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mercredi 29 juillet 2026

Cette amertume qui procède de la tendresse

Pourquoi Ajax refuse-t-il de parler à Ulysse lors de la nekuia ? Je l'ai peut-être su, mais si c'est le cas, je l'avais oublié, je ne le savais plus. Je suis retourné consulter la traduction de L'Odyssée par Philippe Jaccottet, et lus ceci :

Seule pourtant l'âme d'Ajax, le fils de Télamon,
demeurait à l'écart, amère encore de la victoire 
que j'avais remportée par jugement près des bateaux
pour les armes d'Achille, offertes par sa noble mère.
Les enfants des Troyens et Athéna avaient jugé.
Que n'avais -je plutôt eu le dessous en cette épreuve !
Sans ces armes, la terre eût craint de couvrir cette tête,
Ajax qui l'emportait par sa beauté et ses exploits
sur tous les Danaëns après Achille sans défaut !
J'allai donc l'aborder avec des mots très doux : 
"Ajax, ô fils de Télamon, ne vas-tu pas,
même mort, oublier ton amertume de ces armes
maudites ? Car les dieux ont tiré notre malheur :
en toi tomba notre plus fort rempart ; et depuis lors,
autant que sur la tête du puissant Achille, 
nous pleurons sur ta mort. La faute n'en est à personne,
qu'à l'affreuse haine de Zeus pour les troupes des Grecs
porteurs de lance, qui t'a infligé ce destin.
Mais approche, seigneur, afin d'entendre mes paroles
et mon récit : calme le feu de ton âme virile !"
Ainsi parlai-je ; il ne répondit rien et s'éloigna
avec les autres âmes vers l'Erèbe des défunts.
Malgré son amertume, il m'eût parlé peut-être, ou écouté ;
mais mon cœur préférait encore, au fond de moi,
voir les âmes d'autres défunts.

L'Odyssée, XI, 543-567 

"Ainsi, Ajax pleure sur lui-même, en proie au désespoir, mais ce n’est pas la seule émotion qui le traverse. Son attitude peut être comparée à celle d’Achille retiré sous sa tente, la main sur le front, emmitouflé dans son manteau, sur une coupe de Londres représentant le moment où la belle captive Briséis est emmenée par deux messagers. " Cécile Jubier-Galinier

 Coupe fragmentaire attribuée à Douris, vers 500-490, Paris, Cabinet des Médailles de Ridder 600+ b1. © photo S. Oboukhoff BnF-CNRS-MSH Mondes

 

Un mot me frappa dans ce passage, celui d'amertume, qui revient par deux fois. En d'autres circonstances, il ne m'eût pas retenu, mais il se trouve que je l'avais croisé très peu de temps auparavant, ce même jour. Je lisais la belle étude de Pierre Gillouard, Simone Weil, La pensée à l'épreuve du mal, Puf, mai 2026, L'auteur y examine l'expérience ouvrière de la philosophe, menée en 1934 et 1935, et son rôle dans l'émergence du problème du mal. La dureté du travail en usine la conduit à prôner l'acceptation de la nécessité, ce qui s'apparenterait à une sorte de stoïcisme, mais il ne faut pas s'y tromper, montre Pierre Gillouard, qui parle d'un "stoïcisme réinventé" : "Ainsi, tout au contraire de susciter "la reconnaissance" à l'égard de la Providence comme chez Épictète, l'attention puis le consentement à la nécessité laissent amer, une amertume qui n'est pas contraire au "sentiment [...] d'être chez soi dans l'univers, quelque événement qui s'y produise", que Simone Weil admire chez les stoïciens mais qui lui est irréductiblement liée, comme en témoignent trois projets de lettre à André Weil, son frère, rédigés entre mars et avril 1940, où la philosophe s'explique  sur ce qu'est pour elle l'apport de la philosophie grecque de la période archaïque au IVe siècle, transmise ensuite ou transposée, par les stoïciens :

Ce que  [les Grecs] ont eu intensément, c'est le sentiment de l'exil, le sentiment que l'âme est exilée dans le monde.  C'est de chez eux qu'il est passée dans le christianisme. Mais un tel sentiment ne comporte aucune angoisse, de l'amertume seulement. Ils ont eu, plus que tout autre peuple, le sentiment de la nécessité et de son empire impossible à combattre. Mais ce sentiment, le plus amer de tous, exclut l'angoisse. Les stoïciens n'ont, je pense, rien inventé, mais transmis seulement, en enseignant que ce monde est la patrie de l'âme ; elle doit apprendre à reconnaître sa patrie dans le lieu même de son exil." (p. 224-225)

On peut voir encore une fois, dans cette récurrence de l'amertume, une simple coïncidence. "Simple" voudrait signifier, voire intimer, de ne pas chercher plus loin. Libre à chacun de s'arrêter sur ce chemin, mais je préfère quant à moi tirer profit de ces collisions du hasard. Cette amertume dont parle Simone Weil n'est pas celle de n'importe qui, c'est tout d'abord celle des Grecs, et la scène qui a provoqué la discorde entre Ajax et Ulysse est racontée dans L'Iliade. Or L'Iliade ou le poème de la force est l'un des textes fondamentaux de Simone Weil, qu'elle a publié en 1941 sous le pseudonyme d’Émile Novis, (anagramme de son nom).

 

Un texte qui est d'ailleurs cité un peu plus loin dans l'étude de Pierre Gillouard, au moment où il écrit que "l'acceptation de la nécessité en usine n'implique aucune justification ou recherche de sens au mal vécu. L'amertume qu'elle suscite affirme sans mots qu'un tel mal, la force subie ou exercée, ne peut avoir de sens, ne peut être consolé." Phrase qui appelle une note de bas de page : "Ainsi Simone Weil dira à propos du tableau de la force "qui fait de quiconque lui est soumis une chose " que "L'Iliade ne se lasse pas de nous présenter" : "L'amertume d'un tel tableau, nous la savourons pure, sans qu'aucune fiction réconfortante vienne l'altérer, aucune immortalité consolatrice, aucune fade auréole de gloire ou de patrie." (p. 226)

Et, ouvrant le Quarto consacré aux Œuvres de Simone Weil, juste après avoir transcrit les lignes qui précédent, on ne me croira peut-être pas si je dis que je suis tombé exactement sur la page de L'Iliade ou le poème de la force qui contenait la citation au-dessus...
 

Ce texte, d'une trentaine de pages, je ne l'avais en fait jamais lu, je l'ai donc parcouru (vous pouvez le trouver sur archive.org) et j'y ai trouvé ces deux autres mentions de l'amertume :

Pourtant une telle accumulation de violences serait froide sans un accent d'inguérissable amertume qui se fait continuellement sentir, bien qu'indiqué souvent par un seul mot, souvent même par une coupe de vers, par un rejet. C'est par là que l'Iliade est une chose unique, par cette amertume qui procède de la tendresse, et qui s'étend sur tous les humains, égale comme la clarté du soleil. Jamais le ton ne cesse d'être imprégné d'amertume, jamais non plus il ne s'abaisse à la plainte. La justice et l'amour, qui ne peuvent guère avoir de place dans ce tableau d'extrêmes et d'injustes violences, le baignent de leur lumière sans jamais être sensibles autrement que par l'accent. Rien de précieux, destiné ou non à périr, n'est méprisé, la misère de tous est exposée sans dissimulation ni dédain, aucun homme n'est placé au dessus ou au dessous de la condition commune à tous les hommes, tout ce qui est détruit est regretté. Vainqueurs et vaincus sont également proches, sont au même titre les semblables du poète et de l'auditeur. S'il y a une différence, c'est que le malheur des ennemis est peut-être ressenti plus douloureusement.

Ainsi il tomba là, endormi par un sommeil d'airain,
Le malheureux, loin de son épouse, en défendant les siens...
(p. 26-27)

Quoi qu'il en soit, ce poème est une chose miraculeuse. L'amertume y porte sur la seule juste cause d'amertume, la subordination de l'âme humaine à la force, c'est-à-dire, en fin de compte, à la matière. Cette subordination est la même chez tous les mortels, quoique l'âme la porte diversement selon le degré de vertu. Nul dans l'Iliade n'y est soustrait, de même que nul n'y est soustrait sur terre. Nul de ceux qui y succombent n'est regardé de ce fait comme méprisable. Tout ce qui, à l'intérieur de l'âme et dans les relations humaines, échappe à l'empire de la force est aimé, mais aimé douloureusement, à cause du danger de destruction continuellement suspendu. Tel est l'esprit de la seule épopée véritable que possède l'Occident. L'Odyssée semble n'être qu'une excellente imitation, tantôt de l'Iliade, tantôt de poèmes orientaux ; l'Énéide est une imitation qui, si brillante qu'elle soit, est déparée par la froideur, la déclamation et le mauvais goût. Les chansons de geste n'ont pas su atteindre la grandeur faute d'équité ; la mort d'un ennemi n'est pas ressentie par l'auteur et le lecteur, dans la Chanson de Roland, comme la mort de Roland. (p. 29-30)

  (C'est moi qui souligne)

 

 

vendredi 22 mai 2026

Mourir de penser

LEUCOTHEA.- Et cet homme aimait un chien ?
CIRCE.- Un chien, une femme, son fils et un navire pour courir les mers. Et le retour innombrable des jours ne lui sembla jamais un destin, il courait à la mort sachant ce qu'elle était, et il enrichissait la terre de paroles et d'exploits.

Cesare Pavese, Dialogues avec Leucò, Les sorcières.

C'est d'Ulysse bien sûr que parlent Circé et Leucothea (dite Leucò) dans ce dialogue intitulé Les sorcières. Dialogue qui est l'un des derniers du livre alors qu'il fut le premier écrit par Pavese, daté qu'il est précisément du 13 au 15 décembre 1945, avant La bête (18-20) et La mère (26-28). Quelques mois auparavant, il est tombé amoureux de Bianca Garufi, secrétaire générale du siège romain des éditions Einaudi, où travaille Pavese. Il compose entre le 27 octobre et le 5 décembre neuf poèmes pour elle, qui seront publiés en 1947 sous le titre La terre et la mort. La notice biographique du Quarto consacré à Pavese précise que "d'origine sicilienne, elle appartient au Parti communiste et a entrepris une analyse avec Ernst Bernhard*, qui a introduit en Italie la doctrine de Jung (elle deviendra psychothérapeute). Elle est particulièrement sensible aux spéculations de Pavese sur le mythe. Entre eux naît une passion à la fois intellectuelle et sensuelle. Bianca devient elle-même une figure mythique dans les poèmes qu lui sont dédiés où elle s'identifie avec les éléments. "Terre rouge terre noire, / tu viens de la mer", mais aussi : "Toi aussi tu es colline et sentiers de rochers [...] tu es la terre et la vigne" et enfin "tu es la terre et la mort"."

Bianca Garufi
 

Bianca Garufi refusera pourtant la demande en mariage de Pavese, comme Tina Tizzardo et Fernanda Pivano avant elle, mais elle assurera avoir inspiré le poète dans la rédaction des Sorcières : Leucothéa (Λευκοθέη) signifie en effet « blanche déesse ». L'exemplaire envoyé à Bianca par Pavese est dédié à "Bianca-Circé-Leucò".

Dans Hotel Roma, Pierre Adrian évoque longuement Bianca Garufi dans le chapitre "Un beau couple discordant", et ce roman qu'il écrivirent à deux mains, Grand feu, qui demeura inachevé, mais fut publié à l'été 1959 à l'instigation d'Italo Calvino. Il écrit que Bianca s'en voulut à la mort de Pavese : "Elle avait épousé un musicien quand Pavese se suicida à la fin du mois d'août. Son mari devait jouer à Paris, cet été-là, et elle lui avait promis de s'arrêter à Turin au cours de leur voyage vers la France. Il y eut mille petites raisons qui l'en détournèrent. Elle rejoignit Paris directement et, quelques jours plus tard, elle apprit la mort de son ami en lisant le journal. Décidément, personne n'aurait pu secouer Pavese et le sortir de sa chambre d'hôtel sinistre. Dans son journal intime, à la fin de l'année 1950, elle note : "Ai-je écrit sur ces pages que Pavese s'était suicidé ? Oui, le 28 août (sic). Pavese, imbécile, tu ne pouvais donc pas te faire aider ? Moi, peut-être, j'aurais pu t'aider."

Mais revenons à cette réplique "Et cet homme aimait un chien ?", prononcée par Leucò. Elle vient en écho à une parole de Circé : "Une fois, je crus lui avoir expliqué pourquoi la bête est plus proche de nous, les immortels, que l'homme intelligent et courageux. La bête qui mange, qui monte, et n'a pas de mémoire. Il me répondit que dans sa patrie, un chien l’attendait, un pauvre chien qui était mort peut-être, et il me dit son nom. Tu comprends, Leucò, ce chien avait un nom."

Ce nom, que ne donne pas Pavese, c'est Argos. Je me souviens qu'il apparaît au chapitre III de Mourir de penser, neuvième essai de la série Dernier Royaume de Pascal Quignard (Grasset, 2014).

Ulysse en haillons est reconnu par son vieux chien Argos.

Homère a écrit, il y a 2800 ans, dans Odyssée XVII, 301 : Enoèsen Odyssea eggus eonta. Mot à mot : Il pensa "Ulysse" dans celui qui s'avançait devant lui.

La scène est bouleversante parce que aucun homme et aucune femme sur l'île d'Ithaque n'a encore reconnu Ulysse déguisé en mendiant : c'est son vieux chien, Argos, qui reconnaît cet homme tout à coup. Le premier être surpris à penser, dans l'histoire européenne, est un chien.

C'est un chien qui pense un homme. (p. 17)

 


On s'en doute, les traductions ne conservent pas le mot-à-mot signalé par Pascal Quignard. Ainsi Philippe Jaccottet nous donne ceci : Or, sitôt qu'il flaira l'approche de son maître, / il agita la queue et replia ses deux oreilles. Et il conclut cette séquence par ces deux vers : "Mais la mort noire s'est emparée d'Argos / aussitôt qu'il avait revu son maître après vingt ans."

Pascal Quignard écrit que "le premier être qui pense dans Homère se trouve être un chien parce que le verbe "noein" (qui est le verbe grec qu'on traduit par penser) voulait d'abord dire "flairer".  Penser, c'est renifler la chose neuve qui surgit dans l'air qui entoure. C'est intuitionner, au-delà des haillons, au-delà du visage barbouillé de noir, au sein de l'apparence fausse, au fond de l'environnement qui ne cesse de se modifier, la proie, une vitesse, le temps lui-même, un bondissement, une mort possible."

Argos dément donc les dires de Circé, affirmant que la bête n'a pas de mémoire. Dans l'Odyssée, ce n'est pas la mémoire visuelle du chien qui lui permet de reconnaître Ulysse, mais bien sa mémoire olfactive prodigieuse : il "flaira". 

Dans la suite du chapitre, Quignard écrit :

Parménide a écrit que les signes (en grec les sèmata) sont d'abord les excréments des bêtes poursuivies, puis les traces qui indiquent leur chemin, enfin les astres (en latin les sidera) qui repèrent leurs parcours.

Les signes du passage des bêtes deviennent les signes de reconnaissance qui guident les chasseurs vers leurs proies - jusqu'à ce qu'ils se renversent soudain et deviennent les signes de piste qui permettent de retourner du lieu de la curée jusqu'au "foyer", jusqu'à son "feu", jusqu'à la coction des proies mortes et découpées, jusqu'à la possibilité du récit non seulement de chasse mais aussi de survie auprès des siens, assis en rond autour des flammes qui cuisent les proies mortes.

Le mouvement de revenir en arrière se dit en grec meta-phora.

Le mouvement de rebrousser le chemin se dit en chinois tao. (p.19)

Ulysse, qui essuie une larme en cachette d'Eumée, le porcher auquel il s'adresse, lui dit trouver étrange ce chien affalé sur le fumier de bœuf et de mulet, et lui demande s'il fut aussi rapide à la course que beau, ou s'il fut simplement un chien d'ornement. Et Eumée de répondre : Hélas ! c'est là le chien d'un homme mort à l'étranger... / Ah ! s'il était encore, pour l'allure et les exploits,/ ce qu'il fut quand Ulysse le laissa pour gagner Troie, / sa force et sa vitesse auraient tôt fait de t'étonner ! / Jamais les bêtes qu'il traquait dans la forêt profonde / ne lui ont échappé : il avait la science des pistes !"

Voilà donc un chien qui "pense" et qui a "la science des pistes"... 


 

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* C'est le même Ernst Bernhard, médecin pédiatre d'origine juive qui avait fui l'Allemagne avec sa femme Dora. Ils s'étaient réfugiés à Rome en 1936, et il devint l'analyste de Federico Fellini. C'est sur ses conseils que le cinéaste commença le 30 novembre 1960 - il est alors âgé de 40 ans - à rédiger et illustrer  Le Livre de mes rêves.


 

 

jeudi 14 mai 2026

La Promenade sous les arbres

La difficulté n'est pas d'écrire mais de vivre de telle manière que l'écrit naisse naturellement. C'est cela qui est presque impossible aujourd'hui ; mais je ne puis imaginer d'autre voie. Poésie comme épanouissement, floraison, ou rien. Tout l'art du monde ne saurait dissimuler ce rien.

Philippe Jaccottet, La Semaison, Notes de février 1976. 

Trouvé à Bourges le mois dernier, La Promenade sous les arbres, de Philippe Jaccottet, dans sa réédition au Bruit du Temps, en 2022 (il avait été publié la première fois en 1957 par l'éditeur suisse Mermod). Il s'agit du tout premier livre en prose du poète, commencé à l’automne 1952, repris et complété peu après son mariage avec Anne-Marie Haessler (dont les dessins ornent la couverture) et leur établissement à Grignan, dans la Drôme. 1957, je n'étais pas né, ces phrases ont donc presque soixante-dix ans et pourtant ce qui me frappe c'est leur extrême fraîcheur. Je ne dis pas "actualité", au sens où on l'entend généralement : aucun écho en ces pages des événements sociétaux de l'époque, non, il n'est question que d'arbres, de lumière, de rivière et de vent. De ces éléments du paysage que l'on peut encore découvrir si l'on se risquait nous aussi à arpenter les mêmes lieux. Dans sa préface, Jean-Marc Sourdillon expose le geste inaugural du poète : "Se formule pour la première fois le fait que la conjugaison entre la vie et l'écriture est absolument centrale, que c'est sur elle que repose avant tout l'expérience poétique. La vie propose des situations où l'on se sent plus réel, plus intégralement vivant, et l'écriture se saisissant de ces instants, entre dans leur ouverture pour à la fois éclairer l'expérience, la rendre partageable, et l'approfondir, l'explorer du point de vue du sens."

 
 
Juste avant de me plonger dans l'écriture de cette note, j'avais regardé quelques instants la Grande Librairie, sur France 5, où Katherine Pancol et Michel Bussi tombaient d'accord pour dire que la littérature était une façon de fuir le réel, de s'en protéger. C'est exactement l'inverse qui s'exprime avec Jaccottet, où l'écriture n'est jamais évasion, espace de fantasmes et de délires. Le poète se méfie même des comparaisons et des images, aussi belles soient-elles, "elles encombrent notre regard, et leur sonorité notre ouïe." Observant que si des arbres ou une rivière l'avaient fasciné, ce n'était pas parce qu'ils ressemblaient à quelque chose qu'il aurait déjà beaucoup aimé, mais parce que le bois et l'eau lui faisaient découvrir ou le vent ou la lumière, "ou tous les deux ensemble, c'est-à dire que le visible me révélait l'invisible, l'obstacle le mouvement et la direction du mouvement.
 
Un peu plus haut, il l'assure : "où que j'aille l'eau m'accompagne de son froissement et s'associe à mes journées." Pas n'importe quelle eau, pas tellement la mer, dit-il (trop grande, presque une abstraction !), ni les lacs, mais les fleuves, et plus encore que les fleuves, "n'importe quelles fines eaux filant dans l'herbe, sans nom, sans histoire, sans religion, filant et brillant dans l'herbe, comme la rivière d'ici qui s'appelle le Lez". Et ici prend place une vaste parenthèse de quinze lignes tout à fait remarquable :
 
(et peut-être ce que j'ai vu de plus extraordinaire en ce sens était-ce la Corrèze, pays que pour cette raison je ne puis plus oublier : ce devait être en mars ou en avril, la route que nous suivions en voiture circulait parfois au sommet, parfois au flanc d'éminences plus ou moins hautes qui semblaient constituer un système assez complexe de vallées, il y avait beaucoup de châtaigniers, mais des forêts pleines d'air, et puis des prés, tout cela brun plutôt que vert, couleur de bois, donnant l'impression que le pays était construit sur des socles de pierre ; et alors, partout, sur ces pentes et dans ces combes, l'irrigation était assurée par de minces veines d'eau étincelante, incroyables dans cette apparence sèche, irrégulières comme les lignes de la main...) (p. 88-89)
Pierre Bergounioux

Pas la Drôme donc, mais la Corrèze. Et ce seul mot bien sûr me ramène à Pierre Bergounioux, dont je parlais récemment, et dont c'est le pays natal, où il revient inlassablement. A ce paysage de Corrèze il a consacré un petit livre, Le Chevron (Verdier, 1996), où je me retransporte allègrement. En voici l'incipit :

Le trait saillant de notre expérience, c'est le chevron adouci, d'élévation médiocre, que le département répète à l'infini. De Pompadour, sur les marges périgourdines, en ouest, à Millevaches, sur le plateau, vers l'est, de Bort où l'Auvergne pousse son troupeau de volcans, à Turenne, qu'éclaire, à l'opposé, la blancheur du Midi, on passe son temps à gravir puis à dévaler le même mamelon vert et toujours renaissant : on est en Corrèze. (p. 7)

Et, pour ce qui est de l'eau, il me faut reproduire ce passage que j'avais encadré de deux crochets dans ma première lecture, en 1996 :

Il existe un mot patois d'origine gauloise - gaulia, justement - dont on peut toujours imaginer que les premiers habitants du vallon, les "parleurs terribles" de Michelet, les guerriers indociles aux grands corps blancs, confrontés, comme nous après eux, à l'eau qui sourd, se servirent, pour désigner la combe mouillée entre ses crêtes chevelues et, par extension, leur pays tout entier, la Gaule. Un gauillassou, c'est un fond de pré détrempé avec, parfois, un ruisselet qui sinue, invisible, sous les joncs. On avait un verbe, gauiller, pour dire que le sol ne portait pas, qu'on enfonçait. "Ça gauille." Conjugué à la première personne du singulier, au passé composé qui, qui gardait quelque chose de sa valeur temporelle primitive - une action qui s'achève, là, à l'instant présent -, il cristallisait, si le mot convient s'agissant de boue, le bruit de déglutition qui montait du sol avec l'odeur de vase et la sensation désagréable de l'eau froide s'insinuant dans la chaussure. Celle-ci, parfois, restait prise, avalée par le bourbier. "J'ai gauillé." C'était toujours surprenant. On frissonnait. On était ennuyé, irrité." (p. 13) 

Pourquoi avoir signalé ce passage ? Je peux encore le deviner : gauiller est aussi un mot de patois berrichon, de ce berrichon d'Aigurande, du fond du Boischaut Sud, si proche de la Marche et de son parler limousin, de langue d'Oc. Nous avons gauillé, nous aussi, quand nous descendions les chemins étroits, pleins de bourbiers, vers l'étang du Grand Moulin d'où s'échappait la Vauvre. Mais nous riions plus que nous étions ennuyés...

C'est que l'expérience de Bergounioux semble toujours marquée d'une sombre issue, vouée à la déconvenue : "Tout ce que l'on consent à admettre, c'est qu'un maléfice, une force invisible, imprévisible est mêlée à l'affaire. Elle s'ingénie, l'obstacle vaincu, traversé, à le remettre devant nos yeux, sous nos pas. Elle n'entend pas qu'on trouve ce qu'il y a - on le sait, obscurément - derrière le mamelon." (p. 11)

Le pessimisme de son dernier Carnet de notes se reflétait déjà trente ans plus tôt dans cette prose de 1996 : "Quand la terre est debout, devant, qu'on s'empêtre aux ronciers, aux ruisseaux, qu'on voit mal, qu'on gauille, qu'on s'époumone et que c'est en vain, on est raisonnablement fondé à supposer qu'il y a maldonne. (...) C'est sur un fond incertain, fallacieux, comme la tourbe au creux des combes, que s'avance la réalité quand, d'aventure, elle consent à se manifester et l'on tremble qu'elle ne nous quitte. On ne connaît pas vraiment la paix." (p. 45-46) 

L'obstacle n'a pas le même statut chez Philippe Jaccottet : loin d'être un empêchement, il se révèle un exhausteur de vie : "Je crus comprendre  alors la nécessité pour nos yeux, et non moins pour notre être, âme, cœur, esprit, comme on voudra nommer les formes de notre vie intérieure, d'un obstacle et d'une limite, donc aussi bien d'une fin, pour que cet être pût, précisément, briller et même tout bonnement vivre. Je crus comprendre un instant qu'il nous fallait bénir cette mort sans laquelle la lumière et l'amour, de même que nos paroles, ne pourraient plus avoir aucun sens ni d'ailleurs aucune possibilité d'existence." (p. 113)

 

La Loise, à Chambost-Longessaigne

 
 

vendredi 23 septembre 2022

Cristal noir #5 : Si tu avais moins peur, tu ne ferais plus d'ombre sur tes pas.

"Le corps n'est pas une cruche légèrement poreuse. Ou, pour changer de métaphore, un jardin n'est pas une tapisserie ; en enlevant toutes les mauvaises herbes, on appauvrit le sol. Pour lui conserver sa fertilité, le jardinier doit, d'une certaine façon, remettre ce qu'il a enlevé : transformer les mauvaises herbes et la gazon tondu en terreau. Ce traitement est comparable à celui que certaines religions réservent aux anomalies et aux abominations en les transformant en pouvoirs au service du bien."

Mary Douglas, De la souillure, La Découverte, 2001, p. 175.


A Leçons, de Philippe Jaccottet, succède Chants d'en bas, autres poèmes de deuil (ici, il semble qu'il s'agisse de la mort de la mère de l'auteur). "Le titre, écrit R.A. Chalard, exprime la retenue du poète en ce qu'il arrime le chant à cet "ici-bas" pour lui éviter les dangers d'une évasion hors du monde."Ici-bas", qui est pour Mallarmé, "ignoble" avec son "odeur de cuisine" (lettre à Henri Cazalis du 3 juin 1863). Dans la série numérotée de 1 à 8, appelée Parler, Jaccottet se livre à une auto-critique sans concession sur le pouvoir de la poésie face à la mort. La parole y apparaît dérisoire :

Parler alors semble mensonge, ou pire : lâche
insulte à la douleur, et gaspillage
du peu de temps et de forces qui nous reste.

Philippe Jaccottet 

Néanmoins, les poèmes suivants 3 et 4 introduisent une nuance : parler est quelquefois autre chose que "se couvrir d'un bouclier d'air ou de paille...", mais pour saisir cet autre chose, il ne peut passer que par l'image, la métaphore. Il reprend cet adverbe, "quelquefois", et écrit que "c'est comme en avril, aux premières tiédeurs, quand chaque arbre se change en source." Mots de la renaissance, du printemps (primus tempus, le premier temps), de l'autre et du recommencement ; quelque chose coule : "la nuit semble ruisseler de voix comme une grotte", image-énigme, car aucune évidence n'existe d'une grotte qui ruissellerait de voix, sinon d'imaginer dans les tréfonds de la terre une cérémonie magdalénienne où le chant des participants irait se répercuter dans les voûtes, enflerait comme une vague et se perdrait dans les diverticules aux gravures encore inaperçues.

Et R.A. Chalard d'évoquer la nostalgie d'un sacré poétique, animant aussi les dernières pages de Cristal et fumée consacrées à l'au-delà de l'Egypte antique :

"On ne peut plus chanter en choeur. Tout de même, bizarrement, ce n'est encore ni le complet silence, ni le désespoir absolu. On essaie de parler encore une langue dans laquelle l'irrésistible nostalgie de l'hymne, de toutes les sortes d'hymne, jusqu'aux plus anciennes, au lieu de s'étioler en plaintes ou en singeries stériles, nourrirait encore, comme un terreau sombre, quelques graines, juste assez viables pour s'aventurer dans l'espace indéterminé, obscur lui aussi, de l'avenir [...]. (C'est R.A. Chalard qui souligne)

On retrouve au passage l'image du terreau dont usait Mary Douglas, tout comme on retrouve la singerie dans le huitième et dernier poème de Parler :

Déchire ces ombres enfin comme chiffons,
vêtu de loques, faux mendiant, coureur de linceuls :
singer la mort à distance est vergogne,
avoir peur quand il y aura lieu suffit. A présent,
habille-toi d'une fourrure de soleil et sors
comme un chasseur contre le vent, franchis
comme une eau fraîche et rapide ta vie.

Si tu avais moins peur,
tu ne ferais plus d'ombre sur tes pas.

Pascal Quignard, qui cite davantage les poètes latins ou chinois que ses contemporains, écrit dans Sordidissimes :

"Les sordes à Rome définissaient les loques de deuil. Les endeuillés romains devenaient intouchables. Même, ils étaient intouchables à leurs propres mains. Ils en devaient ni se changer ni manger ni se nettoyer les doigts, les dents, le sexe, l'anus. Sordidi veut dire répugnants.
Les sordes pour les survivants correspondent aux linceuls pour les morts.
La peinture comptait parmi les arts sordides (sordidae)." (p. 36)



samedi 10 septembre 2022

Cristal noir #2 : Python pourri

En 2005, sous le pseudonyme anagrammatique de Robin Plackert, j'ouvre un blog sur la plateforme Hautetfort, Fragments de géographie sacrée, afin d'y déposer le résultat des recherches que je menais depuis 1980 sur les géosymboles  du Bas-Berry et de la Haute-Marche, histoire de voir si les hypothèses que j'y lançais en toute liberté pouvaient susciter quelque intérêt de par le vaste monde. Pour aller vite, il me semblait qu'il existait autour de la petite cité de Neuvy Saint-Sépulcre, et de sa rotonde à l'imitation du Saint Sépulcre de Jérusalem, un système symbolique organisé en douze secteurs, autrement dit un zodiaque terrestre à l'image de ceux que Jean Richer, plus connu jusque-là comme spécialiste de Gérard de Nerval, avait mis au jour en 1967 dans sa Géographie sacrée du monde grec. A savoir, Delphes, Délos et Sardes en Asie mineure. Si je m'étais intéressé à Poitiers, c'était parce que la ville se situe sur le parallèle de Neuvy, sur un axe qu'on appelle équinoxial, en ce qu'il sépare le signe des Poissons (où la Brenne tout entière se trouve contenue) du signe du Bélier (où la petite cité de Bélâbre s'imposait immédiatement comme un témoin indubitable), à partir duquel se déroule tout le zodiaque.

L'ombilic de Delphes était jadis consacré au culte de Gê, la Terre, et l'on y rendait aussi des oracles. Le sanctuaire était gardé par son fils, le féroce serpent Python, qu'Apollon tua de ses flèches d'or, ce qui lui valut d'être désigné comme Apollon Pythien. Pour apaiser la fureur de Gê (personne n'aime à perdre un fils, fût-il monstrueux), Apollo créa les Jeux Pythiques, qui avaient lieu, comme les Jeux Olympiques, tous les quatre ans. Puis il s'appropria l'oracle, jeta les os de Python dans un chaudron à l'intérieur du temple et recouvrit avec sa peau le trépied de la prêtresse qui rendrait l'oracle, et qui prit naturellement le nom de Pythie, celle qu'on viendra ensuite consulter de toute la Grèce. En réalité, il doit y avoir ici, écrivait Plackert (autrement dit moi-même), sous le masque d'un combat, la figure d'une transmission : le dieu solaire prend la place d'une divinité chthonienne, et il s'agit moins de supplanter que de prolonger.

Apollon et Python, William Turner, 1811 Tate Britain, Londres.

Or, Puthô proviendrait d'une racine archaïque signifiant "pourrissant" (grec puthestai, "se putréfier"), autrement dit l'Apollon Pythien ne serait autre qu'un Apollon "pourrisseur". La mort du serpent et sa putréfaction introduisent une impureté fascinante pour le spectateur (la racine indo-européenne est une exclamation de dégoût dont témoigne encore l'interjection pouah !), impureté qu'il s'agit de conjurer (pour s'en laver, Apollon doit se baigner dans les eaux du fleuve Pénée).

Que Poitiers, fiché au couchant sur l'axe équinoxial venant de Neuvy, centre zodiacal, ait été aussi la capitale des Gaulois Pictones, ne m'apparaissait pas comme un pur hasard. La proximité phonique des noms était stupéfiante. Il y avait là comme une transposition du mythe grec en terre celtique (le peuple gaulois qui occupait le Berry, et donc Neuvy, n'était autre que les Bituriges, étymologiquement les Rois du monde - gallois bydd, monde, et rix ou rig, roi).

En résumé la mort du serpent monstrueux figurait le passage à un nouvel ordonnancement du cosmos. La souillure de sa mort se lisait jusque dans le nom de l'antique oppidum sur lequel s'est construit la ville de Poitiers, Limonum, qui pourrait signifier "les boues". La saleté dont s'enorgueillissait la ville, et que nul ne comprenait plus, avait sa profonde raison d'être.

*

"Ainsi, quand la terre couverte de l'épais limon que laissa le déluge eut été profondément pénétrée par les feux du soleil, elle produisit d'innombrables espèces d'animaux, les uns reparaissant sous leurs antiques traits, les autres avec des formes inconnues jusqu'alors. Ainsi, mais comme en dépit d'elle-même, elle t'engendra, monstrueux Python, serpent nouveau, effroi des hommes qui venaient de naître, et qui de ta masse énorme couvrais les vastes flancs d'une montagne. Le fils de Latone, qui n'avait encore poursuivi que les daims et les chevreuils aux pieds légers, épuisa son carquois sur le monstre, qui vomit par ses blessures livides son sang et son venin; et, pour conserver à la postérité le souvenir et l'éclat de ce triomphe, Apollon institua des jeux solennels qui furent appelés Pythiens. Le jeune athlète vainqueur dans ces jeux, à la lutte, à la course, ou à la conduite du char, recevait l'honneur d'une couronne de chêne. Le laurier n'était pas encore; les feuilles de toutes sortes d'arbres formaient les couronnes dont Phébus ceignait sa blonde chevelure. 
Ovide (Métamorphoses, 434)


Apollon et Python, gravure de Virgil Solis pour le livre I des Métamorphoses d’Ovide.

*

Le poème 10 de Leçons, de Philippe Jaccottet, alors qu'il ne veut que rendre compte de l'agonie d'un homme aimé et respecté (mais n'oublions pas que dans "agonie" gît la racine agon, qui dit la lutte et le combat), apparaît comme un écho fascinant au mythe ovidien.

     

C’est sur nous maintenant

comme une montagne en surplomb.



Dans son ombre glacée,

on est réduit à vénérer et à vomir.



A peine ose-t-on voir.



Quelque chose s’enfonce pour détruire.

Quelle pitié

quand l’autre monde enfonce dans un corps

son coin !



N’attendez pas

que je marie la lumière à ce fer.



Le front contre le mur de la montagne

dans le jour froid,

nous sommes pleins d’horreur et de pitié.



Dans le jour hérissé d’oiseaux.

jeudi 8 septembre 2022

Cristal noir #1 : Le Sale Village

Depuis quelques mois, je suis moins assidu sur le blog. C'est que j'ai pris du temps pour écrire un texte, que je sais mal définir, une sorte de récit, d'essai, dont le centre est la mort, en décembre 2019, de ma jeune soeur Marie. Son titre est un vers de Francis Jammes qui m'accompagne depuis longtemps : La neige ne guérit pas de sa blancheur. Ce livre, assez bref, est en cours de lecture par les proches et de moins proches qui ne connaissent rien a priori de cette douloureuse histoire familiale, et je ne sais pas encore si je le proposerai à l'édition. J'aurais pu m'en tenir là, mais très vite le besoin s'est fait sentir d'une suite. Certains prolongements s'imposaient, qui ne trouvaient pas leur place dans le premier récit. J'ai donc entamé un second ouvrage, dont le titre m'a été donné immédiatement : Cristal noir, deux mots extraits d'un poème de Philippe Jaccottet. A cette heure, j'ai terminé deux chapitres sur les cinq que le livre doit contenir. Il se trouve que les thèmes qui y sont traités entrent parfois en collision avec ce qui vient à moi dans l'ordinaire des jours : le passé y entre en résonance avec les événements du présent, formant un work in progress incessant.

C'est une de ses rencontres entre passé et présent que je veux transcrire ici, en donnant sur ce site des extraits du second chapitre qui, à mon sens, se suffisent à eux-mêmes. Cela me permettra incidemment de procéder aux corrections éventuelles car j'ai rédigé l'intégralité du premier jet au stylo sur un cahier noir. J'avais besoin, je ne sais bien pourquoi, de cette trace matérielle de l'encre bleue sur la feuille à petits carreaux. Cette ponction sur le livre sera livrée en plusieurs épisodes. 

*

En juin 2018, j'avais trouvé au magasin Noz, sur le boulevard non loin de chez moi, une étude de Reynald André Chalard portant sur le recueil de poèmes de Philippe Jaccottet, A la lumière d'hiver, étude que j'avais jusque-là délaissée, jusqu'à ce mois de décembre 2019 où Marie nous avait quittés*. Je m'y plongeais alors, d'autant plus que la première partie de l'étude était consacrée à Leçons, un ensemble de vingt-deux poèmes, écrit en 1969, autour de la mort de Louis Haesler, le père de son épouse Anne-Marie, imprimeur et rédacteur en chef de la "Feuille d'avis de la Béroche" de Saint-Aubin, dans le canton de Neuchâtel, pour laquelle Jaccottet avait écrit une soixantaine de billets. Chalard insiste sur l'exigence éthique qui commande au livre : "traduire exactement l'expérience", selon l'expression même de Jaccottet dans son manuscrit, l'expérience de cette agonie si douloureuse, où il se vit contraint de remettre en question ce qu'il croyait savoir de la mort.


Le quatrain liminaire présenté en italiques rendait hommage au défunt, en lui reconnaissant une haute valeur morale : c'est sa "droiture" et son sens de la "mesure" qui doivent guider la main du poète hésitant :

Qu'il se tienne dans l'angle de la chambre. Qu'il mesure,
comme il a fait jadis le plomb, les lignes que j'assemble
en questionnant, me rappelant sa fin. Que sa droiture
garde ma main d'errer ou dévier, si elle tremble.

Dans cette série de poèmes, ce qui m'avait le plus particulièrement frappé était le thème du cadavre, qui s'exprime avec force au poème 16 :

Déjà ce n'est plus lui.
Souffle arraché : méconnaissable.

Cadavre. Un météore nous est moins lointain.

Qu'on emporte cela.

Un homme - ce hasard aérien,
plus grêle sous la foudre qu'insecte de verre et de tulle,
ce rocher de bonté grondeuse et de sourire,
ce vase plus lourd à mesure de travaux, de souvenirs -,
arrachez-lui le souffle : pourriture.

Qui se venge, et de quoi, par ce crachat ?

Ah, qu'on nettoie ce lieu.

Nous sommes au plus loin de toute mièvrerie. Lisant ces lignes terribles, je me revoyais dans la chambre exiguë du funérarium, bouleversé, troublé par le corps allongé devant moi, où je n'étais plus du tout certain que fut présent ce qui animait cette petite soeur d'amour. J'ai déjà dit dans La neige comment nous avions été désagréablement surpris, Emmanuel et moi, devant le maquillage éhonté des croque-morts. Nous ne reconnaissions plus celle que nous avions aimé, dans sa simplicité, son naturel, et ils avaient fait amende honorable, modifié l'emplâtrage momifiant qu'ils nous avaient servi. Oui, la différence était sensible, mais le mal était fait et, sans doute, rien n'y aurait changé. Le cadavre était sa réalité. Et je redis ici que je plaçai ma main devant cette bouche de marbre pour ne voir que le front et les yeux, derniers vestiges de la douceur de Marie.

[...]

Le scandale du cadavre, écrit Reynald André Chalard, provient de son aspect "immonde" :

"Dans son De immundo**, Jean Clair cite un passage du Parménide de Platon dans lequel on demande à Socrate "s'il conçoit une idée pour ces choses que sont "le poil, la boue, la crasse, ou tout autre chose, la plus dépréciée et la plus vile" (p. 13). L'idée qui soutient la réponse de Platon est "qu'il n'y a pas d'idées en ces choses, il n'y a pas de forme en elles [...]. Horreur de l'informe, horreur du déchet, horreur du poil et des odeurs qu'il peut cacher, horreur d'un élément organique [...] qui échappe à notre contrôle", l'immonde relève bien "de la décomposition, de la pourriture, du grouillement, de la vermine" (p. 14). C'est pourquoi le cadavre doit être emporté pour être enseveli (v. 4), mais c'est bien la saleté et la souillure qui triomphent à la fin du poème [...]" (p. 52)

Pascal Quignard, dans Sordidissimes, le volume V de son Dernier royaume, cite également ce passage du Parménide :

"Parménide demande à Socrate :
- Poil, boue, crasse, la plus sordide des choses a-t-elle une idée ?
- Cela me tourmente depuis longtemps, répond Socrate. Devant l'idée d'une chose vile, je suis perdu.
- Parce que tu es jeune - lui répond Parménide - et que tu crois encore qu'il faut juger les choses de ce monde. Un jour, tu verras, la chose de nulle valeur méritera à tes yeux une forme.
Mais Socrate estime qu'il ne faut pas fouiller plus longtemps la question de savoir si vulve, utérus, pénis, couilles, excréments, choses viles, sont au ciel comme le beau ou le bien qu'il aime y projeter." (p. 93)


Juste au-dessus de ce passage, il y a ces lignes que j'avais encadrées de noir lors de la première lecture de ce livre en mars-avril 2008 : "Le sacré et le malpropre ne peuvent se distinguer. Comme le sang. Ce qui est prohibé, ce qui est soustrait à la vue, ce qui est mis à l'écart ne se distinguent pas."

Je pense à ce hameau traversé jeudi dernier, peu avant de rejoindre l'Hélice terrestre, l'antre troglodytique de Jacques Warminski. Le Sale Village. Commune de Saint-Georges des Sept-Voies, entre Angers et Saumur, non loin de la Loire qui faisait peine à voir. Dans la voiture, il y avait Chamina et Nunki Bartt. Je dis à celui-ci, histoire de causer, que ce Sale Village me rappelait la devise de Poitiers, qui la désignait par les trois S : "Sainte, Sale et Savante". L'incongruité de l'adjectif central est si perturbante qu'en faisant des recherches un peu plus tard, je m'aperçus que de nombreux billets publiés sur le net substituaient volontiers au "sale"original un "saine" bien plus consensuel.

(A suivre)

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* Que la collection où s'inscrit cet essai (paru chez Ellipses en 2011) se nomme 40/4 (pour 40 questions, 40 réponses, 4 études) me renvoyait au nombre 44 omniprésent dans l'histoire de Marie, fut bien sûr une incitation supplémentaire à m'en emparer.

** Editions Galilée, 2004, p. 13 et suiv.

jeudi 13 mai 2021

Cri blanc dans la chute sombre d'une falaise

Oui ! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !  

Paul Valéry, Le Cimetière marin

Certains se sont peut-être étonnés de ce parallèle que j'ai opéré entre le bleu doré de Vivonne, le roman et le poète de Jérôme Leroy et le bleu doré (disons plutôt l'or et l'azur) des icônes d'Andreï Roublev. Peut-on rapprocher sans extravagance "ce bleu doré du calme après l'orgasme" des couleurs des scènes religieuses du peintre ? Le nier serait oublier que de l'extase physique à l'extase spirituelle les ponts ont de tout temps été nombreux. Et c'est bien ce qui se passe pour l'amoureuse la plus sensuelle d'Adrien Vivonne, Agnès Villehardouin, qui avait suivi le poète en Grèce et "avait eu une révélation brutale par un midi écrasant de chaleur" :

"Adrien et elle montaient les rudes escaliers qui menaient au monastère de la Panaghia Chozoviotissa, à Amorgos. Si Adrien avait retrouvé là une illustration presque parfaite de "l’Éternité de Rimbaud et avait eu encore la confirmation qu'il fallait lire la poésie  comme un reportage sur tous les endroits où un passage était possible pour l'autre côté, le choc du site de la Panaghia Chozoviotissa avec sa façade blanche troglodyte suspendue entre cile et mer, l'immense et sourd gémissement marin à des dizaines de mètres en contrebas, avait été encore plus violent et décisif pour Agnès Villehardouin.
Elle s'était mise à pleurer, pas des larmes de désespoir, au contraire.
- Tu te souviens de Pascal, Alexandre ? "Certitude, certitude, sentiment, joie, paix. Dieu de Jésus-Christ. Joie, joie, joie, pleurs de joie." On a vu une photocopie du texte manuscrit en hypokhâgne. On aurait dit un calligramme, des lettres énormes, des lignes qui partaient dans tous les sens. Eh bien, voilà, c'est ce qui lui est arrivé, à Amorgos...
- Et ?
- Et elle m'a dit qu'elle était certaine, ici et maintenant, de l'existence de Dieu, qu'elle ne voyait pas d'autre issue que de l'adorer...
- Vous aviez fumé la moquette ou quoi ?" (p. 319)

 

Le Monastère de la Panaghia Chozoviotissa (Amorgos) - Wikipedia

Je lis dans la notice Wikipedia consacrée à Amorgos que le poète Lorand Gaspar a consacré un poème au monastère de la Panaghia Chozoviotissa, poème inclus dans le recueil Égée Judée. Or, je possède ce recueil, que j'ai déniché à Bruxelles le dimanche 25 octobre 2015, au Marché aux Puces de la Place du Jeu de Balle, dans le vieux quartier populaire des Marolles.  Quelques jours plus tard, j'écrivis un article sur ce même site : 

"Sur un étal déployant quelques centaines de bouquins, jetés dans le plus complet désordre, je trouvai mon bonheur. Même si j'en reposais finalement quelques-uns, par crainte de surpoids dans le sac à dos, je fis emplette de quatre volumes (à 1 euro pièce), quatre volumes de poésie dont trois de la NRF collection blanche. Après coup, je m'aperçus qu'ils avaient tous appartenu au même homme, A. Bozon, semble-t-il, et d'ailleurs deux, La Sainte Face, d'André Frénaud et Egée, de Lorand Gaspar étaient dédicacés par ces auteurs.


Curieusement, le nom sur la dédicace avait été effacé, gratté, et j'imaginai volontiers que le propriétaire, à coup sûr grand amateur de poésie (dont je partageai donc si spectaculairement les goûts), avait passé l'arme à gauche et que ses héritiers n'avaient pas hésité longtemps avant de balancer toute cette poésie dont ils n'avaient que faire. Cruel destin des bibliothèques privées, encore que là, grâce au Marché aux Puces, ces livres allaient connaître une nouvelle vie, de Bruxelles en Berry."

Je suis honteux, j'ai toujours remis la lecture de ce livre à plus tard, et aujourd'hui il s'impose, quarante-et-un ans après sa parution, et je lis avec émotion les vers de ce poète d'origine hongroise qui fut aussi  traducteur, photographe et grand médecin :

Monastère à pic sur nos pentes d'armoise
entre les herbes qui purgent nos troupeaux.
Sifflement d'aile du matin qui te lève
et tu cherches laborieux dans tant d'emmêlements
un son qui t'accompagne, une lame d'éclair.
Au fond des gorges une paume de mer
noire et dure patience de ton cri.

Le monastère est évoqué aussi un peu plus loin, dans le Journal de Patmos :

"Amorgos. Monastère de la Panaghia.
Cri blanc dans la chute sombre d'une falaise. Nudité brûlante, prière. Dans le bleu absolu, l'entêtement d'une poignée de chaux. La nuit venue un vent noir nous rançonne. En bas la mer se durcit sous le trépignement des étoiles."(p. 98)*

Et c'est un autre poème, de Jean de la Croix, qu'Agnès Villehardouin récite à voix basse à Amorgos, ce jour-là, raconte Vivonne à Alexandre Garnier, toujours sceptique et plus que jamais jaloux, face à la mer, tout en pleurant :

Après une blessure qui était pleine d'amour
Et qui ne manquait point d'espérance,
Je volai si haut, si haut,
Que je finis par atteindre le but

"Elle s'est retournée vers moi, poursuit Vivonne, et elle a dit, en essuyant ses larmes : "Viens, maintenant je sais J'ai envie de toi, vite" Et nous avons fait l'amour dans une lumière ocre qui rendait sa peau encore plus belle."

*** 

Quelques notes supplémentaires, un peu en vrac, car je suis un peu pressé par le temps (je dois rendre Vivonne à la médiathèque, j'ai déjà plusieurs jours de retard).

1/ J'ai écrit en février un article sur les Solitaires, autrement dit ceux qui avaient  choisi de vivre une vie retirée et humble à l'abbaye janséniste de Port-Royal des Champs. J'avais cité in fine l'essai de Pascal Quignard, Sur l'idée d'une communauté de solitaires (Arléa, 2015), que je lus le mois suivant. Dans la première partie, Les Ruines de Port-Royal, qui reprend une conférence donnée par deux fois en 2014, Quignard raconte, entre autres anecdotes, comment Jacqueline Pascal, la sœur de Blaise, quitte sa famille pour rejoindre le couvent. C'est Gilberte Pascal, la sœur aînée qui parle au début : 

"Ainsi elle se leva, s'habilla, et s'en alla, faisant ces actions comme toutes les autres, dans une tranquillité et une égalité d'esprit inconcevables. Nous ne nous dîmes point adieu, de crainte de nous attendrir, et je me détournai de son passage, lorsque je la vis prête à sortir. Voilà de quelle manière elle quitta le monde. Ce fut le 4 janvier  de l'année 1652, étant alors âgée de vingt-six ans et trois mois."

C'est le 4 janvier 1652 avant que l'aube soit parue. Blaise ne lui a pas dit un mot, ni la veille, ni le matin, alors qu'il sait qu'elle part, alors qu'il est là, dans la chambre d'à côté. Jacqueline Pascal est partie à jamais. Elle restera désormais à Port-Royal jusqu'à sa mort." (pp. 15-16)

Agnès Villehardouin est en somme la Jacqueline Pascal de notre temps. Dans Vivonne, on retrouve curieusement la trace des Solitaires, dès le prologue, où l'on découvre le personnage de Galia, dont il est dit qu'elle est une Solitaire, une de celles qui ne veulent pas vivre dans les communautés de la Douceur, qui ne veulent pas utiliser la langue des Amis : "Ses parents l'avaient laissé partir. Ils ne pouvaient pas faire autrement. On ne peut pas obliger les Solitaires à rester. Ils se réveillent un matin et tout leur est devenu insupportable, ils ont l'impression d'étouffer. La seule solution pour eux, c'est de prendre quelques affaires et de partir sur les chemins, au hasard, en ne s'arrêtant jamais plus de deux nuits au même endroit." (pp. 22-23) On retrouvera Galia dans l'épilogue, où elle vient en aide à Titos, un petit garçon qui a fui l'horreur des massacres perpétrés par ceux qu'on appelle les Autres :

"Elle sentait encore l'île, perdue à tout jamais :
- Tu aurais mieux fait de ne pas m'aider... Tu serais encore chez nous... dit Titos.
- Tu parles ! Seule ou presque dans un pays en ruine, qu'est-ce que j'aurais fait ?
- Tu es pourtant une Solitaire, non ? Une Solitaire, c'est fait pour être toute seule...
La bouche de Galia vient s'enfouir dans ses cheveux.
- Je viens de comprendre une chose, Titos. C'est un peu tard, tu me diras : une Solitaire n'existe que si d'autres Amis existent. Sans les Amis, je ne suis pas une Solitaire, je suis un fantôme. Même pas : je ne suis plus personne, je ne suis plus rien." (p. 404.)

 


2/ J'ai évoqué aussi en mars la mort du grand poète Philippe Jaccottet,  or celui-ci est mentionné au moment où Garnier, accompagné de Béatrice Lespinasse et de Chimène, la propre fille de Vivonne, parviennent à ce qui est sensé être le domicile du poète dans l'île de Syros, 3 odos Zoé Carelli à Posidonia. Mais la maison est vide, "comme le tombeau du Christ" :

"La pièce du bas était blanchie à la chaux, simple et propre. Je me suis rappelé la chambre de la rue de Maubeuge, j'ai retrouvé la même sérénité monastique. Une table, quatre chaises, une cuisine minimaliste. Au mur j'ai vu la citation de Rimbaud sur l'éternité retrouvée et, ce qui m'a surpris, une photo de la maison anglo-normande du 22, rue des Alouettes, à Carville.

Au premier, un lit à deux places, peu-être celui où il avait dormi avec Agnès, il y avait quarante ans et des poussières. Des livres empilés, dont l'Odyssée en grec et aussi dans plusieurs traductions dont celle de Jaccottet. Une strophe d'un poème du même Jaccottet m'est revenue à la mémoire. Je l'avais lue il y a très longtemps et elle a été cette nuit-là une révélation tant elle résumait qui avait ou avait été Adrien, je ne savais à quel temps conjuguer son existence. Il s'agissait d'un poème sur la beauté :

Elle n'est pas donnée aux lieux étranges
mais peut-être à l'attente, au silence discret,
à celui qui est oublié dans les louanges
et simplement accroît son amour en secret
." (p. 377)

3/ Enfin, je voudrais souligner la récurrence dans le roman de lieux proches de ma géographie personnelle : ainsi Châteauroux (par exemple, pages 220/221), La Châtre (où Chimène est contrainte de s'arrêter une semaine à cause d'un cyclone), le plateau voisin de Millevaches  avec la ville de Doncières, où l'on aura reconnu Eymoutiers (où nous campâmes cet été), mais surtout peut-être Argenton-sur-Creuse :

"Adrien connaissait bien cette ligne, vous savez, il l'aimait même... Vous vous souvenez du "Syndrome d'Argenton-sur-Creuse" ? Quand il décrit l'éblouissement en voyant par la vitre du train la petite ville surgir au détour d'une colline boisée, son envie de descendre et de de rester là pour toujours. C'est dans Entretien des ascenseurs, je crois, à moins que ce ne soit dans Défense des becs et des seins..." (p. 220)

Ce passage m'a frappé car je me demande si ce n'est pas un écho voulu à un autre écrivain cité dans le roman, que j'ai cité dans une ancienne chronique du 28 janvier 2011, Nomade #50 : Gare tapie dans la nuit, non pas sur ce site mais sur celui des Tasons :

"Tout chemin m'est bon dès que la voiture m'a hissé insensiblement - presque toujours, de quelque côté qu'on l'aborde, par de longues rampes douces - sur cette terrasse éventée de la France, où errer à l'aventure a quelque chose de plus grisant qu'ailleurs : même dans le Limousin, moins accidenté, plus monotone, la surprise s'embusque presque partout. Ainsi, alors que je roulais de Guéret vers Poitiers, dans la sombre petite ville d'Argenton-sur-Creuse, pour moi jusque-là seulement le nom d'une gare tapie dans la nuit qui marquait presque abstraitement (le long de la ligne Paris-Toulouse) le changement de rythme du convoi attaquant, dans un roulis ensommeillé, l'escalade des rampes de la Marche, et que je découvris, agglutinée au bord des eaux noires de sa rivière, bougeante, affairée, faite d'une seule et longue rue singulièrement populeuse, une coulée citadine inattendue cachée au creux de sa rainure feuillue, tout comme à Tulle ou à Aubusson." 

                              Julien Gracq, Carnets du grand chemin, José Corti, p. 70-71.

argenton-niveau.jpg
Souvenir d'une crue à Argenton-sur-Creuse

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* En cherchant à en savoir un peu plus sur Lorand Gaspar, j'ai découvert que ce grand poète est mort à 94 ans le 9 octobre 2019. Une disparition qui fut peu remarquée à l'époque, si bien qu'Antoine Perraud parla le 15 octobre dans Mediapart de disparition en tapinois. Il le désigne comme poète, chirurgien, photographe, arpenteur de paysages, fou des silences du désert, mais aussi ami du peuple palestinien. Ce qui résonne fort en ce moment d'embrasement de Jérusalem-Est. "Mobilisé en 1943, écrit Perraud, alors qu'il vient d'être reçu à l'école polytechnique de Bucarest, il est ensuite déporté dans un camp de travail, d'où il s'évade en 1945 pour gagner la France. Là, il étudie la médecine. Devenu chirurgien, il exerce à Jérusalem et Bethléem de 1954 à 1970, puis à Tunis, jusqu'en 1995. Elias Sanbar, délégué de la Palestine à l'Unesco, se souvient d'avoir découvert l'homme en tant qu'auteur d'une Histoire de la Palestine (1968, dans la « petite collection » de chez Maspero) : « À l'époque, il n'y avait quasiment aucun livre en français sur la question – la bibliographie était surtout en anglais et en arabe –, aucun livre de surcroît favorable à la cause palestinienne », se remémore Elias Sanbar pour Mediapart."


Dans un passionnant entretien avec Laurent Margantin, on découvre la place fondamentale qu'a occupé le passage à Jérusalem, tant pour le médecin que pour le poète :

Dans l´Essai d´autobiographie qui précède Sol absolu vous évoquez les années hongroises et les années de guerre, suivies du séjour en France, puis une expérience fondamentale pour vous, qui a été celle qu´on retrouve notamment dans Judée, je veux parler des années en Israël. Vous vous ouvrez alors à un tout nouvel espace physique, mais aussi culturel. Peut-on dire que c´est à cette période que, parallèlement à une activité professionnelle très chargée et astreignante, vous développez votre propre écriture poétique ? Vous parlez notamment des heures matinales : « J´avais ainsi, chaque jour, deux ou trois heures transparentes, miraculeuses, avant d´entamer une longue journée à l´hôpital. Le peu que j´aie réussi à lire et à écrire, je le dois à ces matins de Jérusalem… ». Comment percevez-vous aujourd´hui cette importance d´un espace et d´un temps précis pour le développement de votre poésie et de votre poétique ? Est-ce cela pour vous, l´écriture poétique : avant tout l´expérience la plus forte possible d´un lieu et d´un espace déterminés ?

Je dois d’abord vous donner quelques précisions. Quand j’avais posé ma candidature au poste devenu libre de chirurgien des hôpitaux français de Jérusalem et de Bethléem, je ne savais même pas que Jérusalem était une ville divisée. Engagé à fond dans mes études de médecine et ma formation de chirurgien, j’étais totalement ignorant de la situation géopolitique du Proche Orient. C’est seulement quand j’eus la surprise et la joie d’être convoqué aux Affaires Étrangères que je commençai à m’informer et c’est le chef de service auprès duquel je fus convoqué qui m’apprit que l’Hôpital Français de Bethléem se trouvait en Jordanie et que l’Hôpital Saint Louis de Jérusalem était située dans la partie israélienne de Jérusalem. Or la population essentiellement israélienne de la nouvelle ville était servie par d'excellents hôpitaux. Ainsi, peu de temps après le partage de la ville il était devenu clair que si on voulait continuer cette œuvre, il fallait tout faire pour la transplanter côté Est. Au moment où je devais partir, les Sœurs de Saint Joseph avaient installé un "hôpital provisoire" dans un hôtel assez spacieux dans la partie jordanienne de la ville, en attendant d'entreprendre la construction d'un nouvel hôpital. En effet, arrivé là-bas, la construction du nouvel hôpital français de Jérusalem fut très vite mise en chantier. Je passe sur les détails ; c’est pour vous dire simplement que les deux hôpitaux français dont je fus chargé sur le plan médical étaient situés, jusqu’à l’issue de la « guerre des six jours », en Jordanie.
Si je n’avais, en dépit d’une sérieuse surcharge de travail durant mes années d’études, jamais complètement renoncé à l’écriture, il est vrai que c’est après m’être installé avec ma famille (d’abord à Bethléem, puis très vite à Jérusalem Est), que je me suis remis plus sérieusement à écrire, le plus souvent, en effet, très tôt le matin, avant d’entamer mes longues journées à l’Hôpital.
Assurément, c'est un nouvel espace humain, historique, géographique et géologique assez complexe qui s'ouvrait à mes yeux, à mon expérience quotidienne d'y vivre. Je devais, en effet, faire, peu à peu, la connaissance d'une population essentiellement arabe (palestinienne), d'une langue et d'une culture que je côtoyais dans ma vie de tous les jours, en m'occupant de mes malades et en rencontrant leurs familles à l'hôpital autant que lors de mes escapades dans cette vieille ville à la fois fascinante et attachante." [...] (C'est moi qui souligne)

 

lundi 22 mars 2021

O solitude My sweetest choice

« Nous sommes habités par les morts. Ils nourrissent notre vie, mais pourraient nous emprisonner dans leurs ténèbres si l'on n'y prend garde » 

Hélène Gestern, Armen, Arléa 2020, p. 144. 

Outre Beyrouth 2020, Journal d'un effondrement, de Charif Majdalani, j'avais emprunté à la médiathèque un autre livre, un pavé de six cents pages d'Hélène Gestern qui se nomme Armen (Arléa, 2020). Il me semble l'avoir entraperçu à Arcanes, mais j'ai pensé alors qu'il devait s'agit d'un autre livre sur le phare d'Ar-men , à dix kilomètres de l'île de Sein, qui donne son titre au beau récit de Jean-Pierre Abraham, un ami de Georges Perros qui en fut le gardien pendant trois ans. Je me trompais : Armen désignait Armen Lubin, de son vrai nom Chahnour Kérestédjian, écrivain et poète arménien né à Istanbul en 1903, et exilé à Paris vingt ans plus tard à cause du génocide. 

Pourquoi avoir choisi ce livre ? Je n'avais jamais lu Hélène Gestern (même si j'avais acheté un de ses livres mais il attendait encore son heure dans la bibliothèque - j'y reviendrai), et je ne connaissais Armen Lubin que depuis très peu de temps, depuis que j'avais lu les dix pages que lui consacre Philippe Jaccottet dans L'entretien des muses. Il faut croire que ce nom d'Armen, qu'il soit fragment d'Arménie ou phare affrontant l'Océan, portait suffisamment de mystère en lui pour précipiter ma curiosité.


Je ne l'ai pas regretté : l'ouvrage croise la biographie de Lubin et l'autobiographie d'Hélène Gestern (dont ce n'est pas non plus le vrai nom - mais elle refuse l'idée de pseudonyme - gardant le sien propre pour ses travaux universitaires). Les deux itinéraires sont marqués par l'exil et la douleur. Celle, longue et intense, d'un Lubin atteint d'une tuberculose osseuse, le mal de Pott, qui le ruine physiquement et le contraint à errer d'hôpital en sanatorium pendant des années et des années ; celle, plus psychique et plus sporadique, mais non moins violente, de l'écrivaine, confrontée au silence des générations précédentes murés dans le silence des effrois de l'histoire, au deuil précoce d'un compagnon aimé et aux ruptures amoureuses cataclysmiques.

Réservant la prose au versant arménien de son œuvre, et à une correspondance proliférante avec nombre d'écrivains amis, et en particulier avec Madeleine Follain, femme du poète Jean Follain, fille du peintre nabi Maurice Denis et peintre elle-même, Armen Lubin développe en ses années de maladie et de précarité sociale une poésie "où le marteau de la souffrance, écrit Jaccottet, (tantôt vécue, tantôt venue du lit voisin) est là pour casser quand il faut l'harmonie du système, rompre une articulation trop naturelle, une mélodie trop fluide." Dans les notes qui suivent son étude, il cite ce passage où il est question d'un phare et l'on peut se demander si le poète avait à l'esprit ce phare qui portait son nom (Hélène Gestern raconte qu'il le découvre par hasard en lisant une complainte bretonne, et il écrit alors à Paulhan : "Saviez-vous que mon prénom désignait le phare le plus avancé de la France, pas gaie cette histoire ! Me voici condamné aux tempêtes perpétuelles."(p. 545) :

Il en est qui émergent d'un océan d'effroi
Avec la poitrine qui se soulève, qui se broie,
Il y a le sable, il y a le vent, il y a le phare,
Il y a le cœur étonné en avant de ses remparts. 

Au mitan du livre, Hélène Gestern évoque les écrivains qui l'ont accompagnée. "A leur façon, écrit-elle, les livres que nous lisons écrivent notre biographie". Et de citer alors Muriel Cerf, dont elle note qu'elle meurt en 2012 dans l'indifférence presque générale, Alejo Carpentier, l'Ada de Nabokov, De sang-froid de Truman Capote, Ishiguro, Apollinaire qui "infuse" sa "rythmique personnelle", Antonio Muñoz Molina, Perec, dont elle ne manque jamais de baptiser un personnage de ses romans du nom de l'un de ceux de La Vie mode d'emploi, et puis soudain :

"J'ai trente ans à l'arrivée de Sebald, dont j'entends parler au séminaire. Je lis Austerlitz, je me laisse surprendre par sa lenteur envoûtante, sa façon de ne jamais élever la voix au coeur du drame, auquel l'auteur nous conduit pourtant avec une implacable certitude. Sebald me trouble pendant qu'Annie Ernaux me transfigure : L'Evénement m'apprend que, dans certaines de ses formes les plus concises et les plus exigeantes, la littérature coïncide tout simplement avec la vie."

Je suis habitué aux coïncidences, mais elles ne cesseront jamais, je crois, de me troubler : ainsi les deux livres que j'avais empruntés, et qui n'avaient a priori aucun rapport avec l'auteur allemand, m'y reconduisent, avec cette précision supplémentaire que ce n'est pas n'importe lequel de ses livres qui est alors cité, mais bien celui que j'arpente depuis des semaines : Austerlitz.


Alors je me suis penché sur cet autre livre de Hélène Gestern, que j'avais acheté en janvier 2020, sans doute pour son titre : Un vertige (j'étais alors en plein inventaire des vertiges). Celui-ci est aussi bref qu'Armen est long (mais, remarquablement fluide dans son écriture, il se lit en quelques jours). J'ouvre et je découvre l'épigraphe : 

O solitude
My sweetest choice

Henry Purcell

C'est la pièce musicale que j'ai choisie l'autre jour pour illustrer l'article traitant de Port-Royal, et qui évoquait la conférence de Quignard où elle fut donnée au public. En voici une autre version, par Anne Sofie von Otter :



jeudi 18 mars 2021

La lumière unique de la coïncidence

"Je chante la lumière unique de la coïncidence."

André Breton

En finissant hier sur le reliquaire de Vivant Denon, je ne m'attendais pas à le retrouver quelques heures plus tard, par le truchement d'un livre qui n'avait par ailleurs rien à voir...

Mais ne brûlons pas les étapes. J'ai encore deux ou trois choses à dire au chapitre de la mort. Et tout d'abord revenir sur cette biographie d'André Breton par Georges Sebbag*. Il se trouve que j'en ai poursuivi la lecture en parallèle avec celle de L'entretien des muses, de Philippe Jaccottet, et qu'un sentiment d'agacement est monté petit à petit devant une certaine futilité de celui que l'on désigne souvent comme le pape du surréalisme. Prompt à excommunier, bannir, rejeter celui qu'il louait hier encore, passant d'un amour à l'autre avec véhémence et le plus souvent avec une parfaite bonne conscience, il paraît souvent jouer un jeu, ostentatoire en ses déclamations et manifestes, loin de la réserve et du doute que l'on observe chez Philippe Jaccottet. Moins flamboyant, celui-ci semble en revanche plus lucide dans ses jugements. Ceci ne doit pas minorer le talent et la puissance poétique de Breton, parfaitement  reconnus d'ailleurs par  Jaccottet dans sa petite étude - Un discours à crête de flamme :

"Il est certain que le mouvement dont André Breton n'a cessé d'être l'animateur véritable a ouvert les portes à des hordes piteuses de faux barbares, celles de la liberté à des hommes qui n'en étaient pas toujours dignes ; mais lui-même était à la hauteur de ce rêve contagieux. Même s'il paraît plus nécessaire aujourd'hui de dessiner de nouvelles limites que de s'épuiser à en rompre sans cesse d'autres, il a été de ceux dont la démesure est féconde et sans doute nécessaire. L'oubli de l'Illimité est aussi une mort." (p. 80) 

Mort que j'ai retrouvée samedi en lisant chez ma mère, à Aigurande, l'édition du jour de La Nouvelle République, à travers une interview de Delphine Horvilleur (dont je m'étonne presque de n'avoir pas encore parlé ici car je suis son action et son œuvre, encore jeune, depuis plusieurs années). Rabbin du Mouvement juif libéral de France à la synagogue de Beaugrenelle, à Paris, après des études de médecine et un travail de journaliste, elle vient de publier un nouvel essai, Vivre avec nos morts (Grasset).** Elle y présente onze histoires de deuil, personnelles et collectives, où elle exalte la puissance de vie que peut procurer le langage : "La capacité de parler du défunt et de sa vie, c'est le seul moyen que l'on a pour dire à la mort qu'elle n'aura pas le dernier mot."

Un autre entretien, donné au Monde des religions, abordant peu ou prou les mêmes thèmes, m'a particulièrement  retenu pour le passage suivant :

"Vous racontez dans votre livre la terreur qui s’est emparée de vous lorsque, à 10 ans, vous avez pris conscience de votre mortalité. Le fait de côtoyer si souvent la mort, en tant que rabbine, a-t-il permis de calmer cette angoisse ?

Cela n’a rien changé, si ce n’est que je regarde avec plus de lucidité et de tendresse la petite fille de 10 ans terrorisée, qui fait face à l’idée de la mort pour la première fois. Cette petite fille est toujours là. Mais j’ai compris avec les années que s’il y a un monde que la mort ne peut pas toucher, c’est celui des mots. Le propre de la mort est qu’elle ne se raconte pas. Ce qu’on peut raconter, c’est la vie. Quand quelqu’un meurt et qu’on sait raconter sa vie, on fait un sacré pied de nez à la mort. Le seul pouvoir dont je dispose face à cette obscurité qui se tenait devant la petite fille de 10 ans, c’est celui des mots."

Cela ne vous rappelle-t-il rien ? Une petite fille qui prend conscience soudain de la proximité de la mort ? Eh bien le texte de Sebald bien sûr, avec cette petite fille croisée au jardin du Luxembourg. Relisons-le une fois encore :

"Parmi les images qui me sont restées en mémoire, il y a celle d'une petite fille à la tignasse indisciplinée, aux yeux vert d'eau, qui en sautant à la corde sur une des aires de gravier blanc du Luxembourg s'était empêtrée dans le bas de son imperméable beaucoup trop long et égratigné le genou droit, une scène qui inspira à Marie une impression de déjà-vu, car il y avait plus de vingt ans, dit-elle, exactement au même endroit, il lui était arrivé la même chose, un petit malheur  qui lui était alors apparu honteux et lui avait fait entrevoir pour la première fois ce que pouvait être la mort." 

Belle lumière unique de la coïncidence : alors que je cherchais en vain des références à cette scène, c'est l'avenir et non le passé qui m'en offrit une.

Parmi toutes les paroles très sensées de Delphine Horvilleur dans ces deux entretiens, je retiendrais  le passage suivant pour conclure cette chronique, car il y est question encore de l'enfant :

Vous avez une approche très intellectuelle de la religion. Y a-t-il une place dans votre vie pour la pensée magique, les superstitions ?

Absolument. Je fais dialoguer en moi des moments de rationalité et des moments de pensée magique. Lorsque les pensées magiques se manifestent, c’est souvent l’enfant en nous qui parle. Je laisse cette enfant parler en moi en mettant au point des rituels qui me sont propres. Par exemple, je ne rentre jamais directement chez moi après être allée au cimetière ; il me faut un « sas » de décontamination de la mort, aller dans un café, un magasin…

Il a beaucoup été question, ces temps-ci, de la notion d’essentiel et de non-essentiel. Qu’est-ce qui est essentiel pour vous ? Ce qui est superficiel peut-il être essentiel ?

De la même manière que je fais dialoguer en moi rationalité et pensée magique, j’ai besoin dans ma vie que dialoguent la profondeur et la légèreté. Je suis quelqu’un qui place beaucoup de légèreté dans sa vie – j’ai une passion pour le karaoké, la danse. Pourquoi faudrait-il être cohérent dans la vie ? Il faut simplement laisser les différentes voix parler en soi.

Ce qui est essentiel, à mes yeux, c’est de voyager hors de soi, de trouver des ponts qui nous relient à plus grand que nous. C’est toujours, au fond, la question de la transcendance. Ce qui est essentiel, c’est de savoir qu’il y a plus grand que soi, plus grand que son histoire, que les temps de sa vie, que sa compréhension d’un mot, que notre croyance. La littérature nous fait toucher cela du doigt, parce qu’elle nous plonge dans le monde d’un autre qu’on ne comprend pas.

Cette rencontre de son monde et du mien est la condition du dialogue, un ressort d’empathie. D’où, pour moi, l’absurdité du débat actuel sur qui doit traduire la poétesse Amanda Gorman. Tout l’objet de la traduction, c’est précisément qu’elle doit être faite par quelqu’un qui n’est pas vous. C’est la rencontre entre son monde et le vôtre qui crée la possibilité d’un voyage entre deux univers."

Faire dialoguer rationalité et pensée magique, il me semble que je ne fais que cela... 

Et Denon alors, me direz-vous ? Le reliquaire ? Ce sera pour la revoyure, avec un retour vers un autre pan d'Austerlitz, par le biais qui fut pour moi complètement inattendu d'un auteur libanais contemporain.

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* Georges Sebbag, qui me frappe par sa proximité phonétique avec Winfried-Georg Sebald.

** La lecture d'un article de la revue littéraire en ligne Diacritik, consacré à la jeune maison d'édition Anamosa, m'a fait découvrir la revue, papier celle-ci, Sensibilités, dont le titre du dernier numéro semestriel (que j'ai pu me procurer à la librairie Arcanes) est tout à fait en rapport avec mon motif principal.