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vendredi 14 août 2026

Natalia et la vie imaginaire

En juin de cette année, je découvre enfin Le sabbat des sorcières de Carlo Ginzburg. Le lendemain de mon article, j'ai la stupéfaction d'apprendre la mort du grand historien italien. Un peu plus tard, la revue littéraire Le Matricule des anges consacre son dossier central à Natalia Ginzburg (1916-1991), la mère de Carlo (avec un remarquable entretien-fleuve avec Martin Rueff, traducteur de Carlo Guinzburg, architecte du Quarto consacré à Cesare Pavese).

 

Je n'ai jamais lu un livre de Natalia Ginzburg. Il faut dire que son œuvre est mal connue en France, peu distribuée. Et pourtant son nom ne m'était pas inconnu. Je l'avais croisé à plusieurs reprises dans L'immense solitude de Frédéric Pajak (sous-titré avec Friedrich Nietzsche et Cesare Pavese sous le ciel de Turin), publié aux Puf en octobre 1999, et acheté à Arcanes le 7 janvier 2000. C'est que Natalia Ginzburg était une grande amie de Pavese, et que c'est sans doute celle qui a parlé de l'écrivain avec le plus de lucidité et de justesse. Je suis retourné dans l’œuvre et j'ai retrouvé les quatre passages où Pajak faisait appel à ses écrits pour décrire Pavese. Ainsi, page 140 : 

Dans Les Mots de la tribu et Les Petites Vertus, Natalia Ginzburg fait un portrait amical et mélancolique de Pavese, dont elle et son mari, Leone - mort dans une prison de Rome durant l'occupation allemande -, furent amis intimes : 
Il écrivait des poèmes. Ses poèmes avaient un rythme lent, traînant, paresseux : une espèce d'amère cantilène. Turin, le Pô, les collines, la brume et les auberges de faubourg constituaient le monde de ses poèmes. 

Je redonne ici la page suivante, avec le dessin turinois de Pajak. Les occurrences suivantes se situent plutôt à la fin du livre. En juin 1950, Pavese a alors quarante-deux ans quand il reçoit le prix Strega, la plus prestigieuse récompense littéraire du pays. Natalia Ginzburg, dans Portrait d'un ami, écrit que "cela ne changea en rien ses habitudes revêches, ni la modestie de son attitude, ni l'humilité, consciencieuse jusqu'au scrupule, de son labeur quotidien. Quand nous lui demandions s'il était content d'être célèbre, il répondait avec un ricanement orgueilleux, qu'il s'y attendait depuis toujours...  Mais le fait de s'y attendre depuis toujours signifiait que le but atteint ne lui procurait plus aucune joie : il était incapable de jouir des choses et de les aimer, dès qu'il les avait. " (p. 290)

Dans le même texte, elle écrit ensuite :

Il est mort pendant l'été.  Notre ville, pendant l'été, est déserte, et paraît très grande, claire et sonore comme une place ; le ciel est limpide main non lumineux, d'une pâleur lactée ; le fleuve se déroule, plat comme une route, sans dégager d'humidité ni de fraîcheur... Il choisit, pour mourir, un jour quelconque de ce mois d'août torride ; et il choisit la chambre d'un hôtel près de la gare : voulant mourir, dans cette ville qui lui appartenait, comme un étranger. (p. 302) 

Et c'est encore toute une page que Frédéric Pajak emprunte à Natalia Ginzburg pour compléter le portrait de l'écrivain (p. 315). 

Bref, mon intérêt pour Natalia s'en est trouvé renouvelé, et quand je suis allé à Bourges dans la librairie Bifurcations, j'ai acheté, outre Petit chien sans ficelle le livre d'André Schlesser, Vie imaginaire, que le petit éditeur Ypsilon a fait paraître en 2025, livre qui rassemble des articles que Natalia Ginzburg a écrit dans les années 1970 pour La Stampa ou Il Corriere della sera.

 

Je n'ai pas encore achevé ma lecture, je déguste lentement, un article ou deux, pas plus, chaque soir. Natalia Ginzburg écrit autour d'écrivains qu'en général je ne connais pas (Biagio Marin, Tonino Guerra, Antonio Delfini...), et on pourrait penser que de ce fait on devrait y trouver peu d'intérêt. Or, étonnamment, ce n'est pas le cas. Mais parfois, tout de même, je connais, Alberto Moravia par exemple, dont elle chronique le dernier livre, Moi et Lui, en février 1971. Pas de chance, je n'ai pas lu Moi et Lui, mais Le Mépris et L'Ennui, et un autre roman dont le titre m'échappe. Et ce qui est une nouvelle fois étonnant, c'est sa franchise : elle commence carrément par ces mots : "Le dernier livre de Moravia Moi et Lui ne me plaît pas (...)."Et pourtant Moravia est un ami, elle dit de lui qu'il est "une des personnes les plus limpides, les plus gentilles et les plus humbles qu'on puisse rencontrer", et elle reconnaît qu'il a écrit de très beaux romans, "en utilisant son extraordinaire faculté à poser sur la réalité un regard fulgurant, pénétrant, furtif et involontaire, extrêmement attentif et jugeant, et en même temps fortuit, étourdi et distrait." Cependant, rien à faire, Moi et Lui ne lui plaît pas, elle a "l'impression qu'il est rempli des mécanismes de sa tête. J'ai l'impression que ce n'est pas lui qui l'a écrit, mais son image publique." 

Moravia a dit qu'il a mis cinq ans à écrire ce livre. Je pense donc que ce que je viens d'écrire le mettra en colère, il dira que j'ai démoli son livre en quelques lignes. Moi je voudrais lui répondre  que cinq années à écrire un livre, bon ou mauvais, ce sont cinq années bien employées. Cinq années ou pas, peu importe, on besogne, il arrive qu'on rate le livre, c'est ça le travail d'écrivain.

Quel écrivain aujourd'hui aurait ce courage de dire vraiment, tout en lui conservant son admiration et son estime, ce qu'il pense du livre raté d'un ami ?