma lecture cet après-midi même du chapitre V des Anneaux de Saturne, de W.G. Sebald. Au coeur de ce chapitre, il y a deux personnes : Joseph Conrad (que Sebald choisit plutôt de désigner sous son vrai nom de Konrad Korzeniowski) et la figure moins connue de Roger Casement, diplomate britannique qui dénonça dans un rapport au Foreign Office les atrocités commises par les agents du roi des Belges, Léopold II, sur les Noirs congolais, "contraints, rapporte Sebald, de travailler sans salaire pratiquement sans être nourris, souvent enchaînés les uns aux autres, à un rythme forcené, du lever au coucher du soleil et jusqu'au moment où ils tombaient à proprement parler de tout leur long et mouraient sur place d'épuisement." (p 167)
Roger Casement
C'est au cours de son voyage le long des côtes anglaises, dans une émission documentaire de la BBC, que Sebald découvrit ce personnage jusque-là inconnu de lui (et dont la destinée fut tragique car il finit par être pendu en 1916 pour haute trahison dans une prison londonienne - il avait épousé la cause nationaliste irlandaise). Vaincu par la fatigue, Sebald s'était endormi devant la télévision, mais écrivait qu'il se rappelait "simplement qu'il avait été question, au début de l'émission, du fait que l'écrivain Joseph Conrad avait rencontré Casement au Congo et qu'il le tenait, parmi les Européens, corrompus en partie par le climat tropical, en partie par leur propre inextinguible cupidité, pour le seul homme droit qu'il lui eût été donné de rencontrer dans cette région du monde."(p. 138)

lundi 12 octobre 2020

Maintenant Il Est Temps de Récupérer les Instants Perdus.

Alicia Galienne, la jeune poétesse emportée à vingt ans par une maladie du sang, était andalouse par sa mère, Silvita. Peu après sa mort, celle-ci fit rapatrier d’Andalousie la dépouille d’un grand-oncle, un comte de Castilleja de Guzmán, mort en 1970, année de la naissance d’Alicia. Elle ne voulait pas la laisser seule dans le cimetière de Montparnasse.

Il se trouve qu'avec le petit essai de Sophie Nauleau, Espère en ton courage, où j'avais découvert Alicia Galienne, j'avais emprunté aussi le roman bien plus imposant d'un grand écrivain espagnol que je n'avais encore jamais lu, Un promeneur solitaire dans la foule, d'Antonio Muñoz Molina. Pourquoi mon attention s'est-elle portée sur lui, le natif d'Ubeda, en Andalousie, alors qu'il m'était inconnu ? Eh bien parce qu'il ne l'était plus tout à fait, inconnu. Grâce à Vertiges de la lenteur, ce volume d'entretiens de la revue La Femelle du Requin, acheté, je l'ai déjà dit, à Guéret, lors des Rencontres Chaminadour. Il était l'un des vingt écrivains au sommaire. Mais ce n'aurait sans doute pas été suffisant si je n'avais vu, en feuilletant le roman, que Fernando Pessoa y tenait une place importante. Ainsi que Baudelaire et Edgar Allan Poe. Bref, c'était déjà beaucoup de résonances avec ce que j'explore ici depuis des années. Je ne pouvais faire l'impasse.

D'autant plus que la couverture, qui reprend le principe du collage ou de l'affiche déchirée que l'on ne cesse de croiser dans le livre, montrait le visage de Pessoa lui-même (cela je ne m'en avisai pas immédiatement, je m'en aperçus un peu plus tard).


 

Le livre est parsemé des propres collages de l'écrivain, qui ne cesse de marcher dans les grandes villes, Madrid, Paris, New York, Lisbonne, enregistreur numérique de l'Iphone dans la poche, calepin, crayon, ordinateur portable, paire de ciseaux et bâton de colle dans un cartable — à l'affût des messages publicitaires incessants, des bribes de conversations dans la rue ou le métro, maraudeur du quotidien qui se remémore également les pérégrinations des grands promeneurs du passé car "la littérature moderne, affirme-t-il dès 2003 à ses interlocuteurs de la Femelle du Requin, a été inventée avec la promenade dans la ville, avec Baudelaire." Chaque paragraphe du livre s'ouvre avec une réclame, une injonction publicitaire, un fragment de prospectus, écrit en gras. La typographie n'est pas justifiée, comme la plupart du temps les écritures sur écran :

"Tu n'As qu'à Fermer les Yeux. Dans le vrai Paris, Charles Baudelaire lit les histoires du Paris inventé par Edgar Allan Poe. Il pose à présent sur la ville où il a vécu depuis sa naissance d'autres yeux éclairés et distordus par l'imagination d'une personne qui n'y est jamais allée. [...] En lisant Thomas de Quincey, qui écrit sur Londres, et Poe, qui décrit depuis New York un Paris imaginé, il s'impose le travail colossal et en rien lucratif de les traduire tous deux et apprend à regarder Paris, à voir passionnément ce que l'art et la littérature respectable ne peuvent et ne veulent presque jamais remarquer et qui s'étale désormais sous ses yeux, le bruit, la vulgarité, la rapidité, l'étourdissante abondance, la confusion de gens, les voix, la boue et le crottin sur les avenues, les vitrines illuminées jusqu'à des heures avancées de la nuit, la trouble nuit urbaine où l'excès d'éclairage artificiel et la fumée du charbon dans les usines ont effacé à jamais les constellations." (p. 83)
Une autre ville remonte par instants dans sa mémoire, c'est Grenade où il s'était installé après avoir quitté sa petite ville natale. Grenade, où je suis allé deux fois ces dernières années, et qui m'a laissé une empreinte ineffaçable, Grenade qui a maintenant nombre d'entrées dans Alluvions, Grenade dont le quartier de l'Albaicín, surtout, n'a cessé de me fasciner.

"Maintenant Il Est Temps de Récupérer les Instants Perdus. "Vous n'avez pas l'air de vous en souvenir, mais nous nous sommes rencontrés à Grenade il y a plus de trente ans. Vous êtes venus chez moi, dans l'Albaicín. Je vivais dans ce qu'on appelle là-bas un carmen. C'est un mot arabe. Vous disiez que l'endroit était si caché qu'on ne pouvait y arriver qu'en se perdant. Je ne trouve pas bizarre que vous ayez oublié. C'était un tout petit carmen, un espace plus qu'étroit, très escarpé, comme un escalier en colimaçon. Un carmen  cubiste, si vous me permettez l'expression." (p. 112-113)
Carmen Aljibe, Grenade, février 2019

Dans un autre passage du livre, le narrateur évoque Fernando Pessoa et Walter Benjamin. Curieusement, la phrase d'entrée est la même que celle de la page 83 (c'est le seul doublon que j'ai observé jusque-là).

"Tu n'As qu'à Fermer les Yeux. Dans le temps, mais non dans l'espace, Fernando Pessoa croise  Benjamin. C'est un marcheur agité dans la ville où Walter Benjamin aurait aimé aller et n'est jamais arrivé, Lisbonne, son port de transit dans sa fuite vers l'Amérique. [...] Fernando Pessoa marche dans sa ville en même temps que Benjamin dans Paris. Tous deux sont myopes, portent des lunettes rondes, des tenues extrêmement strictes et un peu usées, témoignent beaucoup d'intérêt pour la graphologie. Tous deux ont toujours eu un grand cartable noir. [...] Sur les photos, Fernando Pessoa et Walter Benjamin se ressemblent beaucoup, doubles possibles ou hétéronymes l'un de l'autre." (p. 148)

Il est frappant de voir que Frédéric Pajak, qui annonce qu'il a achevé son neuvième volume du Manifeste incertain avec la figure de Pessoa, ait commencé celui-ci avec  Benjamin, son Walter ego, comme écrivait Marc Semo dans Libération, le 1er octobre 2014. Le sous-titre du tome 1  était libellé ainsi : "Avec Walter Benjamin, rêveur abîmé dans le paysage."

"Pessoa, poursuit Muñoz Molina, lit Herman Melville et Walt Whitman, et ces lectures déclenchent en lui de prodigieuses ivresses de fécondité poétique." Et il enchaîne sur un parallèle Melville- Pessoa (Melville, autre résonance importante sur ce site) :

"Là Où il Semblerait qu'Il n'y Ait Rien. Déprécié et oublié après l'échec de Moby Dick, Herman Melville occupe un poste obscur aux douanes de New York. Poe a essayé d'en décrocher un similaire afin de sortir de son extrême misère, mais il n'y est jamais parvenu. Chaque matin, à la même heure, avec une tristesse disciplinée, Melville traverse les mêmes rues de Manhattan et arrive au travail par la rive de l'Hudson. Le fleuve que regardait lors de leurs trajets quotidiens pour aller au bureau Fernando Pessoa et son hétéronyme ou double inexact, Bernardo Soares, est le Tage. Melville invente le scribe et copiste Bartleby comme Pessoa invente l'aide-comptable Bernardo Soares. Tous deux écrivent avec une application méticuleuse, penchés sur d'imposants livres de compte et de procédures administratives. Quand le jour décline, Bartleby s'éclaire à la bougie, Bernardo Soares à la lumière électrique. Le bureau de Bartleby donne sur une cour intérieure, celui de Soares sur les étages élevés des immeubles de la Rua dos Douradores, à Lisbonne." (p. 148-149)

Affiche Grenade, février 2019

Sur Moby Dick, AMM revient un peu plus loin, page 178, à travers les propos qu'il prête à un personnage anonyme, prétendûment rencontré au Cafe Comercial de Madrid :

" Cervantès, Joyce, Melville, tous les trois travaillaient avec des matériaux charriés, des alluvions d'histoires antérieures, des éléments volés, découpés, copiés, et ils se laissaient porter par des divagations insensées, à croire qu'ils aspiraient au désastre, qu'ils voulaient que le livre en cours s'effondre sur eux, explose ou se répande sans qu'ils puissent le contrôler, du moins pas entièrement, comme Moby Dick a explosé au bout de quelques chapitres pour devenir un objet chaotique, une accumulation, une inondation, un collage fait de déchirures et de rafales. Moby Dick a été l'effondrement qui a enseveli pour le restant de ses jours le nom et le prestige du pauvre Melville, une explosion qui a tout emporté sur son passage..."

Je me demande si cette description de Moby Dick n'est pas aussi, dans l'esprit de l'auteur, la description de son propre livre, "un objet chaotique, une accumulation, une inondation, un collage fait de déchirures et de rafales". Et comment en rendre compte alors sans procéder à un semblable collage, à une même accumulation de citations ? Qui montrent ces existences solitaires qui ne cessent de se dérouler en parallèle, qui ignorent être si proches, invisibles les unes aux autres, et par là bouleversantes. Moby Dick et Melville encore, pages 322-323 :

"I Am Full with a Thousand Souls. Il y a chez Herman Melville une invisibilité, une incapacité à se trouver ou à se reconnaître dans d'autres passants qui l'ont sans doute croisé dans la ville, les cercles restreints des réunions littéraires, les librairies, les cafés. Quand Melville a publié son premier livre, Whitman a écrit un article élogieux à son sujet dans un journal de Brooklyn. Melville lisait Poe et tous deux fréquentaient la même librairie à New York, ils étaient amis avec le libraire. Pourtant ils ne se sont pas rencontrés, et s'ils se sont vus ou croisés avec la bonhomie qu'affichent habituellement les inconnus vis-à-vis des autres, nu n'en  a trace. [...] A Londres, en 1850, Melville passait ses journées à explorer des ruelles et des cours, des cafés, des librairies, des théâtres, des rues douteuses où il ne se serait pas aventuré s'il n'avait pas été seul, au coin desquelles des femmes s'offraient sous les becs de gaz. De Quincey était encore en vie. Il est fort probable que Melville ait lu ses Confessions d'un mangeur d'opium anglais, et "L'homme des foules", de Poe. Melville prenait des notes rapides dans son journal de voyage. Moby Dick devait déjà prendre forme dans son imagination, les premiers épisodes entrevus comme un rêve ou un souvenir, la première nuit d'Ismaël à New Bedford. Au cours d'une de ces journées londoniennes, il se laisse entraîner par une foule festive qui marche jusque sur la chaussée. A un moment donné il découvre, alors qu'il ne peut plus se placer sur le côté ni revenir sur ses pas, que ce cortège se dirige vers le lieu où doit se dérouler une pendaison publique. "La foule brutale", écrit-il, dégoûté, dans son carnet. Un autre témoin, Charles Dickens, assiste à la scène, tout aussi écoeuré, pris dans la même multitude, mais à un autre endroit. Dickens et Melville, tous deux au milieu de ce peuple agité et avide de cruauté, si près l'un de l'autre, sans le savoir."

Mascara infamante (Palacio de los Olvidados, Grenade, février 2019)

Je réalise en écrivant ces lignes que ce motif des existences à la fois parallèles et invisibles l'une à l'autre est au coeur du film que j'ai vu samedi soir, et qui était une exclusivité de la plateforme Mubi, Il s'agissait de Two/One, le premier long métrage de l'argentin Juan Cabral. Le synopsis donné sur le site était celui-ci : "Kaden est un sauteur à ski canadien de calibre international qui pleure un amour perdu ; Khai est cadre d’une entreprise de Shanghai attiré par une nouvelle collègue qui cache un secret. Ces deux hommes vivent leur vie sans se douter qu’ils sont reliés." [Voir la bande-annonce]

 


C'est à New York, où il vécut pendant douze ans, que AMM atteint si l'on peut dire l'acmé de cette expérience moderne de l'hyper-sollicitation digitale. On ne s'étonnera donc pas de voir le mot "vertige" s'imposer par deux fois dans la même page :

"Seuls les Meilleurs Peuvent Aller Aussi Loin. [...] Les lettres et les symboles d'une marque s'affichent sur un écran. Le titre d'un spectacle musical de Broadway, un modèle de voiture, la dernière série de Netflix, la silhouette d'un hélicoptère sur un fond jaune dans une publicité pour Miss Saigon. Un Boeing 718 de Norwegian Airlines décolle puissamment et vole en ligne droite au milieu d'himalayas de nuages. Dans un vertige planant, l'écran d'un ordinateur portable devient une grande cité technologique qui ouvre de manière engageante ses portes à Pékin : avenues arborées, immeubles de verre sous des ciels on ne peut plus limpides. De gigantesques battants ouverts laissent pénétrer une lumière céleste. Un Noir athlétique s'élance du haut d'un plongeoir, les bras en croix, vers une piscine d'un bleu éclatant, pareil au Boeing 718 de l'écran voisin. Dans la fosse sous-marine, le parc à thème aquatique de Times Square, on a aboli la réalité avec une efficacité qui déclenche dans le monde entier, chez lui aussi, le promeneur furtif, un vertige d'euphorie. Les paradis artificiels des marcheurs de la ville sont enfin devenus superflus : le laudanum de Thomas de Quincey, la laudanum et le cognac de Poe, le haschich de Baudelaire, le haschich, le peyotl et l'opium de Walter Benjamin. L'hallucination de la ville n'a plus besoin de surgir de la conscience car elle s'offre avec objectivité dans la simultanéité des écrans digitaux. Les femmes, les voitures, les rouges à lèvres qu'on y voit ont des dimensions d'espèces des profondeurs, calamars géants ou baleines. Les panneaux des magasins ont une véhémence de prédictions apocalyptiques : LAST DAYS, FINAL LIQUIDATION, EVERYTHING MUST GO. Les pancartes de soldes portés par des hommes-sandwiches à l'allure de mendiants ou d'ivrognes ne sont guère différentes de celles que brandissent avec une énergie vindicative les prédicateurs du Jugement dernier. "You shopaholics, crie l'un deux en agitant les bras parmi les touristes, you'd better kneel down and pray fir the mercy of the Lord." (p. 393)

mardi 16 juillet 2024

Moby Dick, in the ruins.

Bon, voilà, le site est pratiquement en stand-by. La pause estivale ? Oui et non. Je n'en ai pas pris la décision consciente, mais ça revient pratiquement au même. Non, le fait est que je suis surtout absorbé par la participation au spectacle qui va se jouer, comme tous les deux ans, dans les ruines de Cluis-Dessous. Et ce spectacle n'est pas anodin, puisqu'il s'agit de Moby Dick. Moby Dick, ce roman fabuleux d'Herman Melville sur lequel j'ai déjà beaucoup écrit. L'adaptation est signée de Béatrice Barnes, qui assure aussi la mise en scène. Elle m'a gentiment proposé de jouer le rôle du capitaine Peleg, l'un des deux armateurs du Pequod. Et j'ai volontiers accepté d'entrer dans l'aventure. La première est dans deux jours, n'hésitez pas à réserver, vous qui vous trouvez dans la région, vous repartirez au mitan de la nuit la tête pleine de rêves océaniques.

                            Affiche du spectacle Moby Dick

samedi 13 novembre 2021

Maillage d'une étrange logique

"Le mousse, Nils Jung, rêvait de montagnes touchant le ciel, aux sommets couronnés de neige, entrecoupées de grasses vallées avec des moutons en train de paître, et sillonnées des torrents clairs, pleins de truites (il venait, paraît-il, de Norvège).
Et ce fut par les yeux de ce dernier qu'on aperçut enfin la Nouvelle-Zélande le 6 octobre 1769."

Olga Tokarczuk, Les Pérégrins, 2010, p. 362.

Je l'ai dit au billet précédent : nulle trace de ce Nils Jung dans l'histoire de James Cook. Le célèbre explorateur a bien sûr rédigé un journal de bord mais qui croira qu'il s'est inquiété des rêves d'un mousse peut-être norvégien ? Non, c'est une fiction d'Olga Tokarczuk glissée dans un contexte historique, lui, parfaitement exact.

Même chose dans le roman de Michel Moutot, Séquoias, paru au Seuil en 2018. Des personnages de pure fiction au sein d'un ancrage historique impeccablement documenté. Le premier chapitre est aussi placé un 6 octobre, mais 63 ans plus tard, en 1832, à bord du navire baleinier américain Connecticut, au large du Brésil. La première phrase est celle-ci : " - Allez me chercher le petit Fleming, on va voir ce qu'il a dans le ventre."
Le petit Fleming, Mercator, est le mousse du navire, qu'on plonge tête la première dans le crâne du cachalot qu'on vient de capturer, histoire d'y récupérer le précieux spermaceti, "substance blanchâtre, douce et onctueuse, qui n'est pas la semence de l'animal mais lui a valu en anglais, par erreur, le nom de "sperme whale"." Le spermaceti vaut bien plus cher que la graisse de baleine, il sert à fabriquer les bougies de luxe, les bougies pour les cours royales. Ce sera un très mauvais moment à passer pour le mousse, qui en vomit tellement ça pue à l'intérieur du cachalot, aussi est-il battu, fouetté, et ensuite violé dans la nuit par le second.



Un début âpre et tonitruant, comme on voit. Un premier chapitre travaillé d'arrache-pied pour faire entrer tout de suite le lecteur dans l'histoire, c'est ce que nous a expliqué Michel Moutot à la centrale de Saint-Maur vendredi après-midi. Bon, il faut que je dise deux mots sur le pourquoi de cette rencontre : je fais partie depuis plusieurs années de l'association Lire pour en sortir qui propose aux personnes détenues un catalogue de lecture dans lequel choisir librement une oeuvre, qui sera lue aussi par un bénévole, et sera donc support d'échanges lors de visites en centrale. En juillet 2014, grâce à cette action, le code de procédure pénale a été modifié, étendant les remises de peine supplémentaires aux activités culturelles, dont celles de la pratique de la lecture. Par ailleurs, des rencontres avec des auteurs sont organisées régulièrement (la pandémie a bien sûr suscité son lot de perturbations), ainsi celle avec Michel Moutot, auteur que je ne connaissais pas, et c'est pourquoi, en même temps que je lisais Les Pérégrins, je plongeai aussi parfois dans Séquoias.

J'ai affiché ici l'image de l'édition brochée, avec la queue de la baleine (image que Michel Moutot déteste, préférant de loin celle de l'édition de poche, qui représente des arbres et non le cétacé), parce que cette histoire de baleinier est aussi ce qui permet de faire pont avec Tokarczuk. Qui dit baleine dit bien entendu Moby Dick, dont on retrouve sans grande surprise une citation d'Herman Melville au début du roman : "N'empêche que les deux tiers de ce globe terraqué appartiennent aux Nantuckais. Car la mer est à eux. Ils la possèdent comme les empereurs possèdent les empires."

Or, il se trouve que Moby Dick est également présent dans Les Pérégrins, à au moins deux reprises. Tout d'abord dans le fragment La Nouvelle Athènes, où l'écrivaine, dissertant des guides touristiques, affirme être toujours fidèle à deux guides qu'elle met au-dessus de tous les autres, bien qu'ils aient été écrits il y a fort longtemps. Le premier, écrit en Pologne au début du 18ème siècle, est donc cette Nouvelle Athènes, écrite par un prêtre catholique du nom de Benedykt Chmielowski, qui traite doctement des hommes singuliers de par le monde, à savoir Acéphales ou Cynocéphales, hommes sans tête ou à têtes de chiens, dont on doute moins de l'existence que de leur aptitude au salut.  A ce guide étrange, Tokarczuk consacre deux pages alors qu'elle expédie l'autre en une ligne : "Mon second guide favori est Moby Dick de Melville."
Cela ne l'empêche de revenir sur le thème avec une autre histoire fictionnelle, celle d'un émigrant, Eric, qui s'était engagé, jeune, à l'instar de Melville, sur un baleinier, et qui avait écopé de trois ans de prison "à cause d'un capitaine véreux qui avait fait tomber tout l'équipage pour un container de cigarettes et un gros paquet de cocaïne."A la bibliothèque de la prison, il avait trouvé un seul livre en langue anglaise dont on comprend vite qu'il ne peut s'agir que de Moby Dick :

"Ainsi, pendant trois ans (ce qui n'était pas, somme toute, une condamnation trop sévère : à cent milles de là, le même délit vous envoyait à la potence), Eric avait eu la possibilité de se perfectionner gratuitement dans une langue étrangère - en l'occurrence l'anglais de niveau avancé -, et d'engranger toutes sortes de notions littéraro-baleinières et bourlinguo-psychologiques, le tout avec un seul manuel. Aucun risque de s'éparpiller : une excellente méthode. Après cinq mois seulement, il était capable de réciter de mémoire telle ou telle aventure d'Ismaël. Et aussi de s'exprimer comme le capitaine Achab, ce qui lui procurait un plaisir tout particulier. Il faut dire qu'il était comme un poisson dans l'eau avec ce mode d'expression un peu bizarre et complètement désuet. Quel coup de chance qu'un tel livre fût tombé entre les mains d'un tel homme ! Et dans un tel endroit ! Cela relève d'un phénomène connu des psychologues du voyage sous le nom de synchronisme - preuve s'il en est que le monde n'est pas dépourvu de sens et qu'au milieu de beau chaos, il existe des fils chargés de signification qui, déployés dans toutes les directions créent un maillage d'une étrange logique. Pour ceux qui croient en Dieu, ce sont les circonvolutions de ses empreintes digitales. C'était en tout cas ainsi qu'Eric voyait les choses." (p. 119-120, c'est moi qui souligne)

Pour la bibliothèque de la prison de Saint-Maur, Michel Moutot avait apporté son nouveau livre, L'America, où il développe encore une trame fictionnelle autour d'un contexte historique sur lequel il a travaillé plus d'un an, ici les origines de la maffia dans les vergers de citrons siciliens. Le bougre (qui revenait de Kaboul où l'avait conduit son travail à l'agence France-Presse) était intarissable tant sur ses livres proprement dits que sur le processus d'écriture, les relations avec les éditeurs, le travail de recherche (éloge des musées et des sociétés historiques américaines avec qui il a noué plusieurs fois des liens d'amitié), l'argent, les nombreuses guerres qu'il a couvert en tant que reporter, John Steinbeck, la plongée sous-marine, le vélo en bois de Meudon pour sortir d'une impasse narrative, le terrorisme, la supposée absence de vertige des Indiens bâtisseurs de buildings... 

Les détenus avaient préparé quelques questions mais il n'avait guère besoin de ça pour prendre son envol.

Une très belle bande dessinée pour aborder Moby Dick


lundi 26 janvier 2026

Moby Dick et les salamandres géantes

Dimanche matin, je me suis levé tard, j'avais assez mal dormi, j'étais las, fatigué, vaguement déprimé. L'assassinat en pleine rue à Minneapolis d'un infirmier de 37 ans, Alex Pretti, par les miliciens de l'ICE, c'était une insupportable injustice de plus. L’article que j'avais écrit la veille n'avait reçu que quatre pauvres visites, et l'impression de parler dans le désert n'avait jamais été aussi forte. Je ne jouissais malheureusement pas de ce "calme de salamandre"qu'évoque Ernst Jünger le 25 juin 1940, expression qui m'était assez énigmatique, ce qui était sans doute la raison pour laquelle j'avais choisi d'en faire le titre du billet.

 

Et puis, à 11 h 37, je reçus un commentaire d'Alain Sennepin. L'auteur de L'incroyable victoire des cachalots dans leur guerre contre les baleiniers au XIXe siècle, et rédacteur du blog Le retour du tigre en Europe. Il relevait la citation de Jünger puis la faisait suivre d'un extrait de Moby Dick.

Le calme des vieilles troupes… Moby-Dick, chapter 76 « The Battering-Ram » : I trust you will have renounced all ignorant incredulity, and be ready to abide by this; that though the Sperm Whale stove a passage through the Isthmus of Darien, and mixed the Atlantic with the Pacific, you would not elevate one hair of your eye-brow. For unless you own the whale, you are but a provincial and sentimentalist in Truth. But clear Truth is a thing for salamander giants only to encounter…

Il avait donc donné le texte anglais. Je me reportai tout d'abord à la traduction d'Armel Guerne, chapitre 76, Le Bélier, dernier paragraphe :

Représentez-vous bien la chose, à présent, c'est que le cachalot porte et pousse infailliblement devant soi cette insensible, imprenable et inentamable paroi, cette fortification vivante, plus légère que l'eau . imaginez-vous comment il nage retranché derrière cette masse énorme, mais toute en vie, formidable à tel point qu'on n'en peut prendre mesure qu'à la corde, comme on fait du bois empilé, oui, imaginez-vous, dis-je, que tout cela obéit à une seule et même volonté unique exactement comme le plus minuscule des insectes. Ainsi, lorsque j'aurai par la suite à insister sur les manifestations particulières et les concentrations d'énergies spéciales de la puissance fabuleuse partout répandue, partout recélée dans ce monstre ; lorsque j'aurai à vous raconter tels hauts faits à vous casser la tête de ce héros, j’aime à croire que vous aurez quitté tout scepticisme de pure ignorance et que je vous trouverai prêt à me suivre sans sourciller . et que même si je vous dis que le cachalot s'est creusé de la tête un passage à travers l’isthme de Darién, mêlant ainsi au Pacifique l’Atlantique, pas un poil de vos arcades ne se haussera. Car si vous méconnaissez le cachalot, vous n'êtes, en fait de vérité, qu’un petit provincial et un individu suspect de sentimentalité. La vérité, la claire vérité est une affaire de géants, faite pour les grandes salamandres seulement : quelles chances pourraient avoir de la trouver un petit provincial, je vous le demande ? Et qu'est-il arrivé à ce petit jeune homme qui s'en fut soulever le voile redoutable de la déesse à Saïs ? (C'est moi qui souligne)

Je me reportai ensuite à la traduction plus récente de Philippe Jaworski, dans l'édition Quarto. En voici la fin, légèrement différente :

Mais la claire Vérité, seules les salamandres géantes peuvent la rencontrer ; combien minces, alors, les chances d'un provincial ? Qu'advint-il au frêle garçon qui souleva le voile de la redoutable déesse à Saïs ?

Il y avait un appel de note sur le passage des salamandres : "Melville se fait ici l'écho de la vieille croyance selon laquelle les salamandres vivaient dans le feu, née sans doute d'une confusion avec les génies que les alchimistes associaient à l'activité du feu. Sir Thomas Browne, que Melville connaissait bien, dénonce avec vigueur le bien-fondé de cette "tradition" (Essai sur les erreurs populaires, livre III, chap.XIX, "De la salamandre").

Cette note laisse de côté un détail : pourquoi géantes les salamandres ? C'est que la salamandre ici ce n'est pas le petit amphibien que l'on connaît mais un reptile légendaire, une sorte de dragon, qui était réputé vivre dans le feu et s'y baigner, et ne mourir que lorsque celui-ci s'éteignait. Wikipédia : "Mentionnée pour la première fois par Aristote, elle est décrite comme un animal extrêmement venimeux, capable d'empoisonner l'eau des puits et les fruits des arbres par sa seule présence (Pline l'Ancien, Histoire naturelle, 29, 23). "

Une salamandre. Illustration du XIVe siècle.

Mais pourquoi les salamandres géantes sont-elles seules à pouvoir rencontrer la Vérité ? La Vérité est-elle assimilable à un feu dévorant, qui vous consume en sa présence ? Si contempler la Vérité revenait à s'exposer à un danger mortel, alors on saisit la logique de la dernière phrase : Et qu'est-il arrivé à ce petit jeune homme qui s'en fut soulever le voile redoutable de la déesse à Saïs ? Qui fait référence à un poème célèbre de Friedrich Schiller, "La statue voilée à Saïs", où un jeune homme entre dans le temple d'Isis de cette ancienne cité du delta du Nil, et soulève le voile de la déesse. Il en meurt peu après.

Dans la note du § 49 (« Des facultés de l’esprit qui constituent le génie ») de la Critique de la faculté de juger,  Kant affirme : « On n’a peut-être jamais rien dit de plus sublime ou exprimé une pensée de façon plus sublime que dans cette inscription du temple d’Isis (la mère Nature) : "Je suis tout ce qui est, qui était et qui sera, et aucun mortel n’a levé mon voile.

Je découvre ceci sur Kant et la sentence isiaque, une page très riche du site du philosophe Jacques Darriulat. Un long paragraphe est consacré à la ballade de Schiller composée en 1795 : « L’Image voilée de Saïs ; das verschleierte Bild zu Sais ». Poème qui inspire directement Isis de Gérard de Nerval

« Enfant d’un siècle sceptique plutôt qu’incrédule, flottant entre deux éducations contraires, celle de la Révolution, qui niait tout, et celle de la réaction sociale, qui prétend ramener l’ensemble des croyances chrétiennes, me verrai-je entraîné à tout croire, comme nos pères les philosophes l’avaient été à tout nier ? Je songeais à ce magnifique préambule des Ruines de Volney, qui fait apparaître le Génie du passé sur les ruines de Palmyre, et qui n’emprunte à des inspirations si hautes que la puissance de détruire pièce à pièce tout l’ensemble des traditions religieuses du genre humain ! Ainsi périssait, sous l’effort de la raison moderne, le Christ lui-même, ce dernier des révélateurs, qui, au nom d’une raison plus haute, avait autrefois dépeuplé les cieux. O nature ! O mère éternelle ! Etait-ce là vraiment le sort réservé au dernier de tes fils célestes ? Les mortels en sont-ils venus à repousser toute espérance et tout prestige, et, levant ton voile sacré, déesse de Saïs ! le plus hardi de tes adeptes s’est-il donc trouvé face à face avec l’image de la Mort ? » (Les filles du feu, dans Nerval, Œuvres complètes, vol. I, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 299-300).

Le sujet est trop vaste pour le cadre de ce seul article. Pour celles et ceux que ça intéresse, on peut suivre cette émission avec Pierre Hadot, qui a consacré un essai au Voile d'Isis.

 

Je terminerai en évoquant cet article du Wall Street Journal, que j'ai croisé hier sur Facebook, et que nous devons à Holman Jenkins. J'y retrouvai une allusion directe à Moby Dick, The White Whale :

Dès 2019, Le Boston Globe avait représenté Trump en Achab ballotté par Moby Dick :

Dessin : Christopher Weyant
  

Merci infiniment à Alain Sennepin, dont le commentaire si inattendu m'a puissamment reboosté ce dimanche-là. 

 

samedi 20 juin 2020

Le retour des méduses

Le 27 mai dernier, en écrivant sur Le Masque de la Mort Rouge, d'Edgar Allan Poe, j'avais été amené à évoquer la tragique histoire de Martin, le fils de l'écrivain Bernard Chambaz, mort à seize ans dans un accident de voiture sur une route galloise. Dix-neuf ans plus tard, à l'été 2011, celui pour qui le deuil ne passe pas décide de traverser les Etats-Unis, de la côte Est à la côte Ouest. Sur son vélo Cyfac peint en blanc laqué. Traversée qu'il avait déjà effectuée avec sa femme et ses enfants, dans une Oldsmobile aux sièges de cuir carmin. Martin en avait gardé un souvenir éclatant : "Ce sont même les derniers mots de Martin, la dernière fois que nous nous sommes vus."

Cinq ans plus tard, le 20 juillet 2016, Chambaz et Anne, sa femme,  se retrouvent au bord de l'océan Pacifique. Le jour choisi ne doit rien au hasard : il y a vingt-quatre ans, c'était celui de l'enterrement de Martin. Ils repartent pour une nouvelle traversée, d'Ouest en Est cette fois. Avec un nouveau compagnon de route, Jack London : "Jack est né en janvier 76, exactement comme Martin, à un siècle de distance, lui le 12, Martin le 15. Le nom même de Martin Eden retentit comme un coup de cymbales et une sommation. Depuis vingt-quatre ans, ils sont inséparables. Il était temps de les mettre de plain-pied." Et ce périple donnera donc lieu à cet autre roman, publié en août 2019, Un autre Eden.



Et pour moi, c'est aussi un coup de cymbales : après La Mort Rouge, c'est La Peste écarlate de Jack London, qui en est directement inspirée, que je dois chroniquer. Tout est savamment intriqué, comme de juste. Mais comme souvent, dans ces rencontres fomentées par l'Attracteur étrange, d'autres détails viennent pimenter le plat : ce premier chapitre inaugural, intitulé Vancouver, fantasme un compagnonnage entre les deux Martin :

"En retour, Martin voudrait lui confier un souvenir de lecture mais Jack le prévient qu'il serait temps de mettre le cap sur l'Aquarium pour voir les méduses. Avant qu'ils ne s'évanouissent dans les vestiges de la forêt primaire, il lui glisse à l'oreille une phrase énigmatique où il est question de tendresse timide et de coeur forcené.
Et personne n'y peut rien si j'entends l'écho d'une autre phrase qui me talonne depuis une éternité. "BIENHEUREUX CEUX QUI MARCHENT DANS LE FOUETTEMENT FURIEUX DES AILES DE L'ANGE." Celui qui a réussi à ramasser en si peu de mots la quintessence de nos vies, celui-là peut vivre en paix." (p. 15)
Celui-là s'appelle Jean Giono, dont la phrase est tirée de Pour saluer Melville, "qui aura été, précise Chambaz dans son après-propos, s'il faut citer ses sources, mon motif et la puissance tutélaire sous laquelle j'aimerais me placer." Or, Giono est cité aussi dans mon article de La Mort rouge, à travers une phrase du Hussard sur le toit, où il compare le choléra à un lion marchant à travers villes et bois.

Mais c'est un autre animal qui s'est glissé dans l'extrait ci-dessus, un animal qui a déjà hanté mes nuits et mes carnets, la méduse, qui s'était faite discrète ces derniers temps et qui, à la faveur de ces correspondances nouvelles, resurgit de l'abysse. Pas seulement dans le roman de Chambaz, mais dans celui de Nicolas Clément, Sauf les fleurs, que j'ai lu le même jour que La peste écarlate. Et dont une phrase me revint, comme le retour du battant sur le bronze d'une cloche :

"Je la rejoins sur son lit de méduses." (p.48)

Marthe, la narratrice, est au chevet de sa mère, plongée dans le coma à la suite des coups donnés par le mari. "Nos belles heures ont coulé. Le sel a fait remonter les noyés et les jambes de Maman me poussent. Je me dresse alors, je commande aux vagues, je vis, je nage, je suis l'amputée surprise par la greffe. J'ai l'âge de me planter, maintenant." L'amour n'y pourra rien, la mère ne remontera pas la pente fatale.

Fâcheux temps pour les mères : celle de Nell et Eva dans le roman de Jean Hegland, Dans la forêt, malgré tout l'amour cette fois du père, succombera d'un cancer peu avant la catastrophe. 

De ce livre, je passai alors à Lisière, de Kapka Kassabova, parce que là aussi il était question d'une forêt, parce que là aussi il y allait d'une catastrophe, ou plus précisément d'un enchaînement de catastrophes, et parce que là aussi une femme en rendait compte. Je ne connaissais pas Kapka Kassabova, et pas plus le pays sur lequel elle écrivait, c'est cette obscure intuition qui me saisit parfois qui m'avait fait choisir ce livre entre cent. Marc Semo commence ainsi sa chronique dans Le Monde du 14 mars dernier :
"Ultime contrefort de la chaîne des Balkans au bord de la mer Noire, la Strandja est une terre mystérieuse. Une « forêt ancestrale qui foisonne d’ombres et vit hors du temps », écrit Kapka Kassabova dans Lisière, fascinée par ces montagnes où « débute ce qu’on pourrait appeler l’Europe et s’achève ce qui n’est pas tout à fait l’Asie ». Un entre-deux-mondes où passent les frontières bulgare, grecque et turque, que l’auteure raconte d’une prose puissante dans un récit dédié « à celles et ceux qui n’ont pas réussi à passer de l’autre côté, jadis et maintenant »."

De ce livre émouvant, parfois terrible, que je n'ai pas encore achevé à l'heure où j'écris, je relevai très tôt, page 31, alors que l'auteur évoque l'été 1984, et les plages de la Bulgarie méridionale, le saisissant paragraphe suivant :
" Je levai les yeux des pages constellées de sable de mon livre, un roman de l'américain Jack London - si américain que c'en était grisant -, dont le protagoniste, Martin Eden, se noie délibérément, car devenir écrivain à succès n'a plus aucun sens sur le plan moral dans un monde capitaliste. Mon ouvrage préféré de London est L'Appel de la forêt, une aventure qui tourne mal... Mais quelle aventure ! J'avais une folle envie d'aventures, de toutes sortes, ou presque. Si, depuis ce rivage, vous nagiez vers le sud, comme mon père qui disparaissait au large des heures durant, par-delà les bancs de méduses géantes, le terrain de camping et la plage connue pour attirer les nudistes et les hippies, pas les familles rangées comme la nôtre, vous finissiez par vous retrouver en Turquie."
London, Martin Eden et les méduses d'un même élan. Avec cette noyade finale qui résonne avec les mots de Nicolas Clément décrivant l'agonie de la mère de Marthe.
Je notai cela le 15 juin. Deux jours plus tard, j'achetai et lisai d'une traite le récit de la plasticienne Clémentine Mélois, Dehors, la tempête. Titre qui s'éclaire à la découverte de la page 43, intitulée La mer, la mer :
"Tout me ramène à l'océan, alors même que je nage si peu, que j'ai le mal de mer et le vertige des étendues sans fin. Je n'aimerais pas être marin mais je ne connais pas de plus grand plaisir que celui de lire des histoires d'aventures maritimes, à l'abri et au sec sur la terre ferme, tandis qu'au-dehors la tempête - c'est-à-dire l'infini - fait rage inutilement.
Melville, Conrad, Monfreid, Moitessier, Faulkner et Loti, Stevenson, Mac Orlan, Jules Verne, Defoe, London, Hemingway ! Sans se mouiller, sans être obligé de tenir la barre et de maintenir le cap, du crachin plein la figure. Sans prendre de ris, sans carguer la grand-voile, sans crainte d'attraper le rhume, sans être barbouillé."
L'humour de Clémentine Mélois, qu'on entrevoit avec cet extrait, je l'avais éprouvé la première fois en découvrant dans une galerie parisienne (était-ce avant ou après avoir visité le petit musée Delacroix, rue de Fürstenberg ? je ne sais plus) les travaux de ses cinq dernières années. J'avoue avoir adoré ses bols bretons  :


ainsi que son détournement de L'Angélus de Millet* :

Les Geeks
Elle s'illustre aussi par ses détournements de titres de livres, par exemple celui-ci :


On retrouve Melville et Giono, et bien sûr ce Moby Dick qui est le livre favori de l'auteure, cité un peu plus loin page 45 :
"Le capitaine Achab arpente le pont, j'entends au-dessus de ma tête les grincements du bois au passage de sa jambe d'ivoire. Achab poursuit la baleine blanche qui est un cachalot, pendant que Yann, de Pêcheurs d'Islande, ce pauvre Yann, serre les poings en sombrant  au fond de l'eau noire, comme coule Martin Eden en maudissant les hommes."
C'était donc la troisième apparition de Martin Eden en quelques jours, et la seconde évocation de sa noyade.
Oui, mais les méduses ?

Les méduses ne sont pas en reste : dans le chapitre précédent, il est encore question de Moby Dick. "Plus qu'un souvenir, écrit-elle, je conserve de cette lecture le sentiment d'une sorte de longue traversée, avec des moments de contemplation et des scènes d'action subites et intenses. De la langueur certainement, quelques longueurs sans doute, mais je ne me souviens pas de m'être ennuyée pendant le voyage." De là à conseiller la lecture du livre à un ami, il y a un pas qu'il ne convient pas forcément de franchir : "Une enquête auprès des proches à qui j'avais (vivement) recommandé de lire Moby Dick m'a ainsi permis une statistique, selon laquelle mon roman adoré serait en réalité constitué à 90% d'ennui, comme notre corps à 65% d'eau. Je refuse d'y croire. Tout dépend certainement  de ce qu'on fait de cette eau, ou de cet ennui. Une méduse, par exemple, est composée d'eau à 98 %. C'est effarant quand on y pense! Comment une grosse chose gélatineuse et aussi dense peut-elle être composée à 98 % d'eau ?" Elle songe alors que son corps contient la même proportion d'eau que celui d'un sportif de haut niveau comme Zlatan Ibrahimovic, ce qui n'empêche pas leur aspect général de différer. Elle en conclut donc, nul ne pouvant nier cette évidence, qu'il en va de même avec le pourcentage d'ennui dans un livre : "Suivant cette théorie, l'ennui harmonieusement réparti dans Moby Dick en fait donc un footballeur professionnel ou une méduse."**

Ainsi allons-nous, de lecture en lecture, du drame au sourire, de l'ennui à la passion, en essayant le plus possible de placer nos pas nous aussi dans le battement furieux des ailes de l'ange.


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* Pour en voir plus, voir sa page Facebook

** Pour en savoir plus sur Moby Dick, voir les (nombreux) articles que je lui ai consacré.

mercredi 10 janvier 2018

La bio du biographe

L'autre jour, ne m'en voulez pas, j'ai un peu simplifié. En réalité, il n'y avait pas deux fils - la porcelaine et Moby Dick - mais trois. Une tresse.
Je m'explique : dans le dernier article de l'année 2017, parmi les pistes à explorer, j'avais mentionné brièvement la romancière britannique A.S. Byatt. Une piste suggérée encore une fois par Rémi Schulz, dans un commentaire du 21 décembre sur l'article 13, rue Linné.

"Ceci me rappelle qu'il est question de Linné dans le vertigineux Conte du biographe, de AS Byatt, où un biographe envisage d'écrire la bio d'un biographe..."
Il n'en fallut pas plus pour déclencher une envie furieuse de découvrir cette auteure que je ne connaissais absolument pas. Et ce roman-ci en particulier. Je le commandai donc presque aussitôt.

Je lus donc fin décembre-début janvier deux livres en parallèle : Le Conte du biographe et La voie blanche d'Edmund de Waal.
En faisant des recherches sur le net au sujet d'Edmund de Waal, je tombai sur un article du Guardian du 2 mai 2014 : Porcelain ghosts: the secrets of Edmund de Waal's studio. Je ne le lus pas tout de suite (il fallait que je m'arme de courage et d'un bon site de traduction pour en saisir toutes les finesses). L'onglet resta ouvert plusieurs jours de suite.
Je n'avais pas fait attention à l'auteur : pourquoi faire ? je ne connais aucun des journalistes du Guardian. Or, en l'occurrence, je finis par m'aviser que ce n'était pas un(e) journaliste qui avait rédigé l'article mais... AS Byatt elle-même.


Porcelaine, Moby Dick, AS Byatt, tout se reliait. Une tresse à trois brins, vous dis-je.

Enfonçons gaiement le clou : le commentaire de Rémi ajoutait : "Et Byatt est une fan de Turing et Fibonacci." Cliquons donc sur le lien qui est donné, et nous débouchons sur Here's to you, Alan and Bart, publié le 21 janvier 2013, qui commence ainsi :
"AS Byatt a donc écrit une tétralogie, parfois nommée Frederica, car elle est centrée sur Frederica Potter, qui a quelques traits communs avec Byatt, bien qu'elle soit née le 24 août 35 (alors que Byatt est née le 24 août 36). "
Frederica Potter. Or, potter c'est tout bonnement le nom anglais pour potier. Un nom que l'on retrouve par ailleurs très souvent dans Le chardonneret de Donna Tartt, puisque Potter est le surnom de Theo Decker, le personnage principal. C'est avec ce nom que Boris l'interpelle lors de leurs retrouvailles à Manhattan :
"J'étais sorti du bar et j'avais atteint le milieu de la rue quand j'ai entendu un cri derrière moi : "Potter !" (p. 538)
Enfin, le dernier épisode de ma fiction 1967 évoquait le village de Saulzais-le-Potier, où j'ai vécu entre 1965 et 1969. Les derniers mots étaient ceux de Francis Jammes :
— Dis-moi, dis-moi, guérirai-je

de ce qui est dans mon cœur ?

— Ami, ami, la neige

ne guérit pas de sa blancheur.

Francis Jammes (Élégie septième)
Choisissant alors ces vers, je ne songeai encore pas du tout à la porcelaine ou à Moby Dick. Mais le motif était déjà dans le tapis.