lundi 30 avril 2018

Qui a tué Julie Vallance ?

Le 18 avril, j'ai donc regardé La Chambre verte de François Truffaut. Sorti en 1978, ce fut un échec commercial du genre qu'on dit cuisant, et comment s'en étonner quand toute l'histoire tourne autour du culte rendu aux morts par un journaliste, Julien Davenne (interprété par Truffaut lui-même), survivant de la guerre de 14-18 et veuf d'une jeune femme follement aimée. La mort intime, la mort collective se mêlaient pour composer une atmosphère que beaucoup jugèrent morbide. Je la redoutais un peu mais telle ne fut pas mon impression : le morbide est une complaisance dans le macabre, l'ostentation dans les signes tangibles de la mort et de la décrépitude, lividité des chairs et pourriture. Non, c'est bien plutôt la beauté disparue que Truffaut/Davenne tente de fixer en en maintenant vivant le souvenir.
Je me demande d'ailleurs si elle est bien juste cette expression que j'ai employée au-dessus de "culte rendu aux morts", car les morts ne sont pas divinisés, appelés à être retrouvés dans l'au-delà au jour du Jugement. La réaction violente de Davenne au discours du prêtre lors des funérailles de l'épouse de son ami Gérard (il va jusqu'à le foutre dehors) montre assez que Truffaut ne s'inscrit pas du tout dans une perspective chrétienne traditionnelle, même si c'est à l'intérieur d'une ancienne chapelle de cimetière qu'il va édifier son propre mausolée à la mémoire de tous ses disparus.


La scène suivante montre Davenne se rendant à une vente aux enchères de la famille Vallance, qui n'est autre que la famille de sa femme Julie. Je ne pus m'empêcher de penser au film de John Ford, Qui a tué Liberty Valance ?, sorti en 1962 (m'incitant à imaginer un autre titre pour celui de Truffaut : Qui a tué Julie Vallance ?). Divagation sans doute, mais je remarque que le James Stewart de ce western crépusculaire (prétendu vainqueur du duel qui l'opposait au bandit Valance, alors que le véritable tueur était John Wayne, alias Tom Doniphon), est aussi le héros de Vertigo de Hitchcock, dont Pascal Bonitzer , en 1978, dans Les Cahiers du cinéma,  rapprochait "[l]’entreprise passionnelle" de celle de Julien Davenne.


C'est lors de cette excursion à l'Hôtel des Ventes, à la recherche d'une bague (en argent, en forme de 8) ayant appartenu à sa femme, qu'il fait la rencontre de Cécilia (Nathalie Baye), secrétaire du commissaire-priseur. Juste avant de partir, il regarde deux poupées exposées sur un pilier et Cécilia lui dit alors « Je sais ce que vous pensez. “J’ai déjà vu ça quelque part…” Ce sont des marionnettes napolitaines. » Aucun rapport alors avec le thème du film, et c'est cela même qui m'intrigue. Je me doute que cela n'est pas fortuit et je googlise "marionnettes napolitaines + Truffaut" et bien m'en prend car je débusque alors un article passionnant de Marie Martin et Laurent Véray, La chambre verte de François Truffaut, remake secret du Paradis perdu d’Abel Gance. Du culte des morts à celui du cinéma. Qui va enrichir formidablement ma perception du film, que j'ai recommencé à visionner en détail pour composer cet article. En résumé, l'étude "vise à démontrer, à travers l’analyse croisée des deux films et de divers documents d’archives, que, davantage qu’une adaptation littéraire affichée de différents thèmes de Henry James, La chambre verte (François Truffaut, 1978) est avant tout le remake secret de Paradis perdu (Abel Gance, 1940). L’aveuglement des critiques à l’époque de la sortie du film de Truffaut invite à réfléchir à la question du secret qui, dans le sillage de la fameuse figure dans le tapis jamesienne, se fonde sur une dénégation truffaldienne et sert de pierre de touche à une ferveur cinéphile conçue sur le modèle du culte des morts mis en scène par les deux films."
Sa lecture m'entraîne alors dans toute une série de réflexions qui me font vite comprendre qu'il me faudra bien plus que le cadre de cette chronique pour en rendre compte, car je croise très vite un autre événement pour moi important de ce jour, à savoir la fin du visionnage de la série Lost. Les correspondances entre la série télévisée et La Chambre verte sont plus que frappantes (la première étant que le film de Gance est nommé en anglais The Lost Paradise).


Film en quelque sorte séminal pour Truffaut puisque selon Annette Insdorf (1977, p. 18-19), "le premier souvenir de cinéma de Truffaut remonte à 1939 quand, à l’âge de sept ans, il découvre Paradis perdu." Information modulée par une note de bas de page dans l'article de Marie Martin et Laurent Véray (que je désignerai désormais plus rapidement par MMLV) : "Dans leur biographie de Truffaut, Antoine de Baecque et Serge Toubiana (1996, p. 33-34) font état d’un autre premier souvenir de cinéma, datant de l’avant-guerre — où le jeune spectateur voit « une église sur l’écran, un mariage […] Scène primitive du cinéma de François Truffaut » —, et font montre de plus d’exactitude historique en précisant que le « premier “grand souvenir” », celui de Paradis perdu, se situe à l’automne 1940 et que Truffaut avait alors huit ans et demi." Une église sur l'écran, c'est aussi l'une des dernières images de Lost, l'église de Los Angeles étant le lieu où les personnages principaux se réunissent après une longue série de flash-sideways, et où Jack Shephard revoit son père, Christian, près du cercueil retrouvé de celui-ci, qui fonctionne là comme un écho au cercueil de la première scène de La Chambre verte.


MMLV signalent qu'à la sortie du film, nul critique n'a songé à faire le lien avec le film d'Abel Gance malgré des similitudes troublantes :
"Au-delà de la référence à la Première Guerre mondiale, qui, on le sait, a profondément marqué l’œuvre de Gance, le comportement du personnage principal, Julien Davenne, joué par Truffaut lui-même, n’est pas sans rappeler le poète traumatisé des deux J’accuse de Gance (1918 et 1938), Jean Diaz. Comme ce dernier (voir Véray 2000), Davenne dispose en effet, sur les murs de la chapelle ardente qu’il dédie à « ses morts », quelques portraits d’« amis » artistes qu’il vénère (Marcel Proust, Jean Cocteau, Maurice Jaubert…). Mais surtout, en accumulant dans une chambre transformée en temple secret tous les objets de Julie, sa femme décédée, il fait exactement comme le Pierre Leblanc (Fernand Gravey) du Paradis perdu (1940) du même Gance, qui installe de petits mausolées dans son bureau en souvenir de Janine, son épouse morte en couches pendant qu’il était au front. De par les échos thématiques liés aux désastres de la guerre, de par une mystique commune de la fidélité dans l’amour et la mort, mais surtout à cause de cette coïncidence troublante d’un autel fétichiste en l’honneur d’une aimée disparue, La chambre verte peut apparaître comme le remake inavoué de Paradis perdu."


Pour achever de fonder notre conviction, on peut ajouter que ce n'est sans doute pas un hasard si Julien Davenne et Jean Diaz partagent les mêmes initiales (de même Julie/Janine). Cette étrange cécité des critiques s'origine tout d'abord selon MMLV "dans le silence de Truffaut sur une possible filiation, qui laisse ouverte la question du degré de conscience de cette réécriture". 

L'adaptation revendiquée de plusieurs récits d'Henry James a sans doute aussi jeté un voile sur la référence à Gance. C'est ainsi qu'entre Cécilia Mandel et Julien Davenne existe un point commun sous la forme d'une expérience de type paranormal : la femme de Davenne lui est apparue alors qu'il était au front, à des milliers de kilomètres, tandis que Cécilia a vu son père lors d'une visite au musée du Louvre - et dans les deux cas, c'était à l'instant de leur mort. Or, cette idée de la double coïncidence a été reprise d'une nouvelle fantastique d'Henry James, Les Amis des amis.*

Ce n'est pas la seule, mais nous verrons cela dans la prochaine chronique.

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* Ce même jour, 18 avril, je découvris que la lettre de Gênes, d'Arthur Rimbaud, évoquée ici récemment, avait été écrite le jour même de la mort de son père : "La date de la lettre que Rimbaud écrit de Gênes le 17 novembre 1878 correspond au jour de la mort de son père. Cette coïncidence a souvent été observée. Elle est d’autant plus curieuse qu’elle se situe très exactement entre deux apparitions fantomatiques du père de Rimbaud dans la vie du poète. Ce sont des riens troublants. Ainsi, le 14 mai 1877, Rimbaud se déclare déserteur du 47ème régiment de l'armée française. Or le 47ème régiment est celui de son père quand il déserta le foyer familial. A son arrivée à Aden en 1880,  il déclarait à son patron  Bardey  qu’il était né à Dôle comme son père. Bardey apprit, bien après, que le poète était né à Charleville. Or, la lettre de Gênes marque un tournant dans la vie de Rimbaud. C’est le moment où son existence prend une orientation définitive vers les pays chauds. Après toute une série de pérégrinations, Rimbaud va s’établir pour longtemps à Aden et à Harrar." (Jacques Bienvenu, site).

mercredi 25 avril 2018

De jolies choses à de jolies femmes

"Le cinéma, disait Truffaut, c'est l'art de faire faire de jolies choses à de jolies femmes." Cette citation, je l'ai rencontrée dans chacun des trois livres que j'ai lus sur lui ces deux dernières semaines. Il est vrai qu'elle illustre bien son rapport privilégié avec les femmes, comme si le cinéma ne pouvait être envisagé sans leur présence magnétique. Dans son cas, la vie et la fiction se mêlaient inextricablement, filmer une actrice c'était en tomber amoureux. Le désir parcourait tout à la fois l'écran et le plateau.
Néanmoins, à force de répéter la citation, on en perd quelque peu de vue le sens, et l'on oublie d'y voir ce qui est, ma foi, assez contestable : oui, jolies femmes, je veux bien, ô combien, mais "jolies choses", hum... Jolie chose, l'absence d'amour maternel de Claire Maurier, la mère de Jean-Pierre Léaud, dans Les Quatre Cents Coups ? Jolie chose, la trahison et le meurtre chez Catherine Deneuve dans La Sirène du Mississipi ? Jolie chose, le meurtre encore, cinq fois répété, chez Jeanne Moreau dans La mariée était en noir ?
Je me demande même, à bien y réfléchir, s'il ne faudrait pas inverser la phrase : le cinéma serait alors l'art de faire faire des choses terribles à de jolies femmes. Évidemment ça sonne moins bien, mais c'est sans doute plus près de la vérité.

Pauvre Charles Denner (qui incarnera plus tard Bertrand Morane, L'Homme qui aimait les femmes, un double en somme de Truffaut), il finira transpercé par la flèche de Diane, qui pose pour lui, pauvre Actéon qui découvre enfin l'amour avec cette femme ténébreuse (c'est aussi le seul homme qui fera un instant vaciller son projet de vengeance).


"Dans la fiction, écrit Elizabeth Gouslan, Jeanne Moreau s'appelle Julie Kohler, c'est une femme en colère. En adaptant la nouvelle de William Irish - une créature déterminée retrouve les assassins de son mari et les tue méthodiquement les uns après les autres, Truffaut a surtout développé un thème qui lui est cher : la prédation." (p. 59)

Lisant cela, m'arrêtant sur ce mot "prédation", je songe aussitôt à Pascal Quignard, chez qui c'est aussi un thème essentiel. Je recherche le livre sur lequel j'étais revenu il y a quelque temps, c'était au moment où j'étudiais la généalogie de George Sand (une piste que je n'ai pas fini d'arpenter, en ayant croisé d'autres, plus désirables, en cours de route, mais j'espère y retourner quelque jour), ce livre c'était Les désarçonnés (Grasset, 2012), où il raconte, chapitre III, L'Absence, la mort du père de George Sand, tombant de son cheval Leopardo à la sortie de La Châtre. Dans ce volume, un marque-page, à la page 188, et je tombe précisément sur ce mot-même de prédation :
"Com-prendre c'est prendre à plusieurs. Or, la prédation à plusieurs, c'est la meute. De la sorte, si comprendre n'est jamais que tuer, si percevoir n'est jamais que différencier des silhouettes qui font peur, toute praedatio est un transport de mort, tout narrateur est un revenant du monde des morts, toute narration impose une grammaire du passé (est un retour qui ne peut dire l'aller que parce que le retour a eu lieu)."
Julien Davenne, dans La Chambre verte, joué par Truffaut lui-même, n'est-il pas ce revenant du monde des morts, lui qui a survécu à la première guerre mondiale, mais reste hanté par les souvenirs du front ? 

A l'ouverture du film, surimpression de Truffaut/Davenne sur les images d'archives.

Quand je suis allé à la médiathèque à la recherche de Truffaut, j'escomptais aussi trouver La mariée était en noir, sur lequel j'avais écrit un article, mais le film n'était pas en rayon ; parmi la dizaine de films de Truffaut disponibles, s'imposa à moi La chambre verte. Je ne l'avais jamais vu mais curieusement, j'avais souvenir de sa sortie en salle, en 1978, j'avais dû lire des critiques à l'époque, et j'en avais toujours retenu l'argument principal, sans cependant franchir le pas et le visionner enfin. Il m'a fallu quarante ans pour ce faire, d'un côté c'est assez désespérant, d'un autre côté, on se dit que rien n'est jamais perdu...

vendredi 20 avril 2018

Heather Hearnstein

Nunki Bartt est un grand passionné d'Arthur Rimbaud. Il faut dire qu'il a eu la chance, dans sa folle jeunesse tourangelle, d'avoir comme professeur aux Beaux-Arts Alain Borer, "spécialiste mondialement reconnu" du poète (dixit la notice de Wikipedia), "poète, critique d’art, essayiste, romancier, dramaturge, écrivain-voyageur, rimbaldien", ainsi qu'il se présente lui-même sur la page d'accueil de son site. De ses voyages sur les traces du génial enfant des Ardennes, il en ramena des livres comme Rimbaud en Abyssinie qui lui valurent une certaine consécration (mais comme je ne les ai pas lus, je ne m'étends pas plus sur le sujet borérien). Toujours est-il que notre Nunki Bartt est même allé en pèlerinage à Charleville avec un ami aussi dingue que lui des Illuminations. Dans des conditions précaires qui n'étaient pas sans rappeler les propres errances d'Arthur.


Samedi soir, après le concert de Rodolphe Burger et Serge Teyssot-Gay à Equinoxe, nous nous étions retrouvés chez lui autour d'un coup de rouge avec fromage et saucisson. Comment la conversation en vint-elle à glisser sur Truffaut et Godard, je ne sais plus, mais je me souviens bien que Nunki Bartt avait évoqué le générique de Pierrot le Fou, avec ses lettres rouges et bleues qui apparaissent sur un seul carton pour composer sur sept lignes le message suivant : « JEAN PAUL BELMONDO ET ANNA KARINA DANS PIERROT LE FOU UN FILM DE JEAN LUC GODARD », avant de disparaître progressivement pour finir sur le seul O de Pierrot. Dans ce générique, il voyait clairement une citation du poème rimbaldien des Voyelles, qui finit aussi sur le O : "O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !"*


Le lendemain, je termine la lecture d'un petit livre sur Michel Butor, La mémoire des sentiers, fruit d'entretiens sur la montagne menés avec Fabrice Lardreau. Je l'avais presque acheté rien que pour sa citation liminaire, que je trouve admirable : « Chaque moment est complexe, au sens mathématique de “nombre complexe” ; il est traversé d’échos, d’harmoniques. Et, parmi les activités humaines, parmi tous les registres possibles de paysages, la marche en montagne est la plus propice pour générer ces harmoniques. » Mais, en réalité, j'avais aussi adoré les autres réflexions, toujours justes et pénétrantes, de cet insatiable curieux qu'était Michel Butor, globe-trotter d'autant plus remarquable que loin d'en tirer une sorte d'arrogance - la suffisance de celui qui a tout vu - il reste étonnamment modeste, au point que l'on regrette vraiment de ne pas avoir connu un homme dont on est prêt à parier qu'il devait être éminemment sympathique.
Bref, j'en arrive au dernier texte cité par Butor, après Ramuz, Thomas Mann et Kamo No Chomei : la Lettre de Gênes, écrite aux siens par Rimbaud le dimanche 17 novembre 1978, où il décrit dans quelles difficiles conditions il a traversé les Alpes.

Sur ce, peu avant midi, je reçois un texto de Nunki Bartt m'annonçant que l'esprit de Jarry roulait au-dessus de son casque, qu'il projetait donc une sortie à bicyclette l'après-midi et que si ça me disait... Il faut préciser qu'un grand beau temps s'était installé sur le Berry, une chaleur de juillet dont il eût été dommage de ne pas profiter. Mon vélo s'enrouillait sur le balcon, il était temps de réagir, aussi je répondis fissa à Nunki : Ok Fausto ! Tu passes me chercher ? A quelle heure ?
Fausto - pour les ignorants de l'histoire cyclistique - c'est bien sûr faire allusion à Fausto Coppi, le grand champion italien des années cinquante (je ne l'ai même pas connu, il est mort l'année de ma naissance d'une malaria contractée en Haute-Volta).
Cinq minutes plus tard, Bartt me répond qu'il ne sait pas encore au juste, il doit aider à tondre le jardin, il me rappellera. Je dis : Ok Gino !
Gino - pour les incultes de la chronique vélocipédique - c'est Gino Bartali, l'autre campionissimo, le grand rival de Coppi, trois tours d'Italie, deux tours de France remportés à dix ans d'intervalle, un exploit jamais égalé. Jeune lecteur, tu ne connais pas, mais Bartt si, qui me répond à 12 h 59 :


A 13 h 37, il m'avertit que la tondeuse étant tombée en panne, on peut s'attaquer au Saint Gothar plus tôt. Le Saint-Gothard, le col mythique  qui relie Andermatt dans le canton d'Uri à Airolo dans le canton du Tessin. Pourquoi, allant faire du vélo en forêt - randonnée qui ne se caractérise pas précisément par un relief tourmenté - me parle-t-il du Saint Gothard ? A cause de Gino, Gino "le pieux"** ? Peut-être, car le Saint-Gothard a été maintes fois escaladé pendant le tour de Suisse, que Bartali a gagné deux fois.

Extrait du journal suisse Le Confédéré, Martigny, 20 août 1947.
Mais ce n'est pas cela qui me surprend le plus : c'est comme si Nunki Bartt avait lu par-dessus mon épaule, car que raconte la lettre de Gênes de Rimbaud, sinon cette montée difficultueuse du Gothard, qu'il qualifie lui-même d'exploit ? Extrait :
"Voici à fendre plus d'un mètre de haut, sur un kilomètre de long. On ne voit plus ses genoux de longtemps. C'est échauffant. Haletants, car en une demi‑heure la tourmente peut nous ensevelir sans trop d'efforts, on s'encourage par des cris, (on ne monte jamais tout seul, mais par bandes). Enfin voici une cantonnière : on y paie le bol d'eau salée 1,50. En route. Mais le vent s'enrage, la route se comble visiblement. Voici un convoi de traîneaux, un cheval tombé moitié enseveli. Mais la route se perd. De quel côté des poteaux est‑ce ? (II n'y a de poteaux que d'un côté.) On dévie, on plonge jusqu'aux côtes, jusque sous les bras... Une ombre pâle derrière une tranchée : c'est l'hospice du Gothard, établissement civil et hospitalier, vilaine bâtisse de sapin et pierres ; un clocheton. A la  sonnette un jeune homme louche vous reçoit ; on monte dans une salle basse et malpropre où on vous régale de droit de pain et fromage, soupe et goutte."
Je n'avais pas parlé la veille de cette lettre, pour la bonne raison d'abord que je ne la connaissais pas, et que je l'ai découverte ce dimanche matin-là, grâce à Butor. La coïncidence était à mes yeux assez étourdissante. Quand j'en fis part à Bartt, il ne broncha guère : je sais bien qu'il n'accorde pas grand prix à ma dilection pour les carambolages du hasard (pour reprendre une image donnée par Marguerite Yourcenar), c'est une marotte qu'il me concède par indulgence (ce n'est pas le seul, loin de là, prendre ces faits au sérieux, vraiment au sérieux,  impliquerait un bouleversement d'ordre métaphysique dont je conçois parfaitement qu'on en veuille faire l'économie***).

Bon, vers 14 h nous voilà lancés vers la forêt du Poinçonnet. Et le bougre est bien plus fringant que moi, sur sa monture noire aux pneus blancs il n'amuse pas le goudron : Lourouer-les-Bois, les Loges de Dressais, les longues allées rectilignes mal bitumées, sous un ciel d'azur puis plombé de nuages puis re-bleu, et moi au bord de l'épuisement, mis à mal par le moindre faux plat (oh, il est loin le temps où j'étais un bon grimpeur). Et voilà que des noms commencent à courir dans ma tête, revenant obsessionnellement. Cela m'arrive régulièrement en vélo quand la fatigue se fait lourde. Je me répète en boucle une formule ; c'est dans la zone industrielle, plus très loin du but, que je prends vraiment conscience des mots qui me trottent dans la cervelle : deux noms exactement. HEATHER HEARNSTEIN. Oui, Heather Hearnstein, je les vois très précisément écrits ainsi. Ils ne me rappellent rien mais ils forment une sorte d'entité rythmique. 1-2, 1-2. Coup de pédale après coup de pédale, halètement après halètement, je les capture, je les fixe, ils s'impriment maintenant dans ma conscience comme le Augenblick et le Lexington Avenue, mais là c'était venu dans les rêves, pas en veille. Finalement, un peu plus loin, Bartt, qui affirmait ne jamais avoir crevé avec ses pneus blancs, prend une épine, et comme la pompe que j'ai amenée ne correspond pas à sa valve, il faut finir à pied. J'oublie mon Heather Hearnstein.

Revenu à l'appart, douché, les jambes lourdes, les genoux rompus, je décide de sagement regarder mes deux épisodes quotidiens de Lost. Saison 5, épisode 8.
Soudain, à la vingt-sixième minute de cet épisode, intitulé LaFleur, lors d'une alerte de sécurité, Phil, l'un des membres de l'Initiative Dharma, pénètre dans une des maisons du village et demande à une certaine Heather de garder un oeil sur Sawyer, Juliet, Jin et Miles.


Heather. Dès que le nom s'affiche, tout me revient. Heather Hearnstein.
Ce qui est stupéfiant, c'est que c'est la seule occurrence de ce personnage dans Lost. Jouée par Carla Buscaglia, Heather n'apparaît plus ensuite.

Alors bien sûr j'ai été tenté de rechercher Hearnstein, dans Lost tout d'abord, mais non, pas de Hearnstein dans Lost, pas de "Heather Hearnstein" non plus. "Hearnstein" seul n'affiche que 190 résultats, une misère dans Google. Et dans les sites répertoriés, rien de convaincant. C'est qu'il ne faut pas chercher, je n'ai pas cherché Heather, le nom s'est imposé à moi. Ce sera la même chose pour Hearnstein. Peut-être.



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* Pour une analyse savante du générique de Pierrot le Fou, on peut lire L’alpha et l’oméga : Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, article de Laurence Moinereau dans la revue en ligne Fabula.org.

** Dans sa notice Wikipedia, je découvre que ce pieux Bartali, en plus d'être un grand champion, lion d'être un bigot relou, était un homme plus qu'estimable : " Profondément croyant, membre de l'Action catholique, « Gino le Pieux » a toujours refusé d'être un ambassadeur du fascisme. Proche du cardinal florentin Elia Dalla Costa, son activité de messager clandestin pendant la Seconde Guerre mondiale, sous couvert de sorties d'entraînement au cours desquelles il acheminait des faux papiers cachés dans le guidon ou la selle de son vélo, a permis de sauver de nombreux Juifs. Il fut à ce titre reconnu comme « Juste parmi les nations » en septembre 2013 et son nom figure au mémorial de Yad Vashem."

*** Une autre sorte d'évitement consiste à considérer le phénomène uniquement comme une fantaisie, un détail de métaphysique amusante, une curiosité. Or, il a à voir aussi avec le tragique. Clément Rosset affirmait que rien n'était plus fragile que la faculté humaine d'accepter la réalité. Et si la réalité était faite aussi, et bien plus souvent qu'on ne croit, des collisions du hasard (ce que Rosset lui-même n'aurait sans doute pas accepté) ?

samedi 14 avril 2018

Requiem pour Milos

Il était né en 1932, la même année que François Truffaut. A Čáslav, dans l'ancienne Tchécoslovaquie. Son père, le professeur Rudolf Forman, entré dans la Résistance tchèque, fut arrêté par la Gestapo et mourut en mai 1944 au camp de concentration de Buchenwald. Sa mère, dénoncée par un épicier, avait déjà disparu, le 1er mars 1943, à Auschwitz.
L'orphelin Jan Tomas Forman dit Milos Forman les a rejoints hier, si tant est qu'il existe un lieu pour se rejoindre après la mort. Il nous laisse une filmographie éblouissante d'où émergent au moins trois chefs d’œuvre, le Vol au-dessus d'un nid de coucous, où Jack Nicholson, au faîte de sa gloire, attise la révolte chez les dingos, le virevoltant Hair sur fond tragique de guerre du Vietnam, et le surprenant et sublime Amadeus, qui fit tant aimer Mozart et son Requiem à tant de gens pour qui ne c'était jusque là guère plus qu'un nom célèbre.

Milos Forman sur le tournage d'Amadeus.


J''ai entendu cette triste nouvelle ce matin sur France-Info, et aussitôt je me suis rappelé avoir lu quelque chose sur Milos Forman la veille même. Je le retrouvai sans mal, oui, c'était dans le petit livre d'Annette Insdorf, François Truffaut, les films de sa vie (Découvertes/Gallimard, 1996). Depuis que j'ai recroisé Truffaut, j'ai envie de tout savoir sur lui et j'ai écumé la médiathèque, en sortant tous les ouvrages disponibles sur sa vie et son œuvre. C'est ainsi que j'ai lu hier, d'une seule traite, ce petit opus écrit par une amie américaine du cinéaste. Or, dans la dernière partie traditionnelle de cette collection Découvertes, partie Témoignages et Documents, il y avait un extrait d'un article de Truffaut paru dans la revue Le Film français, le 10 mai 1979, petit panorama, partiel  et partial, prévenait-il, du cinéma américain cette année-là.
Malicieusement, il écrivait qu'à la demande de ces "généreux américains" de venir tourner chez eux,il faisait presque toujours la même réponse : "Avec mon goût pour les anti-héros et les histoires d'amour douces amères, je me sens capable de réaliser le premier James Bond déficitaire. Est-ce que cela vous intéresse vraiment ?"
"Non, redevenons sérieux, poursuivait-il, la vérité est qu'un réalisateur européen ne peut espérer réussir à Hollywood que si ses chances de revenir travailler dans sa patrie sont réduites à néant, par exemple à la suite de circonstances politiques. Il faut que ce soit désespéré, il faut que ce soit vital : Hollywood or bust." Et c'est à cet endroit précis que François Truffaut affirme que c'est "le moment de rendre hommage au cinéaste devenu le plus récemment "américain", Milos Forman, metteur en scène têtu et puissant, dont le beau film Hair va ouvrir le festival de Cannes. Parce qu'il est mon ami depuis quinze ans, je peux affirmer qu'avec ce film, Milos réalise un rêve qui remonte douze ans en arrière, à la création de Hair sur scène, en Amérique. Quand Forman tournait Taking off, Le Vol au-dessus d'un nid de coucous, c'était avec l'espoir de tourner Hair un jour." [C'est moi qui souligne]


L'amitié, François Truffaut n'en a pas témoigné que par l'écrit. Il avait contribué en 1968 avec Claude Berri à sortir le réalisateur tchèque d'une sale affaire. Sa satire sociale Au feu, les pompiers! avait fortement déplu aux apparatchiks du parti communiste mais la censure directe n'était alors plus de mise, ainsi que l'expliquait Forman lui-même : « En d'autres temps, le film aurait été tout simplement interdit mais, dans le climat bizarre qui régnait alors et devait aboutir l'année suivante au Printemps de Prague, les dirigeants communistes avaient perdu de leur arrogance, et employaient des méthodes plus raffinées pour justifier leurs décisions impopulaires. Elles consistaient, dans un cas comme celui‑ci, à organiser une projection du film qu'on voulait interdire et à truffer la salle de provocateurs. Ceux‑ci criaient bien fort que le film était une insulte à la classe laborieuse, on le retirait de la distribution « à la demande du peuple » et le tour était joué. »
Autre pépin, le film avait été produit à l'aide du célèbre producteur italien Carlo Ponti, qui y avait injecté  quatre-vingt mille dollars, une très grosse somme pour l'époque. Mais Ponti, qui n'avait  pas goûté le ton sarcastique de Forman, avait exigé d'être remboursé, en donnant  comme prétexte le non respect du contrat puisqu'il avait été convenu que la durée du film serait de 75 minutes et que le film ne durait en réalité que 73 minutes... Forman encourait une peine de 10 ans de prison pour « mise en péril du patrimoine tchécoslovaque ». Invité au festival d’Annecy, il a la chance d’y rencontrer Claude Berri et François Truffaut. Mis au courant de la situation, ces derniers réunissent les fonds nécessaires pour sauver la mise (on peut penser que c'est surtout Berri qui s'est chargé de ce sauvetage financier, d'ailleurs c'est lui qui assura la distribution internationale du film qui fut, comme Les amours d'une blonde, sélectionné pour l’Oscar du meilleur film étranger).
Alors que les chars russes entrent dans Prague, les studios tchèques licencient Milos Forman au motif d'une sortie illégale du territoire. De Paris, Forman s’envole alors pour les États-Unis fin 1967 à l'invitation de la Paramount.

Milos Forman avec les producteurs Paul Rassam et Claude Berri
J'ai découvert en dépouillant les notices biographiques qu'il existait une coïncidence biographique forte entre Forman et Truffaut. On sait que celui-ci était né d'un père qui lui fut longtemps inconnu. C'est avec l'aide d'un détective qu'il parvint à retrouver sa trace, Dans Baisers volés (1968), il avait mis en scène une agence de détectives où Antoine Doinel faisait ses armes. Truffaut avait alors sympathisé avec le patron de l'agence où il avait tourné, Albert Duchenne, et il en avait profité pour lui confier"l'ultime mission : le dossier paternel". Ceci est bien raconté dans le second livre emprunté à la médiathèque, Truffaut et les femmes, d'Elizabeth Gouslan (Grasset, 2016), lu lui aussi d'une traite, décidément.
Duchenne ne tarde pas à débusquer le père envolé du petit François : il s'agit d'un dentiste juif du nom de Roland Lévy (il porte le même prénom que son beau-père, Roland Truffaut, qui lui a donné son nom). Janine, la mère, et Roland se sont fréquentés au début des années 30 et se sont quittés avant la naissance de François. Fuyant l'Occupation nazie, Roland s'est réfugié à Troyes. Duchenne file la piste jusqu'à Belfort où il s'est installé en 1954.  En septembre 1968, Truffaut prend le train pour Belfort, se rend boulevard Carnot où réside Roland Lévy. Il le voit rentrer chez lui mais il ne fait rien pour le rencontrer :
"Il est resté hébété sur le boulevard, sans un geste, sans un mot, impasse totale. Deux inconnus, deux hommes invisibles un soir d'automne, deux destins contraires. Que s'est-il passé ? Le trac, oui, c'est cela, la panique, le truc aigu qui tétanise. Un authentique vertige avec sueurs froides s'est emparé de lui." (Elisabeth Gouslan, p. 141)
Le cinéaste repartira le lendemain à Paris sans avoir vu son vrai père. On aura noté en passant qu' Elizabeth Goustan fait subtilement allusion avec son "vertige à sueurs froides"* au film d'Alfred Hitchcock, l'un des pères de substitution de Truffaut : Vertigo, titre original traduit en français Sueurs froides, film inspiré du roman D'entre les morts de Boileau-Narcejac, ainsi que du livre Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach. Oui, la mort là encore est bien présente.

Quant à Milos Forman, ce n’est qu’au début des années 1960 qu'il apprend de la bouche d'une compagne de déportation de sa mère que son vrai père n’était pas le professeur Rudolf Forman, mais un architecte juif qu'elle avait connu pendant la construction de l’hôtel familial Ruth sur le lac de Mach. « Je pense, affirma Forman,  que mon père n’a jamais su cela. Dans le cas contraire, il ne l’a jamais montré. Il s’est toujours comporté envers moi comme si j'étais son propre fils. Rudolf Forman était pour moi, mon vrai père. » 
De même Truffaut considérait  son beau-père Roland comme son vrai père. Témoin en est cette lettre du 2 avril 1949 : " Mon cher papa, si c'est à toi que j'expose mes peines c'est que contrairement à ce que tu penses c'est en toi que j'ai confiance, la révélation de ma filiation ne m'a pas  - contrairement à ce que tu penses - éloigné de toi. Si elle m'a éloigné de maman, elle m'a rapproché de toi. En effet avant de savoir la vérité, je soupçonnais une irrégularité dans ma situation familiale et je pensais même que si tu étais mon vrai père, maman, elle, n'était pas ma vraie mère... C'est pourquoi j'ai été atterré en apprenant le contraire. Mais moralement tu es toujours mon vrai père et maman une belle-mère. Elle n'est certes pas une marâtre mais ce n'est pas non plus une mère..."
C'est après le décès de cette mère qui n'en était pas une, en 1968, que Truffaut avait commencé ses recherches de paternité.
De son côté, Forman chercha, lui, à renouer le contact avec son père biologique, qui avait émigré en Amérique latine. "Cependant, le vieil homme ne trouva aucun intérêt à se replonger dans le passé"est-il dit sur le site officiel de Milos Forman. Dans les deux cas donc, que ce soit la volonté du père ou celle du fils, il n'y eut pas de retrouvailles.


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* Vertige qui évidemment enrichit mon récent Cahier des Vertiges.

mercredi 11 avril 2018

Le tombeau des alpages

Le printemps est sans pitié pour les artistes. Higelin s'en est allé, mais il n'est pas parti seul. Le 5 avril, Isao Takahata mourait à Tokyo à 82 ans. C'est dans cette même ville qu'il avait étudié la littérature française et découvert les poèmes de Jacques Prévert, mais aussi son travail de scénariste aux côtés du réalisateur de films d'animation Paul Grimault.  La Bergère et le Ramoneur, première version de Le Roi et l'Oiseau, reniée par ses auteurs mais sortie au Japon en 1956, est réputé être le déclencheur de sa vocation artistique.
Contrairement à Hayao Miyazaki, qui fut longtemps son compagnon de route aux studios Ghibli qu'ils fondèrent ensemble en 1985, Takahata ne savait guère dessiner et se considérait avant tout comme un réalisateur. C'est en 1988 qu'il crée le film qui reste son plus grand chef d’œuvre, Le tombeau des lucioles, que j'ai déjà évoqué ici. Dérive d'un jeune garçon et de sa petite sœur cherchant à survivre après que leur mère a été tuée dans un bombardement de l’armée américaine, ce film pétri tout à la fois de violence et de douceur est un sommet d'âpre réalisme et de lumineuse poésie. Takahata réussit le défi de montrer en même temps la monstruosité de la guerre et la beauté du monde.


Le 10 avril, c'est un autre génie qui disparaît : F'murr, alias Richard Peyzaret, qui avait commencé sa carrière au magazine Pilote. Ah Pilote ! J'étais à la clinique de La Châtre, tout juste opéré de l'appendicite (j'étais en sixième à l'époque), quand ma mère m'a apporté ce journal de bande dessinée (qu'elle n'avait certes jamais lu, je me demande encore comment elle l'avait choisi). Ce fut une révélation (et la seule chose dont je me souvienne vraiment de cette hospitalisation).

F'Murr faisait-il partie de ce numéro ? Pas sûr, bien qu'il commence dans le magazine avec une série appelée Contes à rebours (aucun souvenir). C'est en 1973 qu'il débute celle qui fera son succès, Le Génie des alpages. J'ai recherché dans les rayonnages de la bibliothèque et j'ai retrouvé les cinq premiers exemplaires de la série (qui en compte dix-sept), dont le tout premier (dépôt légal 4ème trimestre 1978, j'ai dû me payer ça avec mes premiers sous de l’École normale). Quarante ans que ça me suit partout, et peut-être bien vingt ans que je ne les ai pas ouverts tellement ils me sont encore frais en mémoire. Cette première couverture dit déjà l'essentiel.

Le chien de berger joue aux échecs avec son maître au sommet d'un pic (le jeu reposant lui-même sur un chapiteau corinthien) pendant que les brebis se foutent sur la gueule (l'une étant armé d'un maillet et les trois ne dédaignant pas la position bipède). F'Murr c'est l'humour pataphysique, celui où le berger fait le compte des touristes trucidés dans la vallée et où les brebis menacent de prendre le maquis si un lion est engagé comme aide-berger. Les mots qui reviennent le plus fréquemment pour qualifier cette bande dessinée sont "absurde" et "loufoque", que F'Murr reprend lui-même à l'occasion : "Je cultive l'absurde et le loufoque par goût personnel. Moins le sens est évident, plus je suis content. Je me méfie de tout ce qui est cadré et présenté comme une vérité monolithique: on ne peut approcher une vérité que par ce qui déborde", expliquait F'Murr dont le dernier album, Robin des Pois à Sherwood, une version délirante et absurde de Robin des Bois où Marianne prend les devants, était paru en 2011" (FocusVif).
J'ai toujours trouvé que l'explication par l'absurde et le loufoque était un peu courte. Disant l'un de ces mots, on croit avoir tout dit, mais c'est une illusion ou une facilité. On n'a pas dit grand chose en fait. L'absurde en lui-même n'est pas forcément drôle. Quand un mathématicien fait une démonstration par l'absurde, ça n'a rien à voir avec le comique ; quand l'administration nous assomme d'une décision absurde, on en rit rarement. Ce qui nous fait rire chez F'Murr ce n'est pas l'absurde en tant qu'absence de sens.
Le loufoque (un des rares mots de l'argot des bouchers, le louchébem, qui a connu la consécration) nous dit-il plus de choses sur l'humour f'murrien ? A la racine du mot, il y a donc fou. Mais là encore la folie en soi n'est pas synonyme de comique, elle peut tout aussi bien être pathétique ou effrayante. Loufoque cependant introduit comme une nuance et désigne plutôt ce type de folie que l'on qualifie de douce. Celle qui ne porte pas ou peu à conséquence, qui ne fait pas peur et conduit plutôt au sourire. C'est ce grain de folie que l'on sent parfois nécessaire pour égayer une vie par ailleurs pas toujours légère.
Mais F'Murr, n'est-ce que de la folie douce ? Je ne le pense pas. Quand les brebis sont enlevés au ciel par le rapace, quand le berger note dans son carnet sans émotion aucune, et même avec une satisfaction tranquille, le nombre de touristes trépassés dans la semaine, ce qui est au cœur de ces scènes-là, c'est la mort. Mais une mort non pas niée mais mise à distance, où nous nous surprenons à trouver cocasse ce qui devrait nous tirer des larmes.
En somme il y a deux manières d'affronter véritablement la mort : lui faire face, la montrer dans toute son horreur (Isao Takahata) ou la déborder par le rire (Franquin avec ses Idées noires, F'Murr avec ses brebis blanches).





mardi 10 avril 2018

Le cahier des vertiges

Co-éditeur de la revue littéraire Torticolis, je pense depuis quelque temps à lui adjoindre des numéros hors-série fondés, contrairement aux numéros ordinaires, sur une thématique précise. Et je songeais qu'une entrée possible était bien ce trouble corporel qu'il y avait dans le titre. Torticolis, en termes savants, c'est une dyskinésie de la tête ou du cou (et anciennement, chez Rabelais, Torticollis désigne  faux dévots et cafards (Pantagrueline Prognostication) parce que ceux-ci, bande d'hypocrites, eux pas vous lecteurs, je ne me permettrai pas, gardent tête penchée pour marquer leur dévotion). Corps et âme étaient donc concernés par le mot ; traitons donc, me dis-je alors, des autres dysfonctionnements corporels que tout un chacun est amené à connaître et à subir dans sa chienne d'existence. Je tentai d'en dresser une liste (j'en excluai d'emblée les maladies, catégorie trop populeuse auquel on ne pouvait décemment rattacher notre torticolis), et c'est ainsi que je trouvai faim, soif, nausée, fièvre, fatigue, délire, ivresse mais j'avoue que le nom qui avait ma préférence immédiate était celui de vertige. Pouvant aussi bien désigner une sensation extrêmement désagréable qu'un éblouissement mirifique, ancré aussi bien dans le corporel que dans le spirituel, il me semblait ouvrir des horizons infinis.

L'idée n'a pas encore connu de réalisation concrète, mais cela pourrait bien évoluer prochainement.
En tout cas, elle ne cessait de revenir et j'étais plus que jamais attentif à tout surgissement du mot dans les livres que je dévorais chaque jour. Et ce qui devait arriver arriva : de même que je tiens depuis deux ans les carnets de la Méduse, j'ai ouvert le 24 mars un Cahier des Vertiges (en l'occurrence un long carnet mauve Bensimon for Quo Vadis, pages ivoire finement lignées). Attention, je ne recherche aucunement le mot, rien de plus simple que de le googliser (5 810 000 résultats) mais ça n'aurait pour moi aucun intérêt. J'aime le voir apparaître au détour d'une phrase, comme une girolle dans un tapis de feuilles mortes. La récolte est déjà très belle.

Et parmi les belles pièces, je compte celle qui me fut donnée par l'ouverture de ce grand et magnifique livre des éditions Citadelles et Mazenod sur Nicolas de Staël. Car il y avait dès les premières pages cette superbe photo en noir et blanc de Denise Colomb que j'ai déjà postée ici mais que je me fais un plaisir de redonner :


Cette photo de 1954, montrant le peintre dans son atelier parisien près du Parc Montsouris, avait un titre qui n'était autre que Vertige. Elle était accompagnée d'une parole qu'il adressa au galeriste Jacques Dubourg à Antibes, fin décembre 1954 : "Si le vertige auquel je tiens comme à un attribut de ma qualité virait doucement vers plus de concision, plus de liberté, hors du harcèlement, on aurait un jour plus clair."
L'année suivante, il se donnait la mort.

lundi 9 avril 2018

La mariée était en noir

"Le site choisi se situe sur les anciennes carrières désaffectées de Montsouris. L'aménagement de ces carrières posa de multiples problèmes. Ce lieu avait été utilisé pour y transférer et y ensevelir les 813 tombereaux d’ossements que l'on avait dû retirer du cimetière des Innocents lors de sa fermeture définitive." [Wikipedia, c'est moi qui souligne]

Précision importante : ce n'est pas le 7 avril 1786, début du transfert des ossements du Cimetière des Saints Innocents vers Montsouris, que ces 813 tombereaux  sont acheminés, mais presque un siècle plus tard, en 1860, lorsqu'on réduira encore de moitié la superficie de la Place du Marché des Innocents.

Plan de la Place du Marché des Innocents, vers 1830
813 : la précision de ce nombre laisse songeur. 1860, c'est aussi la date de création du Parc Montsouris, voulu  par le Baron Haussmann dans le cadre, nous dit Wikipedia, d'un projet destiné à offrir aux Parisiens des espaces verts (attention la notion d'espace vert n'existait pas à l'époque*) aux quatre points cardinaux de Paris : bois de Boulogne à l'ouest, parc des Buttes-Chaumont au nord, bois de Vincennes à l'est, et parc Montsouris au sud. Les travaux ne débuteront qu'en 1867 pour s'achever en 1878.
Or, 813 n'est sans doute pas un hasard : il se trouve que j'ai consacré un article à ce nombre le 25 avril 2017, nombre qui est aussi le titre de l'un des plus célèbres romans de Maurice Leblanc ayant Arsène Lupin pour héros.

D'autres ont écrit sur le nombre avec des perspectives différentes des miennes, et je ne saurais trop conseiller de lire 8 et 13 choses que je sais de « 813 », recension de Rémi Schulz qui met également l'accent sur l'extraordinaire récurrence de 813 dans la filmographie de François Truffaut. Il y revient le 21 octobre 2009 dans un article de son autre blog, Quaternité. J'en donne juste un exemple assez saisissant avec cette image de La Sirène du Mississipi où Catherine Deneuve s'apprête à recevoir Belmondo : un 813 qui échappera presque inévitablement au spectateur lambda est inscrit au-dessus du lit.

Pourquoi Truffaut tenait-il tant à rendre hommage à Leblanc à travers ce 813 ?  Pourquoi Leblanc ? Pourquoi ce roman en particulier ? C'est ce qu'il n'a jamais explicité.
Rémi a montré aussi que dans trois cas, la citation de 813 intervient presque exactement aux huit-treizièmes du film ( et il a rapproché ceci de la date 8/13, le 13 août à l'anglaise, date de naissance d'Alfred Hitchcock, avec qui Truffaut aura des entretiens dont le premier commença le 13 août 1962).
La mariée était en noir (1967) est l'un de ces films, d'ailleurs le plus hitchcockien de tous selon la plupart des exégètes (il en a même confié la musique à Bernard Herrmann).


Spectateur attentif de la série Lost depuis plusieurs semaines (pour ne pas dire plusieurs mois - je visionne à la vitesse d'une tortue), je ne peux qu'être intrigué par cette mention du vol 813, car la série tourne autour du crash du vol Oceanic 815 parti de Sydney à destination de Los Angeles.Mais je n'irai pas plus loin, 813 ce n'est pas 815, même s'il s'en faut de peu.

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* Le CNRTL donne comme définition : "Surfaces réservées aux arbres, à la verdure, dans l'urbanisme moderne. Les axes préférentiels (...) ont été tracés en fonction des larges espaces verts à maintenir (Belorgey, Gouvern. et admin. Fr.,1967, p. 420)." La linguiste Annie Mollard-Desfour, dans son admirable livre Le Vert (CNRS, 2012), est plus précise  et fait remonter l'expression à la Charte d'Athènes du Corbusier (1957) : "C'est l'état intérieur du logis qui constitue le taudis, mais la misère de celui-ci est prolongée au-dehors par l'étroitesse des rues sombres et le manque total de ces espaces verts, créateurs d'oxygène, qui seraient si propices aux ébats des enfants."

Cimetières et catacombes

"Enfin arrive le 7 avril.
Entre-temps, on a trouvé l'endroit idéal pour le transfert. Si simple au fond quand on y pense, si évident, nécessaire. Les carrières de Paris, leurs dédales souterrains de pierre calcaire, gypse, argiles et marnes. Longs vides noirs à fantômes. Couloirs à piliers maçonnés. Tunnels, ombres impressionnantes. Au trou, à la trappe les souvenirs ! Au souterrain, à la sous-humanité, au souffle sourd de sous la terre. Au labyrinthe le Minotaure. Aux catacombes l’Église catholique trop romaine. Au rendement nocturne de ses placards. Plus de désordre en surface. Au gouffre, au métro, la vraie tombe.
Pour faire bonne mesure, on va rebaptiser ces anciennes carrières de pierres à bâtir situées sous la plaine de Mont-Souris. On les appellera Catacombes. Tout le monde comprendra l'allusion."

Philippe Muray, Le 19è siècle à travers les âges, p.35.

Philippe Muray, mort en 2006 à soixante ans d'un cancer du poumon, fils d'un traducteur d'Herman Melville, avait été rangé en 2002 par Daniel Lindenberg * dans le clan des "nouveaux réactionnaires". Ce qui n'avait guère effrayé ce redoutable polémiste, qui avait rapidement pointé les approximations de celui qu'il désigna comme un "employé moyen à la Police de la Pensée". Il est vrai que la thèse centrale de Muray n'est guère susceptible de lui attirer des sympathies chez les gens de gauche (mais il faut préciser aussitôt que Le 19è siècle à travers les âges, où il la développe sur près de sept cents pages serrées, a été édité en 1984 par Philippe Sollers, alors éditeur chez Denoël - Sollers que l'on ne saurait classer à droite, quoi que l'on pense de lui). Pour résumer grossièrement, Muray veut démontrer la collusion du socialisme et de l'occultisme : à la source du socialisme il voit un "rêve mystique d'autre monde", ce qui l'amène à faire dialoguer "toute la bibliothèque et l'Histoire", ce qui est loin d'être un vain mot car toute la littérature du 19è, au-delà et en-deçà, est convoquée de manière étourdissante, en résonance étroite avec les événements historiques du siècle. Il s'agissait, selon Muray, "de se demander à quelle nécessité politique obéissait Hugo en exil lorsqu'il faisait les tables ; et pourquoi le positiviste Auguste Comte avait fondé une religion ; et de quel ciel jusqu'alors inconnu était tombée l'invraisemblable série des ultimes "évangiles" de Zola** ; et comment Blanqui le socialiste avait composé un ouvrage sur l'éternité par les astres ; et pourquoi les adeptes du magnétisme étaient apparus en première ligne sur les barricades de 48 ; et ce que fuyait précisément Baudelaire lorsqu'il choisit la solitude, la misère, la Belgique et l'aphasie."

Il ne s'agira pas ici bien sûr de discuter cette thèse mais a contrario, et plus modestement, de se laisser inquiéter par elle. Parce qu'il est nécessaire, toujours, à intervalles réguliers, de penser contre soi. Si je n'emploie jamais le terme d'occultisme, qui ne me plaît pas (et sans doute que Muray n'y est pas pour rien), je ne peux pas sans mauvaise foi écarter le fait que nombre des notions développées ici s'y rattachent peu ou prou : l'Attracteur étrange, les synchronicités, le hasard objectif, ces phénomènes, quel que soit le nom qu'on leur donne, épouvantent à la fois le rationaliste pur et dur et le catholique rigoureux (comme l'était Muray - ce qui ne veut pas dire intégriste) - catholique qui me semble avoir bien du mal avec une notion autrefois admise sans frémir : la "divine" Providence.

L'église et le cimetière des Saints-Innocents vers 1550 (gravure de Hoffbauer, fin XIXe siècle).

Revenons donc à ce 7 avril 1786 où s'opère le transfert des ossements du cimetière des Saints-Innocents, alors au centre de Paris dans le quartier des Halles,  vers les carrières de Montsouris. Muray en donne une hallucinante description :
"La nuit, les lueurs, le sol bouleversé. Les feux verts jaillis des planches des cercueils. Les ombres de croix montant sur les façades. La nouvelle ère commence comme un pastiche de roman noir ou de film fantastique, et c'est ce mauvais goût en effet qu'il faut d'abord apprécier à sa juste valeur puisque le moment est tout proche où le roman noir va être à la mode. Où l'esthétique de l'avenir va prendre sa source chez Horace Walpole et Ann Radcliffe." (p. 36)
Dommage, écrit-il, qu'aucun grand écrivain, qu'aucun visionneur de génie n'ait été dans les parages pour rendre compte de la scène. Sade aurait pu mais alors il est prisonnier, non loin de là, à la Bastille, venant tout juste d'achever Les 120 journées de Sodome. Alors lui, Muray, s'en charge, s'appuyant sur on ne sait quelle source qu'il se fiche bien d'ailleurs de mentionner, si elle existe, inventant à mon avis, comme le romancier qu'il était aussi le lui commandait :
"Les ossements les plus vieux, ceux qui sont retournés à l'anonymat le plus catégorique, sont empilés dans des tombereaux. Les morts auxquels on croit pouvoir attribuer un nom sont rangés dans des chars funèbres sous de longs catafalques flottants. Le cortège se met en marche. C'est la première nuit d'une longue série. Il faut traverser la moitié de Paris. Des ossements s'échappent des draps, tintent par terre, roulent entre les pieds des chevaux caparaçonnés de croix de moire d'argent. Des volets s'ouvrent sur le passage du défilé, les prêtres chantent l'office des morts." (p. 37)
[Plan du cimetière des Innocents dessiné par Claude-Louis Bernier en 1786, conservé au musée Carnavalet.]
Muray revit la scène primitive, ce transfert où il voit le début de l'histoire contemporaine. Transfert - et il rappelle alors la définition qu'en donnait Lacan - c'est-à-dire "le moyen par où s'interrompt la communication de l'inconscient et par où celui-ci se referme. Contrairement à l'idée qu'on se fait en général du transfert comme passation de pouvoir ou comme amour."
Un peu plus loin, il concède qu'il ne va pas refaire l'histoire de la Révolution, mais il insiste sur le constat "qu'elle n'est peut-être tout entière qu'une affaire de cimetières remplis l'un après l'autre, comblés, gonflés et abandonnés".
A quelle occasion, d'ailleurs, avons-nous croisé Philippe Muray, sinon sur cette histoire de cimetière d'Eylau, extrait de La Légende des siècles de Victor Hugo, rappelée par Jean-Paul Kauffmann dans son récit Outre-Terre ?
Prenez avec vous la compagnie entière
Et faites-vous tuer - Où  ? - Dans le cimetière.
Et je lui répondis : - C'est en effet l'endroit. "
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* Le Rappel à l'ordre : enquête sur les nouveaux réactionnaires, Paris, Seuil, coll. « La république des idées »,

dimanche 8 avril 2018

Je vis pas ma vie, je la rêve

Jacques Higelin est mort. Cette nouvelle, hier 6 avril, avait quelque chose de sidérant. Parce qu'il était si formidablement vivant, parce que même s'il avait vieilli et si sa crinière folle avait blanchi, personne ne pensait à dire de lui qu'il était vieux, il était difficile d'imaginer que la mort ait pu le rattraper. Et pourtant, bien sûr, elle l'avait fait, la camarde avait pris rendez-vous en ce début de printemps.
Et j'avais envie de réentendre sa voix, de le mieux connaître encore car je savais bien que je ne l'avais pas suivi très régulièrement, j'avais acheté quelques albums mais pas tous, je l'avais vu en concert, mais deux fois seulement, la dernière c'était au festival Darc à Châteauroux, où il était en solo ou presque. Et puis, allant donc sur la notice Wikipédia, égrenant la liste des albums, je découvre qu'en 1988, dans l'album Tombé du ciel, la quatrième chanson, dédiée à son père, est Parc Montsouris. Le même parc Montsouris dont je parlais ici le 3 avril, dans L'embouchure du temps. Comment deviner alors qu'il était lui aussi dans l'embouchure du temps ?
Et, à vrai dire, je me suis souvenu d'avoir croisé cette référence dans la notice Wikipédia consacrée au parc, mais je n'y avais prêté plus d'attention que ça. Et cela montre bien que j'étais loin d'être un fan absolu car la chanson je ne la connaissais pas.
Et pourtant, en l'écoutant, je compris vite que ce n'était pas une chanson quelconque, non, c'était même l'un des joyaux de son répertoire.



Ça commence ainsi :  
"Le Parc Montsouris c'est le domaine
Où je promène mes anomalies
Où j'me décrasse les antennes
Des mesquineries de la vie"


Et ça finit comme ça :

Je vis pas ma vie, je la rêve
Le soleil fait la grève et moi aussi
C'est comme une maladie
Que j'aurais chopé quand j'étais tout petit
Et qui va pas m'lâcher avant qu'elle m'achève?


Je vis pas ma vie, je la rêve, c'est le titre qu'il donnera au récit autobiographique écrit avec Valérie Lehoux (Fayard, 2015).

Arte proposait dès hier soir de revoir le concert qu'il donna en 2015 avec l'Orchestre national d'Ile-de-France à la Philharmonie de Paris. Higelin Symphonique. C'était très émouvant surtout lorsque sa fille Izia le rejoint sur scène pour un duo. L'amour qu'ils se portent est d'une évidence et d'une beauté à pleurer.
Le Parc Montsouris allait-elle être interprétée ce soir-là ? Mon intuition me soufflait qu'il ne pouvait en être autrement, c'était à la fois une chanson d'hommage et un manifeste poétique. Je fus comblé au-delà de toutes mes attentes : quand le chef d'orchestre et arrangeur Bruno Fontaine s'installa au piano pour accompagner Higelin, nous étions à l'exact milieu du concert.


Est-elle fortuite cette coïncidence de la disparition du chanteur avec l'émergence du motif du Parc Montsouris ? Faut-il encore une fois se contenter de lui accoler l'adjectif "troublante" et passer son chemin ? Mais l'inverse n'est-il pas péché d'orgueil ? N'est-il pas extravagant de relier l'obscure méditation d'un provincial à la destinée d'un grand de la chanson française ? D'un grand qui écrivait pourtant : "Les artistes sont des plaques sensibles mettant en relation des choses qui n’en ont aucune. Je me sers de tout ce qui traîne sur la planète, de tout ce qui me tombe sous la main. Il faut vivre les choses pour les comprendre, et quand on les vit, on ne se les explique pas. Ce qui est fait est fait, ce qui est dit doit être fait, ce qui est fait était écrit. (…)" Prétention encore de revendiquer si peu que ce soit ce terme d'artiste ? Pensée magique ? Mais comment passer sous silence (j'avais écrit d'abord "penser", beau lapsus : penser sous silence) que c'est la mort aussi qui forme le terreau du thème du parc Montsouris ? De Cécile Reims relatant les derniers temps de la vie avec Fred Deux, celui qui dessinait pour faire reculer la mort,  à Hélène Cixous narrant les derniers mois de l'agonie de sa mère, le passage n'est-il pas aisé avec ce fou furieux de la vie qui déclarait : "La camarde, j’y pense tout le temps, depuis toujours. Après tout, la première chanson que j’ai écrite et composée, à la fin des années soixante, s’intitulait : « Je suis mort, qui dit mieux ? » " ?

La mort qui est aussi inscrite fortement dans l'histoire même du parc : "Le site choisi se situe sur les anciennes carrières désaffectées de Montsouris. L'aménagement de ces carrières posa de multiples problèmes. Ce lieu avait été utilisé pour y transférer et y ensevelir les 813 tombereaux d’ossements que l'on avait dû retirer du cimetière des Innocents lors de sa fermeture définitive." [C'est moi qui souligne]
Il est une heure du matin, mais j'ai commencé à écrire cet article le 7 avril.
C'est le 7 avril 1786 que le transfert des ossements a eu lieu. C'est sur cet événement qui ne dit rien à personne que Philippe Muray commence son énorme et hirsute Histoire du XIXème siècle à travers les âges. Il y voit pourtant la scène primitive, "l'acte inaugural d'où va sortir une civilisation tout armée."
Mais l'affaire est trop importante pour être traitée cette nuit. Il faudra y revenir.

mardi 3 avril 2018

L'embouchure du temps

"Ma bonne vieille folie des noms me joue souvent des tours ; parfois elle me fait déraper (...); mais parfois aussi cette folie est propice et les noms agissent comme des clefs : alors les murs tombent, le labyrinthe devient une contrée qui éclaire, et je vois derrière les visages, derrière chaque parole, le filigrane d'une vérité qui passe.
A force d'y exercer mon esprit, ce filigrane, j'en discerne de mieux en mieux les contours : il ondule comme la ligne de crête d'une montagne, et forme un paysage de triangles qui, en s'ajoutant les uns aux autres, vous délivrent un message.
Ça m'était arrivé une nuit aux Petits Oignons, et depuis ça grandissait. En parlant à Pointel, je voyais apparaître distinctement un nouveau triangle :

ANGE DE REIMS                                                                                ELLIS ISLAND
                                                           CIMINO

Puis un deuxième, où venait s'accrocher une lumière mystique :

MELVILLE                                                                                           REZNIKOFF
                                                           CHEKHINA

A travers l'ajustement de ces deux triangles dans ma tête, s'écrivait une histoire qui coulait de source - et même, qui me lançait vers la source. Est-ce que je délirais ? Mon esprit tournait sur lui-même à l'intérieur des noms. C'est là que je suis heureux. C'est là qu'ont lieu ces expériences qui vous inondent l'esprit ; on dirait alors qu'on se baigne dans un lac : il n'y a pas d'univers plus étendu."

Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, pp. 168-169

Longue citation haenelienne, pardon, mais indispensable pour éclairer ce qui se joue ici aussi, dans cette géométrie mentale qui ordonne et relie les motifs. Ainsi mon propre paysage de triangles, tel qu'il apparaît dans les deux derniers articles pourrait ressembler, pour le thème du cobra, à ceci :

HAENEL                                                                                                 LOST
                                                  LYNCH

Tandis que le thème du suicide  se traduit par le triangle suivant :

LOST                                                                                                       HAENEL
                                                  DE JONGH    

Je m'aperçois en les écrivant que ces deux triangles possèdent en fait une base commune, qui est la ligne LOST-HAENEL (ou HAENEL-LOST, Haenelost). Un losange pourrait alors être dessiné en joignant les quatre sommets.

Avant de rendre le roman à la médiathèque, je voudrais tracer un dernier triangle, qui m'est apparu le 31 mars. Le premier sommet se situe dans L'embouchure du temps, le dernier ouvrage autobiographique de Cécile Reims, paru en septembre 2017 au Temps qu'il fait. Elle y évoque avec force et lucidité les dernières années au côté de Fred Deux, son compagnon (c'est ainsi qu'elle ne cesse de le désigner dans l'ouvrage) de plus de six décennies, et le temps d'après sa disparition. Le passage que je vais citer vient immédiatement après le rappel du feu créateur qui animait l'artiste Fred Deux, ce "religieux sans religion", qui dessinait, écrivait-il, "pour faire reculer la mort", qui devait "aller plus loin, toujours plus loin, ne pas laisser la main devenir servante de l'habitude". Mais ce jour-là, il n'a plus envie et Cécile lui propose d'écouter de la musique :
"Je me suis assise à ses côtés et, ensemble, nous avons écouté le violoncelle dispenser les notes que mon compagnon, dans un autrefois bien antérieur au naguère, faisait naître en pinçant les cordes de sa guitare.
Comment en était-il arrivé à désirer posséder cet instrument et à y parvenir, je ne me souviens pas, mais je garde le souvenir de nos sorties au parc Montsouris tout proche, où sortant de sana, je venais "prendre l'air". Là, avec un bâton, j'avais tracé dans le sable, une portée, avec une clef et des notes. Je n'en savais pas plus." (p. 54)


Peu de temps après, dans le chapitre 31 du roman de Haenel, le narrateur embarque Arwa et David, deux migrants, dans sa voiture. Il propose même de les héberger dans son petit appartement (qu'il doit rendre dans trois jours) :
" - Vous êtes expulsé, vous aussi ?
Elle a ajouté qu'ils ne voulaient pas nous causer de problèmes : de toute façon, on leur avait donné une adresse pour les cas de force majeure, quelqu'un de confiance, un ami de la famille qui s'occuperait d'eux ; ils voulaient bien qu'on les amène là-bas, elle m'a passé un bout de papier avec écrit dessus : 21, rue du Père-Corentin.
Je voyais très bien : c'était dans le 14ème arrondissement, à côté du parc Montsouris, tout en bas, vers la porte d'Orléans ; on y serait dans une vingtaine de minutes." (p. 291)
Tiens, me dis-je alors, encore le parc Montsouris (la mention du parc par Cécile Reims m'était resté, je ne sais  pourquoi, dans mon souvenir, peut-être parce que c'est un des rares lieux parisiens cités dans le livre). D'autre part, je ne pouvais avoir oublié que c'est dans le 14ème que nous avions passé quelques jours début mars, dans un appartement Airbnb de la rue Raymond Losserand, et plusieurs fois j'avais franchi la porte d'Orléans pour aller à la rencontre de Gabriel en stage à Montrouge. En revanche, malgré sa proximité, je n'avais pas eu la curiosité d'aller me promener au parc Montsouris, il est vrai qu'aucun livre encore ne me l'avait désigné.
Dans ces cas-là on enregistre et on passe son chemin. Mais voilà que le 31 mars, une intuition me fait ouvrir le très beau livre de Guitemie Maldonado sur Nicolas de Staël. Plusieurs mois qu'il attend dans son coffret rouge le moment propice. Je décidai soudain ce samedi de Pâques que le temps était venu.
De magnifiques photos noir et blanc montrent le peintre dans son vaste atelier de la rue Gauguet.

Nicolas de Staël (Denise Colomb, 1954)
Or il est précisé rue Gauguet, près du parc Montsouris.
Le triangle était dès lors constitué (d'autant plus que le titre de la photo, Vertige, n'est pas anodin, mais j'y reviendrai ultérieurement).


Bien sûr, je consulte aussi la notice Wikipedia consacrée au parc, et j'y découvre avec plaisir que parmi les huit films cités comme ayant tourné des scènes à l'intérieur du parc il y a Dernier domicile connu de José Giovanni. J'aimerai bien revisionner la ou les scènes en question mais je ne dispose pas du film, peut-être est-ce celle qui correspond à cette photo :


Du trois au quatre. Le 1er avril, je commence Homère est morte, le livre où Hélène Cixous relate les dernières années de sa mère, Eve, décédée en 2014 à cent-trois ans.
Or, page 23, je lis :
"L'Algérie, j'ai jamais regretté. C'était un beau pays. Ce n'était pas notre place là-bas. C'était une époque. Fallait partir à temps. Maintenant c'est l'époque Montsouris. Partir à temps, comment savoir ?"[C'est moi qui souligne] 
Voulant en savoir plus, je googlise "Montsouris + Cixous"et je tombe sur le site de la Maison Heinrich Heine, située dans le 14ème Boulevard Jourdan, où l'on peut parvenir par le bus 88 Montsouris-Tombe Issoire. Information y est faite d'un séminaire tenu par Hélène Cixous en février-mars 2017, dont le titre est Les irréparables (III). Du nom poison. La note d'intention se trouve être en parfaite résonance avec la vieille folie des noms décrite par Yannick Haenel :
"Qu'est-ce qu'il y a dans un nom ? Du poison ? Un secret ? Un avertissement ?
Tristan aurait-il jamais épousé Iseut, si elle ne s'était pas appelée Iseut, s'il ne s'était pas appelé Tristan ?
Comment répondre, ne pas répondre à l'appel de son nom ? À qui le nom est-il propre ? Répond-il ?
Comment s'appelait Achille parmi les femmes ? Comment s'appelait William Wilson ? Si l'épouvante et la douleur n'avaient pas été le nom d'Ajax, se serait-il tué à tuer ?
Chaque fois que la littérature recommence, la voilà qui se pose cette question. Sophocle, Poe, Shakespeare ou Joyce, qu'en dites-vous ? What's in a name ?
Et Genet ? S'il ne s'était pas appelé Balai ?"

lundi 2 avril 2018

Escape room et mémoire des anonymes

"Cette nuit-là, j'aurais voulu incendier cette forêt de sang ; changer en bûcher cet océan écarlate. Et voici que dans ma folie je hurlai qu'il fallait épargner la baleine. Tot avait un genou à terre, l’œil vissé à sa lunette, il ne m'entendait pas. A ses côtés, Sabbat, le regard tendu dans la même direction, attendait le coup de feu pour se précipiter. C'était un cauchemar : Tot avait fait de son chien un tueur, à eux deux ils allaient massacrer ma baleine. Je croyais hurler, mais les mots se noyaient dans ma bouche. Dans ma tête, tout se confondait : la lune avec la bosse de Moby Dick, les feuillages avec les vagues, la nuit avec l'océan. Il n'y avait plus autour de moi qu'un immense corps indistinct, scintillant, blanchâtre, où le signes de la chasse et de la vérité venaient se confondre, où le dalmatien n'était plus que le masque endormi du daim, où le daim camouflait l'agneau, où l'agneau agonisait, semblable à la baleine qu'on sacrifie sur tous les océans, semblable aux êtres humains qu'on extermine sur tous les continents."

Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, pp. 277-278

Dans Le retour de la bondrée, de la jeune néerlandaise Aimée de Jongh, un jeune libraire, Simon Antonisse, passionné d'ornithologie depuis l'enfance, se refuse à céder la librairie héritée de son père malgré les bilans financiers désastreux qu'il accumule. Pour survivre, il brade des livres qu'il va chercher dans une maison isolée en pleine forêt.


Cette planche, page 15, me fait penser à ce jeu d'escape game auquel mes neveux nous ont fait jouer hier à Saint-Germain de Confolens. Prisonniers d'une salle au départ plongée dans l'obscurité totale, on dispose de 60 minutes pour s'échapper (et sauver le monde) : pour cela, on dispose de cartes où il faut dénicher des indices, et d'une application en ligne qui permet d'entrer les codes découverts, d'obtenir d'autres indices, ou qui délivre des pénalités et opère le compte à rebours. Noir et blanc bien flippant, solitude de l'homme figé sur le pas de la porte (sur le dessin du bas, notez comme il est petit justement par rapport à cette porte étrangement haute et large). La tête de cerf (le massacre) comme le souvenir d'anciennes curées. Sur la tranche d'un livre, W. BEN, certainement Walter Benjamin, qui se suicida à Portbou le 26 septembre 1940, désespéré de ne pas pouvoir passer en Espagne.

Le suicide est un motif crucial puisque c'est en revenant vers la ville, alors qu'il est arrêté à un passage à niveau, que Simon est témoin d’un suicide. Une femme sort de  la forêt et se présente sur les rails face aux phares du train qui arrive à toute allure, les bras levés et le sourire quasi extatique. Simon sort de sa voiture, l’interpelle, essaie de la dissuader, mais  tremblant de tout son corps, les mains appuyées sur la barrière, il reste immobile  et le choc est inévitable. C'est le début d'une descente aux enfers, cet événement tragique en faisant resurgir un autre qui eut lieu dans son enfance. Simon est la proie de cruels cauchemars.

Or ce drame fait écho à un passage du roman de Haenel où le narrateur est lui aussi témoin impuissant d'un suicide. C'est là encore lors d'un retour, celui d'une chasse en forêt avec l'ange noir Tot, cadavre de biche sur plage arrière. Tot s'arrête sur le pont d'Asnières pour répondre au téléphone. Le narrateur descend pour placer un triangle de danger (nous sommes sur la bande d'arrêt d'urgence) puis aperçoit au milieu du pont une silhouette qui se tient debout au bord du vide. Alors qu'il s'élance vers elle, il est plaqué au sol par Tot. Quand il le relâche, il est trop tard : la femme a disparu dans l'eau noire, et les deux hommes se battent encore parce que Tot ne veut pas appeler les secours.
"Alors ai-je rêvé cette scène ? Je ne crois pas. Si je l'avais oubliée, c'est parce qu'elle préludait à une série de cauchemars qui me tinrent cloué au lit avec la fièvre pendant plusieurs jours, et que j'ai préféré refouler : avoir abandonné cette femme à la mort me paraissait un crime - un "crime d'iniquité", comme l'appellent les Ecritures.
Son image me hantait : je la voyais continuellement se jeter du pont, et son oeil brillait au fond de l'eau ; puis se confondait avec celui de la biche, dont le corps, coupé en morceaux, occupait le congélateur de Tot." (pp. 279-280)
Cette scène n'est pas un détail quelconque, une péripétie parmi d'autres : "en un sens, écrit Haenel, c'est durant cette nuit démente où une femme s'est suicidée que cette histoire a vraiment commencé, ou plutôt qu'elle a tourné sur elle-même et trouvé le point qui la faisait basculer ailleurs." (p. 282)

Poursuivons : une scène de suicide sur un pont, une silhouette qui se tient debout au bord du vide, j'en ai vu une autre dans le dernier épisode de la saison 3 de Lost, visionnée en cette même période, le 22 mars précisément. Une fin étonnante, un imprévisible flash-forward (et non un flash-back), un des moments les plus émouvants de la série. Jack Shepard, dépressif, s'arrête sur un pont et monte sur le parapet. Seul un accident qui se produit sur ce même pont le fait renoncer à se jeter dans le fleuve, sa nature généreuse reprend le dessus et il porte secours aux accidentés (mais on apprendra un peu plus tard que c'est en le voyant debout sur le parapet que la conductrice a perdu le contrôle de sa voiture).


Pour le cinquantième anniversaire de sa mort, de 1990 à 1994, l'artiste israëlien Dani Karavan a créé un mémorial à Portbou en hommage à Walter Benjamin. Il lui a donné le nom de Passages, non seulement en raison de ce passage fatal non-réalisé vers la liberté, mais aussi en mémoire de ce gigantesque travail inachevé que Benjamin avait commencé dès 1927 sur les passages parisiens : Paris, capitale du XIXe siècle, Le livre des passages. Escalier, tunnel étroit de soixante-dix marches entre ciel et mer, il s'achève avec une vitre où s'inscrit une citation de Walter Benjamin : « Honorer la mémoire des anonymes est une tâche plus ardue qu’honorer celles des gens célèbres. L’idée de construction historique se consacre à cette mémoire des anonymes »


Et, contemplant ces photos prises sur le site de Didier Long ou sur le site de l'école d'Art d'Aix-en-Provence, j'ai repensé aux photos que j'avais prises la veille à Saint-Germain de Confolens, en visitant l'église Saint-Vincent près du vieux château ou en voyant deux personnes s'engouffrer dans le Passage des Lavandières, qui conduit vers les rives de la Vienne.