lundi 28 septembre 2020

Pessoa ou le don du rêve

"Vis ta vie. Ne sois pas vécu par elle. Dans la vérité et dans l’erreur,
dans le plaisir et dans l’ennui, sois ton être véritable. Tu n’y parviendras qu’en rêvant, parce que ta vie réelle, ta vie humaine, c’est celle qui, loin de t’appartenir, appartient aux autres.
Tu remplaceras donc la vie par le rêve, et ne te soucieras que de rêver à la perfection. "

Fernando Pessoa

Ces quelques lignes de Pessoa se trouvent en exergue du portrait onirique que Patrick Lowie a écrit de son interviewer, Pierre Guéry (mais l'entretien nous apprend qu'elles avaient été adressées par Guéry lui-même à Lowie). Le grand auteur portugais est l'une de ses références centrales : "Et lors de mon long séjour à Lisbonne, j’ai découvert évidemment Fernando Pessoa. J’ai écrit mon premier livre au Portugal, envoûté par cette ville et par Pessoa, j’avais la sensation de tout comprendre, la sensation de ne pas avoir besoin de travailler ; tout ce que je voulais c’était écrire et faire du théâtre." Pessoa, c'est le rêve préféré à la vie, le rêve comme fondement même de notre identité. Lowie encore : "n’est-ce pas Pessoa qui a écrit que « le rêve c’est ce que nous possédons de plus intimement nôtre, de plus impénétrablement, inexpugnablement nôtre » ?"

 

Ode Maritime (Fragment d'affiche, Nunki Bartt)

Il se trouve que le 12 septembre dernier, s'est imposé à moi l'achat du dernier volume du Manifeste incertain, le neuvième de la série de Frédéric Pajak, aux éditions Noir sur Blanc. Il était placé juste en face de moi, à peine avais-je franchi la porte de la librairie Arcanes, en ses nouvelles pénates. Un Pajak, je ne réfléchis pas, je prends, j'embarque, je préempte. C'est de la dynamite, de la noire pépite qu'on ne peut pas laisser entre toutes les mains.

On se calme. L'écrivain autour duquel se trame cet ultime volume n'est autre que Pessoa, dont la biographie, entremêlée des souvenirs personnels de Pajak, est tissée comme à l'accoutumée de textes et de dessins (dont la fonction est beaucoup plus qu'illustrative). Le rêve se donne là aussi comme un motif primordial. Ainsi, page 68 :

"Fernando a huit ans. Chez les soeurs irlandaises , comme plus tard au lycée ou à l'école de commerce, il se passionne pour les études. Déjà, il parle et écrit couramment l'anglais. En revanche, il pratique de moins en moins le portugais. Ses notes sont excellentes et les compliments ne manquent pas : very good, excellent, brilliant, entirely satisfactory. Toutefois, même s'il se montre un excellent élève, c'est un garçon rêveur. Dans un sonnet intitulé "Rêve" se résume le leitmotiv de son oeuvre : "Dans ce monde la vie se passe à rêver." Dans Le Livre de l'intranquillité, il ajoutera : " Le Destin ne m'a donné que deux choses : des registres d'aide-comptable et le don du rêve."


Le 19 septembre, à Guéret, avaient lieu les XVèmes rencontres littéraires de Chaminadour, Geneviève Brisac invitait à marcher sur les grands chemins de Virginia Woolf. Je n'avais pu m'y rendre l'an dernier. Cette fois-ci, Gaëlle et moi pûmes suivre les conférences et tables rondes de l'après-midi, et assister en soirée à la lecture de textes de Woolf par le trio Brisac-Agnès Desarthe et surtout Anne Alvaro, dont la voix ensorceleuse, toute de douceur et de gravité, vous tient en haleine comme en une promenade ventée sur une falaise.

Dans la pause de fin d'après-midi, nous rendant au centre-ville piétonnier pour dîner, je pus encore une fois vérifier que le désert s'étendait. A 18 h 33, très exactement, dans la Grande Rue, autrefois artère commerciale de la ville, où plus d'un magasin sur deux est en déshérence, nul être humain n'était visible. 

Guéret, Grande Rue

 

Les organisateurs n'en ont que plus de mérite à maintenir ici ces Rencontres, qui n'ont rien, et c'est heureux, d'un salon du Livre (pas de séances de dédicaces, mais l'on peut acheter des livres de qualité dans le hall de l'espace Fayolle où se déroule la manifestation). Je n'ai pu faire autrement (encore un choix qui s'imposait à moi) que d'acquérir le recueil d'entretiens, que mène auprès d'écrivains, depuis vingt ans, la revue La Femelle du Requin, édité par Le Tripode (il avait nom Vertiges de la lenteur). 


Et je m'amuse de ce que, ayant décidé d'écrire cet article aujourd'hui, mon navigateur s'est ouvert ce matin sur la page du moteur de recherche Bing affichant (chaque jour on peut y découvrir une photo différente) un requin bleu, qui plus est " se balade dans les eaux des Açores, un groupe d’îles portugaises, situées à l’ouest du continent". Le Portugal, le requin bleu, tout est cohérent.

Vingt écrivains sont interrogés longuement dans ce recueil. Je n'ai pas commencé par le début, mais me suis rendu, sans trop savoir pourquoi (car je ne suis pas particulièrement connaisseur de cet écrivain, mais il faut dire tout de même qu'il a une place ici sur Alluvions), sur l'entretien avec Antonio Tabucchi (p.77), La littérature est une partouze... (non, ce n'est pas ce titre qui m'a spécialement attiré...). Dans la brève présentation des auteurs de la revue, on peut lire ceci : "Derrière l'apparence, on trouve l'erreur et l'ombre. Tabucchi affectionne l'homo melancholicus, nimbé de nostalgie, de rêves et de remords. [...] Peignant reflets de peurs intimes et couleurs des sentiments, l'auteur installe au coeur de nos jours le songe et ses ingrédients : l'absurde, l'angoisse et l'impuissance." Une description qui aurait aussi bien convenu à Pessoa. D'ailleurs Pessoa, confesse Tabucchi, dont on sait l'importance que revêt le Portugal dans son oeuvre, est pour lui "un grand compagnon de route, c'est une présence protectrice".

Sur le rêve, il affirme que "la nature humaine a besoin d'une dimension onirique, parce que n'avoir que la dimension d'une conscience éveillée serait une torture. Le rêve, c'est comme avoir des vacances", ajoute-t-il.

Je n'ai lu pour l'instant qu'un autre entretien, le premier de la liste, accordé par Antoine Volodine, fort réticent par ailleurs devant cet exercice (là encore, je pense que c'est la présence récente de l'écrivain dans ces pages qui m'a conduit à le lire en  priorité). Et là aussi, la présentation de la revue mentionne le rêve : "Les narrateurs d'Antoine Volodine sont souvent schizophrènes et paranoïaques. On peut leur trouver  certaines excuses : ils sont prisonniers du monde concentrationnaire auquel leurs révoltes avortées ont ouvert la voie, et leur discours en peut se déployer qu'à condition de tromper la vigilance des agents d'un totalitarisme mystérieux : gardes-chiourme, bourreaux ou tortionnaires. C'est pourquoi ils engouffrent leurs récits dans les méandres du rêve, de la poésie, du plus sombre des humours."


Auteur d'un roman appelé Lisbonne, dernière marge, Volodine est bien sûr interrogé sur sa proximité avec Pessoa et ses hétéronymes, mais l'auteur s'en défend, en affirmant ne pas être marqué par Pessoa : "Le système hétéronymique que j'ai mis en place de façon tâtonnante les premières années ignorait presque tout de Pessoa. Ensuite, j'ai eu beaucoup de relations avec le Portugal, j'y suis allé très souvent, je suis marié à une universitaire qui a fait une thèse sur Pessoa, mais il y a peu de relations entre l'hétéronymie telle qu'on la voit affleurer dans le post-exotisme et le système de Pessoa. Pessoa définit des voix extrêmement distinctes selon les genres, alors que j'essaie de mettre en place des voix qui sont différentes mais qui disent la même chose, qui traitent à des moments différents des mêmes choses." (p. 39)

Il me restait à aller aux sources, à l'original, autrement dit à Pessoa lui-même, que je dois avouer avoir très peu lu encore, malgré le fait que je possède depuis 1999 son grand oeuvre, Le Livre de l'intranquillité. Difficile de se replacer dans les sentiments de l'époque, mais je crois bien que je m'étais perdu dans la noirceur de cette prose, j'avais été comme asphyxié, je n'avais pas les poumons alors pour supporter son amertume, malgré la beauté de la phrase. Alors m'y revoici, vingt-et-un ans plus tard. Mais j'y vais prudemment, en abordant par la préface de Robert Bréchon*, première source de Pajak  avec sa biographie de 1996. Page 9, il écrit ceci :

"La souffrance ne vient ni du monde extérieur, dont il est capable, comme Alvaro de Campos, de célébrer la multiple splendeur, ni de l'espace intérieur où, à  force d'imagination, il peut tout à loisir vivre son rêve et rêver sa vie."

Et je poursuis par la lecture de la préface du poète portugais Eduardo Lourenço, qui déclare que "Le Livre de l'intranquillité est le livre de la non-vie de Bernardo Soares, autant dire de la "vraie vie" de Fernando Pessoa". Et de le citer alors : 

" Ce qu'il y a de primordial en moi, c'est l'habitude et le don de rêver. Je ne suis pas seulement un rêveur, je suis un rêveur exclusivement."

 

Pessoa © Frédéric Pajak

_______________________

* J'ai renoncé récemment à fixer les vertiges. J'avais prévenu que je tiendrai ce blog tant que l'exercice me plairait. La lassitude est enfin venue, la tâche à vrai dire  était infinie. Néanmoins, j'ai presque quelques regrets quand je constate soudain une véritable épidémie de vertiges autour de ce Livre de l'intranquillité.  Ainsi Robert Bréchon : "Livre admirable, témoignage bouleversant, parfois vertigineux." Puis Eduardo Lourenço : "Tout est humble dans ces textes, parfois vertigineux." Et la traductrice Françoise Faye : "Nul n'est peut-être allé aussi loin que Pessoa dans l'exploration de cet "autre" énigmatique ; et lire ce poète, c'est le suivre dans une descente vertigineuse, métaphysique jusqu'au fond de l'être."

Et enfin, Pessoa lui-même : " A force de me recomposer, je me suis détruit. A force de me penser, je suis devenu mes propres pensées, mais je ne suis plus moi. Je me suis sondé, et j'ai laissé tomber la sonde ; je passe ma vie à me demander si je suis profond ou non, sans autre sonde aujourd'hui que mon regard qui me montre - clair sur fond noir dans le miroir d'un puits vertigineux - mon propre visage, qui me contemple en train de le contempler." [Texte 193, Cité par Richard Zenith dans l'Introduction).

 


vendredi 25 septembre 2020

Tempestaire 111

 « Car le travail du rêve est le premier voleur. Le rêve vole les valeurs de la veille. Il dérobe les silhouettes de la nature, les saveurs, les êtres du passé, toutes les choses une à une qui manquent, que l’on espère, les tacts, les contacts, les jonctions, tous les caractères qui permettent d’identifier les formes désirables.
Étrange prédation-souche au cœur de la psyché des animaux et des humains.
Toute silhouette désirable vient à son revenir, au cours du sommeil. Chez les tigres. Chez les femmes. Chez les oiseaux. Chez les enfants. Chez les loups. Chez les hommes. »

Pascal Quignard, L'Homme aux trois lettres, Grasset, 2020.

Retour sur ce singulier écrivain belge, Patrick Lowie, découvert le 8 septembre, jour de mon rêve de crue. Décrit ici par Pierre Guéry dans Diacritik :

 "En décembre 2013, à la sortie de son livre Amaroli Miracoli aux éditions Maelström, Patrick Lowie annonce à la RTBF qu’il s’agit du début d’une série littéraire de quarante épisodes accompagnée de performances musicales, intitulée Les chroniques de Mapuetos et jalonnée de nombreux récits de rêves. Elle est censée avoir été écrite par un certain Marceau Ivréa, qu’il prétend avoir découvert et dont il aurait recomposé le travail disparate. Dans la fiction littéraire de Lowie, Marceau Ivréa est présenté comme un écrivain belgo-italien retrouvé mort dans sa cellule de la prison de Saint-Gilles en Belgique, auteur de milliers de pages retrouvées dans une chambre du Grand Hôtel Liégeois de Bruxelles.

Depuis 2016, il écrit des portraits oniriques de personnalités sur le site Next-F9.com, portraits dans lesquels ce nom étrange de Mapuetos revient souvent…
Drôle d’histoire à tiroirs.

Entretien avec un bricoleur de rêves."

Cet entretien commence avec l'évocation d'une vidéo, réalisée, selon Lowie, par un jeune artiste brésilien, Marcelo Favaretto. Pierre Guéry note "la superposition de diverses langues barrant tout accès au sens de ce qui est dit en chacune de ces langues." Et parle d'un certain brouillage en exergue du projet. Ce que confirme Lowie : "Vous parlez, à juste titre, de brouillage, ce qu’on pourrait comprendre de façon péjorative ; mais le brouillage est le symbole du rêve justement, sa représentation visuelle dans le cinéma ou la photographie. Chez le réalisateur Jean Epstein par exemple, les symboles liés aux rêves sont toujours les mêmes : l’œil, le brouillage, les images au ralenti, les rouages de l’horloge, etc…"


Belle surprise bien sûr pour moi de retrouver cité le cinéaste Jean Epstein, qui s'était imposé ici même ces dernières semaines. Or, l'on retrouve cette idée de brouillage dans les mots mêmes de celui qui  assignait au cinéma la tâche de « brouiller l’ordre qu’à grand-peine nous avions mis dans notre conception de l’univers. » 

Rien n'est plus stimulant pour moi que ces rebonds imprévus : ce Jean Epstein, hier inconnu, refait surface, et ce qui n'apparaissait au départ que comme un cas certes intéressant mais au fond anecdotique se révèle finalement bien plus profond. C'est même un continent nouveau qui se profile, car Jean Epstein non seulement a filmé, mais a écrit aussi, énormément. Et ses Ecrits complets sont en cours de réédition (neuf volumes prévus). Certains sont d'ores et déjà accessibles sur le net, ainsi Le cinéma du diable, publié en 1947, que j'ai découvert en googlant "cinéma + rêve + Epstein".

"Pour Jean Epstein, écrit Laurent Le Forestier, le cinématographe serait une invention du diable, au sens médiéval de l'expression, parce que, par sa novation et ses caractéristiques, il pourrait générer une philosophie " antidogmatique, révolutionnaire et libertaire, diabolique en un mot."(...)
Pour Epstein, le cinéma diffère radicalement du langage oral et écrit et si une analogie est envisageable, elle se situerait plutôt "entre le langage du film et le discours du rêve". 

Il se trouve que j'ai emprunté à la médiathèque, à la suite de mon dernier article, l'ambitieux essai de Bernard Lahire, L'interprétation sociologique des rêves (La Découverte, 2018). J'avais déjà été tenté de m'y plonger l'an passé, mais les cinq cents pages annoncées avaient quelque peu calmé mon ardeur. Là, devant la prégnance soudaine du rêve dans mon existence, c'était comme si je ne pouvais plus reculer. L'audace de Lahire c'est de vouloir soumettre le rêve à l'enquête sociologique, alors que c'était un objet jusque-là quasiment ignoré des sciences sociales. Il se propose donc de repartir du modèle freudien, en en rectifiant les erreurs et les faiblesses, et aboutit donc à une théorie qui donne au rêve une signification liée tout à la fois aux expériences passées des individus (sans se limiter aux événements de la prime enfance) et aux contextes du moment.Or, j'ai été frappé, en parcourant Epstein, de la grande proximité avec ce que je venais de lire chez Lahire. Par exemple, ceci :

"Il existe une étroite parenté entre les façons dont se forment les valeurs significatives d’un cinégramme et d’une image onirique. Dans le rêve aussi, des représentations quelconques reçoivent un sens symbolique, très particulier, très différent de leur sens commun pratique et qui constitue une sorte d’idéalisation sentimentale. Ainsi, par exemple, un étui à lunettes en vient à signifier grand-mère, mère, parents, famille, en déclenchant tout le complexe affectif – filial, maternel, familial – attaché au souvenir d’une personne. Comme  l’idéalisation du film, celle du rêve ne constitue pas une véritable abstraction, car elle ne crée pas de signes aussi communs, aussi impersonnels que possible, à l’usage d’une algèbre universelle : elle ne fait que dilater, par voie d’associations émouvantes, la signification d’une image jusqu’à une autre signification à peine moins concrète, mais plus vaste, plus richement définie, mais tout aussi personnelle."

A mettre en parallèle avec ce passage :

"Pourtant, l'étude de rêves précis montre que Freud est tout à fait conscient du caractère extrêmement personnel des symboles du rêve, dans le sens où ceux-ci renvoient à des expériences particulières. Le rêveur ne retient de son rêve que les éléments les plus parlants pour lui. Ce sont des sortes de symboles personnels, qui représentent et condensent de nombreux aspects de son expérience. Ces "points nodaux où se rejoignent un très grand nombre des pensées du rêve" sont des éléments du rêve qu'il faut chercher à comprendre en s'appuyant pour cela d'abord et avant tout sur les représentations-associations du rêveur avant d'évoquer des symboles généraux ou universels." (p. 332-333)

 


Mais encore :

"Quand le sommeil la libère du contrôle de la raison, l’activité de l’âme ne devient pas anarchique ; on y découvre encore un ordre qui consiste surtout en associations par contiguïté, par ressemblance, et dont l’agencement général est soumis à une orientation affective. Le film, puisqu’il use d’images  semblablement chargées de valences sentimentales, se trouve plus naturellement capable de les assembler selon le système irrationnel de la texture onirique, que selon la logique de la pensée à l’état de veille, de la langue parlée ou écrite." [C'est moi qui souligne]

Qu'il faut rapprocher de ceci : 

"On parle parfois d'"association"  en confondant deux types de lien : l'analogie entre deux réalités (personnes, lieux, objets, situations, etc.) et le lien de contiguïté spatiale, temporelle ou logique (les deux réalités sont contextuellement liées dans l'expérience du rêveur, les deux réalités se sont succédé, l'une est la conséquence de l'autre). [...] Dans son Cours de philosophie au Lycée de Sens en 1883-1884, Durkheim soulignait déjà l'existence de ces deux types d'associations : "Il faut donc admettre au moins deux types : l'association par contiguïté et l'association par ressemblance. Telles sont les différentes espèces d'association des idées." (p. 310-311)

Qu'Epstein ait par ailleurs, en son temps, lu Durkheim, ne serait absolument pas étonnant, tant sa culture philosophique est présente tout au long de ses écrits.

Je reviens à l'entretien avec Patrick Lowie, et en particulier le passage suivant :

"J’ai promis que le quarantième épisode des Chroniques de Mapuetos apporterait des réponses, j’espère qu’il s’agit d’un pressentiment. Et j’ai choisi sans réfléchir le chiffre 40, mais je ne suis pas le premier à l’avoir utilisé. Tout est symbolique en effet et les Chroniques de Mapuetos sont surtout un jeu littéraire. Par exemple, les deux livres qui reprennent les portraits ont deux chiffres symboliques. Dans le premier, il y a 111 portraits (chiffre magique) et dans le second 66. Le 66 est un chiffre qui équilibre la vie spirituelle, physique et matérielle. Il y a des indices partout dans les sept premiers épisodes publiés. J’espère avoir assez de temps pour publier les trente-trois prochains épisodes, tout en sachant qu’un des épisodes sera un livre accompagné de tarots que j’ai l’intention de créer. Ma liberté, donc, consiste à ne pas avoir de plan de route et je pourrais dire que le projet Mapuetos avance un peu comme ces gens qui découvrent une ville en suivant des inconnus puis d’autres inconnus puis encore d’autres inconnus."

C'est ce nombre 111, que Lowie dit magique, qui m'intrigue, car il a surgi à plusieurs reprises dans les jours qui ont précédé le rêve de la crue, et donc la découverte de cet entretien. Comme souvent, c'était des plaques minéralogiques. Mais les jours qui ont suivi ont également été riches en 111. Ce fut (diversion amusante) un galet sur la table d'un restaurant des bords de Creuse (le Petit Roy pour ne pas le nommer) :

 


J'ai commencé hier l'écriture de cet article, et déjà au matin, allant au travail, j'avais croisé un 111 au carrefour de la route de Blois (j'ai constaté depuis longtemps que les carrefours sont les lieux les plus propices aux rencontres numérologiques). Après avoir bouclé une partie de ce texte, je suis allé à la boulangerie, et au carrefour de la rue Fontaine Saint-Germain et de la rue des Etats-Unis, un second 111 passa devant moi. Puis, en allant chercher mon fils, une voiture de pompiers, au même carrefour de Blois que le matin, afficha aussi un 111. Et enfin, à l'adresse où je m'arrêtai, était garé un 1116, qui conclua donc une belle série (le nombre n'en est pas d'ailleurs à sa première apparition, il a déjà émaillé une poignée d'articles ici et là).

La magie et le rêve sont  aussi dans Le Tempestaire, chef d'oeuvre terminal de Jean Espstein :




jeudi 17 septembre 2020

Le rêve de crue et de Cahus

A Jackie,

La Petite Creuse à Fresselines

Au matin du 8 septembre dernier
, je m'éveillai d'un rêve particulièrement saisissant. Alors que plusieurs semaines s'étaient passées sans aucun songe remarquable - toutes les bribes de rêves se diluant presque instantanément au réveil -, celui-ci resta fortement imprimé, bien que je ne parvinsse pas à le restituer dans son entièreté tellement sa matière était riche et complexe. Je le nommai rêve de la crue. Parce que l'image centrale est celle d'une crue, mais cette crue est étrange car elle eut lieu sur une place que dans le rêve je situai à Aigurande, mais qui était bien plutôt la place du Marché à La Châtre. J'étais sur le haut de la place, et je voyais l'eau déferler sur la pente, non pas en torrents mais comme une inondation lente et continue, et tout à coup il y eut une sorte d'îlot, surmonté d'un arbre, qui glissa à la surface des eaux, et vint percuter une maison du côté droit de la place. Je sortais alors avec un ami, H., nous avions de l'eau jusqu'aux genoux et nous rejoignâmes une maison de l'autre côté de la rue. Commença alors une déambulation, de maison en maison, car elles paraissaient toutes interconnectées, un vrai labyrinthe jusqu'à notre arrivée dans une maison appartenant à quelqu'un que je connaissais (je ne sais pas qui au juste, mais c'est la présence de deux livres qui me donna cette certitude). Dès lors, je décidai de ne plus bouger de cet endroit. Une sensation d'étrangeté ne me quitta pas tout au long de cette exploration, mais il n'y avait pas d'angoisse.

Je n'avais aucune sorte d'explication à ce rêve, que j'eus besoin de raconter (ce qui ne m'arrive pas si souvent). 

En consultant ce matin-là ma messagerie, je fus surpris de voir que j'avais reçu, à 6 h 39 exactement, c'est-à-dire au moment même de mon rêve de crue, un mail du site Academia avec un pdf intitulé "Le rêve de Cahus : une histoire de pieds et de bottes." Dont l'auteure était Karin Ueltschi-Courchinoux,  professeur à l'université de Reims Champagne-Ardenne. Cette étude fut présentée au XXIIIème Congrès triennal de la Société Internationale Arthurienne, du 25-30 juillet 2011, Bristol, dans le cadre du thème n° 6 : « le surnaturel et la spiritualité dans la littérature arthurienne ». L'étrange n'était pas seulement le fait qu'un rêve soit l'élément central de ce document, en synchronicité donc avec mon propre rêve, mais c'était aussi que Karin Ueltschi était au coeur de la dernière diapositive d'un diaporama que j'avais prévu de montrer (et que je montrai effectivement) lors de mon cours ce matin-là sur l'orthographe, à travers cette citation dont j'ai oublié aujourd'hui la source :"On n'a jamais pu se mettre d'accord sur la fonction de l'orthographe. Doit-elle rendre compte de la phonétique, de l'étymologie, de la grammaire ? Cette  indécision produit des collisions formidables." 


Je reviendrai ultérieurement sur ce rêve de Cahus, qui constitue, selon Karin Ueltschi, la porte d'entrée du Perlesvaus, autrement dit le Haut Livre du Graal, écrit en  français au XIIIe siècle, et qui est le remaniement en prose du Conte du Graal de Chrétien de Troyes. Je veux noter auparavant un troisième fait, une troisième collision "rêveuse". Ce même matin du 8 septembre, sur la partie latérale d'Alluvions, je vois que sur la revue en ligne Diacritik est paru un entretien de Pierre Guéry avec l'écrivain belge Patrick Lowie. Dont voici l'en-tête :


Pierre Guéry écrit :

 "En décembre 2013, à la sortie de son livre Amaroli Miracoli aux éditions Maelström, Patrick Lowie annonce à la RTBF qu’il s’agit du début d’une série littéraire de quarante épisodes accompagnée de performances musicales, intitulée Les chroniques de Mapuetos et jalonnée de nombreux récits de rêves. Elle est censée avoir été écrite par un certain Marceau Ivréa, qu’il prétend avoir découvert et dont il aurait recomposé le travail disparate. Dans la fiction littéraire de Lowie, Marceau Ivréa est présenté comme un écrivain belgo-italien retrouvé mort dans sa cellule de la prison de Saint-Gilles en Belgique, auteur de milliers de pages retrouvées dans une chambre du Grand Hôtel Liégeois de Bruxelles.

Depuis 2016, il écrit des portraits oniriques de personnalités sur le site Next-F9.com, portraits dans lesquels ce nom étrange de Mapuetos revient souvent…
Drôle d’histoire à tiroirs.

Entretien avec un bricoleur de rêves."

Encore une fois, je reviendrai sur cette oeuvre singulière (dont je ne connaissais rien avant ce matin). A ce stade, je voulais juste signaler cette triple occurrence du rêve sur une toute petite période de temps : rêve réalisé, rêve médiéval, rêve contemporain.

Et je voudrais en terminer pour aujourd'hui avec un autre événement : le décès deux jours plus tard, le 10 septembre, à La Châtre, de ma vieille amie de théâtre, Jackie Momot, victime d'une cruelle maladie. Nous étions nombreux à pleurer celle qui était la vie même, grande dame pleine de verve, merveilleuse comédienne, qui disparaît donc très peu de temps après celle qu'elle avait accompagnée avec dévouement pendant si longtemps, Cécile Reims. Et c'est hier, mercredi 16, que nous sommes allés lui rendre un dernier hommage au cimetière de son village natal, La Cellette, dans la Creuse.  

Jackie Momot (Les Misérables 62, Cluis-Dessous)
 

Au retour, nous nous arrêtâmes à La Châtre. La chaleur était encore forte, et la terrasse en contrebas de la place du Marché nous apporta son ombre. La Place du Marché, c'était là le site de mon rêve, je m'en avisai alors, ne sachant pas vraiment quoi en penser.

Vieille croix romane (cimetière de La Cellette -23)

 


dimanche 13 septembre 2020

Trempé de nuit

 


Trempé de nuit

Trempé de silence

Tard venu 

Tu me diras si


L’ombre advenue

dans la boucle du temps

ta paume en dedans

ta rage ton suaire


Je vais dans l’instant

larme après larme

ébranler ta joue

guérir le feu de la ronce


Germes d’étoiles

dans la soif des nuits

la folie des ergs

méharées sans retour


L’encre éblouie

passage endolori

tracé au couteau

espoir de basalte


Jeteur de mots

sur l’heure solitaire

tu cherches encore 

le feu des murènes


Abandon scarifié

aux branches longues

aux dents profondes 

à tes os qui sanglotent


Tu attends la crue 

le renversement des digues

la spoliation des flux

tu disjonctes tu divagues


Sang mêlé à la roche

au lichen au vent lâche

à l’ajonc au ru à sec

à la croisée de ses genoux


Tanné de nuit

dans la chair autochtone

Tard venu 

Tu me diras si

mercredi 9 septembre 2020

Je ne sais pas ce qui se passe

"Pendant que je sortais mon ordinateur personnel, nous nous sommes avoué qu'en apercevant les oiseaux qui se dirigeaient vers nous notre esprit avait paniqué. Nous avions cru qu'il s'agissait de drones ou même de missiles. J'ai ouvert mon ordinateur et googlé les perroquets. Mon ami s'est assis à côté de moi, coudes sur la table, m'a versé du vin, nos quatre yeux rivés à l'écran.

"Tu sais, ai-je dit, cette année a été remplie d'oiseaux. Je ne sais pas ce qui se passe. Tout a commencé avec mon horloge."

Deborah Levy, Le coût de la vie, Editions du Sous-sol, 2020, p. 144.

En même temps que j'achetais les deux volumes de l'autobiographie de Deborah Levy, je récupérai L'enfant rouge de Franck Venaille que j'avais commandé la semaine précédente. Ce dernier livre du poète, publié en 2018, l'année même de son décès, m'offrait une belle surprise : en amont du texte, la photo d'un merle dans ce que j'imagine être la rue de son enfance, la rue Paul-Bert.

 

Venaille le dit dès la première phrase: il part à la recherche de son enfance, en plein coeur du faubourg Saint-Antoine populaire et ouvrier de l'immédiat après-guerre. Lui, c'est l'enfant rouge, le Moi-de-onze-ans qui "possède un ami sûr : un merle noir au bec jaune qui chante et siffle l'Internationale." Il l'a nommé Avril, un mois de printemps. "Le garçon et l'oiseau aiment se rendre régulièrement au square de l'église Sainte-Marguerite, où la jeunesse pauvre, mais vraiment pauvre, joue avec ce qui lui reste des rêves du quartier." Avec cet imaginaire compagnon, il y refait le monde. C'est là aussi qu'accessoirement, il apprend "à rayer au couteau et à la fourchette les portes et le toit des voitures luxueusement garées au centre de notre territoire." Ce monologue poétique sautille comme le merle d'une notation à l'autre, d'un souvenir à une pensée du moment, avec des rafales de phrases courtes, ne sacrifiant jamais à l'ordonnancement bien huilé de mémoires ordinaires. "Ces multiples perceptions et réflexions, écrit Marc Blanchet dans Poezibaodéploient les harmoniques d’une vie à laquelle manque une fréquence plus heureuse, plus subtile – une voix autre qui se ferait entendre, et permettrait de passer d’une réalité commune à une réalité supérieure. C’est le merle noir Avril. Il est par son détachement terrestre la condition parfaite pour dédoubler la conscience et entamer un dialogue avec soi. Il permet à moi-de-onze-ans de poser une interrogation et sa perspective en lame de fond de ce livre comme d’un vaste travail d’écriture poétique d’ensemble : « Quelle est la fonction du langage ? — Dire la totalité d’une expérience, répond Avril. »

Rien ici encore de la complainte sur un bon vieux temps, mais la douleur est toujours présente, la douleur "à mille visages" :

"A la station Faidherbe-Chaligny je pense aux temps anciens. Mais la douleur à mille visages, qu'en dire ? La douleur, ah laissez-moi le temps de m'y faire ! Et dans notre nid quelle fut ma place préférée ? Mes yeux regardaient-ils cette inconnue, cette parisienne rue Paul-Bert ? Je peine à trouver le sens profond du mot bonheur. Ce qui me rend libre de me vautrer où bon me semble. Alors je mène le combat et je dis : ne laissez pas les merles noirs être, par le chagrin, traversés. Protégez-les." (p. 60)
On voit bien que ce motif de l'oiseau noir, de ce merle baroque et moqueur, n'est pas un simple thème passager, une éphémère apparition symbolique, mais bien une figure centrale dans la poétique de Franck Venaille. Une autre surprise fut alors de retrouver une constellation sous beaucoup d'aspects semblable à la fin du second tome de l'autobiographie de Deborah Levy, Le coût de la vie, quand son meilleur ami vient lui rendre visite un soir, et que sur le balcon de l'immeuble qui tombe en ruine au sommet de la colline viennent se poser sur la rambarde trois oiseaux qu'ils identifièrent plus tard comme des cacatoès. Nadia, la femme de ce meilleur ami, arrive à quatre heures du matin et découvre son mari endormi par terre dans le salon.

"Je l'ai invitée à regarder les oiseaux.

Le cacatoès le plus bruyant  faisait tournoyer un bout de pomme tavelée qu'il avait trouvé sur la table. Nadia voulait savoir d'où ils venaient.

J'ai répondu que je ne savais pas. Cette volée de trois était arrivée juste après minuit.

Nadia a levé les yeux vers le ciel et frémi comme si ce dernier cachait dans son infinité grise un certain nombre de volatiles exotiques prêts à se poser." (p. 149)

L'oiseau continue d'être au centre des méditations de l'auteure (mais sans doute méditations n'est pas le mot approprié et il vaudrait mieux parler de préoccupations ou même d'obsessions) dans le chapitre suivant qui commence par cette phrase où elle affirme parler à sa mère pour la première fois depuis sa mort : "Comment vas-tu, maman, où que tu sois ? J'espère qu'il y a des chouettes pas loin. Tu as toujours adoré les chouettes. Tu sais que quelques jours après ta mort je regardais les articles d'un grand magasin sur Oxford Street et j'ai vu une paire de boucles d'oreilles en forme de chouette avec des yeux en verre de couleur verte. J'ai été saisie d'une joie inexplicable. Je vais acheter ces boucles pour maman."Un peu plus loin, elle écrit encore : "Des oiseaux m'ont rendu visite toute l'année, d'une façon ou d'une autre. Certains sont réels, d'autres moins. / Mais tes chouettes sont vraies. J'ai arrêté de me demander pourquoi je suis obsédé par les oiseaux, cela a peut-être un rapport avec la mort et le renouveau."

Cette récurrence de l'oiseau n'a pas manqué d'être repéré par les lecteurs les plus attentifs, ainsi Tiphaine Samoyault dans En attendant Nadeau : "Une chaîne de thèmes et de motifs relie les deux livres et forme la trame trouée d’un récit fragmentaire où la narration le dispute à la réflexion, la description au manifeste. D’un titre à l’autre, on retrouve la couleur jaune – hommage à Charlotte Perkins Gilman –, les perroquets et toutes sortes d’oiseaux, les filles et les mères, le chocolat…"

 


En 2016, Pascal Quignard monte sur scène pour ce qu'il appelle une "performance de ténèbres".  A ses côtés, l'actrice Marie Vialle pour qui il a déjà écrit trois spectacles, mais aussi des oiseaux, un bébé chouette ou une corneille. C'est La rive dans le noir, une symphonie chamanique, selon Anne Diatkine :

"Rien d’automatique ni d’obligatoire dans les mouvements de la petite chouette qui semble être une émanation de la paroi du décor et de la grotte Chauvet ou de la déesse Athéna. Et rien de plus beau que la concentration de Marie Vialle, de Pascal Quignard, et du public face à l’imprévisible et à la liberté de son vol. Pascal Quignard a conçu cette performance après la mort de sa mère et celle de Carlotta Ikeda, danseuse butô avec qui il avait créé Médéa en 2012. Les derniers mots du spectacle sont une supplique adressée à sa mère : qu’elle dise, en delà de la mort, rien qu’une fois, sans hurler, sans mordre, dans le pavillon de son oreille, son prénom. L’écrivain, qui était déjà apparu sur scène à la table avec Carlotta Ikeda, n’avait jamais été sur un plateau, sans la protection d’un texte, avec pour seul viatique «l’angoisse motivée» de la scène. Pour lui, comme sans doute le bébé chouette, c’est une première."



vendredi 4 septembre 2020

Riposte armée

 "Vous ignorez qui est Deborah Levy ? Plus pour longtemps. Ce que je ne veux pas savoir et Le Coût de la vie – les deux premiers volumes de son autobiographie – viennent d’être traduits, et c’est splendide." Ainsi commençait l'article que Lise Wajeman livrait dans Mediapart, le 27 août dernier. Je ne fais pas volontiers cas des articles dithyrambiques qui fleurissent inévitablement au moment de la rentrée littéraire, mais j'ai fait une exception avec celui-ci. En effet, je ne connaissais absolument pas Deborah Levy, mais c'est sans aucun doute la description de Lise Wajeman qui attisa ma curiosité :

 "Il était temps que le lecteur français découvre cette voix merveilleuse et singulière, qui sait rire du chaos de nos vies, y déceler des cohérences secrètes comme autant d’indices permettant de reconstituer une énigme insoluble ; une voix qui s’emploie à nous raconter une histoire restée longtemps inédite, celle d’une femme seule de plus de 50 ans, qui s’est séparée du père de ses enfants et qui cherche à savoir où elle en est, où nous en sommes : « Le fantôme de la féminité est une illusion, un mirage, une hallucination collective. Ce n’était pas une histoire que j’avais envie d’entendre encore une fois. »

"Rire du chaos de nos vies, y déceler des cohérences secrètes comme autant d’indices permettant de reconstituer une énigme insoluble", j'adhère complètement à ces idées-là. Et puis, un peu plus loin : 

"Deborah Levy n’est pas Hercule Poirot – ni Miss Marple : si son « journal intime » ressemble bien à « un calepin d’inspecteur de police », elle n’attend pas de révélation finale et ne bâtit pas un raisonnement déductif qui enchaîne rationnellement causes et conséquences. Elle suit de préférence la logique – tout aussi fine, mais bien plus mystérieuse – des coïncidences, des analogies, des motifs singuliers qui finissent par émerger de nos vies erratiques." [C'est moi qui souligne]

Le lecteur régulier de ce blog ne s'étonnera pas que je mette cette dernière phrase en valeur, il sait que cette logique-là est la mienne depuis longtemps. Dès lors, je n'eus de cesse de me procurer les deux tomes en question. Par bonheur, je les trouvais deux jours plus tard à Arcanes, et je plongeais aussitôt dans leur lecture.


Lise Wajeman avait dit juste : c'est splendide.  Ces deux volumes sont courts, mais d'une densité exceptionnelle. Le passage sur son enfance sud-africaine est tout simplement bouleversant. Un peu paradoxalement, je n'ai pas perçu avec évidence cette logique évoquée tout à l'heure ; si elle existe, elle est en tout cas plus enfouie, plus subreptice que chez Sebald par exemple, ou Paul Auster, dont l'écriture joue beaucoup avec la coïncidence. Et pourtant, coïncidence il y eut. Mais avec trois oeuvres extérieures, amenées par les circonstances. C'est ici que la magie une nouvelle fois opéra.

Dans le premier chapitre, l'auteure, en pleine crise existentielle, s'envole pour Palma de Majorque, où elle se rend ensuite dans un hôtel isolé en pleine montagne. Elle a emporté avec elle ce fameux calepin, riche déjà d'un précédent voyage en Pologne, en 1988, mais aussi quelques livres dont Un hiver à Majorque de George Sand, "un récit de l'hiver qu'elle avait passé à Majorque avec son amant, Frédéric Chopin, et les deux enfants de son premier mariage". Or, j'avais ce jour-là ma fille Violette à la maison et, dans le joyeux désordre qu'elle aime à instaurer tout de suite au pied de son lit, il y avait Un hiver à Majorque, livre que je n'ai jamais lu et dont on ne peut pas dire que je lui aurais conseillé un jour ou un autre.

 Le premier tome de Deborah Levy commence ainsi :

"Ce printemps-là, alors que ma vie était très compliquée, que je me rebellais contre mon sort et que je ne voyais tout bonnement pas vers quoi tendre, ce fut, semblait-il, sur les escalators de gares que je pleurais le plus souvent. La descente se passait bien, mais quelque chose dans mon immobilité et le mouvement ascendant provoquait cette réaction.Comme surgies de nulle part, les larmes coulaient de mon corps et le temps que j'arrive au sommet et sente le souffle du vent, je devais vraiment prendre sur moi pour arrêter de sangloter. A croire que la vitesse de l'escalator m'entraînant dans son ascension était l'expression physique d'une conversation que j'entretenais avec moi-même. Les escalators , qui dans les premiers temps de leur invention, étaient connus sous le nom d'"escaliers roulants", ou "escaliers magiques", s'étaient mystérieusement transformés en zones dangereuses." (p. 9)
Ce motif singulier (et on me l'accordera, pas si fréquent) de l'escalator, je devais le retrouver le même jour après avoir achevé Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet, la première oeuvre des neuf composant le recueil Un écrivain aux aguets, publié cette année chez Pauvert, après la mort de cet écrivain que j'ai évoqué ici au début de l'année (et je m'aperçois en reparcourant les billets du moment que l'oiseau noir, en l'occurrence une corneille mantelée, y était déjà présent). Dans la présentation du texte suivant, Le grand âge, publié pour la première fois en 1992 au Temps qu'il fait, Yaël Pachet écrit : " Le grand âge est une observation au coeur même de la violence du temps : l'auteur s'immisce dans l'espace qui sépare les plus vieux des plus jeunes dans une sorte d'incompréhension mutuelle. Profitant de son âge charnière (il a alors cinquante-quatre ans) et des relations privilégiées qu'il entretient avec des êtres proches et plus vieux que lui, dans lesquels on peut reconnaître sa mère mais aussi le traducteur Pierre Leyris et sa femme Betty Leyris, Pachet mène l'enquête. Il se tient en équilibre devant un escalator et décrit la cathédrale en mouvement que représente un corps encore capable de se mouvoir dans la foule et d'adopter le rythme d'une machine." (p. 133, c'est moi qui souligne)

Enfin, et toujours en ce 29 août, invités au décrochage de l'exposition des dessins du Covid de mon cher ami Gary Tupolev, celui-ci me pressa aussitôt d'enfourner dans ma besace un volume Découvertes Gallimard dont le titre était La Plume et l'épée, la littérature des guerres de Religion à la Fronde, par Marie-Madeleine Fragonard. Nous n'eûmes d'ailleurs pas le temps d'en discuter, la chaleureuse soirée appelait à d'autres conversations.

 


Un peu plus tard, dans le calme retrouvé de la nuit du Boischaut sud, je reprends la lecture de Deborah Levy, et je tombe, page 84, sur ces mots :

" Billy Boy était ma principale préoccupation. J'ai posé le stylo puis j'ai ouvert la porte de ma chambre. Je devais prendre garde à ne pas faire de bruit pour éviter qu'Edward Charles William me confonde avec un cambrioleur et mette à exécution la menace brandie par le panneau devant la maison :

RIPOSTE ARMEE

Si je faisais ce qui était suggéré "entre les lignes" de ma liste, à savoir libérer Billy Boy, alors il se pouvait qu'Edward Charles William fasse ce qui était suggéré "entre les lignes" de sa RIPOSTE ARMEE. Les mots étaient-ils de simples menaces ou fallait-il les prendre au sérieux ? Ou l'épée était-elle plus dangereuse que la plume ?"

On m'objectera que l'expression n'est point si rare (2 830 000 résultats sur Google), mais la résonance m'a tout de même saisi. Et puis qui est ce Billy Boy que la jeune Deborah, huit ans alors, finira par  libérer, au grand dam de ses oncle et tante (le susdit Edward Charles William et Marraine Dory), sinon une perruche ? Donc un oiseau (certes pas noir, mais bleu).

Un dernier détail - qui n'a rien à voir avec ces trois coïncidences que je viens de relever -, sur le sens de ce panneau RIPOSTE ARMEE, qui n'était pas plus clair pour la petite Deborah (recueillie par ses oncle et tante parce que son père, militant à l'ANC, venait d'être incarcéré à Johannesburg) :

"Quand j'ai demandé ce que ça voulait dire à ma marraine qui savait tout, elle s'est fait une joie de m'expliquer : "Si les Noirs entrent par effraction  dans la maison pour nous cambrioler, mon mari, le vénérable Edward Charles William, les abattra, mais ne le dis pas à ta mère. Donc, tant que tu seras chez nous, inutile de t'inquiéter de quoi que ce soit !"(p. 60)

lundi 31 août 2020

Le dernier désir d'un mélèze

"Ce n'était pas ce qui intéressait Amélie : ce qu'elle aurait voulu savoir, c'était comment on vivait avant, quand dans les maternités il n'y avait pas de surprises et que tous les chats avaient quatre pattes : elle avait du mal à imaginer ce temps-là. Bien réglé, oui, mais peut-être un tantinet insipide, comment faire des comparaisons ?"

Primo Levi, Dyxphylaxie, in Lilith, Livre de poche Biblio, 1989, p. 104.

De Primo Levi je ne connaissais que le versant du témoignage de sa captivité à Auschwitz, avec Si c'est un homme, devenu un classique de la littérature sur les camps. C'est avec Lilith que j'ai découvert un autre aspect de son oeuvre : après la première partie encore consacrée à quelques figures de la déportation, il explore des voies complètement différentes, en touchant au conte, au fantastique, voire à la science-fiction. Ainsi des quelques huit pages de Dysphylaxie. Oui, huit pages seulement mais qui ouvre un monde vertigineux, où toutes les barrières entre espèces se retrouvent abolies : les défenses immunitaires qui empêchaient les croisements  devenues faibles ou inopérantes, "rien ne vous interdisait de vous faire implanter des yeux d'aigle ou un estomac d'autruche, ou même des branchies de thon pour faire de la plongée sous-marine, mais en contrepartie une semence quelconque, mise en contact par le vent, l'eau ou tout autre agent avec un ovule quelconque, avait de bonnes chances de produire un hybride."(p. 105) La grand-mère d'Amélie, le personnage principal, avait ainsi commis une imprudence lors d'une excursion et avait été fécondée par du pollen de mélèze : "n'importe qui pouvait se rendre compte qu'elle était dysphylactique : elle avait une peau foncée, rêche et écailleuse, et des cheveux verdâtres, qui viraient au jaune-doré en automne et tombaient en hiver, la laissant chauve ; par bonheur ils repoussaient rapidement au printemps."(p. 104)

Le récit, installé en quelques lignes, s'avère d'une efficacité redoutable, sans pour autant forcer sur le pathos. L'auteur fait bien ressentir le quotidien de ce monde nouveau, Amélie va passer un examen à l'Institut d'Histoire Moderne comme n'importe quel étudiant d'aujourd'hui, mais une petite notation suffit pour en quelque sorte inverser les perspectives, c'est le réel de notre époque qui se trouve soudainement en train d'imiter la fiction : "Par contraste avec l'éclat du soleil, le hall lui parut sombre : avant de voir les visages, elle distingua les masques de gaze antiseptique que tout le monde portait, blancs pour les garçons, multicolores pour les filles."(p. 106-107)

                                           Primo Levi dans les Alpes, le 31 juillet 1983.


Au retour de l'examen, sur un sentier à travers bois, Amélie se sent attirée par les fleurs, attirée d'une "manière étrange". "Même si cette manière de sentir, écrit-il, était commune à bien des hommes et des femmes, et qui n'avaient pas tous du sang de mélèze dans les veines. Elle y pensait, tout en continuant à marcher : ça devait être bien gris, bien ennuyeux le bon vieux temps, quand les hommes étaient seulement attirés par les femmes et les femmes par les hommes." (p. 109)

Alors, lisant cette nouvelle, me revint en mémoire une coïncidence qui m'avait troublé à la mi-août. Le 14 août précisément, j'avais relevé dans les statistiques du site que 4 personnes avaient consulté un article publié dix ans plus tôt jour pour jour, autour de La Sed, un poème écrit lui-même bien avant cette date.

 


Jamais jusque-là je n'avais enregistré de visites sur cet article. A l'ordinaire les articles les plus anciens, et qui plus est consacrés à la poésie, ne font guère recette. Attention, ce n'était pas la ruée, non, mais tout de même, quatre (la possibilité qu'il s'agît de bots arpentant le web n'est bien sûr pas à proscrire, mais même cette éventualité, à mon sens, n'évacue pas le mystère). Mais voyons le poème :

La Sed

Elle vient du fond des nuits pâles
elle sourd de la hanche des glaciers
elle a franchi tous les biefs

C'est le dernier désir d'un mélèze
le regret d'une anguille
le lit vivant de la fièvre

Elle arrive dans sa nuit d'obsidienne
sa fureur s'épanche au feu de nos reins
elle s'inondera au-delà de nos fiefs

C'est le quatrième vers, surtout, C'est le dernier désir d'un mélèze, qui entrait en résonance avec la nouvelle de Primo Levi, avec cette autre phrase encore suivant la dernière citée : "Maintenant, ils étaient nombreux à être comme elle : pas tous, bien sûr, mais beaucoup de jeunes, devant les fleurs, les plantes ou un animal quelconque, à leur vue, à leur odeur, au son de leur voix ou à leur seul frémissement, se sentaient envahis de désir."

La Sed, autrement dit la soif (en espagnol) est à lire avec le premier mot du poème, la Sed/elle, autrement dit la Sédelle, cette petite rivière creusoise qui, avant de se jeter dans la Creuse à Crozant-les-Ruines, prend des allures de torrent auvergnat. Un chemin la longe presque jusqu'au confluent, serpentant dans des gorges noyées d'une verdure luxuriante. Une des sources du poème, autant qu'il m'en souvienne, est un roman de George Sand, Le péché de Monsieur Antoine, évoqué par un auteur bien oublié, Louis Peygnaud, dans De la vallée de George Sand aux collines de Jean Giraudoux : De Nohant à Bellac (1949), un des rares livres que possédaient mes grands-parents maternels. Le roman est disponible sur Wikisource, et c'est là que je retrouve cette description de Crozant :

"Les premiers siècles de la féodalité ont vu construire peu de forteresses aussi bien assises que celle de Crozant. La montagne qui la porte tombe à pic de chaque côté, dans deux torrents, la Creuse et la Sédelle, qui se réunissent avec fracas à l’extrémité de la presqu’île, et y entretiennent, en bondissant sur d’énormes blocs de rochers, un mugissement continuel. Les flancs de la montagne sont bizarres et partout hérissés de longues roches grises qui se dressent du fond de l’abîme comme des géants, ou pendent comme des stalactites sur le torrent qu’elles surplombent. "
Crozant (Wikipedia)

Aujourd'hui, il n'est plus de torrents : la construction du barrage d'Eguzon a transformé ce site, et le lac remonte jusqu'au pied des ruines. C'est à cet endroit qu'Emile, le héros du roman, rencontre Gilberte de Châteaubrun et que l'amour, profitant de la sieste paternelle à l'ombre des vestiges du château, naît en remontant le cours de la Sedelle :

« Allons voir si mon père est réveillé. »

Mais elle tremblait ; une pâleur subite avait effacé les brillantes couleurs de ses joues ; son cœur était prêt à se rompre ; elle fléchit et s’appuya sur le rocher pour ne pas tomber. Émile était à ses pieds.

Que lui disait-il ? Il ne le savait pas lui-même, et les échos de Crozant n’ont pas gardé ses paroles. Gilberte ne les entendit pas distinctement ; elle avait le bruit du torrent dans les oreilles, mais centuplé par le battement de ses artères, et il lui semblait que la montagne, prise de convulsions, oscillait au-dessus de sa tête.

Elle n’avait plus de jambes pour fuir, et d’ailleurs elle n’y songeait point. On fuirait en vain l’amour ; quand il s’est insinué dans l’âme, il s’y attache et la suit partout. Gilberte ne savait pas qu’il y eût d’autre péril dans l’amour que celui de laisser surprendre son cœur, et il n’y en avait pas d’autres en effet pour elle auprès d’Émile. Celui-là était bien assez grand, et le vertige qu’il causait était plein d’irrésistibles délices."

 

Sédelle (Août 2013)

Le couple est rejoint par le père, le bon M. Antoine, qui convie Emile à partager leur périple. Et c'est ainsi qu'ils parviennent à Fresselines :

"Il faisait tout à fait sombre quand ils arrivèrent à Fresselines. Les arbres et les rochers ne présentaient plus que des masses noires d’où sortait le grondement majestueux et solennel de la rivière.

Une fatigue délicieuse et la fraîcheur de la nuit jetaient Émile et Gilberte dans une sorte d’assoupissement délicieux. Ils avaient devant eux tout le lendemain, tout un siècle de bonheur."

Or, Fresselines, où se situe le confluent de la Petite et de la Grande Creuse, et où Monet vint peindre au printemps 1889, à l'invitation de son ami, le poète Maurice Rollinat, j'y étais allé la veille même, avec ma fille Violette : du vieux pont de pierre, nous avions suivi la rivière jusqu'au confluent, et remonté jusqu'au village assoupi, une promenade que nous avions déjà faite tant de fois mais dont chaque été semble imposer le retour nécessaire. Et c'est une photo prise également en 2010, au confluent qui illustrait l'article de La Sed :

Il ne me plaît guère d'entrer dans l'explication d'un poème personnel, mais au fond je ne trahis pas grand chose si je précise que La Sed tente de traduire la course folle du désir, tel qu'il semble surgir d'un plus grand que soi, du coeur même du monde, du fond des nuits pâles. Tension cosmique et érotique qui nous ouvre l'inconnu, au-delà de nos fiefs.

La Sed était l'un des 63 poèmes d'un recueil resté inédit, mais dont je reprendrai le titre, Alluvions, pour nommer ce site. Un autre de ces poèmes, dont le titre était Il faut qu'une nudité soit caressée par une fougère, me revint aussi en mémoire avec le dernier paragraphe de la nouvelle de Primo Levi :

"Elle s'arrêta devant un cerisier en fleur : elle en caressa le tronc luisant où elle sentait monter la sève, en toucha légèrement les noeuds gommeux, puis, ayant jeté un coup d'oeil aux alentours, elle le serra étroitement contre elle, et il lui sembla que l'arbre lui répondait par une pluie de fleurs. Elle s'ébroua en riant : "Il ne manquerait plus qu'il m'arrive la même chose qu'à l'arrière-grand-mère !" Après tout, pourquoi pas ? Qui choisir ? Fabio ou le cerisier ? Fabio, sans aucun doute ; il ne faut pas céder aux impulsions du moment. Mais à ce moment précis, Amélie sut qu'elle désirait en quelque manière que le cerisier entre en elle, fructifie en elle. Elle gagna la clairière et s'étendit entre les fougères, fougère elle-même, seule, légère et flexible dans le vent."(p. 110-111)

In fine, c'est à un autre italien que je pensai en lisant ces lignes, le jeune philosophe Emmanuele Coccia, qui, dans La vie des plantes (2016), définit une véritable métaphysique du mélange, dont Dysphylaxie est en somme une géniale prémonition. Ainsi peut-il écrire que " La raison est une fleur : l'on pourrait exprimer cette équivalence que tout ce qui est rationnel est sexuel, tout ce qui est sexuel est rationnel. La rationalité est une question de formes, mais la forme est toujours le résultat d'un remuement, d'un mélange qui produit une variation, un changement. Inversement, la sexualité n'est plus la sphère morbide de l'infrarationnel, le lieu des affects troubles et nébuleux. Elle est la structure et l'ensemble des rencontres avec le monde qui permettent à toute chose de se laisser toucher par l'autre, de progresser dans son évolution, de se réinventer, de devenir autre dans le corps de la ressemblance. La sexualité n'est pas un fait purement biologique, un élan de la vie en tant que telle, mais un mouvement du cosmos dans sa totalité : elle n'est pas une technique améliorée de reproduction du vivant mais l'évidence que la vie n'est que le processus à travers lequel le monde peut prolonger et renouveler son existence uniquement en renouvelant et en inventant des nouvelles formes de mélange. Dans la sexualité, les vivants se font des agents de brassage cosmique, et le mélange devient un moyen de  renouvellement des êtres et des identités."(p. 137-138)