mercredi 30 janvier 2019

Du Bois-Brûlé aux serpents brûlants

"Jonathan et Wilfred étaient côte à côte le long du mur.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire d'alpinisme, Fred ? demanda Jonathan sans le regarder Vous avez le vertige rien qu'à être sur une moquette trop épaisse.
- C'est la première chose qui m'est passée par la tête, Jon. "

Trevanian, L'expert, p. 19

"Bien que je sache qu'il y a un malheur en vue, le seul fait d'être attachés à la même corde me donne l'illusion d'une entente entre nous deux. C'est une erreur, mais je n'arrive pas à vouloir du mal à cette femme qui est en train de me trahir. Je lui montre la ligne de crête que nous allons suivre."

Erri de Luca, La nature exposée, p. 133.

Je  ne me suis avisé que tardivement qu'Erri de Luca et Trevanian, écrivains fort différents par ailleurs, avaient pourtant un important point commun : ils étaient tous les deux alpinistes. Et cette constante passion de leur vie se traduit dans leurs livres : les deux personnages principaux des deux romans découverts, l'un à Châteauroux, l'autre à Tours, sont eux aussi des alpinistes chevronnés. Jonathan Hemlock dans L'expert, le passeur-sculpteur sans nom connu dans La nature exposée, partagent la même connaissance intime de la montagne. 

Et de fait, à partir de là, je nouai trois brins : le fil tourangeau de l'expédition Baxter3, le fil castelroussin et le fil quaternitaire de l'article de Rémi Schulz, De la Pâque à Paco. Trois brins définissent une tresse. C'est donc une tresse que je vais décrire ici.

Rémi évoque sa découverte en 2011 du roman de Claude Amoz, Bois-Brûlé (2002) : "Un drame en 5 jours consécutifs, du 17 au 21 avril, aboutit à une mort. Si l'année n'est pas précisée explicitement, plusieurs éléments du roman permettent de désigner 2000, et en 2000 ces 5 jours vont du Lundi des Rameaux au Vendredi saint. Claude Amoz contactée a reconnu que c'était voulu; j'étais le premier lecteur à lui communiquer ce constat."


On rejoint donc à la fois le fil baxtérien (La Pietà de Jehan Fouquet) et le fil castelroussin (les Rameaux d'Onfray et le crucifix du sculpteur italien). Rémi poursuit ainsi :
"Dans mon billet Claude A., je développai la coïncidence liée à cette découverte. J'avais trouvé Bois-Brûlé chez un bouquiniste lors de mon précédent séjour à Paris en mai 2011, durant lequel j'avais lu en bibliothèque le 5e et dernier roman de la Série policière de Claude Aveline, L'oeil-de-chat.
  Le roman débute le soir du Dimanche des Rameaux 1930, où l'on apprend ensuite qu'une mort est survenue. Si ceci est explicite, il faut lire attentivement le récit pour voir que le dénouement survient le vendredi suivant, Vendredi saint donc.
  Mon obsession des dates pascales m'a permis de découvrir 5 polars couvrant une pleine semaine pascale, se terminant donc le jour de Pâques. L'oeil-de-chat m'a fait envisager une nouvelle catégorie, s'arrêtant au Vendredi saint, et dans la foulée j'ai donc découvert un second polar de ce type, de plus émanant d'un auteur Claude A., une auteure en fait."
A la fin du roman d'Erri de Luca, alors que le sculpteur a terminé la "nature" et qu'il ne lui reste plus qu'à assembler la pièce sur la statue du crucifié, il se rend un matin au presbytère, mais le curé, commanditaire de la restauration, est absent, "occupé, dit-il, par les préparatifs de Pâques". Nous nous trouvons donc là aussi dans la semaine pascale. Il en profite pour aller dans la grande salle de la statue, où il est tout d'abord surpris par un nouvel éclairage plus vif.
"Je passe le bout de mes doigts autour des clous. Je m'étonne de ne pas l'avoir fait. Sur la tête du premier, celui des pieds, je sens quelque chose de gravé sous mon doigt. Je monte vérifier les deux autres. Je sens aussi sur eux comme un petit sceau. Je regarde mieux avec la loupe, ils sont différents. Je recopie ces signes pour les montrer au rabbin." (p. 146-147)
Revoilà donc les fameux clous de la croix, qui sont représentés, je le rappelle, au centre de La Pietà de Fouquet.


Le sculpteur va donc chez le rabbin, avec qui il entretenait un dialogue sur la comparaison du Christ avec un serpent : Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l'homme soit élevé, Jean, 3,14 - ceci étant la version Louis Segond de la Bible, car Erri de Luca rapporte le verset un peu différemment : "Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le fils d'Adam." La comparaison est surprenante : comment le serpent, associé au péché originel, à la désobéissance d'Adam et Eve, peut-il être associé au Christ ? Le verset fait allusion au serpent d'airain (c'est-à-dire de bronze, alliage de cuivre et d'étain) que Moïse mit sur une perche comme antidote à la morsure des serpents "brûlants" dans le désert :
« Alors [après avoir soupiré contre Moïse et contre Dieu] l'Éternel envoya contre le peuple des serpents brûlants [śĕrāpîm] ; ils mordirent le peuple, et il mourut beaucoup de gens en Israël. Le peuple vint à Moïse, et dit : nous avons péché, car nous avons parlé contre l'Éternel et contre toi. Prie l'Éternel, afin qu'il éloigne de nous ces serpents. Moïse pria pour le peuple. L'Éternel dit à Moïse : Fais-toi un serpent brûlant, et place-le sur une perche; quiconque aura été mordu, et le regardera, conservera la vie. Moïse fit un serpent d'airain [neḥaš neḥošet], et le plaça sur une perche; et quiconque avait été mordu par un serpent, et regardait le serpent d'airain, conservait la vie. » (Nombres, 21)
Ainsi, écrit de Luca, Jésus "devait-il être hissé en haut d'une poutre, à des fins de salut".  Le rabbin consulté lui explique que les lettres de l'alphabet représentent aussi des nombres, qu'un mot est aussi une série de chiffres, une somme, et que deux mots avec le même nombre forment un couple fixe : "le mot "serpent" a la même valeur numérique, la même somme de lettres que le mot "messie". Jésus est un juif instruit et il parle à un autre juif instruit, en mesure de saisir le sens de la comparaison. Comme fut élevé le serpent, ainsi sera élevé le messie."

Cette interprétation, assimilant la croix du Christ au serpent d'airain de Moïse, est opérée très tôt chez les premiers chrétiens, ainsi saint Justin (environ 100 – 165 ap. JC) dans son Dialogue avec Tryphon, 94, 3, lorsqu’il commente Nombres 21 :
Par là, comme je l’ai dit plus haut, il proclamait un mystère : il proclamait qu’il détruirait la puissance du Serpent qui avait provoqué la transgression d’Adam; il proclamait le salut pour ceux qui croient en celui qui par ce signe, c’est-à-dire par la croix, devait mourir des morsures du Serpent, à savoir les mauvaises actions, les idolâtries et autres injustices. Si vous ne l’entendez pas ainsi, expliquez-moi pourquoi Moïse a dressé le serpent d’airain sur un signe et a ordonné que ceux qui étaient mordus le regardent? Pourquoi ceux qui avaient été mordus se trouvaient-ils guéris, et comment, en donnant ces ordres, il n’établissait aucun symbole?
Adam, Ève et le serpent (cathédrale Notre-Dame de Paris).

J'ai déniché ce commentaire en effectuant une recherche sur ce passage biblique des Nombres, abondamment commenté sur le net. Le prêtre dominicain québecois André Gilbert, sur son site Mystère et Vie, écrit ainsi que "ce qu’il y a de particulier chez Justin, c’est bien sûr l’identification du signe qu’est le serpent d’airain à la croix du Christ, comme l’a fait l’évangéliste Jean. Mais c’est aussi le fait d’associer le serpent à la puissance du mal, source de la transgression d’Adam et de toutes les autres par la suite. Ainsi, la croix est présentée comme la destruction de cette puissance du mal pour tous ceux qui croient en elle. C’est en quelque sorte le rétablissement du paradis perdu et l’apparition du nouvel Adam".

Une autre exégèse très intéressante est celle donnée par le pasteur Marc Pernot lors d'une prédication dite précisément du Vendredi saint, le 14 avril 2017, et rapportée sur le site de L'Oratoire du Louvre.
"Philon d’Alexandrie, contemporain de Jésus et de Nicodème, lui, ne rend pas du tout Dieu responsable de la mort des personnes mordues par les serpents brûlants, au contraire. Ces serpents brulants sont interprétés par Philon non comme des punitions de Dieu mais comme la morsure des passions et du plaisir venant mordre et tuer notre esprit, notre intelligence (Legum Allegoriae 77ss). Ce serpent brûlant qui tue c’est celui de la tentation, c’est le serpent d’Adam et Ève, c’est celui qui éprouve même Jésus, dès le début de son ministère jusqu’à son désespoir à Gethsémanée et encore plus sur la croix, lui faisant même douter de la fidélité de Dieu.

Dans ce chapitre de l’Évangile selon Jean, Jésus prend délibérément position dans ce sens, innocentant totalement Dieu de juger et d’éliminer le coupable :

Dieu, nous dit-il, n'a pas envoyé son Fils dans le monde
pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.
(Jean 3:17)
La présence et l’action de Dieu sont entièrement positives, rien à craindre de lui, mais tout à espérer. Et ceux qui souffrent et meurent ne meurent jamais sous les coups de Dieu, ni dans ce monde ni dans le monde à venir. Au contraire, Dieu travaille sans cesse pour nous sauver de nos propres serpents brûlants. Dieu a tellement aimé le monde, Dieu a tellement aimé chacun, qu’il a tout fait pour que nous ayons la vie éternelle, que nous soyons sauvés par lui.
Mais comment est-ce que « cela » marche ?
D’abord, comme le rappelle ici Jésus, c’est dans le désert qu’est le lieu de ce salut. Le désert, en hébreu midebar, c’est littéralement le lieu qui est à la fois hors de la parole (min-dabar, hors du bruit et du vacarme des voix humaines), midebar c’est aussi le participe présent du verbe dabar « parler », le désert c’est le lieu où Dieu est « parlant ». Un lieu de passage pour un temps de retrait temporaire hors du monde, pour entrer en soi-même. C’est le lieu de l’expérience mystique et du cheminement avec Dieu, grâce à Dieu."
Tout ceci ne m'a éloigné qu'en apparence du roman d'Erri de Luca. Rejoignons le sculpteur chez le rabbin, qui l'accueille dans son bureau ("une fortification de livres") avec un café turc (sa famille vivait à Istanbul). Il précise que leur Pâque est déjà passée : "Pour eux, c'est la célébration d'une traversée. Ils franchissent la frontière de l’Égypte et de l'esclavage. Ils entrent dans la liberté qui est, au début, un désert grand ouvert. Derrière eux, le passage se referme à double tour, ils inaugurent le voyage. C'est la première fête d'égalité des histoires sacrées, aucun d'eux n'est esclave." Le sculpteur montre alors les trois signes gravés sur la tête des clous, qui s’avèrent être des lettres hébraïques.
"Ce sont alef, dalet, mem, ils forment le nom Adam. C'est lui l'auteur, c'est ce que veut dire le sculpteur par ce message. Adam, l'espèce humaine tout entière, a planté ces clous en laissant sa signature. Dans les Évangiles, on rapporte la phrase "Pourquoi m'as-tu abandonné ?". C'est la répétition d'un vers de David dans un psaume. En hébreu, on peut lire sans point d'interrogation : "A quoi m'as-tu abandonné". Comme un acte d'accusation, regarde à quoi tu m'as abandonné. A quoi : en hébreu, on peut lire l'équivalent en valeur numérique : "A un Adam tu m'as abandonné". Voici son nom sur les clous." (p. 148)

S'il y a quelqu'un qui est féru d'hébreu biblique et de coïncidences numériques, c'est bien Rémi Schulz. Dans l'article cité au début, on ne s'étonnera donc pas de trouver ce passage :
"En 2003, inspiré par Leroux et Queen, j'ai envisagé un roman dont le point culminant se serait passé pendant la Semaine sainte 2004, Le parfum de l'amant d'Anouar. Adam Breger y était accusé d'un meurtre commis pendant la nuit pascale. Je découvris ensuite que dans Dans les bois éternels (2006), de Fred Vargas, son commissaire Adamsberg contribue à une "résurrection" le soir du Vendredi saint 2004. C'est le Vendredi saint à 22 h 15 que Kevin Byrne parvient à mettre hors d'état de nuire le tueur, juste avant qu'il ne tue la fille de Jessica."
Ah, il y avait longtemps que je n'avais pas croisé la piste vargasienne, c'est un plaisir de revenir sur ces traces. 
"Je me retrouve devant le gouffre des significations, j'ai besoin de m'appuyer sur une gorgée de café turc.", confie le narrateur d'Erri de Luca. De même, devant la prolifération exégétique qui s'est imposée à moi avec ces sacrés clous, je m'octroie une petite pause et clos ce billet que l'internaute moyen trouvera déjà bien trop long. Bien des choses encore à dire, mais ce sera pour la prochaine fois.


vendredi 25 janvier 2019

Toucher les vertèbres

"Able sourit et inclina la tête, accusant le coup.
 - Je dois vous demander une chose. Le commandant qui assistait à l'interrogatoire assez brutal de Hel s'appelait Diamond. Je sais, bien entendu, le penchant qu'ont vos concitoyens à s'identifier à des pierres ou à des métaux précieux, mais néanmoins la coïncidence des noms me frappe. Et la coïncidence est la plus grande arme du Destin."

Trevanian, Shibumi, Gallmeister, 2008, p.240-241.

En relatant notre visite à Nouans-les-Fontaines pour admirer la Pietà de Jehan Fouquet, m'étais-je éloigné de mon sujet précédent, à savoir le crucifix en cours de restauration d'Erri de Luca ? A l'évidence non, le tableau lui-même évoquant la crucifixion. Les clous du sacrifice étaient d'ailleurs en bonne place sur la composition, bien détachés, sur le sol gris, du corps du Christ et du voile de la Vierge. Là encore, pas de traînée sanguinolente, souvenir du martyre, juste la matité sombre du métal.


Je retourne dans le roman d'Erri de Luca, où le sculpteur ne cesse d'interroger les détails du marbre :
"Là où le dos s'appuie en haut contre la croix on voit une adhérence entre le corps et le bois. A cet endroit, le travail de sculpture a été difficile. Encore plus dans l'étroit passage entre le buste  qui se tord en avant et la croix. Il y a de la place pour passer la main et toucher les vertèbres. Les faisceaux musculaires de chaque côté de la colonne vertébrale sont la marque d'une grande pratique." (p. 80)
Cet espace étroit entre corps et croix, où allais-je le retrouver en ces mêmes jours ? Ni plus ni moins, étonnamment, que dans le Cosmos de Michel Onfray, dans les premières pages, où il donne un portrait très émouvant de son père (c'est dans ce registre, lorsqu'il parle de son enfance, de ceux qu'il aime, lorsqu'il est dégagé de ses certitudes philosophiques, que j'apprécie véritablement l'écrivain) :
" (...) il n'allait pas à la messe le dimanche, il ne se confessait pas (il n'aurait eu aucun péché à avouer), je ne l'ai jamais vu communier. J'ai le vague et très lointain souvenir de messe de minuit, mais peu et pas longtemps. En revanche, il ne manquait jamais aucun messe des Rameaux. J'aime que cette cérémonie chrétienne aux origines païennes ait été la sienne. (...) La fête chrétienne des Rameaux recouvre la fête païenne de la promesse de prospérité. Mon père revenait avec un bouquet de buis bénit. Loin des pays méditerranéens, le buis a remplacé la feuille de palmier : parce qu'il reste vert l'hiver. Il détachait un ou deux brins qu'il plaçait entre le bois du crucifix et la figuration du corps du christ. Un autre brin allait dans la 2CV, à côté d'un médaillon de saint Christophe." (p. 14-15, c'est moi qui souligne).
Et le crucifix je je retrouvai encore en écoutant dans la voiture, sur le court trajet pour me rendre au travail, une émission de France-Culture. Des quelques phrases échangées, je déduisis assez rapidement que l'invité devait être Olivier Roy (bien que je ne l'ai jamais entendu jusqu'à ce jour, le contenu me semblait correspondre à ce que j'avais pu lire sur la chronique de Philosophie Magazine traitant de son dernier ouvrage , L'Europe est-elle chrétienne ?", essai qui avait interféré avec ma lecture d'Antoine Blondin, voir On ne signera pas le traité de Westphalie). Or, pendant les quelques minutes que j'ai pu consacrer à l'émission, le symbole du crucifix est abordé à l'occasion d'un discours de Matteo Salvini, commenté ensuite par Olivier Roy (c'est à 16 : 15) :


Cette triple occurrence du crucifix au début de la seconde décade de janvier trouva ensuite des échos. Ainsi, le roman de Trevanian, L'expert, acheté et commencé à Tours, dont l'ouverture sur St.Martin-In-The-Fields* avait comme annoncé la trouvaille saint-martinienne de Nouans-les-Fontaines, comportait aussi des résonances christiques (et comme pour l'empalement initial, le détail apparaît dans un passage qu'on peut bien dire horrifique du roman) :
"Ses jambes nues et pas rasées pendaient sur le bord. Ses pieds étaient longs et osseux, comme le Christ d'un crucifix mexicain, et la façon molle dont ils pendaient trahissait la mort encore plus que l'odeur douce et insinuante. Comme il avait besoin de prendre sa part du châtiment, Jonathan rabattit l'imperméable pour regarder son visage. Il était crispé dans un rictus qui lui découvrait les dents. Il détourna les yeux." (p. 260)
Est-ce un hasard surnuméraire si le second écho met en scène un peintre ?
" L'atelier attenant à la maison de MacTaint était désert, à l'exception du peintre décharné à l’œil fou qui foudroya Jonathan du regard lorsque, en entrant, celui-ci apporta avec lui une bouffée d'air glacé. Il marmonna quelque chose d'un air furieux, puis se remit à l’œuvre magistrale à laquelle il travaillait depuis onze ans : une gigantesque vue pointilliste des docks de Londres peinte avec une brosse à trois poils.
Jonathan passa devant lui à grands pas, encore mal assuré sur ses jambes, et se dirigea vers la porte qui donnait sur l'appartement.
Le peintre se remit au travail. Puis, au bout d'une minute, son visage émacié de crucifié se leva et se tourna vers la porte. Il y avait quelque chose de bizarre chez cet intrus. Quelque chose dans sa tenue." (p .283, c'est moi qui souligne)
Aujourd'hui même, où je décide de rédiger cet article, je lis dans Le Monde, dans un entretien avec le nouveau premier ministre du Québec, François Legault, cette dernière question posée par Nicolas Bourcier :
"Quid du crucifix posé sur le mur de l'Assemblée nationale ?

La question est : où trace-t-on la ligne ? On a une croix sur notre drapeau, une croix sur le mon Royal, on a beaucoup de signes qui rappellent notre passé religieux. Cela fait partie de notre patrimoine. Je ne suis pas mal à l'aise avec ça. Ce qu'il nous faut, c'est un cadre, un cap raisonnable. A nous de le donner pour éviter tout dérapage."

Le crucifix du Salon bleu

Enfin, il me faut signaler un dernier écho avec le dernier article publié par Rémi Schulz sur son site Quaternité, De la Pâque à Paco. Article daté du 16 janvier, mais que je n'ai vu qu'aujourd'hui affiché dans ma barre latérale. Il y avait un bon bout de temps que je n'avais plus enregistré de connexions avec les recherches de Rémi, ce fut donc un plaisir d'en relever plusieurs :
"Ce n'est cependant qu'en 2011, bien des années après cette découverte, que j'ai enfin lu un roman de Claude Amoz, Bois-Brûlé (2002). Un drame en 5 jours consécutifs, du 17 au 21 avril, aboutit à une mort. Si l'année n'est pas précisée explicitement, plusieurs éléments du roman permettent de désigner 2000, et en 2000 ces 5 jours vont du Lundi des Rameaux au Vendredi saint. Claude Amoz contactée a reconnu que c'était voulu; j'étais le premier lecteur à lui communiquer ce constat. (...)

Alors un Vendredi saint 4/4 situé 44 fois 44 ans après le jour de la Crucifixion, ça me parle... Barth est-il aussi concerné que moi par la quaternité? Je n'en sais rien, mais rappelle que lorsque vient le 26 juillet 1969, il fait écrire à l'un de ses épistoliers que ç'aurait été le 94e anniversaire de Carl Jung.

  Plus de 7 ans après la découverte coup sur coup des polars "Vendredi saint" des Claude A., j'ai trouvé un troisième polar de ce type le 23 décembre, quelques jours après avoir vu que l'acrostiche donné par Barth pouvait livrer AMOZ (mais je n'ai pas pensé immédiatement à Claude Amoz, d'abord à Amos Oz, lequel devait décéder quelques jours plus tard)."
Les Rameaux (chers au papa d'Onfray), la crucifixion, un Barth (qui bien sûr renvoie à mon ami Bartt du périple baxtérien), un Amos Oz (cité dans le même billet qu'Olivier Roy), voilà bien des ramifications qu'il faudrait peut-être explorer.

Mais c'est une autre, toute fraîche, qui vient juste de m'apparaître, que j'explorerai dans la prochaine livraison. Disons seulement qu'elle a quelque chose à voir avec ces fameux clous de la croix.

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* Saint-Martin-In-The-Fields, à Londres, renvoie évidemment au prieuré Saint-Martin-des-Champs, situé dans le 3e arrondissement de Paris, aux nos 270–292 rue Saint-Martin. Lisant la longue notice wikipedia qui lui est consacrée, je débouche in fine sur une miniature du bon Jehan Fouquet représentant sainte Anne et ses filles (dont la Vierge) devant l'église du prieuré Saint-Martin-des-Champs.

Miniature tirée du Livre d'heures d'Étienne Chevalier par Jean Fouquet, XVe siècle

mardi 22 janvier 2019

Baxter 3 : De Nouans à Nohant

Je devais à l'origine développer une série autour du crucifix mais je me vois contraint d'opérer un détour. Contraint n'est pas le bon mot car je le fais, ce détour, de la meilleure grâce du monde. D'ailleurs il n'en éclairera que mieux, vous le verrez avec évidence, le thème prévu. Ce détour passe par l'expédition tourangelle menée ce week-end avec Nunki Bartt et le Doc. Troisième expédition Baxter § Baxter, ainsi que les nomme Bartt, à la suite de la première virée dans la campagne castraise, à la recherche d'une hypothétique voie romaine et de tuileaux invisibles, à quelques jets de pierre de l'usine Fenwal, anciennement Baxter, spécialisée dans la poche de sang (on voit déjà à ce simple énoncé l'entrelacement farouche de l'archaïque et du moderne). La seconde virée nous avait conduit par un très beau jour de septembre à Angles sur les rives de l'Anglin, Angles si chère à Bartt qu'il avait quitté Tours, sa ville d'enfance, pour y venir vivre et travailler. En allant à Tours, nous revenions donc sur la ville natale, et tout d'abord dans le quartier Saint-Symphorien où Bartt se souvient avoir vécu entre les rumeurs de la cour de récréation de l'école Paul Bert et le bruit des métiers à tisser de la filature Roze, aujourd'hui en voie de transformation en résidences privées. Pourtant ce n'est pas de Tours qu'il va être question ici, mais du petit village de Nouans-les-Fontaines où, sur le chemin du retour, nous nous arrêtâmes - à l'instigation du Doc, avisé capitaine de bordée -, pour admirer La Pietà de Jehan Fouquet, un grand tableau sur bois du XVème siècle toujours visible dans l'église paroissiale.


Magnifique tableau attribué (presque tout le monde est d'accord) au plus grand peintre français de l'époque, le maître de Tours, ce Jehan Fouquet qui a donné là une oeuvre empreinte d'une remarquable douceur (dont il me souvient à l'instant qu'un autre tourangeau - Stéphane Audeguy - prononça l'éloge*). Douceur dont témoignent le soin avec lequel Joseph d'Arimathie et Nicodème, les deux vieillards à barbe blanche déposent le Christ sur les genoux de la Vierge, mais aussi le geste protecteur de Jean auquel fait écho la main ouverte de Jacques (reconnaissable à son bourdon), sur le côté droit, dans le dos du commanditaire de l’œuvre (dont l'identité nous reste inconnue). Pas de surenchère sanguinolente, les blessures divines se réduisent à de simples estafilades. Chacun est recueilli, peut-être concentré sur son propre secret, comme le suggérait le Doc. Pour en savoir plus long sur le peintre, on peut aller à la maison, un peu plus bas, dépourvue de gardien, où, pour cinquante centimes d'euro, on passe un portique ouvrant sur deux salles d'exposition. Nous sommes rentrés ensuite au bercail, sous un ciel de pleine grisaille, tous les trois soudain silencieux après avoir tant conversé.

Le soir même, je me replongeai dans l'un des livres achetés la veille dans une bouquinerie de la rue Colbert, Le Bibliovore, où nous nous étions réfugiés pour échapper à une averse. C'était L'expert, un roman de Trevanian**, auteur dont j'avais déjà lu Shibumi et La sanction, auteur dont la véritable identité (Rodney Whitaker) était restée longtemps inconnue : "Un écrivain protéiforme et inclassable, nous dit la notice de Gallmeister, la maison d'édition qui republie ses ouvrages, qui aura écrit des ouvrages sur le cinéma et d’autres romans et nouvelles, sous son propre nom, sous le pseudonyme de Trevanian, mais également sous ceux de Benat Le Cagot (le nom d’un personnage de Shibumi), Nicolas Seare, Edoard Moran ou Jean-Paul Morin. Il révèle que tous les pseudonymes qu’il utilise sont d’abord des personnages qu’il a lui-même créés."Bref,je reprenais cette lecture commencée la veille, dans la chambre qui m'avait été allouée chez l'amie du Doc qui nous avait gentiment hébergés au soir de notre périple (lectrice elle-même de Trevanian : nous n'en avons pas parlé mais j'ai aperçu sur un bureau un autre de ses romans, The Main)***

La première page du roman portait le titre suivant : St. Martin-In-The-Fields. Et la première phrase annonçait la couleur : Sa souffrance était immense. Mais du moins était-elle finie. Le chapitre commençait par une vision d'horreur : un homme était empalé sur le beffroi de l'église londonienne.
Pour ce qui est de la douceur, avec Trevanian on peut repasser.

Je songeai alors que l'église de Nouans-les-Fontaines était aussi une église Saint-Martin. Rien d'étonnant à cela : saint Martin est le saint tourangeau par excellence, et une palanquée d'églises lui sont consacrées. Néanmoins, je me souvenais aussi de l'étude que j'avais publiée dans Alluvions en juin 2017, L'axe des saint Martin, où je montrais qu'un alignement d'églises romanes dédiées au saint reliait Lacs, Ardentes, et Vic à l'église Saint-Etienne de Déols, commanditaire des prestigieuses fresques de Vic, où l'histoire de Martin fait partie prenante du programme iconographique.



J'avais prolongé l'axe au nord de Déols sans trouver à l'époque d'indices significatifs (mais il m'avait semble-t-il échappé que Villegongis, traversé par l'axe, s'honore aussi d'une église Saint-Martin). Il m'intéressait maintenant de vérifier la position de Nouans-les -Fontaines par rapport à cet axe martinien. Je ressortis pour l'occasion ma vieille carte Michelin 68, et prolongeai donc l'axe tracé alors au crayon de papier. Éblouissement : il rejoignait très exactement le village de La Pietà !


J'ai effectué le tracé sur Geoportail en utilisant les outils d'annotation du site, chacun peut vérifier la précision du tracé.
Voici à une échelle plus réduite le début de l'axe :


Je m'avise, ce qui ne m'avait pas frappé en 2017 avec autant d'évidence, que l'alignement traverse les deux châteaux d'Ars et de Nohant. Nohant, la maison de George Sand, elle qui a puissamment contribué à sauver les fresques de Vic lorsqu'elles ont été redécouvertes sous le badigeon de chaux par l'abbé Périgaud en 1849. Nohant dont la proximité phonétique avec Nouans prend soudain une résonance particulière. La Pietà de Fouquet n'a-t-elle pas aussi été redécouverte après une très longue indifférence ? C'était en 1911 par Paul Vitry****, conservateur des sculptures au musée du Louvre et d'origine tourangelle. Le tableau était alors situé au-dessus de la chaire de l'église, presque invisible, nous dit Wikipédia.
Voici  la fin de l'alignement :


Pourquoi les moines de Déols font-ils exécuter un travail artistique de haute volée dans une simple église de campagne ? Pourquoi le peintre du roi qu'est Jehan Fouquet voit-il un de ses tableaux majeurs conservé dans un village sans prestige particulier ? N'est-ce pas parce que cette simplicité cache chaque fois une orientation sacrée ?

Tandis que la pluie mêlée de neige descend à ma fenêtre à cet instant où j'écris, il me reste encore à faire une remarque d'importance : cette visite à Nouans je l'ai effectuée, je l'ai dit, avec mes deux compères, Nunki Bartt et le Doc. Or, Bartt vit à Déols et le Doc vit à Lacs.


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* "La douceur est vouée à une irrémédiable minorité : ce charme est son secret. C'est précisément pourquoi, il me semble, toutes sortes de forces politiques, sociales, morales s'acharnent  à la falsifier. Toute force réactive hait la douceur et cherche à la remplacer par d'odieux simulacres : la mièvrerie, la niaiserie, l'infantilisme, le consensus.
Je propose d'appeler ici douceur  l'ensemble des puissances d'une existence libre ; définition  générale, mais non vague, si l'on veut bien y réfléchir." (Petit éloge de la douceur, p. 9-10, Gallimard, 2007.)

** Trevanian est apparu une fois dans Alluvions, à l'occasion d'un article autour du film Paterson. Le couple du film regarde au cinéma L'ile du Docteur Moreau.

*** Les vignettes des livres The Main et L'expert apparaissent côte à côte dans la notice déjà citée de Gallmeister.
**** Vitry ne signale toutefois sa découverte qu'en 1931, dans une communication à la société des antiquaires de France, puis en publiant un article dans la Gazette des beaux-arts en 1932.

vendredi 18 janvier 2019

De morte aeterna

Je ne vais plus à Noz aussi régulièrement, il me semble que le magasin a perdu un peu de sa magie en essayant de mettre un peu plus d'ordre dans ses étalages. Alors que tout voisinait avec tout, et que l'on pouvait trouver un beau volume sur un artiste de la Renaissance au milieu de boîtes de petits pois ou d'un assortiment de chaussettes, ce n'est plus possible aujourd'hui, mais les trouvailles sont plus rares (alors que, rationnellement, cela ne devrait rien changer). Hier, je n'ai rapporté que des crayons de papier, des sets de table et de la colle en bâton. Des livres, il y en avait, et même beaucoup, mais sans intérêt à mes yeux. Je n'ai pas la religion du livre, le livre n'a rien de sacré en soi. Il peut porter le bien comme le mal, la laideur comme la beauté. Il est souvent un simple produit mercantile, destiné à faire du fric. Le livre est très rarement une oeuvre d'art. S'il n'y avait plus sur Terre que les livres présents hier à Noz, je ne lirais plus.

Bon, mais l'orpailleur aussi remue beaucoup de boue avant de dénicher la pépite, et heureusement, il y a de temps à autre de belles surprises. La dernière en date, à Noz toujours (avant-dernière visite), c'est l'ouvrage de Nathalie Rheims, La mémoire des squares, Sur la trace des fantômes de Paris (Michel Lafon, 2016). Un livre écrit au lendemain de l'attentat du Bataclan, sous la forme d'un itinéraire secret à travers l'histoire inscrite dans les espaces verts parisiens, la botanique et la statuaire. Je ne l'ai pas encore terminé, d'autres lectures qui me sont apparues plus nécessaires l'ont momentanément interrompu, mais j'y reviendrai.


Il y eut surtout cette résonance avec le musicien Steve Shehan. Également poète et peintre, Shehan vient de faire paraître un triple album, VIS, initiales de Visa Mundi, Incarnations, Stella Novae, expressions latines qui marquent bien son goût pour la musique lyrique, baroque, alors même qu'il n'oublie pas ses attaches pour le jazz et les musiques ethniques. J'en ai écouté quelques extraits sur le site Accent Presse, qui m'ont vraiment séduit (je me suis alors rendu à Cultura où je pensais avoir une petite chance de trouver l’œuvre, mais non, ils ne l'avaient pas, et je ne pouvais même pas le commander, VIS n'était pas inscrit à leur catalogue - et c'est à cette occasion que, faute de Shehan, je suis revenu avec le Cosmos de Onfray dont j'ai parlé récemment et La nature exposée d'Erri de Luca que je vais bientôt évoquer).
Lisant Nathalie Rheims, je suis tombé sur ce passage :
"Des notes de l'orgue et des voix du Requiem de Gabriel Fauré retentirent au moment où je réussis à rejoindre le boulevard Haussmann : "Libera me, Domine, de morte aeterna, in die illa tremanda : quando coeli movendi sunt et terra ; dum veneris judicare saeculum per ignem."(Délivre-moi, Seigneur, de la mort éternelle, en ce jour redoutable où le ciel et la terre seront ébranlés ; quand tu viendras éprouver le monde par le feu)."
Au cœur des mots rapportés ici, il y avait une tournure qui me semblait familière, quelque chose de rare pourtant, mais que j'étais certain d'avoir déjà croisé. Je revins sur le site d'Accent Presse et découvris que le second titre de la courte tracklist donnant un aperçu de l'album avait pour titre Morte Aeterna. Fauré était d'ailleurs donné comme une des sources d'influence dans le livret d'Incarnations, le second disque du triptyque.


Petit signe qui était comme annonciateur d'une autre résonance, en une série triple où entraient précisément en scène les livres que j'ai dit achetés par défaut de Shehan. Tout commence avec le roman d'Erri de Luca, La nature exposée. Histoire d'un sculpteur vivant dans un village de montagne, qui aide des migrants à traverser la frontière. Passeur d'un genre singulier, il rend l'argent demandé une fois parvenu de l'autre côté. Jusqu'à ce qu'un clandestin, écrivain de son état, publie un livre sur son voyage et attire l'attention des médias sur le sculpteur. Confronté aussi à l'hostilité des autres passeurs, ses amis pourtant, il quitte alors le village pour une ville en bord de mer, où un curé lui confie la tâche de restaurer un Christ en marbre, à l'origine nu mais recouvert ensuite d'un drapé. Or, l’Église veut maintenant récupérer l'original et retirer ce drapé :
"J'examine la couverture en pierre différente, elle semble bien ancrée sur les hanches et sur la nudité. Je lui dis qu'en la retirant on abîmera forcément la nature.
"Quelle nature ?"
La nature, le sexe, c'est ainsi qu'on nomme la nudité des hommes et des femmes chez moi.
"C'est bien là le problème. Plusieurs sculpteurs consultés avant toi ont renoncé." (p. 32-33)
Le sculpteur relève le défi.  Ce que j'aime chez Erri de Luca, c'est que n'étant pas croyant lui-même ("pour ma part, j'exclus l'intervention divine de mon expérience"), il n'en est pas moins sensible à la quête métaphysique qui s'exprime dans les textes et les créations artistiques qui cherchent, et parfois désespérément, la trace de la divinité (ce qui le distingue radicalement de Michel Onfray pour qui tout ce qui est religion n'est que foutaise).
Dans une bibliothèque, le sculpteur retrouve une photo de la statue originale, dans un mensuel de l'année 1921, jour 24 décembre. Surprise : il y observe un début d'érection. Il montre plus tard au curé une photocopie de la photo.
" Je ressens le besoin de défendre le sculpteur. Il a doté le crucifié d'une puissante nature, et son exagération rend plus fort le contraste avec la mort. Il incite à vêtir le corps nu, exposé au vent. Non pour recouvrir sa nature, mais pour mettre une couverture sur ses épaules, envelopper ses pieds dans un tissu de laine. C'est un sentiment terrestre qui n'a rien à voir avec la foi, avec la dévotion pour l'image sacrée.
Il m'écoute, alors je poursuis. Cet élan d'affection vient directement de la nature exposée. La nudité fait vibrer les fibres les plus anciennes de la compassion. Vêtir ceux qui sont nus, est-il prescrit dans une des œuvres de la miséricorde étudiées au catéchisme. Qu'est donc la miséricorde que j'éprouve devant cette figure ?" (p .40)
A cet instant, je ne pouvais que repenser à l'un des articles les plus lus d'Alluvions (pour une raison que j'ignore) : Sept oeuvres de miséricorde, rédigé le 6 janvier 2013 à la suite de la découverte du livre de Mathieu Riboulet, Les Œuvres de miséricorde. Livre que j'avais choisi à cause de sa quatrième de couverture :  "Donner à manger à ceux qui ont faim, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, loger les pèlerins, visiter les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts : tels sont les impératifs moraux édictés par l’Église sous le nom d’œuvres de miséricorde, que le Caravage a illustrés dans un tableau conservé à Naples, et dont tous ceux nés en culture chrétienne sont imprégnés, même s’ils ne les connaissent pas. Ces injonctions morales sont ici mises à l’épreuve de l’expérience – réelle ou imaginaire."

Les Sept Œuvres de miséricorde, Le Caravage, 1607, Naples.
"J'ai accompagné des gens pour franchir la frontière. La miséricorde n'a rien à y voir, eux demandaient, moi je répondais. Une fraternité a suffi.
Le curé continue à m'écouter tout en prenant une bouteille de vin et deux verres. Il remplit le mien à ras bord. C'est l'usage chez les ouvriers. Si on offre du vin, on emplit le verre. Ce sont les riches qui en versent peu. Eux, ils ne boivent pas, ils sirotent. Si on en offre à un ouvrier, on en verse jusqu'à ce que le verre déborde." (p .41)
Juste observation : ce n'est pas vrai qu'en Italie, au café, chez Monique, avec les gars qui venaient boire un  coup, il y avait intérêt à ne pas faire de faux col. Ras bord, oui, c'était l'usage.
Je n'en ai pas fini avec le crucifix, ça commence juste, mais je ressens le besoin de faire une pause. A la bonne vôtre !

jeudi 17 janvier 2019

Emergences de la caverne

Être attentif aux émergences, c'est ce qui m'anime depuis des années. Qu'est-ce que j'entends par ce terme d'émergences ? Eh bien je veux désigner par là ce qui soudain apparaît dans mon champ de vision, le plus souvent sous forme d'un détail, mais d'un détail qui se répète, deux fois, trois fois, quatre fois, n fois*... Constituant in fine une série, tout entière circonscrite dans un temps court, posant de fait une énigme : que vient-elle faire ici, à ce moment ? n'est-ce qu'un concours de circonstances fortuit ? sinon, quel est le sens de tout ça ? cela cache-t-il un message, un enseignement ?

En ce début de l'année 2019, une telle émergence a eu lieu autour de l'allégorie de la caverne de Platon. Par cinq fois ce texte fameux, le plus commenté, paraît-il, de la littérature philosophique, s'est imposé à moi. Tout d'abord à travers la lettre d'information de France-Culture à laquelle je suis abonné : on m'y prévenait de la diffusion le 7 janvier de la première émission de la série "Fabuleux Platon ! " intitulée L'allégorie de la caverne : vivons-nous dans l'illusion ?, et présentée ainsi :
"Dans une grotte se trouvent des hommes qualifiés de prisonniers, attachés par les jambes et la nuque, divertis par d’autres hommes qui agitent des objets fabriqués : peuvent-ils être semblables à nous ? Se poser cette question est l’un des enjeux de l'allégorie qui intervient au livre VII de La République : existe-t-il un lien avec l’enjeu de celui-ci qui est de s’interroger sur la définition de la justice et réfléchir sur une constitution politique à même de rendre les gens capables de vivre ensemble ?"
René Magritte, La Condition humaine, 1935 Huile sur toile, 54 x 73 cm. Norfolk Museums Service © Adagp, Paris 2016 (Cette toile renvoie directement à l'allégorie de la caverne, dont Dimitri El Murr déplore qu'une grande partie de l'iconographie existante représente faussement le texte platonicien)
L'invité du jour de cette émission dirigée par Adèle Van Reeth était Dimitri El Murr, philosophe, professeur en histoire de la philosophie ancienne à l’ENS à Paris. Je n'ai d'ailleurs pas écouté sur le moment, je ne viens de le faire que maintenant, à la suite précisément de l'émergence de la série, juste avant de me plonger dans la rédaction de cette chronique. Et je ne l'ai pas regretté, il y est présenté quelques fortes hypothèses sur un texte dont par ailleurs l'interprétation se révèle infinie :
"Qui sont ces prisonniers ? On l’ignore… C’est un mystère et il est clair que Platon a choisi de ne pas donner une réponse à cette question et de la laisser dans la limite de la comparaison : ces hommes sont semblables à nous, mais qui sont-ils vraiment, on ne le sait pas. Le dispositif même de leurs ligatures, des liens qui leur sont imposés, est extrêmement important : ils n’ont pas les mains liées. Pourquoi ? Une des hypothèses qui a été faite dans un article admirable de Jacques Brunschwig c’est que les mains sont libres parce que ça permettrait peut-être aux prisonniers de voter sachant qu’en grec voter se dit "kheirotonein" : "lever la main".    
La fable politique est donc un enjeu de l’allégorie de la caverne. Si la société carcérale de la caverne est une image de la cité démocratique, clairement quand on vote, on est conditionné par un certain nombre de manipulations qui sont ici ces fameux montreurs de prestige qui projettent dans la caverne les ombres d’objets... "


Seconde occurrence  de l'allégorie, la chronique "divergences" du dernier numéro de Philosophie Magazine : Pourquoi sommes-nous fascinés par les tours de magie ? par Cyprien Machtalere. Quatre réponses de philosophes sont données. Avant Hume, Spinoza et Bergson, voici Platon :

"Parce que nous préférons l’illusion à la vérité
PLATON (Ve-IVe siècle av. J.-C.)

Dans la République, Platon imagine des hommes prisonniers dans une caverne, à qui l’on montre des ombres d’objets qu’ils prennent pour des choses réelles. De même, durant un spectacle de magie, nous sommes coincés sur notre siège, et le prestidigitateur ne nous laisse pas tourner autour de lui. Ses gestes et mouvements furtifs, qui sont les causes véritables de ses tours, restent cachés. Mais c’est là tout le sens de ce spectacle : nous faire perdre notre rapport à la vérité. Plongés dans l’illusion, nous oublions qu’il existe un monde véridique, gouverné par la raison. Mais il est tellement plus confortable et agréable de se laisser guider par les illusions !"

René Magritte, Le sorcier (ou le magicien) - Autoportrait à quatre mains, 1951. (Dans le nom Magritte, est inscrit le mot magie, dans l'ordre des lettres. Voir aussi Virual magie)
Troisième occurrence : un DVD emprunté à la bibliothèque pédagogique de l'ESPE de Châteauroux, Socrate dans la cité, dont le titre reprend le premier des quatre films montrant le travail remarquable effectué dans la classe relais de Frédérique Landoeuer, la réalisatrice, présenté comme suit : "des élèves déscolarisés entrent dans le débat philosophique en découvrant le mythe de la caverne. Le groupe se met dans la situation de celui à qui on propose un choix. Doivent-ils quitter la cité sécurisante, mais dans le même temps aliénante ?"

Dans un article pour la revue Diotime, Frédérique Landoeuer revient en détail sur son travail autour des mythes avec des élèves de 13 à 16 ans admis en classe relais pour des problèmes d'absentéisme, de comportement, d'incivilité, de refus scolaire, de démotivation dans l'apprentissage ou de déscolarisation. 
"Nous avons travaillé sur le concept de vérité en partant d'un texte écrit, " le mythe de la caverne " de Platon, traduit par Sylvain Connac. (...) Je n'ai pas de suite présenté la fin du texte, je l'ai arrêté au moment où l'homme qui sort de la caverne hésite à informer ses pairs que dehors il existe un monde différent. La première fois que je leur ai lu le texte, certains ont mal réagi, ils ont refusé d'écrire la suite ne voulant pas " se prendre la tête " avec cette histoire qui ne tenait pas debout et qui n'était pas possible. Ils bloquaient sur ce qu'il y avait avant l'histoire. On ne pouvait pas vivre enchaîné, ils étaient tous adultes, comment ils mangeaient... J'ai saisi cette occasion pour introduire le débat, leur dire que ce texte est une métaphore et a été écrit pour faire réfléchir, pour penser le réel. Le texte du " mythe de la caverne " est une allégorie. Les élèves ont écrit la suite de l'histoire. Ils ont presque tous dans l'écriture de leur récit fait allusion à la découverte du monde, à l'évolution. Pour eux les endroits qui ressemblent à la caverne étaient la prison. (...)
Durant une sortie de sport en plein air, j'avais volontairement choisi de les amener dans une petite grotte présentant les mêmes caractéristiques que la grotte du mythe (c'était un grand trou avec quinze mètres de rappel, on ne voyait que nos ombres). Instinctivement quelques élèves ont prélevé des cailloux différents pour chercher en sciences ce que c'était. Cette attitude a donné lieu à un nouveau débat en lien avec le mythe. Ils n'ont pas eu une attitude passive mais ils ont cherché à comprendre. Que se serait-il passé si des hommes étaient restés dans la caverne et d'autres en étaient sortis avec leurs échantillons ? (...)
Je leur ai fait faire un lien avec les problèmes qu'avaient rencontré des scientifiques (Galilée) vis-à vis-des gens qui préféraient rester dans l'erreur. En cours d'histoire de l'humanité, nous avions constaté que chaque fois que l'église a essayé d'imposer sa conception du monde, il y a eu des conflits. J'ai repris leurs propres attitudes en classe de refus face au récit scientifique des origines. Malgré le fait que des explications scientifiques indéniables expliquaient les origines, ils les refusaient d'emblée, taxant les scientifiques de tous les noms d'oiseaux, car cela mettait en doute leurs croyances. Au cours d'un autre débat, j'ai pu leur faire faire un lien entre le mythe et le film en cours. Ils étaient inquiets sur ce qu'on allait voir d'eux à la télévision. " L'autre fois j'étais énervé quand je me suis battue, mais je ne suis pas que comme ça ! Les gens vont nous prendre pour des Botchs ". Ce mythe nous a aidés à penser le réel : l'art, la télévision nous donnent une représentation de la réalité qui la rend différente. Le film part du réel, mais Marie va montrer une réalité différente, le temps et l'espace ne seront pas réels, elle va montrer notre réalité vue par elle, elle pourrait montrer le pire comme le meilleur. Elle a beaucoup de pouvoir. La télé ne nous montre pas la réalité. Il est important pour chercher sa propre vérité d'aller explorer soi-même le monde, la vie afin de se construire ses propres représentations, qui évolueront au cours des rencontres... Ce débat a été important parce que trop souvent ces jeunes ne font pas la différence entre la réalité et la fiction, ils avalent les vérités que d'autres veulent leur faire intégrer. Chercher sa propre vérité, c'est exercer son jugement, ne pas croire l'autre sur parole. J'ai très souvent utilisé ce mythe pour imager qu'il était important qu'ils sortent du monde des autres pour devenir acteur de leur propre pensée."
René Magritte - 1929 huile sur toile, 62.2 x 81cm
Los Angeles County Museum of art,**
Quatrième occurrence : dans le numéro du 5 janvier de Charlie-Hebdo, numéro spécial consacré au retour des anti-lumières, que j'ai acheté et lu (en entier s'il vous plaît) le jeudi 10 janvier (je ne partage pas la vision anti-religieuse du journal, que je trouve souvent partiale et sans nuance, mais je reste profondément attaché à l'emblème de la liberté et de l'humour qu'il représente). Où Platon s'y cachait-il donc ? Eh bien dans la chronique de Yannick Haenel, dont le titre était La caverne de la servilité. On y retrouve une analyse qui n'est pas sans lien avec les paroles de Frédérique Landoeuer :
"Alors quand j'essaie de penser aux lumières de la raison - aux formes possibles de leur existence aujourd'hui, et à l'obscurcissement qui affecte nos libertés - me revient le souvenir de la caverne de Platon.
Avec ce mythe, on comprend que les hommes n'ont jamais eu accès aux lumières : Platon décrit des hommes enchaînés aux cuisses et au cou depuis l'enfance, qui ne peuvent regarder que ce qui face à eux. Derrière, il y a un feu ; et entre les enchaînés et ce feu, un chemin où des montreurs de marionnettes remuent des figures de pierre et de bois, dont les spectateurs perçoivent les ombres sur les parois de la caverne. Ils croient que ce qu'ils voient est vrai, ils pensent que ces ombres sont le monde.
Nous en sommes là, rivés à nos écrans, prisonniers de ce qu'on nous montre. Comme les enchaînés de la caverne, nous ne percevons que des ombres : la lumière, ce serait de sortir de la caverne, mais tout est organisé pour que la connexion nous maintienne dans la caverne, désormais globale, du virtuel."
Enfin - et c'est la cinquième occurrence - j'ai retrouvé pas plus tard qu'hier soir cette opposition du réel et du virtuel, en relation avec la caverne platonicienne, dans le Cosmos de Michel Onfray (qui m'intéresse pour plusieurs raisons mais d'un autre côté me navre avec sa plate et lancinante rhétorique anti-religieuse, mais que voulez-vous, je pense toujours qu'il faut régulièrement lire ce qui ne nous agrée pas, ce qui nous dérange et nous irrite, bref il faut penser contre soi). Voici donc le passage en question :
" Notre époque vit selon l'ordre platonicien : on sait que, dans l'allégorie de la caverne, Platon dénonce les abusés qui croient à la vérité des ombres et ignorent qu'elles procèdent de la vérité d'objets réels. Enchaînés, autrement dit entravés par leur ignorance du système de production des simulacres, les esclaves se trompent en prenant le virtuel pour le réel. Le téléspectateur s'avère lui aussi un esclave enchaîné qui prend pour vraie la construction d'une fiction et méconnaît la vérité de la réalité qui est réalité de la vérité. Nombre d'auditeurs et de spectateurs, sinon de dévots des écrans, croient plus à l'illusion qu'à la matérialité du monde." (p. 148-149)
La  critique est convenue : haro sur les écrans (forcément mauvais), la télévision (forcément temple de l'illusion, instrument de la corruption des âmes), et plus largement sur le virtuel. Mot qui concentre toutes les vilenies : le virtuel c'est le Mal en personne. Il me semble tout d'abord que l'on en fait un usage outrancier : les ombres sont-elle vraiment de l'ordre du virtuel ? Non, les ombres ont une réalité objective, elles ont une couleur, une surface, elles sont douées de mouvement, elles vibrent, se déforment, se transforment, s'effacent et puis parfois reviennent. L'objet réel n'est pas seulement, n'est pas toujours un objet tridimensionnel. Platon, quand il écrivait, ne songeait pas aux écrans de télévision, et il ne dénonce personne, il ne parle d'ailleurs pas d'esclaves, mais d'hommes enchaînés qui n'ont aucunement la sensation d'être des esclaves puisqu'ils ne connaissent aucune autre sorte de condition.

Mais oublions Onfray pour le moment, que dire maintenant à l'issue de cette quintuple recension ? Peut-être d'abord qu'elle s'inscrit dans la droite ligne de l'article précédent sur la lumière et l'ombre, qui faisait en quelque sorte aussi le constat d'une série. Notons que la lumière n'est pas non plus un objet tridimensionnel, c'est une onde mais elle est aussi associée à des particules, les photons, qui ont une masse considérée comme nulle. Cette dualité onde-corpuscule c'est, si l'on veut, l'oxymore même qui définit la lumière physique : "On ne peut parler de photon en tant que particule, nous dit Wikipedia, qu’au moment de l’interaction. En dehors de toute interaction, on ne sait pas — et on ne peut pas savoir — quelle « forme » a ce rayonnement. On peut se représenter intuitivement le photon dans le cadre de cette dualité comme une concentration ponctuelle qui ne se formerait qu’au moment de l’interaction, puis s’étalerait, et se reformerait au moment d’une autre interaction. On ne peut donc pas parler de « localisation » ni de « trajectoire » du photon, pas plus qu'on ne peut parler de « localisation » ni de « trajectoire » d'une onde." Voilà qui me semble bien plus crucial et bien plus passionnant que cette stérile opposition du réel et du virtuel.

Les deux prochains articles ne feront pas plaisir à Onfray si diable, il venait à passer par ici (mais les chances sont faiblissimes, on s'en doute).

René Magritte, L'empire des lumières, 1954 (un bel oxymore visuel)


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* L'exemple qui me vient spontanément à l'esprit est l'émergence de la série des treize ans. En décembre 2017, sept "treize ans" m'étaient apparus en un temps très bref, en quelques minutes, écrivais-je alors. Des échos divers avaient prolongé la série au début de l'année suivante.

** L'analyse du tableau sur le site imagesanalyses apporte en passant une information tout à fait éclairante sur un passage de l'intervention du 15 janvier d'Emmanuel Macron lors du lancement du grand débat national.  Le "c'est de la pipe" n'a pas manqué de susciter des débats et a fait le traditionnel "tour des réseaux sociaux".


Or voici ce que Martin Lefebvre écrit sur le site :
"(...) il y a d’autres significations au mot /pipe/, dont une en particulier qui s’est égarée dans les siècles à peu près partout sauf au Québec.
Une lecture liée à la sémantique :
En effet, c’est une expression bien québécoise, mais dont la source est ô combien française qui m’a mis la puce à l’oreille. Cette expression a d’ailleurs une cousine en France, il s’agit de : « conter ou raconter des pipes ». En France on dira des histoires racontées par celui qui   conte des pipes » que « c’est du pipeau ». Ainsi, celui qui « conte des pipes » essaie de leurrer, de tromper.
Or, ce que démontre l’étymologie c’est que l’usage du mot /pipe/ pour désigner l’instrument du fumeur est en fait un dérivé d’un autre usage, beaucoup plus ancien celui-là, dont le champ sémantique est celui du leurre, de l’imitation, de la tromperie, ou de la tricherie.

Ainsi, dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française du IXe au XVe siècle on donne le sens « tromperie » comme l’un des premiers sens du mot /pipe/, sens bien antérieur à celui qu’on utilise communément aujourd’hui. On cite ainsi Rabelais chez qui on peut lire : « Nous sommes ici bien pippez a pleine pippes, mal équippez  ». Ce sens a également donné les dérivés /pipeur/ (« tricheur ») et /piperie/ (« tromperie », « leurre ») qui sont toujours dans le vocabulaire actif de la langue française d’aujourd’hui."

lundi 14 janvier 2019

Il parle Vrai, celui qui dit l'Ombre

"Cette obscure clarté qui tombe des étoiles"
Pierre Corneille (Le Cid, IV, 3)
L'oxymore est cette figure de style qui assemble deux termes contradictoires, deux termes qui normalement devraient se repousser l'un l'autre. C'est un défi au bon sens, une subversion des évidences. Un autre exemple en est le sous-titre du Shakespeare d'Eugène Green : ou la lumière des ombres. Comment les ombres peuvent-elles prétendre à la lumière ? N'en sont-elles pas l'exact contraire ? L'auteur va plus loin, il écrit que le théâtre de Shakespeare se situe au début d'une époque que l'on nomme le baroque, et que l'essence de cette époque est précisément un oxymore, "où le développement de la mentalité rationnelle, avec un modèle mécanique de l'univers, côtoyait dans les esprits une foi en Dieu comme réalité suprême, non plus visible dans sa création, mais caché." Oxymore aussi, selon Green, la langue même du poète, cet anglais qui n'était à l'origine qu'un créole saxo-normand, et oxymore encore sa personnalité complexe associant "un artiste exigeant et un homme d'affaires pragmatique, exerçant ses deux facettes de lui-même sur le même terrain."

L'Angleterre, comme toute l'Europe, vivait à la charnière du XVIe et du XVIIe siècle une crise spirituelle qui se traduisit de diverses manières, Green cite "l'athéisme matérialiste de quelques esprits forts, la spiritualité "monadiste" de Giordano Bruno, ou l'intégrisme doctrinaire des puritains", mais il ajoute que "la réponse la plus générale, et qui est responsable de la plupart des œuvres que nous a léguées cette civilisation, c'était d'accepter de vivre un oxymore où, d'une part, on continuait à rendre le monde naturel indépendant de toute force extérieure à ses lois, mais où, d'autre part, à travers une recherche spirituelle et mystique, on traquait des signes de Dieu, caché sous les apparences du monde". [C'est moi qui souligne]


Quelques jours après avoir vu ce film magnifique, La Sapienza, j'ai ressorti le jour de Noël - reprise chrétienne de la fête solsticiale d'hiver où dans la nuit la plus longue de l'année surgit la promesse de l'aube (ce pourquoi la messe est dite à minuit car c'est au cœur de la nuit, au plus profond de l'ombre, que germe la lumière nouvelle) - ressorti, disais-je, d'une étagère de livres en attente, deux ouvrages qui s'y trouvaient côte à côte, compagnons de poussière et de silence. Cela m'apparaissait comme une nécessité. Le premier était une méditation scientifique de Jean-Claude Ameisen, Dans la lumière et les ombres, dont le titre, et le tableau de Turner de la couverture, disent déjà la proximité thématique avec la pensée de Green ; le second était une autre méditation, artistique celle-ci, sur la vie et l’œuvre du grand peintre Nicolas de Staël : Le Vertige et la Foi de Stéphane Lambert. Trois citations ouvraient chacun de ces volumes, et chaque fois la troisième citation était de Paul Celan, sur lequel je me suis un peu penché en janvier de l'année dernière, à l'occasion de la lecture du livre d'Edmund de Waal sur l'histoire de la porcelaine et la venue presque dans le même temps du comédien Nicolas Bouchaud avec son spectacle sur Le Méridien. D'ailleurs la citation choisie par Stéphane Lambert est issue du Méridien : "Celui dont l'art obsède le regard, et la pensée, jamais ne garde conscience de soi. L'art déporte le Moi au plus loin." La citation d'Ameisen est, elle, extraite de Von Schwelle zu Schwelle, 1955 :

Parle aussi toi,
parle en dernier
dis ta Parole.

Parle -
Mais ne sépare pas le Non du Oui.
Donne à ta parole aussi le Sens :
donne-lui l'Ombre.

Regarde tout autour :
vois, comme cela devient vivant à la ronde -
Auprès de la Mort ! Vivant !
Il parle Vrai, celui qui dit l'Ombre.
"Parle - Mais ne sépare pas le Non du Oui." N'est-ce pas l'oxymore qui se trame ici encore ? Ce duo-duel de la lumière et de l'ombre, ne le retrouvai-je pas à la page 49 de l'essai de Lambert, lorsque celui-ci aborde la période marocaine de Nicolas de Staël ?
"La lune jetait son éclat feutré dans la nuit. Depuis le Maroc - la révélation du Maroc ! l'illumination marocaine ! - il avait traqué la lumière dans les moindres recoins où elle allait se cacher. Il l'avait poursuivie dans l'ombre, là où elle  donnait à la couleur une autre coloration. La lumière qui éclairait sombrement son esprit en cette nuit de cogitation, il avait essayé d'en saisir la juste réverbération comme s'il s'était appliqué à recueillir le feu caché dans l'obscurité. Comme ceux qui avaient peint au fond des grottes en sachant que l'autre lumière, à l'extérieur, celle qui tombait du ciel, était l'ombre de Dieu et qu'il ne fallait pas y toucher sous peine de se brûler les yeux !"
Un peu plus loin, page 80, on retrouvera explicitement cette oxymorique "lumière de l'ombre", avec le Maroc toujours à l'arrière-fond :
"Ce ciel allait brutalement se refermer au-dessus de lui, image obscurcie se confondant avec celle de la mer dans la nuit, surface sombre où onduleraient faiblement les reflets de la lune à la manière d'une berceuse pour endormir les enfants. Mais avant d'en arriver là, calfeutré dans sa tour, il aurait fini par atteindre cette fameuse lumière de l'ombre, équilibre du jour et de la nuit (point de contact entre la vie et la mort, atmosphère matricielle dont on en sait dire encore si elle aboutira à l'enfantement ou à la disparition), dont il avait tant rêvé lorsque, à vingt ans, il avait séjourné de longs mois au Maroc afin d'y faire l'apprentissage  sur le vif du dessin et de la couleur." [C'est moi qui souligne]*
Et il semblait que chaque jour apportait maintenant son présent de clarté : le lendemain, reprenant une énième fois ce vieux 10/18 de Guy-René Doumayrou, Géographie sidérale, qui m'accompagne depuis bientôt trente-neuf ans, depuis que j'en ai fait l'acquisition sur les trottoirs de la brocante de l'avenue des Marins, je lis page 13, placée sous le titre VOIR EMOUVOIR, ce paragraphe qui n'a gagné que plus d'actualité encore à l'heure du réchauffement climatique et de l'effondrement de la biodiversité :
"Soleil d'une lucidité qui l'oblige à fouiller l'au-delà des apparences, l'homme debout ne se lasse point, en dépit des balancelles du progrès, de poursuivre les horizons terrestres. Et au fond de toutes les satisfactions, le gouffre d'une incompréhensible lumière d'ombre le maintient impitoyablement en alerte ; or voici que se creusent les houles de la plus tragique détresse parce qu'on a voulu égarer cette longue quête sur les plages fétides de la réplétion, et encore n'est-ce rien. Mortelle, excusez du peu : la civilisation se découvre enfin nuisible. Elle s'aperçoit que pour avoir trop pétri la terre à ses menus plaisirs elle en a perdu l'amitié, et que le pire peut advenir." [C'est moi qui souligne]
De même, reprenant ma lecture, décidément bien erratique, de l'essai de Frances A. Yates sur L'art de la mémoire, je ne pouvais pas ne pas voir comme une nouvelle pierre ajoutée à l'édifice ce chapitre sur Le secret des "Ombres" de Giordano Bruno. Ce livre, De umbris idearum, parut à Paris en 1582 où il fut dédié à Henri III : "(..) Les Ombres, écrit Yates, descendent clairement du Théâtre hermétique de la Mémoire que Camillo avait montré à François 1er, grand-père du roi au pouvoir."




Curieusement (mais on pourrait tout aussi bien dire "logiquement"), c'est sur le site consacré à Chris Marker que j'ai retrouvé ce schéma du système de mémoire de Giordano Bruno (correspondant à la planche 11 du livre de Frances A. Yates). Souvenons-nous que c'est à partir d'un texte de Marker que s'est mis en route une série d'articles sur l'art de la mémoire
Je n'ai pas trouvé de meilleur résumé de la complexe tentative de Bruno que celui donné sur un blog justement intitulé lombredesidées, rédigé par un anonyme qui se surnomme l'Ombre :
"Dans ce livre à la forme étrange, il livre une méthode pour mettre en ordre ses souvenirs afin d’atteindre la divinité. Il lui suffit pour cela de combiner l’ars memoriae des Anciens avec les roues combinatoires de Raymond Lulle ; d’articuler une théorie des images mnémotechniques et une théorie de l’infini mécanique. Pour Bruno, les Idées sont les étoiles qui brillent au firmament. L’homme ne peut les atteindre, ni se les approprier ; il doit se contenter de leurs images, c'est-à-dire pour Bruno de leurs ombres. Cette ombre portée, ce reflet de la pensée, s’incarne dans une image qui la synthétise. Il suffit alors de placer ces images sur des cercles concentriques qui tournent les uns dans les autres pour mettre en relation les idées entre elles, former des combinaisons nouvelles, créer des rapports inattendus entre les choses. Les cercles combinatoires contiennent en puissance la totalité des pensées possibles ; en les faisant jouer, on peut suivre des filiations secrètes entre les images de notre esprit, et finalement ressaisir notre mémoire en une unité immense qui se confond avec le cosmos."[C'est moi qui souligne]

G. Bruno, De umbris idearum, 1582, Roues de mémoire


En passant nous avons renoué avec Raymond Lulle, apparu dans l'article sur La Sapienza. Lulle dont nous savons l'intérêt que lui porte Eugène Green. Mais ce n'est pas hasard non plus si l'on retrouve Giordano Bruno dans Le Pont des Arts. C'est Pascal qui offre à son amie, l'étudiante en philosophie, un exemplaire de Des fureurs héroïques.


Dans la présentation réalisée par Les Belles Lettres, chez qui le volume est édité, la citation liminaire témoigne d'une langue charnelle et torrentielle qui me  donne furieusement (c'est bien le mot approprié) envie de découvrir plus avant l’œuvre d'un homme dont l'on se contente le plus souvent d'évoquer la biographie.
 « Voici tracé sur le papier, imprimé dans les livres, placé devant les yeux et entonné aux oreilles un bruit, un fracas, un vacarme d'allégories, d'emblèmes, de devises, d'épîtres, de sonnets, d'épigrammes, de volumes, de prolixes dossiers, de sueurs d'agonie, de vies consumées, le tout accompagné de cris à assourdir les astres ; de lamentations dont les échos retentissent jusqu'aux antres infernaux, de tortures qui frappent de stupeur les âmes vivantes, de soupirs qui font s'évanouir de compassion les dieux immortels, et tout cela pour ces yeux, pour ces joues, pour ce buste, pour ce blanc et pour ce vermeil, pour cette langue, ces dents, ces lèvres, ces cheveux, ce vêtement, ce manteau, ce gant, cette chaussure, cette pantoufle, cette réserve, cette risette, cette petite moue, cette fenêtre veuve, ce soleil éclipsé, ce remue-ménage, ce dégoût, cette puanteur, ce sépulcre, cette latrine, ces menstrues, cette charogne, cette fièvre quarte, ce déni de justice, ce tort extrême de la nature, laquelle par l'apparence d'une surface, par une ombre, un fantôme, un enchantement circéen mis au service de la génération, nous donne l'illusion trompeuse de la beauté. »
 __________________________
* Nicolas de Staël, dans une lettre envoyée de Marrakech à Emmanuel Fricero : "je veux rester longtemps parti ou mieux, ne plus m'arrêter de travailler". Ce qui attire le commentaire suivant de Guitemie Maldonado dans son très bel ouvrage Nicolas de Staël (Citadelles et Mazenod, 2015) : "Comme si travail et mouvement étaient devenus également nécessaires à celui qui souhaite, par leur association et dans le bel oxymore "rester parti", s'inventer une position qui, il faut bien l'admettre, a toutes les apparences de l'intenable."

vendredi 11 janvier 2019

Au dernier moment il la trouva très noire

"Quand la porte se referma il crut entendre crier son nom, dans la salle. Il ne se retourna pas. Une petite pluie fine mouillait les trottoirs. Des reflets multicolores tremblaient sur la chaussée, au carrefour. Julien traversa la place. Il prit la rue de l'Abbaye, la rue de Seine et descendit lentement vers le Pont des Arts."

Albert Vidalie, Le pont des Arts, Denoël, 1961, p. 240-241

Il m'a fallu attendre l'ultime page du roman de Vidalie pour voir enfin cité le Pont des Arts, qui lui donne son titre. Le reste de l'histoire se passe en Provence (où il vécut quelques années, dans la proximité de son ami Giono), la plupart du temps dans une chambre d'hôpital où le personnage principal, Julien, se remet d'une grave blessure, deux coups de coupe-papier dans le ventre donnés par Michel, le décorateur dont il a séduit l'amie, qui n'est désignée tout au long du livre que par ce nom commun, la carioca.

Le coupe-papier, j'en ai un qui m'a été offert, en forme de yatagan, c'est-à-dire de sabre turc à lame recourbée. J'ai dû m'en servir pour pouvoir lire le livre. Car il m'était arrivé, pages non coupées, à l'ancienne. Édition originale de 1961. Il dormait donc dans un entrepôt depuis 57 ans, vierge de tout lecteur. Il y avait de l'émotion à être le premier (et sans doute le dernier).

Ce n'est pas un chef d’œuvre, je ne veux pas vous mentir, mais c'est l'ouvrage d'un véritable écrivain même s'il n'a guère laissé de traces dans les mémoires. Une recherche sur le net n'a pratiquement rien donné, à part cette mention de Christine Ferniot dans L'Express (novembre 2010) qui parle, à l'occasion d'une réédition de nouvelles de Vidalie, du Pont des Arts comme "son livre le plus autobiographique et le plus délicat."Comme son ami Blondin (qui disait de lui qu'il était un géant de la route des Lettres), Vidalie avait connu la captivité pendant la guerre, pas moins de cinq ans en Silésie, qu'il n'évoque pourtant pas, au contraire des années qui l'ont précédée :
"Ce n'est plus à Delphine mais aux mélancoliques Manon de pacotille qui ont parfois enchanté la solitude d'une adolescence timide et misérable, puis, quelques années plus tard, ses soirées militaires, quand il rôdait, soldat du désespoir sans foi ni patrie ni vocation guerrière, crevant d'ennui sous l'anonymat kaki des armées de terre, dans les bas quartiers du Mans, de Metz ou de Verdun." (p. 77)
Albert Vidalie, en 1968.
Il ne me reste plus qu'à spoiler, à donner la fin (ne lisez pas plus loin si vous voulez un beau jour découvrir par vous-même le talent de Vidalie). Julien se dirige donc vers le Pont des Arts.
" Ainsi la carioca avait réalisé son projet de Bénac ! Il fut vaguement tenté de regagner son village de Provence et d'attendre qu'elle lui donnât signe de vie. Il y renonça presque aussitôt. Il n'était pas assez sûr d'aimer la carioca. Il avait eu ce qu'il voulait d'elle, elle avait eu ce qu'elle voulait de lui. A quoi bon espérer autre chose ?
La Seine coulait sous le Pont des Arts. Au dernier moment il la trouva très noire. Il regrettait quand même sa petite source des collines."
Les choses sont dites avec la plus grande pudeur : "Au dernier moment il la trouva très noire." Comment ne pas penser alors à un autre suicide, celui de Sarah dans le film d'Eugène Green, Le Pont des Arts aussi ? Sarah la musicienne, qui dépose avant de sauter dans l'eau noire les partitions du Lamento della Ninfa de Monteverdi.


jeudi 10 janvier 2019

On ne signera pas le traité de Westphalie

Bartt l'a sorti de ses réserves. Un volume relié pleine toile, achevé d'imprimer le 13 novembre 1967 chez Brodard et Taupin, à Paris-Coulommiers. Bibliothèque du Club de la Femme, avec un dossier aussi sur l'auteur. Les enfants du bon dieu d'Antoine Blondin, paru à l'origine en 1952. Bon sang, j'ai au bas mot trois essais historiques à finir, et voilà que ce renard de Bartt me remet du Blondin dans les pattes. Et je sens bien que je ne vais pas résister, je vais l'avaler, ce bouquin, dans les petites heures de la nuit qui va suivre.

"Là, où nous habitons, les avenues sont profondes et calmes comme des allées de cimetière. les chemins qui conduisent de l'École militaire aux Invalides semblent s'ouvrir sur des funérailles nationales. Un trottoir à l'ombre, l'autre au soleil, ils s'en vont entre leurs platanes pétrifiés, devant deux rangées de façades contenues, sans une boutique, sans un cri. Mais une anxiété frémissante peuple l'air : c'est l'appréhension du son des cloches. Le ciel vole bas sur mon quartier prématurément vieilli. Et je n'ai que trente ans et le sang jeune."

Vous avez lu ici le début, ce qu'on appelle l'incipit du roman. Quelques jours plus tôt, pour répondre à une étudiante qui m'avait envoyé la nouvelle qu'elle avait écrite pour un concours, j'avais ressorti L'histoire commence, ce court essai qu'Amos Oz, l'écrivain israélien récemment disparu, avait consacré aux débuts de romans, dont il disait qu'ils étaient toujours des pactes passés entre l'auteur et le lecteur, sorte de contrats introductifs qui "jouent parfois à cache-cache, manquent à leur promesse, la tiennent inopinément, invitent à entrer dans un labyrinthe."

Qu'en est-il alors de ce début blondinien ? Eh bien je dirais qu'il annonce assez bien la couleur, qui est celle d'une mélancolie automnale propre au narrateur, Sébastien Perrin, professeur d'histoire marqué par son séjour forcé en Allemagne. Le quartier sans vie, minéral (même les platanes sont de pierre), semble craindre toute vibration qui menacerait sa léthargie. A vrai dire, est-ce le quartier qui a prématurément vieilli ? Ne serait-ce pas plutôt Perrin lui-même, alias  Blondin, lui aussi victime du STO, trente ans seulement mais la jeunesse volée. C'est précisément sur cet adjectif, ce jeune, que Monsieur Jadis, publié vingt ans plus tard, s'achevait encore : "Sous ma défroque du Jockey-Club, je viens de me décider : je serai un de ces vieux messieurs qui ont gardé le cœur jeune."

Sébastien Perrin s'ennuie. Marié à Sophie, "née Rostopchine ou peu s'en faut", qu'il surnomme la petite fille modèle (allusion à la Comtesse de Ségur, dont le vrai nom est Sophie Rostopchine), il mène une vie morne qui lui laisse le sentiment aigu de dépérir sur pied. A la suite de l'effondrement sur le lit nuptial d'une boule de gui (provoqué par Elina Mordoret, la bonne solitaire de l'étage du dessus glissant dans son agonie sur le carrelage de sa chambrette exiguë), il décide de contrevenir à l'ordre immuable de l'Histoire :
"Peut-être suffisait-il de faire sauter un écrou quelque part pour rouvrir les vannes de la fortune, de l'aventure, du devenir ? Puisque l'Histoire m'avait détraqué, je détraquerais l'Histoire. Les temps de l'inertie étaient révolus.
Aux approches de l'aube, je décidai que cette année-là, on ne signerait pas le traité de Westphalie, et il me sembla, en m'endormant, que le monde desserrait sa ceinture." (p. 71)
Le chapitre suivant est jubilatoire : le lendemain, il assène à ses élèves une leçon d'histoire où le traité de Westphalie (1648) n'est pas signé, ce qui entraîne une cascade d'événements nouveaux, la guerre de Trente ans continue, et Perrin décide de battre le record de la guerre de Cent ans : "Pour satisfaire leur sens sportif et flatter leur amour-propre national, je décidai de m'arrêter au chiffre 101 et j'annexai d'urgence les Pays-Bas à la France, à la suite d'une campagne que j'attribuais à Turenne, plus sympathique que Condé."

Perrin ne s'arrêtera pas là et les séances suivantes verront fleurir d'autres versions alternatives de l'histoire de France, sans que les mômes s'en émeuvent (par exemple, Colbert entre en disgrâce au profit de Fouquet que Louis XIV charge de former un gouvernement avec Lulli, Mansard et La Fontaine).

Je ne veux pas déflorer plus avant le roman, d'ailleurs le meilleur est sans doute dans ce début. 

Toujours est-il qu'hier je recevais le numéro de Février de Philosophie Magazine, auquel je suis abonné. Oui, le mois de février au 10 janvier... on peut dire que ces philosophes-là ne sont pas des tasons. Je feuillette donc ce nouveau numéro et que trouvé-je en lisant le billet sur l'essai du mois, L'Europe est-elle chrétienne, d'Olivier Roy (Débats/Seuil) ? Ceci :
"Qu’il y ait une crise identitaire de l’Europe, il en est convaincu, mais ce pourrait être davantage dû à l’incapacité (récente) des États séculiers à concevoir leur relation avec le religieux qu’à une menace de retour du religieux en tant que tel. Par « État séculier », le politologue entend la forme qui émergea du traité de Westphalie en 1648 en consacrant, dans le Saint-Empire romain germanique, la prééminence de l’empereur sur le pape. Désormais, « c’est le politique qui décide du religieux » et lui fixe sa place." [C'est moi qui souligne]

Je vais tout de même conclure avec Blondin. Sébastien Perrin retrouve par la malice du destin une princesse allemande qu'il avait séduite pendant sa captivité en Allemagne et il s'ensuit un amour adultérin dont sa belle-famille prend un beau jour connaissance. Le beau-père, le flamboyant Sacha de Novilis, astronome et collectionneur d'art, entreprend de parler à son gendre à visage découvert (il s'est rasé littéralement la barbe...). Le discours, loin d'être mélodramatique, vire au burlesque, et l'on va voir que ce n'est pas tellement l'infidélité de Perrin qui est incriminée :
"Il fit le tour du salon, lorgna le lustre auquel il manquait quatre ampoules, le Rubens présumé faux, les rideaux tachés d'encre.
- Beaucoup de choses, malgré tout, se sont effondrées sous moi, sans parler de ce fauteuil. Je cite en vrac : la rente, la planète à laquelle j'espérais attacher mon nom, l'ambition de me perpétuer dans un fils, celle de voir la beauté de ma fille parée selon son mérite. Mais je dois avouer qu'en ne signant pas le traité de Westphalie, vous venez de me porter un coup fatal. Cette fois, c'est directement aux principes que vous vous attaquez." (p. 183)
Sous un masque de légèreté et d'humour, l'érudition d'Antoine Blondin se doit d'être remarquée. Ce qu'il fait dire plus loin à Sacha de Novilis répond parfaitement à l'analyse d'Olivier Roy :
"Et le malheur veut que mon propre gendre retire sous mes pas la pierre angulaire de l'édifice européen !
- N'exagérons rien, la portée réelle de Westphalie est fort contestée par des auteurs comme Michelet.
- Je me moque de Michelet, dit Sacha. Ce qui m'importe, c'est la signification de ce traité où la politique internationale s'affranchit de la tutelle de la papauté. Si vous n'êtes pas sensible à cette éclosion, dans la chrétienté, d'un nouveau droit des gens dont le principe ne soit plus la similitude de cultes religieux mais l'indépendance des états, soumis seulement les uns envers les autres aux lois générales de l'humanité, je ne vois guère ce que vous faites parmi nous qui plaçons au-dessus de tout le souci de l'équilibre occidental. J'ignore sous quelles calembredaines vous avez pu masquer votre carence, mais je me doute par avance qu'il n'y a pas de quoi être fier. Le résultat le plus immédiat est qu'on va vous mettre à la porte et c'est encore Sophie qui en pâtira." (p. 185)
Signature du traité de Münster (16 mai 1648), Gérard Ter Borch, Rijkmuseum, Amsterdam.