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lundi 20 juin 2016

au fond du musée se cache toujours le butin de la horde

J'en viens enfin à ce quatrième chapitre du roman du hasard, plusieurs fois annoncé et reporté à cause de diversions littéraires ou salamandresques.
Comme il convient à tout bon feuilleton qui se respecte, un résumé des épisodes précédents s'impose une nouvelle fois : pour aller vite, un carambolage poétique entre le motocycliste Perros et le Navajo Hillerman m'entraîne dans les hauteurs du bleu céleste. Lequel se révèle être un des motifs dessinés dans la trame d'un curieux essai échoué dans les bacs de Noz : Monuments d'Arnauld Le Brusq (acquis parce qu'il vagabondait à travers les tombes du Père Lachaise, dont j'avais rencontré peu de temps auparavant l'un des fidèles arpenteurs).
Tout ceci est très resserré dans le temps, entre le 18 et le 19 mai.

L'histoire, donc, continue. Le samedi 21 mai, me voici au Musée-Hôtel Bertrand, pour la présentation du projet La classe, l'œuvre, menée avec une classe de 6ème du collège des Capucins.


Il se trouve que Violette, ma fille, fait partie de cette classe. Comme les autres élèves, elle a donc visité le musée en s'attardant plus particulièrement sur cette œuvre singulière. Après avoir étudié sa fonction, "ils ont collecté des objets témoins de leur temps, des traces de leur quotidien et des petits riens qui comptent pour eux. Afin de montrer leur collection, ils ont imaginé un dispositif de présentation reprenant le principe du reliquaire. Durant le cours d'arts plastiques, chaque élève a fabriqué son reliquaire à partir de matériaux de récupération et rédigé le cartel qui l'accompagnera lors de l'exposition des travaux."
La nuit européenne des musées, ce 21 mai, fut ensuite l'occasion pour quelques-uns d'entre eux de présenter leur travail et leur démarche au public. Violette était donc de la partie (elle avait réalisé un reliquaire en forme de yin yang, avec des petites boîtes contenant des textes porteurs de questions existentielles).


Le lendemain, 22 mai, je retourne à la lecture de Monuments. On se rappelle peut-être que j'avais commencé par le chapitre du Père Lachaise. Ceci accompli, je décidais d'en revenir au véritable commencement.

Or, dans le troisième chapitre, intitulé Traversée de la Grande Galerie du Louvre, voici qu'apparaît, page 40, Vivant  Denon lui-même :  La religion de l’art eut aussi ses prophètes, de Dominique Vivant Denon à l’ex-jeune homme désenchanté devenu ministre à grosses lunettes, André Malraux, qui dispensa sa monnaie de l’absolu tout droit issue du passage de l’ancien au nouveau, incarnée dans des mots assortis de majuscules qui donnent le frisson : « homme », « révolution », « fraternité », « vérité », « art », etc."

Vivant Denon
Portrait par Robert Lefèvre.
Musée National du Château de Versailles.
Il faut s'attarder un instant sur ce personnage étonnant : l'excellent site L'histoire par l'image en donne la brève biographie suivante :

"Dominique Vivant de Non (devenu après la Révolution, Vivant Denon), est issu d’une famille de petite noblesse de Châlon-sur-Saône. Il connaît d’abord une certaine célébrité mondaine dans la France de l’Ancien Régime ainsi qu’à l’étranger, notamment en Italie, grâce à son activité de diplomate, mais également à ses réels talents d’écrivain et de graveur (c’est à ce titre qu’il est reçu en 1787 à l’Académie royale de peinture et de sculpture). Proche de Bonaparte qu’il accompagne en Egypte, il est nommé par le Premier consul directeur général du musée central des Arts, c’est-à-dire le Louvre. Jusqu’en 1815, il occupe en fait les fonctions d’un véritable ministre des arts, même si celui qu’il appelait de ses vœux « le plus beau musée de l’univers » a été aux yeux de tous sa réalisation majeure, grâce au rassemblement, en un même lieu, d’œuvres d’art pillées par les armées françaises dans tous les pays d’Europe, de l’Italie à la Russie, de l’Allemagne à l’Espagne."
Arnauld Le Brusq, comme en écho à ces lignes : " Vivant Denon voulut construire le plus beau musée de l’univers. Mais au fond du musée se cache toujours le butin de la horde. Il le vit fondre, le plus beau musée de l’univers le long de la Grande Galerie comme fondit la chair de la Grande Armée aux quatre coins de l’Europe. Aujourd’hui se retrouve encore parfois, dans le sable, du côté de Vilnius, les os blanchis de cette Grande Armée, irradiant de la beauté des vieilles choses guerrières à la manière d’un tableau de l’impossible peintre allemand Anselm Kiefer. Car le goût de l’immortalité ressemble au fond de la gorge à celui du pillage. Recommencer."

« Resurrexit », Anselm Kiefer, 1973.
 Un peu plus tôt, Arnauld Le Brusq écrivait aussi :  "Vivant Denon, le premier des conservateurs de musée : celui qui se tient dressé ainsi que le fléau de la balance à la pointe du présent, entre le vertige d’un plongeon au cœur des siècles anciens qui te contemplent et l’ivresse d’une fuite à l’horizon du bonheur universel, se tenir là, adossé à un obélisque, cette aiguille qui oscille sans fin entre l’avant et l’après, précieux monument qui enseigne ce que les hommes peuvent être en montrant ce qu’ils ont été".

Parvenu à cet endroit de ce livre sorti de nulle part, je me dis qu'il serait trop beau que le reliquaire soit évoqué. Presque trop simple et trop merveilleux. Non, Le Brusq va passer à autre chose : cette pièce étrange, ce reliquaire, n'est même pas au Louvre, non, il dort dans un petit musée de province, où on ne le réveille que le temps d'une visite d'une poignée de collégiens. 

Et pourtant, page 44 :  "C’est un fait avéré que les nouvelles religions se glissent dans le costume des précédentes : en recyclage de l’adoration des saints chrétiens, Vivant Denon transforma un reliquaire du XVe siècle en une petite machine d’immortalité profane, maintenant conservée à Châteauroux, en y plaçant 1 os de Chimène + 1 os du Cid, 1 os d’Héloïse + 1 os d’Abélard, 1 mèche de cheveux d’Inès de Castro + 1 mèche de cheveux d’Agnès Sorel, mais aussi 1 morceau de la moustache d’Henri IV, 1 fragment du linceul du vicomte de Turenne, 1 os de Molière, 1 morceau de dent de Voltaire, quelques cheveux de Desaix, et encore la signature de Napoléon Ier + 1 morceau de chemise qu’il portait au moment de sa mort + 1 mèche de ses cheveux + 1 feuille du saule de l’île de Sainte Hélène sous lequel l’empereur reposa un temps = accumulation parente de celle que l’artiste hanovrien Kurt Schwitters plaça au cœur de son Merzbau afin de chercher lui aussi à coincer le présent."[C'est moi qui souligne]

Source
Ajoutons, en guise de conclusion toute provisoire, que Vivant Denon a été inhumé au Père Lachaise
Le monument est surmonté de sa statue réalisée par Pierre Cartellier vers 1825.

 Pierre Besson écrit, dans son dossier consacré au Père Lachaise : "Le bronze fin et fringant de Cartellier abandonne toute référence antique ou simplement religieuse en cherchant à faire revivre le défunt : « Denon, au travail, nous sourit ». Quel réalisme !"

Ceci n'est pas sans me faire penser à l'un des petits textes de Violette :

 Vivant Denon lui-même, auteur du conte libertin, Point de lendemain,  écrivait à une certaine Lady Morgan :
« Je n'ai rien étudié, parce que cela m'eût ennuyé. Mais j'ai beaucoup observé, parce que cela m'amusait. Ce qui fait que ma vie a été remplie et que j'ai beaucoup joui. »

jeudi 23 juin 2016

Un marchand nommé Hazard

Je ressens le besoin de creuser cette affaire du reliquaire de Vivant Denon. Et d'abord, pourquoi cet objet se trouve-t-il à Châteauroux, au Musée Bertrand ? On pourrait croire que ça a quelque chose à voir avec le général Bertrand dont le musée a pris place dans l'hôtel particulier où il mourut en 1844.
Les deux hommes, Denon et Bertrand, après tout, devaient bien se connaître, ayant participé tous les deux, par exemple, à la campagne d’Égypte. En réalité, les choses sont plus compliquées, et le chemin qui conduit le reliquaire à Châteauroux beaucoup plus tortueux.

Desaix par Andrea Appiani (1800) - Source Wikipedia
L'histoire est racontée par Ulric Richard-Desaix dans un texte paru à Paris en 1880 et intitulé La relique de Molière du cabinet du Baron Vivant Denon. Ulric Richard-Desaix n'est autre que l'arrière-petit -neveu du général qui s'était illustré à la bataille de Marengo, où il trouva la mort lors de la charge menée à la tête de la 9ème demi-brigade légère.  De cette victoire qui renforça l'autorité du futur Empereur, l'historien Jean-Paul Bertaud a pu d'ailleurs écrire qu'elle devait "davantage aux erreurs de l'adversaire, aux conseils et au courage de Desaix qu'au génie tactique de Bonaparte".
Bref, l'auteur nous apprend que la collection de Vivant Denon fut mise aux enchères en son propre appartement du 5 quai Voltaire, en 1826, quelques mois après sa mort : "Le Reliquaire en question fut, à cette vente, acheté par un marchand, commissionné par le Comte de Pourtalès-Gorgier. — Il lui fut adjugé, divisé en trois lots, pour la somme totale de (les frais de vente et de commission, naturellement, non compris dans ce chiffre) : 5,o3o francs. " Dans une note, il précise que le marchand se nommait Hazard (ce qui ne peut que me réjouir, dans la perspective de ce roman du hasard que je me suis proposé de retracer ici).
M. de Pourtalès le conserva, religieusement, est-il précisé, jusqu'à sa mort.

Le lundi 13 mars 1865, le Reliquaire (Ulric Richard-Desaix l'honore en effet d'une majuscule) repasse "de nouveau sous le marteau des Commissaires-priseurs" (...)  à l'Hôtel de Pourtalès même, 7, Rue Tronchet, où se faisait la vente, — devant une salle à peu près vide (...). — Ce jour-là, tout le flot des curieux habituels des grandes ventes publiques s'était porté sur les boulevards et aux Champs- Elysées, attiré au dehors par la cérémonie à grand spectacle des obsèques du Duc de Morny, dont le service funèbre se célébrait, — justement à deux pas de la rue Tronchet, — en l’Église de la Made- leine, précisément à la même heure. Le Reliquaire fut donc adjugé sans grand tapage."
C'est le comte Arthur Desaix, petit-neveu du général, qui s'en rend alors acquéreur pour la "modique somme de 300 francs". En comparaison des 5000 francs lâchés par le Comte de Pourtalès, on peut concevoir qu'il s'agit d'une bonne affaire...

Après l'inventaire du reliquaire, prend place un portrait élogieux, et même carrément dithyrambique, du Baron Denon, où l'on notera qu'à l'évocation de la campagne d'Egypte apparaissent les liens étroits qui se sont noués alors entre Desaix et Denon. Savary, alors premier aide-de-camp de Desaix, et plus tard général, Ministre de la Police et duc de Rovigo, rapporte que " M. Denon s'était attaché d'amitié au général Desaix, et ne le quitta pas de toute la campagne. Tout le monde aimait son caractère doux et obligeant, et sa conversation instructive était un délassement pour nous. Le zèle qu'il mettait à toiser les monuments, à rechercher des médailles et des antiquités, était un sujet continuel d'étonnement pour nos soldats, surtout quand on lui voyait braver la fatigue, le soleil et souvent les dangers, pour aller dessiner des hiéroglyphes ou quelques débris d'architecture ; car je ne crois pas qu'une seule pierre lui ait échappé. Je l'ai souvent accompagné dans ses excursions ; il portait sur ses épaules un portefeuille rempli de papiers et de crayons, et avait un petit sac suspendu à son cou, dans lequel il mettait son écritoire et quelque nourriture. 11 nous employait tous à lui mesurer les distances et les dimensions des monuments, qu'il dessinait pendant ce temps-là. Il avait de quoi charger un chameau en dessins de toute espèce, quand il retourna au Caire, d'où il repartit avec le général Bonaparte pour la France. » (Mémoires du Duc de Rovigo. Paris, Bossange, 1828, in-8°, tome I, p. 121-22.).


La Mort du duc d'Enghien, par Jean-Paul Laurens (1873). Savary y commande le peloton d'exécution.

Ulric Richard-Desaix entreprend ensuite de plaider l'authenticité des reliques. En ce qui concerne les cheveux de Desaix, il affirme ainsi qu'ils ont été coupés par Denon lui-même, en 18o5, quand il alla, guidé par Savary, "à Milan, dans la sacristie du couvent de San-Angelo, reconnaître le cercueil du héros, — déposé là, provisoirement, depuis le lendemain de Marengo, — et qu'il le fit transporter sur les Alpes, par des soldats, « choisis dans tous les régiments de l'armée d'Italie », pour le placer dans son tombeau monumental de la chapelle de l'Hospice du Mont-Saint-Bernard." 
C'est bien au sommet du Grand Saint-Bernard que les honneurs funèbres furent rendus à Desaix, le 20 Prairial An XIII (19 juin 1805), en une fête solennelle réglée par Denon lui-même sur instruction de Bonaparte, qui ne put finalement y assister.

Par ailleurs, il est signalé que deux autres numéros du catalogue du Cabinet Denon concernent encore le souvenir de Desaix : " le N° 653. « Une Boucle de cheveux, coupée sur la tète de Desaix, lors de l'inhumation du corps de ce général, etc. » Et  le N°722.« Bronze. Partie antérieure d'un pouce de la statue colossale du général Desaix, par feu M. Dejoux, placée en 1810, sur la place des Victoires, à Paris.  » Ce fragment est la seule partie qui subsiste de la statue que nous venons de citer. » Haut. 2 pouces, 10 lignes. » (Ce pouce a été acheté dix francs en 1826 par le fameux Hazard.)

Dernière page de La Relique de Molière (Gallica)


Où l'on voit que tout ceci fut écrit à Issoudun, au couvent des Minimes, que l'auteur avait rejoint après la mort de son père, en 1869, pour "administrer avec son frère l'immense patrimoine familial. (...) Il décède en 1924, et est enterré dans le caveau du docteur Gachet, autre collectionneur dont il a été le légataire et exécuteur testamentaire."

Buste d'Ulric Richard-Desaix, Jean Baffier (1890)


 Ulric Richard-Desaix dédicace l'ouvrage à sa "chère tante", dont il précise que le reliquaire est, " heureusement en sa possession". A-t-elle été touchée par cette intention ? Toujours est-il qu'on le retrouve plus tard possesseur de l'objet. L'a-t-il acquis par héritage ?  Lui fut-il donné ? L'a-t-il acheté ? Je n'ai pas de réponses à ces questions. En tout cas, son fils, Edme Richard, en fait don par testament, comme d'une grande partie de sa bibliothèque, au musée de Châteauroux.

Je voulais parler de Philippe Sollers, auteur en 1995 d'une biographie sur Vivant Denon, Le Cavalier du Louvre (Plon), livre que j'ai lu à sa sortie. Vivant Denon ne m'était donc pas inconnu, mais à aucun moment, me semble-t-il, Sollers signale que le reliquaire est à Châteauroux (mais est-il jamais venu à Châteauroux ?). Lui aussi parle de Denon avec beaucoup d'admiration, et j'y reviendrai prochainement. La photo de la quatrième de couverture rencontre déjà en tout cas plus d'une thématique croisée ces derniers temps :

Philippe Sollers au Père Lachaise Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
devant la tombe de Vivant Denon


vendredi 31 mars 2017

# 77/313 - Le reliquaire de Vivant Denon

Est-il question de colombe dans Outre-Terre ?

Oui, page 143, et encore une fois, c'est en correspondance avec la peinture. Dans le tableau de Gros, note Jean-Paul Kauffmann, Napoléon a cessé d'être le patron : "Il est l'esprit, le Consolateur, la force accomplissante - Antoine Callet, l'un des peintres qui a concouru, n'hésite pas à représenter l'Esprit saint sous la forme d'une colombe, au-dessus de l'Empereur comme une présence protectrice (il est supposé avoir dessiné un aigle, mais le rayon sanctifiant qui éclaire la scène le dément ; il n'y a pas que Gros qui se soit livré à des détournements)."


Vivant Denon avait bien précisé l'anecdote à illustrer : " Le moment est celui où Sa Majesté visitant le champ de bataille d'Eylau pour faire distribuer des secours aux blessés, un jeune hussard lituanien [l'homme à la natte], auquel un boulet avait emporté le genou, se soulève à la vue de l'Empereur et lui dit : César, tu veux que je vive, eh bien ! qu'on me guérisse, je te servirai fidèlement comme j'ai servi Alexandre."
Kauffmann écrit que son ami, le peintre Edouard Trémeau, "compare le geste du bras de Napoléon  à la main levée de Dieu allant vers celle d'Adam, sur le mur de la chapelle Sixtine, pour lui donner vie". "La veille, poursuit-il, l'église était une position stratégique. Dans le tableau elle est devenue le reliquaire de la bataille, la châsse où est enfermé ce qui n'appartient plus au monde sensible mais à un principe supérieur, spirituel, l'âme d'Eylau."

La Création d'Adam, Michel-Ange, chapelle Sixtine
Jean-Paul Kauffmann cherchera pendant tout son séjour à pénétrer dans cette église d'Eylau, mais celle-ci, reconvertie en usine, est inaccessible à la visite. Il essaiera tout de même de passer outre et, profitant que les esprits soient occupés par la reconstitution de la bataille, s'introduit par l'arrière. Mais il n'en accèdera pas pour autant au clocher, malgré le bakchich donné à une vieille femme qui gardait l'entrée. Il apprendra juste ce qui est fabriqué dans cette église-usine : des vitrines frigorifiques...

Il y a bien sûr un aspect de dérision dans cette information qui conclut d'ailleurs l'ouvrage, mais après tout n'est-ce pas d'une certaine façon cohérent avec la fonction de reliquaire qu'il attribue un peu plus haut à l'église ? la vitrine conserve les produits des magasins comme le reliquaire abrite les restes des saints. Et je m'amuse de voir ce mot reliquaire suivre de peu celui de Vivant Denon, lui-même créateur d'un reliquaire des plus étranges, conservé, peu de gens le savent, au Musée-Hôtel Bertrand à Châteauroux, la ville où j'ai l'heur de vivre.

Le reliquaire de Vivant Denon
J'ai consacré en 2016 plusieurs articles à ce reliquaire et à son curieux propriétaire, véritable fondateur du musée de Louvre. Il était au cœur d'un autre attracteur étrange dont j'ai cherché à surprendre et répertorier les ramifications pendant plusieurs mois. Je ne vais pas y revenir maintenant, mais je vous livre tout de même la description par Arnauld Le Brusq du contenu de ce reliquaire :

"C’est un fait avéré que les nouvelles religions se glissent dans le costume des précédentes : en recyclage de l’adoration des saints chrétiens, Vivant Denon transforma un reliquaire du XVe siècle en une petite machine d’immortalité profane, maintenant conservée à Châteauroux, en y plaçant 1 os de Chimène + 1 os du Cid, 1 os d’Héloïse + 1 os d’Abélard, 1 mèche de cheveux d’Inès de Castro + 1 mèche de cheveux d’Agnès Sorel, mais aussi 1 morceau de la moustache d’Henri IV, 1 fragment du linceul du vicomte de Turenne, 1 os de Molière, 1 morceau de dent de Voltaire, quelques cheveux de Desaix, et encore la signature de Napoléon Ier + 1 morceau de chemise qu’il portait au moment de sa mort + 1 mèche de ses cheveux + 1 feuille du saule de l’île de Sainte Hélène sous lequel l’empereur reposa un temps = accumulation parente de celle que l’artiste hanovrien Kurt Schwitters plaça au cœur de son Merzbau afin de chercher lui aussi à coincer le présent."[C'est moi qui souligne] Arnauld Le Brusq, Monuments, L'insulaire, 2006, p. 44

mardi 9 mars 2021

Conjuguer tous les temps du verbe : "J'assassine"

"L'un de mes amis s'inquiète encore : tu rêves, me dit-il ; regarde autour de toi, rien ne justifie pareil optimisme. je lui réponds que vouloir aller vers le Bien ne signifie pas que l'on soit optimiste. Je vois au contraire l'avenir en noir. Je pressens l'horreur à venir, pareille à celle que les armées de Napoléon ont répandu en Espagne."

Jean-François Billeter, Le propre du sujet, Allia, 2021, p. 42.

Je ne m'attendais certainement pas à entendre parler de Napoléon en lisant le dernier petit livre du sinologue Jean-François Billeter, que j'affectionne particulièrement. L'Empereur n'est pas au cœur de son sujet, mais il se trouve que cela entre en rapport avec ma thématique de l'heure. Il n'est que de lire les mémoires du général Thiébault, cinq tomes disponibles sur Gallica, et en particulier le volume quatre, pour  avoir une illustration sans fard des atrocités perpétrées par les armées françaises. En 1809, Thiébault entre à Burgos  qui est alors sous la coupe du général Darmagnac : " (...) il y avait soixante jours que ce Darmagnac commandait à Burgos, et depuis soixante jours le pillage et la dévastation duraient avec une frénésie dont il est impossible de se faire une idée. Le désespoir et la rage transportaient les habitants, et le manque de tout, voire même la disette, multipliaient les épidémies qui dévoraient nos troupes. La ville faisait horreur, les campagnes faisaient pitié. Au lieu de s'entendre, on se tuait, et paysans et soldats pouvaient conjuguer tous les temps du verbe : "J'assassine"." Thiébault lui-même est révolté, ainsi que ses aides de camp, et alors qu'il s'apprête à partir le lendemain matin, et à quitter cette ville, "théâtre de toutes les abominations", il reçoit un message l'informant à mots couverts qu'il est appelé à remplacer ce Darmagnac qui, écrit-il, "s'il laissait tout à faire sous le rapport du bien, avait tout consommé sous le rapport du mal." Il devient donc gouverneur de la Vieille-Castille.


Il parcourt alors la ville et constate l'horreur de la situation dans les rues, les prisons, les hôpitaux : "Près de cinq mille isolés, ou soi-disant convalescents, mais presque tous malades, croupissaient sous une position pire sous quelques rapports ; car, ce qui ne m'est arrivé que cette fois dans ma vie, à moi qui n'étais ni délicat ni facile à rebuter, le méphitisme d'un de ces dépôts, qu'en ma présence je fis vider en trois heures, était tel que, malgré tous mes efforts, il me fut impossible d'y pénétrer." Il n'aura de cesse de rétablir une administration rationnelle et de pourfendre tout acte de pillage et de corruption. Il rétablit la justice, fait distribuer de la soupe aux plus démunis et s'efforce par tous les moyens de gagner la confiance de la population. C'est ainsi qu'il est amené à se pencher sur le pillage du couvent qui abritait les restes du Cid et de Chimène : 

Il se rend lui-même au couvent profané et fait rassembler les restes épars dans un linceul, qu'il place "pour toute sûreté", sous son lit. "Un grand nombre désirèrent les voir, ajoute-t-il, ils ne furent montrés que par moi ; beaucoup m'en demandèrent des parcelles ; je n'en donnai qu'à ce bon M. Denon, qui, à cette époque, passa à Burgos, et l'exception fut complète à ce point que je n'en pris pas même un fragment pour moi.

Il est assez étonnant de voir passer, comme par hasard, Vivant Denon à Burgos, juste au moment où Thiébault récupère les os du Cid et de Chimène. Thiébault ne parle pas davantage de Denon, et surtout il ne mentionne pas un moment spécifique où Denon aurait replacé les ossements du couple mythique dans un tombeau, ainsi que le représente Alexandre-Evariste Fragonard. Et l'on peut penser - Fragonard ayant été un protégé de Denon -, que ce tableau a été réalisé pour complaire à celui-ci.

Un autre peintre a aussi représenté le même événement : Adolphe Roehn.

Vivant Denon remettant dans leur tombeau les restes du Cid et de Chimène, 1809. (Musée du Loivre)

Adolphe Eugène Gabriel Roehn est né la même année que Alexandre-Evariste Fragonard, le à Paris. C'est une sorte de jumeau pictural. Dans son œuvre, largement consacrée à la geste napoléonienne, on retrouve un autre tableau en commun avec le fils de Jean-Honoré. Il s'agit de Boissy d'Anglas saluant la tête du député Féraud :

Alexandre-Evariste Fragonard, 1831, Musée du Louvre

Adolphe Roehn, 1830, Musée des Beaux-Arts de Tarbes

De fait, je découvre que de nombreux autres peintres ont donné leur version de cette scène violente, qui avait vu, le 1er prairial, 20 mai 1795, les ouvriers affamés des faubourgs envahir l’Assemblée et décapiter le député Féraud qui tentait de s’interposer. Ils forcèrent Boissy d’Anglas, président de la Convention, à saluer la tête de son collègue portée au bout d’une pique. 

Sans doute me suis-je beaucoup éloigné de Sebald, à l'origine de cette digression, mais en même temps ce détour nous ramène presque au point de départ, aux désastres de la guerre, à Napoléon dont on a vu qu'il était filigrané dans Austerlitz. Pour en terminer pour aujourd'hui, bouclons aussi la boucle sur la citation liminaire : pourquoi Jean-François Billeter, évoquant l'horreur qu'il pressent venir prend-il comme exemple Napoléon, et non, par exemple, un des génocides du XXème siècle ? "Je cite celle-là, dit-il, parce que Goya nous en a donné une idée." Encore une fois c'est la peinture qui va donner la mesure de la catastrophe :

"Ses eaux-fortes sont une expression plus puissante que tous les témoignages oraux ou écrits, photographiques ou filmés, que l'on puisse produire sur le malheur parce que chacune est une vision. Goya a mis sous chacune d'elles une légende - un mot ou une phrase. Elles sont de ce fait l'expression d'une intégration aboutie qui les rend vraies, et par là mémorables à un degré qu'aucun autre moyen ne permet d'atteindre. Elles sont en outre vraies parce qu'elles montrent les souffrances - ou les vertus - de personnes particulières. Mais je doute qu'un autre Goya, s'il doit y en avoir un, survive à la catastrophe qui menace et qu'il y ait encore quelqu'un pour voir ses œuvres."(p. 43)

Duel au bâton, 1820-1823, Francisco de Goya (Madrid, Museo del Prado).

 

lundi 8 mars 2021

Des ossements du Cid et de Chimène

Revenons sur cette erreur de Sebald qui confond dans Austerlitz l'anatomiste Honoré Fragonard et le peintre Alexandre-Evariste Fragonard, neveu du précédent, fils du célèbre Jean-Honoré Fragonard. Je m'interrogeai sur le caractère volontaire ou non de l'erreur (il faut toujours se méfier avec Sebald). Quoi qu'il en soit, je suis allé faire un tour sur la biographie de cet Alexandre-Evariste, et tout d'abord sur sa notice wikipédienne. J'y appris qu'il naquit à Grasse le 26 octobre 1780 (fête de saint Évariste, cinquième pape de Rome, d'où le prénom) et mourut le 11 novembre 1750 à Paris (jour de la très populaire fête de la saint Martin). Il étudie la peinture auprès de son père et de Jacques-Louis David, et atteint très vite un niveau de maîtrise impressionnant, aussi une exposition qui lui fut récemment consacrée au musée d'Angoulême, fut-elle sous-titrée le fils prodige. Sculpteur, dessinateur, peintre prolifique, il laissa plus de 400 tableaux et des milliers de dessins et croquis.


Et parmi toutes ces œuvres, dont certaines sont répertoriées par Wikipedia, je fus assez saisi de trouver celle-ci, Vivant Denon replaçant dans leur tombeau les restes du Cid et de Chimène, daté de 1809 et visible au Musée Antoine-Lécuyer de Saint-Quentin.


Cette image est extraite d'une conférence donnée à Angoulême par Rebecca Duffeix, commissaire de l'exposition. Elle a attiré mon attention à cause bien sûr du personnage qui est ici représenté, Vivant Denon, que j'ai été conduit à ré-évoquer récemment, le 19 février, dans la chronique L'avare a toujours peur des cadeaux, et le 14 février, dans Je cherche l'or du temps, avec cet étrange reliquaire - conservé ici à Châteauroux au Musée-Hôtel Bertrand -, que le fondateur du Louvre confectionna avec des reliques profanes, dont des fragments d'os du Cid et de Chimène (une côte et une omoplate) qui étaient à l'origine dans le mausolée du monastère de San Pedro de Cardeña. La légende du dessin est une escroquerie partielle, car Denon, s'il replaça peut-être quelques ossements du Cid et de Chimène, s'en garda une partie pour lui : la sépulture du héros avait été pillée par les troupes de Napoléon en 1808, ce qui reste encore en travers de la gorge de nos amis espagnols, comme en témoigne cet article du journal ABC du 7 juillet 2019, où nous trouvons d'ailleurs reproduit le dessin de Fragonard :

Heureusement un certain général Thiébault, grand admirateur du Cid, aurait fait rassembler les restes de Chimène et du Cid pour les transporter solennellement à Burgos, où les aurait accueilli un tombeau provisoire situé sur la Promenade de l'Espolón.  Roland Narboux, sur le site Encyclopédie-Bourges, avance l'idée qu'une partie des ossements a trouvé domicile en Berry, à Châteauroux et à Bourges. Il cite une lettre d'une habitante de Burgos, Ana Fernandez :

"Quant aux os contenus dans le reliquaire, d'après nos recherches il pourrait s'agir de fragments donnés par le Général Thiébault à Denon, comme il le dit dans ses mémoires, probablement en mars 1809. Le 1er mars 1809 le général s'est rendu au couvent de San Pedro de Cardeña" et a respectueusement recueilli les ossements du Cid et de Chimène qu'il avait retrouvés par terre, il les a mis dans un linceul et il les a transportés dans son logement, sous son lit, pour être sûr que personne n'y toucherait plus. Il dit " beaucoup m'en demandèrent des parcelles; je n'en donnai qu'à ce bon de Denon, qui, à cette époque passa par Burgos, et l'exception fut complète à ce point que je n'en pris pas même un fragment pour moi". Puis Thiébault a fait construire le monument au centre de la ville et y a enfermé les ossements."

 Bon, j'ai trouvé ces fameux Mémoires sur Gallica. J'y vais jeter un oeil.

vendredi 19 février 2021

L' avare a toujours peur des cadeaux

 "Si Dieu existait, il serait une bibliothèque" (Umberto Eco)

Les bibliothèques encore. Hier, j'ai cité Cixous annonçant que son séminaire allait faire "des haltes assez longues dans ce texte absolument extraordinaire qu'est Albertine disparue." Or, en regard de cette page 25, la page 24 évoque ce moment, déjà annoncé dans l'extrait de Tours promises (2004) reproduit dans l'article du 9 février, Les bibliothèques ne sont pas des lieux, ce sont des corps, où elle emporte à la Bibliothèque nationale une grande partie de ses archives personnelles :

"(...) pour des raisons anecdotiques, parce que je me suis trouvée dans le cas de porter mes paperasses vers la Bibliothèque nationale, s'est tout à coup passé chez moi quelque chose d'absolument anormal - je pourrais être balzacienne dans ce domaine et écrire un récit, qui serait terrifiant - et qui concerne les caisses mortes, ou plutôt dormantes et dormeuses, qui sont par exemple des caisses de vin ou des cartons quelconques, tout ce qu'il y a de plus banal ou quotidien, dans lesquelles j'ai pendant des années jeté des restes de tous ordres en provenance de la navette du vivant. Cela va du plus banal au plus intime : aussi bien des carnets de chèques que des traces de manuscrit, ou de la correspondance  telle qu'elle traverse notre existence (...). Du coup, ces cartons qui étaient inoffensifs et qui dormaient sont devenus très offensants et très offensifs, comme une maladie qui aurait été latente et qui se mettrait brusquement à s'animer, à se réactiver, à puruler. Ces choses avec lesquelles jamais je n'aurais dû être en contact de mon vivant sont revenues, ou plutôt viennent de force, car je ne peux pas les laisser partir sans y avoir jeté un coup d’œil, pour la bonne raison qu'il y a des choses là-dedans qui ne doivent pas, qui ne peuvent pas être livrées à une publication. Et donc, par un accident incroyable, je suis confrontée - et c'est une confrontation extrêmement violente - avec ce que j'avais oublié. Ce sont des caisses pleines d'oubli ; et si je les avais oubliées, c'est que j'avais mes raisons. L'oubli a une fonction de survie : si on n'oubliait pas, on mourrait. Je ne dis pas qu'il faut tout oublier, mais l'oubliement est une fonction vitale, salutaire ; on enfouit par besoin de vivre."

Cette violence éclate aussi dans le passage de Pascal Quignard, d'où était tiré le titre de la chronique du 9 février. J'ai retrouvé le texte complet dans le volume Folio des Petits traités I, acheté à La Châtre le 15 septembre 1997, et sans doute jamais vraiment lu, parcouru plutôt de façon erratique puisque je vois encore ici et là quelques soulignements. Il s'agit du XIe traité, intitulé justement La Bibliothèque, et qui se présente comme la version remaniée d'un entretien qui eut lieu le lundi 19 décembre 1977 entre Georges Perec, Benoît Anelisseau et Pascal Quignard, et parue dans L'Humidité, en mai 1978, aux côtés de Notes brèves sur l'art et la manière de ranger ses livres de Georges Perec (repris dans Penser/Classer, Hachette, 1985, pp. 31-42).

A l'affirmation liminale de Benoît Anelisseau - Ainsi vivez-vous dans la bibliothèque. Vous vivez d'elle. - Quignard répond immédiatement que son interlocuteur a tort et que s'il aime beaucoup lire, il aime très peu les bibliothèques : "Comment "vivre" en effet, proteste-t-il, dans  un lieu consacré à la conservation de la mort mais dont l'une des fonctions de nos jours de plus en plus souvent mise en avant consiste moins à nettoyer les tombes qu'à les ouvrir, consiste moins à ménager, à réserver la mort, à contenir ses effets, qu'à assurer sa contagion, sa communication ?" Il dit encore plus loin que l'on ne vit pas "dans " la bibliothèque de la façon convenue et secondaire où Anelisseau paraissait l'entendre, mais "d'une manière fondamentale, autant que nous parlons et que cette puissance de la langue en nous nous fonde, et qu'elle nous constitue." Et il poursuit ainsi, d'une manière qui n'est pas sans rappeler la machine de la Colonie pénitentiaire de Kafka, qui inscrivait la sentence sur la chair même du condamné : "Ce sont des corps vivants qui enregistrent ces marques. Les entrepôts ce sont nos chairs et nos boulimies de symptômes. Leur histoire : c'est cette écriture sur nous."

Violence encore à l’œuvre dans la genèse de ces bibliothèques, dont Quignard rappelle qu'elles "sont toujours nées de pillages, confiscations, transferts de trésors, d'hommes, de pouvoirs, de dominations, de narcissismes, de soupçons et de censures, d'apparats et de louanges, de gestes somptuaires et de proclamations d'interdits." Ce qui me rappelle aussi ce qu'écrivait Arnauld Le Brusq dans Monuments, (ce curieux livre échoué dans les bacs de Noz, et que j'avais acquis en premier lieu parce qu'il vagabondait à travers les tombes du Père Lachaise, dont j'avais rencontré peu de temps auparavant l'un des fidèles arpenteurs), au sujet du Louvre : " Vivant Denon voulut construire le plus beau musée de l’univers. Mais au fond du musée se cache toujours le butin de la horde. Il le vit fondre, le plus beau musée de l’univers le long de la Grande Galerie comme fondit la chair de la Grande Armée aux quatre coins de l’Europe. Aujourd’hui se retrouve encore parfois, dans le sable, du côté de Vilnius, les os blanchis de cette Grande Armée, irradiant de la beauté des vieilles choses guerrières à la manière d’un tableau de l’impossible peintre allemand Anselm Kiefer. Car le goût de l’immortalité ressemble au fond de la gorge à celui du pillage. Recommencer."


Je n'irai pas plus loin dans l'exploration du texte de Quignard, au demeurant ardu et complexe, et voudrais juste en pointer un autre extrait assez étonnant, car c'est l'art aussi de l'écrivain de soulever des pans insoupçonnés d'histoire de la langue, ainsi de l'évocation qu'il fait des "cadeaux". "Quels sont ces cadeaux ? "demande Anelisseau. Et Quignard de répondre :

"Des dons, c'est-à-dire des machines de guerre portées à détruire ceux qui les reçoivent. Cadeau n'a longtemps voulu dire que la lettre capitale ouvrant la page du manuscrit. C'est la lettre cadelée, c'est l'espace de l'enluminure. Nous nous sommes "offerts" à la langue. Notre corps est ce "cadeau" que les livres nous font. Il nous revient des livres : contre-don de l'échange de notre corps sacrifié à la langue. Aussi bien les lettres initiales des vieux manuscrits, ou plus récemment les lettres typographiques ou les vignettes ouvrant les chapitres des romans ont-elles enfermé bien souvent dans leur sein, d'une même façon, un corps, que la lettre mange, qu'elle torture pour le plier à ses fins, à sa "forme", à son "sens"."

En effet, le mot cadeau est emprunté (1416) à l'ancien provençal capdet "personnage placé en tête, capitaine", lui-même issu du latin capitellum qui signifie proprement "petite tête, extrémité" et qui a donné chapiteau, diminutif de caput "tête" (-> chef) . On est en droit de penser, nous dit le Dictionnaire historique de la langue française, qu'en ancien provençal, le mot désignait déjà une grande initiale ornementale (comprenant souvent une tête de personnage) placée en tête d'un alinéa.

Au XVIIème, le sens s'est déplacé : "d'après l'ornementation raffinée et luxueuse des lettres initiales, cadeau a désigné en langue classique une fête galante avec musique et banquet, offerte à une dame (1656) sens déjà décrit comme "vieilli" par Furetière en 1690. On est passé, selon Ménage, qui ne signale pas le sens de "don", des "paragraphes que font les Maîtres à écrire autour des exemples qu'ils donnent à leurs Écoliers" à faire des cadeaux "faire des choses spécieuses et inutiles". De là, par extension, le mot a pris son sens actuel de " ce qu'on offre à quelqu'un en hommage pour lui faire plaisir (1669, cadeau nuptial), entrant en concurrence avec don et présent dans le langage usuel."

 

Lettre cadelée sur un manuscrit latin (Wikipedia) 

Pour en revenir une dernière fois à Quignard, on voit bien ce qu'il doit, même s'il ne le cite pas, à l'Essai sur le don, de Marcel Mauss, qui montra pour la première fois la complexité du système d'échange de cadeaux dans les sociétés traditionnelles, les obligations de donner et de rendre, don et contre-don (en anglais, maussian gift), que l'anthropologue illustre dès l'épigraphe de son introduction à travers quelques strophes de l'Havamál, l'un des vieux poèmes de l'Edda scandinave :

44 Tu le sais, si tu as un ami
    en qui tu as confiance
    et si tu veux obtenir un bon résultat,
    il faut mêler ton âme à la sienne
    et échanger les cadeaux
    et lui rendre souvent visite.


44 Mais si tu en as un autre
    de qui tu te défies
    et si tu veux arriver à un bon résultat,
    il faut lui dire de belles paroles
    mais avoir des pensées fausses
    et rendre dol pour mensonge.
 

46 Il en est ainsi de celui
    en qui tu n'as pas confiance
    et dont tu suspectes les sentiments,
    il faut lui sourire
    mais parler contre cœur
    les cadeaux rendus doivent être semblables aux cadeaux reçus.

48 Les hommes généreux et valeureux
     ont la meilleure vie ;
    ils n'ont point de crainte.
    Mais un poltron a peur de tout ;
    l'avare a toujours peur des cadeaux.

 

 

mardi 12 juillet 2016

My eye begins to be obscured

Dans "Nul encore n'a dit" une autre paire d'yeux nous propose l'énigme de sa transparence :







Ce regard est celui de l'écrivain argentin Jorge Luis Borges, qui devint progressivement aveugle à partir de sa jeunesse. Quant au poème de Sebald au-dessus, il évoque un certain Joshua Reynolds, qui me fit aussitôt penser à Christian Garcin. N'était-ce point le personnage-clé de son dernier livre ?

Si je pensais à Christian Garcin, c'est aussi parce qu'il a écrit un livre sur et autour de Borges, dont j'ai rendu compte ici même en octobre 2012 (La coïncidence faramineuse). Dans ce livre, Sebald était lui aussi souvent présent, à travers notamment le motif obsessionnel de la coïncidence.


 En fait je me trompais : le dernier roman de Christian Garcin (que je n'ai donc pas encore lu), s'intitule Les vies multiples de Jeremiah Reynolds.


De Joshua à Jeremiah, il n'y avait qu'un pas que j'avais allègrement franchi. Il reste que cet apparentement n'est peut-être pas anodin. Pénétrer dans les deux biographies m'a réservé quelques surprises. Commençons donc par Jeremiah. Et pour cela je vais m'appuyer sur "Une aventure au creux des pôles" une critique du livre dans L'Humanité du 10 mars 2016, par Alain Nicolas : "Pionnier en Antarctique, colonel des Mapuches, chasseur de cachalot, Jeremiah Reynolds, entre Poe et Melville."

"John Cleves Symmes Jr n’est pas Jeremiah Reynolds, mais tout se passe comme si, dans les « vies multiples » de ce dernier, il y en avait une qui venait avant toutes les autres. Tout commence avant le commencement, avec le capitaine John Cleves Symmes Jr, qui montra toute sa valeur lors de la bataille de Queenston Heights, au bord du Niagara, où la jeune armée des États-Unis fut défaite par les Britanniques. Ce même jour de novembre 1812, Napoléon franchissait la Berezina, laissant derrière lui des milliers de cadavres.
Les deux événements ne sont pas sans rapports, puisque Christian Garcin leur en trouve un. Rapport stratégique ténu, mais, historiquement, ce hasard n’en est pas un : il signe une chronologie du nouveau monde, connectée à celle de l’ancien, et cependant autonome. Du Niagara à la Terre de Feu, espace, temps, art de la guerre, tout est différent. Tout est rêve, projet, récit." [C'est moi qui souligne]
"John Cleves Symmes, Jr and His Hollow Earth" by John J. Audubon, 1820
 Nous retrouvons ici à la fois le thème du hasard (qui n'en est pas un) et la figure de Napoléon, apparue avec l'histoire du reliquaire de Vivant Denon. Poursuivons la lecture de l'article :
" Voilà pourquoi John Cleves Symmes Jr ouvre ces pages. Brillant officier, il est surtout un rêveur, de ces adeptes des théories de la « terre creuse », dont l’intérieur abrite un soleil et une gamme complète de grands initiés et maîtres occultes. Reste à trouver l’entrée, que Symmes, dans son roman Symzonia, situe comme il se doit aux pôles. C’est là que Jeremiah Reynolds fait son entrée. Échappé à un destin de terrassier et bûcheron, il s’associe un temps avec l’ancien capitaine, agite politiciens et mécènes, monte une expédition et devient le premier homme à poser le pied sur un nouveau continent, l’Antarctique."
Frontispice de Symzonia
Il ne faut pas croire que ces spéculations soient désormais totalement discréditées : j'ai personnellement rencontré voici une vingtaine d'années une personne tout à fait respectable qui ajoutait foi à cette théorie de la "terre creuse" (Hollow Earth). Et l'on peut trouver aisément sur le Net des sites qui vous invitent à entrer dans les "polars openings ": Our Earth is Hollow, par exemple. Certains sectateurs bien informés auraient même prétendu qu'Adolf Hitler et quelques nazis rescapés se seraient carapatés en empruntant une entrée située dans l'Antarctique, voire au Pôle Sud. Une idée recyclée par Umberto Eco, dans son livre Le pendule de Foucault, où il mentionne l'existence d'une société secrète proche des nazis, adepte de la théorie de la terre creuse et recherchant l'Agartha (royaume souterrain relié à tous les continents de la Terre par l'intermédiaire d'un vaste réseau de galeries et de tunnels). Le sujet, comme on voit, est riche, mais nous éloigne légèrement de notre visée première.

Revenons à nos Reynolds. Qu'en est-il maintenant de Joshua ?
Ce n'est pas un aventurier, et sa vie n'est pas multiple comme celle de Jeremiah, non, Joshua Reynolds est un peintre britannique qui s'est illustré dans le portrait et l'auto-portrait. Il fut le premier président de la Royal Academy of Arts, et compta Turner parmi ses élèves. Le poème de Sebald fait référence à la perte de la vue de son œil gauche en 1789. Il meurt à Londres trois ans plus tard, en février 1792.

Auto-portrait c.1747-9, 24 ans ?,  par Joshua Reynolds
J'étais jusque là totalement ignorant, je l'avoue, de l'existence de ce peintre. Or, hier soir, poursuivant la lecture du robuste ouvrage de Bernard Lahire, ceci  n'est pas qu'un tableau, essai sur l'art, la domination, la magie et le sacré, (sur lequel je ne manquerai pas de revenir un de ces jours), je lis dans une note de bas de page : "Parlant de l'exposition des œuvres de Joshua Reynolds par la British Institution, en 1813, Francis Haskell écrit que, "jamais encore, dans aucun pays, on n'avait proposé de célébrer ainsi l’œuvre d'un maître disparu"(...). L'année suivante, la même institution proposa d'exposer les meilleurs tableaux des maîtres anciens flamands et hollandais. (...)"(p. 294)
Bernard Lahire souligne ensuite que, "comme toute entreprise publique, l'exposition a un effet légitimant sur les artistes qu'elle met en valeur. Elle peut augmenter, dans certains cas d'artistes en voie de consécration historique, la valeur (esthétique et économique) et l'intérêt qu'on porte à des oeuvres. En ce sens, l'exposition n'est jamais une simple vitrine, une mise en visibilité d'une légitimité déjà acquise par ailleurs : elle est aussi un tremplin, un acte performatif qui crée en tant que tel de la valeur. F. Haskell remarque, par exemple, que l'exposition consacrée par la British Institution à Joshua Reynolds en 1813 draine beaucoup de monde et produit un effet notable d'augmentation du prix des œuvres de l'artiste."

Remarquez la date : 1813.

Dans mes recherches googlisantes et qwantiennes (de Qwant, moteur de recherche français lancé en 2013, qui évite le traçage de vos données), j'étais tombé par sérendipité sur un texte de Christian Garcin, encore lui, Sebald, coïncidences en miroir, qu'il avait rédigé à propos de Vertiges, autre chef d’œuvre de l'auteur allemand.
Après avoir évoqué Borges, désigné comme "autre maître des jeux de miroirs, coïncidences et indices disséminés au fil de la narration", Christian Garcin précise que c'est à la seconde lecture de Vertiges que "le jeu complexe des symétries, renvois et coïncidences m’est plus clairement apparu":
"Ce recueil de quatre textes, (le premier évoque Stendhal, le second Sebald lui-même et Casanova, le troisième Kafka, le quatrième, Sebald à nouveau) peut se lire à plusieurs niveaux, ou avec différentes clés. Ces clés peuvent être : une barque, un amour perdu, un homme mort, un même lieu, une identité flottante et plusieurs dates, le tout fonctionnant comme un miroir brisé : les indices sont disséminés tout au long de la narration, à nous de les rassembler. 
Les noms, les dates et les lieux, tout d’abord. Ou, plus précisément, l’identité problématique, Venise et Riva, les années 13 (1813, 1913, 2013), et la Toussaint."
 
 Oui, vous avez bien lu, les années 13, et parmi celles-ci, 1813.
 
Édition américaine de Vertiges, (on notera la paire d'yeux à droite, détail d'un tableau de Pisanello à Vérone)

"Le premier texte met donc en scène le jeune Stendhal, qui n’est jamais nommé ainsi mais par son nom de Marie-Henri Beyle, à Riva, Vérone et Venise en 1813. Le troisième texte nous montre Franz Kafka, qui n’est jamais nommé ainsi mais par son titre suivi de son initiale, le Dr K., à Vérone, Venise et Riva en 1913, soit un siècle plus tard exactement. [...] Le quatrième texte s’achève quant à lui sur une vision onirique et post-apocalyptique suivi d’une date énigmatique, qui clôt le livre et l’installe dans un futur menaçant : 2013, soit un siècle exactement après le Dr K., et deux après Beyle."
 
Christian Garcin note également qu'il est pris lui-même dans le jeu des coïncidences :
 
"Stendhal, Kafka et Sebald se trouvent donc tous trois à Venise fin octobre début novembre – date à laquelle, soit dit en passant, je m’y trouve moi-même cette année et écris ces quelques lignes dans un couvent près du Ponte della Guerra, ce qui est aussi une coïncidence puisque ce séjour était programmé bien avant que je sois informé de cette journée de rencontres autour de Sebald. Fin octobre début novembre, soit la Toussaint, la période du retour des morts – j’y reviendrai."
 
Cette fixation sur les années 13 se poursuit d'ailleurs dans l’œuvre de Christian Garcin puisque je remarque qu'en août 2015 est publié à La Baconnière un Le Lausanne-Moscou-Pékin, 1913-2013 que l'éditeur présente ainsi : "En hommage à la parution en 1913 de La prose du Transsibérien de Blaise Cendrars, une équipe de radio suisse accompagnée par Christian Garcin est partie sur les traces de ce voyage mythique. Effectué en décembre 2013 alors que les événements en Ukraine battaient leur plein, Christian Garcin a décidé de raconter à sa façon à la fois son voyage et le siècle qui s'était écoulé."
 
J'en terminerai ce soir  en portant l'attention sur le premier texte de Vertiges consacré donc à Stendhal/Henri Beyle, et tout d'abord, sur l'incipit même de cette partie, première phrase précédée de la gravure d'une armée à l'assaut d'un col :
 
A la mi-mai de l'année 1800 Napoléon, avec 36 000 hommes, franchit le Grand Saint-Bernard, entreprise qui jusqu'alors avait relevé de l'impossible.

C'est cette armée qui va triompher à Marengo, grâce, entre autres, au sacrifice de Desaix ; c'est au Grand Saint Bernard qu'aura lieu la grande cérémonie d'hommage au général disparu organisée par Vivant Denon.

Une intéressante étude de Ludovic Burel dans la revue Textimage nous apprend que "Sebald a tiré la quasi totalité des images illustrant le chapitre, soit onze images sur treize, de lAlbum Stendhal  publié en 1966 par les éditions Gallimard, dans la collection de la Pléiade." Il observe ainsi que la paire d'yeux (encore une) de la page 18 provient d'un recadrage très serré d'un portrait de Stendhal jeune de 1802.





 
Il écrit aussi qu'il anticipe le double dyptique du tout début d'Austerlitz, ce que nous avons vu récemment, et qu'il évoque aussi "le montage « végétalisé », proliférant, des « yeux de fougères » de Nadja."
 
  ( A suivre)