"La grande énigme de la vie humaine, ce n'est pas la souffrance, c'est le malheur."
Simone Weil
Le malheur frappe partout et toujours, on le sait bien, mais on s'accommode mieux de le savoir lointain. Aussi, quand il est à nos portes, quand il nous saisit dans notre vie quotidienne, il nous remplit d'effroi. Les incendies qui dévastent la Gironde et les Landes depuis des jours, plongeant le pays dans une catastrophe inédite, ont un effet de sidération. Ces personnes évacuées par centaines, contraintes d'abandonner parfois en pleine nuit leurs maisons et leurs biens, ces pompiers qui luttent sans relâche au péril de leur vie, dessinent le visage tourmenté d'un malheur collectif qui avait été pourtant annoncé, mais que l'on ne croyait peut-être pas si proche. Je connais assez bien ce coin de terre aquitaine, mes ex-beaux parents y ont un bungalow dans un village de vacances en lisière de l'océan, dans cette commune du Porge où tant de maisons ont brûlé, qui n'étaient pas des résidences secondaires comme il y en a tant sur la presqu'île du Cap-Ferret, non, les maisons de simples gens qui vivaient ici à l'année, parfois depuis plusieurs générations. On peut comprendre leur détresse, devant les murs calcinés de leurs existences, la perte irrémédiable de leurs souvenirs, leur colère aussi devant ce fiasco, l'impuissance à juguler ces feux attisés par la sécheresse et les vents.
L'irruption du malheur dans nos vies est un moment bien particulier. Je sais qu'en ce qui me concerne, le malheur s'introduisit dans notre famille un dimanche soir d'octobre 1969. Pendant neuf ans, donc, je ne connus pas le malheur, des petites souffrances, des douleurs, certainement, mais le malheur je ne savais pas ce que c'était. Cette nuit-là, nous partîmes dans la nuit, abandonnant le magasin des Économats dont mon père était gérant dans le petit village de Saulzais-le-Potier. On nous expliqua brièvement : Julien et Marie-Louise, nos grands-parents maternels, avaient eu un accident de la route en reconduisant mon oncle Bernard à la gare de Châteauroux. Il accomplissait alors son service militaire. Une collision à un carrefour sur la route de Neuvy, un choc très violent, ils étaient morts sur le coup, mon oncle plongé dans un coma dont il devait resurgir quelques jours plus tard. La vie allait changer de cap, nous quitterions le Cher et mon père, reprenant la ferme des grands-parents, redeviendrait paysan. Ma mère n'avait que trente ans alors, elle avait perdu son père et sa mère, choc immense dont elle parlait toujours avec grande pudeur, "la mort des parents," disait-elle, sans rien ajouter. On nous épargna les obsèques, voulant sans aucun doute nous protéger. Je le regrette encore.
Cela n'empêche pas d'y retrouver certains termes et concepts chers à Simone Weil. Ainsi de la force, dont la définition est donnée dès l'ouverture de l'essai :
Le vrai héros, le vrai sujet, le centre de l'Iliade, c'est la force. La force qui est maniée par les hommes, la force qui soumet les hommes, la force devant quoi la chair des hommes se rétracte. L'âme humaine ne cesse pas d'y apparaître modifiée par ses rapports avec la force ; entraînée, aveuglée par la force dont elle croit disposer, courbée sous la contrainte de la force qu'elle subit. Ceux qui avaient rêvé que la force, grâce au progrès, appartenait désormais au passé, ont pu voir dans ce poème un document ; ceux qui savent discerner la force, aujourd'hui comme autrefois, au centre de toute histoire humaine, y trouvent le plus beau, le plus pur des miroirs.
La force, c'est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. Quand elle s'exerce jusqu'au bout, elle fait de l'homme une chose au sens le plus littéral, car elle en fait un cadavre. Il y avait quelqu'un, et, un instant plus tard, il n'y a personne. C'est un tableau que l'Iliade ne se lasse pas de nous présenter
La force apparaît très vite également chez Rachel Bespaloff, dans le premier chapitre plus spécialement centré sur Hector : La force ne se connaît et ne jouit d'elle-même que dans l'abus où elle s'abuse, dans l'excès où elle se dépense. Ce bondissement souverain, cette fulguration meurtrière où le calcul, la chance et la puissance ne font qu'un pour défier la condition humaine - en un mot la beauté de la force, nul (sauf la Bible qui la chante et la loue en Dieu seul), ne nous la rend plus sensible qu'Homère. [...] Ainsi la force apparaît dans l'Iliade, à la fois comme la suprême réalité et la suprême illusion de l'existence."
La qualité unique de l'Iliade, c'est de n'être pas le récit des seuls vainqueurs, comme si souvent dans les chroniques historiques : "Où, dans l'Iliade, sont les bons ? où les méchants ? questionne Bespaloff. On n'y voit que des âmes en peine - des guerriers en lutte qui triomphent ou succombent. Les revendications de la justice ne font qu'un murmure de larmes et de plaintes aux genoux de marbre de la nécessité. Condamner ou absoudre la force, ce serait condamner ou absoudre la vie même. Et la vie , dans l'Iliade (comme dans la Bible et dans Guerre et Paix) est essentiellement ce qui ne se laisse pas estimer, mesurer, condamner ou justifier par le vivant. [...] Cette acceptation sans raidissement intérieur, consubstantielle à l'existence, reste très éloignée des parades stoïciennes."
Simone Weil, de son côté, souligne que "l'extraordinaire équité qui inspire l'Iliade a peut-être des exemples inconnus de nous, mais n'a pas eu d'imitateurs. C'est à peine si l'on sent que le poète est Grec et non Troyen."
Cet autre mot-clé que nous avons étudié l'autre jour se retrouve aussi sous la plume de Rachel Bespaloff : l'amertume. Et c'est juste après le passage cité ci-dessus : "Fille de l'amertume, la philosophie de l'Iliade bannit le ressentiment." Amertume qui est aussi présente dans le second chapitre, Thétis et Achille. Thétis, la déesse, Néréide aux pieds légers, qui est une mère bienveillante pour le héros fougueux et implacable, qui chérit en retour cette jeune mère immortelle : "Dans cet amour, qu'une double amertume préserve de lentes corruptions, s'accomplit sa nature humaine et divine."
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Thétis plonge Achille dans les eaux du Styx (Antoine Borel, 1788) |
Amertume encore au chapitre troisième, consacrée à Hélène, où Bespaloff met en évidence le sentiment de complicité fraternelle qu'elle partage avec Hector : "La plainte de l'exilée retentira la dernière sur la dépouille d'Hector, baignant la fin de l'Iliade dans la lumière pure et désolée de la compassion."
Voici vingt ans déjà que je suis partie de là-bas et que j'ai quitté mon pays, et de toi jamais je n'entendis mot méchant ni amer... Je pleure donc sur moi, malheureuse, autant que sur toi, d'un cœur désolé. Nul désormais dans la vaste Troade qui me témoigne quelque douceur et amitié : tous n'ont pour moi que de l'horreur.
C'est à travers la figure d'Hélène que nous retrouvons le malheur : "La plus belle d'entre les femmes, que tout appelait, tout portait à une destinée rayonnante, n'a été choisie que pour consommer son propre malheur et celui de deux peuples. Loin d'être une promesse de bonheur, la beauté, ici, accable comme une malédiction."
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| Arrivée de Pâris et Hélène à Troie, BnF, Manuscrits, français 254 fol. 53 |
Ici s'amorce une méditation profonde sur la beauté, qui n'est pas sans parenté avec celle de Simone Weil, pour qui, selon Pierre Gillouard, "le sentiment de la beauté du monde ne nous voile jamais ses horreurs. Le monde est beau non pas grâce à elles, mais avec elles : on les sait exister dans cette nécessité invincible qui semble pourtant obéir à la volonté d'un artiste." (p. 354) Il cite un peu plus haut cet extrait suivant de L'Amour de Dieu et le malheur :
Dans la beauté du monde la nécessité brute devient objet d'amour. Rien n'est beau comme la pesanteur dans les plis fugitifs des ondulations de la mer ou les plis presque éternels des montagnes.
La mer n’est pas moins belle à nos yeux parce que nous savons que parfois des bateaux sombrent. Elle en est plus belle au contraire. Si elle modifiait le mouvement de ses vagues pour épargner un bateau, elle serait un être doué de discernement et de choix, et non pas ce fluide parfaitement obéissant à toutes les pressions extérieures. C’est cette parfaite obéissance qui est sa beauté.
Toutes les horreurs qui se produisent en ce monde sont comme les plis imprimés aux vagues par la pesanteur. C’est pourquoi elles enferment une beauté. Parfois un poème, tel que l’Iliade, rend cette beauté sensible.
Pas étonnant de retrouver l'Iliade à la fin de ce passage...
Rachel Bespaloff associe elle aussi la beauté à la nécessité. Ainsi peut-elle écrire qu'Homère "lui prête l'inexorabilité de la force et l'apparente à la fatalité. Comme la force, elle subjugue et détruit - délie et délivre. Ce n'est pas le hasard des vicissitudes de sa vie, mais une nécessité plus profonde, qui fait qu'Hélène est le calme et l'amertume qui renaissent au sein des batailles et baignent également dans leur ombre victoires et défaites par-delà les milliers de morts. Car si la force s'use et se dégrade dans la contingence du devenir - il suffit de la flèche de Pâris pour anéantir d'un seul coup la puissance d'Achille - la beauté seule consume toutes les contingences jusqu'à celles qui président à son accomplissement."

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