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mercredi 9 octobre 2024

Tu t'en vas sans moi, ma vie

Chaque fois que je pense avoir épuisé le fil irano-syrien, un prolongement se dessine, une nouvelle perspective s'ouvre, et c'est encore ce qui s'est produit dimanche dernier, de surprenante façon.

En tant que bénévole pour Lire pour en sortir, j'ai été invité à participer au Goncourt des détenus. Autrement dit, à lire une partie des seize livres sélectionnés pour ce prix. Attention, nous ne votons pas, seuls les détenus volontaires de la centrale de Saint-Maur sélectionneront  en temps voulu trois livres pour les délibérations au niveau régional puis national. Nous participons seulement aux débats, aux échanges autour des livres, lors de réunions communes dont la première a eu lieu vendredi dernier. J'ai donc choisi de lire Archipels d'Hélène Gaudy (qui apparaît en quelques endroits de ce blog), et Paris Musée du XXIe siècle, Le dix-huitième arrondissement, de Thomas Clerc. Je n'avais jamais lu Thomas Clerc, mais un article, peut-être celui de Pierre Benetti, La jubilation de la ville, dans la revue en ligne En attendant Nadeau, *m'avait fortement donné envie de le découvrir. 

Six cents pages d'une déambulation continue à travers les 415 rues, squares, places, avenues, cités, jardins, villas, boulevards, impasses et passages que compte le 18ème arrondissement : ça n'a rien d'un roman (et sans étonnement, je l'ai vu disparaître de la seconde liste du Goncourt), mais c'est bien plus passionnant et bien plus amusant que beaucoup de romans. Parce que l'auteur, piéton inlassable et flâneur méthodique qui n'a pas pour autant l'ambition de produire le guide du routard littéraire du 18ème, ponctue son périple par ce qu'il appelle lui-même des performances, j'aide mon prochain, attente, chien, j'améliore la rue..., souvent minuscules, souvent hilarantes. "(...) les performances, raconte-t-il dans un entretien avec Hugo Pradelle,  rythment le texte, y introduisent des repères. On y progresse donc à la façon d’une composition rythmique en suivant le tracé de l’événement que constituent ces performances. En effet, je ne voulais pas juste regarder la ville. Certes, j’ai un côté voyeur, visuel, et le regard est un sens de la prédation, mais je voulais convoquer tous les sens, investir le corps entier dans le récit, dans l’écriture même. C’est pour ça que ce n’est pas un livre sur le 18e, mais un livre dans le 18e. C’est très différent. Le livre relate cette expérience « immersive » et essaie d’inscrire une trace dans le monde, dans le réel."

Or, ne voilà-t-il pas que dans ce livre (que je n'ai pas encore terminé à l'heure où je rédige cet article) surgit la figure de Sadegh Hedayat : "Au 37 [de la rue Championnet], s'est suicidé au gaz l'écrivain Sadegh Hedayat, auteur de La Chouette aveugle ; je n'ai pas lu ce livre culte, mais dès qu'un écrivain se suicide, je me sens proche de lui ; pour m'en sentir plus proche, je me jure de lire ce livre avant la fin de l'écriture de ce livre."(p. 304)

Voilà, c'est tout, le lecteur n'en saura pas plus. Mais Sadegh Hedâyat n'était pas un inconnu pour moi, je n'ai pas lu non plus son livre-culte, mais je venais juste de le croiser dans L'usure d'un monde de François-Henri Désérable. Alors qu'il visite la ville de Chiraz, l'auteur évoque les poètes iraniens :

"Et puis il y a Sadegh Hedâyat, au regard d'une implacable lucidité qu'il posait sur le monde et sur lui-même ; Hedâyat qui ressemblait à Pessoa, donc à un petit-bourgeois, mais dont la prose n'avait rien de petit ni de bourgeois ; Hedâyat qui honnissait la poésie lyrique et les barbus enturbannés ; qui dans une langue sans tradition romanesque inventa le roman ; qui fit La Chouette aveugle ; qui fit Trois gouttes de sang ; qui se disait "ni d'ici ni d'ailleurs ; chassé de là, non arrivé là", et qui fin 1950 arriva quand même à Paris, erra de mansarde en soupente avant d'ouvrir le gaz rue Championnet, à trois cents mètres de chez moi - et chaque fois que j'y passe, j'y pense,je pense à l'accent circonflexe qui coiffe le premier a d'Hedayat, et je le vois s'envoler." (p. 80)
Saisissant hasard objectif : Désérable habite dans ce même 18ème arrondissement qu'arpente Thomas Clerc et où Sadegh Hedâyat a choisi de mourir. Mieux, Désérable lui-même apparaît un peu plus loin, rue Francoeur : "Au 18, poétique de l'interphone : Bonnard, Désérable, alliance de la peinture et des lettres qui se poursuit par l'atelier de reliure qui encadre la Femis." (p. 322)

 

Sadeg Hedâyat apparaît aussi, on s'en serait douté, dans L'usage du monde. En un très beau passage. Nicolas Bouvier raconte qu'un matin, avenue Lalezar, à Téhéran, en passant devant la porte ouverte d'une parfumerie, il entend une voix sourde, "voilée comme celle d'un dormeur qui rêve tout haut :

... Tu t'en vas sans moi, ma vie
Tu roules, 
Et moi, j'attends encore de faire un pas
Tu portes ailleurs la bataille
..."

Bouvier entre dans la boutique sur la pointe des pieds et voit un gros homme lire ces vers de La nuit remue, d'Henri Michaux, "affaissé contre un bureau-cylindre dans la lumière dorée des flacons de Chanel. [...] Une impression extraordinaire d'acquiescement et de bonheur était répandue sur son large  visage mongol perlé de sueur." "Je me gardai bien de l'interrompre, ajoute Bouvier ; jamais la poésie n'est mieux dite que de cette façon-là." Il fait ainsi la connaissance de Sorab, vingt-cinq ans, qui en paraissait tantôt seize, tantôt quarante : "Plutôt quarante, et le ton de qui en a déjà fini avec les surprises de l'existence. C'est qu'il n'avait pas toujours récité Michaux dans une parfumerie. Il avait fait beaucoup de choses, Sorab, et s'y était pris de bonne heure. A seize ans déjà : lecture, noctambulisme, haschisch dans l'entourage du poète Hedâyat où on l'acceptait malgré sa jeunesse. Aujourd'hui Hedâyat est mort, il a ouvert le gaz dans sa mansarde parisienne, mais son ombre habite encore la jeune littérature iranienne. Il se droguait ; beaucoup se droguent. Il s'est tué ; certains se tueront. Il aimait les fleurs funèbres, la gratuité, l'abandon, et vivait dans le sentiment de la mort et de la nuit ; ses épigones font tout cela." (p. 205)

Javad Alizadeh, « Sadegh Hedayat, black novelist » © CC BY-SA 3.0/Javad Alizadeh/Wikipedia

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* Non, en réalité, c'était celui de Christian Rosset, dans Diacritik.


samedi 30 mars 2024

Metavertigo


"Dans mes propriétés, tout est plat, rien ne bouge ; et s’il y a une forme ici ou là, d’où vient donc la lumière ? Nulle ombre.

Parfois, quand j’ai le temps, j’observe, retenant ma respiration ; à l’affût ; et si je vois quelque chose, je pars comme une balle et saute sur les lieux, mais la tête, car c’est le plus souvent une tête, rentre dans le marais ; je puise vivement, c’est de la boue, de la boue tout à fait ordinaire ou du sable, du sable…Ca ne s’ouvre pas non plus sur un beau ciel. Quoiqu’il n’y ait rien au dessus, semble-t-il, il faut y marcher courbé comme dans un tunnel bas.

Ces propriétés sont mes seules propriétés et j’y habite depuis mon enfance et je puis dire que bien peu en possèdent de plus pauvres."

Henri Michaux, Mes propriétés, J. Fourcade, 1929.

Dans sa réponse à la Lettre rouge d'Henri Pichette (évoquée dans Barque élevée dans les brumes immobiles), Max-Pol Fouchet cite ce recueil de Michaux, "un livre où se révèle, en pleine évidence, l'espace du dedans" (Mes Propriétés est justement repris dans L'espace du dedans, publié en 1944). "Voyez donc le langage de la poésie, poursuit-il : c'est, au regard du langage familier, séculier, un tissage d'impropriétés. Les plus valables métaphores, les plus saisissantes images, les plus exactes catachrèses, celles qui appellent à voix inouïe ce qu'il paraissait impossible d'appeler, qui proposent des rapports avec ce qui semblait de toute éternité sans rapport , elles ne sont jamais que l'impropriété à son comble, l'impropriété montée comme une tour dans le vide."



L'impropriété montée comme une tour dans le vide. L'image ne s'impose pas par son évidence ("évidence", un mot par ailleurs cher à Fouchet, comme en témoigne le titre de ce volume de nouvelles qu'il affectionnait particulièrement, Les évidences secrètes), son étrangeté me renvoie à ce tableau de Léon Spilliaert dont j'ai fait matière d'un article récent, La vie a commencé par un vertige. Vertige qui surgit précisément dans la phrase suivante : "Les supporterions-nous, en dépit des charmes, si nous ne consentions à ce qu'elles soient des signes de transposition, si l'affrontement du propre et de l'impropre ne se présentait comme l'équivalent visage de ce vertige qui nous occupe, lorsque nous mesurons d'où nous partîmes et où nous arrivons ?"



A Henri Pichette qui faisait le procès du poème, et qui écrivit à cette fin ce qu'il appela ses Apoèmes, Max-Pol Fouchet répond qu'il croit, lui, au poème. "Désespérément, sans doute, mais pleinement." Et dans la dernière page de sa réponse, nous retrouvons l'évidence : "L'évidence ne peut être contre le poème : il détient la seule évidence, il est la seule évidence. Notre faiblesse va de soi. Mais fussions-nous plus forts, nous ne vaincrions pas encore. Nous vaincrons parce que nous sommes éternels."

Le dernier paragraphe nous conduira du vestige au vertige. 

"Demeure, sans débat, l'oeuvre d'émonder, éclaircir, dégager, crémer,  - pour que le vestige se lustre dans la nudité, délivré de l'adventice. Regardons Breughel : Icare choit, dans l'indifférence, et de lui ne subsiste, proche d'un insensible voilier, qu'une jambe éperdue, mais le laboureur, au premier plan, butera du soc, à l'extrême du sillon, contre un crâne, - déjà, peut-être, celui du fils de Dédale."

Copie probable (vers 1595-1600), exposée au Musée royal d'art ancien à Bruxelles

Et il achève ainsi, par cette courte phrase : "Le vertige est notre Gloire".

*
Le 24 janvier, une soirée de lecture avait été organisée par Francis Labbaye au Chauffoir pour commémorer le centenaire de la naissance d'Henri Pichette. J'y lus, avec d'autres, quelques extraits de son oeuvre, dont un passage de l'un de ses fameux Apoèmes.

Dix jours plus tard, je trouvai à Arcanes un essai dont j'avais lu un peu plus tôt une courte recension critique sur Libération. Son titre aurait suffi à m'aimanter : Metavertigo, sous-titré Vertiges de l'humain augmenté de ses vies antérieures. L'auteur, Emmanuel Grimaud, est anthropologue et directeur de recherches au CNRS. Ce livre fascinant s'appuie sur une enquête menée à Calcutta, dans le cabinet de l’hypnothérapeute indienne Trupti Jayin, spécialiste de l’hypnose dite « régressive », technique thérapeutique visant à faire effectuer au patient un voyage mental dans le passé, y compris prénatal, afin de résoudre un problème présent. Une pratique qui connaît un grand succès en Inde depuis les années 1980.
L'essai s'ouvre sur l'évocation d'un colloque qui s'est déroulé en 2017 à Dharamsala, qui réunissait des moines bouddhistes, le Dalaï Lama et des ingénieurs américains de la Silicon Valley. "Certains ingénieurs,  raconte Emmanuel Grimaud dans un entretien avec Caroline Pernes,  rêvent d’un jour où l’on pourra faire se réincarner les individus de manière électronique, sous la forme de machines ou d’avatars… L’histoire nous montre que les grandes évolutions technologiques ne sont jamais dénuées de dimensions religieuses ou mystiques. Ainsi, la radio s’est inventée à un moment où de nombreux expérimentateurs cherchaient un moyen technologique de communiquer avec les morts. Les transhumanistes se tournent aujourd’hui vers des formes de néo-bouddhisme pour légitimer leurs expériences sur les technologies de l’immortalité. Mais le livre démontre que ces réappropriations prospèrent en réalité sur des malentendus."


L'enquête menée par Grimaud fut baptisée le trou noir de Kolkata (Calcutta), et a donné lieu au film (réalisé avec Arnaud Deshayes) Black Hole : Why I Have Never Been a Rose (disponible sur la plateforme Tënk). Il rappelle que le trou noir, avant de désigner les objets célestes, vrais "gouffres spatiotemporels'" de l'astrophysique d'aujourd'hui, "désigna d'abord une prison située à Kolkata, dans laquelle des Anglais furent enterrés vivants par le nawab du Bengale, le 19 mai 1756." Une atrocité qui servit à justifier la colonisation de l'Inde par les Britanniques, mais dont la véracité a été largement remise en cause par les historiens postcoloniaux (voir la notice de Wikipedia).

C'est en explicitant le lien entre cet événement et l'expérience qu'il mène avec l'hypnothérapeute Trupti Jayin qu'Emmanuel Grimaud en vient pour la première fois à parler de vertige : "Ce sont les vertus jubilatoires de cette forme expérimentale (ou artificielle) de métempsycose qu'il nous intéresse d'explorer et surtout la manière dont du vertige se produit en temps réel, faisant vaciller les frontières du corps, le rapport dialectique entre la vie et la mort et notre appréhension ordinaire du temps." (p. 23)

*
Quel rapport, me dira-t-on, entre la méditation sur le poème de Max-Pol Fouchet et l'enquête anthropologique d'Emmanuel Grimaud ? La seule notion de vertige permet-elle de rassembler sans artifice ces deux expériences du monde ? 
Je ne suis pas en mesure de répondre avec certitude à ces questions. J'avance dans une certaine pénombre, qui se dissipera peut-être dans les temps à venir. Je vais pour l'instant continuer à explorer la riche matière proposée par l'anthropologue en la croisant prochainement avec un des films les plus fascinants de cette année. Ce sera pour la prochaine livraison.

samedi 23 septembre 2023

Nous ne sommes pas un siècle à paradis

"Toute situation est dépendance et centaines de dépendances. Il serait inouï qu'il en résultât une satisfaction sans ombre ou qu'un homme pût, si actif fût-il, les combattre toutes efficacement, dans la réalité.
Une des choses à faire : l'exorcisme.
L'exorcisme, réaction en force, en attaque de bélier, est le véritable poème du prisonnier."

(Henri Michaux, préface d'Epreuves, Exorcismes, 1940-1944, Gallimard, 1946)

A l'âge de 15 ou 16 ans, la découverte d'Henri Michaux me fut, je pense, le plus grand choc poétique de ces années-là. Poète, il n'était pas ce petit être sensible et fragile, souvent souffreteux, que colporte encore le terme. Aucune mièvrerie dans son oeuvre, mais une tension permanente, une inquiétude, un défi radical posé devant un monde prêt à vous enfermer. Michaux se fait la belle, à vingt et un ans, il s'évade (c'est le verbe qu'il emploie) de la vie des villes, s'engage comme marin. Il en reviendra, ne jouera jamais le jeu des mondanités, ne viendra jamais chez Pivot, à Apostrophes, rendez-vous quasi obligé de son époque. Plus largement, il ne cessera de rejeter interviews, photos, radio, télévision, hommages, colloques, prix littéraires, rééditions en poche, traductions, adaptations théâtrales et cinématographiques, publication dans la Pléiade, ce dont témoigne un réjouissant recueil de ses lettres aux solliciteurs, Donc c'est non, publié en 2016 après sa mort.

Henri Michaux (1899 - 1984)

Mais pourquoi parler aujourd'hui d'Henri Michaux ? Je ne le fais que parce qu'il m'est apparu à trois reprises ces temps derniers. Et c'est comme quand quelqu'un frappe avec insistance trois fois de suite à la lourde, il est bien rare qu'on ne consente pas à ouvrir, judas ou pas judas. La première fois c'est dans Les alchimies de Sarah Chiche, ce roman autour duquel je ne cesse de tourner ces dernières semaines. A la page 199, alors que Jeanne de La Brusse raconte à Camille Cambon une journée à la plage, on peut lire ceci :

"Bien des années plus tard, chaque fois que j'essaierais de me souvenir de la suite de cette journée, il ne me reviendrait que ce moment où, se tournant vers moi, Léa m'avait dit tout à coup : "Oh, Jeanne, tu as du sable sur la bouche." Elle m'avait débarbouillée doucement de son pouce, avait approché son visage du mien, m'avait regardé avec une expression que je ne lui avais jamais vue, avait déposé un baiser sur ma joue brûlante, avant de se plonger dans un livre qui ne la quittait plus depuis quelques jours. C'était Connaissance par les gouffres d'Henri Michaux, dont elle voulut me lire quelques lignes de sa voix basse, voilée :

Les drogues nous ennuient avec leur paradis.
Qu'elles nous donnent plutôt un peu de savoir. 
Nous ne sommes pas un siècle à paradis
."

Cette citation est curieusement en tête de la notice que Gallimard consacre à ce livre, où Michaux relate ses expériences avec les psychotropes (mescaline,  LSD 25 et psilocybine) qu'il a menées de janvier 1955 à 1960.

Il se trouve que le même jour où j'ai acheté Les alchimies, j'ai aussi acquis (en bon boulimique de l'imprimé que je continue à être) deux petits essais (par le format), Respire de Marielle Macé (Verdier, 2023), et Etre à sa place, Habiter sa vie, habiter son corps, de Claire Marin (Editions de l'Observatoire, 2022. Or, ces deux ouvrages mentionnaient aussi, et de façon encore plus importante que chez Sarah Chiche, l'oeuvre de Michaux.


Dans Respire, la première citation surgit à la page 25, extrait du poème "Je rame" :

L'air que tu respires a un air de cave
Est un air qui a déjà été expiré
qui a été rejeté par des hyènes
Le fumier de cet air personne ne peut plus
            le respirer

Suivi, page 44, d'un extrait de "Les Emanglons", du Voyage en Grande Garabagne :

"Quand un Emanglon respire mal, ils préfèrent ne plus le voir vivre. Car ils estiment qu'il ne peut plus atteindre la vraie joie, quelque effort qu'il y apporte. La maladie ne peut, par le fait de la sympathie naturelle aux hommes, qu'apporter du trouble dans la respiration d'une ville entière.
Donc, mais tout à fait sans se fâcher, on l'étouffe.
[...] C'est vite fait. Le malade n'a pas le temps d'être vraiment étonné que déjà il est étranglé par des mains fortes et décidées, des mains d'homme de devoir
."

Et enfin, page 78, d'un passage de "En respirant" de La nuit remue :

"Parfois je respire plus fort et tout à coup, ma distraction continuelle aidant, le monde se soulève avec ma poitrine. Peut-être pas l'Afrique, mais de grandes choses."

Trois citations très emblématiques de l'art et de la tonalité de l'écriture de Michaux, avec cet humour noir, ce détachement faussement cynique  : Donc, mais tout à fait sans se fâcher, on l'étouffe. 

De même, Michaux intervient très vite dans l'essai de Claire Marin, dès le premier chapitre, Une place à soi ?. Réfléchissant sur le déplacement, qui est aussi dégagement, sur cette volonté de certains de tenter l'aventure, de s'extraire d'un monde clos et de viser l'ouvert, la philosophe cite très opportunément Michaux : "Il a fallu larguer les amarres du confortable état premier où l'on était, sur lequel on s'appuyait, et perdre ses excellentes localisations, qui tenaient l'infini hors des remparts." Phrase extraite de L'Infini turbulent, publié en 1957, qui s'appuie lui aussi sur l'expérience des drogues.


On le retrouve également dans le chapitre L'espace du dedans, qui reprend d'ailleurs le titre de l'un de ses recueils, et qui lui est entièrement consacré.

Cette expérience des drogues, comme beaucoup de mes amis, je l'ai faite aussi, mais je dois sans doute à Michaux et à quelques autres (je pense en particulier à Ernst Jünger), de ne jamais être tombé dans l'addiction. Car, comme lui, ce n'est jamais le paradis de la drogue que je recherchais, un état de bien-être ou de béatitude, mais bien plutôt un supplément de savoir, de connaissance (visée qui est bien sûr en grande partie une illusion). 

lundi 17 juin 2019

Jeter la girafe à la mer

L'attracteur étrange s'amuse. Dernière facétie : un jeu de contiguïté entre le texte du dernier article et la barre latérale affichant l'actualité des sites que je suis dans la rubrique Autres sentes.


Sur cette copie d'écran du 15 juin, en face de la reproduction d'une page du roman damasien mettant en scène Saskia Larsen, la traqueuse phonique, nous avons le titre de l'article du musicien Jean-Jacques Birgé publié le 14 juin, Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer. Le son est ici l'élément central : Saskia Larsen traque les Furtifs, ces "êtres de chair et de sons", tandis que la phrase mystérieuse renvoie au premier disque du batteur et compositeur Jacques Thollot, dont Birgé affirme qu'il est "un véritable chef d'œuvre, un bijou d'intelligence et de sensibilité comme il en existe peu".


Thollot. Ce nom déjà est un quasi palindrome, thème de mon dernier billet. "Quoi qu'il fasse, écrit Birgé, Jacques Thollot était avant tout un poète, jouant des fûts et des cymbales comme on compose des vers, des vers étranges comme ceux d'Henri Michaux qu'il adorait au point d'y trouver le titre de cet album assemblé lorsqu'il n'avait que 24 ans." Par curiosité, je lis le  long entretien que Raymond Vurluz et Birgé lui-même menèrent  avec Thollot fin 2002 [date palindromique] pour le Cours du Temps du Journal des Allumés du Jazz. Et, dès la première question posée par Vurluz, je reconnais des résonances familières :
"Raymond Vurluz – Comment choisis-tu de jouer de la batterie ?

Je faisais une sorte de bande dessinée sur des papiers comme des rouleaux à chiottes, mais c’était pour imprimer des comptes. Ça allait dans des machines. Je faisais des immenses histoires, des cirques interminables. Et dans les cirques, il y avait la fosse d’orchestre qui était en hauteur. Il y a toujours eu un rapport avec le rouge. Il y a beaucoup de rouge au cirque. C’était entre le cirque et les Indiens. Je dessinais beaucoup d’indiens avec des tambours et les fameux boum boum boum ! Tous ces trucs, ça fascinait. Ce qui m’a carrément illuminé, c’est les reflets à Tours où j’ai de la famille, par une lucarne de chez ma cousine couturière Alice, un 14 juillet. Les pompiers défilaient, avec les tambours au premier plan. Ça m’a achevé, si je peux dire… J’étais déjà dans un domaine où il y avait tout le temps une rythmique ou quelque chose de rythmique. J’ai suivi ce qui me plaisait le mieux et ça a abouti au premier tam-tam, avec des palmiers rouges sur fond jaune et un ou deux trucs verts, des couleurs qui vont pas du tout ensemble, et au pochoir, déjà. J’avais sept ans. C’était une époque où les gens s’invitaient encore beaucoup. À chaque fois qu’il y avait une soirée à Vaucresson, les gens dansaient et c’était l’occasion, comme la musique était un peu plus forte que d’habitude, de m’éclater à jouer derrière les disques." [C'est moi qui souligne]
Pompiers, tam-tam, c'est bien sûr Arrietta qui surgit à ces évocations. D'autant plus que celui m'a fait découvrir le cinéaste madrilène, le pas encore illustre (mais ça ne saurait tarder), Nunki Bartt, est originaire de Tours (faut-il rappeler la glorieuse expédition Baxter3 en cette ville fameuse, qui déboucha sur la découverte de la magnifique Pietà du tourangeau Jehan Fouquet ?). Et il se trouve que le dit Bartt est l'auteur d'un livre unique fabriqué à Angles sur l'Anglin, L'Angles d'Alice"

Nunki Bartt, L'Angles d'Alice, page 6bis et 6ter, correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

age 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

page 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

page 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

page 6 bis et 6 ter Correcteur, feutre et stylo à bille sur papier

Autres coïncidences : un des extraits de Damasio relatant une des traques de Saskia Larsen parle de livres sans doute "tombés ou jetés" (encadré vert), conséquences des mouvements des furtifs. Or, trois sites en vis-à-vis présentent une allusion à un tel geste de jet. "Jeter la girafe" bien sûr, mais aussi le "balance ton poste (de télé) de Diacritik et "l'atelier d'été, c'est lancé" du Tiers-Livre de François Bon.

On peut même se demander si le Aretha One Step Ahead du blog Etc-Iste de Thomas Vinau n'entre pas dans la danse lui aussi ? Aretha résonne fort avec Arrietta.


Terminons avec Jacques Thollot dont le vinyle Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer est édité par Le souffle Continu, 22€ (il reste peut-être, précise Birgé, quelques uns des 111 exemplaires transparents de l'édition limitée à 111 avec un dessin original signé de Stéfan Thanneur...)*

Il y a quelque chose d'Alice in Wonderland chez  Jacques Thollot : "enfant précoce, écrit Birgé, il le restera jusqu'à sa mort le 2 octobre 2014". En 1959, dans une émission télévisée Jazz Memories et l'épisode En direct du Club Saint-Germain, on peut le voir à la batterie, âgé seulement de treize ans, et jouant le standard de jazz A Night in Tunisia de Dizzy Gillespie, accompagné par des musiciens aussi confirmés que Georges Arvanitas au piano, Robert Garcia au sax ténor, Bernard Vitet à la trompette, et Luigi Trussardi à la contrebasse. C'est bluffant et très touchant.**

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* 22, 111 sont également nombres palindromiques.

** A peine ai-je publié cet article que je m'avise d'une seconde coïncidence basée sur la proximité spatiale avec la barre latérale. J’écrivais donc : "Il y a quelque chose d'Alice in Wonderland chez  Jacques Thollot : "enfant précoce, écrit Birgé, il le restera jusqu'à sa mort le 2 octobre 2014".Or, un peu plus bas, c'est le dernier article d'Arnaud Le Brusq sur Terre Gaste qui titrait L'enfant merveilleux.


mercredi 21 novembre 2018

Bifurcation(s)

Je voudrais tout d'abord revenir sur la vidéo de Bernard Stiegler, Éviter l'apocalypse (c'est le titre), et précisément sur les dernières minutes où il affirme que si l'on prolonge les courbes, les courbes de la démographie, du changement climatique, de la spéculation, etc., on ne peut pas s'en sortir, mais il déclare aussi qu'on peut casser la logique de ces courbes et que les systèmes dynamiques ouverts ont toujours été produits par des bifurcations de ce type. Chez lui, cette idée-force de la bifurcation ne date pas d'hier : par exemple, en 2016, dans La conversation scientifique, sur France-Culture, je lis qu'il plaidait "pour une bifurcation, une nouvelle rationalité économique, Bernard Stiegler y livrait sa vision du monde d'après la révolution numérique, un monde qui n'en est plus un, gouverné par les Data Centers et les algorithmes, un monde dangereux, en permanente instabilité, dans lequel selon lui, les individus et les groupes sont partout gagnés par le désespoir et la folie." Dans un autre article, publié à la même époque sur le site Mais où va le web ?, on peut lire : "La bifurcation qu’appelle Stiegler, c’est celle de la déprolétarisation, celle qui rend à l’homme sa capacité à concevoir une perspective créatrice au lieu d’un destin sans destination. L’exemple phare de ce type de société dite « contributive », c’est Wikipédia. Véritable bien commun, Wikipédia est la preuve que chacun peut à la fois utiliser, consommer et contribuer à un service (c’est à dire créer de la néguentropie, de l’ordre, et non pas de l’entropie, de la destruction – on est toujours dans le vocabulaire de Stiegler…)."

Je n'ai rien contre Wikipedia, que j'utilise beaucoup, comme à peu près tout le monde, mais j'ai un peu de mal à penser que l'humanité sera sauvée grâce à l'économie contributive dont l'encyclopédie en ligne est soi-disant l'un des fleurons. Je reviendrai là-dessus un autre jour, ainsi que sur cette notion d'entropie dont Stiegler fait grand usage, allant jusqu'à réécrire Anthropocène en Entropocène. En attendant, on lira avec grand profit l'article très approfondi d'Alexandre Moatti sur le site Zilsel.

Plus modestement, je voulais profiter de l'émergence de ce mot de bifurcation dans la bouche de Stiegler pour bifurquer justement sur le dossier Chris Marker dans le numéro d'Esprit de mai 2018.


Comme je me reporte à l'un des articles de cet excellent dossier, Le cinéaste et la mémoire palimpseste, de Nathalie Bittenger, je tombe précisément sur ce passage qui résonne assez étroitement avec ce qui vient d'être dit sur Wikipedia :
"La mémoire incarnée dans les images de Marker n'est donc nullement surplombante ou encyclopédique. D'autant  qu'il se méfie de la notion de mémoire collective, qu'il ne prétend jamais transcrire. Le danger de la concurrence des mémoires - "Mes morts sont plus morts que tes morts" - est souligné dans Level Five. Dans Sans soleil, après avoir retracé les violente luttes de la Guinée-Bissau pour l'indépendance à travers un document d'archives en noir et blanc, le cinéaste nous transporte à Cassaca en 1980, filmé en couleurs. D'une époque à l'autre, la transition est assurée par des plans rapprochés d'accolades. C'est à présent une fête de remise des grades qui semble sceller la réconciliation, "mais pour bien lire [la scène], il faut encore avancer dans le temps". Tout juste un an après cet embaumement filmique d'un instant de liesse, un coup d’État rompt la factice unité de ces hommes s'embrassant, le militaire volant le pouvoir au président et le jetant en prison. Commentaire de la scène immortalisée, alors que le cinéaste peut se mouvoir sur la flèche brisée des temps et nous en offrir une lecture rétrospective depuis le futur des images : "Et sous chacun de ces visages, une mémoire. Et là où on voudrait nous faire croire que s'est forgée une mémoire collective, mille mémoires d'hommes qui promènent leur déchirure personnelle dans la grande déchirure de l'Histoire." (Esprit, p. 68)

C'est un peu plus loin dans l'article que surgit le terme bifurcation(s), après l'évocation des intercesseurs que Chris Marker ne cesse de déployer dans ses films, voix off comme celle de Jean Négroni dans la Jetée, ou éléments du bestiaire favori, chat ou chouette, et Nathalie Bittinger évoque la rencontre impromptue entre Marker et Wim Wenders (filmée par celui-ci dans Tokyo-Ga (1985), dans un bar qui "porte miraculeusement le le nom de la Jetée." Marker, qui n'aime pas apparaître dans ses films, "se cache d'abord derrière une affiche ornée d'un maneki-neko (le chat porte-bonheur japonais), puis un story-board où sont dessinés un chat et une chouette : Marker glisse alors furtivement un œil sur  le côté de la feuille avant de disparaître. Dans Immemory*, le chat Guillaume-en-Egypte est un guide qui ouvre des portes cachées, fait accéder à d'autres zones du CD-Rom et propose des bifurcations infinies." [C'est moi qui souligne]

Le chat et un des rares portraits de Chris Marker dans Immemory

Nous y voici, au cœur de la création, et permettez-moi de bifurquer à mon tour : en cherchant une image du chat markérien, je débouche sur le site qui lui est consacré, et tout spécialement sur la page d'Immemory, où est reproduit le livret que le cinéaste écrivit pour le cédérom paru en 1997.


Comment dire le bonheur que j'ai à lire ces lignes ?  J'ai l'impression d'y lire la description de ma propre démarche, avec cette sensation que le supposé hasard cache un itinéraire chargé de sens, même si celui-ci ne s'éclaire jamais complètement. Mais continuons de suivre le livret :
« Mais quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. » (Du côté de chez Swann)

Chacun sa madeleine. Pour Proust c’était celle de Tante Léonie, telle que prétend encore en détenir la recette de la pâtisserie Védie, à Illiers (mais que penser alors de l’autre pâtisserie, de l’autre côté de la rue, qui affirme également être la véridique dépositaire des « madeleines de Tante Léonie » ? Déjà la mémoire bifurque). Pour moi, c’est un personnage de Hitchcock. L’héroïne de Vertigo. Et je reconnais que c’est peut-être forcer la note que de voir dans le choix de ce prénom, à l’orée d’une histoire qui est essentiellement celle d’un homme à la recherche d’un temps perdu, une intention du scénariste, mais peu importe, les coïncidences sont les pseudonymes de la grâce pour ceux qui ne savent pas la reconnaître.**" [C'est moi qui souligne]


Au nombre de ces coïncidences pseudonymes de la grâce, il faut inscrire celle qui lui fait choisir ce film de Hitchcock, Vertigo, comme sa madeleine intime. On sait (ou on ne sait pas, il faut me suivre attentivement et je suis conscient que ce n'est pas toujours une mince affaire) que j'ai entamé depuis mars dernier un Cahier des Vertiges, où je collecte toute apparition du mot vertige et ses dérivés dans mes lectures. Il se trouve que l'article de Nathalie Bittinger fut de ce point de vue une mine : dès l'entame on pouvait lire : "L’œuvre protéiforme de Chris Marker charrie une mémoire hétéroclite du XXe siècle. Vertigineuse, extrêmement puissante en termes de connexions d'images, de capture de visages ou de moments de réel transfigurés par la profondeur du commentaire, elle offre au spectateur contemporain un regard irremplaçable sur les soubresauts qui l'ont conduit au nouveau millénaire." Un peu plus loin, elle écrit : "Le vertige mémoriel et la création poétique sont à leur paroxysme quand tant de connexions résonnent  et s'incarnent dans la forme cinématographique." Sur la même page, évocation justement de Vertigo : "Chris Marker revient d'ailleurs sans cesse sur le film de "la mémoire impossible, la mémoire folle", Vertigo (1962) d'Alfred Hitchcock. Dans la Jetée, il reprend la célèbre scène du séquoia dans laquelle la jeune femme indique le tout petit espace qui correspond à son existence dans les cernes du bois de l'arbre coupé, sur lequel sont également indiquées des dates historiques courant sur plusieurs centaines d'années. Or Sans soleil cite la Jetée citant Vertigo. Alors que Sandor Krasna raconte comment il a parcouru à San Francisco tous les lieux par lesquels transitaient les personnages du film, le commentaire évoque la dimension palimpseste du cinéma, avec ses jeux de citation et de recréation : "la coupe de séquoia était toujours à Muir Woods. [...] Il se souvenait d'un autre film où le passage était cité : le séquoia était celui du Jardin des plantes, à Paris, et la main désignait un point hors de l'arbre - à l'extérieur du Temps"." Et enfin, le final de l'article, revenant sur le cédérom Immemory composé de sept zones interconnectées, mêlait vertige et bifurcation :
"L'on y déambule à sa guise, en ouvrant des recoins secrets infinis. L'entrée dans "Mémoire" advient ainsi sous le patronage de photographies diffractées de Proust et de Hitchcock au-dessus de la question "Qu'est-ce qu'une madeleine ?", avant que l'une des bifurcations possibles ne nous propose de voyager dans la mémoire "à la façon Plume", le personnage poétique inventé par Henri Michaux. Dans ce CD-Rom se trouve cachée l'une des plus belles images palimpsestes qui soit, quand du texte est apposé  sur le célèbre photogramme de Vertigo, composé de l'oeil-spirale, parfaite incarnation du travail de Chris Marker."

On retrouvera cet oeil-spirale dans l'article # 252/313 - Le test de Voight-Kampff, où je traite déjà de Chris Marker et de Vertigo

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* On peut parcourir Immemory en ligne sur le site Gorgomancy.net. Découvert lors des recherches afférentes à l'écriture de cette chronique.

** Pour comprendre parfaitement ce passage, il faut lire cet autre écran d'Immemory :



mercredi 17 octobre 2012

Porte Océane

Les Hautes Falaises de Jean-Paul Goux est le deuxième volet de la série Les Quartiers d'hiver, précédant le Séjour à Chenecé. J'effectue donc une lecture à rebours, qui ne me semble pas poser de difficultés, car les personnages sont distincts, l'unité étant plutôt donnée par les lieux, et en première instance par l’Épine, cette ancienne abbaye qui est dans cet opus la place du rendez-vous final, des retrouvailles quarante ans plus tard entre Bastien et Simon, dont l'amitié fut brutalement interrompue à la fin des années lycée.

Amitié qui prit naissance au Havre, dont le nom n'est pas donné mais qu'il est aisé de reconnaître : "Mon père était comme Chéronnet dans l'équipe de Perret qui continuait à reconstruire la ville en grande partie bombardée par les Alliés à la fin de la guerre."(p. 15)
Le petit Simon, huit ans, se remémore l'itinéraire qui le conduisait de la maison au collège :
"On regarde vers la gauche, du côté de la mer qu'on ne peut pas voir mais qui est là, au bout de la logue avenue rectiligne, juste derrière les deux tours en vis-à-vis dressées de part et d'autre de l'avenue, qui forment ainsi une Porte qu'on nomme Océane. On a tourné la tête vers la gauche quand le feu est passé au rouge, le vent a vidé l'avenue qu'il occupe seul, la double ligne des réverbères creuse un tunnel de lumière jusqu'à la Porte fermée sur le ciel lisse et noir, puis on a tourné la tête de l'autre côté où la longue avenue toute droite vient buter contre la Gare à peine distincte sous le ciel qui s'éclaircit, ni gris ni bleu, léger et pâle comme le matin qui commence là-bas." (p. 16)

La Porte Océane
La Porte Océane, la Gare, où les avais-je vus récemment ? Je ne suis jamais allé au Havre, et personne de mon entourage ne m'en a jamais parlé. Cela venait d'une lecture, bien sûr. Et l'évidence vint : c'était dans le Modiano, Du plus loin de l'oubli.

"Je ne voulais pas tout de suite revenir quai de la Tournelle. J'ai monté les escaliers de la gare et j'ai débouché dans la salle des Pas Perdus. Beaucoup de gens se dirigeaient encore vers les quais des trains de banlieues. Je me suis assis sur un banc, la valise entre les jambes. J'avais peu à peu l'impression d'être moi aussi un voyageur ou un permissionnaire. La gare Saint-Lazare m'offrait un champ de fuite plus étendu que la banlieue et que la Normandie vers lesquelles partaient les trains. Prendre un ticket pour Le Havre, la ville de Cartaud. Et au Havre, disparaître n'importe où, dans le vaste monde, par la porte Océane..."(p. 69)
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A propos de disparition, plus prosaïquement, j'ai retrouvé les lunettes. Elles n'étaient pas à la médiathèque, mais bien à la maison, dans les toilettes, où je les avais remises dans l'étui après avoir lu quelques pages du Tigre. Saleté de Tigre. Avec ses petits caractères, pas moyen de lire ça sans lorgnons. Je me suis traité d'imbécile et de crétin, mais j'ai retrouvé la pêche et je me suis senti si en accord avec le monde que j'ai même visionné la fin du match des Bleus contre l'Espagne. Et le miracle a perduré puisque ces idiots-là ont égalisé à la dernière seconde.
J'ai ensuite, a contrario de ce que j'avais donc annoncé, entamé la lecture du petit Zoé de Nicolas Bouvier, et cela m'a amusé - parfois il m'en faut peu-, de retrouver mention du tigre dans le premier texte intitulé "Souvenirs, souvenirs".
"Il faut aussi parfois beaucoup de temps pour que le vin se fasse dans la tonne et il se peut qu'on sollicite cette mémoire, vingt ans ou plus après ce qu'on a vécu. Lorsque, l'âge venant, elle flanche ou se mite (au Québec, on dirait qu'elle se morpionne), on la fait travailler comme un dompteur qui tire encore quelques cabrioles d'un tigre moribond."
J'aime beaucoup la comparaison. Mais aussi, un peu plus loin, à l'évocation des aspects qu'il nomme positif ou négatif de l'enfance : "Chaque âge a d'ailleurs sa forme de sottise mais, malgré la leur, les enfants ne tardent pas à percer celle des adultes. Cependant ce bourdon perçant et incessant, cette manie masochiste d'aller chercher le châtiment aussi loin qu'il se trouve rend parfois la compagnie des enfants détestable : on fouille des yeux - comme le suggère Henri Michaux - l'horizon, en quête d'un tigre qui pourrait "vous arranger ça" ne fut-ce qu'un après-midi."

Je me suis demandé à quelle œuvre de Michaux Nicolas Bouvier faisait allusion. J'ai pensé que c'était dans Poteaux d'angle. Je n'y ai pas trouvé l'horizon, mais deux passages où le mot tigre est employé, dont celui-ci :

« Seigneur tigre, c'est un coup de trompette en tout son être quand il aperçoit la proie, c’est un sport, une chasse, une aventure, une escalade, un destin, une libération, un feu, une lumière. Cravaché par la faim, il saute. Qui ose comparer ses secondes à celles-là ? Qui en toute sa vie eut seulement 10 secondes tigre ? »
Il existe d'ailleurs, je viens incidemment de le découvrir, un blog qui porte ce nom Dix secondes tigre, et qui déroule une iconographie intéressante.