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mardi 4 août 2026

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases

En cherchant le "chamane boiteux" de George Steiner, j'avais trouvé les références d'une autre étude savante sur la question, la Mythologie des boiteux et du pied fabuleux, Œdipe, Jacob, Mélusine & Cie, de Karin Ueltschi (Imago, 2021), professeure de langue et de littérature du Moyen Age à l'université de Reims-Champagne-Ardennes. Je commandai le livre à Arcanes et le reçus quelques jours plus tard. Dans son introduction, elle précise que "la boiterie sera envisagée par rapport à des repères géométriques - lignes et verticalité avec laquelle elle entretient un rapport oblique - et de gravité, c'est-à-dire en fonction de la dialectique de la chute et de l'ascension dans laquelle elle est foncièrement imbriquée", et prévient qu'il est une image, "le dessin de la marelle, petite échelle de Jacob, qui concentre en elle tous les enjeux et potentialités de ce qui, à coup sûr, constitue "un sujet". La marelle figure à la fois un axe vertical entre terre et ciel, et le labyrinthe originel dans lequel il s'agit de se frayer un chemin en triomphant d'une contrainte majeure, figurée par la privation mimée d'une jambe : on ne peut emprunter la voie entre terre et ciel qu'à cloche-pied." (p.7, c'est K. Ueltschi qui souligne)

 

Or cette image de la marelle, matricielle dans l'étude de Karin Ueltschi, je la retrouvai aussi, presque simultanément, dans l'ouvrage de Rebecca Solnit, Souvenirs de mon inexistence, au moment où elle évoquait ses nombreux voyages dans le désert du Nevada, sur les sites d'essais nucléaires : "On peut raconter une histoire comme les enfants jouent à la marelle, en allant toujours un peu plus loin à chaque tour, en jetant un palet dans le carré suivant, en explorant toujours le même parcours, dans un sens puis l'autre. On ne peut pas tout dire d'un coup, mais on peut refaire le trajet dans différentes conditions, trouver des itinéraires bis." (p. 161)

Cette marelle resurgit un peu plus loin, à l'incipit du chapitre 2 de la partie intitulée "Certains usages des marges" :

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases. Mon père est décédé alors qu'il était en voyage à l'autre bout du monde, au début de 1987, et avec sa mort, j'ai pu ma dégeler sans risque et avoir ce qui était cadenassé. Je réagissais enfin à des événements très anciens, comme si mes émotions avaient été prises dans la glace de cette sombre époque, et je pouvais enfin mettre mes propres mots sur ces événements cruels et néfastes." (p. 166)

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases. N'est-ce pas aussi le mouvement dans lequel je ne cesse d'être pris moi aussi ? Ainsi, tout récemment, ne me suis-je pas retourné sur ce chien de Goya qui m'avait interpellé déjà à plusieurs reprises ? Et L'illusion de Yakushima de Naomi Kawase résonnait fortement avec cet autre film de la cinéaste japonaise, La forêt de Mogari (2007), découvert en 2021, avec cette même présence quasi mystique de la forêt. Et je ne m'étonne plus, revenant sur l'article où je consignai cette merveille de film, de rencontrer dans le corps de ce même article une évocation de ce fameux perro semihundido de Goya.


 

 

vendredi 17 juillet 2026

Du chamane boiteux

 

Φεῦ φεῦ, φρονεῖν ὡς δεινὸν ἔνθα μὴ τέλη
λύῃ φρονοῦντι

« Qu'il est terrible de savoir quand le savoir ne sert de rien
à celui qui le possède ! » 

Tirésias (in Œdipe Roi, Sophocle) 

D'Œdipe, Carlo Ginzburg dit que c'est un nom singulier, sans aucun doute, "peu adapté tant pour un héros que pour un dieu". Nom qu'il rapproche de celui de Mélampous, "pied noir", devin et guérisseur de Thessalie. Aussitôt après sa naissance, il avait été exposé dans un bois, où le soleil avait brûlé ses pieds nus. Dans son dossier Tirésias*, Pascal Quignard évoque lui aussi Mélampous et raconte comment il devint devin :

"Il gravissait le mont Cyllène. Il vit à ses pieds une serpente qui était morte. Il l'enterra. Les petits enfants serpents de la serpente naquirent du cadavre, crevant la robe de sa peau, et, pour le remercier montèrent le long de ses jambes, de son torse, de ses bras, de ses joues : ils vinrent purifier ses oreilles en pénétrant jusqu'au fond du labyrinthe. Depuis ce jour Mélampous le Devin eut connaissance du langage des oiseaux."(p. 80)

La même faculté, observe Ginzburg, se retrouve chez Tirésias, le voyant aveugle transformé en femme pendant sept ans pour avoir assisté à l'accouplement de deux serpents (Ginzburg, ici, n'est pas assez précis, ce n'est pas pour avoir assisté au coït des reptiles qu'il est transformé, mais pour avoir voulu les séparer).  Quant à l'extrême acuité de son ouïe, c'est elle qui permet à Mélampous de survivre à l'écroulement de sa prison. Enfermé par Iphiclès pour avoir volé ses vaches (Cf. Odyssée, XI, 287-298),  il perçoit le bruit des termites qui rongent les poutres de sa cellule, il demande alors à être transféré et le plafond s'effondre juste après son départ.

Œdipe, Mélampous, Tirésias, entre les trois devins les analogies sont, pour l'historien italien, évidentes. "Dans une scène célèbre de l'Œdipe Roi de Sophocle, Œdipe recule horrifié quand il apprend de Tirésias l'identité jusqu'alors caché de celui qui, par sa faute, a attiré la peste sur Thèbes. Le dialogue entre eux deux est dominé par une opposition qui dissimule une symétrie menaçante. D'un côté, il y le voyant aveugle qui sait, de l'autre le coupable ignorant, destiné à sortir des ténèbres métaphoriques de l'ignorance pour tomber dans celles, réelles, de la cécité." (p. 320)

 

Julian Beck dans le rôle de Tirésias - Edipo Re de Pasolini, 1967

Cette évolution d'Œdipe est parfaitement résumée par Cesare Pavese dans l'introduction qu'il donne au dialogue des Aveugles : "Peu de temps après cet entretien, commencèrent les infortunes d'Œdipe - c'est-à-dire que ses yeux s'ouvrirent, et que d'horreur lui-même se les creva." "Tirésias, et plus encore Mélampous, poursuit Carlo Ginzburg, sont les prototypes mythiques de ces iatromanteis grecs - à la fois guérisseurs, devins, magiciens et professionnels de l'extase - qui ont été rapprochés des chamanes de l'Asie centrale et septentrionale."(p. 320)

C'est également l'avis de l'historien Michaël Martin, membre du Centre de Recherches des civilisations anciennes (Clermont-Ferrand), dans son étude "Le matin des Hommes-Dieux : Étude sur le chamanisme grec." :

Plusieurs épisodes conservés dans le mythe de Tirésias permettent en fait de le rapprocher d'un chaman. Commençons par le plus ancien, celui de la nekyia d'Ulysse où celui-ci joue un rôle central. Ainsi que le lui indique Circé :
Mais il vous faut d'abord entreprendre un autre voyage vers les maisons d'Hadès et de la grande Perséphone afin d'y consulter l'âme du Thébain Tirésias, devin aveugle, mais encore doué de sens ; car, même mort, Perséphone lui a laissé à lui seul, la sagesse : les autres ne sont qu'un vol d'ombres… (Homère, Odyssée, X, 490-495, trad. Ph. Jaccottet)

La dernière citation de Carlo Ginzburg, page 320, renvoyait à la note 78, une assez longue note assortie de plusieurs références et se terminant par cette phrase : "Il vaut la peine de rappeler ici que l'Œdipe de Lévi-Strauss a été défini comme un "chamane boiteux" par G. Steiner (After Babel, Oxford, 1975, p. 29)". J'ai été intrigué par cette fin de note : c'est la seule et unique fois que George Steiner est cité dans Le sabbat des sorcières, et j'ai cherché sur le net à en savoir plus, ne disposant pas du livre de Steiner dont il était question. C'est ainsi que je suis parvenu sur un riche document pédagogique du CDDP de l'Académie Aix-Marseille, consacré à la pièce de Joël Jouanneau, Sous l’œil d'Œdipe, d'après Sophocle, Euripide et Ritsos, représentée au festival d'Avignon du 12 au 26 juillet 2009.
 

Et très vite il est question dans ce document du nom d'Œdipe, qui porterait la marque de son destin tragique, conformément à l'adage latin nomen est omen, "le nom est un présage". Aux sens que nous avons déjà vus, Jouanneau en ajoute un, l'inceste avec Jocaste, inscrit par le e dans le o : "Elle et moi dans les mêmes draps. Tels le e dans le o de mon nom. Tiens, regarde la paume de ma main. Les deux voyelles enlacées l'une dans l'autre. Œdipe tatoué. La Marque est maudite."(Sous l’œil d’Œdipe, II, « Le Père »)

Cette lecture nouvelle n'est-elle pas usurpée ? Il faut rappeler que pour Claude Lévi-Strauss lui-même,  les variations autour d’un mythe en sont l’essence même. Aussi refuse-t-il la tentation de rechercher la version authentique du mythe : « Nous proposons au contraire de définir chaque mythe par l’ensemble de toutes ses versions. Autrement dit : le mythe reste mythe aussi longtemps qu’il est perçu comme tel. […] Il n’existe pas de “version vraie” dont toutes les autres seraient des copies ou des échos déformés. Toutes les versions appartiennent au mythe. » 

De même Jean-Pierre Vernant affirme qu'un mythe, pour le mythographe, c’est la totalité de ses versions : "Bien entendu, la version qui est celle de Sophocle n’est pas la même que celle que nous avons chez Homère par exemple où Œdipe ne se crève pas les yeux et il reste roi à Thèbes jusqu’à ses funérailles. Disons que Sophocle a choisi une vision tragique de cette affaire."

Autrement dit, la version de Joël Jouanneau, en tant que variation sur l'histoire d'Œdipe, ferait elle aussi partie intégrante du mythe, le constituant au même titre et avec la même légitimité que ses prédécesseurs. De la pièce de Sophocle, Œdipe roi, Joël Jouanneau n'a gardé que les deux personnages d'Œdipe et de Tirésias, mais il a en revanche introduit ceux de Cadmos et d'Euménide, qui ne lui appartiennent pas.

C'est dans la première partie, la Malédiction, que Tirésias, appelé à aider Œdipe à la recherche du coupable de l'épidémie de peste, finit par lui annoncer que c'est lui, Œdipe, l'assassin de Laïos, son propre père. 

ŒDIPE – Tu as l’audace de m’accuser. Et comment crois-tu échapper à ce qui va suivre ?
TIRÉSIAS – Tes menaces ou rien…
ŒDIPE – C’est plus que des menaces.
TIRÉSIAS – La vérité m’acquittera.
ŒDIPE – De qui la tiendrais-tu ?
TIRÉSIAS – De toi. Qui m’as imposé de parler quand je ne le voulais pas.
ŒDIPE – Et pour dire quoi ?
TIRÉSIAS – Je pense avoir été clair.
ŒDIPE – Répète un peu que j’entende mieux.
TIRÉSIAS – Cela ne te suffit pas ?
ŒDIPE – Pas assez pour décider de ton sort.
TIRÉSIAS – Tu ne veux toujours pas comprendre ?
ŒDIPE – Va, poursuis, développe.
TIRÉSIAS – Je dis que tu es, toi, l’assassin que tu recherches.
ŒDIPE – Tu ne peux que payer cher de me dire deux fois le mal dont tu m’accuses.
TIRÉSIAS – Je peux t’en dire encore si tu veux aiguiser ta colère.
ŒDIPE – Tant que tu veux !
TIRÉSIAS, reprenant sa litanie. – Continue. Comme ça, oui. Plus haut. Et plus clair. Dis-nous, toi, les chimères qui l’habitent.
EuMÉNIDE – Il prétend que, sans le savoir, tu as les rapports les plus répugnants avec ta famille.
ŒDIPE – C’est ça. Invente, fabule !
EuMÉNIDE – Il dit que c’est toi qui souilles l’eau du bain où les thébains tentent chaque jour de laver leurs impuretés.
ŒDIPE – Si tu t’imagines pouvoir continuer ainsi sans qu’il t’en coûte rien ! Faussaire ! Tu mérites la nuit où tu vis.
TIRÉSIAS – Personne n’a voulu te perdre que toi-même. 

Œdipe (Jacques Bonnafé)

Il faut maintenant se pencher d'un peu plus près sur cet auteur, Joël Jouanneau, dont la dernière œuvre représentée est Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, une adaptation de Imre Kertész, au Théâtre de l'Œuvre, en 2014. Pour nous, comédiens de Théatralacs, il n'est pas tout à fait un inconnu.

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* Pascal Quignard, Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, Fiction &Cie, Seuil, 2024, p. 80. 

mercredi 28 mai 2025

D'Antigone à Joseph K.

J'avais terminé l'article précédent en précisant que j'avais encore quelques petites choses à dire sur Chemins d'écriture de Jacques Lacarrière. Mais je dois repousser encore ce moment, car un autre exemple de ce hasard objectif mis en avant par l'écrivain s'est manifesté hier. Hier soir, où j'ai repris la lecture, un temps interrompue, d'un essai lui aussi trouvé à Bourges, le 4 mai très précisément, chez un bouquiniste de la Halle au blé : L'enseignement de la torture, par Catherine Perret (Librairie du XXIe siècle, Seuil, 2013). Sous-titre : Réflexions sur Jean Améry. Juif d'origine viennoise, Jean Améry, de son vrai nom Hans Mayer, fut arrêté par la Gestapo en 1943 pour son activité dans la résistance belge puis torturé au fort de Breendonk avant d’être déporté à Auschwitz. En 1965, il écrit La Torture et, un an plus tard, Jensiets von Schlud und Sühne Bewälgsvesuche eines Überwältigten (Par-delà le crime et le châtiment, essai pour surmonter l’insurmontable), qui aura un puissant retentissement. Jean Améry se suicide en 1978.

Première édition allemande
 

On se souvient que Jacques Lacarrière et Simone Weil s'étaient rejoints dans mon article autour de la grande figure d'Antigone, dans la tragédie de Sophocle. Antigone dont Simone Weil retrace l'histoire dans un bulletin destiné aux ouvriers des fonderies de Rosières, dans le Cher ; Antigone, qu'à la commande de Jean Vilar, Jacques Lacarrière présente au Foyer des travailleurs des usines Renault à Billancourt.

Alors voilà, hier soir, je reprends ma lecture à la page 150 de l'essai de Catherine Perret, sur une section intitulée L'intolérable. Et je lis : "La honte est l'indice qu'une frontière a été trangressée qui n'aurait jamais dû l'être. Elle révèle la nature de l'intolérable. L'intolérable est le sentiment que le droit a pu être violé "à bon droit" : le scandale de ce qui doit être toléré puisque rien ne l'interdit "légalement", mais qui ne peut être toléré sans insulter la justice, l'exigence de vérité, les faits, et, surtout, le sentiment que la loi fait lien autant qu'elle fait loi. Le sentiment intolérable du droit bafoué fait ainsi appel au souvenir d'un droit ancien, d'un droit dont on a perdu la lettre, dont peut-être la lettre n'existe pas : "lois non écrites mais intangibles", comme le dit Antigone dans la tragédie de Sophocle, parce qu'il n'est pas possible de les écrire - les dieux ne possèdent pas l'écriture -, ou que, comme le dit Améry, les contrats qui lient les humains entre eux sont écrits "et" non écrits."

Plus loin : "Antigone se contente de réénoncer la loi divine, intangible. Je n'ai rien inventé, dit-elle. La prescription vient de "Zeus lui-même et de la Justice qui règne auprès des dieux de sous terre". A cause d'elle, la greffe ne prend pas. Hémon se suicide, puis Jocaste, et Créon fou de douleur, rattrapé par les lois non écrites, rejoint Œdipe dans l'exil."

Le grand critique George Steiner a écrit un essai très dense qui se nomme Les Antigones, que j'ai acheté en 1992, mais je ne l'ai hélas jamais terminé (mes soulignés au crayon de papier s'arrêtent à la page 39). On retrouve George Steiner dans ce dialogue de haute volée avec Pierre Boutang sur le mythe d'Antigone, enregistré dans l'émission Océaniques (1987).


Un dernier hasard objectif. Catherine Perret termine son ouvrage par un post-scriptum, dont les dernières lignes ne sont autres que la fin du Procès de Kafka, où l'on retrouve le motif de la honte par quoi ma lecture s'inaugurait page 150 :

"Mais l'un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge ; l'autre lui enfonça le couteau dans le cœur et l'y retourna par deux fois. Les yeux mourants, K. vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient joue contre joue.
- Comme un chien ! dit-il, c'était comme si la honte dût lui survivre. "
Or, en même temps que l'essai sur la torture (que je n'avais que rapidement feuilleté et dont je ne savais donc pas qu'il se terminait ainsi), j'avais acheté au même bouquiniste de la Halle au blé Le procès, découpage intégral du film d'Orson Welles (1962) dans la collection Seuil/Avant-Scène.


 

 

dimanche 28 janvier 2018

Dans les fleuves, au nord de l'avenir

Le 3 janvier, juste après avoir lu les pages qu'Edmund de Waal consacre à Paul Celan, je reprends la lecture du Conte du biographe d'AS Byatt, que j'avais interrompue à la page 164, au moment où le narrateur, Phineas G. Nanson, commence à travailler à la Ceinture de Puck, une agence de voyages assez singulière, tenue par Erik et Christophe, un couple homosexuel.
" La matière première des tours que nous offrions était l'histoire de l'art, mais autrement. Visite comparative et spécialisée des nativités en Allemagne, Autriche, France, Italie et Flandres. Tour du monde des tableaux du paradis terrestre. Un siècle de statues d'anges. A mon arrivée, Erik et Christophe travaillaient à un tour de peintures murales du jugement dernier dans les églises, de Michel-Ange à d'obscurs Anglo-Saxons northumbriens, de la Bavière à Constantinople. Nous discutions ce projet quand un homme en imperméable est entré et a lancé d'un air furibond qu'il ne pensait pas que nous puissions organiser un circuit des sauts de suicide. Des endroits où les gens avaient sauté dans le vide. Erik a répondu qu'il ne voyait pas pourquoi non. Beachy Head, les chutes du Reichenbach, le pont de Paul Celan à Paris, certains gratte-ciel." (p. 165, c'est moi qui souligne)
Je suis interloqué. Il n'a pas été question de Paul Celan auparavant, et il ne me semble pas qu'une autre allusion au poète soit faite par la suite. Beachy Head, (à l'origine Beauchef, en 1274, cap Béveziers en français), est une haute falaise de craie sur la côte sud de l'Angleterre, réputé pour le nombre de suicides qu'on y enregistre (une vingtaine par an). On peut l'admirer dans le clip de The Cure pour Close to me (1985).



Les chutes du Reichenbach ne sont pas tout à fait un lieu de suicide, mais c'est bien sûr le site du fameux combat entre Sherlock Holmes et son ennemi Moriarty. Les deux basculaient ensemble dans l'abîme. Conan Doyle pensait bien alors être quitte de ce héros devenu bien encombrant : «Je pense me débarrasser de lui une fois pour toutes. Il m’empêche de m’occuper de choses meilleures», écrivait-il à sa mère en novembre 1891. C'était sans compter sur les lecteurs dépités qui ne cessèrent de protester contre une fin qui devait à jamais les frustrer de nouvelles enquêtes. Conan Doyle finira par céder devant la pression populaire et les récriminations de sa propre mère, mais il mettra tout de même huit ans avant de ressusciter son héros, dans Le Chien des Baskerville, situé par ailleurs avant l’épisode de Reichenbach.


Ces deux exemples britanniques  précèdent donc la mention de Paul Celan, qui, en effet, se jeta dans la Seine, sans doute du Pont Mirabeau, le 20 avril 1970. Trois ans à peine après la publication de Renverse du souffle. 20 avril : une date loin d'être anodine, c'était celle de l'anniversaire de Hitler.

Hier, samedi 27 janvier, passage à la médiathèque pour renouveler mon abonnement et rendre les livres empruntés (dont celui d'Edmund de Waal). Au rayon des nouveautés je suis alors attiré par un livre de la suédoise Elisabeth Åsbrink (que je ne connais absolument pas, et pour cause, c'est la première fois qu'elle est traduite en français) : 1947, L'année où tout commença. La quatrième de couverture plante pour une fois assez bien le propos :
1947
C’est l’année où l’Ouest se rassemble contre la menace de la guerre froide, où la CIA est créée, où l’ONU vote le plan de partage de la Palestine, où le mot « génocide » est prononcé pour la première fois devant une cour de justice. C’est l’année où Simone de Beauvoir vit sa plus grande histoire d’amour avec Nelson Algren, où George Orwell, malade, écrit 1984, où Christian Dior lance son New Look. C’est aussi l’année où Joszéf, le père d’Elisabeth Åsbrink, alors âgé de 10 ans, atterrit dans un camp de réfugiés pour enfants des victimes du nazisme, et doit faire un choix qui déterminera son destin – et celui de sa fille.
A la maison, j'ouvre le volume à la couverture rose de la collection cosmopolite de Stock, et je lis ces quatre vers :
Dans les fleuves, au nord de l'avenir
je jette le filet
qu'avec hésitation, toi,
tu lestes d'ombres écrites par les pierres*
C'est signé Paul Celan. Et il s'agit du quatrième poème d'Atemwende (Renverse du souffle).


_____________________________________

* Il faut noter que ce passage précis de Paul Celan a été une porte d'entrée primordiale dans son oeuvre pour le grand écrivain et critique George Steiner. Il raconte dans Un long samedi, livre d'entretiens, qu'il est à la gare de Francfort, entre deux trains, lorsqu'il voit un livre dont il ne connaissait pas le nom de l'auteur : "Le nom de Paul Celan m'intrigue. J'ouvre le livre dans le kiosque même et tombe sur cette première phrase : « Dans les fleuves, au nord de l'avenir... » J'ai presque raté le train. Et ça a changé ma vie depuis lors. Je savais qu'il y avait là une immensité qui allait rentrer dans ma vie." 

Par ailleurs, la livraison d'aujourd'hui (28 janvier) du site de Lionel André nous conduit à Louis-René des Forêts :

Dire et redire

recherche précise   au pied du mur

encore persiste l'espoir d'aller de l'avant

de prendre le large

vers le lieu énigmatique

28 janvier naissance de Louis-René des Forêts


*





En 1967, il fonde la revue L'Éphémère, 
avec Yves Bonnefoy, André du Bouchet, Paul Celan, 
Jacques Dupin, Michel Leiris et 
Gaëtan Picon