mercredi 21 novembre 2018

Bifurcation(s)

Je voudrais tout d'abord revenir sur la vidéo de Bernard Stiegler, Éviter l'apocalypse (c'est le titre), et précisément sur les dernières minutes où il affirme que si l'on prolonge les courbes, les courbes de la démographie, du changement climatique, de la spéculation, etc., on ne peut pas s'en sortir, mais il déclare aussi qu'on peut casser la logique de ces courbes et que les systèmes dynamiques ouverts ont toujours été produits par des bifurcations de ce type. Chez lui, cette idée-force de la bifurcation ne date pas d'hier : par exemple, en 2016, dans La conversation scientifique, sur France-Culture, je lis qu'il plaidait "pour une bifurcation, une nouvelle rationalité économique, Bernard Stiegler y livrait sa vision du monde d'après la révolution numérique, un monde qui n'en est plus un, gouverné par les Data Centers et les algorithmes, un monde dangereux, en permanente instabilité, dans lequel selon lui, les individus et les groupes sont partout gagnés par le désespoir et la folie." Dans un autre article, publié à la même époque sur le site Mais où va le web ?, on peut lire : "La bifurcation qu’appelle Stiegler, c’est celle de la déprolétarisation, celle qui rend à l’homme sa capacité à concevoir une perspective créatrice au lieu d’un destin sans destination. L’exemple phare de ce type de société dite « contributive », c’est Wikipédia. Véritable bien commun, Wikipédia est la preuve que chacun peut à la fois utiliser, consommer et contribuer à un service (c’est à dire créer de la néguentropie, de l’ordre, et non pas de l’entropie, de la destruction – on est toujours dans le vocabulaire de Stiegler…)."

Je n'ai rien contre Wikipedia, que j'utilise beaucoup, comme à peu près tout le monde, mais j'ai un peu de mal à penser que l'humanité sera sauvée grâce à l'économie contributive dont l'encyclopédie en ligne est soi-disant l'un des fleurons. Je reviendrai là-dessus un autre jour, ainsi que sur cette notion d'entropie dont Stiegler fait grand usage, allant jusqu'à réécrire Anthropocène en Entropocène. En attendant, on lira avec grand profit l'article très approfondi d'Alexandre Moatti sur le site Zilsel.

Plus modestement, je voulais profiter de l'émergence de ce mot de bifurcation dans la bouche de Stiegler pour bifurquer justement sur le dossier Chris Marker dans le numéro d'Esprit de mai 2018.


Comme je me reporte à l'un des articles de cet excellent dossier, Le cinéaste et la mémoire palimpseste, de Nathalie Bittenger, je tombe précisément sur ce passage qui résonne assez étroitement avec ce qui vient d'être dit sur Wikipedia :
"La mémoire incarnée dans les images de Marker n'est donc nullement surplombante ou encyclopédique. D'autant  qu'il se méfie de la notion de mémoire collective, qu'il ne prétend jamais transcrire. Le danger de la concurrence des mémoires - "Mes morts sont plus morts que tes morts" - est souligné dans Level Five. Dans Sans soleil, après avoir retracé les violente luttes de la Guinée-Bissau pour l'indépendance à travers un document d'archives en noir et blanc, le cinéaste nous transporte à Cassaca en 1980, filmé en couleurs. D'une époque à l'autre, la transition est assurée par des plans rapprochés d'accolades. C'est à présent une fête de remise des grades qui semble sceller la réconciliation, "mais pour bien lire [la scène], il faut encore avancer dans le temps". Tout juste un an après cet embaumement filmique d'un instant de liesse, un coup d’État rompt la factice unité de ces hommes s'embrassant, le militaire volant le pouvoir au président et le jetant en prison. Commentaire de la scène immortalisée, alors que le cinéaste peut se mouvoir sur la flèche brisée des temps et nous en offrir une lecture rétrospective depuis le futur des images : "Et sous chacun de ces visages, une mémoire. Et là où on voudrait nous faire croire que s'est forgée une mémoire collective, mille mémoires d'hommes qui promènent leur déchirure personnelle dans la grande déchirure de l'Histoire." (Esprit, p. 68)

C'est un peu plus loin dans l'article que surgit le terme bifurcation(s), après l'évocation des intercesseurs que Chris Marker ne cesse de déployer dans ses films, voix off comme celle de Jean Négroni dans la Jetée, ou éléments du bestiaire favori, chat ou chouette, et Nathalie Bittinger évoque la rencontre impromptue entre Marker et Wim Wenders (filmée par celui-ci dans Tokyo-Ga (1985), dans un bar qui "porte miraculeusement le le nom de la Jetée." Marker, qui n'aime pas apparaître dans ses films, "se cache d'abord derrière une affiche ornée d'un maneki-neko (le chat porte-bonheur japonais), puis un story-board où sont dessinés un chat et une chouette : Marker glisse alors furtivement un œil sur  le côté de la feuille avant de disparaître. Dans Immemory*, le chat Guillaume-en-Egypte est un guide qui ouvre des portes cachées, fait accéder à d'autres zones du CD-Rom et propose des bifurcations infinies." [C'est moi qui souligne]

Le chat et un des rares portraits de Chris Marker dans Immemory

Nous y voici, au cœur de la création, et permettez-moi de bifurquer à mon tour : en cherchant une image du chat markérien, je débouche sur le site qui lui est consacré, et tout spécialement sur la page d'Immemory, où est reproduit le livret que le cinéaste écrivit pour le cédérom paru en 1997.


Comment dire le bonheur que j'ai à lire ces lignes ?  J'ai l'impression d'y lire la description de ma propre démarche, avec cette sensation que le supposé hasard cache un itinéraire chargé de sens, même si celui-ci ne s'éclaire jamais complètement. Mais continuons de suivre le livret :
« Mais quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. » (Du côté de chez Swann)

Chacun sa madeleine. Pour Proust c’était celle de Tante Léonie, telle que prétend encore en détenir la recette de la pâtisserie Védie, à Illiers (mais que penser alors de l’autre pâtisserie, de l’autre côté de la rue, qui affirme également être la véridique dépositaire des « madeleines de Tante Léonie » ? Déjà la mémoire bifurque). Pour moi, c’est un personnage de Hitchcock. L’héroïne de Vertigo. Et je reconnais que c’est peut-être forcer la note que de voir dans le choix de ce prénom, à l’orée d’une histoire qui est essentiellement celle d’un homme à la recherche d’un temps perdu, une intention du scénariste, mais peu importe, les coïncidences sont les pseudonymes de la grâce pour ceux qui ne savent pas la reconnaître.**" [C'est moi qui souligne]


Au nombre de ces coïncidences pseudonymes de la grâce, il faut inscrire celle qui lui fait choisir ce film de Hitchcock, Vertigo, comme sa madeleine intime. On sait (ou on ne sait pas, il faut me suivre attentivement et je suis conscient que ce n'est pas toujours une mince affaire) que j'ai entamé depuis mars dernier un Cahier des Vertiges, où je collecte toute apparition du mot vertige et ses dérivés dans mes lectures. Il se trouve que l'article de Nathalie Bittinger fut de ce point de vue une mine : dès l'entame on pouvait lire : "L’œuvre protéiforme de Chris Marker charrie une mémoire hétéroclite du XXe siècle. Vertigineuse, extrêmement puissante en termes de connexions d'images, de capture de visages ou de moments de réel transfigurés par la profondeur du commentaire, elle offre au spectateur contemporain un regard irremplaçable sur les soubresauts qui l'ont conduit au nouveau millénaire." Un peu plus loin, elle écrit : "Le vertige mémoriel et la création poétique sont à leur paroxysme quand tant de connexions résonnent  et s'incarnent dans la forme cinématographique." Sur la même page, évocation justement de Vertigo : "Chris Marker revient d'ailleurs sans cesse sur le film de "la mémoire impossible, la mémoire folle", Vertigo (1962) d'Alfred Hitchcock. Dans la Jetée, il reprend la célèbre scène du séquoia dans laquelle la jeune femme indique le tout petit espace qui correspond à son existence dans les cernes du bois de l'arbre coupé, sur lequel sont également indiquées des dates historiques courant sur plusieurs centaines d'années. Or Sans soleil cite la Jetée citant Vertigo. Alors que Sandor Krasna raconte comment il a parcouru à San Francisco tous les lieux par lesquels transitaient les personnages du film, le commentaire évoque la dimension palimpseste du cinéma, avec ses jeux de citation et de recréation : "la coupe de séquoia était toujours à Muir Woods. [...] Il se souvenait d'un autre film où le passage était cité : le séquoia était celui du Jardin des plantes, à Paris, et la main désignait un point hors de l'arbre - à l'extérieur du Temps"." Et enfin, le final de l'article, revenant sur le cédérom Immemory composé de sept zones interconnectées, mêlait vertige et bifurcation :
"L'on y déambule à sa guise, en ouvrant des recoins secrets infinis. L'entrée dans "Mémoire" advient ainsi sous le patronage de photographies diffractées de Proust et de Hitchcock au-dessus de la question "Qu'est-ce qu'une madeleine ?", avant que l'une des bifurcations possibles ne nous propose de voyager dans la mémoire "à la façon Plume", le personnage poétique inventé par Henri Michaux. Dans ce CD-Rom se trouve cachée l'une des plus belles images palimpsestes qui soit, quand du texte est apposé  sur le célèbre photogramme de Vertigo, composé de l'oeil-spirale, parfaite incarnation du travail de Chris Marker."

On retrouvera cet oeil-spirale dans l'article # 252/313 - Le test de Voight-Kampff, où je traite déjà de Chris Marker et de Vertigo

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* On peut parcourir Immemory en ligne sur le site Gorgomancy.net. Découvert lors des recherches afférentes à l'écriture de cette chronique.

** Pour comprendre parfaitement ce passage, il faut lire cet autre écran d'Immemory :



dimanche 18 novembre 2018

Du Cthulhu à Uruk

Jadis (au début des années 80) j'ai pas mal joué à L'Appel de Cthulhu , un jeu de rôles qui se déroule dans l'univers de Lovecraft. Contrairement à la plupart des jeux de rôle de l'époque, comme Donjons et dragons, les joueurs n'étaient pas en compétition les uns contre les autres, il fallait bien plutôt qu'ils groupent leurs forces pour résister aux puissances maléfiques et à leurs sectateurs. Et puis c'était le premier jeu où l'on pouvait devenir fou. Chaque personnage avait une certaine quantité de santé mentale et la connaissance du mythe vous faisait inéluctablement perdre des points. Par exemple, la lecture de certains livres, comme le Nécronomicon d'Abdul-al-Azred, vous faisait sérieusement dévisser du bocal. Vous deviez vous refaire la cerise avec un petit séjour en clinique.


Exemple de fiche de personnage (Investigateur de l'Inconnu)

Pourquoi je parle du Cthulhu* aujourd'hui ? Eh bien parce que je pense que certains livres ne sont pas anodins. Non, ils ne vont pas vous faire interner du jour au lendemain, ils ne vont pas vous rendre cinglé (et encore ne faut-il jurer de rien), mais ils se comportent bizarrement : une fois entrés dans l'orbe de votre curiosité, ils ont tendance à résonner, à provoquer des coïncidences. Dans mon lexique personnel, je parle d'intrication. Une fois mêlés à votre propre vie, ils ressurgissent de façon inattendue. Je relie ça au phénomène d'intrication quantique tel qu'il est défini par exemple par l'astrophysicien Aurélien Barrau : "deux particules ayant une origine commune ne peuvent être considérées comme indépendantes. Étonnamment, toute mesure opérée sur l'une influera instantanément sur l'état de l'autre, fut-elle distante de milliards de kilomètres. Il n'est plus possible de les considérer comme deux entités : elle sont un unique système quantique." Je sais bien que rien ne prouve que ce qui est vrai au niveau microscopique l'est aussi au niveau macroscopique qui est le nôtre, mais j'aime bien cette image de l'intrication.

Le dernier livre "intriqué" tombé entre mes mains c'est cette Histoire du Monde en 100 objets, de Neil MacGregor, que j'ai évoqué récemment à propos de la hache de jade. Une constellation s'était cristallisée autour du thème de la hache, et voilà que la notice du livre lue le jour-même parlait précisément de haches.


Il n'y a pas lieu bien sûr de s'emballer au prétexte d'une telle rencontre. Le hasard, dira-t-on, refrain connu. Mais trois jours plus tard, le quinzième objet, une tablette en argile trouvée dans le sud de l'Irak, cinq mille ans au compteur, nous régale d'une nouvelle collision. "Vers 3000 avant notre ère, écrit MacGregor, ceux qui devaient diriger les différentes cités-Etats en Mésopotamie ont découvert  comment utiliser des traces écrites dans toutes sortes d'administrations au jour le jour, que ce soit pour gérer les grands temples ou suivre la circulation et le stockage des marchandises. La plupart des premières tablettes en argile de la collection du British Museum viennent de la ville d'Uruk, située plus ou moins à mi-chemin entre l'actuelle Bagdad et Basra. Uruk n'était que l'une des grands et riches cités-Etats  de Mésopotamie devenues trop grandes et trop complexes pour que quiconque soit en mesure de les diriger par la simple parole." (p. 124)


Cette même semaine, je lis L'ordre du temps, un essai passionnant du physicien italien Carlo Rovelli (dont je reparlerai bientôt), ce qui m'amène assez logiquement à me pencher sérieusement aussi sur ce catalogue d'exposition rapporté cet été du Musée des Arts de Nantes, Le temps à l’œuvre (Louvre-Lens, éditions invenit, 2012). Et c'est dans ce livre que, le même jour que le MacGregor,  je vais rencontrer une nouvelle fois la ville d'Uruk, là aussi par le truchement d'une tablette en cunéiforme.


Si je dis que ce n'est pas là du hasard, mais une nouvelle manifestation de l'Attracteur étrange, certains penseront que je suis victime de la pensée magique et que j'ai bel et bien perdu quelques points de santé mentale.
Et les bougres n'ont peut-être pas tort.
Mais je trouve plus stimulant de penser le contraire...

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* Le nom de Cthulhu n'est normalement pas prononçable par l'être humain, sous peine de sombrer dans la folie, mais vous pouvez toujours essayer : https://fr.howtopronounce.com/italian/cthulhu/

samedi 17 novembre 2018

La vie est une brûlure, pas un calcul

"La vie est une brûlure, pas un calcul"
Jean-Paul Michel

Visionné mercredi Entretien libre avec Bernard Stiegler, émission de la chaîne Le Média titrée "Éviter l'apocalypse" (merci à Alex, qui m'a signalé son existence).


C'était passionnant, comme le plus souvent avec Stiegler, que je préfère en live qu'à l'écrit (je n'ai jamais terminé son essai de 2013, Pharmacologie du Front national, mon marque-page y est bloqué à la page 144, sans doute après la lecture de ce paragraphe, pardon, que dis-je, de cette phrase : "La question est cette boucle noétique, point de couture où, l'extériorisation s'accomplissant dans l'intériorisation et réciproquement, des circuits de transindividuation se trament qui permettent soit d'intensifier l'individuation psychique des cerveaux noétiques et l'individuation collective des sociétés, augmentant ainsi leurs potentiels néguentropiques, soit de liquider leurs potentiels d'individuation, de les délier et de les dépenser sous forme de pulsions au bénéfice d'une captation de plus-value.") Il a depuis écrit d'autres livres (au moins un par an) mais je n'y suis pas retourné, redoutant cette lourde phraséologie qui, heureusement, est moins prégnante dans ses conférences et interventions orales, comme ici dans cet entretien qui n'en a d'ailleurs guère l'allure, s'apparentant plus à un monologue de Stiegler, Aude Lancelin se contentant de brèves relances qui ne cherchent jamais à critiquer en quoi que ce soit l'approche du philosophe.

Beaucoup d'idées fortes tout de même, dont cette réflexion autour de la calculabilité (à 11 :26 sur la vidéo)  : "Qu'est-ce que c'est que le capitalisme ? c'est le calcul. Le capitalisme, c'est ce qui pose que tout est calculable, ça Marx l'a dit dès le début. Et c'est ce qui pose que la calculabilité peut remplacer toute activité humaine. (...) Ce que montrent Marx et Engels c'est que les savoirs sont détruits par le calcul."
Il se trouve que je viens tout récemment de lire La Gouvernance par les nombres, du juriste Alain Supiot (que j'ai déjà évoqué plusieurs fois ici) : il s'agit là de la mise en forme de ses cours au Collège de France (2012-2014), où il montrait que la pensée ultra-libérale est une résurgence du vieux rêve occidental d'une harmonie fondée sur le calcul :  "Réactivé d'abord par le taylorisme et la planification soviétique, ce projet scientiste prend aujourd'hui la forme d'une gouvernance par les nombres, qui se déploie sous l'égide de la "globalisation"."
On pourrait naïvement penser que deux intellectuels aux questionnements aussi proches se feraient un tant soit peu écho. Or, il n'en est rien : jamais Stiegler ne fait appel aux travaux de Supiot, et le contraire est également vrai (dans l'index des noms propres copieusement garni, on passe sans transition de Staline à Stiglitz). Je n'ai pas compétence pour analyser cet état de fait, et il m'intéresse peu de tenter une confrontation entre ces deux univers de pensée étanches, mais il me semble que ce constat en dit long sur un certain cloisonnement de l'université. 

C'est alors que me revint en mémoire tout d'abord ce vers de Jean-Paul Michel, "La vie est une brûlure, pas un calcul", issu de son recueil "Défends-toi, Beauté violente !"
Et puis encore, dans sa Correspondance avec Pierre Bergounioux, ce passage d'une lettre du 19 septembre 1993 :
                            "Mon cher Pierre,

Je termine la lecture du Grand Sylvain, ébloui de sa beauté. Inoubliables sont les ombelles sous la "trique" des soleils rimbiens, les "cuissons de grand feu", le "service de cinq ou six mille pièces", et l'aromie musquée ! Frappé, intimidé, aussi, de la vérité de cette "comptabilité en partie double" dont il faut à toute force ramener le solde à zéro pour aller, si peu que ce soit, à la paix que donne le pouvoir d'"oublier" ce qu'il faut, la dette payée, de s'absenter alors un peu de l'aire que gouverne la lancinante injonction de l'enfant invisible qui, pourtant, gouvernera nos gestes jusqu'à ce que son insatisfaction ancienne ait été vengée, annulée par l'exploit qu'il nous prescrivit, et qu'il attend toujours."
Je ne veux pas m'étendre sur le sens de cet extrait, ce qui m'a surtout retenu étant cette expression entre guillemets de "comptabilité en partie double". Pourquoi m'avait-elle retenu ? Eh bien parce que je venais juste de la découvrir avec l'étude d'Alain Supiot, dans le chapitre 5, L'essor des usages normatifs de la quantification - ce Supiot avait déjà réussi l'exploit de me faire comprendre que le Droit pouvait être une matière passionnante (à travers son autre livre, Homo juridicus), et là il transforme l'essai en me faisant trouver quelque attrait à l'histoire de la comptabilité... Première "institution moderne, écrit-il, à avoir conféré une vérité légale à des nombres. (...) première technique à avoir fait de la monnaie un étalon de mesure universel."
"Cette première forme de gouvernement par les nombres n'a pas été instaurée par des États, mais par des entreprises. L'Antiquité, et notamment la Rome antique, recourait bien sûr à des techniques d'enregistrement comptable, mais c'est au Moyen Age qu'ont été posées les bases de la comptabilité moderne avec la tenue de comptes de personnes, puis l'invention de la partita doppia, de la comptabilité en partie double, par les marchands des grandes villes italiennes." (p. 125, c'est moi qui souligne)
C'est en effet à la Renaissance que naît en Italie du Nord cette méthode de la partie double (partita doppia). Le moine franciscain Luca Pacioli* l'expose  dans sa Summa di arithmetica, geometria, proportioni, et proportionalita (Venise, 1494), le premier ouvrage à parler de comptabilité, mais qui est surtout célèbre pour avoir introduit l'algèbre en Occident, jusque-là apanage des seuls savants arabes. La partie double est reconnue comme étant le principe de base de la comptabilité. Pour chaque opération, il faut que l’écriture comptable soit équilibrée, ce qui signifie que le total de la colonne débit doit être égal au total de la colonne crédit. Autrement dit, toute écriture passée dans un sens dans un compte doit être accompagnée d’une ou plusieurs écritures en sens inverse, d’un même montant total. Toute opération économique comportera donc au minimum deux inscriptions comptables.

Portrait de Luca Pacioli, Jacopo de Barbari ?, v. 1500 (Naples)
Alain Supiot rapporte que selon le grand historien et sociologue allemand Werner Sombart - à qui l'on doit le mot "capitalisme" - "le capitalisme et la comptabilité en partie double ne peuvent absolument pas être dissociés ; ils se comportent l'un vis-à vis de l'autre comme la forme et le contenu." :
"D'une part, elle étend l'empire du calcul à des entités qui lui étaient antérieurement étrangères : non seulement l'argent dont on dispose, mais aussi l'ensemble des ressources mobilisées pour les besoins du commerce ; non seulement les biens actuels, mais aussi une estimation des biens futurs. Et d'autre part, elle confère au principe d'égalité une puissance ordonnatrice nouvelle. Elle est la première en effet à avoir donné à un système juridique la forme d'un tableau chiffré soumis à un rigoureux principe d'équilibre des droits et des obligations. L'invention d'un tel tableau n'est pas sans évoquer celle faite à la même époque des lois de la perspective conférant à l'image peinte une objectivité comparable.
Car il faut prendre la notion de tableau chiffré dans son sens premier : le tableau comptable, comme plus tard le tableau statistique, doit d'abord être considéré comme un portrait, donnant une image objective de la réalité qu'il dépeint. Michel Foucault a accordé au tableau peint une place inaugurale dans son "archéologie des sciences humaines". Cependant l'instauration du tableau dans la peinture a été liée à ces deux autres types de projection de l'image du monde que sont la carte et le miroir. Une métaphore souvent utilisée pour décrire la comptabilité fut celle du "miroir du marchand", comme en témoigne par exemple le titre que Richard Dafforne donna au traité de comptabilité qu'il publia à Londres en 1636 : The Merchant's Mirrour, or Directions for the Perfect Ordering and Keeping of his Accounts."  (p. 127)

Qu'on me pardonne la longueur de la citation, mais c'est que je trouve passionnante cette intrication entre l'économique et l'esthétique.
Une dernière curiosité de nature synchronistique : la phrase sur l'instauration du tableau fait appel à une note en fin de volume, renvoyant à un  livre précisément intitulé L'instauration du tableau, publié à Genève, chez Droz, en 1999. Or, il se trouve que l'auteur du livre, l'historien  de l'art Victor I. Stoichita, a aussi écrit un essai sur la peinture espagnole, L'Oeil Mystique, Peindre l'extase dans l'Espagne du Siècle d'Or (Éditions du Félin, 2011), que j'ai acheté samedi dernier à vil prix dans ma librairie du hasard objectif, je veux bien sûr parler de l'irremplaçable Noz.



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* " Lorsque Luca Pacioli commence son éducation, cela fait longtemps déjà que les marchands et les négociants sont passés à l'étape suivante, la comptabilité en partie double: depuis la fin du XIIIe siècle, ils tiennent un compte par client et par fournisseur, chacun avec son débit et son crédit. Pour chaque opération, ils passent deux écritures, l'une sur ces comptes et l'autre sur le compte de caisse. Une opération a donc, toujours, une contrepartie dans un autre compte; à tout montant enregistré au débit correspond un montant identique au crédit. L'idée que toute ressource finance un emploi et que tout emploi est financé par une ressource marque l'acte de naissance de la comptabilité moderne. La comptabilité en partie double convient parfaitement aux grandes structures commerciales et bancaires qui se développent en Italie. Elle permet d'enregistrer des opérations de plus en plus nombreuses et complexes mais aussi de rendre des comptes aux associés ou aux commanditaires." Tristan Gaston-Breton, Les Echos, 29/07/2016.

On doit aussi à Luca Pacioli la notion de divine proportion, titre d'un ouvrage ultérieur illustré par Léonard de Vinci (De Divina proportione, 1509). Yvo Jacquier, que nous avons rencontré lors de nos chroniques sur Dürer, pense que l'artiste fut initié aux carrés magiques par ce frère Luca, dont l'influence aurait donc été décisive dans la conception de la gravure Melancholia I. Certains pensent que le jeune homme représenté sur le portrait attribué à Jacopo de Barbari serait Dürer lui-même.

mardi 13 novembre 2018

L’Histoire avec sa grande hache

C'est dans le Lieu tranquille cher à Peter Handke, le Lieu tranquille d'une maison amie emplie de livres, que je mis la main sur Crime et châtiment de Dostoïevski. Je lus une partie de la préface de Georges Nivat. Il me faut avouer maintenant que je n'ai jamais lu ce grand classique de la littérature russe, et pourtant je fus précoce quant à Dostoïevski puisque c'est au lycée que je découvris Le Joueur avec grand bonheur. Et c'est encore aujourd'hui le seul roman dostoïevskien à mon compteur*. J'ai toujours remis à plus tard Les frères Karamazov, Les Possédés ou les Souvenirs de la Maison des Morts. C'est la faute à René Girard*** aussi. Et à son Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), où il propose pour la première fois son concept-clé de désir triangulaire ou désir mimétique (autrement dit l'objet de nos désirs nous est désigné par les autres) et où il se livre à une analyse si lumineuse de ce qu'il appelle - je cite de mémoire - "l'apocalypse dostoïevskienne", que j'ai eu l'impression (bien évidemment fausse) d'avoir parcouru le corpus entier des ouvrages du cher Fiodor. Pour paraphraser quelque peu Pierre Bayard**, j'en savais assez pour parler de ces livres que je n'avais pas lus.

Bon, ceci dit, je me trouvai le jour suivant à l'Apollo pour un film d'Abraham Segal, Enseignez à vivre !, documentaire montrant des établissements scolaires publics "innovants"(horreur de ce mot), accueillant des jeunes "décrocheurs" et expérimentant une nouvelle pédagogie, avec des interventions d'Edgar Morin en contrepoint. J'aime beaucoup Edgar Morin, je le lis depuis longtemps, mais je suis de plus en plus sceptique sur la capacité de sa pensée dite complexe à bouleverser quoi que ce soit dans l'ordre existant des choses. Bref, le sujet n'est pas là, si je parle de Morin c'est parce que lors de l'une de ces rencontres avec des lycéens, il évoque les livres qui l'ont accompagné durant toute sa vie, et il cite précisément Crime et châtiment, pour l'habileté de Dostoïevski à fouiller les abîmes de l'âme humaine.

Quand une telle récurrence se fait jour, mes antennes se dressent bien sûr. Il n'y a pas loin à ce que j'y vois un signe.
Depuis notre virée nantaise, je lis par bouffées épisodiques le livre qu'André Markowicz a tiré de ses chroniques sur Facebook entre juin 2013 et juillet 2014, Partages (inculte/barnum, 2018). Je suis parvenu à avril 2014, et je me dis qu'il serait beau que ce grand traducteur évoque précisément Crime et châtiment, qu'il a traduit comme il a traduit tout Dostoïevski. Je n'ai pas souvenir qu'il en ait parlé jusqu'ici, et ses chroniques, si elles font la part belle à la littérature russe, sont aussi souvent consacrées à de tout autres sujets. Ce soir-là, le sujet c'est le vol de son ordinateur en 1996, et la perte irréparable de nombreux textes qu'il n'avait pas pris la précaution d'imprimer. Or, voici ce que je lus :

"Je suis traducteur - c'est un genre particulier d'écrivain, qui travaille sur la langue. Écrire, c'est travailler la langue. Bon, et donc, tout avait disparu après ce vol. J'avais fait bonne figure. J'avais dit à Françoise : "Bon, bah, on recommence." Et qu'est-ce que je pouvais dire d'autre ? En fait, j'étais comme les Juifs de la chanson d'Alexandre Galitch : "On est prêts à se rendre, mais on sait pas à qui..." - Et Crime et châtiment m'avait sauvé, puisqu'il fallait absolument que je recommence, et que je rende le manuscrit. J'avais un contrat." (p. 270)
L'Attracteur étrange avait sonné les trois coups : c'était bien un nouveau thread, un nouveau fil que j'ajoutai à tous ceux qui s'étaient révélés depuis début octobre. Mais comme il n'avait pas de lien (du moins en apparence) à tous ceux-là, j'ai hésité à en rendre compte, et il m'a fallu presque un mois pour m'y résoudre.

Hier, enfin, ma décision était prise. Et c'est juste après que, retournant dans Markowicz, à la date du 22 avril 2014 (je n'avais guère avancé dans la dernière quinzaine), je reçus une sorte de confirmation. Le titre de la chronique était Les haches dans la littérature russe / Anna Akhmatova. Qu'en dit-il ?
"Vous avez fait attention aux haches dans la littérature russe ? J'en parle souvent, mais rappelez-vous... Dans La Fille du capitaine de Pouchkine, puisque tout commence par Pouchkine, dans le rêve de Griniov, comment Pougatchov cache une hache derrière son dos, et comment, d'un seul coup, il se met à en jouer, massacrant tout sur son passage ?"
Tout commence par Pouchkine, oui, Pouchkine est le phare de la littérature russe, mais ce fut aussi un commencement pour moi, car c'est en adaptant précisément La Fille du capitaine que j'ai réalisé ma première mise en scène, en 1998, dans les ruines du château de Cluis-Dessous.


Le rêve a lieu lors d'une tempête de neige (un bourane) dans la steppe. Un simple paysan permet au traîneau perdu du jeune Griniov de rejoindre une habitation. C'est pendant cette traversée qu'il s'endort et fait un songe qu'il n'oubliera jamais et dans lequel, écrit-il (Griniov est le narrateur du roman), "je vois encore quelque chose de prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie." Dans son rêve, il se croit revenu dans la propriété de son père, que sa mère lui annonce à l'agonie. Mais au moment où il s'agenouille dans la pénombre de la chambre pour la bénédiction, il aperçoit, au lieu de son père, "un paysan à barbe noire", qui le regarde d'un air plein de gaieté. Comme il ne veut pas consentir à être béni par l'usurpateur, celui-ci s'élance du lit, tire sa hache de sa ceinture et massacre tout le monde : "La chambre se remplissait de cadavres. Je trébuchais contre eux ; mes pieds glissaient dans des mares de sang. Le terrible paysan m'appelait avec douceur en me disant : "Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse." De fait, ce paysan sauveteur se révèlera être le brigand Pougatchov, inspiré d'un véritable personnage historique du même nom, qui fomenta une insurrection cosaque entre 1773 et 1775.

Ceci dit, reprenons la chronique d'André Markowicz, qui de Pougatchov passe à Raskolnikov :
"Et vous vous souvenez de Raskolnikov, qui tue la vieille usurière avec le bout rond de la hache (ce qu'on appelle le marteau de la hache) et Lizavéta avec le bout tranchant ? - et vous vous souvenez de ce que lui disent ses compagnons de bagne ?... "C'était pas ton rayon, d'y aller à la hache. Pas à un monsieur de faire ça." - Pourquoi ? Parce que, la hache, dans le folklore russe, dans la mémoire et la littérature, c'est l'arme du paysan, l'arme de la violence brute - l'arme aveugle contre laquelle il n'y a aucun salut."
Ai-je besoin de préciser que Raskolnikov est le personnage principal de Crime et châtiment ?

Je n'en avais pas encore fini hier soir avec les haches. Des Rencontres de l'Histoire, à Blois, j'ai rapporté cette année Une Histoire du Monde en 100 objets, de Neil Mac Gregor (Belles Lettres, 2018), une magnifique exploration des civilisations à travers 100 objets exposés au British Museum, du chopper d'Olduvai (2 millions d'années) à la lampe et chargeur à énergie solaire de Shenzhen, Chine, en 2010. Je lis là aussi par bribes, assez irrégulièrement, deux notices d'objets pas plus. Et hier soir donc, je suis tombé sur le quatorzième objet qui n'était autre que la hache en jade  trouvée près de Canterbury (4000, 2000 avant J.-C.)


Et là, pour le coup, cette hache n'est pas l'arme du paysan. Loin de là. C'était au contraire un objet de prestige, qui n'a d'ailleurs jamais été utilisé. Or, il n'y a aucune carrière de jade dans les îles britanniques, si bien que longtemps la provenance de ces haches  est restée énigmatique, jusqu'à ce que les archéologues Pierre et Anne-Marie Pétrequin ne découvrent l'origine précise de la pierre. Celle-ci est italienne, et son gisement se situe en montagne, à plus de 1800 mètres d'altitude.
"La montagne dans laquelle a été taillée la hache du British Museum il y a 6000 ans est toujours dans un paysage d'altitude, qui est parfois au-dessus des nuages et offre une vue spectaculaire aussi loin que porte le regard. Les chercheurs de jade semblent avoir choisi délibérément cet endroit particulier - ils auraient pu se contenter de prendre le jade qui gisait au pied des montagnes, mais ils ont grimpé dans les nuages, sans doute parce que, là, ils pouvaient extraire de la pierre qui venait d'un endroit situé à mi-chemin entre le monde d'ici-bas et le royaume céleste des dieux et des ancêtres. Ce jade, ils l'ont traité avec un soin et une révérence extrême, comme s'il renfermait des pouvoirs spéciaux." (p.118)
Bon, voilà une belle constellation où l'esthétique le dispute à l'horreur, la beauté à la cruauté. Celle de cette Histoire avec sa grande hache dont parlait Georges Perec.


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* En y réfléchissant bien, ce n'est pas tout à fait vrai : j'ai lu tout de même cette œuvre courte qu'est  L'éternel mari.
** Pierre Bayard, dont le dernier opus, L'énigme Tolstoïevski, propose une nouvelle "fiction théorique" (ce sont là ses propres mots) où il s'amuse avec l'hypothèse que Tolstoï et Dostoïevski ne sont qu'un seul et même écrivain, que par facilité certains critiques ont choisi de diviser en deux personnes distinctes.

*** [Ajout du 14/11] Je reçois aujourd'hui par courriel la lettre de Philosophie magazine. Elle annonce la parution d'un Que sais-je ? consacré à René Girard, le Darwin des sciences humaines, comme titrent les rédacteurs de cette lettre, qu'ils commencent : "C’est à la lecture des œuvres de Cervantès, Flaubert, Stendhal, Dostoïevski ou encore Proust que René Girard, en bon professeur de littérature, a développé sa théorie du désir mimétique, « un désir rarement avoué » que ce « désir d’être un autre sans cesser d’être soi » (Christine Orsini).

lundi 12 novembre 2018

Sa stèle à chaque énigme

"Ma route est d'un pays où vivre me déchire"

Crisinel encore. Oui, j'insiste, je revois encore ce livre dans le panier posé à l'entrée du bouquiniste Rua das Flores, je ne vois que lui, il est fait pour moi, j'en ai l'intuition immédiate. Et pourtant, je le répète, jusqu'à lors je n'ai jamais lu une seule ligne de Crisinel. Il n'est qu'un souvenir brumeux, venu de la Correspondance de Gustave Roud et Philippe Jaccottet lue en 2002, seize ans déjà, et pourtant c'est comme si c'était hier. Est-ce ce nom qui m'a marqué, ce nom de Crisinel que Bartt m'a dit aimer aussi beaucoup ? Est-ce sa résonance de cristal qui l'a porté jusqu'au Portugal ? Ce mot que je hasarde, j'en retrouve le sillage dans Alectone, écrit entre 1930 et 1931, pendant une des pires crises psychotiques éprouvés par le poète. Il en conclut ainsi la première partie :
"Les anneaux du cercle fatal se resserrant autour de moi, et condamné à ne vivre plus qu'au sein de ténèbres glaciales, je résolus de me rendre, après avoir tiré un augure défavorable du vol d'un oiseau noir. Un morceau de cristal, ramassé  parmi les détritus du parc où son éclat avait attiré mon regard, servit à mes desseins. Tandis que vers ma chambre montaient de suaves cantiques, on me trouva inerte, la tête inclinée sur l'oreiller en sang. C'était le matin de Noël."
Noël, c'est la rime fatale à Crisinel. Se peut-il qu'un nom porte ainsi un destin ? "Alectone, écrit Pierre-Paul Clément dans sa préface, femme réelle et figure mythique, est investie des sentiments contradictoires qui déchirent le poète : elle est l'ennemie, fille de colère, femme aux dents de cristal, "ange durci de gel et de neige"."

En juin 1945, il y pense encore et dans un court texte écrit à Savigny, il commence ainsi : "Où es-tu Alectone ?" Dans le jour finissant, "reposant sous les frais tilleuls entre l'église et le cimetière", c'est ce nom qu'il interroge : "Ton nom... Ai-je jamais su ton nom, Alectone, sinon, dans l'anxiété et la confusion du délire, celui que je t'ai donné, fille de colère ?" Il nous donne un peu plus loin la référence mythologique, Alecto*, l'implacable, la soeur de Mégère et de Tisiphone, toutes les trois formant le groupe des Erynies, les trois déesses infernales que les Anciens appelaient par antiphrase les Euménides, autrement dit les Bienveillantes, histoire de s'attirer leurs bonnes grâces en les flattant. Mais Crisinel repousse cette identification : celle qu'il entrevit dans le parc enneigé ce n'était pas Alecto, "mais, semblable à Cassandre devant les murs suintants de sang du palais où le couteau va faire son office, une altesse brisée, s'avançant, avec une grâce que la folie épargna, vers sa tombe de pierre froide."

Et comment ne pas voir  encore en ce nom de crise éternelle la marque même du drame : au cœur du nom, une seule lettre nous le change en criminel ? Et pourtant Crisinel ne fut criminel que de lui-même, mettant fin à ses jours le 25 septembre 1948. On le retrouve immergé dans le lac, à peu de distance de la clinique de La Métairie, près de Nyon, où il avait admis au début du mois à la suite d'une nouvelle dépression.

Pierre-Paul Clément voit l'expérience de la folie culminer dans la prose d'Alectone : "Œuvre aux visages énigmatiques, écrit-il, sur le seuil de laquelle je placerais volontiers ces mots de Valéry, poète de la lucidité : "Sa stèle, à chaque énigme."" Et, lisant ces mots, je suis heureux de retrouver Paul Valéry, rencontré plusieurs fois ces temps-ci. Mais je le connais bien mal, je l'ai si peu lu que je ressens le besoin d'en savoir plus, et je m'aperçois que le net est bien silencieux sur cette fameuse stèle. Heureusement, un autre poète, lui aussi abordé dès octobre, Jean-Michel Maulpoix, sur son site en un texte intitulé Introduction à une Poétique du texte offert, nous propose sa lecture :
"On offre, on dresse un monument. Un poème est un hommage que l'on rend au langage. Il s'agit, selon le voeu valéryen, de "construire un petit monument à chacune de ses difficultés. Un petit temple à chaque question. Sa stèle à chaque énigme" Cet objet fabriqué va se substituer à la réalité, surtout quand elle est perdue, ou impossible à atteindre. Cet objet prend valeur de temple : abri pour l'immatériel, lieu de prière et de résonnance."
D'un autre poème, Le Veilleur, Clément écrira que la forme procède directement du Cimetière marin.

Souvenons-nous que le cimetière marin, Patti Smith est allée le visiter, à Sète, et que cela constitue la matrice de son dernier livre, Dévotion. Souvenons-nous encore que Georges Perros, à l'hôpital de Marseille, avait pour voisin de lit le gardien de ce cimetière marin : "Il ouvre désespérément la bouche. Rien n'en sort. Rires. (...) A nous les citations. Il me recopie quelques strophes dudit Cimetière marin, que je lui mime. Belle paire." Crisinel s'insère donc dans cette constellation avec une cohérence remarquable qui sera pour moi parachevée par la découverte juste au retour de Porto, à la maison de la presse d'Aigurande, un dimanche matin, disposée comme à mon intention avec la même évidence que le petit volume crisinélien chez le bouquiniste portugais, de l'édition française de Dévotion, tout juste parue le 1er novembre.




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* Dans l'article précédent, j'avais rapproché Crisinel d'Harry Potter. Or, cherchant à en savoir plus sur Alecto,  je découvre sur le net (je n'ai pas lu la saga de Rowling) que Alecto Carrow est une Mangemort, comme son frère Amycus. Petite femme trapue aux cheveux noirs, elle est au service de Voldemort.


samedi 10 novembre 2018

D'Harry à Henri

En allant à Porto, nous ne pouvions éviter de visiter la librairie Lello, rendue célèbre par JK Rowling qui vécut deux ans dans cette ville, de 1991 à 1993, enseignant l'anglais dans un institut de langues. Elle s'y était mariée avec le journaliste portugais Jorge Arantes, et aurait commencé l'écriture d'Harry Potter en partie sous les ors du café Majestic, autre haut lieu de la vie culturelle portuane. Mari dont je lis qu'il se fait très discret et fuit les interviews, ce qui n'est guère étonnant quand l'on sait qu'après une violente dispute il avait mis en pleine nuit son épouse à la porte. Deux semaines plus tard, Joanne, alors âgée de 28 ans, quittait définitivement le Portugal, avec sa fille Jessica âgée de quatre mois.

La librairie Lello à Porto, qui aurait inspiré Rowling pour créer la librairie Fleury et Bott.
La librairie, il est vrai magnifique, avec son escalier à double volée, ses vitraux et ses boiseries en plâtre, est tout de même victime de son succès. Relativement exiguë, il faut faire la queue pour entrer, moyennant un ticket d'entrée à cinq euros. Somme défalquée si vous achetez un livre, ce que je n'ai pas manqué de faire, la librairie proposant un choix pas extravagant mais tout de même pas négligeable de livres en français (le choix de livres anglo-saxons est beaucoup plus grand, et dans une autre librairie de la ville, si encore une fois des livres en anglais étaient disponibles, il n'y avait aucun livre en français - ce qui montre bien le recul de notre langue dans ce pays). J'ai donc opté pour un petit Fernando Pessoa, édité par Chandeigne, la maison d'édition française spécialisée dans la littérature portugaise. Je destinai l'ouvrage à Nunki Bartt, grand aficionado de Pessoa (voici quelques années, il avait participé à la création d'une lecture des Odes maritimes, en compagnie du comédien François Forêt, et à l'occasion d'une représentation, Michel Chandeigne lui-même leur avait offert son édition illustrée de l’œuvre).

Cependant ce n'est pas le portugais Pessoa qui allait offrir une résonance intime à ce voyage à Porto. Après avoir lu l'article où j'évoquais le poète suisse Edmond-Henri Crisinel, Bartt m'envoyait un dessin extrait de l'un de ses vieux carnets, montrant un portrait du poète qui semble en restituer la nature tourmentée. Or nous n'avions jamais jusqu'ici parlé entre nous de Crisinel.


jeudi 8 novembre 2018

L'explication de Sumatra

"La corde du silence tendu sur la vague de sang..."

Ingeborg Bachmann (citée au début du livre Notre désir, de Carolin Emcke, Seuil, 2018)

"Miracle d'un seul vers après tant de silence !"

Edmond-Henri Crisinel, in Le Veilleur, Œuvres, l'Age d'Homme, 1979

"Avec la nuit qui tombe, écrit l'astrophysicien Trinh Xuan Thuan, s'installe un silence ensorcelant. j'éprouve toujours physiquement, quand je me rends dans les observatoires haut perchés ou perdus dans les étendues désertiques, la sensation enivrante d'un espace sans limites. Du haut de ces observatoires, la vue semble  se perdre à l'infini. La nuit, se mêlent en moi un sentiment indicible d'infini et une sensation vertigineuse de connexion cosmique."

TXT parle de l'"étrange silence"de ces observatoires. Est-ce à dire qu'il s'agit d'une absence complète de sons ? En ce cas le silence se définirait négativement, par ce qui n'a pas lieu, or il me semble que le silence, comme celui dont nous pouvons faire l'expérience dans notre modeste nuit, qui n'est certes pas celle des altitudes et des déserts, est un silence de plénitude, où la vacuité sonore n'est jamais totale. D'ailleurs TXT lui-même dit qu'un seul bruit trouble le silence de la nuit : le ronronnement du moteur qui guide le télescope afin de suivre précisément le même objet céleste tout au long de sa trajectoire, et parfois le bruit de la rotation du dôme. Il parle ailleurs des "sons du silence", une formulation paradoxale qu'il éclaire d'une citation de Henry David Thoreau : "Le son est presque pareil au silence : c'est à la surface du silence, une bulle qui crève aussitôt."

Cela m'a fait penser à la méthode des actions scéniques paradoxales du metteur en scène Dusan Szabo : il y développe l'idée que les moyens scéniques sont toujours paradoxaux. Ainsi l'obscurité se réalise différemment dans la vie et sur scène : "Sur scène, on représente l'obscurité en allumant une bougie, en grattant une allumette ou en laissant un rayon de lumière descendre pour illuminer un point quelconque de la scène. Au théâtre, l'obscurité se construit à l'aide de la lumière." Et il explique qu'il en va de même pour le son : "Lorsque nous voulons suggérer un silence profond, nous n'utilisons pas les moyens d'une"chambre sourde" mais optons plutôt pour le bourdonnement d'un insecte, l'égouttement de l'eau d'un robinet, le sifflement du vent au loin ou encore le craquement d'une chaussure. Au théâtre, le silence se crée à l'aide du son." (Traité de mise en scène, L'Harmattan, 2001, p.42)

Allons plus loin : cette exigence de moyens scéniques paradoxaux se trouve être la quatrième d'une série de cinq. La dernière, la cinquième donc, est que l'action donne un sens nouveau au sens existant : "De là, rien n'est hasardeux sur scène : tout se trouve en rapport avec tout." Szabo parle de sumatraïsme, qu'il définit  ainsi : "chaque phénomène dans le champ scénique  se trouve dans un lien invisible avec les autres phénomènes : on établit ces liens à l'aide de l'action scénique, grâce à quoi on obtient de nouvelles significations métaphoriques." Recherche faite, le sumatraïsme est le programme poétique de son compatriote, le poète serbe Miloš Crnjanski (1893-1977), que celui-ci a exposé de la façon la plus complète dans « L’explication de Sumatra ».

Miloš Crnjanski (ou Milos Tsernianski)
                                                        S U M A T R A


Maintenant nous sommes insouciants, légers et doux.
Nous pensons : comme enneigées, silencieuses, sont
les cimes de l’Oural.

Si une blême figure parfois nous attriste,
qu’un soir nous aurions perdue de vue,
nous savons que, quelque part, un ruisseau,
nous savons que, quelque part, il s’écoule, rougeâtre.

Un amour, une aube, à l’étranger,
l’âme nous ceint, de plus en plus, intimement,
par l’infinie quiétude des mers bleues,
d’où rougissent des grains de corail
pareils aux cerises du natal pays.

Nous nous éveillons la nuit et sourions, affables,
à la lune à l’arc tendu.
Et caressons les monts lointains
et les sommets glacés, doucement, de la main.
                                                           Belgrade, 1920
Traduit par Boris Lazić

Dans ce poème, pierre angulaire d'un manifeste poétique, nous retrouvons curieusement les montagnes, le silence et la nuit qui forment le cadre de l'expérience de TXT dans ses observatoires astronomiques. Dans l'« Explication de Sumatra », écrit Nina Živancevic, "la paix et la blancheur de l'Oural sont confrontées au chaos, à la tragédie et aux complications de la vie. À propos de ce sentiment « expressionniste » et « sumatraïste », le poète écrit : « c'est ainsi que je sentis tout ce blanc, infini silence, là-bas, au loin. Je souris doucement. » La même critique littéraire rapporte que Miloš Crnjanski a séjourné à Paris de 1920 à 1921, où il fréquenta assidûment le musée Guimet, musée de l'art et de la philosophie orientale, et suivit les conférences d' Henri Bergson. Il traduisit aussi de français en serbe de la poésie chinoise et japonaise. 
"Dans le texte qui accompagne sa traduction de la poésie lyrique chinoise, Crnjanski explique lui-même son attirance « sumatraïste » pour la paix et les montagnes qu'il a découvertes en traduisant la poésie de l'Extrême Orient :

À travers les innombrables, ridicules, fausses traductions, j'ai commencé, petit à petit, mais avec précision, à deviner les sommets de ces montagnes immuables, au-dessus desquelles plane le silence. 
Et à Paris, après avoir trouvé et arrêté le texte, je passais dans les musées de longues nuits éclairées qui restaient attachées à l'horizon et ne descendaient pas sur terre... sur les soies anciennes, et qui me faisaient trouver un sourire paisible, le seul qui permette de pénétrer le texte de Lao-Tseu." [C'est moi qui souligne]
Revenons maintenant à TXT : le passage qui suit immédiatement sa méditation sur le silence s'intitule Tous enfants d'étoiles et commence ainsi : "L'astrophysique moderne a mis en évidence l'intime connexion de l'homme avec l'univers : je suis fait de poussières d'étoiles, de même que toute la vie et le monde matériel qui m'entourent." Et plus loin, il écrit : "L'astrophysique nous apprend donc que nous sommes interdépendants. Tout dans l'univers est lié, nous contraignant à dépasser nos notions habituelles d'espace." A travers l'observation du plan d'oscillation du pendule de Foucault, il montre que celui-ci "ajuste son comportement non pas en fonction de son environnement local, mais en fonction des galaxies les plus éloignées, ou plus exactement de l'univers tout entier, puisque la quasi-totalité de la masse visible de l'univers se trouve non pas dans les étoiles proches mais dans ces galaxies lointaines. En d'autres termes, ce qui se trame chez nous se décide dans l'immensité cosmique. Ce qui se passe sur notre minuscule planète dépend de la totalité des structures de l'univers. Le pendule de Foucault nous oblige à constater qu'il existe dans l'univers une interaction d'une tout autre nature que celles décrites par la physique connue, une interaction qui ne fait intervenir ni force ni échange d'énergie, mais qui relie l'univers en son entier. Chaque partie porte en elle la totalité, et de chaque partie dépend tout le reste. En d'autres termes tout est lié."



Collectionneur de vertiges, on le sait, j'évite d'employer le mot dans mes propres textes, mais j'ai envie, à ce stade, de faire une exception. Car rien, en commençant cette chronique axée sur le silence, ne me portait a priori à faire appel au dramaturge Dusan Szabo, qui m'a donc conduit jusqu'au sumatraïsme de ce grand écrivain serbe méconnu, Milos Tsernianski, vers une conception "de l’interdépendance universelle, de l’union des êtres et des choses, des pensées, des états d’âmes, des aspirations"(Boris Lazic) qui s'accorde donc parfaitement avec la vision de l'astrophysicien TXT. Oui, il y a quelque chose de vertigineux dans cette connexion inattendue.

Porto - Sé Cathédrale