dimanche 28 octobre 2018

Ce cheval qui tourna la tête

Le livre de Zora del Buono, Des arbres et des hommes, que j'ai terminé ce matin, mérite parfaitement son titre : les quinze arbres extraordinaires dont elle compose le portrait racontent en même temps l'histoire des hommes qui en firent des abris, des refuges, mais aussi souvent des motifs de gloire ou des symboles. De l'Ankerwycke Yew, cet if dont j'ai déjà parlé, à l'ombre duquel on signa la Magna Carta, jusqu'au tilleul du village de Schenklengsfeld, qu'on dit le plus vieil arbre d'Allemagne (900 à 1255 ans), autour duquel vécut pendant plus de quatre cents ans une petite communauté juive, cent soixante-seize citoyens au moment de la guerre, dont vingt-trois disparurent dans les camps de concentration nazis, si bien que Zora del Buono peut conclure son livre en écrivant avoir "l'impression, en observant Schenklengsfeld, de regarder à la loupe l'histoire du pays, ce village est un concentré d'Allemagne, et ce que l'on apprend est tellement bouleversant qu'une nuit sans sommeil est encore la chose la plus anodine qui puisse nous arriver."



Certains de ces arbres extraordinaires restent anonymes, ainsi en est-il du Pin Bristlecone (Pinus longaeva) des White Mountains en Californie, 5065 ans, considéré comme l'arbre non clonal le plus âgé du monde, et dont le chemin d'accès n'est pas indiqué au public afin de le prémunir de possibles agressions, comme celle de son congénère du Nevada, le Prometheus, abattu par un étudiant en géographie en 1964. À cause de l'importance de l'espèce dans les recherches de dendrochronologie, tous les pins bristlecones de cette région sont maintenant protégés, qu'ils soient debout ou tombés. Le fondateur de cette science, l'astronome et mathématicien Andrew Elicott Douglass (1867-1962) avait le premier élaboré une méthode de datation permettant aussi de décrire le climat des époques passées en s'appuyant sur les anneaux de croissance (ou cernes) des arbres.  Ainsi put-il dater les édifices aztèques à l'aide de poutres maîtresses dans les ruines. Incidemment, j'eus la surprise de voir réapparaître à cette occasion mes Indiens Pueblo du Chaco Canyon :
"Les bois de Pueblo Bonito, au Nouveau Mexique, datent de l'an 1111, l'histoire de la colonisation de l'Amérique a pris un nouveau  visage avec le travail de Douglass. On suppose aujourd'hui que le Pueblo Bonito, un bâtiment d'environ huit cents pièces, a été habité à partir de 828 et abandonné trois siècles plus tard, probablement pendant une période de sécheresse qui résulté aussi du fait que les Indiens Pueblo avaient déboisé le Chaco Canyon au point que la nappe phréatique descendit, rendant toute vie impossible." (p. 73)
Autant dire que deux fils jusque-là indépendants de ma (j'hésite devant le mot à écrire : réflexion (un peu réducteur, il entre tellement d'intuition là-dedans) ? divagation (ce n'est pas faire justice inversement à ce qui entre de parfaitement rationnel dans l'entreprise) ? ), disons provisoirement, de mon chemin d'écriture : quelque chose, oui, s'est noué là entre le motif de l'arbre - présent en réalité depuis mai 2017, avec l'arbre du Sacrifice de Tarkovski, mais réactivé en ce mois d'octobre -, et le motif qui tourne autour de la kiva Hopi, qui a convoqué aussi bien André Breton qu'Aby Warburg. Et ce nouage s'est compliqué d'un troisième brin (ce qui détermine donc une tresse) avec un troisième motif ayant émergé ici, qui est celui du silence. Car c'est dans ce même chapitre consacré au pin Bristlecone que dans la complète solitude de la montagne californienne, Zora del Buono, après avoir vu disparaître la voiture rouge d'un photographe trop massif pour en descendre et qui ne photographiait donc que de la fenêtre entrebâillée de son véhicule, constate que "ce qui reste, c'est le silence." Et elle conclut alors son histoire par une vision quasi fantastique :
"Et puis, soudain, cet arbre qui se tient aussi droit que vous, qui trône majestueusement sur une hauteur comme si le monde entier était en dessous de lui seul, parce qu'il n'y a pas de monde au-dessus de lui, c'est un silencieux pas de deux entre deux créatures dont une seul sait danser, mais comme par miracle une troisième se glisse dans le tableau, il y a un cheval noir derrière, ce n'est pas une hallucination, le cheval marche lourdement dans la neige et personne ne sait où il va." (p. 78)
En note, Zora del Buono ajoute : "Plus tard, on me dit que le cheval est un étalon, qu'il vit depuis au moins quinze ans dans les White Mountains. Personne ne sait d'où il vient : personne ne sait d'où il est venu. Jadis ils étaient trois, un cheval gris, un brun et un étalon noir. L'un deux a disparu, on a trouvé le squelette de l'autre il y a quelques années. L'étalon a déjà été vu à des altitudes plus basses, là où vivent d'autres chevaux, mais quelque chose ne cesse de l'attirer de nouveau à trois mille mètres d'altitude, vers la solitude totale."*

Cette vision assez inouïe, cette synchronie entre la vision de l'arbre et celle du cheval, ce trio de figures qu'elle met en scène, m'a aussitôt fait penser à ce poème magique de Supervielle dont je n'ai jamais épuisé le mystère, Mouvement.

Ce cheval qui tourna la tête
Vit ce que nul n'a jamais vu
Puis il continua de paître
A l'ombre des eucalyptus.

Ce n'était ni homme ni arbre
Ce n'était pas une jument
Ni même un souvenir de vent
Qui s'exerçait sur du feuillage.

C'était ce qu'un autre cheval,
Vingt mille siècles avant lui,
Ayant soudain tourné la tête
Aperçut à cette heure-ci.

Et ce que nul ne reverra,
Homme, cheval, poisson, insecte,
Jusqu'à ce que le sol ne soit
Que le reste d'une statue
Sans bras, sans jambes et sans tête.
_________________________
* La photo qui accompagne ce passage est celle qui fait la couverture de l'édition française.

/

C'est donc celle du pin Bristlecone. Photo surprenante car on aurait pu s'attendre à la photo plus habituelle d'un arbre avec tronc puissant et ample feuillage. Non, ici ni fût vertical, ni couronne ni houppier, à la place une géométrie complexe de bois en torsion, une sculpture traversée de poussées contraires entre ciel d'albâtre et tapis neigeux. Sur cette blancheur, il nous reste à imaginer le cheval noir.

[Ajout du 29/10] : Dans le premier article de cette nouvelle série, après la pause estivale, j'avais traité du documentaire Le Temps des Forêts, qui alertait sur la malforestation française. La semaine dernière, plus de 1000 forestiers et simples citoyens se sont d'ailleurs réunis à Saint-Bonnet-Tronçais (Allier) pour dénoncer la privatisation de l'Office national des forêts (ONF) et l'"industrialisation croissante" des forêts publiques (voir article de francetvinfo).

Forestiers de l'ONF contre l'industrialisation de la forêt (Photo : Thierry Zoccolan/AFP)
Je terminai l'article en notant une coïncidence avec un billet du site de Thomas Vinau, de retour chez lu dans le Vaucluse après son passage à Châteauroux. Or, hier, sur ce même site Etc-Iste, Thomas rapporte sa participation au projet Rock Fictions de Carole Epinette. A priori, rien à voir avec nos préoccupations du moment, sauf que ce nom, Épinette, ne peut me laisser insensible. Pourquoi ? Eh bien parce que l'épinette, qui pour moi était encore voici peu un instrument de musique à clavier et à cordes pincées, en somme une sorte de petit clavecin, s'est révélé être aussi un conifère, du genre Picea de la famille des Pinacées. Il en existe une quarantaine d'espèces dans le monde, distribuées dans la région circumpolaire de l'hémisphère Nord, dont cinq  indigènes du Canada. Parmi ces espèces, l'une d'elles, l'épinette noire (Picea mariana) était l'objet d'une attention spéciale de l'anthropologue Serge Bouchard dans son livre Le peuple rieur, que j'ai lu aussi en ce mois d'octobre, mais dont je n'ai pas parlé, faute de temps et de rapport direct avec les thèmes du moment.



Les amis innus sont ces Amérindiens, appelés parfois Montagnais, qui vivent et survivent, écrit Serge Bouchard, depuis au moins deux mille ans dans cette partie de l’Amérique du Nord qu’elle a nommée dans sa langue Nitassinan : notre terre. Histoire parfois tragique d'une société nomade confrontée entre 1850 et 1950 à la sédentarisation forcée et au déplacement des enfants dans des institutions. Il reste que ce peuple Serge Bouchard l'appelle rieur, car il a toujours gardé malgré les malheurs sa joie de vivre et son humour. Et l'épinette noire est souvent l'arrière-fond de cette vie, l'omniprésent décor. Je retrouve sur le site de Radio-Canada une chronique intitulé La prière de Serge Bouchard pour l'épinette noire, où il est dit :
« Je crois que les épinettes noires surveillent l'éternité », déclare Serge Bouchard. Ligne de vie du soleil couchant, appartenant selon lui plus au ciel qu'à la terre, ces conifères sont les « pylônes spirituels qui relient la Terre à l'Univers ». Grâce à cette prière, l'anthropologue réhabilite avec poésie cet arbre « victime de notre désamour », symbole de la pauvreté d'un territoire nordique, selon lui, mal connu. Pour Serge Bouchard, l'épinette noire mériterait d'être désignée comme arbre national.
Selon Serge Bouchard, les « pouvoirs mystérieux » de l'épinette noire restent sous-estimés.   Photo : iStock (légende du site)
Plus troublant encore : j'ai évoqué la dendrochronologie à propos du pin Bristlecone, mais si mon souvenir était juste, l'épinette noire était aussi mentionnée dans l'ouvrage de Bouchard comme ayant apporté des enseignements précieux sur ce plan aussi de la datation. Ayant rapporté le livre à la médiathèque je ne peux vérifier, mais une recherche sur le net m'a confirmé dans mes vues : on a effectivement retrouvé en 2017 des épinettes noires dans un petit lac du nord du Québec, dont l'analyse des cernes va permettre de mieux comprendre le climat de la forêt boréale au millénaire passé.

Nouage donc à tous les étages : à travers l'épinette (et je n'aurais pas fait la connexion sans Thomas Vinau), se sont donc reliés deux thèmes courant ici depuis octobre, l'arbre et l'Indien.

Flânant enfin sur le site de Carole Epinette, j'y trouve sur la page Rêveries d'automne, cette citation de Rousseau qui n'est pas sans quelque résonance avec tout ce que nous avons traversé ces derniers jours :
« Quand le soir approchait je descendais des cimes de l’île et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l’agitation de l’eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l’instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m’offrait l’image; mais bientôt ces impressions légères s’effaçaient dans l’uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m’attacher au point qu’appelé par l’heure et par le signal convenu, je ne pouvais m’arracher de là sans effort. »
J.J. Rousseau – « Rêveries d’un promeneur solitaire »



samedi 27 octobre 2018

A.K.


Manger des noix
en regardant A.K.
sur le petit Ipad

A.K. de Chris Marker
making off de Ran
d'Akira Kurosawa

tournage
sur les pentes noires
du Fuji-Yama

noix ramassées
il y a trois semaines
avec père et mère

Mercedes blanche
qui tous les matins
amène Sensei

lutter
contre les brouillards
du Fuji Yama

vendredi 26 octobre 2018

Varian Fry et André Breton

Si André Breton a pu descendre dans la kiva des Indiens Pueblos, en août 1945, s'il a pu avant cela fuir en Amérique depuis Marseille où il s'était réfugié avec sa femme Jacqueline Lamba et leur fille Aube, âgée de cinq ans, oui, s'il a pu échapper au régime de Pétain et aux nazis qui le considéraient comme un des thuriféraires de l'art "dégénéré", c'est bien en grande partie grâce à un homme, encore aujourd'hui peu connu, un Américain du nom de Varian Fry. Il a trente-deux ans quand il descend du train à Marseille, le 13 août 1940, trois mille dollars cachés dans ses vêtements, porteur surtout d'une liste de deux cents personnalités en danger, du monde scientifique et artistique, liste établie par ses employeurs de l'Emergency Rescue Committee en vue de leur émigration vers les États-Unis. Il devait rester un mois, il demeurera en France jusqu'à son expulsion le 6 septembre 1941. Et ce n'est pas deux cents personnalités qu'il aura in fine sauvé de la barbarie mais plus de 1800 personnes, à l'aide d'une petite équipe dont les membres seront presque tous de grands résistants.


Max Ernst, Jacqueline Lamba, André Masson, André Breton et Varian Fry, 10 février 1941.
Qu'est-ce qui avait donc conduit cet homme élégant et cultivé à se porter aux secours des artistes européens ? Il se trouve qu'en 1935, il avait séjourné en Allemagne et avait mesuré la virulence de l'antisémitisme hitlérien. A Berlin, il avait même assisté à l'agression d'un juif dans un café, sa main poignardée par un jeune SA. Il avait écrit des articles qui n'avaient guère eu de retentissement. J'ai écouté Daniel Schneidermann très récemment sur France Inter, qui vient de sortir un livre, Berlin, 1933, où il entend montrer l'aveuglement des journalistes occidentaux en poste à l'époque dans la capitale du Reich. Parle-t-il de Fry ? Je n'en sais rien, sans doute fut-il un des rares à alerter l'opinion sur l'oppression en marche.

Si je parle de Fry, que je connaissais pas encore hier, c'est que j'ai regardé le documentaire passé sur F3, La liste de Varian Fry, de Hélène Chevereau et  Clément Desiret (encore disponible en replay pendant quelques jours). Et si l'on veut encore plus de détails, on peut lire la page que lui consacre Alain Paire sur son site.

Quelques mots tout de même sur Breton et Fry. Celui-ci avait fondé le CAS, Centre Américain de Secours, dont les locaux avaient d'abord été établis à l'Hôtel Splendide. Rapidement à l'étroit, le CAS déménagea plusieurs fois avant de se fixer à la Villa Air-Bel, une maison ancienne avec dix-huit pièces réparties sur deux étages, assez grande pour inviter certaines personnes en attente de visas. Le révolutionnaire Victor Serge est de ceux-là, et c'est sur sa recommandation qu'André Breton et sa famille est convié lui aussi. Les amis du surréaliste se retrouvaient parfois à la villa, reconstituant les cercles parisiens, et "on sait, écrit Alain Paire, que pendant un week-end de début mars, quelques jours avant son embarquement pour les États-Unis via le Maroc et la Martinique, André Breton entreprit de créer en compagnie de la plupart de ses convives les trente-deux cartes révolutionnaires du Jeu de Marseille qui parut plus tard dans la revue VVV et qui fut finalement édité en 1985 par André Dimanche."

Alain Jouffroy revient sur la genèse du jeu dans un entretien avec Jacques Hérold :

» Alain Jouffroy. – L'idée du "Jeu de Marseille" vous est venue à la suite d'une discussion avec Breton ?

» Jacques Hérold. – C'est venu comme ça, de moi ou d'un autre, peu importe, au cours d'une conversation : "Si on faisait un jeu de cartes ?" Breton a accepté mais il voulait voir ce que c'est que le jeu de cartes, parce qu'en réalité on ne sait pas du tout quelle en est la source. Il est allé à la Bibliothèque de Marseille pour chercher les origines, les significations. Il a trouvé que le jeu de cartes ordinaire est un jeu militaire : le "trèfle" est la paie du soldat, le "cœur", son amour, etc. Evidemment, il s'agissait de changer complètement le jeu mais d'en garder le "squelette", c'est-à -dire le nombre de cartes.

» Alain Jouffroy. – Vous n'êtes pas partis du tarot ?

» Jacques Hérold. – Non, du jeu de cartes normal. Les tarots sont un jeu intéressant en lui-même. Il n'y a rien à y changer. Notre jeu ressemble au jeu de cartes ordinaire. Le Roi, la Reine, le Valet, sont devenus le Génie, la Sirène et le Mage. Le trèfle est devenu le trou de serrure noir de la Connaissance, le carreau, la tache du sang rouge de la Révolution, le pique, l'étoile noire du Rêve et le cœur la flamme rouge de l'Amour. »
Alain Jouffroy (« Les jeux surréalistes entretien avec Jacques Hérold », dans XXe siècle, Le surréalisme I, nouvelle série, XXXVIe année, n° 42, juin 1974, p. 152-153).

André Breton - Paracelse
Enfin, le 25 mars 1941, André Breton, parvient à s'embarquer, en compagnie notamment de Jacqueline Lamba, Victor Serge, Anna Seghers, Wifredo Lam, sur un vieux navire, le Capitaine Paul-Lemerle, où les conditions matérielles de voyage sont des plus pénibles. Claude Lévi-Strauss, autre passager, en relate certains détails dans Tristes tropiques :
"Finalement j'obtins mon billet de passage sur le Capitaine-Paul-Lemerle, mais je ne commençai à comprendre que le jour de l'embarquement, en franchissant les haies de gardes mobiles, casqués et mitraillette au poing, qui encadraient le quai et coupaient les passagers de tout contact avec les parents ou amis venus les accompagner, abrégeant les adieux par des bourrades et des injures : il s'agissait bien d'aventure solitaire, c'était plutôt un départ de forçats. Plus encore que la manière dont on nous traitait, notre nombre me frappait de stupeur. Car on entassait trois cent cinquante personnes environ sur un petit vapeur qui - j'aillais le vérifier tout de suite - ne comprenait que deux cabines faisant en tout sept couchettes"... "La racaille, comme disaient les gendarmes, comprenait entre autres André Breton et Victor Serge. André Breton, fort mal à l'aise sur cette galère, déambulait de long en large sur les rares espaces vides du pont : vêtu de peluche, il ressemblait à un ours bleu"...  
 Passage rapporté dans le poème d'Auxeméry quand il écrit :

                                                         et l'ethnologue plaisamment
t'avait déjà portraituré sur le bateau qui t'emmenait en Amérique 
aux jours sombres de l'exil
              fort mal à l'aise dans cette galère tu déambulais
vêtu de peluche tel un ours bleu

André Breton photographié à Marseille par Varian Fry

Varian Fry ne fut que tardivement reconnu. Ce n'est que quelques semaines avant sa mort, le 12 avril 1967, qu'il reçoit, à l'initiative d'André Malraux, la croix de chevalier de la Légion d'Honneur au Consulat Général de France de New York. 

En 1995, Varian Fry est devenu le premier Américain à être reconnu comme Juste parmi les nations au mémorial de Yad Vashem.

Alain Paire conclut sa chronique en rapportant que dans son catalogue de la Halle Saint-Pierre composé en octobre 2007 pour une nouvelle exposition Varian Fry et les artistes candidats à l'exil dont Michel Bepoix fut également l'un des commissaires, Martine Lusardy achève son texte avec une passionnante citation de Siegfried Kracauer, extraite de L'histoire des avant-dernières choses : "Une vieille légende juive dit que chaque génération comporte trente-six justes qui maintiennent le monde dans l'existence. S'ils n'existaient pas, il serait détruit et périrait. Mais personne ne les connaît ; eux-mêmes ignorent que c'est leur existence qui sauve le monde de la perte".
 

jeudi 25 octobre 2018

J'habite près de mon silence

J'ai terminé hier Juste après la pluie, le livre de poèmes de Thomas Vinau acheté le jour de son passage à Châteauroux. Le poème qui donne son titre au volume tout entier est précisément le dernier de la liste. Suit immédiatement un quatrain de Georges Perros (Thomas Vinau aime, comme il dit, semer des noms qui comptent pour lui, et cela tombe bien, car George Perros compte aussi beaucoup pour moi ):

Mieux vaut traverser la manche 
Sur le dos d'un requin bleu 
Que de perdre une heure ou deux
À bien retrousser sa manche.

Ceci extrait du recueil J'habite près de mon silence. Alors évidemment, j'y vois dans ce silence revenu un écho au thème qui s'affirme depuis le début d'octobre. D'autant plus que Georges Perros s'ajoute à la prestigieuse liste des poètes saisis par le silence, rappelons-les, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Valéry. Oui, Perros, atteint d'un cancer de la gorge fut empêché de parler à la suite d'une opération. Il faut lire dans Papiers collés III ce texte terrible intitulé L'ardoise magique (c'est l'instrument qui lui servait à communiquer avec ses proches), qu'il dédie aux laryngectomisés. Sans aucun pathos, Perros y décrit son parcours de souffrance, et l'inhumanité de l'hôpital (nous sommes en 1977) :

"Aucune parole d'homme à homme. Vous n'êtes plus un homme. Un "semblable". Mais sous le coup d'un décret qui vous a retiré votre identité, comme si des douaniers vous avaient dépouillé de tout papier. Ou, quand ils condescendent à quelque rapport, une gentillesse pour demeurés, une énorme plaisanterie d'arrière-garde. Il faut bien rire un peu. Le moral. Ce mot pour concierge. Mais nous ne sommes plus récupérables. Ce qu'on est, a été, sera -espérons!- tout le monde s'en fout. Le corps d'abord. Rien que le corps. Vos entrailles, toute cette usine sanguinolente, leur affaire. D'un certain côté, quoi de plus souhaitable ? J'en ai toujours un peu rêvé, de cet état. Mais librement chois, tiens, gros malin. Et toutes ces questions qu'on vous pose, réponses relevées, notées, pour les archives de la mort, peut-être ? Quel dossier ! Cousu de fil noir. Mais il faut bien servir à l'espèce. A sa perpétuité. Il y aura des hommes après nous. Surprenant, remarquait Valéry."
Tiens, Valéry. George Perros suivait régulièrement son cours au Collège de France. A Marseille, où il est ensuite hospitalisé, son voisin de lit se trouve être le gardien du cimetière marin de Sète : "Il ouvre désespérément la bouche. Rien n'en sort. Rires. (...) A nous les citations. Il me recopie quelques strophes dudit Cimetière marin, que je lui mime. Belle paire." Un peu plus loin, il écrit :
"Un peu de répit, à la pensée de Rimbaud, claquant là, pas très loin. D'Artaud, naissant là, tout près... Tant qu'à faire !
Il retourne à Douarnenez, retrouve sa famille, refuse toute rééducation de la parole :
" Mais enfin, j'ai bientôt cinquante-quatre ans, presque tous les hommes que j'ai aimés, qui m'ont aimé, pourquoi pas, sont morts. D'où choix, oui. A qui bon réapparaître, réapprendre à parler avec cette voix d'outre-tombe, détimbrée, celle du mort que je trimballe en sursis ? Tout ce que j'entends - radio, télévision - me répugne. Il n'était pas dans mes intentions de me présenter à la députation. Témoin, seulement, d'un énorme abus d'une parole morte, atrocement fardée, vieille belle, tuméfiée, pédante, démagogique, chacun se la coupe, au profit d'une dégradation possessive, dérisoires parts d'un gâteau moisi, mais aristocratiquement dégusté. Alors merde. Tant qu'on m'enverra des manuscrits, après tout, c'est mon métier, ma nouvelle manière d'être n'y change rien, nous tiendrons le coup."
Georges meurt quelques mois plus tard, le 24 janvier 1978. Sa voix d'écrivain nous parvient toujours, de plus en plus claire.



mardi 23 octobre 2018

Trees and snakes

Nunki Bartt m'écrit : "Après la vision du petit film sur l' Ankerwycke yew, je me suis rappelé l'arbre de Sleepy Hollow (le film de Tim Burton), qui abrite le cavalier sans tête et son cheval. C'est exactement dans ma mémoire (qui est aussi très faillible) le même genre de tronc très noueux, ligneux duquel le cavalier sans tête s'extirpe pour aller décapiter ses victimes scrupuleusement choisies. On sait que Burton situe l'intrigue de son film quelque part au royaume d'Angleterre,ainsi que la légende imaginaire de Sleepy Hollow. A t-il pensé au fameux Ankerwycke yew, ce vénérable millénaire ?"

Toujours prendre au sérieux les réminiscences de Bartt, le cheval fou de son imaginaire nous mène souvent en des domaines mal soupçonnés. Suivons sa trace. L'arbre de Sleepy Hollow, film sorti en 1999, à l'orée redoutée du deuxième millénaire, le voici :


La chercheuse Alice Vincens, dans une belle  analyse* autour de cet arbre de la mort, écrit que sa figuration "mêle les métaphores et les genres : l’arbre est minéral, sculpture tourmentée dont la contorsion renvoie à la torsion des corps torturés qui peuplent l’univers baroque, dont la poétique s’accorde au vertige des points de vue et à la torsion de la matière. En outre, ses racines ressemblent tantôt à des vagues pétrifiées lorsqu’elles sont au repos, tantôt à des serpents ou des tentacules lorsqu’elles s’animent et se soulèvent pour la sortie du cavalier sans tête : l’arbre devient alors animal fantastique, monstre mythique." Pour autant cet arbre est-il un if ? Alice (un prénom cher à Bartt) ne répond pas, elle ne le spécifie à aucun moment. Pure création de studio, cet arbre semble échapper à la nomenclature, seul le critique Philippe Azoury, à ma connaissance, en parle à l'époque dans Libération **(9 février 2000) comme d'un chêne : "C'est un arbre, chêne souverain, surgi du film dans un état nervalien de rêverie supernaturaliste (...)"On n'est pas forcé de le croire.

A peine avais-je fini, de bon matin, de répondre par courriel à Bartt que, m'enquérant du nouveau film déposé à minuit par Mubi sur la plateforme, je fus saisi par le titre qui s'affichait :


Il s'agit d'un court métrage, sans commentaire, qui mêle dessins d'architecture autour du Churchill College de Cambridge et plans de paysage ou d'animaux interférant avec les bâtiments. Un hibou et surtout un serpent se glissent dans le montage. Évidemment la vision du reptile épousant le tronc d'un bouleau ne pouvait que me renvoyer tout à la fois aux racines ophidiennes de l'arbre des morts et au rituel des serpents dans le pays Hopi.


Sur cette association de l'arbre et du serpent, je finirai par cette citation de Bachelard donnée en note par Alice Vincens :
"Gaston Bachelard montre comment « l’arbre appelle une participation à un univers. C’est une image qui nous grandit. L’être rêvant a trouvé sa véritable demeure. Du fond de l’arbre creux, au centre du tronc caverneux, nous avons suivi le rêve d’une immensité ancrée. Cette demeure onirique est une demeure d’univers » (La Terre et les rêveries du repos, op. cit., p. 118). Plus inquiétante est la référence qu’il donne du texte de G. Kahn Conte de l’Or et du silence : « L’Homme (…) arrive devant un arbre immense, de ses feuillures des lianes agiles descendent (…). On dirait que des serpents dardent leurs têtes vers lui, mais bien au-dessus de sa tête. Il lui semble que d’une longue crevasse au centre de l’arbre une forme se détache et le regarde. Il y court ; plus rien, que la cavité profonde et noire… » (p. 252)." [C'est moi qui souligne]

_____________________
* Alice Vincens, « L’arbre de la mort », Entrelacs [En ligne], 6 | 2007, mis en ligne le 01 août 2012

** Je fus surpris en voyant l'heure de publication en ligne de l'article : 22:22. Je retrouvais exactement cet horaire de 22:22 enregistré comme coïncidence dans l'article du 9 octobre, The doors of perception.


Croyez bien que je ne croise pas le nom de Philippe Azoury tous les jours, et c'est une litote. Or il m'est apparu une deuxième fois ce même jour, et c'était dans la présentation sur Télérama du documentaire Jim Jarmusch, poèmes sur pellicule, de Stefan Cornic (j'aurais adoré le voir mais c'était sur Ciné+Emotion). Il me plaît de voir incidemment Jarmusch se mêler à cette nouvelle intrication (et là aussi Nunki Bartt n'est pas loin).


Echos du sable et du silence

"Les deux nœuds centraux, vers lesquels convergent le plus de lignes, sont William Blake et le silence." (L'or sous le groin)

Sur Facebook, je donnais écho à l'article avec quelques vers célèbres de Blake :


Samedi 20, j'emprunte à la médiathèque un essai de Trinh Xuan Thuan, Une nuit. A la maison, sur le rabat de la couverture, je découvre la même citation blakienne :


Aujourd'hui, 22 octobre, je reçois un mail de Mubi me notifiant le dernier film proposé sur la plateforme :


Le silence, d'Ingmar Bergman.

Blake et le silence, comme une étoile double nous attirant dans son champ gravitationnel.

dimanche 21 octobre 2018

Primeur de l'if

L'if se fait rare. Je n'en connais pas dans mon milieu proche, mes promenades ne me mènent jamais à l'un de ces arbres qui peuvent atteindre deux millénaires d'âge. Il faut dire que l'if est un bad boy, toxique en toutes ses parties, sauf l'enveloppe rouge de la graine qu'on appelle l'arille. Deux cents grammes d'aiguilles vous tuent un cheval, une cinquantaine vous expédie un homme ad patres. Et puis l'if a été abondamment exploité, il donnait un bois excellent pour les lances et les arcs (lors de la bataille de Crécy (1346), avec leur longbow en bois d'if, les archers anglais  tiraient au moins dix flèches par minute, submergeant complètement les arbalétriers d'en face, et désorganisant la cavalerie française). Je me souviens bien d'un if dans la cour de l'école maternelle de Montgivray, où je fis quelques remplacements il y a bien longtemps maintenant. Belle petite école qui était placée dans le parc bucolique du château-mairie. Plus tard j'appris que l'if avait été arraché : on avait fini par l'estimer aussi dangereux qu'une maternité de sous-préfecture.

L'if est le premier des quinze arbres extraordinaires dont Zora del Buono tire le portrait dans son beau livre Des arbres et des hommes (Autrement, 2017).


L'if de Zora est l'Ankerwycke Yew qu'on peut voir en Grande-Bretagne près de Wraybury. Un arbre mythique, neuf mètres de circonférnce, à l'ombre duquel on signa le 15 juin 1215 la Magna Carta Libertatum, la "Grande Charte des libertés", concédée par Jean sans Terre à la noblesse britannique.


Si je parle de l'if aujourd'hui c'est que je m'intéresse particulièrement aux arbres depuis quelques mois. Les arbres m'ont toujours fasciné, et dans le seul roman que j'ai écrit (en 1991, toujours bien serré dans le recoin d'un disque dur), on trouverait plusieurs arbres remarquables, mais j'ai entrepris d'en avoir une connaissance plus étendue (voir mon article de juin sur le livre de Jacques Tassin, Penser comme un arbre).
Ce qui m'a étonné, dès le début le livre de Zora del Buono, c'est cette position de l'if, en première place, car dans le guide Delachaux et Niestlé que j'avais emprunté à la médiathèque, une édition ancienne écrite par Archibald Quartier, l'if était aussi le premier de tous les arbres étudiés. Et c'était aussi le cas dans le guide plus récent de Jean-Denis Godet, toujours chez Delachaux et Niestlé. Dans les trois ouvrages, l'if ouvre l'inventaire des arbres.
Or, à quoi doit-il cette prééminence ? Pas à l'ordre alphabétique, à l'évidence. Pas à l'ancienneté biologique. Alors quoi ? J'en suis réduit aux hypothèses (si vous avez une idée, je suis preneur).

vendredi 19 octobre 2018

Du fond de la kiva

J'ai retrouvé le mot que je cherchais dans FAILLES/traces d'Auxeméry, le mot qu'une première exploration n'avait pu débusquer. Et pourtant j'étais presque certain de l'avoir vu.

Ce mot était kiva.

Une kiva, nous dit Wikipedia, "est une pièce, en général de plan circulaire et semi-enterrée, utilisée par les Pueblos pour des rituels religieux." Les Pueblos rassemblent des tribus distinctes (les principales étant les Hopis et les Zuñis), ayant en commun un même habitat en maisons de pierre.

Pourquoi ce mot-là précisément ? Tout simplement parce qu'il était évoqué au même moment dans l'étude de la chercheuse australienne Lynne Kelly, The Memory Code (Atlantic Books, London, 2017). Un livre non encore paru en français, et qui m'a semblé si important que je me suis lancé depuis le mois de juin dans sa traduction. Je n'en suis encore qu'aux 2/3, et cette traduction, compte tenu de ma médiocre maîtrise de l'anglais, est bien peu satisfaisante, mais j'y vois aussi l'occasion de faire quelques progrès. Son existence m'a été révélée par un article de Rémi Sussan sur le site internetactu.net : L’art de la mémoire : de la technique mnémonique à la création du fantastique ?
Article qui commençait ainsi :
"On a déjà parlé plusieurs fois de l’art de la mémoire dans nos colonnes : ne s’agit-il pas de la première technique d’amélioration mentale ? Officiellement, l’art de la mémoire est né au sein de la civilisation gréco-romaine. Mais cette vision est peut-être bien trop eurocentrique… Dans un article fascinant pour la revue Aeon, Lynne Kelly (blog, @lynne_kelly) nous présente quelques techniques « d’art de la mémoire » utilisées par les populations de chasseurs-cueilleurs du monde entier. Cet article reprend bon nombre d’idées qu’elle expose dans son récent et passionnant ouvrage, The Memory Code."
Je ne développe pas davantage, ce serait trop long, je renvoie ceux que ça intéresse aux articles cités, et au propre site de l'auteure. Sachez tout de même qu'elle a personnellement testé avec succès les techniques mnémoniques des cultures indigènes non-lettrées, ce qui m'a donné envie d'essayer à mon tour. Le résultat est tout à fait bluffant. Un jour ou l'autre, je reviendrai sur cette expérience, mais place à notre kiva.

Des kivas il est question dans le chapitre 9 du livre de Lynne Kelly, consacré à l'architecture pueblo du Chaco Canyon, au Nouveau-Mexique. Wikipédia encore  :
"Chaco Canyon est un ensemble de quelque 3 600 sites archéologiques appartenant à la culture anasazi (...). Il connut son apogée du IXe au XIIIe siècle de notre ère et fut un carrefour commercial et une place religieuse importante. (...) Aujourd'hui, Chaco Canyon est classé au patrimoine de l'Humanité de l'UNESCO. Il représente le plus important site archéologique précolombien au nord du Mexique. Les Chacoans (les habitants de Chaco Canyon) ont extrait des blocs de grès et ont transporté du bois sur d’importantes distances afin d’aménager quinze complexes de bâtiments qui restèrent les plus imposants d’Amérique du Nord jusqu’au XIXe siècle."

La grande kiva de Chetro Ketl (Wikipedia)



"Le Chaco Canyon semble pour certains historiens, avoir été un grand centre de pèlerinage pour les populations des alentours.
Les kivas étaient des chambres rituelles circulaires creusées dans le sol et recouvertes d'un toit ; édifice en partie souterrain, on y descendait par une petite échelle pour pratiquer le culte ou réunir le conseil du village. Un foyer était aménagé au centre et la fumée s'échappait par un conduit de ventilation, doté d'un déflecteur. Les plus grandes pouvaient accueillir plusieurs centaines de personnes qui pouvaient s'asseoir sur des banquettes en pierre. Des fêtes religieuses liées aux cycles agricoles devaient être célébrées dans ces kivas, exclusivement par les hommes.
Les grandes kivas de Chaco Canyon avaient un diamètre de 18 mètres et étaient subdivisées en fonction des points cardinaux. Certains bâtiments en pierre du canyon se trouvent dans l'alignement du soleil à un moment précis : à Pueblo Bonito par exemple, le lever du soleil du solstice d'hiver est visible depuis deux portes."
Bon, assez de Wiki, le fait est que plus on se penche sur l'histoire de ce Chaco Canyon, plus on est fasciné par la culture qui s'y est déployée, et qui a sans doute disparue à cause d'une sécheresse débutée en 1130 et qui dura pas moins de cinquante ans, provoquant l'émigration des Chacoans. Il se trouve que le lieu a vu la visite, pendant la seconde guerre mondiale, d'un célèbre poète français en exil. C'est cela qu'évoque Auxeméry dans son poème intitulé justement HOPI, écrit en 1986 et revu en 2014, du recueil Partitions. Ce poète n'est autre que celui qu'on nomma le pape du surréalisme, André Breton. C'est à lui qu'Auxeméry s'adresse dès le début du poème :

je te vois assis parmi les décombres sur la place vide
de Mishongnovi tu viens de tirer l'échelle,
                                                                   pour
le port de tête on peut toujours te taxer de morgue
il est vrai que ta crinière conserve sa prestance
                                                                          mais
ils repasseront
                       tu remontes à l'évidence
du fond de la kiva, en plein soleil d'août
sous le signe du Lion tu tiens le pacte en main
les graines germeront, les serpents dans la bouche
des danseurs scelleront l'alliance

Hopi Pueblo of Mishongnovi (foreground) and Shipaulovi, Arizona (John K Hillers, 1879 ou 1881)
Ces serpents dans la bouche font allusion à l'un des célèbres rituels des indiens Hopis, auquel Breton peut-être assista. Un demi-siècle plus tôt environ, un autre européen, l'historien de l'art Aby Warburg l'avait précédé sur les mêmes lieux. Épisode si marquant qu'il refera surface un quart de siècle et une guerre mondiale plus tard, en 1923, au terme d’un séjour en clinique psychiatrique. Pour attester de sa guérison, Warburg prononce une conférence sur le Rituel du serpent chez les Indiens Hopis.

« C’est au cœur de l’été, en août, quand la culture du maïs est menacée par la sécheresse et dépend des pluies d’orage que les Hopis, lors de « festivités paysannes », pratiquent la danse des serpents. Le serpent, en effet, est comme l’éclair, zigzaguant, il est l’éclair, et manipuler l’animal dangereux est une manière de maîtriser les forces naturelles dont dépend l’existence même de ces Indiens agriculteurs et sédentaires. En obligeant le serpent à participer à la cérémonie, sans le sacrifier, en surmontant la peur qu’il inspire, on influe sur le cours de la nature, dans un étrange, instable et pourtant efficace mélange de magie rituelle et de finalité pratique. Entre la main, et la pensée, entre le geste et l’intellect, il y a place pour le symbole qui permet de surmonter la terreur que suscitent les phénomènes naturels incompréhensibles et les périls de l’immédiat environnement. Les Hopis – c’est-à-dire, dans leur langue, « les Pacifiques » – se placent ainsi à mi-chemin entre les sacrifices sanglants pratiqués par d’autres ethnies nomades, pour la même fin, et la « sérénité » que procurent les religions du salut.
[…]
Le serpent, pour les Hopis, est à la fois un danger et un remède, un démon et messager, un intercesseur… Mais cette ambivalence, comme le montre Warburg dans la seconde partie capitale de sa conférence, se retrouve dans l’image du serpent dans la culture grecque : si un serpent monstrueux étouffe Laocoon et ses fils lors de la guerre de Troie, c’est un serpent salvateur qui s’enroule autour du bâton d’Asclépios, le dieu de la guérison, l’Esculape des Romains. La même ambivalence se retrouve dans la religion chrétienne avec le serpent tentateur et le serpent de Moïse. Il existerait ainsi un « paganisme éternel », indestructible, mais ambivalent, dont les images permettent à l’homme de faire face aux angoisses et aux interrogations qui viennent le hanter… » 
Le serpent dans la bouche : Hopi snake priest,Hartwell & Hamaker, Phoenix, Ariz. ca 1899
Peinture de sable dans une kiwa, représentant quatre serpents-éclairs.
D’après H.R. Voth, Oraibi Sumer Snake Ceremony, 1893.
Ceci me renvoie à une lecture que je fis en 2016, celle de L'image survivante, Histoire de l'art et temps des fantômes selon Aby Warburg, de Georges Didi-Huberman (Minuit, 2002), lecture déjà évoquée dans Le cahier Klee, où je finissais sur ces mots : "Toutes proportions gardées, et sans vouloir se comparer à ces augustes aînés, le travail ici sur Alluvions relève de la même dynamique associative, de la même recherche des correspondances passant outre les espaces et les temps. Un concept central peut résumer tout ceci : l'intrication."


Voilà jusqu'où un simple mot de quatre lettres peut vous plonger.
______________________
* Je reprends ici les citations données par un excellent article de Bernard Umbrecht sur son blog Le SauteRhin : "Abi Warburg et le serpent dans les archives de la mémoire."
On peut lire aussi avec profit l'article de Mathieu Bouvier, Le rituel du serpent, Warburg, d'où j'ai extrait les photos des rituels hopis.

mercredi 17 octobre 2018

L'or sous le groin

Le 2 octobre, j'ai donc recommencé à écrire sur ce blog, et très vite, un nouveau champ de forces s'est dessiné. Des liens se sont tissés entre les divers éléments, essentiellement littéraires, qui avaient attiré mon attention. J'ai éprouvé le besoin aujourd'hui de réaliser la carte heuristique de ce que je nomme parfois une constellation. Ce n'est pas la première fois que je m'adonne à cet exercice, et il m'est arrivé d'élaborer des cartes encore plus vastes, comme ici en janvier 2013, mais il faut considérer que tout ceci a émergé en deux semaines, et que de nouvelles connexions, déjà repérées mais que je dois expliciter dans les prochaines chroniques, vont être établies. Il s'agit là de l'état des lieux au 17 octobre 2018.


Les personnes sont inscrites dans des rectangles bleus, les œuvres apparaissent en violet, enfin les thèmes ou les motifs sont en vert. Les deux nœuds centraux, vers lesquels convergent le plus de lignes, sont William Blake et le silence.

La ligne rouge n'est autre que la dernière correspondance repérée, enregistrée ce soir-même.
Dans cette nébuleuse où les poètes ont la part belle, cette ligne relie deux d'entre eux, que je ne connaissais encore que de nom au début du mois. Ils portent tous les deux le même prénom de Jean-Paul (même si Auxeméry tend à le faire disparaître sur la couverture de ses livres). Ils me sont donc parvenus par deux canaux différents, et je ne soupçonnais rien d'une quelconque affiliation.
Or, assez  vite, à les lire il m'apparut une certaine proximité dans la tonalité de l'écriture : une semblable pugnacité dans l'expression, dans la façon de se confronter au réel. Et puis il y avait cette esperluette, &, qu'Auxeméry emploie systématiquement à la place du "et", et que l'on retrouve dans le nom de la maison d'édition de Jean-Paul Michel, William Blake & Co.
Ceci n'était tout de même pas suffisant pour apparier les deux poètes. 
Mais ce soir, en refeuilletant l'épais volume de Failles/traces - dont je n'ai lu, ce qui s'appelle vraiment lire quand il s'agit de poésie, que quelques pages -, à la recherche d'un mot qu'il m'avait semblé y avoir aperçu (et qui demeura invisible), je découvris, presque à la fin de l'ouvrage, un poème nommé Coda, qui était précisément dédié à Jean-Paul Michel (en musique, une coda (de l'italien « queue ») est le passage terminal d'une pièce ou d'un mouvement : la relation avec Jean-Paul Michel n'en était que plus cruciale).
Les premiers vers sont immédiatement dans cette veine âpre, combattante que j'évoquais à l'instant :

                                   ta langue, ta langue,
                                            garde ta langue
                                                          écorche, lape

                                            lèche la cicatrice -

Veine qui ne se démentira pas, qui courra jusqu'au bout des trois pages du poème, où je fis aussi butin en passant d'un nouveau vertige :

                                  l'or sous le groin, ce porc truffier :
                                                cave, fouille, froisse

                                  ce cerf à l'assaut des vignes, dans la nuit :
                                                vendange

                                  et ces rapaces, ces rapaces qui fondent,
                                                coupent la course de leur proie :
                                                viole l'air, ainsi, dépèce -

                                  enfin tout le vertige de mots crus,
                                                massacres, arguments de hache -

Cette rencontre montre bien l'intrication grandissante dans la nébuleuse.


Rue du 3ème RAC

 PS : Blogger transforme les belles esperluettes en & assez moches, désolé.
La vraie esperluette c'est ça (cf. Wikipedia) :



 

lundi 15 octobre 2018

Un macchabée dans la tranchée

Un macchabée dans la tranchée. Place Gambetta, les ouvriers de TZF (Terrassements Zanucci France) ne décolèrent pas : leur pote Xavier Turfain, le prince de la pelleteuse, un artiste en son genre, celui qui a fait la macabre découverte, n'a même pas eu un jour de congé. C'est un sensible pourtant, le Xav. Déjà qu'il picolait pas mal. Et on les oblige même à bosser de nuit. Faut pas s'étonner s'ils distribuent des tracts pour leur prochaine manif aux curieux qui viennent aux nouvelles. Et il y en a eu des curieux, cette nuit-là. Plus de 700.

Bon, voilà, pour la troisième fois, je fus l'un des bénévoles de la Nuit du Polar, orchestré par l'équipe de la Bouinotte, selon un scénario comme d'habitude savamment élaboré (on ne le dit pas assez) par Yvan Bernaer, mélange raffiné d'énigme et d'humour qui permit aussi de découvrir la vieille ville sous un autre angle, au hasard des errances de l'enquête. Cette beauté modeste qui fait le prix de Châteauroux se révèle à travers ses jardins et ses ruelles, les coulisses de ses monuments (le cinéma Apollo fut la grande nouveauté de cette année) et quelques sites insolites comme cette cave voûtée, véritable crypte, de la rue Descente-des-Cordeliers (que tous n'auront pas vue, eh oui, il faudra revenir), qui fut mon dernier poste (il fallait éviter que les joueurs se rompent les os en s'appuyant sur une rambarde traîtresse).

Tout avait commencé au Musée Bertrand, par un flash-back dans les années 20, avec enterrement à la clé, croque-morts, curé en soutane et corbillard tiré par un cheval, pleureuses et discours du maire de l'époque. Et puis voilà, au moment crucial, le mort jaillit du cercueil et se sauve par les toits. L'édile en a la chique coupée.

Que voilà une habile transition vers mes propres obsessions...

Paul Valéry frappé de mutisme devant la tombe de Stéphane Mallarmé.
Question pour le jeu des mille euros : Qui s'est donc rendu sur la tombe de Valéry, à Sète, et a ensuite écrit un livre intitulé Dévotion ?
Réponse (je vous laisse quelques secondes pour vous remettre dans les oreilles les sons de cristal du glockenspiel joué en direct, bon allez c'est terminé, de toute façon vous n'avez pas trouvé) : Patti Smith.
Oui, la chanteuse n'a pas d'yeux seulement pour ce punk de Rimbaud, elle aime aussi, semble-t-il, le poète de La Jeune Parque. Elle raconte son pèlerinage à François Busnel, et c'est toujours dans le grand entretien d'America.
"J'ai voulu aller à Sète pour voir la tombe de Paul Valéry. A côté de la sienne, il y avait celle d'une fillette qui s'appelait Fanny. Sur sa pierre tombale, ses amis et sa famille avaient  disposé des chevaux qui formaient une sorte d'écurie qui m'a semblé capable  de résister aux intempéries comme aux vandales. Et puis, plus loin dans ce cimetière, j'ai vu une tombe qui portait une inscription en diagonale : "Dévouement". Avant de reprendre le train pour Paris, je suis allée me promener dans un parc. Je me sentais désœuvrée. J'ai eu un vertige. Et j'ai commencé à écrire. Pour m'occuper. Dans le train du retour, j'ai continué à écrire. Un journal intime, un journal où tout est vrai. Il y est question de Simone Weil, d'Albert Camus et de Patrick Modiano. Entre autres. De retour à Paris, j'ai continué à écrire. J'aime bien écrire à la terrasse du Café de Flore. Et je me suis rendu compte que toutes ces notes se faisaient écho, en cercles. (...). Voilà, Dévotion est un livre qui parle du patinage, des pierres tombales, d'Albert Camus, de Simone Weil, de Patrick Modiano, des rues de Paris..."


jeudi 11 octobre 2018

Dessiner le silence

"Poème - lieu de la mémoire où l'unique voix
              trouve à se fixer dans la chambre d'échos

              où les langues viennent déposer -

              strates, témoignages, alluvions."

Auxeméry, Retable, in FAILLES/traces, Flammarion, p. 264.

Le Las Vegas le plus proche de chez moi


Dans le roman de Christian Garcin, j'avais aussi épinglé le 5 octobre l'extrait suivant, page 108 :
"(Il) se disait que tout était lié, que la réalité prenait un malin plaisir à lancer des passerelles d'un monde à l'autre, reliant entre eux les êtres et les choses dans un réseau serré d'échos et de correspondances à travers le temps, la géographie, la généalogie, la poésie, le vol des oiseaux, et même l'onomastique et la topographie. Il s'était rendu compte, repensant souvent à ces journées du printemps 1950 et aux lieux dans lesquels sa mère et lui vivaient, à quel point les choses parfois se répétaient : à Boulder, ils habitaient dans Flamingo Drive, une rue orientée sud-ouest nord-est avec la rivière Boulder Creek au sud. Ici, à Las Vegas, il vivait dans un tunnel longeant une voie orientée également sud-ouest nord-est, avec le Flamingo Trail au sud, et la Boulder Station plus loin. Tout se répétait." [C'est moi qui souligne]
Juste après, j'avais repris ma lecture fragmentée d'un petit opus de Jean-Michel Maulpoix, Les 100 mots de la poésie (Que sais-je ? 2018), qui, arguant du fait que la poésie est irréductible à une définition simple, propose de "réunir autour d'elle une constellation de mots qui l'éclairent par facettes." Le résultat en est un abécédaire riche de citations qui dessine les contours, les cimes et les abîmes de l'expérience humaine. J'ai pris le parti de lire quatre ou cinq notices par jour, pas davantage, car chacune a sa densité particulière qu'il importe de ruminer longuement. Ce jour-là, j'avais atteint le mot LIEN, et ce que je lus alors me sembla complètement relié - le monde m'apparut là en état de cohérence maximale-, avec les phrases du roman encore palpitantes dans ma mémoire :
"Le travail d'écriture poétique est pour une large part un travail de liaison. Sur le plan sémantique, par le jeu des comparaisons, des correspondances, des images et des métaphores, il opère quantité de rapprochements et désigne souvent les objets les uns par les autres, en établissant entre eux des rapports. [...] Si la poésie est une manière de lier des mots ensemble pour en faire un poème, elle a également quelque chose à voir avec nos attachements. Si elle ne raconte guère d'histoires, elle nous parle de ce monde et de la manière dont nous y sommes liés. Faute de nous dire pourquoi nous y sommes, elle nous dit comment nous y existons. Elle nous en montre les bords et en rapporte les expériences capitales (le naître, le mourir, le vouloir, le douloir, aimer...). La poésie est pour une grande part une affaire d'appartenance. " (p. 64-65)
J'avais noté sur le moment ce rapprochement qui pouvait se lire en somme comme un rapprochement au carré, mais ce qui ne m'apparut qu'au moment de rédiger ceci, c'est le contexte plus large de la citation : la même page 108 commençait en effet avec ces mots :
" Soixante-dix ans, c'était l'âge auquel était mort William Blake, avait-il lu dans la notice biographique du petit livre trouvé dans le carton du Blue Angel Motel. Il était mort dans la misère, entouré de ses quelques rares amis, sans avoir pu achever les dessins inspirés de la Divine Comédie de Dante, et avait été enterré dans une fosse commune.
Misère, rares amis, dessins inachevés, fosse commune : il avait au moins cela en commun avec Blake, se disait-il en souriant intérieurement. Il repensait au vol des chauve-souris de la veille, à cette phrase lue juste après dans Le Mariage du ciel et de l'enfer : "Comment savez-vous si chaque oiseau qui fend les voies aériennes n'est pas un monde immense de joie fermé par ses cinq sens ?"*, et se disait que tout était lié (...)"
Il est vrai que le jeu d'échos autour de William Blake n'était pas encore perceptible à cette date. Cette mention a posteriori ne fait que prolonger la résonance, ou bien faut-il dire que son ombre ici présente annonçait sa survenue.


Aujourd'hui, jeudi 11 octobre, j'ai lu quatre notices, SENS, SENSIBILITE, SILENCE et SOIF. Je fus particulièrement frappé par le dernier paragraphe de la notice du silence :
"Si la poésie parvient à chanter encore, c'est "bouche fermée". Et il n'est pas anodin que l’œuvre de trois de ses plus éminents représentants s'achève par un brusque silence : c'est Charles Baudelaire  s'écroulant aphasique à Namur en 1866 ; c'est Arthur Rimbaud lançant, dans "Matin", "je ne sais plus parler" au moment d'achever son parcours et de quitter précocement l'écriture ; c'est Stéphane Mallarmé s'effondrant le 9 septembre 1898, victime d'un spasme du larynx !" (p. 104)
Bon, sur ce, je m'avise qu'il va me falloir me rendre quasi séance tenante à la médiathèque rendre quelques livres avant la menace de suspension de cinq jours. Parmi eux, un recueil de poésie d'Auxeméry, FAILLES/traces. Jean-Paul Auxéméry, né en 1947, 71 ans, tiens, comme Patti Smith, poète donc et traducteur. Jamais lu encore, mais le volume m'avait fait signe. Pas très longtemps puisqu'en trois semaines je n'avais pas trouvé une seconde à lui consacrer (il faut dire que je naviguais déjà entre une bonne dizaine de livres). J'allais le retourner sans lui avoir accordé un tant soit peu d'attention. Une sorte de remords me fit le feuilleter, et très vite je compris que j'avais failli passer à côté de la pépite. Un poème rédigé entre 2010 et 2015, intitulé Retable, et dédié à la poétesse américaine Rachel Blau du Plessis. J'y vins surtout après avoir lu la page 346, Note finale à Retable, exposé, peut-être, dit-il, d'une certaine méthode. "La dédicataire elle-même, explique-t-il, a donné un livre agencé ainsi, selon une grille de renvois entre lieux de sens possible (des mots-charnières, des interrogations, des recours à des voix étrangères...) et a nommé cet entrelacs dans sa langue Drafts, que son traducteur a rendu par Brouillons. [...] Une conversation  - un débat entre langues, continents, et oeuvres partagées : on aura lu dans le poème les noms des auteurs qui hantent les lieux de l'échange."
On aura compris que je retrouvais dans tout son éclat la thématique du lien. Mais il y avait plus tonnant encore : dans le long paragraphe suivant, Auxéméry donne les sources de ses citations, Dante, Zukofsky, Pound, Olson, Nietzche, Deguy et termine ainsi :
"L'anecdote de Valéry frappé de mutisme devant la tombe de Mallarmé, et ses détails, se trouve chez ses biographes."

C'était  presque incroyable : Valéry en somme prolongeait la série énumérée par Jean-Michel Maulpoix : Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, et voici Valéry devant Mallarmé  lui aussi contraint au silence. Reportons-nous au poème lui-même, page 269  :

Et quelle présence, 
               "un dieu venu nous habiter"

                quel scribe absurde et confondant         là :

                au bord de la fosse, Valéry effondré

               incapable de dire adieu à son maître :

               il cueillait des fleurs naïves, lui
               l'artifice fait homme

               "l'air était feu", les silences peuplés de vertiges**

               et l'été préparait l'or de l'automne,

               "coup de cymbale" -

                                                  étranglement."
Ultime coup de cymbale pour cette chronique : retournant vers le roman de Christian Garcin, rebroussant chemin jusqu'à la page précédente, 107, à celle déjà donnée ici, je peux lire, et c'est le début de ce chapitre (aucun n'est numéroté) :
  "Le lendemain Hoyt partit vers le nord-ouest, son cartable rouge à la main. Il voulait dessiner les perspectives fuyantes d'une avenue bordée de motels, supérettes, magasins de pneus, centres de fitness, bars mexicains, fast-foods, prêteurs sur gages, night-clubs, et puis, brusquement, plus rien, juste les ombres coupantes des façades géométriques et nues de grands entrepôts indécis, le vide de l'espace et le silence bourdonnant.
    Il voulait dessiner le silence." [C'est moi qui souligne]

_______________________
* "How do you know but ev'ry Bird that cuts the airy way,/ Is an immense world of delight, clos'd by your senses five ?" William Blake, The Mariage of Heaven and Hell, traduction de l'auteur (in The Complete Poems, Penguin Classics, 1978).

** Un nouveau "vertige" qui vient compléter ma déjà luxuriante collection inscrite au Cahier des vertiges.

mardi 9 octobre 2018

The doors of perception

Avec Patti Smith, c'est l'Amérique qui s'invitait à la table. Mais, de fait, elle y était déjà, car je venais de lire le dernier roman de Christian Garcin dont le titre justement était Les oiseaux morts de l'Amérique. On se souvient peut-être que Christian Garcin est l'un de ceux que j'appelle "les écrivains de la coïncidence", en compagnie de Paul Auster, Enrique Vila-Matas et W.G. Sebald. Ce quatuor accorde en effet une place spéciale à la coïncidence, alors que le romancier habituellement s'en défie, craignant, et parfois à juste titre, que le lecteur ne juge artificielle son intrigue (on a tous lu de ces mauvais romans où le détective ne résout une énigme que grâce à une série de concours de circonstances proprement incroyable). Et pourtant, la vie est remplie de coïncidences (ce que je me fais fort de montrer ici depuis des années) et en faire abstraction, c'est occulter une des facettes les plus étranges et les plus intrigantes de la vie. Or, comme les trois autres, Christian Garcin n'hésite pas à introduire dans la trame de ses livres des hasards objectifs (pour parler comme André Breton) ou des rimes du destin (pour parler comme Paul Auster). Exemple, page 29, on peut lire ceci :
"Le gamin se retournerait, il croirait avoir entendu un petit bruit, ténu comme un froissement d'ailes, ou senti un léger souffle, mais non, il replongerait le nez dans son bol, et la voix chaude de Bing Crosby continuerait à égrener les secondes paisibles, Sunday Monday ou Always, jusqu'à ce que celle plus aiguë de Dooley Wilson lui succède, comment à entonner As Time Goes By, et qu'Isadora se retourne et fasse remarquer à l'enfant que c'était vraiment étrange, quelle coïncidence, il s'agissait de deux chansons qu'elle écoutait en 1943, l'année où elle avait rencontré son père, et elle semblait émue."

Et le plus intéressant, c'est que souvent la lecture de ses livres est marquée à son tour par des coïncidences. Il suffit de prendre la phrase qui suit celle que je viens de citer :
"Oui, se disait Hoyt, plutôt que d'aller visiter l'an 2222 où il fera trop chaud, où la plupart des zones côtières seront englouties, où auront disparu Amsterdam, Sydney, New York et la Micronésie, où le Royaume-Uni sera un archipel, la Bretagne une île et le Nord de la Russie émiettée en une multitude d'îlots, il pourrait tout aussi bien retrouver la cuisine de son enfance au printemps 1950, sortir ensuite sur la pelouse avec le gamin qu'il avait été et lui souffler à l'oreille la meilleure manière d'attraper les lézards."
Précisons, avant toute chose, que Hoyt (Stapleton) le personnage principal du roman, est un vétéran du Viêtnam qui vit dans un tunnel de canalisation de la ville de Las Vegas. Presque mutique, il a pris l'habitude de voyager en pensée dans le futur. C'est en se retournant vers son passé que le roman va se déployer. Bon, mais où est la coïncidence, me direz-vous ? Eh bien dans ce millésime choisi par l'auteur : 2222. Rien n'impose cette année, qui d'ailleurs n'apparaîtra plus par la suite. Mais 2222, cela veut dire quelque chose pour moi. Car le premier article publié après la pause estivale a été posté le 2 octobre à 22 : 22. Ce n'était d'ailleurs pas une volonté de ma part (contrairement aux articles de la série Heptalmanach, tous publiés à 7 : 07). D'ailleurs, ce n'était même pas l'heure réelle, qui était 23 : 22, car j'ai une heure de décalage à cause d'une erreur de paramétrage que je n'ai pas pris la peine de rectifier. Ce 22 : 22 non prévu m'avait surpris, mais je n'y avais pas vu malice, jusqu'à ce que je lise donc le roman de Christian Garcin.



Ce n'est pas la seule résonance que j'ai pu relever. Le roman inclut de nombreuses références poétiques, à T.S. Eliott, Procol Harum, John Keats mais surtout à Les Murray et à William Blake (traduites dans le corps du livre, elles sont redonnées dans la langue originale à la fin ). A un moment, Hoyt entre en conversation avec Myers l'un de ses compagnons d'infortune, lui-même ancien soldat revenu d'Irak. Myers lui parle de Philip K. Dick qui eut un jour la révélation que le temps n'existait pas.

"Hoyt hocha la tête en silence. Cela ne lui semblait pas si absurde après tout. Depuis sa dernière incursion dans le passé, il lisait les poèmes de William Blake qu'il avait trouvés dans la poubelle derrière le Blue Angel Motel.
- "Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l'homme comme elle est, infinie"*, récita-t-il doucement.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Blake, fit Hoyt en souriant. J'ai lu ça aujourd'hui. Marrant, non ?
Myers émit un petit sifflement de surprise.
- Blake ? William Blake ? C'est incroyable, j'allais t'en parler ! Ou plutôt, j'allais te parler d'Allen Ginsberg, tu connais ?
Hoyt fit non de la tête.
- Moi non plus, mais je sais que c'est un poète de la Beat Generation, Kerouac, Cassady, tout ça. A une époque où il était plongé dans la poésie de William Blake, justement, il a eu une hallucination auditive : il entendait une voix prononcer le poème qu'il était en train de lire. Il n'avait pas bu ni fumé - ce qui était exceptionnel, d'ailleurs. Il était parfaitement lucide. Et il était persuadé que c'était la voix de Blake lui-même. L'expérience a duré plusieurs jours, pendant lesquels il entendait régulièrement cette voix prononcer autour de lui les vers de Blake qu'il lisait. Et puis ça a cessé. Il en a déduit qu'il avait brièvement expérimenté le fait que tout dans l'univers était interconnecté, et que le temps n'existait pas." (p. 64-65)
La coïncidence vécue par les deux hommes autour de Blake a son prolongement dans mon propre univers : le grand poète anglais surgit à deux reprises dans l'entretien de Patti Smith avec François Busnel, et en bonne place, la première, comme ici : "Je savais très bien ce que je voulais faire : ce qui m'a toujours mis en marche, c'est l'écriture. Et les poètes. William Blake, William Butler Yeats, Arthur Rimbaud, Guillaume Apollinaire, Gérard de Nerval, Allen Ginsberg, Walt Whitman, Rainer Maria Rilke, Sylvie Plath... Il y a des tueurs en série, moi je suis une lectrice en série.


Ce n'est pas tout. J'ai dit aussi que j'étais dans la découverte de la correspondance de Pierre Bergounioux avec le poète Jean-Paul Michel. Or, celui-ci est aussi le fondateur des éditions William Blake and Co. en 1976, à Bordeaux. Une vocation tôt affirmée puisqu'il avait imprimé lui-même un premier livre, Le Roi de Mohammed Khaïr-Eddine, à Brive, dès 1966 - il n'avait alors que dix-huit ans (il rencontra cette même année André Breton, à Saint-Cirq Lapopie, juste avant sa mort). Dans l'historique du site, Jean-Paul Michel explique lui-même le choix de ce nom :
« Le choix du nom de William Blake and Co. Édit. fait explicitement référence au poète et graveur anglais William Blake (1757-1827). Et cela, parce que ce "singulier" de l’art, a, pendant sa vie entière, produit lui-même, matériellement, tous ses livres. Retrouvant en Occident la relation originelle de l’acte d’écrire et de l’acte de publier, il illustrait ses poèmes, les gravait, les imprimait et les diffusait un à un. Il rassembla ainsi en une seule personne, inséparablement, les figures du poète, du graveur, de l’imprimeur, de l’éditeur et du libraire. C’est sous le signe du désir continué de cette unité de pensée, de poésie, d’existence et d’action que Jean-Paul Michel créa les éditions William Blake and Co. à Bordeaux, en 1976."

______________________
* "If the doors of perception were cleansed every thing would appear to man as it is, Infinite."
William Blake, The Mariage of Heaven and Hell, traduction de l'auteur (in The Complete Poems, Penguin Classics, 1978)