lundi 18 mars 2019

La jeune fille et la Mort

Le 10 mars, j'écoute en replay Mauvais genres l'émission de François Angelier diffusée la veille sur France-Culture, consacrée pour l'essentiel au dernier film de Lars von Trier, The House that Jack built. Émission présentée comme "une méditation sur le mal". Qui m'intéresse à triple titre, tout d'abord parce que j'ai moi-même rencontré en décembre le thème du mal (voir Le Mal est le problème le plus important), ensuite parce que la comptine qui donne son titre au film de Trier m'est apparue dans un livre important dont je reparlerai bientôt (par ailleurs tout ce qui a dorénavant trait au Jack, autrement dit au valet de carreau anglais, attise ma curiosité). Enfin, parmi les participants, il y a Pacôme Thiellement, dont on sait que je suis les travaux avec le plus grand intérêt.
Pourtant ce n'est pas le débat autour du film qui m'amène à parler ici de l'émission, mais bien la chronique de Céline du Chéné qui l'a précédé, où elle recevait Fany Eggers, historienne de l'art à l'occasion de la tenue du 18e congrès international de l’association Danses macabres d'Europe qui se tient à Paris du 19 au 23 mars 2019 (qui ouvre donc demain, à l'heure où je rédige cet article).
En parallèle au congrès, doivent se tenir deux expositions alléchantes :
"Le Livre et la Mort (14e - 18e siècle)" à la bibliothèque Mazarine à Paris, du 21 mars au 21 juin 2019 et "Memento mori, vanités et art macabre contemporain" à la galerie Jour et nuit du 18 au 24 mars.


A l'issue de la chronique, avant d'en venir à Trier, les invités évoquent quelques films associant comme dans les danses macabres la beauté de la jeunesse et la présence de la mort, devenue un personnage le plus souvent figurée sous la forme d'un squelette libidineux. Et c'est ainsi que j'entends évoquer (et cela ne manque pas de me causer une certaine émotion) Cléo de 5 à 7 d'Agnès Varda (c'est à 12'50 dans l'émission) : "La jeune fille à la mort, c'est Agnès Varda, c'est Cléo de 5 à 7, avec cette obsession des cartes, des peintures, et puis c'est le thème de Cléo, qui attend le verdict de la science, si la mort va l'emporter, si le cancer, le crabe va l'emporter."

Dans Cléo, la cartomancienne retourne précisément la lame XIII, celle dite de la Mort (le nom n'est pas donné, il n'y a que le numéro de la carte) qui la représente d'une manière très similaire à celle des danses macabres.




Dans son analyse pour DVDClassik, François Giraud précise que "Agnès Varda a tourné Cléo de 5 à 7 avec les peintures et les gravures d’Hans Baldung Grien à l’esprit. La chair blonde de ces jeunes femmes, enlacées par de sinistres squelettes, rappelle inévitablement celle de la superbe et sculpturale Corinne Marchand."

Hans Baldung Grien, élève de Dürer à Nuremberg entre 1503 et 1507, fit l'essentiel de sa carrière à Strasbourg où il mourut en septembre 1545. C'est en 1517 qu'il peignit ce tableau dans lequel la Mort saisit une jeune fille par les cheveux pour la forcer à descendre dans la tombe, qu'elle désigne de sa main droite. La jeune fille, dont le corps blanc et nu contraste violemment avec le bronzage du squelette, se tord les mains sans opposer vraiment de résistance.

 
La même année 1517, Niklaus Manuel Deutsch (1484-1530) érotise complètement le thème : "Ici, la Mort , écrit Patrick Pollefeys, est un cadavre putride qui ne se contente pas de toucher légèrement la jeune fille ou de la prendre gentiment par la main; il l'empoigne par le cou, l'embrasse et caresse son sexe. L'affreux amant semble ne rencontrer aucune résistance de la part de la jeune fille."


Or, c'est précisément  Niklaus Manuel Deutsch que Fanny Eggers évoque dans l'entretien avec Cécile du Chéné, à travers une danse macabre de Berne, quatre-vingts mètres de fresque sur le mur d'enceinte du cimetière du monastère des Dominicains, fresque aujourd'hui presque disparue, mais parvenue jusqu'à nous sous forme d'aquarelles. L'historienne se penche plus particulièrement sur la figure d'une jeune fille enlacée par un squelette qui plonge ses mains dans son corsage. Elle souligne, elle aussi, qu'elle ne se débat pas vraiment, ne faisant qu'esquisser un geste avec ses mains jointes.


Un texte accompagne la fresque où la Mort s'adresse à celle qu'il enveloppe de sa nudité osseuse : "Jeune fille, ton heure est déjà venue, tes lèvres rouges vont blêmir, ton corps, ton visage, tes cheveux, tes seins, tout ne sera plus qu'engrais pourri". Et la jeune fille lui répond : "O Mort ! tu me violentes horriblement ! Mon cœur va se briser dans mon corps. Je m'étais promise à un jeune homme et c'est la mort qui vient m'enlever."

Singulier personnage que ce Niklaus Manuel, que je ne connaissais pas jusque-là, car il fut non seulement peintre mais poète, dramaturge, mercenaire et homme d'état. Et, chose rare, selon Hans-Jürgen Greif, il se représente lui-même à la fin de la fresque de Berne :




Avec tout ça, j'ai à peine rédigé le tiers de ce que je voulais exposer primitivement dans cet article, j'en termine là néanmoins pour aujourd'hui (n'oubliez pas ce soir la projection de Cléo sur Arte, toute la soirée est d'ailleurs consacrée à Agnès Varda), mais je n'en ai pas fini avec la mort, loin de là...


mercredi 13 mars 2019

En train

Le 14 février dernier, j'ai fait ressortir du purgatoire de la médiathèque - le fameux magasin où séjournent les livres en déshérence (en attendant l'enfer du désherbage) -, le roman de Claude Amoz, Bois-Brûlé, paru chez Rivages/noir en 2002. Son existence m'avait été révélée par un article de Rémi Schulz qui s'était alors trouvé en résonance avec mon enquête autour de la crucifixion. J'ai pris plaisir à lire ce polar qui mériterait bien de retrouver les étals éclairés de la grande salle d'Equinoxe. Bois-Brûlé est une maison de famille en lisière de la forêt d'Argonne, où Viviane, une créatrice de marionnettes originaire de Belgique, vit avec son fils Stephen et Martin Tissier, le propriétaire des lieux et notaire de son état. Le drame va surgir d'un autre personnage, Victor Brouilley, 46 ans, standardiste dans une maison d'édition parisienne, rongé par un tel mal de vivre qu'il va quitter brusquement son travail et prendre un train vers la seule destination où il connut jadis un peu de bonheur : la maison de Bois-Brûlé où il passait ses vacances avec sa grand-mère quand il était enfant.
"Le train prend de la vitesse. La gare de l'Est reste en arrière et, avec elle, Titans-Editions, Mme Rochette, le standard. Victor Brouilley s'en va. Il a brisé les liens qui le retenaient... Au-dessus des voies, presque à l'aplomb, il aperçoit une statue de la Vierge qui serre contre sa hanche un fils déjà très grand. Il décide que c'est un signe, un bon présage. Il ne l'a pas voulu, mais voilà, c'est fait : il s'en va à la campagne, en vacances, au milieu des enfants." (p.32)
Cette vision de la Vierge et de son fils au moment du départ, assez curieuse compte tenu du contexte (les environs de la gare de l'Est) renvoie à la thématique de l'enfant (et de son innocence problématique), annoncée dès la citation liminaire prise chez Faulkner : "Je me figure parfois que nous sommes tous des enfants, excepté les enfants eux-mêmes."(Sanctuaire, chap.XXVII). Elle me renvoyait aussi incidemment à la Pieta de Jean Fouquet, qui suivait immédiatement la mention du livre dans l'article Du Bois-Brûlé aux serpents brûlants.


Un peu plus loin, page 45, on en apprend un peu plus sur l'histoire douloureuse de Victor Brouilley, fils unique, l'Algérie quittée en catastrophe, les hivers parisiens interminables, les moqueries à cause de son accent, les convulsions épileptiques, les hospitalisations, les électrodes... Et puis, cut brutal, on revient sur le train :
"Rails et poteaux se multiplient, les roues sautent sur les aiguillages, on aperçoit des hangars. Châlons-sur-Marne, Châlons-en-Champagne. Sa grand-mère était couturière dans cette ville. C'est ici qu'il doit descendre, s'il veut prendre l'autorail qui mène à Saint-Menehould. Ensuite, Bois-Brûlé est tout près. Il gagne la portière et attend, la main posée sur la poignée. Mais le train ralentit sans s'arrêter.
Victor reste longtemps debout, à regarder glisser le paysage. Jardinets, pavillons, et de nouveau cette rivière... Le train peut l'emmener très loin ; le panneau porte des noms étrangers : Kaiseslautern, Mannheim, Frankfurt... Il s'imagine sous les traits d'un grand voyageur, d'un conquérant, jusqu'au moment où il se rappelle que les conquêtes vont dans l'autre sens, toujours vers l'Ouest, les grandes invasions, par exemple, et le Far West. C'est une loi magnétique, il l'a lu dans un magazine, la vie s'en va vers le couchant, tous ceux qui sont allés vers l'Est se sont perdus, le passé s'est refermé sur eux."
Cette réflexion est bien sûr prémonitoire, Victor Brouilley ne retrouvera pas le vert paradis des vacances enfantines, où, fils du fils unique, il était surnommé par sa tante Lisbeth le petit prince.
Si j'ai tenu maintenant à retranscrire tout ce passage, c'est qu'il fit soudain référence, de troublante façon, en ce 14 février, à une autre lecture, effectuée la veille même, celle du chapitre 12 de La Dissolution de Jacques Roubaud.


Intitulé sobrement En train, ce chapitre relate par le menu, avec un luxe de détails assez surprenant, e retour en France de l'écrivain après une semaine de rencontre avec des poètes allemands, à Edenboken. Il commence par relater un accident de circulation, qui a retenu la voiture qui l'emmenait vers cette ville. Il y parle d'un grand corbillard de morgue banalisé qui glisse sur un terre-plein. La mort se signale encore le lendemain à midi, où, avant de reprendre le train pour Paris, il apprend le décès de Eugen Helmle, le traducteur de nombreux livres de Perec et de Queneau, pendant qu'il faisait sa "gymnastique cycliste d'appartement." Ces paragraphes sont numérotés, comme dans toute La Dissolution, ici 67 1 à 67 3.
67 4 il écrit :
"je profite d'une voiture qui va à la gare pour amener au train de Francfort. Il est 13 heures 30. Je suis fort en avance pour le EC 56 qui devrait m'accueillir à 16 heures et m'héberger jusqu'à la gare de l'Est. J'ai raté le train précédent, d'une bonne heure. Good. Je prends un omnibus qui se présente à 13 heures 32, et dans lequel j'ai juste le temps de grimper. Il va jusqu'à Sarrebrück, s'arrêtant partout. Je pense 'accompagner jusqu'à Kaiserslautern. Mais je ne résiste pas à la tentation de descendre brusquement à Frankenstein (Pfalz), dès que j'aperçois le nom de cette station."
Francfort, Kaiserslautern, avouez que l'on ne tombe pas sur ces noms-là tous les jours, et qui plus est dans le même contexte ferroviaire. La grosse différence est que Roubaud, contrairement à Brouilley, circule d'est en ouest. Ce n'est pas tout.

Après des arrêts à Kaiserslautern et Homburg, et un certain nombre de digressions sur Gérard Philippe, l'allemand en classe de seconde, Mitterrand, Kohl etNick Cage dans le film City Hall diffusé dans le train, Roubaud débarque à Saarbrücken, avec deux heures à tuer avant la prochaine correspondance. Après avoir déambulé dans un grand centre commercial et dégusté des Waffelm mit Kirsche (j'ignore ce dont il s'agit), il se lasse et revient à la gare où il choisit de prendre un train pour Metz (en tout, précise-t-il, j'ai gagné quarante-six minutes sur l'horaire prévu".  Il enchaîne directement en affirmant qu'il aime les trains, parce qu'il peut non seulement profiter du paysage mais lire, et même travailler. Ainsi avait-il emporté "quelques feuilles de papier convenable et blanc, ainsi que des feutres de couleur adéquats à la mise au propre d'un poème à composer pendant le trajet et les heures les plus matinales de mon bref séjour." Une page de poème(s) au moins pour un livre d'hommage à paraître au printemps. Et, avait-il décidé, ce serait un petit baobab d'une page. Qu'est-ce donc qu'un baobab ? Eh bien c'est l'une des écritures oulipiennes à contraintes.*
 
Roubaud entreprend donc un baobab sur le nom même du récipiendaire de l'hommage, Gregor Laschen, mais il confesse que l'ardeur au labeur de la contrainte était assez faible (on le comprend). Et c'est alors qu'il écrit :
70 6 Après une heure environ de lecture de choses à lire et de lecture de paysage
   70 6 m'amenant à découvrir que le Châlons traversé par le train ne se nommait plus, comme dans mon souvenir d'écolier, -sur Marne, mais -en Champagne, réforme onomastique récente qui m'avait jusqu'alors échappé, et avait vraisemblablement les autorités municipales à un intense "lobbying" 
(je mets en rouge parce que Roubaud utilise le rouge pour ce passage, La Dissolution suit tout un jeu de couleurs allant du noir jusqu'au jaune et au rose).
Nous retrouvons donc le Châlons-sur-Marne, Châlons-en-Champagne de Claude Amoz.

A l'origine, je voulais m'arrêter là, sur cette quasi synchronicité des itinéraires ferroviaires chez Amoz et Roubaud, mais je ne peux m'empêcher de prolonger la résonance en examinant de plus près le nom même de ce malheureux personnage de Victor Brouilley. 
Car comment ne pas songer au Brouilly ? Ce vin dont l'appellation s'étend autour du mont Brouilly, dans le vignoble du Beaujolais.
Or, Roubaud poursuit ainsi :
70 6 1 1 il y aura bientôt en Villefranche-en-Beaujolais-nouveau, si Mâcon laisse faire
Wikipedia m'informe de son côté, à la section climatologie, que la station météo de Villefranche-sur-Saône (à 195 mètres d'altitude) est la plus proche de l'aire d'appellation. 

Roubaud écrit aussi, concernant le séjour en terre allemande, que l'une des attractions du lieu est qu'il se situe au cœur d'une région viticole et que la semaine de labeur poétique est ponctuée de visites dans différentes caves avec dégustations. Ne buvant pas (il se contente de force jus d'oranges, apfelsafts et eaux minérales), il remarque, dès le deuxième jour, "avec un amer rictus interne, que la séance de travail, prévue pour dix heures du matin, ne commençait guère avant midi, tant la méditation sur les qualités respectives des vins essayés avait sollicité, la veille, l'attention tardive de certains participants".  


Le nom de Brouilly viendrait du nom d'un lieutenant de l'armée romaine nommé Brulius. Je m'avise du coup que Brouilley et Bois-Brûlé consonnent étroitement. 
Et si l'on repense à la Vierge aperçue après la gare de l'Est, notons qu'au sommet du mont a été édifiée au mitan du 19ème siècle la chapelle Notre-Dame aux Raisins qui fait l'objet d'un pèlerinage annuel, le 8 septembre. L'autel présente l'inscription « À Marie contre l’oïdium » tandis que sur la façade est inscrit « À Marie protectrice du Beaujolais »


Je lis aussi que le mont Brouilly est l'un des lieux les plus importants du livre Les Deux Étendards, de Lucien Rebatet. Un chef d'oeuvre, selon François Mitterrand par exemple, mais qui ne saurait faire oublier que Rebatet (fils d'un notaire) fut aussi un journaliste collaborateur et surtout l’auteur d’un pamphlet pronazi et antisémite, Les décombres, le livre le plus vendu, semble-t-il, sous l'Occupation.

En lisant quelques textes sur Les deux Etendards, je suis saisi de nouvelles réflexions. Mais il faut prendre le temps de la maturation. 

__________________________
* Plutôt que suivre l'explication de Roubaud, je me reporte à celle de Marcel Bénabou, sur le site même de l'Oulipo.
"Le mot baobab donne son nom à cette contrainte. Écrivons le :
ba-o-ba-b
Les premier et troisième morceaux de cette décomposition évoquent le mot “ bas” ; le second rappelle “ haut ” ; et le quatrième rien. On peut prononcer le mot à trois voix : l’une dit ba (sur un ton bas, par exemple) ; une autre o (sur un ton haut, si on veut) ; et la troisième dit b (sur un ton moyen, entre haut et bas, par exemple).
Un “ baobab ” sur le mot baobab sera un texte saturé en syllabes contenant haut et bas. Il est destiné, en principe, à une lecture à trois voix, qui se répartissent les syllabes.
Plus généralement, un texte saturé en syllabes contenant soit vrai soit faux (ou les deux ?) sera un baobab sur le vrai et le faux.
On peut choisir d’autres couples : long/court ; si/non ; etc. On peut composer des baobabs sur les notes de musique, sur des cris d’animaux, qui seront exécutés à plusieurs voix.
Il y a deux sortes de baobabs :

a) le baobab ordinaire, ou à contrainte molle, où la seule exigence est de fourrer le plus possible de syllabes caractéristiques dans le texte.
Voici un baobab entomologiste sur pou et tique, qui peut être mimé :

Je voudrais partir.
Quitter
la poussière des villes frénétiques,
l’odeur épouvantables des poubelles aromatiques,
les poulaillers pathétiques
les poudding au goût de plastiques […]

b) le baobab strict, où, par exemple sur le mot “ baobab ”, chaque occurrence de la syllabe o doit être accompagnée d’une occurrence de la syllabe ba ayant le même contexte (à gauche ou à droite, ou de part et d’autre).

Il y a Othon avec son bâton. Il y a Otto avec son bateau.
Ah quel chaos dans le cabas.
Ces barriques sont théoriques
Vas-donc, bâtard du tarot !"
 

mardi 12 mars 2019

Alix Cleo : si quelque chose noir

Je suis ravi. Pensez donc : dans le cadre d'une soirée consacrée à Agnès Varda, lundi 18 mars, Arte diffuse Cléo de 5 à 7 à 0h35, après Sans toit ni loi et Varda par Agnès.* "Cet émouvant portrait de femme, écrit Olivier Père, incarné par la magnifique Corinne Marchand, se double d’un poème sur la beauté qui voisine avec la mort. Dans une scène pivot, au beau milieu du film, Cléo qui répète au piano avec son musicien et son parolier, interprète la chanson « sans toi ». Le décor disparait et la caméra enregistre la performance de Corinne Marchand, gros plan intense de son visage blanc sur fond noir."

Corinne Marchand dans Cléo de 5 à 7 d'Agnès Varda
Le 16 février dernier, je me suis avisé qu'une autre Cléo, bien réelle celle-ci, avait été aussi le sujet d'un poème où la beauté voisinait avec la mort. Que dis-je d'un poème ? d'un recueil entier, de Jacques Roubaud, Quelque chose noir, publié en 1986, mais que je ne découvris qu'en 2002, à La Châtre. Le grand poète oulipien y présentait neuf groupes de neuf poèmes, suivi du poème Rien, composé de neuf sections brèves, tous ayant trait à la mort de la femme aimée, Alix Cléo Roubaud, victime à trente et un ans d'une embolie pulmonaire. Le titre reprend celui d'une exposition de 39 photographies de la jeune femme aux Rencontres photographiques d'Arles en 1983, quelques mois après sa mort.

J'ai repris le recueil, en ai relu certains passages, le reparcourant néanmoins entièrement à la recherche de ce prénom, Cléo. Et puis tout à coup, page 55, dans le poème intitulé Roman, III, j'ai lu ceci :
A la fin d'août, l'homme dont nous parlons se rendit à La Bourboule chercher sa femme, pour rentrer avec elle à Paris. Il changea trois fois de train, sur de petites lignes. Il l'attendit à la sortie de l'établissement de bains et ils marchèrent en remontant la Dordogne, jusqu'en dehors de la ville, où ils s'embrassèrent. Il était onze heures du matin, et trop tôt pour aller dans la chambre, à l'hôtel. Son dos s'était doré, elle respirait mieux.
Cet homme, évidemment, c'est Roubaud lui-même, venant chercher Alix Cleo en cure pour l'asthme dont elle souffrait cruellement depuis son enfance. Pourquoi avoir été saisi par ce paragraphe ? tout simplement parce que, quatre jours plus tard, je devais précisément me rendre à La Bourboule, avec les enfants et leur mère. Je n'étais pas à l'initiative de ce court séjour et voici qu'il faisait écho au thème qui me traversait. Dans un article publié dans Libération le 10 avril 2010, La chambre noire d'Alix Cléo Roubaud, à l'occasion d'une nouvelle exposition de son œuvre photographique au Centre international de poésie de Marseille, Brigitte Ollier cite un passage de son Journal, daté du 21 août 1981, rédigé à La Bourboule : «Rien ne vaut un bon hôtel de province pour savourer les grandes glaces qui vous renvoient les reflets de votre propre inaccomplissement.»

Nous sommes nous aussi descendus à l'hôtel, où nous devions prendre normalement petits déjeuner et dîners, mais cela ne s'avéra pas possible. La cause ne nous fut pas dévoilée d'emblée, c'est le silence inhabituel de la salle de restaurant à l'heure où les préparatifs culinaires auraient dû être manifestes qui nous mit la puce à l'oreille. On nous avoua alors que la restauration avait été fermée après un contrôle administratif récent. Aucun mail, aucun sms, ne nous avait prévenus. Bon, si ça se trouve nous avions échappé à une intoxication alimentaire... Une télé qui ne marchait pas, une eau chaude un peu capricieuse, le wi-fi inexistant, bon, nous en prîmes notre parti, nous n'étions pas là pour longtemps et on nous assura qu'un effort financier serait fait sur le prix des chambres (et je dois reconnaître que ce ne fut pas une promesse en l'air). Je doute que ce soit dans cet hôtel (dont je tairais le nom) qu'Alix Cléo fut hébergée, mais peut-être fut-ce au Cléotel que je photographiais un peu plus tard lors de notre promenade dans la petite ville ?

 
Cléo, le prénom Cléo, n'apparaît que très peu dans Quelque chose noir. La première fois c'est dans la quatrième section de poèmes, à la fin du premier, Je vais me détourner :
Parole    autour d'un corps vivant

Alix Cleo Roubaud**
Si je ne me trompe, on ne revoit ce double prénom qu'une seule fois, dans la même section, avec le poème Pexa et hirsuta, que je cite en entier :
   Dante appelle hirsutes ces cailloux pris dans les vocables et qui arrêtent le cours du vers au long de son écoulement

   Comme "les consonnes multiples, les silences, les exclamations"

  Peignés, dit-il, c'est le contraire

  Ta chevelure basse qui n'interrompait pas ton ventre,
                     "peignée"

   Hirsute la fragmentation de tes prénoms,

  Je les disais toujours ensemble, l'un heurtant l'autre : Alix Cleo.

  Où le signe voyelle manquant était celui de : 'nue'.

  Ce qu'il y avait d'hirsute dans ta nudité n'était pas ta chevelure basse très noire autour de l'humide où la langue passait en t'écoulant

   Pas ta nudité mais ton nom. Au milieu de jouir de toi le dire.
Je trouve étonnant de retrouver à cet endroit du poème - si important avec cette mention si rare du prénom de la femme infiniment pleurée -, le thème même de la nudité dont on a vu qu'il constituait le motif central de Cléo de 5 à 7. C'est qu'il est tout aussi central dans l'oeuvre d'Alix Cleo Roubaud : Brigitte Ollier écrit que, "reproduites en partie dans son Journal, ses photographies, en noir et blanc, enregistrent ses lents mouvements. Elle s’y met en scène en solo, nue sur le plancher de sa chambre, comme un chat paresseux, ou avec Jacques dans le lit de cuivre, feuilletant les carnets du grand-père."

Alix Cleo Roubaud, série si quelque chose noir, 8/17, 1980-81
La nudité revient souvent dans ces poèmes du deuil, l'érotisme affleure parfois en récif sur l'océan de cette souffrance toujours tenue à distance, exprimée sans misérabilisme aucun, sans auto-apitoiement larmoyant. Dans cette lumière, II :
   Trajectoires frayées dans le noir, de la lumière    chaque lumière continue, frayant, vers moi, dans le noir

   Au fond des jambes ouvertes, cette tache sombre

   Cela ne changea pas.
Vers que l'on peut mettre en résonance avec cette photo prise dans un hôtel de Cambridge en 1980 :

Alix Cleo Roubaud, Le 31 mai 1980, University Arms Hotel, Cambridge, chambre 217.
Photo qui me fait bien sûr songer à L'origine du monde de Courbet, mais aussi à la gravure  Die Nacht de Heinrich Aldegrever, décryptée par Dimitri Karadimas.


A La Bourboule, j'eus deux nuits d'insomnie. Aucun souci particulier ne me taraudait ; bien au contraire, ce bref séjour fut plutôt heureux, mais il me fut impossible, pour une raison que je ne m'explique toujours pas (même si j'ai toujours de la difficulté à m'endormir paisiblement, casanier que je suis, dans un endroit étranger à mes pénates habituelles) de trouver le sommeil, en cette chambre au dernier étage de l'hôtel, avant le petit matin. En même temps, je ressentais le poids d'une fatigue ne me permettant guère de lire ou d'écrire. Et pourtant j'avais de la matière, ayant emporté dans mes bagages Le Royaume d'Emmanuel Carrère, avec ses six cents pages bien charnues.

Un autre hôtel de La Bourboule, station thermale qui a connu des jours meilleurs.

_________________________
* Le film sera également disponible gratuitement pendant sept jours sur arte.tv.
** Roubaud ne met pas d'accent sur  le e de Cleo (elle était canadienne). Absence d'accent que peu respectent (voir la page Wikipedia).

dimanche 10 mars 2019

Le sang de l'hibiscus

En février 1960 sort le dernier film de Jean Cocteau, Le testament d'Orphée, film qu'il n'a pu réaliser que grâce à l'aide financière de François Truffaut, enrichi à la suite du succès des Quatre Cents Coups. C'est encore une fois Mubi qui m'a donné l'occasion de visionner ce film jamais vu, qui ne précède que de trois ans la mort du poète. En ce sens il s'agit vraiment d'un testament, d'autant plus que Cocteau s'y donne le rôle principal, au milieu de ses acteurs fétiches et de ses amis, dont quelques célébrités comme Pablo Picasso et Françoise Sagan. J'avoue ne pas y avoir pris un grand plaisir, malgré de belles trouvailles et d'heureux moments, le film ne parvenant pas à former ce tout unitaire qu'on peut trouver, par exemple, dans La Belle et la Bête ; il est fait de bric et de broc, mais si l'on est bienveillant, on dira qu'il emprunte à cette logique du rêve que Cocteau revendique  explicitement : le film est « une succession d’actes réels qui s’enchaînent avec l’absurdité magnifique du rêve » (Entretiens sur le cinématographe, Monaco, Éditions du Rocher, 2003, p. 47). En ce sens, il venait aussi directement percuter ce jeu entre songe et réalité au cœur de la pièce de Calderón à laquelle je venais d'assister et qui se réfractait dans mes propres rêves. Le discours de Maria Casarès (la Princesse), lors du Jugement du poète Cocteau, s'inscrit dans l'orbe des mêmes questions cruciales qui se posent à Sigismond, le prince enchaîné puis libéré par son père : suis-je réveillé ou bien suis-je en train de rêver ?





Par ailleurs, ce film, venu à moi après ceux de Varda et de Wenders, faisait écho à plusieurs des motifs qui avaient émergé lors de cette confrontation. Le motif de l'ange bien sûr, en premier lieu :


Mais il y a aussi ce passage du noir et blanc à la couleur, à la fin du film, où l'on voit la fleur d'hibiscus et la tache de sang du poète virer au rouge tandis que le reste du sol demeure en noir et blanc.


"L’image de l’hibiscus, écrit Rana El Gharbie, qui traverse tout le film et qui est sa « vedette », est emblématique de la posture créatrice de Cocteau, laquelle consiste, non pas à raconter, mais à montrer la poésie en œuvre. Le gros plan sur les mains de Cocteau qui ressuscite la fleur détruite et écrasée est l’une des plus belles scènes du cinéma du xx è siècle. (...) Par la suite, il la laisse tomber de ses mains quand il est assassiné par l’épée de la déesse. La caméra se pose tout de suite sur l’image de la fleur qui gît à côté de la flaque du sang de Cocteau. Puis, miraculeusement, la fleur et le sang se colorient en rouge. Cette unique apparition d’une couleur dans le film tisse un lien intime entre la fleur et le sang, en d’autres termes entre la poésie et l’« âme toute nue » du poète. Ainsi, Cocteau sacrifie son sang au règne de la poésie."

Je ne savais pas que l'hibiscus était la fleur emblème de Cocteau quand j'en ai acheté un pot à Jardiland au printemps dernier. Je l'ai sauvé in extrémis du gel et, après avoir perdu quelques feuilles au début de l'hiver, il a recommencé à croître ; lorsque j'ai visionné le film, une fleur unique s'annonçait. C'est le lendemain qu'elle s'est déployée, souveraine, avec son pistil hérissé. Un jour plus tard, elle chutait déjà et aucune autre ne pointe son nez pour le moment.


Un autre motif mérite d'être signalé, qui fait référence à la planta nuda, cette empreinte des pieds du Christ laissée lors de l'Ascension, dont nous avions vu une figuration dans un tableau de Juan de Flandes :

Juan de Flandes, Ascension (détail)
Déjà, j'avais retrouvé incidemment une semblable image dans l'étude de Dimitri Karadimas, La Part de l'Ange.

Épistolier daté de 1548,IRHT 054750-p, Avignon - BM - ms. 0029, f. 054v
Dans les Ailes du désir, nous assistons en quelque sorte à une Ascension inversée. Quand l'ange Damiel devient humain, sa nouvelle condition est marquée par un plan de la trace de ses pas. Cassiel, l'autre ange, ne peut que regarder sans intervenir la preuve de l'incarnation de son compagnon.


Plan qui trouve sa réplique dans le Testament d'Orphée :


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 N.B : Un autre film, Gilda, de Charles Vidor, vu sur Arte le 4 mars, m'a livré une nouvelle occurrence du valet de carreau. Au début de l'histoire, on voit Johnny Farell (Glenn Ford), tricheur professionnel, jouer au 21 (en anglais, blackjack) dans un casino. Dans ce jeu, "la partie oppose tous les joueurs contre la banque. Le but est de battre le croupier sans dépasser 21. Dès qu'un joueur fait plus que 21, on dit qu'il « saute » ou qu'il « crève » et il perd sa mise initiale. La valeur des cartes est établie comme suit :
  • de 2 à 9 → valeur nominale de la carte
  • chaque figure + le 10 surnommées "bûche" → 10 points
  • l'As → 1 ou 11 (au choix)" (Wikipedia)
Un Blackjack (désignant donc à l'origine le valet noir) est composé d'un As et d'une « bûche » (donc le 10, le valet, la reine ou le roi). Glenn Ford, qui insiste pour couper lui-même avant chaque partie, comme cela est autorisé, retourne à chaque fois un blackjack. On devine qu'il manipule les cartes, aussi le croupier laisse sa place à un collègue. A ce moment du film, je me dis qu'il serait beau qu'il retourne un as et un valet de carreau.
Bingo.


jeudi 7 mars 2019

Antoine et Jean

Cette semaine sont morts deux hommes remarquables.

J'en parle parce qu'ils sont passés par ici, je veux dire que je les ai cités, j'ai écrit leurs noms, reproduit leurs phrases. Leur pensée m'a accompagné, aidé à comprendre le monde et à vivre, alors il me paraît juste de leur rendre un peu la pareille, de faire un bout de chemin jusqu'au seuil où ils nous ont précédés.

Antoine Emaz et Jean Starobinski, le poète et l'historien des idées, n'en auront pas fini pour autant d'irriguer ma réflexion. Deux hommes très différents, que l'on hésitera à rapprocher : Emaz, le poète dont les titres de recueils parlent d'eux-mêmes (Boue, Os, Peau, Sauf, De peu), comme pour souligner l'extraordinaire économie de mots qui faisait sa singularité ; Starobinski, médecin et critique littéraire, à l’œuvre encyclopédique si foisonnante que je me sens presque honteux de vouloir en dire quelques mots alors que je ne n'en ai arpenté encore qu'une infime partie. Emaz, né en 1955, décédé à Angers où il enseignait en lycée ; Starobinski, né en 1920 à Genève dans une famille juive d’origine polonaise.