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lundi 9 octobre 2017

# 241/313 - Le septième fou

« Je vous ai déjà parlé de la principale fontaine de la place Navone, avec son obélisque hiéroglyphé, trouvé dans le cirque agonal même ; on en parlerait cent ans sans cesser de dire qu’il ne se peut rien voir de plus auguste ni de plus satisfaisant ».
Charles de Brosses (1799). Lettres familières écrites d’Italie à quelques amis.


Où avais-je déjà vu la fontaine des Quatre Fleuves de la place Navone à Rome ? La réponse fulgura : c'était dans ce grand livre titré D'artifices en édifices, acheté à La Châtre le 27 août 1995. Sous-titré le parcours sensible à travers les artifices des édifices renaissants maniéristes baroques et rococo. Pas un essai donc, mais une promenade photographique somptueuse ponctuée par diverses citations.  Un seul texte un peu plus long, baptisé Ouverture ou le paradis par le raccourci, est signé Jean Starobinski. Retrouvailles donc avec le grand critique littéraire qui nous a accompagnés naguère, notamment avec sa lecture de Baudelaire.

La photo de couverture représente d'ailleurs le Rio de la Plata, le fleuve figurant l'Amérique dans le monument édifié par Gian Lorenzo Bernini, alias Le Bernin.


Me frappe aujourd'hui, alors que je rédige ce billet, la ressemblance de posture entre la statue et l'image centrale de Baudoin sur la couverture des Quatre fleuves.


Certes le Rio de la Plata est allongé alors que le rollerman est debout, mais observons  qu'ils sont tous les deux vus de dos, et que tous les deux lèvent le bras gauche. A la page 49, Baudoin reproduit d'ailleurs la statue, vue de face cette fois-ci, statue, je le rappelle, confectionnée en canettes de bière et capsules (Kanterbraü, Georges Killian's pour Le Rio).


Dans son Ouverture, Starobinski consacre deux pages à La Fontaine du Bernin, édifice emblématique du baroque :
"A Rome, sur la place Navone, la Fontaine des Fleuves convoque quatre continents, sous la figure de leurs fleuves personnifiés : le Danube, le Gange, le Nil, le Rio de la Plata. Ils entourent une riche centrale, percée de quatre grottes, et surmontée d'un obélisque d'époque romaine. Ce que la fontaine rassemble en son système de représentation figurée, en plus des espaces du globe et des fleuves qui les fécondent, ce sont encore les âges du monde et la succession des empires. Les trois règnes de la nature y trouvent aussi leur place : le cheval marin, le lion assoiffé, la palme tropicale font surgir, dans la pierre travaillée, les puissantes formes de la vie. Ployant la palme, le vent en fait une flamme ; la soif animale va à la rencontre du flot désaltérant : claires allusions à la présence de l'air et du feu, afin que par leur réalité ou par leurs signes, aucun des quatre éléments ne manquent à l'appel. Quelle synthèse du réel, quelle complétude, ainsi dressées en magnificence pour qu'en jaillisse par contraste l'image du changement et de l'instabilité, l'eau courante, toujours la même et jamais la même, l'instant fluide dans son chatoiement et sa fuite irrépressible !"
Autre retrouvaille : parmi les textes cités dans l'ouvrage, plusieurs émanent du grand essai sur l'art et la littérature baroque de Jean Rousset : Circé et le paon (1953).

Le paon, apparu avec Yves Bonnefoy et sa méditation sur les tombeaux de Ravenne, fait retour avec le baroque. Il figure, selon Jean Rousset, l'un des deux principes esthétiques fondamentaux de ce mouvement artistique et littéraire baroque: la métamorphose (Circé) et l'ostentation (le paon) :
"Circé et le Paon, la métamorphose et l’ostentation : voilà le commencement et la fin du parcours accompli à travers le siècle baroque. Ces termes extrêmes sont conjoints ; de l’un à l’autre, la relation est intime et nécessaire : l’homme en mutation, l’homme multiforme est fatalement amené à se concevoir comme l’homme du paraître. Circé, appuyée sur Protée, indique la voie au bout de laquelle s’érige la figure mouvante, illusoire et décorative du Paon.
Circé incarne le monde des formes en mouvement, des identités instables, dans un univers en métamorphose conçu à l’image de l’homme lui aussi en voie de changement ou de rupture, pris de vertige entre des moi multiples, oscillant entre ce qu’il est et ce qu’il paraît être, entre son masque et son visage. Circé et ses semblables, les magiciennes et les enchanteurs, répandus à foison dans les jeux et les rêves de l’Europe, au début du XVIIè siècle, proclament à travers les bouffonneries des ballets de cour et les enchantements de la pastorale que tout est mobilité, inconstance et illusion dans un monde qui n’est que théâtre et décor […].
Dans ce monde comparable à une vaste scène tournante, tout devient spectacle, y compris la mort, qui obsède les imaginations au point que l’homme s’en joue à lui-même le scénario, se regardant mort, ou plutôt mourant ; car c’est le mouvement et le passage qui le séduit en premier lieu, et la mort elle-même se présente à lui en mouvement. Ce sont également des images de mouvement qui commandent toute une part de la poésie, pour qui la vie est écoulement et inconstance ; s’il y a des esprits qui tentent de s’arracher à cet écoulement qu’ils éprouvent jusqu’à l’horreur, les poètes de la vie fugitive, au contraire, s’immergent dans le monde de la métamorphose et varient avec une joie émerveillée le thème du « tout change » à travers un lyrisme de la flamme, du nuage, de l’arc-en-ciel et de la bulle, accompagnés en sourdine par le chœur de ceux qui répètent, de Montaigne à Pascal et au Bernin, que « l’homme n’est jamais plus semblable à lui-même que lorsqu’il est en mouvement » ; c’est la devise d’un temps dans lequel la rupture et le changement semblent être à l’origine du sentiment qu’on a d’aimer, de jouir, de vivre." [C'est moi qui souligne]
Troisième et dernière "retrouvaille", en l'espèce d'un détail qui peut facilement passer inaperçu, mais qui a de l'importance pour moi qui ai placé tout ce chantier d'écriture dans l'orbe du 7. L'ouvrage en question ici a paru en 1985, sous l'égide de l'atelier d'édition "Le septième fou". Nom qui se laisse lire dans le logo présent sur la couverture :

mercredi 29 mars 2017

# 75/313 - Heptagons ou la beauté des mathématiques

Mercredi 22 mars au soir, peu de temps après avoir écrit l'article 77, je visionne sur Arte le documentaire Comment j'ai détesté les maths, de Jérôme Peyon. Passionnante plongée dans l'univers des mathématiciens, avec l'inévitable Cédric Villani (je ne dis pas ça en mauvaise part, si on le voit si souvent c'est bien qu'il est l'un des rares à défendre avec passion sa discipline dans les médias),  quasiment en fil conducteur du film. Des maths elles-mêmes, on en parle peu finalement, comme le souligne Étienne Ghys dans une tribune du site images.math.cnrs.fr, en janvier 2014. Le même mathématicien souligne avoir été frappé par le fait que tous ses collègues invoquent la beauté des mathématiques mais qu'aucun ne parvient à la décrire :
Presque tous semblent d’ailleurs considérer que la capacité de ressentir cette sorte de beauté pourrait être le « visa d’entrée du pays des maths ». Une scène montre le géomètre Robert Bryant face à une statue intitulée « Eightfold Way » qui est inspirée d’un objet mathématique célèbre (parmi les mathématiciens) : la quartique de Klein. Bryant essaye d’expliquer pourquoi cet objet est beau. Non pas la statue qu’il a face à lui, mais la quartique abstraite, dont il dit lui-même qu’elle ne peut pas s’apprécier dans l’espace de dimension 3. Il comprend alors qu’il n’a aucun espoir de partager son émotion esthétique avec le spectateur. Pour l’admirer, cette quartique, il faut comprendre les maths correspondantes, et bien sûr Bryant fait partie de ceux qui les comprennent… Dans un moment de silence, assez émouvant, on voit que Bryant ne ment pas, qu’il ressent presque physiquement cette émotion. Pauvre spectateur qui ne comprend pas les quartiques : je ne sais pas comment il peut réagir face à cette émotion qui lui est inaccessible. Il se sent probablement exclu.
Ce passage m'a semblablement ému. D'autant plus, on va le voir, que la sculpture fait une place centrale à ce fameux nombre 7 qui venait juste de me donner l'article 77.


La quartique de Klein, découverte en 1879 par le mathématicien allemand Félix Klein, est une figure de géométrie hyperbolique, autrement dit non-euclidienne (pour aller vite, le théorème de Pythagore n'y est plus valable et la somme des angles d'un triangle n'est plus égale à 180°).

La quartique de Klein est le quotient d'un pavage uniforme triangulaire d'ordre 7.


Je me suis ensuite documenté sur la sculpture, en retrouvant tout d'abord sur le web son créateur : il s'agit d' Helaman Ferguson, qui allie compétences en mathématiques et savoir-faire en sculpture : “I celebrate mathematics with sculpture and sculpture with mathematics. Eons-old stone strikes me as a perfect medium through which to celebrate timeless mathematics.” Il crée à partir d'algorithmes, comme par exemple cette sculpture en bronze :


Figureight Knot Complement vii/CMI, Helaman Ferguson
Source : Scienceblogs
Je tiens immédiatement à préciser que je n'entends rien à ces équations, et que je suis bien incapable d'en saisir la justesse, je veux juste montrer la collusion profonde ici entre l'art et la science.
En ce qui concerne la sculpture du documentaire, il s'agit donc de The Eightfold Way :


The Eightfold Way, marbre et serpentine, Helaman Ferguson, Berkeley, Californie
William P. Thurston a écrit un bel article sur cette sculpture dans la revue de la MSRI (Mathematical Science Research Institute). Les forts en maths s'y reporteront avec grand profit. J'en extrais juste les passages suivants, pour leur proximité avec ma propre enquête.

"The abstract surface is impossible to render exactly in three-dimensional space, so the sculpture should be thought of as a kind of topological sketch. Ridges and valleys carved into the white marble surface divide it into 24 regions. Each region has 7 sides, and represents the ideal of a regular heptagon (7-gon)."



"The circular base area of the sculpture is also tiled by heptagonal tiles, in a regular geometric pattern that resembles a honeycomb. The sides of the heptagons are arcs of circles; when these arcs are continued, they meet the boundary at a 90◦ angle. This circular base area is a map of the hyperbolic or non-Euclidean plane. In hyperbolic geometry, it is possible to construct regular heptagons whose angles are exactly 120◦; these heptagons fit together to tile the hyperbolic plane. The physical map of the hyperbolic plane is distorted, but in hyperbolic geometry itself all the heptagons have an identical size and shape."




Léonard de Pise,  (1175 v.1250), aussi connu sous le nom de Leonardo Fibonacci, qui a rapporté d’Orient la notation numérique indo-arabe et a écrit et traduit des livres influents de mathématiques.

"The heptagonal hyperbolic honeycomb has an interesting relationship to the Fibonacci sequence

1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21, 34, 55, . . .,

in which each number, starting with the third, is the sum of the preceding two. Imagine growing the hyperbolic honeycomb like a crystal, starting with the central white group of 8 heptagons as a seed. At each unit of time, adjoin a heptagon wherever there is a concave angle—that is, adjoin all the heptagons that touch at least two of the heptagons already present. At the first step, you will add 7 heptagons. Second, you will add the 14 green heptagons that fill out the next complete ring. On the third step, you add 21 heptagons, consisting of 14 red and 7 white heptagons (the centers of green groups). The sequence, if we include the ring of 7 white heptagons in the initial seed, goes

7, 7, 14, 21, 35, 56, 91, 147, 238, 385, 623, . . ..

Each term is the sum of the preceding two: this sequence is 7 times the Fibonacci sequence !"

mardi 21 février 2017

# 44/313 - La vallée de la peur

"Les sept membres du comité étaient de glace dans leur fauteuil."
Conan Doyle, La vallée de la peur

 Une nuit hors de la maison. Je n'ai emporté aucun viatique littéraire. Je cherche dans les étagères quelque volume court pour préluder au sommeil. S'impose à moi un Sherlock Holmes, La vallée de la peur. Je réalise que je n'ai jamais lu une seule enquête de Sherlock Holmes, jamais lu Conan Doyle. J'en parle, j'écris sur lui, j'ai vu des films, mais ô dérision, je n'ai rien lu de lui. Il est temps que ce scandale finisse.
 
Le lendemain matin, j'achève le roman. Je suis plutôt sous le charme, je n'ai pas eu la tentation, comme avec Matheson, de couper court et de tailler la route dans un récit filandreux. Non, c'est efficace et nerveux. Et puis, cerise on the cake, il me semble que l'attracteur étrange y a semé quelques indices, comme il sied à un roman policier qui s'introduit dans l'Heptalmanach.

Rappel : Heptalmanach = Hepta (sept) + Almanach.

Observons donc tout d'abord que le  livre se divise en deux parties, The Tragedy of Birlstone et The Scowrers (mal traduit à mon sens par Les éclaireurs dans Le Livre de Poche ou (c'est mieux) par Les écumeurs (Wikisource) - en fait scowrer est un vieux mot pour Hooligan). Et chacune de ces parties comporte sept chapitres. Le chapitre final, le septième donc, raconte l'arrestation en Amérique de la fine fleur de la loge du crime, sept bandits abusés par le détective de l'agence Pinkerton, Birdy Edwards, infiltré en leur sein.

Inversement, le premier chapitre, qui se déroule à Baker Street, chez Holmes et Watson, relate le décryptage d'un message de Fred Porlock, agent du Professeur Moriarty, ennemi juré de Holmes.
"Tout en parlant, Holmes, du plat de la main, lissait le papier sur son assiette vide. Je me levai, et, me penchant sur lui, je regardai la singulière inscription suivante :
534 C2 13 127 56 31 4 17 21 41 DOUGLAS 109 293 5 37 BIRLSTONE 26 BIRLSTONE 9 127 171
« Qu’en pensez-vous Holmes ?
— Qu’il y a là un message chiffré
— À quoi sert d’envoyer un message chiffré quand on n’en a pas donné le chiffre ?"
Le chiffre (the cipher) n'arrivera pas mais Holmes, par déduction, va le trouver : il s'agit de prendre les mots dans la deuxième colonne de la page 534 d'un livre forcément épais et d'usage courant. De fil en aiguille, il en déduit qu'il s'agit d'un almanach, en l'occurrence le Whitaker's Almanac, un livre de références publié pour la première fois en 1868 et toujours en vente à ce jour.

 Voilà de la bonne cryptographie, bien dans la lignée du Scarabée d'or, d'Edgar Poe.

Ceci étant dit, je me suis aussi intéressé à un détail de l'histoire dans le second chapitre. Holmes reçoit l'inspecteur Mac Donald, et la conversation roule sur le professeur Moriarty. Mac Donald a obtenu un entretien à son cabinet et a été impressionné par son savoir et son charisme. Holmes attire alors son attention sur un élément de décor :
Et avez-vous remarqué, au-dessus de la tête du professeur, un tableau ?
— Peu de choses m’échappent ; c’est vous, je crois, qui m’avez appris à observer, monsieur Holmes. Oui, j’ai vu cette peinture : une jeune femme, la tête appuyée sur les mains et regardant de côté.
— Le tableau en question est de Jean-Baptiste Greuze. »
L’inspecteur s’efforça de paraître intéressé.
« Jean-Baptiste Greuze, continua Holmes, joignant ses doigts et se renversant sur sa chaise, est un artiste français qui, de 1750 à 1800, eut une carrière féconde et brillante. La critique moderne a largement ratifié l’estime qu’avaient pour lui ses contemporains. »
Les yeux de l’inspecteur devenaient vagues.
« Ne ferions-nous pas mieux ?… commença-t-il.
— Nous sommes dans notre sujet, interrompit Holmes. Tout ce que je dis se rattache directement, essentiellement, à ce que vous avez nommé le mystère de Birlstone. Dans le fait, c’en est comme le centre. »
Mac Donald eut un faible sourire ; et me regardant de l’air de me prendre à témoin :
« Votre pensée va trop vite pour moi, monsieur Holmes. Vous sautez d’un point à un autre : je n’arrive pas à franchir l’intervalle. Quel rapport peut-il y avoir entre ce tableau ancien et l’affaire de Birlstone ?
— Il n’est rien qu’un détective ne doive savoir, prononça Holmes. Même le fait, insignifiant en apparence, que la Jeune fille à l’agneau, de Greuze, atteignit, en 1865, à la vente Portalis, le prix, de cent mille francs, peut susciter chez vous toutes sortes de réflexions.

Moriarty ne touchant officiellement que sept cents livres par an (tiens encore un sept), Holmes veut signifier à Mac Donald que le professeur, pour acquérir une telle oeuvre, doit disposer de revenus autres bien supérieurs. Mais ce n'est pas cela qui me retient, je me pose plutôt la question de savoir pourquoi Conan Doyle a choisi ce tableau de Greuze, dont le nom, dans le texte original, est maintenu en français, La jeune fille à l'agneau.
Un site anglo-saxon propose une interprétation : "The reference to La Jeune Fille à l'agneau, while literally meaning "Young Girl with a Lamb", may be taken as a pun meaning "The Young Girl from Agnew". This could be is a reference to the infamous 1876 theft of an immensely valuable portrait of Georgina, Duchess of Devonshire by Gainsborough, which was stolen from the art dealer William Agnew. The crime was not solved for twenty-five years, nor the painting recovered, until the Pinkterton Detective Agency managed to trace it back to the American master criminal Adam Worth, nicknamed the "Napoleon of Crime" and speculated to be the basis for Professor Moriarty. Because of a lack of evidence, Worth was not arrested, but eventually sold the painting back to Agnew for $25,000. 
Le choix du Greuze tiendrait donc du calembour, l'agneau rappelant Agnew, le marchand d'art volé par un des prototypes de Moriarty, Adam Worth.

En ce qui me concerne, je ne peux m'empêcher de faire un lien (que Conan Doyle ne pouvait évidemment pas faire) avec mon propre personnage d'inspecteur dans la sixième fiction 1967, Edmond Lagneau : "Dans ce type d’enquête, il était l’homme le plus rationnel qui soit, l’Auguste Dupin de la section, le Sherlock Holmes de Ménilmuche (son quartier de naissance où il persistait à crécher, veillant de près sur son vieux papa, ancien anarcho-syndicaliste chez Renault)."

J'ajouterai pour finir que cette fameuse vente Portalis de 1865 a déjà eu l'honneur de ces chroniques, lorsque je me suis penché l'an dernier sur l'histoire du reliquaire de Vivant Denon. Voici le passage en question :

"Le lundi 13 mars 1865, le Reliquaire (Ulric Richard-Desaix l'honore en effet d'une majuscule) repasse "de nouveau sous le marteau des Commissaires-priseurs" (...)  à l'Hôtel de Pourtalès même, 7, Rue Tronchet, où se faisait la vente, — devant une salle à peu près vide (...). — Ce jour-là, tout le flot des curieux habituels des grandes ventes publiques s'était porté sur les boulevards et aux Champs- Elysées, attiré au dehors par la cérémonie à grand spectacle des obsèques du Duc de Morny, dont le service funèbre se célébrait, — justement à deux pas de la rue Tronchet, — en l’Église de la Madeleine, précisément à la même heure. Le Reliquaire fut donc adjugé sans grand tapage."
C'est le comte Arthur Desaix, petit-neveu du général, qui s'en rend alors acquéreur pour la "modique somme de 300 francs". En comparaison des 5000 francs lâchés par le Comte de Pourtalès, on peut concevoir qu'il s'agit d'une bonne affaire..."

De cette coïncidence de dates et de lieux, je ne sais encore que penser, mais il est clair que l'attracteur étrange a noué de nouveaux fils et qu'il faudra se muer en détectives Pinkerton de l'esprit pour en démêler les tenants et aboutissants.

samedi 21 janvier 2017

# 18/313 - Sept pi douze

Samedi 14 janvier, Violette a douze ans. Pas rien douze ans. J'ai envie de dire, c'est un nombre rond, mais on réserve ça d'habitude aux multiples de 10, alors que douze mérite bien plus d'être appelé un nombre rond, étant celui de la somme des heures du cadran. Douze indique un cycle terminé, le départ d'un autre, un midi et un zénith. Il reste qu'avoir un anniversaire si près de Noël, on le sait bien, n'est guère enviable question cadeaux. Elle en a eu un, un gros, attention il faut s'entendre sur gros, relativement à nos moyens disons. Un cadeau qui devait faire Noël et l'anniversaire. Bon, on dit ça, et puis le jour venu, on a envie quand même d'offrir un petit quelque chose, une bricole. Donc je vais chercher la bricole, un livre cette fois (le gros n'était pas un livre), du genre qu'elle ne va pas dévorer en une nuit, comme elle en est capable. Je me rends donc à Arcanes, de bon matin, enfin après dix heures, ça n'ouvre qu'à dix heures. Je trouve la chose et puis, passant devant le présentoir à nouveautés, où il est bien sûr radicalement impossible que je ne risque pas un œil, que vois-je ? La couverture bleue d'un roman édité au Mercure de France, d'un auteur que je connais absolument pas, Anne Serre, et dont le titre ne peut que m'émoustiller : Voyage avec Vila-Matas.


La quatrième de couverture ne me laisse pas le choix, il faut que je lise ce roman, et vite :

"Dans le train qui l’emmène vers un festival littéraire, Anne Serre a emporté un livre d’Enrique Vila-Matas. Soudain, l’auteur espagnol est là, assis à côté d’elle. Heureuse coïncidence ou fruit de son imagination? Elle entame avec lui une conversation qu’on dirait commencée depuis longtemps… Plus tard, ils seront voisins de chambre dans un hôtel où l’on croisera aussi Anna Magnani… Tout cela est-il bien réel?
Dans Voyage avec Vila-Matas, Anne Serre prend un malin plaisir à «manipuler» son lecteur, sous les auspices d’un maître en la matière. Avec ce texte jubilatoire, elle nous parle du pouvoir de la littérature et livre aussi un autoportrait singulier."
L'après-midi, je travaille à l'écriture de la note précédente, et il apparaît évident, là encore, qu'il me faut ce livre de Yann Martel, L'Histoire de Pi. Je vais le chercher à la médiathèque d'autant plus que j'avais déjà prévu d'y aller pour assister dans l'auditorium à la projection du documentaire de Pascal Guilly sur Ernest Nivet.


Or, en allant vérifier la disponibilité du livre de Yann Martel sur un des ordinateurs de la médiathèque, je tombe sur cette recherche d'ouvrage, qui me fait sourire car j'y vois l'un de ces nombreux clins d'oeil que l'attracteur étrange distille dans toute exploration de ses ramifications.


Ce roman de Tristan Garcia, sobrement titré 7, s'inscrit bien sûr à merveille dans le projet de l'Heptalmanach. Je ne l'ai pas lu, et ne pensais pas du tout à lui jusque là, mais peut-être qu'un jour, je me pencherai sur ses pages.

Revenu de la projection (sur laquelle je ne m'attarderai pas aujourd'hui, mais je reviendrai sans doute sur le cher Ernest un jour ou l'autre), je me jette dans le livre d'Anne Serre (dont je regrettai un peu le nom en forme de palindromes inachevés - un Anna Serres eût été parfait, mais trop sans doute), et je découvre un véritable écrivain, bien inscrit dans la fibre tout à la fois joyeuse et mélancolique, humoristique et grave qui caractérise l'art du catalan. Jeanne Ferney, dans sa critique de La Croix, écrit très justement :

"Au sommet du panthéon littéraire d’Anne Serre, il y eut longtemps Kafka, Thomas Bernhard, Thomas Hardy, Robert Walser. Après s’être laissée enchanter par leurs textes, plaçant nombre de ses romans sous leur égide, elle s’en est progressivement détachée, comme on se sépare d’un amant devenu trop encombrant. Mais l’addiction à la littérature est un mal qu’elle a renoncé à soigner. Vila-Matas est devenu sa nouvelle obsession, qui lui inspire cette variation en trois actes, suspendue entre rêve et réalité.La voici donc qui marche gaiement dans les pas du maître du trucage et de la manipulation littéraires, mêlant ses mots à ceux d’écrivains imaginaires dont elle sème, l’air de rien, de fausses citations – elles n’en sonnent pas moins justes."
Ce n'est que ce matin que j'ai réalisé qu'un des passages du livre résonnait étrangement et bellement avec l'entame même de cette note, à savoir l'anniversaire des douze ans de ma fille :

"De mon côté, je suis toujours un peu divisée entre la consultation de livres que j'ai emportés et celle du paysage car après tout le paysage "vaut tout de même le coup d'oeil", comme l'avait dit James Aspert lors d'une conférence à Singall, lui qui ne sortait jamais de chez lui et avait vécu douze ans sans du tout mettre le nez dehors, exactement comme Nathaniel Hawthorne à Salem. Parfois je rêvais à ces douze années d'enfermement d'Aspert et de Hawthorne, vingt-quatre années d'enfermement à eux deux, car le nombre douze comportait pour moi comme le chiffre huit pour Giacinto Scelsi quelque chose de magique et d'asséné par ma destinée. Ma mère était morte lorsque j'avais douze ans, en 1992 j'avais publié mon premier livre, en 2012 j'avais publié le douzième de mes livres qui m'avait valu un franc succès, j'avais quitté Guillaume le grand amour de ma jeunesse un douze décembre et rencontré Thomas un douze, etc. J'avais sûrement oublié un tas de douze dans mon comptage, mais il apparaissait clairement que ce douze jouait un rôle bizarre et insistant dans mon existence." [C'est moi qui souligne]

Sept Pie XII