Je suis bien obligé de le reconnaître : le losange m'obsède, le losange me soucie au-delà du raisonnable, mais comment m'en prémunir alors qu'il me poursuit partout. Je ne plaisante pas : délaissant mes chères études, je regarde un match de la coupe du monde, et voilà que le commentateur parle du jeu en losange. Le 4-4-2 losange. Nom d'un chien, je ne connaissais pas, aucun coach, aucun de ces spécialistes du ballon rond qui pullulent le long des mains courantes ne m'en avait touché un mot. Fi donc de ces losers du losange, je me suis renseigné :
" (...) Le 4-4-2 losange tel qu'appliqué aujourd'hui valide donc l'évolution
tactique du rôle des arrières latéraux, entamée depuis l'éclosion de
Roberto Carlos. "Maintenant, ils doivent remplir des rôles physiques comme techniques, relève Omar Da Fonseca.
Ils font de longues courses, des répétitions d'efforts, et on leur
demande aussi d'être techniques, parce qu'ils se retrouvent souvent dans
le camp adverse. Il doivent savoir centrer." Et parfois même
marquer. Autre poste concerné: le milieu de terrain, de moins en moins
unidimensionnel. La séparation est de plus en plus floue entre le
"destructeur" et le "créateur". "Dans un losange, le volume de jeu des trois milieux derrière le numéro 10 est hyper important, indique Omar Da Fonseca. Ils sont obligés de couvrir énormément de zones. Mais les trois ne peuvent pas être que des coureurs à pied."
Allez, je vous mets même une vidéo :
Et puis (dois-je avouer que je n'ai pas regardé cette vidéo jusqu'au bout ?), je suis revenu à mes losanges à moi, ces trois macles de l'article précédent, dont j'avais relevé après coup les similitudes sur les pointes supérieures et inférieures.
Cela me souffla l'idée que ces losanges pouvaient se replier sur eux-mêmes en faisant coïncider les sommets, et donc passer de la surface au volume, réalisant en somme ce polyèdre composé de six losanges qui se nomme un rhomboèdre (du grec rhombos, qui a donné rhombe, synonyme vieilli de losange - Le CNRTL donne l'exemple suivant tiré de la Vie des Abeilles de Maeterlinck (1901, p. 135) : "Chacun des trois rhombes ou losanges qui
constituent la base pyramidale d'une cellule de l'avers forme en même
temps la base également pyramidale de trois cellules du revers. C'est
dans ces tubes prismatiques qu'est emmagasiné le miel." Citation curieusement proche de celle que je fis de Thomas Browne, l'écrivain anglais au principe des Anneaux de Saturne de Sebald, citation dont je fis un statut sur FB : "(...) les Rayons de miel des Abeilles sont eux-mêmes d'une telle régularité
que leurs intersections mutuelles dessinent trois Losanges au fond de
chaque Cellule"(Le Jardin de Cyrus, p. 46).)
En somme, le rhomboèdre est une sorte de cube penché. Il a une grande importance en cristallographie, où nombre de systèmes cristallins sont de forme rhomboédrique. Viollet-le-Duc, après son voyage dans les Alpes, publia en 1876 une étude sur le massif du Mont Blanc et sa constitution géologique, mettant en évidence un système rhomboédrique :
Je ne sais plus ensuite par quel jeu de connexions diverses et variées, je fus conduit à observer que le polyèdre qui se trouve sur la gauche de la gravure Melencolia I de Dürer n'est autre qu'un rhomboèdre tronqué.
C'est ainsi que je découvris la passionnante étude du peintre Yvo Jacquier, puis le formidable site de Philippe Bousquet, Artifex in opere, et là je dois dire que c'est un peu plus compliqué que le 4-4-2 losange, et qu'il va me falloir un peu de temps pour prendre la mesure de tout cela.
Le (ou la) losange (le mot change de genre à partir du 18ème siècle, mais Eugène Sue écrit encore dans Les Mystères de Paris (1842) : [Sur les murs] se croisent les petites losanges vertes d'un treillage de jonc), le (ou la) losange, dis-je, se glisse furtivement dans la vie de mes contemporains : une lectrice (elle se reconnaîtra) me confie que juste après avoir lu l'article sur le losange elle fut mise en présence, sans l'avoir demandé (sur le fil d'information du réseau social qu'elle fréquentait, j'imagine), d'une vidéo portant l'estampille des films du Losange.
Peu après, un lecteur (il se reconnaîtra) m'envoya depuis La Réunion la photo d'une maison créole arborant un même losange en position couchée, soit relation, m'écrit-il, avec le goût du classicisme soit symbole de protection de la case, l'œil d'Isis...
Bref, je suis aux (los)anges. Prenant en compte maintenant les derniers développements thématiques (les motifs du champignon et de Moby Dick) engendrés par l'enquête, je suis en mesure de formaliser l'ensemble à l'aide de trois losanges imbriqués.
Quelques curiosités que j'ai relevées, il est important de le préciser, après la constitution de la figure : tout d'abord, la ligne médiane Haenel-Lost-Truffaut-Tsing pourrait se contracter en une ligne ininterrompue, concaténant tous les caractères : Haenelostruffautsing. Ensuite, les pointes sont parfois liées deux à deux : à l'étage supérieur, Argentomagus est convoqué à double reprise, dans le triangle du feu et dans le triangle du champignon (grâce à l'amadou, champignon qui permet d'ailleurs la fabrication du feu) ; à l'étage inférieur, Bondrée rassemble deux œuvres distinctes : la bande dessinée d'Aimée de Jongh et le roman d'Andrée A. Michaud, Aimée et Andrée ajoutant une rime supplémentaire à la construction.
Cette figure s'apparente par ailleurs de fort près à la macle héraldique que l'on trouve par exemple, comme je l'ai déjà signalé, sur le blason de la famille bretonne des Rohan.
Les six macles restantes apparaîtront-elles dans la suite des événements ? c'est ce que je ne saurais encore affirmer.
Je conclurais provisoirement en ajoutant que le 18 mai dernier, après avoir justement relu le passage sur les macles dans le livre de Philippe Audoin, je me suis alors replongé dans l'univers anxiogène du Bondrée québecois, où j'ai relevé les extraits suivants :
" S'il avait eu le choix, il se serait allongé sur la table, sur le tapis moelleux parsemé de losanges, et il aurait laissé la pluie l'endormir (...)" (p. 271)
" Elle avait sorti le gin et en avait rempli deux verres à moutarde jusqu'au bord des losanges rouges qui l'encerclaient." (p. 286)
A peine avais-je terminé la chronique précédente que j'ai réalisé que j'avais arpenté un territoire déjà en partie balisé : en effet, ce n'était pas la première fois qu'émergeait sur ce même site la figure du losange. J'en retrouvai vite la trace, qui me ramena six ans en arrière, en octobre 2012. Comme j'écrivais alors autour d'un roman de Jean-Paul Goux, comportant un verger dont les arbres étaient plantés en quinconce, je fus conduit à citer un passage des Anneaux de Saturne, de W.G. Sebald, évoquant dans son premier chapitre l'écrivain anglais Thomas Browne et son étude sur LeJardin de Cyrus :
"C'est ainsi que dans sa dissertation sur le jardin de Cyrus, il traite
du quinconce, figure constituée par les angles et le point
d'intersection d'un carré. Cette structure, Browne la découvre partout,
dans la matière vivante ou morte, dans certaines formes cristallines,
(...) mais aussi dans le jardin du roi Salomon, dans l'ordonnance des
lys blancs et des grenadiers qui y sont alignés au cordeau." (p. 34)
Et je signalai qu'en regard de ce passage, Sebald avait reproduit l'image du quinconce qui orne le livre de Browne (ici à gauche) :
Je poursuivais en affirmant qu'un autre terme était important, qui n'était autre que celui de losange,
qui apparaissait donc comme on peut voir dans le titre du livre de Thomas Browne. La
plantation en quinconce dessine en effet des losanges. Enfin je terminai en citant Christian
Garcin présentant le losange comme une figure récurrente dans l’œuvre
borgésienne, "avec chaque fois une signification bien précise,
toujours en rapport avec ce qui se dissimule derrière le voile qu'elle
constitue, souvent lié à l'enfance."(Borges, de loin, Gallimard, 2012, p. 94).
Le grand écrivain argentin ne tombait pas du ciel : c'est Sebald lui-même qui, dans le même premier chapitre des Anneaux de Saturne, l'avait en somme connecté au vieil auteur anglais :
"Les descriptions de Browne prouvent en tout cas que les mutations naturelles, innombrables et défiant toute raison, mais aussi les chimères nées de notre pensée l'ont fasciné au même titre qu'elles fascineront, trois cents ans plus tard, Jorge Luis Borges, l'auteur du Libro de los seres imaginarios dont la première version intégrale a paru à Buenos Aires, en 1967."
Dans l'article suivant, Losange et tétragrammaton, je développais le thème borgésien du losange avec la nouvelle La mort et la boussole, écrite en 1942 et incluse dans le recueil intitulé Fictions.
Je me permets de reprendre ici ce que j'écrivais alors : Le détective Eric Lönnrot, enquêtant sur un triple meurtre survenu dans
les nuits du 3 décembre, 3 janvier et 3 février, parvient à deviner "la secrète morphologie de la sombre série"
et donc à prévoir le jour et le lieu du dernier crime. Il ignore
cependant qu'il en sera la victime et il tombera sous le feu de Red
Scharlach qui, sur son honneur, avait juré sa mort.
Les trois premiers lieux meurtriers sont l'Hôtel du Nord, une vieille
boutique de marchands de couleur dans un faubourg désert à l'ouest de la
ville ("Sur le mur, au-dessus des losanges jaunes et rouges, il y avait quelques mots à la craie"),
Liverpool House, un cabaret de la rue de Toulon, à l'est de la ville,
où un certain Gryphius aurait disparu après s'être acoquiné avec des
arlequins masqués ("Une des femmes du bar se rappela les losanges jaunes, rouges et verts").
Le commissaire Franz Treviranus chargé de l'affaire reçoit ensuite dans
la nuit du premier mars une lettre d'un certain Baruj Spinoza ainsi
qu'un plan de la ville. Les trois lieux du crime y étant désignés comme
les trois sommets d'un parfait triangle équilatéral, il n'y aurait donc
pas de quatrième meurtre. Ce que Lönnrot, étudiant le document,
interprète justement comme un mensonge. En effet, chaque fois, on avait
retrouvé un message disant qu'une lettre du Nom avait été articulée.
Pour Lönnrot, il ne fait pas de doute que ce Nom est le Tétragrammaton,
le nom secret de Dieu, l'imprononçable YHWH,
composé donc de quatre lettres. Un quatrième meurtre est donc programmé
et il suffit alors d'un compas pour le situer au midi, dans la
propriété de Triste-le-Roy.
Ce losange était emprunté à Rémi Schulz (avec qui je n'avais pas encore de contact à l'époque), qui relève d'autres coïncidences autour de la nouvelle sur son blog Quaternité.
Lönnrot pénètre dans cette villa qui abonde "en symétries inutiles et
répétitions maniaques", l'explore longuement puis finit par monter au
mirador par un escalier en spirale : "La lune ce soir-là traversait
les losanges des fenêtres ; ils étaient jaunes, rouges et verts. Il fut
arrêté par un souvenir stupéfiant et vertigineux".
"Rien ne nous sera révélé, précise Christian Garcin, pages 95-96, sur
ce "souvenir stupéfiant et vertigineux". Néanmoins, les losanges de
couleur apparaissent là aussi au moment où la révélation (mais laquelle
?) survient. Et Red Scharlach abat son double Lönnrot (tous deux
onomastiquement placés sous le signe du rouge - sang ?) au moment même
où affleure à la conscience ce "souvenir stupéfiant et vertigineux"."
*
Ce n'est pas la première fois que je suis amené à revenir sur mes pas, sur un article ancien contenant une substance proche de celle que j'étudie présentement, et ici c'est avec beaucoup de plaisir car je renoue avec Sebald, l'écrivain qui m'a le plus fasciné depuis 2003, année où je l'ai découvert justement avec Les Anneaux de Saturne (ce n'est pas un hasard bien sûr s'il est en tête des libellés en compagnie d'Andreï Tarkovski). Ce mois d'octobre 2012, j'avais commandé le livre de Browne, dans sa traduction française par Bernard Hoepffner*, chez José Corti.
Cette édition de 2007 affiche sur sa page de couverture le crâne de Browne, qui avait connu quelques vicissitudes après une exhumation imprévue en 1840. Était-ce là un hommage discret à Sebald (mort dans un accident de voiture, en décembre 2001, près de Norwich où il habitait, et qui avait été aussi la ville de Browne, qui y pratiquait la médecine), Sebald qui avait inséré dans son livre la même photo ?
Je dois avouer maintenant que je n'ai pas lu Le Jardin de Cyrus, happé sans doute par des lectures qui m'ont paru plus urgentes ; il rejoignit le club des œuvres dont on remet toujours à plus tard la découverte. Mais c'est comme un courrier de rappel que m'adresse le vieil opus et cette fois, promis, juré, je n'y couperai pas. D'ailleurs j'ai aussi commencé à relire Les Anneaux, et bien m'en a pris car sur la même page où il nous apprend que le crâne de Browne était conservé au musée de l'hôpital de Norfolk § Norwich, il parle de son amie défunte, Janine Dakyns, grande spécialiste de Flaubert, et écrit notamment ceci :
" Lorsqu'un jour je lui dis qu'elle ressemblait, au beau milieu de ses papiers, à l'ange de la mélancolie tel que Dürer l'a représenté, immobile, parmi les instruments de la destruction***, elle me répondit que le désordre apparent dans ses affaires représentait en réalité quelque chose comme un ordre accompli ou, à tout le moins, évoluant vers l'accomplissement. Et quoi qu'elle cherchât dans ses papiers, dans ses livres ou dans sa tête, elle le trouvait en effet très vite, en règle générale du premier coup." [C'est moi qui souligne]
Comment ne pas penser à cette étude sur la célèbre gravure trouvée ce dimanche à la brocante des Marins ? Gravure** reproduite six mois plus tôt dans l'article consacré à la précédente brocante de décembre 2017.
________________________
* Bernard Hoepffner consacre à Thomas Browne une notice biographique qui se conclut ainsi, recoupant plusieurs des noms déjà cités ici :
"Herman Melville s'est inspiré de lui et l'influence de Pseudodoxia apparaît dans Moby Dick et dans Mardi. Borges le considérait comme l'un des plus grands écrivains anglais, il a traduit des extraits des Urnes funéraires et a immensément été influencé par ses idées. Parmi les contemporains, outre Guy Davenport, on peut citer Joseph Mc Elroy, Gilbert Sorrentino et W.G. Sebald."
** Une autre gravure célèbre de Dürer montre un crâne très proche de celui de celui de Thomas Browne (on me dira non sans raison que tous les crânes se ressemblent, oui mais il y a aussi les livres pas très loin, et le chien endormi au-dessous comme dans Mélancolie)
Dürer, Saint Jérôme dans sa cellule, 1514, gravure sur cuivre.
Dürer (détail)
*** On peut s'étonner de cette indication de Sebald : "instruments de la destruction", car que voyons-nous sur la gravure ? Au pied de l'ange de la mélancolie, clous, trusquin, scie, rabot, une paire de tenailles et une sphère, un encrier et un plumier, et au-dessus de lui, un sablier, une cloche, une balance, un carré magique : rien, donc, qui ne se présente clairement comme instruments de la destruction. Remarquons maintenant que ce thème de la destruction apparaît dès la première page du livre, en même temps qu'une certaine propension de l'auteur à l'humeur mélancolique (associée à la planète Saturne qui n'est pas par hasard dans le titre même du livre) : "Par la suite, en effet, je ne fus pas seulement aux prises avec le souvenir d'une belle liberté de mouvement mais aussi avec celui de l'horreur paralysante qui m'avait saisi à plusieurs reprises en constatant qu'ici également, dans cette contrée reculée, les traces de la destruction remontaient jusqu'au plus lointain passé."(p.13, c'est moi qui souligne). Tout se passe comme si la vision sebaldienne, portée sur la contemplation des ruines et le constat des désastres, avait contaminé jusqu'à son souvenir de l’œuvre de Dürer.
Le losange est au cœur de la nouvelle de Borges, La mort et la boussole, écrite en 1942 et incluse dans le recueil intitulé Fictions. Le détective Eric Lönnrot, enquêtant sur un triple meurtre survenu dans les nuits du 3 décembre, 3 janvier et 3 février, parvient à deviner "la secrète morphologie de la sombre série" et donc à prévoir le jour et le lieu du dernier crime. Il ignore cependant qu'il en sera la victime et il tombera sous le feu de Red Scharlach qui, sur son honneur, avait juré sa mort.
Les trois premiers lieux meurtriers sont l'Hôtel du Nord, une vieille boutique de marchands de couleur dans un faubourg désert à l'ouest de la ville ("Sur le mur, au-dessus des losanges jaunes et rouges, il y avait quelques mots à la craie"), Liverpool House, un cabaret de la rue de Toulon, à l'est de la ville, où un certain Gryphius aurait disparu après s'être acoquiné avec des arlequins masqués ("Une des femmes du bar se rappela les losanges jaunes, rouges et verts").
Le commissaire Franz Treviranus chargé de l'affaire reçoit ensuite dans la nuit du premier mars une lettre d'un certain Baruj Spinoza ainsi qu'un plan de la ville. Les trois lieux du rime y étant désignés comme les trois sommets d'un parfait triangle équilatéral, il n'y aurait donc pas de quatrième meurtre. Ce que Lönnrot, étudiant le document, interprète justement comme un mensonge. En effet, chaque fois, on avait retrouvé un message disant qu'une lettre du Nom avait été articulée. Pour Lönnrot, il ne fait pas de doute que ce Nom est le Tétragrammaton, le nom secret de Dieu, l'imprononçable YHWH, composé donc de quatre lettres. Un quatrième meurtre est donc programmé et il suffit alors d'un compas pour le situer au midi, dans la propriété de Triste-le-Roy.
Losange emprunté à Rémi Schultz, qui relève d'autres coïncidences autour de la nouvelle sur son blog Quaternité.
Lönnrot pénètre dans cette villa qui abonde "en symétries inutiles et répétitions maniaques", l'explore longuement puis finit par monter au mirador par un escalier en spirale : "La lune ce soir-là traversait les losanges des fenêtres ; ils étaient jaunes, rouges et verts. Il fut arrêté par un souvenir stupéfiant et vertigineux".
"Rien ne nous sera révélé, précise Christian Garcin, pages 95-96, sur ce "souvenir stupéfiant et vertigineux". Néanmoins, les losanges de couleur apparaissent là aussi au moment où la révélation (mais laquelle ?) survient. Et Red Scharlach abat son double Lönnrot (tous deux onomastiquement placés sous le signe du rouge - sang ?) au moment même où affleure à la conscience ce "souvenir stupéfiant et vertigineux"."
Le 3 avril, dans l'article L'embouchure du temps, je citais un passage du roman de Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, pour faire émerger mon propre "paysage de triangles"autour des deux thèmes du cobra :
"Je m'aperçois en les écrivant, notais-je alors, que ces deux triangles possèdent en fait
une base commune, qui est la ligne LOST-HAENEL (ou HAENEL-LOST,
Haenelost). Un losange pourrait alors être dessiné en joignant les
quatre sommets." Je n'avais pas reproduit cette fois-là la figure tracée sur le cahier bleu. La voici donc :
Je n'avais pas non plus soufflé mot de la référence qui apparaît ici : la macle de Philippe Audoin.
Ce petit rappel me semblait nécessaire avant de faire la lumière sur le second losange qui s'est formé ces jours derniers autour des deux thèmes du feu et des livres. Cahier bleu encore une fois :
On voit que la série Lost occupe une nouvelle fois l'axe médian. Mais il faut que je m'explique avant toute chose sur ce terme de macle, que je rattache donc à Philippe Audoin, qui n'est pas un inconnu pour nous puisque nous l'avons vu apparaître le 27 octobre dernier à l'occasion de l'enquête autour du roman de Fred Vargas, Quand sort la recluse. L'article s'intitulait De Bourges à Saint-Porchaire, et se terminait par ces lignes :
"Encore une fois, pourquoi Bourges ? Pourquoi précisément Bourges ? Il ne
me semble pas superflu de savoir que le propre père de Fred Vargas (de
son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau), l'écrivain Philippe Audoin, membre du groupe surréaliste, a consacré une étude à la ville : Bourges cité première, essai d'iconologie mytho-hermétique, publiée chez Julliard, en 1972, dans la collection "Les Lieux et les Dieux" dirigée par Gérard de Sède."
C'est dans cet ouvrage que Philippe Audoin, examinant les armes de la ville de Bourges, en vient à évoquer la Croix de Toulouse dite "maclée", composée de quatre losanges réguliers, qu'il identifie à un meuble héraldique bien connu : la macle, que l'on retrouve souvent dans les armes de la noblesses bretonne, ainsi les Rohan, "qui se flattent, dit-il, de descendre des premiers souverains de Bretagne portent : de gueules à neuf macles d'or, posées 3, 3 et 3."
"Le terme, poursuit Audoin, est un équivalent de maille, et l'on présume que la figure héraldique rappelle la cotte de mailles des chevaliers, interprétation d'autant plus séduisante que la macle figure rarement seule en armoiries, mais au contraire groupée en fasce (horizontalement) ou en pal (verticalement) comme pour suggérer l'entrecroisement des mailles du haubert (fig. 5)."
Par ailleurs les macles désignent aussi des cristaux crucifères, la Staurolite ou Staurotide (du grec stauros, croix), silicates d'alumine en forme de croix grecque ou de Saint-André, auxquels on prête encore aujourd'hui des propriétés merveilleuses. Ces Pierres de croix (lapides cruciferi), qu'on nommait aussi Pierres de Compostelle, abondantes en Galice (comme dans le Finistère breton), étaient rapportées par les pèlerins de Saint-Jacques, à l'instar des célèbres coquilles.
Exemples de macles de Staurolite (image Wikipedia)
Cette macle n'est assurément pas un détail anodin puisqu'elle fait l'objet d'une des trois annexes du livre. C'est même sur cette macle que l'étude s'achève, avec ce texte titré Sine macula macla, Macle sans tache, qui était la devise des Rohan, qu'Audoin rapproche de la devise de l'ordre breton de l'hermine : Potius mori quam foedari (Plutôt mourir qu'être souillé).
Outre le cristal, il évoque aussi la macle d'un autre minéral, la cérusite, qui n'est pas sans ressemblance avec des cristaux à trois pointes qu'on retrouve toujours à Bourges, au plafond du cabinet de l'Hôtel Lallemand. Ainsi que la macle ou macre, plante aquatique nommée aussi Châtaigne d'eau, cornuelle, corniote, écharbot ou truffe d'eau : dont les feuilles sont en forme de losange.
Résumons : les thèmes exhumés ce 16 avril, après ceux du 3 avril, peuvent donc être agencés sous la forme d'une macle. La récente excursion à Bourges, à l'instigation de l'ami Bartt, et d'où j'ai rapporté le livre d'Anna Tsing (qui, du coup, a fait surgir comme par enchantement le thème du champignon*), n'en semble que plus cohérente. A cela je voudrais aussi ajouter une autre coïncidence qui ne m'est apparue que très progressivement, comme un paysage à la dissipation des brumes.
J'ai oublié en effet un détail hier dans ma chronique de la brocante des Marins : j'ai failli en effet acheter un autre livre, un Précis de prestidigitation par un certain Bruce Elliott. Je ne m'intéresse pas plus que ça à l'illusionnisme mais il se trouvait que le livre était préfacé par Orson Welles. Pourquoi Orson Welles préfaçait-il en 1952 un livre de magie ? Bon, je n'aurai pas la réponse à ma question car le brocanteur en demandait trente-cinq euros, et j'ai trouvé ça un peu chérot. Le dit brocanteur était en tout cas bien au courant des cotes car j'ai retrouvé le bouquin sur le net à ce prix-là exactement.
Sur ces entrefaites, je m'avise que je n'ai plus que ce jour pour visionner sur Mubi La Soif du Mal (en anglais Touch of Evil) du même Orson Welles. Qui joue dans son propre film le rôle de Hank Quinlan, un policier américain alcoolique et brutal, opposé à Miguel Vargas (Charlton Heston), policier mexicain qui vient de coffrer un chef de gang, en voyage de noces avec l'américaine Suzy (Janet Leigh). Vargas... Ce nom évidemment résonne...
J'ai écrit hier que j'avais rapporté 22 livres issus des trois cartons abandonnés au bon vouloir sur le trottoir de l'avenue. Autant que de lames majeures du Tarot (ce n'était pas une volonté consciente : je ne les ai comptés qu'au retour). Or, des tarots, il en est question vers la fin du film : Quinlan revient voir son ancienne amie Tanya (magnétique Marlene Dietrich) et lui demande de lui tirer les cartes.
Mais Tanya refuse :
Quinlan est un homme fini, et il le sait.
Mais il y a plus fort et plus profond encore : sur le net, je débusque une analyse de Daniel Becquemont, de la revue hypermedia Criminocorpus, Crime et caméra : Touch of Evil (La Soif du Mal, O. Welles, 1957), où l'interrogation sur le titre du film vient en somme directement percuter la devise des Rohan, Sine macula macla, Macle sans tache, rapprochée, je le rappelle, de la devise de l'hermine : "Plutôt mourir qu'être souillé" :
"Le titre français du film, ‘La Soif du Mal’, des plus malencontreux,
peut prêter à contresens. Aucun personnage n’est assoiffé de mal, ni
l’assassin ni Grandi ou ses séides, ni Quinlan. ‘A Touch of Evil’,
c’est, littéralement, une touche de mal, ou peut-être simplement une
tache, qui s’élargit avec le déroulement du film, tache qui atteindra et
contaminera chacun des personnages. Le crime initial déclenche
l’action ; il n’est pas la source du mal, mais son révélateur. La tache
de mal moral, évidente chez l’assassin quasi invisible et chez Grandi,
se verra étendue rapidement à Quinlan, puis plus discrètement et chargée
d’ambiguïté, à Vargas lui-même. Quant à Suzy, c’est sur son corps même
que l’image nous la montrera, à plusieurs reprises, victime privilégiée,
sans défense, souillée par cette ‘touche’, créature féminine élue par
le mal, sur laquelle il s’inscrit, visuellement, dès que Vargas croit
l’avoir mise à l’abri. Les taches de mal du film sont montrées sans
ambiguïtés par la caméra, redoublant visuellement le mal moral qui
envahit la ville." [C'est moi qui souligne]
L'analyse suit le film plan à plan, et montre bien comment la tache du mal envahit tout, n'épargnant pas non plus le personnage au départ profondément intègre (Vargas) :
"Menzies et Vargas tentent de piéger
Quinlan avec un microphone porté par Menzies et prêt à enregistrer une
confession de Quinlan, réfugié chez Tana comme en sa tanière. Quelle que
soit la grande beauté plastique et la virtuosité technique de la
dernière partie du film, elle vise plus à apporter la dernière touche
(de mal ?) au portrait de Quinlan qu’à rétablir un ordre initial
perturbé par le premier crime. La vengeance destructrice de Quinlan, son
mépris de l’ordre social et de la justice, son souci exclusif de
détruire les criminels par n’importe quel moyen fût-il illégal, sont
certes condamnés, mais Welles prend soin de nous montrer que cet esprit
de vengeance peut surgir en chacun de nous, comme chez Vargas prêt à
tuer, dans des circonstances analogues à celles qu’autrefois a vécues
Quinlan, et que la tache de mal a pour destination privilégiées, du pur
fait de sa condition féminine, son épouse Suzy, souillée par l’ombre, la
lumière, les (fausses) drogues et même les cadavres."
Enfin, j'ai trouvé la réponse à ma question au sujet de la préface de Welles sur le manuel de magie. Grâce à un article du Blog de cinéma.
"On dit souvent que les
magiciens s’entourent de jolies assistantes pour distraire les
spectateurs… Pour leur donner quelque chose à regarder pendant qu’eux
réalisent leurs tours de passe passe. Orson Welles est
un magicien. Au sens propre et figuré. Passionné par l’illusionnisme et
la magie, il est initié à l’art de la prestidigitation par Harry Houdini à Paris alors qu’il n’est qu’un adolescent. Avec LA SOIF DU MAL, le magicien prend le pas sur le réalisateur en accomplissant un de ses plus beaux tours."
Cette idée de Welles magicien, je la retrouve au terme d'un bel article d'un certain Thaddeus, sur le forum de Dvdclassik :
"Ce que dit Welles à travers ce film
monumental, où la société et l’homme ne coïncident pas nécessairement,
où personne ne peut se réfugier derrière une idée, fût-elle juste, où le
bon Samaritain doit, pour confondre son ennemi, employer des méthodes
contestables qui le perdront, et où même une canaille peut atteindre au
sublime, c’est que chacun doit prouver sa force en marchant. Voici
peut-être son grand plus tour de prestidigitation, lui qui n’est pas du
genre à se contenter de faire sortir des lapins de son chapeau :
s’emparer d’une banale intrigue policière, la tailler à sa démesure
personnelle et l’ériger en parabole convulsive de l’ambiguïté humaine."[C'est moi qui souligne]
___________________
* Le livre s'ouvre par ailleurs sur ce titre ACTIVER LES ENCHEVÊTREMENTS. On ne saurait mieux dire.
En découvrant le travail du peintre Yvo Jacquier sur la gravure Melencolia I, j'eus la grande surprise de voir qu'il associait le chef d’œuvre d'Albrecht Dürer aux Tarots de Marseille. Inutile de dire que j'étais plus que méfiant devant l'entreprise, on a tellement mis le Tarot à toutes les sauces qu'il convient d'être extrêmement circonspect. A cette heure, je ne prétends d'ailleurs pas avoir un jugement définitif sur la valeur des investigations du peintre, n'ayant pas encore achevé la lecture de l'ebook, Dürer et ses Tarots, où il a rassemblé dix années d'études menées en collaboration avec Christophe de Cène.
La thèse centrale est celle-ci : "la paternité d'Albrecht Dürer envers la plus belle version des tarots de Marseille, celle que Nicolas Conver perpétue jusqu'en 1760." Cette apparition de Nicolas Conver fut une seconde surprise, car j'ai déjà eu l'occasion de le citer deux fois par le passé, en 2016 et 2017. De fait, ce jeu de Tarots j'en possède un exemplaire, et cela depuis plus de trente ans. Il a même toute une histoire assez étrange : je l'avais emporté dans mes bagages lors d'un voyage au Maroc (réalisé à l'époque avec la carte Inter-Rail qui permettait de circuler à prix très réduit sur tout le réseau européen, et donc aussi marocain, carte réservée aux moins de 26 ans, vous voyez que ça ne date pas d'hier cette affaire...). Pour aller de Tanger à Tétouan, nous prîmes le bus, et nos sacs furent hissés sur le toit déjà bien encombré. Je ne sais plus à quel moment précis, à l'étape, j'ai constaté que mon jeu de Tarots avait perdu toutes ses lames mineures à l'exception du cavalier de deniers. Par bonheur, pas une lame majeure ne manquait à l'appel. Je n'ai jamais compris cette disparition. Si c'était un vol, pourquoi n'avoir pas pris le jeu en entier, avec son emballage ? De cette énigme jamais résolue, il garda pour moi une saveur particulière. Et sa mention dans l'étude d'Yvo Jacquier me le rendait encore plus précieux, comme on peut s'en douter.
Je ne vais pas reprendre ici toute l'argumentation d'Yvo Jacquier (disponible en partie sur le site, ou, mieux, sur l'ebook qu'on peut acheter pour à peine dix euros). Je vais juste donner quelques aperçus assez suggestifs, et en premier lieu la comparaison entre le Charlemagne, peint par Dürer la même année que Melencolia (1514), et la lame IV du Tarot de Conver, l'Empereur.
« Karolus Magnus », dit Charlemagne, Albrecht Dürer - 1514 Huile sur bois - 89×190 cm, Germanisches Nationalmuseum Nürenberg
La barbe, la chevelure, l'aigle du blason, le globe crucifère, le collier avec une même médaille ronde, autant de similitudes troublantes le plus souvent ignorées (par exemple, dans la somme de Robert Grand, L'univers inconnu du Tarot, Éditions du Rocher, 1979, pas moins de 480 pages, Charlemagne n'a pas même une entrée à l'index). Par ailleurs, les trois fleurs de lys qui accompagnent l'aigle sur le blason de Charlemagne se retrouvent par deux fois dans les lames mineures, avec le deux et le quatre de deniers, avec la même disposition en triangle :
"Certes, écrit Yvo Jacquier, un autre auteur que Dürer aurait pu puiser dans le même répertoire. Cependant, les artistes sont rares à la Renaissance qui cumulent toutes ces conditions : 1) connaître l'Italie du nord, où sont nés les tarots; 2) graver sur bois; 3) faire référence en 1514 à un roi mort en 814, soit exactement 700 ans plus tôt !" Et il poursuit en suggérant que ces sept siècles s'inscrivent littéralement sur la manche de l'Archange de la Mélancolie :
La nouveauté de l'étude d'Yvo Jacquier est la mise en superposition des cartes du Tarot avec Melencolie. Premier exemple : l’arc-en-ciel de la gravure construit la mandorle du Monde (arcane XXI des tarots) :
Une autre carte, l’Étoile, lame XVII, en superposition dans la même zone de la gravure va révéler des correspondances assez étonnantes. Yvo Jacquier l'associe à Vénus : "La carte de l'Étoile est l'image idéale pour exposer la figure qui revient à Vénus, agrémenté d'un losange qui est largement admis comme un symbole féminin. Le nombre de Vénus est 7, aussi les deux cercles qui forment la Vesica ont ce diamètre sur le quadrillage des tarots (accordé à la sphère de Melencolia)." La Vesica qu'il évoque ici est la Vesica Piscis (deux cercles jumeaux dont chaque centre se pose sur la circonférence de l'autre), figure sacrée, semble-t-il, chez les Pythagoriciens (soit dit en passant, revoilà notre copain losange).
Yvo Jacquier fait observer que l'amande correspond verticalement aux 7 barreaux de l'échelle : "L'amande s'aligne en bas à la base du premier barreau et plus haut, au sommet du septième, qui se révèle être une planche, et non une barre classique. La redondance du 7 réjouit le symboliste... La pointe inférieure est sur l'arête du polyèdre et le losange passe par un de ses angles pour toucher le bord de l'échelle, tel un signe. De nombreux alignements se manifestent, comme celui du tisonnier à gauche, ou celui du sommet de la cloche sur la droite. Le pied de Cupidon également..."
Mais, me direz-vous, pourquoi avoir attribué le 7 à Vénus ? Eh bien cela s'explique par les carrés magiques.
"Un carré magique est un ensemble de nombres entiers consécutifs, à partir de 1 (1, 2, 3, 4, ... n2), et disposés en carré. Il y a donc autant de lignes que de colonnes. On désigne par “ordre” le nombre de cases que comporte le côté du carré (n). Ce carré est “magique” si toutes les sommes des nombres sont les mêmes, quelle que soit la ligne et quelle que soit la colonne. Enfin, le carré devient “idéal” quand c'est vrai également pour les sommes des grandes diagonales. À la Renaissance, Luca Paccioli transmet le savoir mathématique des Byzantins à l'occident, notamment celui des carrés magiques. Trithème et Agrippa seront les principaux auteurs à approfondir leur sens symbolique. Agrippa attribue un certain carré d'ordre 3 à Saturne, et selon la logique des ordres : 4 - Jupiter, 5 - Mars, 6 - Soleil, 7 - Vénus, 8 - Mercure, enfin 9 - Lune." (Yvo Jacquier, p. 3)
Dans Melencolia, le carré magique représenté est donc d'ordre 4, ce pourquoi Hartmut Böhme, dans l'étude trouvée à la brocante des Marins, en parle comme de la table de Jupiter(mensula Iovis).
Au retour de cette fameuse brocante, j'avais noté comme une curiosité, sans y insister (je n'avais alors aucune raison pour cela), que j'avais rapporté exactement 22 ouvrages, autant que de lames majeures du Tarot. Doit-on soupçonner un calcul inconscient ? La lecture d'une méditation du savant Henri Poincaré sur l'invention mathématique va me conduire à examiner de plus près cette question.
Dans l'espace de trois jours, du 9 au 11 avril, plusieurs motifs s'étaient donc imposés à moi par des triples récurrences. Le motif de la barque, puis ceux du fantôme et du miroir, formaient comme une constellation remarquable qui pouvait être géométrisée, me semblait-il, par la figure du triangle proposée par Atiq Rahimi dans L'invité du miroir :
Au milieu du lac, arrivent trois barques de pêcheurs, des lampes-tempêtes suspendues au bout de leurs cannes en tige de bambou (...)
A un endroit, défini sans doute par les Divins, les barques, dans un silence aquatique et végétal, s'immobilisent formant un triangle. (p. 22-23)
Cependant, dans cet extrait, j'avais omis le court paragraphe suivant qui prenait place dans l'intervalle :
Impossible de savoir
s'ils viennent pêcher des poissons
ou
de la lumière.
Les poissons. Je ne pouvais oublier le motif de la bonite qui avait même affleuré avant les trois autres. Barque et bonite, fantôme et miroir, c'étaient en somme les quatre pôles d'une nouvelle figure, et je pensais aussitôt à ce losange qui m'avait si fort occupé en juin 2018, et dont la traduction héraldique est la macle, dont Philippe Audoin, (le père de Fred Vargas, de son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau), a traité dans l'étude qu'il a consacré à la ville de Bourges : Bourges cité première, essai d'iconologie mytho-hermétique, publiée chez Julliard, en 1972.
Philippe Audoin, y examinant les armes de la ville de Bourges, en vient à évoquer la Croix de Toulouse dite "maclée", composée de quatre losanges réguliers, qu'il identifie à la macle, meuble héraldique que l'on retrouve souvent dans les armes de la noblesse bretonne, ainsi les Rohan, "qui se flattent, dit-il, de descendre des premiers souverains de Bretagne portent : de gueules à neuf macles d'or, posées 3, 3 et 3."
J'écrivais alors que cette macle n'était assurément pas un détail anodin puisqu'elle faisait l'objet d'une des trois annexes du livre. C'est même sur cette macle que l'étude s'achevait, avec un texte titré Sine macula macla, Macle sans tache, qui était la devise des Rohan, qu'Audoin rapprochait de la devise de l'ordre breton de l'hermine : Potius mori quam foedari (Plutôt mourir qu'être souillé).
Par ailleurs les macles désignaient aussi des cristaux crucifères, la Staurolite ou Staurotide (du grec stauros, croix), silicates d'alumine en forme de croix grecque ou de Saint-André, auxquels on prête encore aujourd'hui des propriétés merveilleuses. Ces Pierres de croix (lapides cruciferi), qu'on nommait aussi Pierres de Compostelle, abondantes en Galice (comme dans le Finistère breton), étaient rapportées par les pèlerins de Saint-Jacques, à l'instar des célèbres coquilles.
Outre le cristal, il évoquait aussi la macle d'un autre minéral, la cérusite, qui n'est pas sans ressemblance avec des cristaux à trois pointes qu'on retrouve toujours à Bourges, au plafond du cabinet de l'Hôtel Lallemand. Ainsi que la macle ou macre, plante aquatique nommée aussi Châtaigne d'eau, cornuelle, corniote, écharbot ou truffe d'eau : dont les feuilles sont en forme de losange.
Trapa natans, le nom latin de la macle d'eau, signifie "chausse-trape flottante". Plante envahissante, elle peut devenir un danger pour la biodiversité, comme en témoigne cette vidéo québécoise.
Regarder ces gens en canoë en train d'arracher les plants de châtaigne d'eau m'a bien sûr rappelé ma petite expédition sur les marais de Bourges où, qu'on se rassure, la macle n'est pas présente à ce que je sache, mais une autre plante invasive pose bien des soucis à ceux qui entretiennent les marais, à savoir la jussie : "La jussie, écrit Chloé Frelat dans Le Berry Républicain, empêche la flore de s’étendre et risque même de l’étouffer. La faune n’est pas non plus épargnée : les poissons ne peuvent pas passer entre les racines qui atteignent parfois les trois mètres. « Il y a des endroits où on pourrait presque marcher dessus tellement la couche est épaisse », déclare Pierre Coppin, membre de l’association Patrimoine Marais qui s’attelle à arracher la jussie depuis dix-sept ans. L’impact sur la biodiversité environnante n’est pas le seul problème dû à cette plante invasive. Dans certains coins, elle empêche les maraîchers de naviguer sur les coulants, les couloirs d’eau entre les terres qui leur permettent de rejoindre leurs parcelles en barque."
Bon, finalement, si je passe du trois au quatre, si donc j'abandonne le triangle des trois barques d'Atiq Rahimi, je songe à ce merveilleux dessin de Sempé, représentant un quatuor de barques disposé à la manière de la croix maclée toulousaine, et que Denis Grozdanovitch a choisi pour la couverture de son livre La puissance discrète du hasard (Denoël, 2013).
Livre dont j'ai rendu brièvement compte le 8 mai 2013. De fait, il avait tout pour me plaire. Il n'y a qu'à lire la quatrième de couverture, que je recopie ici une fois de plus, bien paresseusement :
"Découvertes inattendues, rencontres singulières, coïncidences troublantes : au cours de nos vies, l'essentiel arrive souvent par hasard. Dans une promenade où se croisent les souvenirs familiaux, les exploits sportifs et un riche bagage littéraire, Denis Grozdanovitch nous invite à desserrer les contraintes d'un esprit trop rationnel. Depuis les prouesses au tennis de Roger Federer jusqu'aux présages dont semblent parfois porteurs les animaux - que ce soit dans nos rêves ou dans la réalité -, en passant par la réapparition d'objets que l'on croyait perdus, l'auteur sait mélanger la grande histoire et l'anecdote, le plus anodin et le plus profond.
Avec humour, il nous initie à ces curieux concepts que sont la sérendipité, art des trouvailles inopinées, l'happenstance, don d'être au bon endroit au bon moment, ou encore le lâcher-prise, secret de certains champions, grands scientifiques et autres joueurs d'échecs. Alliant l'impertinence du franc-tireur et les merveilles d'une libre érudition, il nous invite à d'autres raisons de vivre que celles que nous offre un monde stérilisé par la technique." (C'est moi qui souligne)
Il se trouve que je viens de terminer le livre de Daniel Sangsue, que m'avait judicieusement recommandé monsieuye Am Lepiq, Les fantômes comme les chats choisissent leurs maîtres (La Baconnière, 2024). Ce journal d'un homme aussi passionné que moi par les hasards objectifs et les coïncidences troublantes ne pouvait que me ravir. Or, justement, de hasard objectif, il est question à la date du 11 décembre 2019, et il concerne au premier chef Denis Grozdanovitch :
"Nouveau hasard objectif. Il y a deux jours, je me suis mis à lire Dandys et excentriques, le dernier essai de Denis Grozdanovitch (Grasset, 2019) qui patientait dans mes piles depuis le début de l'année. J'avais été en relation avec Grozdanovitch en 2012, car je voulais publier un livre de lui dans ma collection, et nous avons parlé au téléphone et échangé quelques courriels, mais cela n'avait rien donné car il avait des commandes à honorer et pas de temps pour un livre supplémentaire. Depuis 2012, je n'avais plus correspondu avec lui. Or voici qu'aujourd'hui je reçois un courriel ainsi libellé : Bonjour, J'aimerais t'expliquer un problème au plus vite par mail, je reste devant l'ordinateur car mon téléphone est hors service. Denis. Le tutoiement et le caractère cavalier de ce courriel (même pas accompagné de salutations) signalent l'arnaque : il s'agit d'un de ces hameçonnages ou phishing, par lequel des cyberescrocs cherchent à vous extorquer de l'argent. Il n'empêche : le fait que je reçoive un courriel de Grozdanovitch, après sept années de silence et précisément deux jours après avoir commencé un livre de lui, me laisse songeur. Certes, c'est un faux, mais alors que le hameçonnage aurait pu provenir de centaines d'autres correspondants, il vient justement de Grozdanovitch - auteur de La puissance discrète du hasard (Denoël, 2013), lequel contient des pages remarquables sur les coïncidences extraordinaires, la sérendipité, la happenstance, etc." (p. 111-112)
Pour finir, il se trouve encore que Denis Grozdanovitch sera présent le week-end prochain à l'Envolée des livres, le salon du livre de Châteauroux qui se tient au cloître des Cordeliers. Il n'est pas impossible que j'aille lui faire signe.
L'une des grandes occupations d'Alexis Chauvel, l'ermite de Chenecé dans le livre de Jean-Paul Goux, fut la restauration du verger clos. Les photos anciennes retrouvées dans les tiroirs de l'armoire montraient cinq rangées d'arbres parfaitement alignées, pommiers et cerisiers. Il décida tout d'abord d'établir un plan précis :
Sur une feuille de papier quadrillé, j'ai porté les lignes d'un carré de dix unités par côté ; à l'intérieur de ce carré, j'ai porté un second carré, distant d'une unité et j'ai marqué d'un rond l'emplacement des arbres qui allaient former seize carrés, larges chacun de deux unités. Mais en regardant toujours les photos du vieux verger, il m'a semblé que ces cinq allées que formaient les arbres sur chacun de ses quatre côtés seraient plus belles encore si une allée médiane venait enrichir le jeu des diagonales, si j'ajoutais au milieu de chacun des seize carrés de mes vingt-cinq arbres, exactement au milieu, un autre arbre, et ce serait ainsi quarante et un arbres qu'il me faudrait planter. J'ai taillé quarante et un petits piquets pour marquer l'emplacement des cerisiers et des pommiers, seize cerisiers et vingt-cinq pommiers. (p. 64-65)
J'ai suivi le descriptif et tracé à mon tour le plan du verger, que voici :
En tirant les diagonales, il tomba sur des restes de souches, qu'il recueillit pieusement, "dans le bonheur des preuves" : il y avait bien eu un arbre au milieu des seize carrés.
Cette sorte de plantation est dite en quinconce, mais Jean-Paul Goux n'emploie jamais le terme.
Or, dans Les Anneaux, Sebald, lors de son évocation de Thomas Browne, cite son étude sur le quinconce :
C'est ainsi que dans sa dissertation sur le jardin de Cyrus, il traite du quinconce, figure constituée par les angles et le point d'intersection d'un carré. Cette structure, Browne la découvre partout, dans la matière vivante ou morte, dans certaines formes cristallines, (...) mais aussi dans le jardin du roi Salomon, dans l'ordonnance des lys blancs et des grenadiers qui y sont alignés au cordeau." (p. 34)
En regard de ce passage, Sebald a reproduit l'image du quinconce qui orne le livre de Browne (ici à gauche) :
C'est juste après que Sebald évoque Borges et son Livre des êtres imaginaires.
Un autre terme est important, me semble-t-il, c'est celui de losange, qui apparaît donc dans le titre du livre de Thomas Browne. La plantation en quinconce dessine en effet des losanges. Or Christian Garcin présente le losange comme une figure récurrente dans l’œuvre borgésienne, "avec chaque fois une signification bien précise, toujours en rapport avec ce qui se dissimule derrière le voile qu'elle constitue, souvent lié à l'enfance."(p. 94)
"Ma bonne vieille folie des noms me joue souvent des tours ; parfois elle me fait déraper (...); mais parfois aussi cette folie est propice et les noms agissent comme des clefs : alors les murs tombent, le labyrinthe devient une contrée qui éclaire, et je vois derrière les visages, derrière chaque parole, le filigrane d'une vérité qui passe.
A force d'y exercer mon esprit, ce filigrane, j'en discerne de mieux en mieux les contours : il ondule comme la ligne de crête d'une montagne, et forme un paysage de triangles qui, en s'ajoutant les uns aux autres, vous délivrent un message.
Ça m'était arrivé une nuit aux Petits Oignons, et depuis ça grandissait. En parlant à Pointel, je voyais apparaître distinctement un nouveau triangle :
ANGE DE REIMS ELLIS ISLAND
CIMINO
Puis un deuxième, où venait s'accrocher une lumière mystique :
MELVILLE REZNIKOFF
CHEKHINA
A travers l'ajustement de ces deux triangles dans ma tête, s'écrivait une histoire qui coulait de source - et même, qui me lançait vers la source. Est-ce que je délirais ? Mon esprit tournait sur lui-même à l'intérieur des noms. C'est là que je suis heureux. C'est là qu'ont lieu ces expériences qui vous inondent l'esprit ; on dirait alors qu'on se baigne dans un lac : il n'y a pas d'univers plus étendu."
Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, pp. 168-169
Longue citation haenelienne, pardon, mais indispensable pour éclairer ce qui se joue ici aussi, dans cette géométrie mentale qui ordonne et relie les motifs. Ainsi mon propre paysage de triangles, tel qu'il apparaît dans les deux derniers articles pourrait ressembler, pour le thème du cobra, à ceci :
HAENEL LOST
LYNCH
Tandis que le thème du suicide se traduit par le triangle suivant :
LOST HAENEL
DE JONGH
Je m'aperçois en les écrivant que ces deux triangles possèdent en fait une base commune, qui est la ligne LOST-HAENEL (ou HAENEL-LOST, Haenelost). Un losange pourrait alors être dessiné en joignant les quatre sommets.
Avant de rendre le roman à la médiathèque, je voudrais tracer un dernier triangle, qui m'est apparu le 31 mars. Le premier sommet se situe dans L'embouchure du temps, le dernier ouvrage autobiographique de Cécile Reims, paru en septembre 2017 au Temps qu'il fait. Elle y évoque avec force et lucidité les dernières années au côté de Fred Deux, son compagnon (c'est ainsi qu'elle ne cesse de le désigner dans l'ouvrage) de plus de six décennies, et le temps d'après sa disparition. Le passage que je vais citer vient immédiatement après le rappel du feu créateur qui animait l'artiste Fred Deux, ce "religieux sans religion", qui dessinait, écrivait-il, "pour faire reculer la mort", qui devait "aller plus loin, toujours plus loin, ne pas laisser la main devenir servante de l'habitude". Mais ce jour-là, il n'a plus envie et Cécile lui propose d'écouter de la musique :
"Je me suis assise à ses côtés et, ensemble, nous avons écouté le violoncelle dispenser les notes que mon compagnon, dans un autrefois bien antérieur au naguère, faisait naître en pinçant les cordes de sa guitare.
Comment en était-il arrivé à désirer posséder cet instrument et à y parvenir, je ne me souviens pas, mais je garde le souvenir de nos sorties au parc Montsouris tout proche, où sortant de sana, je venais "prendre l'air". Là, avec un bâton, j'avais tracé dans le sable, une portée, avec une clef et des notes. Je n'en savais pas plus." (p. 54)
Peu de temps après, dans le chapitre 31 du roman de Haenel, le narrateur embarque Arwa et David, deux migrants, dans sa voiture. Il propose même de les héberger dans son petit appartement (qu'il doit rendre dans trois jours) :
" - Vous êtes expulsé, vous aussi ?
Elle a ajouté qu'ils ne voulaient pas nous causer de problèmes : de toute façon, on leur avait donné une adresse pour les cas de force majeure, quelqu'un de confiance, un ami de la famille qui s'occuperait d'eux ; ils voulaient bien qu'on les amène là-bas, elle m'a passé un bout de papier avec écrit dessus : 21, rue du Père-Corentin.
Je voyais très bien : c'était dans le 14ème arrondissement, à côté du parc Montsouris, tout en bas, vers la porte d'Orléans ; on y serait dans une vingtaine de minutes." (p. 291)
Tiens, me dis-je alors, encore le parc Montsouris (la mention du parc par Cécile Reims m'était resté, je ne sais pourquoi, dans mon souvenir, peut-être parce que c'est un des rares lieux parisiens cités dans le livre). D'autre part, je ne pouvais avoir oublié que c'est dans le 14ème que nous avions passé quelques jours début mars, dans un appartement Airbnb de la rue Raymond Losserand, et plusieurs fois j'avais franchi la porte d'Orléans pour aller à la rencontre de Gabriel en stage à Montrouge. En revanche, malgré sa proximité, je n'avais pas eu la curiosité d'aller me promener au parc Montsouris, il est vrai qu'aucun livre encore ne me l'avait désigné.
Dans ces cas-là on enregistre et on passe son chemin. Mais voilà que le 31 mars, une intuition me fait ouvrir le très beau livre de Guitemie Maldonado sur Nicolas de Staël. Plusieurs mois qu'il attend dans son coffret rouge le moment propice. Je décidai soudain ce samedi de Pâques que le temps était venu.
De magnifiques photos noir et blanc montrent le peintre dans son vaste atelier de la rue Gauguet.
Nicolas de Staël (Denise Colomb, 1954)
Or il est précisé rue Gauguet, près du parc Montsouris.
Le triangle était dès lors constitué (d'autant plus que le titre de la photo, Vertige, n'est pas anodin, mais j'y reviendrai ultérieurement).
Bien sûr, je consulte aussi la notice Wikipedia consacrée au parc, et j'y découvre avec plaisir que parmi les huit films cités comme ayant tourné des scènes à l'intérieur du parc il y a Dernier domicile connu de José Giovanni. J'aimerai bien revisionner la ou les scènes en question mais je ne dispose pas du film, peut-être est-ce celle qui correspond à cette photo :
Du trois au quatre. Le 1er avril, je commence Homère est morte, le livre où Hélène Cixous relate les dernières années de sa mère, Eve, décédée en 2014 à cent-trois ans.
Or, page 23, je lis :
"L'Algérie, j'ai jamais regretté. C'était un beau pays. Ce n'était pas notre place là-bas. C'était une époque. Fallait partir à temps. Maintenant c'est l'époque Montsouris. Partir à temps, comment savoir ?"[C'est moi qui souligne]
Voulant en savoir plus, je googlise "Montsouris + Cixous"et je tombe sur le site de la Maison Heinrich Heine, située dans le 14ème Boulevard Jourdan, où l'on peut parvenir par le bus 88 Montsouris-Tombe Issoire. Information y est faite d'un séminaire tenu par Hélène Cixous en février-mars 2017, dont le titre est Les irréparables (III). Du nom poison. La note d'intention se trouve être en parfaite résonance avec la vieille folie des noms décrite par Yannick Haenel :
"Qu'est-ce qu'il y a dans un nom ? Du poison ? Un secret ? Un avertissement ?
Tristan aurait-il jamais épousé Iseut, si elle ne s'était pas appelée Iseut, s'il ne s'était pas appelé Tristan ?
Comment répondre, ne pas répondre à l'appel de son nom ? À qui le nom est-il propre ? Répond-il ?
Comment s'appelait Achille parmi les femmes ? Comment s'appelait
William Wilson ? Si l'épouvante et la douleur n'avaient pas été le nom
d'Ajax, se serait-il tué à tuer ?
Chaque fois que la littérature recommence, la voilà qui se pose cette
question. Sophocle, Poe, Shakespeare ou Joyce, qu'en dites-vous ?
What's in a name ?
Et Genet ? S'il ne s'était pas appelé Balai ?"