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mercredi 20 avril 2022

1- Par les yeux vides des fenêtres on aperçoit le ciel

"Voilà qui nous ramène à Jacques Delamain.
Ma surprise, lisant son Journal de guerre et n’en connaissant que ce qui apparaissait dans le court moment où tu exprimais ton regret, c’est que dans les 53 pages sur lesquelles les années 1915, 1916, 1917 et 1918 sont échelonnées, la guerre n’est présente que sur deux pages à peine. Et tu en donnes des exemples :
« 6 mai 1915 : Une Fauvette des jardins ne suspend pas sa petite strophe commencée sous un coup de 90. Pendant une salve de 75 (trois coups) le Verdier chante et le Moineau piaille.  »

Robert Bober, Par instants, la vie n'est pas sûre, P.O.L, 2020, p. 46

Cet article est le premier d'une série de sept, numérotés donc de 1 à 7. Ils ne constituent nullement une rupture avec les articles antérieurs, et ne se présentent pas comme une suite ordonnée. Chacun restera relativement autonome et se résume pour le moment à quelques notes laconiques. On peut alors s'interroger sur la raison d'un tel ensemble. A la vérité, c'est plus une obscure intuition qui l'a commandé qu'une réflexion patiente. Ce n'est guère qu'après-coup que j'y vois un avantage : celui de mener à bien un programme, aussi hétéroclite soit-il : en effet, je suis souvent sujet aux digressions et bifurcations et il m'arrive de perdre le fil initial de mon investigation. Ce ne sera pas le cas mais, bien évidemment, il est presque certain que digressions et bifurcations se dresseront néanmoins sur ma route, et il ne sera pas question de les passer sous silence. Simplement, elles attendront leur tour, et prendront place après la série septénaire, par des dérivations classiques : ainsi une bifurcation sur l'article 3 sera traitée sous le numéro 3.1, une seconde sous celui de 3.2, bref, on a compris. Rien que de très ordinaire (cela tendra à ressembler, j'y pense maintenant, à un livre de Jacques Roubaud)

Chaque matin de ce temps funeste, on frémit d'allumer radio ou télévision car il est bien rare que dans la minute qui suit on n'entende pas parler de quelque bombe ou missile tombé sur une ville, une usine, une gare ou un hôpital. Aujourd'hui, je lis que les Russes accusent les Occidentaux de "faire durer la guerre" en livrant des armes aux Ukrainiens : ils ont raison, bien sûr, ces grands humanistes, il serait tellement plus sain et plus économique de leur livrer des lance-pierres. En trois jours la guerre serait finie, ce clown de Zelensky pendu place Maïdan ou, dans un grand élan magnanime du Tsar, envoyé casser du caillou ou creuser du permafrost en Sibérie orientale, les nazis éradiqués pour les siècles des siècles. Mais les nazis ne sont peut-être pas seulement parmi ceux qui résistent encore dans les souterrains de Marioupol.

Le siècle des bombes, c'est le sous-titre de ce livre terrible et indispensable de l'écrivain suédois Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort (Le Serpent à plumes, 2002). Il voulait parler du XXème siècle, qui voit les premières expérimentations de lâcher de bombes par voie aérienne en 1911 jusqu'à Hiroshima et Nagasaki. Aucune autre bombe atomique n'a pour l'instant été utilisée, la dissuasion nucléaire a, toujours pour l'instant, été efficace, mais l'avenir n'est jamais garanti et l'on voit comme la guerre en Ukraine a fait resurgir les pires craintes. Le XXIème siècle s'inscrit donc dans le sillage mortifère du siècle précédent : les bombes, que les états-majors affirment invariablement cibler des objectifs militaires, tombent en réalité sur les civils, leurs maisons, leurs terres, dans une stratégie cynique de la terreur.

L'effet de ces bombardements, j'en ai rencontré la description dans plusieurs oeuvres ces derniers temps, et c'est une coïncidence dont je me serais pour une fois bien passé. Elle s'est imposée, la voici donc.

Le 1er avril, j'ai acheté le Journal des années hongroises, 1943-1948, de Sándor Márai, un des plus grands écrivains hongrois, que j'ai lu pour la première fois à Budapest (L'héritage d'Esther) lors d'un court séjour dans cette très belle ville en 2019 (j'y ai consacré un article : Perec et Houellebec hongrois, où je mentionne déjà le Journal de Márai, chroniqué par Philippe Lançon).


C'est un témoignage précis et lucide des années terribles, où Márai, écrivain alors renommé, assiste avec un froid désespoir à la collusion du régime avec l'Allemagne nazie. Les Croix fléchées, les fascistes hongrois, sèment l'épouvante, les juifs sont raflés, parqués dans des ghettos avant d'être déportés dans les camps d'extermination. Sa femme Ilona Matzner, dite Lola, épousée vingt ans auparavant, étant d'origine juive, le couple se réfugie à Leảnyfalu, un village au nord de Budapest. « Márai le mentionne de manière très discrète dans le Journal, mais il a aidé beaucoup de Juifs pendant la guerre », dit Catherine Fay, sa traductrice, à commencer par son beau-père qu’il échouera cependant à faire sortir du ghetto de Kassa (aujourd’hui la ville slovaque de Košice) et qui sera déporté en Pologne, sans doute à Auschwitz, d'où il ne reviendra pas.

Le 19 mars 1944, les Allemands occupent la Hongrie. Les Alliés, qui ont à cette époque la maîtrise du ciel, commencent à bombarder le pays. Márai donne rarement les dates des entrées de son journal, mais c'est sans doute fin juin, début juillet qu'il note "Bombardement tectonique - au sens propre du terme, un véritable tremblement. Je suis assis dans le jardin sous un arbre. Les avions américains volent bas dans le ciel./ Je lis Causeries du lundi de Sainte-Beuve." Cette dernière notation peut surprendre, mais elle illustre bien la posture de l'écrivain, qui refuse en toutes circonstances de céder à la panique, et pourtant les bombardements sont effroyables : "Tant qu'on n'a pas vécu cela, on ne sait pas ce qu'est la guerre. Pendant la nuit, une mine aérienne tombe si près que la maison, la pièce, le lit où je dors en sont ébranlés. Et à tout cela, on s'habitue. Tandis que j'écris, la terre tremble, on se bat entre Szentendre, Szigetmonostor et Dunakeszi." Son appartement de Budapest sera pulvérisé, et il ne pourra sauver que quelques-uns des cinq mille livres de sa bibliothèque.

"De là, à la cave où un obus aérien a fait écrouler les décombres des appartements du rez-de-chaussée ; l'abri n'a pas été touché. Dans ce terrier vivent aujourd'hui trente-deux personnes, des habitants de la maison et des étrangers, des sans-abri. On est justement en train de balayer lorsque nous y entrons ;  il y a trente lits les uns à côté des autres sur le sol argileux  ;  c'est la dixième semaine que ces gens vivent ici, sans lumière, qu'ils y font la cuisine, la lessive et leur toilette et qu'ils attendent que la journée et la nuit se passent, qu'ils attendent... quoi ? Ils ne savent pas eux-mêmes. Ces gens sont des gueux, comme moi."

Le même 1er avril, j'ai acheté au vil prix d'un euro un livre désherbé par la médiathèque : La première main, de Rosetta Loy (Mercure de France, 2008). Rosetta Loy est une grande écrivaine italienne dont je n'avais encore jamais rien lu. Pourquoi me suis-je chargé de ce récit, au milieu des dizaines d'autres livres expurgés par les bibliothécaires pour des raisons qui souvent m'échappent ? Sans doute, dans le cas présent, parce qu'il appartient à cette collection Traits et portraits, dirigée par Colette Fellous,  que j'aime tout particulièrement : récits toujours à la première personne, en dialogue souvent féconds avec des photographies, lettrage d'Alechinsky et typo élégante. Je le lus les 6 et 7 avril, et découvris l'enfance d'une petite fille de la haute bourgeoisie romaine, enfance que l'on eût pu dire dorée si la guerre là encore ne l'eût pas recouvert de ses cendres. A nouveau, sans que j'eusse pu le prévoir à la lecture de la quatrième de couverture, c'est la litanie des bombes qui refait son apparition. Au soir du 19 juillet 1944, il est encore question de partir en vacances à la montagne, en wagons-lits jusqu'à Turin et de là, gagner le Val d'Aoste.

"Mais à onze heures du soir, avant même que l'alarme retentisse, une tonitruante tempête de coups déchire l'air immobile de la canicule. Sinistres, profonds, ils semblent naître du ventre même de la terre alors qu'ils pleuvent d'en haut et ébranlent les murs pendant qu'au-dessus de nos têtes se propage le grondement sourd et omnivore des Forteresses volantes. Elles passent et repassent sans trêve dans un fracas assourdissant et les vitres des fenêtres ouvertes vibrent comme des feuilles. Nous descendons aussitôt dans l'abri installé dans la cave. C'est la première fois : nous sommes assis sur les bancs qui courent le long des murs et le dos appuyé contre la pierre reçoit maintenant le contrecoup des explosions comme des coups de poing. Et en même temps explose, terrifiante, une peur jamais rencontrée."

 


Le père de l'auteure ne renonce pas pour autant à partir en villégiature : deux jours plus tard, toute la famille prend le train pour Turin à onze heures du soir, et n'y parvient qu'à deux heures de l'après-midi, "et pendant tout le voyage le train longera les murs écroulés de ce qui avait été des chambres à coucher, des cuisines, des escaliers. Des pans de tapisserie sont encore collés sur les cloisons aux portes arrachées, des balcons sont suspendus en équilibre sur le vide, prêts à tomber au premier choc. Et partout des gravats et des bouts de fer tordus, la fumée du train qui nous fait les narines noires pendant que tout le monde parle des morts : combien ici, combien là, comme une compétition." La correspondance pour Aoste est ratée, il faut attendre la prochaine, alors, dans l'intervalle, le père emmène sa progéniture voir la maison où il est né. Il n'a pas plus de chance que Márai avec son appartement : "c'est un pèlerinage dramatique et triste, les rues de Turin sont parsemées d'immeubles éventrés et même papa reste sans voix sur la piazza San Carlo devant l'immeuble où se trouvait autrefois la porte du numéro 9 : il n'est resté que la façade et par les yeux vides des fenêtres  on aperçoit le ciel maintenant."

Hongrie, Italie, des pays qui s'étaient ralliés au Reich hitlérien, et sur qui tombe le feu anglo-saxon. Mon troisième pays victime des bombes, c'est justement l'Allemagne, à travers un film cette fois, vu le lundi 4 avril sur Arte, Le Temps d'aimer et le Temps de mourir, de Douglas Sirk (1958). Dans ce mélodrame bouleversant, Ernst Graeber (John Gavin), après deux ans de combat, revient en 1944 du front russe pour une permission de trois semaines. Sa maison a été détruite par les bombes et ses parents ont disparu. Errant dans les ruines, il rencontre Elizabeth Kruse (Liselotte Pulver), fille du médecin de sa mère, déporté dans un camp de concentration pour avoir critiqué le régime. Les deux jeunes gens vont vivre un bref amour et se marieront avant qu'Ernst ne retourne au front où il trouvera la mort.


Ce film, admiré par Jean-Luc Godard ("Je n'ai jamais cru autant à l'Allemagne en temps de guerre qu'en voyant ce film américain tourné en temps de paix" écrira-t-il dans les Cahiers du cinéma en avril 1959), est le reflet d'un drame personnel de Douglas Sirk. De son vrai nom Hans Detlef Sierck, né le 26 avril 1897 à Hambourg, Allemand d'origine danoise, il est d'abord metteur en scène de théâtre. Il rencontre beaucoup de succès jusqu'à ce qu'il monteen 1933, Le Lac d'argent, de Georg Kaiser et Kurt Weill, juifs engagés à gauche. La pièce devient le lieu d'un affrontement : chaque soir, raconte Marine Landrot, un tiers de la salle est rempli de nazis sifflant le spectacle, pendant que les deux autres tiers conspuent les chemises brunes et acclament la pièce...  

Marine Landrot encore : 

"Condamné à quitter le théâtre, après cette épreuve dont il gardera toujours un souvenir exalté, Douglas Sirk passe au cinéma, en 1934. Son génie pour diriger Zarah Leander, la future star du cinéma nazi, lui vaut une proposition empoisonnée : devenir le cinéaste officiel du Reich, à condition qu'il divorce de Hilde Jary, sa femme juive. Il paraît que le Führer, qui se fait projeter un film par soir, aime beaucoup ce qu'il fait. Hitler n'a pas dû saisir le message de La Habanera (1937), dont l'héroïne fantasque revendique le droit d'épouser un modeste torero plutôt qu'un banquier suédois. Il n'a pas dû bien regarder non plus la façon extraordinaire dont Sirk filme les domestiques noirs et asiatiques dans Paramatta, bagne de femmes (1937). Ils ne s'effacent pas devant leur maître. Au contraire, ils passent dignement dans le champ de la caméra pour devenir, l'espace d'une seconde, des personnages de premier plan d'une noblesse bouleversante..."

Il fuit l'Allemagne en 1937, laissant derrière lui un fils issu de son premier mariage avec l'actrice Lydia Brincken. Devenue une fanatique hitlérienne, elle obtiendra des autorités nazies que le cinéaste soit interdit de voir son fils.

Pour en revenir au thème des bombardements, ceux-ci sont particulièrement importants dans le film de Sirk, où, note Antoine Gaudé dans Leblogducinéma,  "les longues journées sont rythmées par les alertes aux bombardements provoquant ce même mouvement répétitif vers les fameuses zones d’abris. À ce titre, la séquence la plus spectaculaire du film est probablement celle du restaurant où le couple d’amoureux formé par John Gavin et Liselotte Pulver se voit dans l’obligation de terminer le dîner dans une cave où toute la « petite » bourgeoisie allemande se retrouve cloîtrée, continuant cependant à boire et à chanter sous le bruit des explosions et dans les décombres. « Beauté » du chaos, ou comme le dit cyniquement la chanteuse « profitez de la guerre, la paix sera horrible », le film est traversé de ces moments absurdes où l’horreur de la guerre (la robe blanche en feu !) côtoie ces instants poétiques formés par la romance innocente de deux amis d’enfance. On retrouve cette harmonie des contraires ; une dialectique présente dans chaque plan de ruines où deux amants se réconfortent malgré la déchéance d’un monde qui les menace à tout instant. "


Dans le film, on voit bien que les bombardements réalisés par les escadrilles des Alliés touchent essentiellement des cibles civiles. C'est cette destruction aveugle et systématique que W.G. Sebald dénonçait en 2001, l’année de sa mort accidentelle à l’âge de 57 ans, dans un texte intitulé De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, reprenant un cycle de conférences données à Zurich en 1997. Ce bombardement massif qui aura provoqué la mort de 600 000 civils apparaît comme un sujet tabou de la mémoire collective allemande. Sebald avance de façon plausible que le peuple allemand aurait bien été en peine de demander des comptes aux vainqueurs alors que la Luftwaffe avait inauguré elle-même les raids de terreur sur les populations étrangères.
Mais, dès 1999, Sven Lindqvist avait pointé du doigt la stratégie de bombardement des Alliés, le Bomber Command. Prenons un seul exemple, l'attaque aérienne contre Hambourg, le 28 juillet 1943 : elle a tué plus de personnes que l'ensemble des frappes aériennes allemandes contre toutes les villes anglaises visées. Environ 50 000 personnes, en majorité des femmes, des enfants et des vieillards sont morts en une seule nuit. Mille deux cents tonnes de bombes incendiaires sont tombées sur les zones d'habitation. "Plusieurs jours de forte chaleur et de faible hygrométrie, précise Lindqvist, ont rendu les maisons particulièrement inflammables. Les pompiers, qui étaient occupés à éteindre les incendies provoqués par les frappes antérieures, se trouvaient loin de la zone concernée. Des milliers de petits incendies se sont réunis en un énorme foyer attirant en son centre de grandes masses d'air, où tout l'oxygène a été consommé. La tempête de feu a atteint la force d'un ouragan."
La justification d'un tel massacre de civils ? Saper le "moral" du peuple allemand. En croyant précipiter ainsi la fin de la guerre. En croyant que les maisons en flamme vont pousser la classe ouvrière allemande à se révolter contre Hitler.

Selon les Britanniques, seules "les industries-clés nazies" essuyaient les attaques de la R.A.F.

Au fracas des bombes répond le seul espoir du chant des oiseaux. C'est le sens du Journal de guerre de Jacques Delamain que cite Robert Bober. Et je ne peux résister au plaisir de citer à nouveau cette épiphanie de Maurice Genevoix, qui, en cette même Grande Guerre, n'oubliera jamais la merlette meusienne qui filait devant lui, un lointain matin de septembre :
"Nous nous étions battus toute la nuit, aux éclairs d'un orage dont les éclats brisants roulaient au loin sur le plateau. La pluie dardait des flèches phosphorescentes. Les cris des hommes, le crépitement énorme d'une fusillade frénétique, les déchirantes lueurs mauves qui vibraient à travers le ciel, des ombres d'hommes à peine entrevues, l'épaisseur des ténèbres qui refluaient sur de confuses mêlées, tout nous précipitait au coeur d'un cauchemar fantastique, nous y maintenait, nous rejetait à sa monstrueuse sauvagerie.

C'était la nuit du 9 au 10 septembre 1914. Guère plus d'un mois auparavant, nous vivions dans la paix enchantée des vacances. Et voici que, le matin venu, aux lisières mêmes de l'âpre bataille, nous suivions une allée forestière dans la douceur de l'herbe mouillée. Nous venions de gagner la bataille de la Marne, mais nous ne le savions pas. Il y avait seulement ce layon glauque où nos pas s'étouffaient, cette fine pluie d'après l'orage, ce calme, ce divin silence ; et soudain, presque sous nos pas, soulevant les feuilles du vent de ses ailes, ce petit oiseau brun du bon Dieu, ce messager du monde vivant qui me disait : "Tout continue. La paix existe."

lundi 25 avril 2022

2 - Le fils perdu

"La patience des grands romans est infinie. Ils attendent dans le silence que les lecteurs oublieux se rappellent qu'ils existent. Et lorsqu'ils viennent vers eux, ils leur disent : telle est ta vie."

Philippe Forest, Beaucoup de jours, d'après Ulysse de James Joyce, Gallimard, 2021, p. 144.

Philippe Forest parle d'or : j'avais commencé Ulysse au début des années 90 (estimation au jugé) et n'étais pas allé bien loin (d'ailleurs je ne possède toujours que le tome 1 de cette édition Folio). Non pas que je n'y trouvais aucun intérêt, non, simplement j'ai dû diverger vers des lectures plus immédiates, moins exigeantes. Mais toujours j'ai nourri le fantasme d'y retourner, de me plonger enfin dans ce que je savais être l'un des phares littéraires du XXème siècle. Il y aura fallu trente ans.

Trente ans et la publication de cet essai de Philippe Forest, Beaucoup de jours, déjà édité en 2011 chez Cécile Defaut (mais je l'avais manqué à l'époque), qui dissipe beaucoup d'obscurités autour de l'oeuvre, et surtout montre qu'il n'est pas le livre fastidieux et inutilement compliqué qu'on aime souvent à présenter. Dès lors, je poursuis la lecture en alternance, entre Joyce et Forest, et je dois dire que cela ne va pas bien vite, mais c'est très bien comme ça.

J'ai souvent cité dans ces pages Philippe Forest, dont on sait que toute l'oeuvre est aimantée par la mort en 1996 de sa petite fille Pauline, d'un cancer alors qu'elle était âgée de quatre ans. La dernière fois, c'était en janvier dernier, je mentionnais l'un de ses romans, L'oubli. Or, c'est d'un oubli encore dont il témoigne dans Beaucoup de jours, en avertissant qu'on ne le croira certainement pas quand, relisant Ulysse il y a quelques mois, "décidé une bonne fois pour toutes à comprendre ce que ce roman, pour moi, pouvait bien vouloir dire, j'avais tout à fait oublié aussi le sort de Bloom et comment pèse sur son existence l'ombre d'un double deuil, celui de son père, celui de son fils unique, déterminant son errance absolue à travers le monde." (p. 144) 


Page 160, Forest enfonce le clou, en débutant la seconde partie du chapitre 6 par cette phrase : "Donc, j'avais tout à fait oublié." Il concède juste après qu'il se rappelait bien sûr parfaitement "la démonstration un peu délirante que Dedalus développe un peu plus loin dans le livre et qui vise à établir comment le Hamlet de Shakespeare ne peut être compris qu'à la lueur de cet événement minuscule auquel les biographes du dramaturge n'accordent, en général, qu'une ou deux lignes d'intention, la mort de son fils unique, Hamnet. A une lettre près, Shakespeare faisant donc au fictif prince danois le don du nom de son propre enfant disparu." Cela, assure-t-il, il ne l'avait certainement pas oublié, mais, en revanche, il ne se souvenait plus du tout "que le drame dont Dedalus élabore la théorie et qui paraît ne concerner que Shakespeare, Joyce avait choisi d'en faire le fardeau qui, tout au long du roman, pèse sur les épaules de Bloom, celui-ci traînant avec lui le souvenir mélancolique d'un père perdu et d'un fils disparu."(p. 162)

Forest pose alors une autre question : que savait-il, Joyce lui-même, de la mort ? Pas grand chose en fait, dit-il, avant de signaler pourtant une épreuve dans l'existence du romancier, à laquelle les biographes de Joyce n'accordent pas plus d'importance qu'à la disparition du fils unique de Shakespeare - "comme si, précise-t-il avec un peu d'ironie amère, ces triviaux incidents n'intéressaient que la nursery et ne méritaient pas d'avoir exercé quelque influence que ce soit sur la library de la littérature universelle." Ce "trivial incident", le voici :

"Le 4 août 1908, donc, Nora, mère déjà d'un petit garçon et d'une petite fille, Giorgio et Lucia, perd en fausse couche celui - ou celle - qui aurait dû être son troisième enfant. La grossesse s'interrompt brutalement  et sans que l'on puisse savoir pourquoi au bout de trois mois. La jeune femme ne se trouvera plus jamais enceinte. A son frère, Stanislaus, Joyce confie être probablement le seul "à regretter  l'existence tronquée" de cet être qui ne sera pas. Et il lui avoue avoir longuement examiné le foetus rejeté du ventre de sa femme." (p. 166)

"Avec un enfant meurt le futur, écrit plus loin Philippe Forest. Ce qui manque, c'est ce qu'il aurait été. "L'infinie possibilité des possibles" dont parle Joyce justement. Bloom à propos de son fils : "Si mon petit Rudy avait vécu. Le voir grandir. Entendre sa voix dans la maison. En train de marcher à côté de Molly dans son complet d'Eton. Mon fils. Moi dans ses yeux. Etonnante sensation que ce serait. Issu de moi." (p. 167)


Ces jours-ci, je lisais donc aussi le Journal des années hongroises (1943 - 1948) de Sándor Márai. Or, il se trouve que lui aussi a perdu son fils unique en bas âge, à trois ans si j'ai bonne mémoire. "On l'apprend incidemment, écrit Philippe Lançon dans l'article qu'il consacre au Journal dans Libération, le 1er novembre 2019 : «Quand mon père est mort, je suis aussitôt sorti de sa chambre fumer une cigarette dans le couloir de l'hôpital. J'ai agi de même quand mon fils est mort. Il semblerait que je sois vraiment un grand fumeur.» C'est le ton de Márai : celui d'un désespoir observateur et ironique. Le couple va adopter un enfant abandonné, Janos."

A plusieurs reprises, le chagrin de ce fils perdu revient bousculer l'écrivain. En 1945, il note : "Toute la matinée, je n'ai cessé de penser à mon petit enfant mort ;  je vois distinctement son gentil visage de petit d'homme et ses yeux tristes. Comment vivre, pourquoi resterait-il quoi que ce soit au monde si même les petits enfants meurent ?" Plus tard, toujours en 1945 : " Ma plus grande douleur, la mort du petit enfant. Pas dans l'immédiat  ;  plus tard, des années après. Ma plus grande joie ? Je n'ai rien eu de ce genre. Mais c'est la vie qui fut bonne, magnifique, surprenante, tout cela, oui. Malgré les atrocités." 

Incidemment, c'est aussi Joyce qui apparaît ici et là, car Márai est un fin connaisseur de tout ce qui compte en littérature. En 1944, il parle de Gens de Dublin : "Morceaux à la Flaubert, réalistes. Mais dans chaque ligne, on sent la tension qui fera un jour exploser la réalité pour l'élever au rang d'épopée." Et en 1948, il dit lire l'étude de Valéry Larbaud sur Joyce, et ensuite une nouvelle de jeunesse toujours dans Gens de Dublin, "Une rencontre" : "Le personnage est effrayant. Le "réalisme" de Joyce gratte une plaie de ses doigts froids, fouille en tâtonnant les tréfonds d'une perversion infectée de pus. Il ne serait pas intérêt de relire Ulysse."

En relisant Cité de verre, de Paul Auster*, j'ai également constaté (c'est un détail important que j'avais oublié) que Quinn, le personnage principal, est veuf et a perdu aussi son jeune fils. On ne sait pas dans quelle circonstance. Depuis ce temps-là, il a renoncé à écrire des poèmes, des pièces de théâtre et des essais et ne se consacre plus qu'à l'écriture de romans policiers, sous le pseudonyme de William Wilson. Auster ne prend pas la peine de préciser qu'il s'agit d'une nouvelle d'Edgar Allan Poe, où le thème du double est particulièrement prégnant (j'ai écrit là-dessus en 2017 : William Wilson et Pierrot le Fou). Incidemment (décidément, j'aime bien cet adverbe), on retrouve mention de William Wilson dans une entrée du Journal de Márai en 1947 : "Nouvelles de Poe. Nul n'a décrit la schizophrénie avec une telle maestria que le poète américain quand il parle de William Wilson - pas même Maupassant dans Le Horla, Charcot non plus."


Enfin, ce thème du fils perdu m'est apparu aussi lors de ma recherche autour du film de Douglas Sirk, Le Temps d'aimer et le Temps de mourir. On sait que le réalisateur a fui l'Allemagne en 1937, laissant derrière lui un fils issu de son premier mariage avec l'actrice Lydia Brincken, laquelle, devenue une fanatique hitlérienne, avait déjà obtenu des autorités nazies que le cinéaste soit interdit de voir son fils. « C'était un garçon extrêmement beau. Un jour, il travaillait sur un plateau de la UFA, à 150 mètres de moi, mais je n'ai pas eu le droit de lui adresser la parole. Ma seule façon de le connaître, c'était d'aller le voir au cinéma », racontera le cinéaste à Jon Halliday (Conversations avec Douglas Sirk,  Ed. Cahiers du cinéma, coll. " Atelier "), à la seule condition que ces confidences ne soient publiées qu'après sa mort. Ce secret va en revanche irriguer en profondeur plusieurs de ses films. 

"Impossible désormais, écrit Marine Landrot,  de ne voir qu'un joli figurant dans ce plan final de Paramatta, bagne de femmes, sur un petit garçon blond qui chante dans le choeur du mariage de l'héroïne. Impossible de ne pas s'émouvoir devant cette complicité sobrement filmée entre une mère et son fils qui jouent à faire de la luge sur un tapis, dans La Habanera. Il y a aussi cette première scène de A scandal in Paris (1946), adaptation hollywoodienne de Vidocq, où une malencontreuse tache d'encre sur un livret de naissance rend le nom du père illisible à jamais... Et cette autre séquence initiale de La Ronde de l'aube (1958) où un pauvre type harcèle un garçonnet illégitime d'une sadique question : « Qui est ton vieux ? »

Le Temps d'aimer et le Temps de mourir c'est la tentative de Sirk d'imaginer la fin tragique de Klaus, cet enfant qui lui est arraché à l'âge de quatre ans, et qui périra à dix-neuf ans sur le front russe en 1944. Cette histoire est racontée sous la forme d'une biographie romancée par Denis Rossano, dans Un père sans enfant (Allary éditions, 2019).


Denis Rossano a retrouvé la trace de Klaus, qui quitte Berlin fin 1943, envoyé sur le front par Goebbels, qui soupçonne cet adolescent délicat d'être homosexuel. Et Goebbels a horreur des homosexuels. Le récit s'achève sur cette mort de Klaus en Ukraine, où d'autres combats aujourd'hui continuent d'enlever la vie à de jeunes hommes :

« Klaus Detlef Sierck est tué quelques jours avant ses dix-neuf ans, le 6 mars 1944. L’adolescent fait partie de la fameuse division d’infanterie Großdeutschland, la Grande Allemagne. Il meurt lors d’une bataille que se livrent les troupes nazies et soviétiques en Ukraine, dans la région de Kirovohrad, que les Soviétiques appellent alors Kirovograd. La ville est occupée par les nazis depuis le 5 août 1945. En 1943, les Allemands, sous l’assaut soviétique, reculent sur le front de l’est. L’armée russe libère Kirovograd le 8 janvier 1944. La division Großdeutschland, à quelques kilomètres, tente de résister. C’est la fonte des neiges, les soldats, les chevaux, les camions s’engluent dans la boue paralysante du printemps naissant, la raspoutitsa. Klaus est un fusilier, poste qui a disparu de l’armée allemande en 1919, mais qui est restauré en 1943 au sein de la Wehrmart. Ils servent de bataillons de reconnaissance.

Klaus est enterré dans un cimetière à quinze kilomètres de Kirovograd. Une petite bourgade du nom d’Iwanowka. »

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* Sinistre écho à notre thème du fils perdu, avec cette sombre nouvelle lue dans Libération du 17 avril dernier : Daniel Auster, le fils de Paul Auster, a été arrêté par la police de New York à la suite de la mort de sa fille Ruby, dix mois. "L’autopsie conclut d’abord à l’absence de traumatisme physique ou interne, mais des examens toxicologiques révélèrent par la suite que l’enfant avait succombé à une «intoxication aiguë» à l’héroïne et au fentanyl, cet opioïde de synthèse dont la surabondance sur le marché américain des stupéfiants – notamment comme recours pour couper d’autres drogues, quitte à en démultiplier la dangerosité et la puissance addictive – est responsable de la majorité des overdoses aux Etats-Unis, causant des dizaines de milliers de victimes chaque année."

L'article de Julien Gester précise que "Daniel Auster, 44 ans aujourd’hui, fut successivement un acteur fugitif du film Smoke (écrit par son père), puis DJ, photographe, puis plus grand-chose d’identifié. Il ne saurait être tout à fait un étranger pour les lecteurs les plus fervents des romans de son père ou de sa belle-mère Siri Hustvedt : son ombre portée marque certains de leurs écrits du début des années 2000, à travers des figures de fils toxico, un peu maudit, trempant dans des affaires qui sentent le sang et la poudre (Tout ce que j’aimais, d’Hustvedt, en 2003 ; la Nuit de l’oracle, d’Auster, 2004)."

[Ajout du 29 avril : Sur mon fil FB, j'ai surpris avant-hier cette vidéo de France tv arts, qui résume en quelques minutes certaines choses à savoir sur Hamlet, la pièce la plus célèbre du monde. Les commentaires sont d'Olivier Py. La mort d'Hamnet, le fils de Shakespeare, est abordée. ]




mercredi 1 novembre 2023

All That Heaven Allows

Depuis que j'ai vu en avril dernier Le Temps d'aimer et le Temps de mourir, de Douglas Sirk, je suis passionné par ce grand cinéaste et je ne pouvais donc manquer un autre de ses mélodrames flamboyants, Tout ce que le ciel permet (All That Heaven Allows, 1955), qui passait lundi soir 23 octobre sur Arte. Cary Scott (Jane Wyman), veuve d'un notable, mère de deux grands enfants, s'éprend de Ron Kirby (Rock Hudson), son jardinier, plus jeune qu'elle de quinze ans. Un amour simple et partagé qui va cependant se heurter aux préjugés de la petite communauté aisée de la ville à laquelle Cary appartient, ainsi qu'à l'hostilité des deux enfants qui interprètent cette liaison comme une trahison de leur père et un déclassement social. Dans un premier temps, Cary renonce au projet de mariage et semble plier sous le poids des conventions. Elle se reprendra ensuite. Il y eut une époque où l'on se gaussait d'un tel film, où il suffisait de qualifier un film de mélo pour le discréditer sans autre forme de procès. On est heureusement sortis de cet aveuglement, et le film a inspiré des années plus tard, rien moins que Fassbinder (Tous les autres s'appellent Ali) ou Todd Haynes (Loin du paradis).Toutefois, je ne veux pas développer ici la critique du film. Je conseille à celles et ceux que ça intéresse de visionner l'excellent cours donné par Carole Desbarats au Forum des images, le 3 décembre 2010. 



Non, je voudrais juste m'appesantir sur un détail. Que l'on peut toucher du doigt dans l'affiche et le photogramme que je mets ici en ligne. Ron et Cary y sont vus de dos, enlacés, devant une très grande baie vitrée, partiellement prise par la glace, laissant voir la campagne hivernale. Cette baie vitrée a été posée par Ron lui-même lors de la réfection de cet ancien moulin presque à l'abandon qui jouxtait la serre où il habitait avant. Cary fut séduite par le lieu et dès lors Ron travailla d'arrache-pied pour en faire un parfait nid d'amour. J'ai appris un peu plus tard que cette baie vitrée était directement inspirée de celle de la cabane de Thoreau. Henri David Thoreau, l'écrivain célèbre pour son Walden ou la vie dans les bois (en juillet 1845, il partit vivre pendant deux ans dans une cabane construite de ses propres mains, au bord de l’étang de Walden, dans le Massachusetts). Un livre qui n'est pas par hasard présenté dans le film comme le livre de chevet de Ron, adepte des mêmes valeurs que l'écrivain. *


Dans le final du film, Cary se rend au chevet justement de Ron, dans le coma après être tombé d'une falaise enneigée. L'inquiétude demeure encore sur sa survie. L'infirmière qui s'occupe de lui ouvre les grands volets intérieurs qui masquent la baie vitrée et la lumière d'hiver entre à flots dans la maison. L'arrivée de la biche déjà vue à deux reprises (Ron la nourrissait, elle venait manger dans sa main), va coïncider avec le réveil du jardinier.


Je possède ainsi une maison recouverte étroitement de bardeaux et de plâtre, de dix pieds de large sur quinze de long, aux jambages de huit pieds, pourvue d'un grenier et d'un appentis, d'une grande fenêtre de chaque côté, de deux trappes, d'une porte à l'extrémité, et d'une cheminée de briques en face. » 

Thoreau — Walden, Chapitre I, « Économie »


La baie vitrée, je la retrouvai deux jours plus tard en lisant le témoignage intime de Sophie Virilio dans l'imposant recueil des oeuvres de Paul Virilio,  La fin du monde est un concept sans avenir, où elle confie qu'aussi loin qu'elle se souvienne, aucun appartement dans lequel ont vécu son père et Suzanne, "son égérie, ma mère, n'a eu la fonction d'appartement. C'étaient des ateliers, des lieux où s'élaborait une oeuvre." Le dernier atelier, elle le nomme l'atelier de la dernière frontière : Paul et Suzanne ont quitté Paris et acheté un trois pièces à La Rochelle, au sixième étage. "Depuis le bureau de Suzanne, le regard survole les toits jusqu'au port et au-delà. Depuis celui de Paul, on aperçoit la Porte Océane et l'horizon marin. Il y a des baies vitrées partout. L'atelier est un point focal où se rejoignent départ et arrivée, avec, tout proches, la gare et le port. Un lieu exposé au vent d'ouest, exposé au vent marin."


Elle note un peu plus loin qu'en 2010 Xynthia ravage les ports et les rives de la Rochelle.

Et moi, j'écris cette nuit alors que l'on attend sur l'ouest du pays le passage de la redoutée tempête Ciaran. Déjà, je lis qu'à Ouessant et à la pointe du Raz, les vents relevés ont atteint 127 et 129 km/h. Dans le Morbihan, à Belle-Île, le vent allait jusqu’à 137 km/h.

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* « Filmothèque du Quartier latin : "Chez les amis du jardinier, l’héroïne feuillette le livre qui donne la clé même de tout le film, Walden de Thoreau, avec son invitation à retourner à la nature au nom d’une morale de l’individualisme qui refuse les conventions sociales : "La masse des hommes mène des vies tacitement désespérées. Ce qu’on prend pour de la résignation n’est qu’un désespoir confirmé… Pourquoi donc sommes-nous si désespérément pressés de réussir dans nos vaines entreprises ? Si quelqu’un ne marche pas au même rythme que ses compagnons, c’est peut-être qu’il entend le son d’un autre tambour. Qu’il marche au pas de la musique qu’il entend, si discrète ou si lointaine soit-elle." Jean-Loup Bourget, Douglas Sirk, Edilig

dimanche 26 novembre 2023

De la rue du Calvaire à l'hôtel de la Paix

"Je ne crois finalement pas plus au "Temps", qu'à "l'espace". Je ne crois qu'à l'Eternité. D'où mon travail, ma recherche, sur "la Vitesse" comme révélation de la relativité du "Temps", de "l'espace", de la vie même... "

Paul Virilio, Cahier de reconnaissance daté du 7 juillet 1989, in Oeuvres, 1957-2010, Seuil, p. 84.

En lisant Amélie Nothomb et Jean-Philippe Toussaint, j'avais croisé ce motif de l'éternité, redoublant la présence chez l'une et l'autre d'une Marie Madeleine dont la figure outrepassait le seul modèle évangélique. Et en chroniquant le All that Heaven Allows, de Douglas Sirk, j'avais évoqué aussi le monumental recueil des Oeuvres de Paul Virilio aux éditions du Seuil, sous ce titre La fin du monde est un concept sans avenir. Et c'est dans ses premières pages que j'avais rencontré la citation liminaire, tirée de l'un de ses Cahiers dit de reconnaissance, sortes de brouillons de ses futurs essais, et dont l'ouvrage offre quelques fac-similés. Depuis, je me suis avancé dans sa lecture, lentement, presque à tâtons, mal assuré en raison de la fréquente densité du propos, et j'ai retrouvé trace du thème de l'éternité dans Essai sur l'insécurité du territoire, premier opus virilien publié en 1977. Notamment au sein de ce paragraphe qui n'a pas perdu grand chose de son actualité...

"On est très fier, en France, d'avoir créé le premier ministère de l'Environnement. Mais ce ministère, depuis sa fondation, demeure bizarrement inactif. Il paraît que notre espace national est déjà tellement saturé techniquement que le Ministre de l'Environnement n'est pas encore parvenu à y trouver un lieu où pourrait s'exercer concrètement son action en faveur du milieu. Tandis que les populations s'épuisaient en combats rapprochés dans la liste des sphères économiques et sociales privées de dimensions, comptabiliser et s'approprier le temps et l'espace humains (du time is money au compte à rebours) ont été les occupations véritables du système occidental. Cette capitalisation clandestine n'a été à aucun de ses niveaux anodine et sans conséquence : dans la paix totale, aujourd'hui, l'heure zéro est universelle, l'éternité disparue, et le Ministre de l'Environnement n'est, en réalité, que le premier ministre de l'Utopie." (p. 113, c'est moi qui souligne)

J'ai évoqué aussi récemment, après un tweet stupide de Jacques Attali, les bombardements de Dresde, et cela m'avait conduit à lire enfin Abattoir 5 de Kurt Vonnegut, lequel avait vécu le déluge de feu qui s'était abattu en 1945 sur la belle ville allemande jusque-là épargnée. Il se trouve que Paul Virilio a lui aussi vécu les affres d'un bombardement, celui de Nantes, où sa famille était réfugiée en 1943. Et c'est par l'évocation de ces jours d'effroi qu'il commence son livre. Ceci dit, je ne le découvre pas aujourd'hui seulement, non, j'ai déjà raconté cette histoire dans un article du 18 avril 2020, Des bibliothèques et du désastre, et reproduit un extrait d'un entretien donné en 1995 à François Ewald (le lien donné alors dans l'article ne fonctionne plus malheureusement) :

"J'avais été avec ma mère chercher des biscuits pour les prisonniers à la biscuiterie Lu. Ma mère me dit : « Je fais la queue ; rejoins-moi tout à l'heure ; va donc faire un tour rue du Calvaire ». Il y avait là de grandes boutiques avec des jouets. Je reviens, je prends la queue avec ma mère. On rentre avec nos biscuits. L'après-midi, bombardement. Le lendemain, rue du Calvaire, il n'y avait plus rien, tout avait été rasé, on voyait l'horizon. Ce fut pour moi un sentiment extraordinaire : pour un enfant, une ville c'est éternel. Tout d'un coup, elle était tombée comme un décor. J'étais moins sensible à la mort, au drame, même si j'avais eu peur, qu'au côté d'évanouissement, ce que j'ai désigné par la suite comme « esthétique de la disparition », c'est-à-dire le tour de passe-passe, maintenant il n'y a plus rien. C'était cela la guerre, la guerre éclair, la domination, l'héroïsation de la technique : faire disparaître la réalité, la réalité de la vie, la réalité d'un quartier."

16 septembre 1943, rue du Calvaire

Paul Virilio écrit donc dans ce début de l'essai de 1977 que la seconde guerre mondiale a été sa mère et son père, ce qu'il redit des années plus tard à Ewald, précisant : "D’une certaine façon, à partir de 47-50, je n’ai pas vécu. Tout ce qui m’a constitué s’est produit avant. Voilà, à dix ans je suis devenu un vieux monsieur, un war baby, comme Perec et d’autres". Il affirme qu'il a été instruit par l'extrémité des situations vécues : "Il ne s'agit pas de complaisantes violences, comme cette tête coupée dans le caniveau ou ces camions de morts et de blessés remontant la rue (ma rue) vers l'hôpital Saint-Jacques après la destruction de l'Hôtel-Dieu, mais d'une vision du monde, inaltérable.

Et il enchaînait ainsi : "L'avènement du ciel dans l'histoire, la hauteur, usuelle désormais, le dessus, présent et omniprésent à partir de l'an 40. Les bombardements stratégiques sont indispensables à l'analyse du phénomène urbain."

En ce début novembre, je lisais le même jour Peste § Choléra, de Patrick Deville, emprunté à la médiathèque, un roman de son cycle Abracadabra centré, une fois n'est pas coutume, sur un unique personnage, ce génie trop méconnu qu'était Alexandre Yersin (Deville lui-même qui se met souvent en situation dans les autres ouvrages du cycle n'apparaît ici, très épisodiquement, que comme le "fantôme du futur"). Yersin, donc, disciple de Pasteur qui s'échappa très vite de l'étouffoir des laboratoires, gagna l'Indochine, s'y révéla explorateur avant de découvrir à Hong-Kong le bacille de la peste, le Yersinia pestis qui porte son nom, puis de s'établir à Nha Trang au Vietnam, d'y développer la culture de l'hévéa et de se consacrer à mille observations scientifiques dans de multiples domaines. Yersin donc, de passage à Paris alors que la Wehrmarcht en est aux portes, et qui s'envole au dernier jour de mai 40 dans ce qui sera le dernier vol de la compagnie Air France avant des années. 

"C'est aussi le dernier vol pour Yersin. Il ne reviendra jamais à Paris, jamais ne retrouvera sa chambre au sixième étage du Lutetia. Il s'en doute bien un peu, observe tout en bas les colonnes de l'exode dans la Beauce. Les vélos et les charrettes sont empilés des meubles et des matelas. Les camions au pas au milieu des marcheurs. Tout cela rincé par les orages du printemps. Les colonnes d'insectes affolés qui fuient les sabots du troupeau. Ses voisins du Lutetia ont tous quitté l'hôtel. Le grand échalas d'Irlandais binoclard, Joyce en costume trois-pièces, est déjà dans l'Allier. Matisse gagne Bordeaux puis Saint-Jean-de-Luz. L'avion met le cap sur Marseille. Entre les deux pinces qui se resserrent du fascisme et du franquisme. Alors que se dresse au nord, avant de frapper, la queue du scorpion. La peste brune." (p.10)

Alexandre Yersin (1863-1943)

Et je repense là au dernier atelier de Virilio, l'atelier de la dernière frontière, ainsi que le nomme sa fille Sophie, un trois pièces au sixième étage là encore, à La Rochelle, ouvert sur l'horizon marin, des baies vitrées partout. Je songe qu'au Lutetia, en 1940, l'amiral Canaris installa l'Abwehr, le service de renseignements et de contre-espionnage de l'état-major allemand. Le général de Gaulle y vivait encore à demeure en mai et juin 40. Pierre Assouline raconte que "fraî­chement nommé sous-secrétaire d’État à la guerre et à la défense nationale, il dînait­ régulièrement avec ses enfants dans la grande salle à manger. Un soir, un gendarme se présenta : « Mon colonel, le président du Conseil attend dehors avec d’autres voitures. Le gouvernement quitte Paris pour Tours. Il faut faire vite... » Le jeune De Gaulle monta prestement dans sa chambre pour revêtir son uniforme. Lorsqu’il redescendit, alors qu’on entendait ronfler les moteurs du convoi, le gendarme le pressa. « Un instant ! » répondit De Gaulle. Puis il se dirigea vers la récep­tion et eut ce mot historique qui m’a été rapporté par un ancien concierge : « Ma note, s’il vous plaît ! » Et il régla, comme plus tard devenu président de la République, il mettra un point d’honneur à toujours payer de sa poche à l’Élysée ses timbres et sa facture d’électricité..."

Le 15 septembre 1943, la veille du bombardement de Nantes, c'est dans un autre hôtel de luxe, le Raphael, que Ernst Jünger, officier de l'armée d'occupation,  assiste, écrit-il dans son Second Journal parisien, "à un spectacle à la fois terrifiant et grandiose. Deux puissantes formations en triangle survolaient le centre de la ville du nord-ouest au sud-est. Elles avaient déjà jeté leurs bombes, de toute évidence, car dans la direction d'où elles venaient, des nuages de fumée sombre montaient, s'étalaient en larges nappes et s'élevaient jusqu'au firmament. Vision funèbre ; on comprenait aussitôt qu'il y avait là-bas des centaines, et peut-être des milliers d'hommes qui étouffaient, brûlaient, perdaient leur sang."

Et je songe encore que sur la route de Lyon, que j'empruntais souvent dans les années 90 pour aller voir les enfants, je traversais Saint-Gérand-le-Puy, entre Varennes-sur-Allier et Lapalisse, où James Joyce habita de décembre 1939 à décembre 1940 (il mourut un mois plus tard à Zurich le 13 janvier 1941). 


Jusqu'à Pâques 1940, lui et sa femme prirent pension à l'Hôtel de la Paix. Ironie du sombre temps.


lundi 4 juillet 2016

Percer l'obscurité qui nous entoure

Remontons d'un étage dans cette enquête au long cours.
Sur cette collision entre Diamant noir, film récent de Arthur Harari, et Austerlitz de W.G. Sebald.
Un premier "point d'impact" avait été repéré avec le motif de la gare d'Anvers (dont l'horloge centrale avait provoqué une digression alsaco-parisienne).
Un second "point d'impact" n'est autre que le motif de l’œil, du regard.
Il faut en revenir au début de l'ouvrage de Sebald, situé dans les années 60 : le narrateur se retrouve à Anvers, ville qu'il ne connaissait alors que de nom. Saisi par un sentiment de malaise, il se met à errer ("mes pas incertains") dans le centre-ville et finalement, "en proie aux maux de tête et aux idées noires", il trouve "refuge dans le jardin zoologique de l'Astridplein, à proximité immédiate de la gare centrale."

Extrait plan de la ville d'Anvers édité en 1865 et réalisé par J. Van de Kerckhove avant l'ouverture du chemin de fer de Rotterdam (1854) et avant la modification des fortifications, et après l'ouverture du chemin de fer de Bruxelles à Anvers (1836) et l'ouverture du ZOO (1844). Source.

Au déclin de l'après-midi, il traverse le parc et entre au Nocturama, partie du zoo consacrée aux animaux nocturnes : « Des animaux hébergés dans le Nocturama, il me reste sinon en mémoire les yeux étonnamment grands de certains, et leur regard fixe et pénétrant, propre aussi à ces peintres ou philosophes qui tentent par la pure vision et la pure pensée de percer l’obscurité qui nous entoure. »

Quatre photos (tous les livres de Sebald font appel à l'image, et c'est là une des caractéristiques essentielles de son œuvre) montrent quatre paires d'yeux, deux animales et deux humaines. Il s'agit donc de la première page illustrée du livre (p. 11 dans l'édition Folio).

Extrait de l'édition allemande




On retrouve la première photographie dans ce cliché de la boîte contenant le manuscrit d'Austerlitz.

Sebald ne précise pas à qui appartiennent les regards qu'il a choisis pour figurer dans le livre, mais certains ont investigué et résolu cette première énigme :

Il s'agit donc du philosophe Ludwig Wittgenstein et du peintre Jan-Peter Tripp, ami intime de Sebald (je reviendrai sur cet artiste).

Or, l'oeil et le regard sont aussi des thèmes dominants dans Diamant noir. Preuve en est la formidable scène d'ouverture.  Dans un entretien avec le cinéaste pour le site Allociné, on peut lire ceci :

"Dans le film, il y a toute une utilisation de gros plans sur l’œil, pourquoi ce fil rouge ?
AH : Parce que le héros est prisonnier de sa subjectivité. On lui a raconté  une histoire, qui pour lui est la vérité. La scène d’ouverture vit en lui, alors qu’il ne l’a pas vécu. Cette image le hante, mais il a recomposé un souvenir de son père. Et on ne sait pas si ce souvenir est tel qu’il est décrit, et le film va mettre en crise cette version…
C’était une idée intéressante, parce que le spectateur aussi subit le même cheminement…
AH : C’est exactement pour ça que j’ai mis cette scène au début du film. Elle peut choquer ou gêner un peu des gens car elle est très particulière par sa violence,  et par son esthétisme, mais je voulais tendre un piège au spectateur. Le film est l’histoire d’un type qui a quelque chose dans son œil qui l’empêche de voir. Donc pour moi l’abcès qu’on voit, c’est cette scène. Ça lui laisse quelque chose dans l’œil.(…)"

 Luc Chessel, dans le  Libération du 7 juin 2016, - le titre même de l'article est parlant : "Diamant noir -regard braqué"-,  décrit avec précision cette fameuse scène :  

La première séquence de Diamant noir a lieu dans un atelier de diamantaire, où l’on taille les pierres précieuses sur un disque abrasif tournant à grande vitesse. Elle commence par un très gros plan sur un œil fermé. Le deuxième plan est large, la caméra avance dans l’atelier vers deux jeunes hommes, dont l’un est au travail sur la machine. L’œil maintenant ouvert, auquel la main droite porte un diamant. Le travelling se rapproche des deux personnages. La main droite frotte l’œil fatigué. Cri de douleur : la main gauche est broyée par le disque. [C'est moi qui souligne]
 Jérome Momcilovic, dans Chronicart, commence sa critique sur une même mise en exergue du motif de l'oeil :

On taille un diamant et le film insiste sur l’œil, multiplié sur les facettes de la pierre. C’est l’œil du personnage principal, œil perçant (Pier, le personnage, est un cambrioleur méticuleux qui reverse son savoir-faire dans la joaillerie) et néanmoins malade (d’un abcès autant que d’une douloureuse image mentale, qui remonte à l’enfance et nourrit un projet fébrile de vengeance), et si le film y insiste c’est parce qu’il en fait un motif où résumer à peu près toutes ses ambitions: l’œil est la clef de l’histoire et en même temps l’indice d’un admirable souci de précision.[C'est encore moi qui souligne]

"C'est bien, tu prends le temps de voir". Photogramme du film, pris dans l'extrait suivant. 


 Arthur Harari a-t-il lu Austerlitz ? Tous les entretiens que j'ai pu lire ne font aucune mention de Sebald ; les références convoquées sont plutôt cinématographiques (De Palma, Verhoeven, Minelli, Sirk, Kazan...) que littéraires (à part Shakespeare).

Il est une autre convergence encore plus profonde entre les deux œuvres. Pour Pier Ullmann comme pour Jacques Austerlitz, c'est à une quête des origines que l'on assiste, une interrogation prolongée et douloureuse sur la filiation, liée dans les deux cas à l'appartenance à une communauté  rudement éprouvée par l'histoire : le peuple juif.