mercredi 15 janvier 2020

Il y a des larmes dans les choses

Le 4 janvier, j'ai recherché en vain sur le net d'anciennes publicités de la maison Barbe-Bleue, cette entreprise de vente de vêtements itinérante qui n'est pas sans importance dans l'intrigue du polar écrit en 2017, et qui se déroule cinquante ans plus tôt, en 1967. Je me souviens encore de la camionnette qui débarquait dans la cour de la ferme de mes grands-parents. Achetaient-ils des vêtements à cette occasion ? Je n'en sais rien, mais on m'a raconté qu'Ernest Alaphilippe, le paysan qui habitait la ferme juste en-dessous, l'ancien bâtiment des domestiques, ne manquait pas, lui, d'acheter à chaque fois un bourgeron. Qu'il ne mettait jamais, car il portait jusqu'à l'usure totale celui du moment. Il semblerait qu'à sa mort, on ait retrouvé une pleine armoire de bourgerons jamais portés. Pourquoi ces achats alors ? C'est qu'Ernest était prévoyant (ou craintif) : la venue du Barbe-Bleue, qui évitait de se déplacer en ville, était d'une certaine manière providentielle. Si l'on n'achetait rien, le bougre pourrait bien ne plus passer. On pouvait avoir besoin, alors il fallait faire ce qu'il fallait pour pérenniser cette visitation.
Ernest ne gaspillait rien. Dans la grande cuisine, il chauffait au minimum. Une quinzaine de degrés en plein hiver était une température habituelle. Et pourtant le bois ne manquait pas : à sa mort, encore une fois, il y avait bien dix ans de bois d'avance le long des granges. La peur de manquer porté au paroxysme. A la question naïve de mon père lui demandant un jour pourquoi il ne chauffait pas plus, il répondit : "Tu mets une bûche, ça en brûle une, tu en mets deux, ça en brûle deux.." Que dire de plus devant ces évidences ?

Bref, je m'échinais en vain sur l'histoire perdue de la maison Barbe-Bleue. Incidemment, j'appris que le conte parut dans sa version la plus célèbre, celle de Charles Perrault, en 1697 dans Les Contes de ma mère l'Oye. 1697 : autrement dit 1967 réarrangé, le 9 et le 6 permutant, ces deux lettres déjà symétriques. Le titre que j'avais récemment choisi pour le polar (pour rappel : Barbe-Bleue ne passe pas le dimanche) s'en trouvait d'autant plus légitimé à mes yeux.

La Barbe bleue au château de Breteuil -
Gravure sur bois de 33 x 27 cm de Barbe Bleue, publiée pour la première fois dans Les Contes de Perrault, dessins par Gustave Doré, Paris, Jules Hetzel, 1862, planche en regard de la p. 56.
On se rappelle que l'épouse de la Barbe bleue menacée de mort demandait à plusieurs reprises à sa sœur, qui guettait l'arrivée de leurs deux frères en haut d'une tour : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? ».
La notice de Wikipedia nous informe que Perrault s'est inspiré d'Anna Perenna, sœur de Didon, reine de Carthage et abandonnée par Énée (au chant IV de l'Énéide de Virgile) : "Toutes deux, ou Didon seule, observent du haut de la citadelle les préparatifs et le départ d’Énée, au désespoir de l’amoureuse. Dans l’Énéide, Didon apostrophe deux fois sa sœur (au livre IV), une première fois lorsqu’elle lui avoue son amour pour Énée et l’état de trouble que cette attirance crée en elle, puis au moment du départ d’Énée et de ses troupes :
  • « Anna soror, quae me suspensam insomnia terrent ! » (« Anne, ma sœur, comme ces songes terrifiants me laissent incertaine ! ») ;
  • « Anna, uides toto properari litore circum ? » (« Anne, vois-tu comme ils se hâtent sur tout le rivage ? ») :
La formule « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » reprend donc deux éléments différents de ces deux vers : l’apostrophe du prénom avec apposition « soror / ma sœur » ainsi que le verbe « uides / vois-tu »."

Pourquoi noté-je ces précisions ? Tout simplement parce que, juste avant de faire ces recherches sur la Barbe-bleue, j'étais plongé dans la lecture des Disparus, le grand livre de Daniel Mendelsohn, que le hasard/l'Attracteur étrange m'avait suggéré puissamment le 23 septembre dernier (Six parmi six millions). A la page 236, l'auteur cite justement l'Enéide, "poème, écrit-il, qui n'est pas sans importance pour les survivants des annihilations cataclysmiques" : avant de parvenir à Rome, Enée, jeune prince et l'un des rares survivants de la destruction de Troie, s'arrête tout d'abord à Carthage, en Afrique du Nord, ville fondée par une autre exilée, "pourchassée et désespérée : Didon, dont Enée va rapidement tomber amoureux, avant de l'abandonner et de lui briser le coeur."



Je ne mentionne guère cette nouvelle coïncidence que parce qu'elle ouvre sur un des passages les plus forts du livre. Enée et l'un de ses compagnons tombent en arrêt devant une fresque représentant des épisodes de la guerre de Troie, et le héros éclate en sanglots : "Ce que dit Enée, en voyant le pire moment de sa vie décorer le mur d'un temple d'un peuple qui ne le connaît pas et n'a pas pris part à la guerre qui a détruit sa famille et sa cité, c'est ceci : sunt lacrimae rerum, "Il y a des larmes dans les choses"."

Et Mendelsohn continue ainsi :
"C'est la phrase qui m'est venue à l'esprit quand Meg a dit, C'étaient ses parents, et qui continuerait à me venir à l'esprit chaque fois que je serais confronté à l'horrible décalage entre ce que certaines images et histoires signifiaient pour moi qui n'y étais pas et, par conséquent, ne seraient jamais qu'intéressantes, édifiantes ou terriblement "émouvantes" (comme on dit d'un film ou d'un livre qu'il est "émouvant"), et ce qu'elles signifiaient pour ces gens à qui je parlais, pour qui ces images étaient leur vie. Dans mon esprit, cette phrase en latin est devenue une sorte de légende expliquant ces distances infranchissables créées par le temps. Ils y avaient été et nous, non. Il y a des larmes dans les choses. Mais nous pleurons tous pour différentes raisons."




lundi 13 janvier 2020

Rencontres avec des hommes remarquables

"Je devais voir une dernière fois, au mois d'août 1967, Madame Hubersen."
Patrick Modiano, Souvenirs dormants, Gallimard, 2017, p. 65.

Une autre raison du vif intérêt que j'ai porté à ce petit roman de Modiano, c'est la perspective mémorielle, ce retour en arrière vers les années soixante. De 2017 à 1967, il y a un demi-siècle tout juste. Et même si ses souvenirs ne se cantonnent pas à l'année 1967, loin de là, il emploie souvent ces deux mots de "cinquante ans", ainsi page 35 :
"Un soir, elle a posé un ouvrage sur le canapé rouge entre Geneviève Dalame et moi, dont le titre était Rencontres avec des hommes remarquables. Ce titre et ce mot, "rencontres" me font  brusquement réfléchir, aujourd'hui, après plus de cinquante ans, à un détail qui, jusque-là, ne m'était jamais venu à l'esprit."
Incidemment, l'auteur de ce livre, il ne le citera que quelques pages plus loin : Georges Ivanovitch Gurdjieff, "maître spirituel" écrit-il entre guillemets, dont  les parents de l'un de ses camarades, alors qu'il était en pension en Haute-Savoie, étaient les disciples. Il me semble que c'est la première fois que Modiano le cite nommément. Auparavant, si j'en crois le site du Réseau-Modiano, il s'en était seulement inspiré pour deux personnages: le docteur Bode dans la troisième nouvelle du livre Des inconnues (1999), puis le docteur Bouvière dans Accident nocturne (2003). Un extrait d'un entretien au Nouvel Obs est cité à l'appui :
« Pour les deux, j’ai pensé à Gurdjieff. Autour de ses livres, de sa pensée, remis au goût du jour par le New Age, gravitaient dans les années 1960 des gens vraiment bizarres qui prétendaient détenir la vérité.
C’est l’époque où j’étais en pension en Haute-Savoie. On m’avait raconté que, dans la montagne et les sanatoriums de Praz-sur-Arly, s’étaient retrouvés autrefois des écrivains vulnérables comme Jacques Daumal [il s'agit en réalité de René Daumal] et Luc Dietrich, qui étaient très influencés par la spiritualité et l’ésotérisme selon Gurdjieff. J’étais frappé par le fait que ses disciples étaient souvent recrutés chez des intellectuels qui se trouvaient dans un état physique désespéré.
Après la guerre, de gens comme Louis Pauwels et Jean-François Revel se sont encore réclamés de cet homme, dont il ne faut pas oublier qu’il est tout de même responsable de la mort, en 1923, de Katherine Mansfield. »
(extrait d’un entretien au "Nouvel Observateur", 2 octobre 2003).


Cela n'est pas sans écho à ma propre existence, car dans les années 80 j'ai rencontré un garçon, qui devait être juste un peu plus vieux que moi, et qui faisait partie de l'un de ces groupes Gurdjieff qu'évoque Modiano. Christian B. lisait à l'époque Fragments d'un enseignement inconnu, de Piotr Ouspensky, récit de huit années de travail  auprès de Gurdjieff, une des entrées les plus connues dans la pensée du maître, simplement désigné par G. tout au long du livre. A vrai dire, je ne sais pas s'il avait déjà rejoint le groupe au moment de notre rencontre, mais en tout cas, il n'avait pas tardé à le faire car je l'ai retrouvé de loin en loin (il habitait ordinairement en région parisienne) et il me donnait quelques aperçus de son expérience. Et encore ce mot "aperçus" est-il un peu trompeur car je n'ai aucun souvenir détaillé d'une conversation quelconque, je sais juste qu'il était question de Gurdjieff. Bien sûr, l'homme étant mort en octobre 1949, les groupes en question étaient animés par des disciples, en l'occurrence le sien devait être dirigé par une certaine Hélène Fleury, elle-même continuatrice de Madame de Salzmann. Jeanne Matignon de Salzmann, née Jeanne Allemand à Reims en 1889, qui a droit à une bien courte notice dans Wikipedia, mais heureusement j'ai sous la main la biographie de Gurdjieff par James Moore (Seuil, 1999), qui n'est pas avare de détails biographiques sur celle qui avait épousé Alexandre de Salzmann en 1911, alors qu'elle étudiait la danse à l'Institut de gymnastique rythmique d'Emile-Jacques Dalcroze, à Hellerau. Alexandre, peintre, décorateur d'origine balte, rencontra Gurdjieff  à Pâques de l'année 1919, à Tbilissi en Géorgie, alors que le pays était une république social-démocrate dirigée par les mencheviks. Il serait trop long de développer l'histoire des relations du couple avec le fameux gourou, allons directement au terminus :
"Au moment de sa mort, le 25 mai 1990, Jeanne de Salzmann, âgée de cent un ans, avait créé, ainsi que Gurdjieff le lui avait demandé, un véritable noyau et consolidé (d'ordinaire sous le nom de Fondations ou de Sociétés Gurdjieff) plusieurs centres d'études importants à Londres, à Paris, à New York, en Californie, à Caracas, à Sydney et ailleurs. [...] La grande majorité des élèves survivants de Gurdjieff ont du reste reconnu - la chose est éloquente - la prééminence de Jeanne de Salzmann, et ont poursuivi leurs recherches dans ce cadre précis."
James Moore, Gurdjieff, Seuil, 1999, p. 415-416.

Pour en revenir à Rencontres avec des hommes remarquables, il faut savoir qu'il a donné lieu à un film de Peter Brook, sorti en 1979, dont le scénario a été établi par Brook lui-même accompagné par Jeanne de Salzmann, qui signe aussi les chorégraphies.

Je songe seulement maintenant qu'elle était toujours vivante au moment où nous évoquions Gurdjieff avec Christian B., et qu'il avait donc eu une chance de la rencontrer s'il avait fréquenté un groupe. Je ne le saurais pas car nous nous sommes complètement perdus de vue. Cependant un de mes meilleurs amis avait lui aussi, je ne sais plus comment, rejoint le groupe d'Hélène Fleury, laquelle décéda peu après son arrivée. Il me semble bien qu'il lui arriva de croiser Christian B, mais celui-ci disparut assez vite du groupe (si j'en crois encore une fois cet autre ami, qui m'a toujours prévenu par ailleurs qu'il ne pouvait pas tout raconter de ce qui se passait dans ces rencontres qui avaient lieu en Bretagne ou en région parisienne. Non pas, si j'ai bien compris, parce qu'on s'y adonnerait à de louches activités, mais parce que la publicité, le seul fait de tenir récit nuirait au rayonnement spirituel (je ne suis pas certain qu'il approuverait cette façon de parler). A l'heure actuelle, toujours est-il que le bougre en fait toujours partie.
Je reviens à Modiano, et à ce demi-siècle de distance entre l'écriture et le réel du souvenir. Autre extrait, pages 61-62 :
"Et soudain, j'ai eu la certitude que le nom "Madame Hubersen" était lié à celui de Madeleine Péraud. En effet, elle nous avait emmenés, Geneviève Dalame et moi, à plusieurs reprises, chez cette Madame Hubersen, qui habitait un appartement dans une des grandes avenues des quartiers de l'ouest - une avenue dont j'hésite à écrire le nom aujourd'hui, comme si un détail trop précis pouvait encore me nuire, près de cinquante ans plus tard, et provoquer ce qu'on appelle un "supplément d'enquête", concernant une "affaire" où j'aurais été impliqué."
Curieusement, c'est encore de danse qu'il va être question : de cette Madame Hubersen, Modiano écrit qu'apparemment, elle connaissait beaucoup de monde dans ce milieu : "Elle nous avait entraînés un soir, très loin, au bord du bassin de la Villette, chez un homme dont elle nous disait qu'il organisait, chaque année à la même date, une fête en l'honneur des danseuses et des danseurs. Là, dans un minuscule appartement, j'avais été étonné  de voir réunies ces étoiles de ballets que j'admirais à l'époque, parmi lesquels une jeune danseuse de l'Opéra qui, par la suite, est devenue carmélite."


C'est à la page suivante que l'on retrouve la phrase que j'ai mise en exergue : "Je devais voir une dernière fois, au mois d'août 1967, Madame Hubersen." C'est à cet endroit précis que se loge un autre écho personnel. J'avais travaillé les jours précédents sur le roman policier écrit en 2017, publié chaque dimanche de chaque semaine sur le site des Tasons. Polar qui était l'un des éléments du projet Heptalmanach :
#2     Parallèlement, s'imposa un autre désir d'écriture : reprendre, sur le vénérable site des Tasons, avec l'an nouveau, une nouvelle série de fictions brèves du dimanche, sur le modèle de la fiction 1913 qui m'avait occupé pendant toute l'année 2013. Un cahier des charges de taille modeste avait régi les 52 épisodes, ordonné autour d'un certain nombre de personnages récurrents et d'une référence obligatoire à l'actualité du jour précis, un siècle avant le dimanche de publication.

Il se trouve que ce polar, qui se déroule donc tout entier pendant l'année 1967, et que j'ai longtemps désigné du seul nom Fiction-1967, est en bonne voie pour être édité. Tout n'est pas ficelé encore mais j'ai bon espoir. Pour cela, j'ai revu le texte, l'ai modifié très légèrement, et je lui ai donné un véritable titre, Barbe-Bleue ne passe pas le dimanche (rien ne dit encore qu'il sera accepté par l'éditeur).

C'était donc là aussi un retour en arrière de cinquante ans.



jeudi 9 janvier 2020

Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre


J'ai retrouvé récemment ce cahier noir, caderno diario, uso escolar, acheté à Lisbonne en 2004. Entre autres choses, il y avait ces notes recopiées de l'essai de Cécile Guilbert, Warhol Spirit (Grasset, 2008), qui montrent de façon saisissante le lien puissant, essentiel, entre le monde de l'image et le monde des morts. L'idole et la figure sont littéralement, originellement, des fantômes. Pascal Bonitzer, à la fin de l'entretien avec Claire Vassé (dossier de presse), pose d'ailleurs la question : "Et tous les films, en un sens, ne sont-ils pas des films de fantômes ? C’est quoi, ces ombres qui s’agitent sur l’écran ? C’est quoi, cet écran ? Aller au cinéma, c’est laisser les fantômes venir à notre rencontre . Ils ont quelque chose à nous dire."
Il fait bien sûr allusion au célèbre intertitre du Nosferatu de Murnau : "Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre".

Les fantômes étant venus à ma rencontre avec Les Envoûtés et Modiano, je me doutais bien qu'ils n'allaient pas manquer de m'accompagner un petit bout de chemin. Le 4 janvier, je revins d'Aigurande où j'avais fêté l'anniversaire de mon petit frère (en vérité, plus grand que moi depuis longtemps et plus jeune seulement d'un an, un mois, une semaine et un jour - calcul dont la paternité lui revient, car c'est un redoutable obsédé des chiffres). C'était le matin (j'avais dormi sur place pour ne pas risquer de me faire pincer par la maréchaussée), et la radio se déclencha automatiquement : c'était la fin d'une émission de La concordance des temps, où Jean-Noël Jeanneney avait invité Caroline Callard, auteur d'un essai sur Le Temps des fantômes - Spectralités de l'âge moderne (XVIe-XVIIe), Fayard, 2019. Sur le site de France-Culture, on peut lire ceci : "Les spectres, les fantômes sont toujours parmi nous, vivaces et multiformes. De la Renaissance aux Lumières, on avait cru déjà pouvoir les refouler. En vain, comme aujourd’hui."



Hantises et résurgences... Tiens, prenons ce mot hantise, et regardons sa signification dans le Dictionnaire de Furetière, paru en 1690, trois ans après la mort de son auteur - "exclu de l'Académie française, nous dit Jean-Marc Mandosio, à la suite d'une grotesque "bataille des dictionnaires" qui ridiculisa les Quarante (ou plutôt, en la circonstance, les Trente-Neuf, pour la plupart ligués contre Furetière) -, ce dictionnaire se signale en effet par son absence d'esprit de normalisation et son ouverture à tous les registres de la langue française telle qu'on la parlait il y a trois siècles." Je sais cela grâce à ce volume d'extraits du Dictionnaire universel de Furetière, présenté justement par Mandosio et édité chez Zulma en 1998, intitulé Les Mots obsolètes, qu'Emmanuel, mon beau-frère, avait laissé pour moi à Noël (il l'avait déniché dans la bibliothèque d'un historien du Confolentais qui a légué ses archives à la ville). Bref, que nous dit Furetière sur hanter et hantise ?

Hanter, est-il dit, c'est être souvent en la compagnie de quelqu'un, soit qu'on lui fasse des visites, soit qu'on reçoive les siennes : "On juge des moeurs des hommes suivant les bonnes ou mauvaises compagnies qu'ils hantent. (...) Les dévôts hantent les églises. Les débauchés hantent les cabarets." On voit donc qu'il n'est pas ici question de fantômes, les vivants hantent aussi bien (et même sans doute mieux) que les morts. La hantise n'est dès lors que la "fréquentation ordinaire qui se fait entre des personnes qui s'entrevisitent souvent." Et Furetière de préciser :" La hantise des malhonnêtes gens est fort dangereuse."


Le même soir, j'allais avec les enfants hanter le cinéma CGR pour voir le dernier Star Wars. Episode IX, L'ascension de Skywalker. Je ne suis pas spécialement un grand fan et un grand connaisseur de la saga, mais, bon public, j'appréciai le spectacle mis en scène par J.J. Abrams, d'autant plus que j'y découvris deux fantômes, et pas n'importe lesquels, les Fantômes de la Force de Luke et Leia.

Enfin, deux jours plus tard, juste après écrit l'article précédent, je découvris le billet du 4 janvier sur le Tiers-Livre de François Bon. Le titre était sans ambiguïté : Nous vivons cernés de fantômes. Et il commençait ainsi :
"Elles sont pleines de fantômes, ces 125 000 photographies accumulées depuis 2002 et rassemblées sur le disque dur externe : des visages que je ne reconnais pas. Des lieux où je photographie toujours le rêve que j’ai des lieux. Le monde tel qu’il est quand on voit peu."
Photo : François Bon

mardi 7 janvier 2020

Les rêves et les moyens de les diriger

Jeudi dernier, je suis allé voir Les Envoûtés à l'Apollo. Un film de Pascal Bonitzer, avec Sara Giraudeau et Nicolas Duvauchelle. Nous étions trois dans la salle, pas sûr qu'il soit un grand succès. Et pourtant ce ne serait pas usurpé, car cette adaptation d'une nouvelle de Henry James, - « Comment tout arriva » (The Way It Came) ou « Les Amis des Amis » (The Friends Of The Friends), selon les deux titres sous lesquels elle a été publiée - tout à fait en dehors du cadre originel anglo-saxon, est impressionnante de maîtrise. C'est un film de fantômes où les fantômes ne sont pas montrés (enfin, pas tout à fait, mais je ne peux pas préciser cette réserve sans spoiler le film). Voici le synopsis du dossier de presse : "Pour le "récit du mois", Coline, pigiste pour un magazine féminin, est envoyée au fin fond des Pyrénées interviewer Simon, un artiste un peu sauvage qui aurait vu lui apparaître le fantôme de sa mère à l’instant de la mort de celle-ci... Interview qu’elle est d’autant plus curieuse de faire que sa voisine, la belle Azar, prétend, elle, avoir vu le fantôme de son père !"





Je n'ai pas lu la nouvelle de Henry James, mais si j'ai tenu à aller voir ce film c'est bien parce que l'auteur m'avait en son temps, d'une certaine façon, envoûté. D'ailleurs, j'ai plusieurs fois écrit sur lui, son nom apparaissant pour la première fois sur ce site le 14 mars 2018.

Au retour du cinéma, le même soir, je décide de lire Souvenirs dormants de Patrick Modiano, que ma soeur Mano m'a offert le jour de Noël. Modiano, autre écrivain du mystère, que j'ai beaucoup étudié en 2012 et 2013. Or, dans ce court volume, où le vertige s'impose dès le premier paragraphe, on rencontre aussi quelques fantômes (sans compter Modiano lui-même, qui se qualifie à plusieurs reprises d'étudiant fantôme dans le cadre de ces années 60 où il place son récit), ainsi ces jeunes femmes rencontrées, suivies, perdues, Mireille Ourousov, Geneviève Dalame, Madame Hubersen, ou celle dont le nom ne sera jamais donné, qui, un jour ou l'autre, s'évanouissent dans la grande ville et que l'on retrouve parfois par hasard des décennies plus tard :
"Vous habitez toujours à la même adresse ?"
Peut-être lui avais-je posé cette question pour obtenir une réponse précise et ne plus avoir le sentiment que j'étais en face d'un fantôme.
"Toujours à la même adresse..."
Elle a eu un petit rire dont je lui étais reconnaissant. Elle n'avait plus l'air d'un fantôme." (p. 68)
Rien de surprenant de retrouver les fantômes dans un livre de Modiano (par exemple, Daniel Parrochia intitulera Ontologie fantôme son essai sur l'oeuvre du prix Nobel, tandis que Philippe Zard dans un article titré "Fantômes de judaïsme" écrira qu' "Être écrivain c’est devenir soi-même fantôme – il n’est pas jusqu’à l’écriture de Modiano qui ne devienne à son tour spectrale…"),  je ne cherchais nullement des références au film de Bonitzer quand j'ai choisi de lire ce livre. Mais le fantôme n'est pas le seul point de contact entre les deux oeuvres. Le rêve est une autre entrée importante, comme en témoigne cet extrait (qui comporte soit dit en passant le second vertige du livre) :
"Ce cadavre sur le tapis, dans l'appartement que nous avions laissé sans éteindre la lumière... Les fenêtres resteraient allumées en plein jour, comme un signal d'alarme. J'essayais de comprendre pourquoi j'étais demeuré si longtemps immobile en présence du concierge. Et quelle drôle d'idée d'avoir écrit sur la fiche de l'hôtel Malakoff mon nom et mon prénom, et l'adresse de l'appartement, 2, avenue Rodin... On s'apercevrait qu'un "meurtre" avait été commis la même nuit à cette adresse. Quand je remplissais la fiche, quel vertige m'avait saisi ?  A moins que l'ouvrage d'Hervey de Saint-Denys, que je lisais au moment où elle m'avait téléphoné pour me supplier de la rejoindre, ne m'ait brouillé l'esprit : j'étais sûr de vivre un mauvais rêve. Je ne risquais rien, je pouvais "diriger" ce rêve comme je le voulais et, si je le voulais, me réveiller d'un instant à l'autre." (p. 87-88) [C'est moi qui souligne]

Frontispice du livre de Léon Hervey de Saint-Denys, Les rêves et les moyens de les diriger ; observations pratiques, Paris, Amyot, 1867, in Jacqueline Carroy.
Hervey de Saint-Denys (1822- 1892), sinologue qui deviendra professeur au Collège de France, avait tenu depuis l'âge de treize ans un journal de ses rêves. Il publiera anonymement en 1867 le livre d'on parle Modiano, qui le désigne comme le précurseur de ce que l'on nomme aujourd'hui les « rêves lucides ». Il raconte, explique Jacqueline Carroy,* qu’il a acquis très vite "la faculté d’avoir conscience de rêver pendant son sommeil. Cela lui a permis d’avoir des visions nocturnes si nettes qu’il a pu fixer son attention sur tous leurs détails avec « l’œil de l’esprit » au cours même de son sommeil. Il a ensuite, raconte-t-il, développé la capacité de diriger et d’orienter, au moins partiellement, ses songes, toujours en dormant." C'est cette capacité qui semble avoir fasciné Modiano.

"Nous arrivions, écrit-il un peu plus haut, page 80, place du Trocadéro. Environ deux heures du matin. Les cafés étaient fermés. Je me sentais de plus en plus calme et je respirais de manière de plus en plus profonde, sans aucun de ces efforts de concentration que l'on fait d'habitude au cours des exercices de yoga. D'où venait une telle tranquillité ? Du silence et de l'air limpide de la place du Trocadéro ? [...] Je subissais certainement l'influence de l'ouvrage que je lisais depuis quelques jours, Les Rêves et les moyens de les diriger, d'Hervey de Saint-Denys, et qui resterait, pendant toute cette période, l'un de mes livres de chevet. J'avais l'impression que je lui avais communiqué mon calme et qu'elle marchait maintenant du même pas que le mien. [...] j'avais gardé dans une poche de ma veste le revolver à l'étui de daim. J'ai cherché une bouche d'égout où je l'aurais laissé tomber. Comme je le tenais dans ma main, elle me jetait des regards inquiets. J'essayais de la rassurer. Nous étions seuls sur la place. Et si, par hasard, quelqu'un nous observait de la fenêtre obscure d'un immeuble, cela n'avait aucune importance. Il ne pourrait rien contre nous. Il suffisait de détourner ce rêve, selon les conseils d'Hervey de Saint-Denys, comme on donne un léger coup de volant. Et la voiture roulerait sans heurts, l'une des voitures américaines de ce temps-là, dont on aurait dit qu'elle glissait sur l'eau, en silence." [C'est moi qui souligne]

Passage étonnant, où le narrateur vit la réalité comme un rêve, inversant en réalité la méthode de Hervey de Saint-Denys qui consiste à manipuler le rêve, à s'y diriger, comme si l'on était dans la réalité. Autre chose étonnante : la présence du revolver (c'est avec cette arme que la jeune femme non citée a tué un certain Ludo F. (le cadavre sur le tapis de la page 87), qu'on retrouve dans Les Envoûtés, où il est donné par Sylvain, l'ami homosexuel de Coline, pour se protéger de Simon, et qu'elle utilisera contre ce même Simon pour menacer de se suicider.


 Quant au rêve, il a sa place dans le film, et Bonitzer l'évoque dans un entretien :
"Vous dites que vous ne montrez rien mais vous avez tout de même filmé un rêve…

Qui ne montre pas grand chose… Ce rêve me paraissait une scansion importante. Après le retour du cimetière, la nuit où Coline et Simon ont fait l’amour dans une espèce de désespoir, il fallait qu’Azar se manifeste. Le rêve est l’un des moyens par lesquels les morts se rappellent à nous. Mon ami Pierre Pachet, l’un des disparus auxquels le film est dédié, disait du rêve que c’est « le parloir des morts ». J’aime beaucoup cette expression."
Les Envoûtés est sorti au cinéma le mercredi 11 décembre. Ce jour-là ma petite soeur Marie est morte à l'hôpital de Limoges. Elle aurait eu 49 ans ce mardi 7 janvier 2020.


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* Jacqueline Carroy, « La force et la couleur des rêves selon Hervey de Saint-Denys », Rives méditerranéennes [En ligne], 44 | 2013, mis en ligne le 15 février 2014, consulté le 05 janvier 2020. 

jeudi 5 décembre 2019

Germinal toujours recommencé

Hier soir. Je replonge dans le numéro 4 de la revue Zadig. Que j'ai achetée pour la première fois, curieux tout d'abord de lire la conversation avec Annie Ernaux, écrivaine admirable dont toute la vie et l'oeuvre sont marqués par les rapports de classes sociales. Je n'ai pas été déçu, et depuis je lis chaque soir un nouvel article, en suivant fidèlement, une fois n'est pas coutume, le fil du sommaire. Hier soir, c'était donc Michel Quint, qui évoquait sa région natale, Les Hauts d'enfance. Là encore, beau texte, sensible et mélancolique.
J'enchaîne avec l'essai de Claude Rétat, directrice de recherches au CNRS, Art vaincra ! Louise Michel, l'artiste en révolution et le dégoût du politique, ouvrage de la petite maison d'édition Bleu autour, sise à Saint-Pourçain  sur Sioule, dans l'Allier, et dont je ne manque jamais de visiter le stand aux Rendez-vous de l'Histoire à Blois (où Claude Rétat avait même donné une conférence à laquelle je n'avais pu assister) . J'avais choisi ce livre car il présente une facette largement ignorée de la célèbre communarde (1830 -1905), son oeuvre de romancière, musicienne et poète.


Le volume était resté dans la pile toujours plus importante des livres en attente. Aucune urgence apparente et pourtant c'est lui que je suis venu chercher dimanche soir après avoir lu un nouveau chapitre du Tango de Satan  de László Krasznahorkai (roman puissant, mais dur et exigeant, que je ne puis lire que lentement) - j'éprouvais le besoin d'une échappée, d'un saut hors de la boue hongroise. Mais pourquoi Louise Michel ? Je n'en sais rien, je n'obéissais là qu'à une sorte d'instinct, c'était celui-là et pas un autre, ou bien est-ce l'Attracteur étrange qui me dictait mon choix ? Hypothèse à considérer avec attention car, en y revenant donc hier, je m'avisai que je n'avais pas noté alors sur mon cahier vert une coïncidence pourtant singulière.

Dans le premier chapitre, intitulé Le microbe, Claude Rétat cite ce passage d'une interview de Louise Michel dans Le Temps du 6 décembre 1895 : "L'esprit révolutionnaire se communique par un travail obscur et qu'on ne peut suivre. C'est peut-être un microbe." Elle développe ensuite cette affirmation :
"Louise Michel est pire, ou mieux, que myope : elle est aveugle, reconnaissant l'obscur et, du même mouvement, revendiquant l'art, avec un certitude de toucher, de déclencher, sans savoir exactement où, quand, quoi et comment. L'heure de la révolution est, chez elle, la grande inconnue, imprédictible, imprévisible : en images, elle se représente comme l'instant où tout le travail de sape, longtemps invisible, bascule en effondrement.
     Aveugle, elle l'est de par l'objet même de sa vision, le monde futur, celui qui doit suivre la Révolution. A ceux qui "craignent l'inconnu", "nient la lumière de demain" ou "veulent qu'on leur précise ce qui sera dans cette lumière", elle répond qu'on ne peut "demander aux protées aveugles des lacs souterrains de se rendre compte du jour que verront leurs descendants jetés hors des cavernes par les cataclysmes." [C'est moi qui souligne]
Il me souvint alors que quelques heures plus tôt, en visite chez mes parents à Aigurande, en pause entre deux parties de belote, j'avais changé de chaîne sur la télévision du salon qui tournait comme souvent à vide, personne ne regardant plus le biathlon de la Chaîne 21. J'avais mis Arte et tombé au milieu d'un reportage sur les entrailles du sol, où de bien curieuses créatures subsistaient dans les grottes. Je n'avais pas suivi le documentaire jusqu'à son terme, juste quelques minutes, mais il me semblait qu'il s'agissait bien de ces fameux protées dont parlait Louise Michel. Je vérifiai en me rendant sur le site d'Arte.tv et revisionnait l'émission : il s'agissait bien du protée, Proteus anguinus, amphibien appartenant au même ordre que les tritons et les salamandres, qui intrigue furieusement les
scientifiques car il est capable de jeûner 48 mois tandis que sa longévité peut atteindre 80 à 100 ans.


D'autres résonances apparurent alors : tout d'abord dans le texte de Michel Quint, qui avertissait : "Ne négligeons pas Wattrelos où j'ai habité entre 55 et 67 en tant que ville frontalière." et qui précisait ceci : "Wattrelos comportait encore, dans les années cinquante et soixante, des zones vertes, emblavées, sur ces lisières belges, avec des mares à tritons et salamandres."

Et ce n'est pas la seule. Le second chapitre de l'essai de Claude Rétat se nomme Germinal. Un rapport de la préfecture de police daté du 17 février 1886 note que dans une réunion publique organisée par des groupes anarchistes, Louise Michel a soutenu Zola et vanté Germinal "parce que cet écrivain avait exposé des idées anarchistes dans son oeuvre". Dans un poème de jeunesse écrit vers 1850, en un temps où elle était atteinte, dirait-elle plus tard, de "rougeole religieuse", on peut lire :

                Versez, grands cieux ardents, versez votre rosée.
Des souffles ennemis la terre reposée
     A germé le Sauveur. (...)

Claude Rétat explique qu'il s'agit là d'un décalque du latin liturgique, d'une paraphrase d'un texte chanté au premier dimanche de l'Avent, dès la première page du missel : "Rorate, coeli, desuper et nubes pluant justum - Aperiatur terra, et germinet salavtorem" - Cieux, versez votre rosée, et que les nues pleuvent le juste. Que la terre s'ouvre et qu'elle germe le sauveur."
"La terre a germé le sauveur" traduit "germinet salvatorem". "En latin, précise Retat, le verbe germinare est transitif (et signifie produire, faire germer), en français "germer" est en revanche intransitif. En utilisant transitivement le verbe français, Louise Michel fait donc un latinisme." Que l'on retrouve bien plus tard, en 1891, dans son roman La Chasse aux loups, "qui met en scène l'apothéose d'une Commune future : "Un bourdonnement énorme emplissait l'univers, germant la liberté."(page 203). Puis, page 222 :

Sur l'immense hécatombe, vingt ans ensevelis, fleurissait la vengeance et l'on entendit parler le spectre de mai.*
L'Europe entière était debout.
Il semblait que les peuples se rapprochassent comme des hommes, se serrant les mains par-dessus les frontières.
La Russie [...] se démantelait.
L'Italie, l'Espagne rejetaient, comme un volcan sa lave, les institutions pourries ou vermoulues.
Quelque chose d'une révolution géologique se mêlait à l'époque - l'humanité germait des sens nouveaux.
"Le lecteur, poursuit Claude Rétat, reconnaît le "germinet" latin (métamorphosé, sans le sauveur désormais), et mieux encore. Ces volcans en éruption, cette révolution géologique mêlée à la révolution sociale ne crachent pas seulement leur lave, ils recrachent aussi, retravaillé, transformé, converti, le texte latin d'origine. "Que la terre s'ouvre" est devenu : "Quelque chose d'une révolution géologique"... C'est bien l'avent du missel, devenu séisme et tremblement de terre : Louise Michel arrange la nativité au bénéfice de la Révolution." (p. 53)

Vertigineuse germination : ne venais-je pas de la lire quelques minutes plus tôt, encore une fois, dans les mots de Michel Quint ?

"Ma mère, née à Leforest comme moi, retrouvait une sorte de parfum de pays natal sur la lessive qu'elle suspendait : la suie crachée par les hautes cheminées de Roubaix laissait des traces sur le linge propre. Ce n'est pourtant  et surtout pas une région à regrets, à nostalgie, c'est une région à cicatrices refermées, nettoyées, prête à d'autres moissons, comme un jardin, un potager, un verger neufs après de tristes récoltes, des abandons, où tout ce qui a disparu, s'est éteint, a laissé des graines, de la germination en train. Germinal toujours recommencé. Un jardin de mémoire, fertile." [C'est moi qui souligne]

Les protées, Germinal, c'était étonnant (me lasserais-je un jour de ces échos étourdissants ?), mais ce n'était pas encore fini. Il devait me rester encore un peu d'énergie à dissiper dans la lecture car je me tournais pour finir vers un de mes livres de chevet, le Cambouis du poète Antoine Emaz. D'un autre recueil de notes, Planche, j'avais extrait l'autre jour des passages pour ma petite soeur qui lutte contre la maladie, et c'était aussi en pensant à elle que je l'ouvris comme d'habitude, au hasard. Mais ce hasard suivait les pentes creusées par l'Attracteur étrange car voici que je lus :
"Ne pas se substituer à l'historien ou au journaliste. Mais on n'est pas non plus hors temps.
Sur ce point, je déteste le chiffon rouge de l'"universel reportage", agité au nom de Mallarmé par ceux qui ne veulent pas entendre parler d'une articulation poésie/social, poésie/politique, poésie/engagement..." (p. 42)
L'universel reportage... Je venais juste de lire cette expression page 40 de l'essai de Claude Rétat :
"La préface que Mallarmé écrit au Traité du verbe de Ghil, en 1885, oppose à la "fonction de numéraire facile et représentatif" du langage (ce parler "commercial" de "l'universel reportage", qu'il répudiera à nouveau dans Crise de vers) le "Dire" du poète, "rêve et chant", pointe "d'un art consacré aux fictions".


Et comment ne pas frémir en parcourant les lignes qui suivaient immédiatement, alors que j'écris à quelques heures de cette grève qui s'annonce massive, en ce 5 décembre maintenant advenu :
"Il serait absurde de replier mécaniquement l'univers de Mallarmé sur celui de Louise Michel : tel n'est pas l'objet. Mais il serait absurde aussi d'isoler a priori chaque auteur comme une monade. Ainsi, du côté de Louise Michel, dire une grève, c'est bien dire une absente et la radicalité d'une absence. Car cela revient pour elle à évoquer l'inconnu futur, le ce-qui-n'est-pas-encore, le point même de la rupture radicale, et pour cela un absolu de la grève auquel aucune des grèves réelles ne satisfait. Grève-rêve : les deux mots marchent de pair sous sa plume, et délibérément. " Le rêve c'est la réalité", écrivait-elle dans un fragment de jeunesse. "Le rêve c'est la vie", dit-elle toujours dans les années 1890. Le gréviste et celui qu'elle appelle le "chasseur d'étoiles" sont le même homme." [C'est moi qui souligne]


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* C'est-à-dire de mai 1871, la Semaine sanglante qui mit fin à la Commune (note de Claue Rétat).

dimanche 24 novembre 2019

Avant que j'oublie la clé USB, je voudrais parler au directeur

J'avais reçu un courrier pour des livres en retard de restitution : je risquais une suspension de cinq jours (parfois il m'arrive de penser que ce ne serait pas une mauvaise chose que cette suspension, et que même cinq jours ne serait pas assez : cinq semaines ou même cinq mois vaudraient mieux tant qu'à faire. Certains se font interdire de casino, je devrais peut-être me faire interdire de médiathèque tant mon addiction à l'imprimé frise l'irrationnel). J'ai donc rendu les livres mais j'ai été une nouvelle fois incapable de ressortir les mains vides, ce qui eût été pourtant raisonnable compte tenu des lectures déjà entamées, et de celles en attente. Dans ma besace, j'ai donc emporté deux romans, courts je tiens à le préciser, et puis un troisième, court toujours, acheté un euro au rayon désherbage.
Les trois ont été avalés dans la semaine (mais j'attendrai le terme du prêt pour aller les rendre).

Voyons ça dans l'ordre.
Prems, Avant que j'oublie, de Anne Pauly, un premier roman édité chez Verdier dans la collection Chaoïd. Un titre qui était, de façon surprenante, exactement le même que celui de la pièce que j'avais vue une semaine plus tôt dans un lieu éphémère boulevard George Sand, Avant que j'oublie donc, forte pièce de Vanessa Van Durme, qu'elle joue elle-même sous forme d'un monologue, mais que Niko Lamatière avait bellement mise en scène avec Pascale Chatiron et Francis Labbaye (avec qui j'avais joué Tout mon amour de Laurent Mauvignier). Ceci dit, les deux oeuvres n'ont pas grand chose à voir.
L'incipit donne tout de suite le ton : "Le soir où mon père est mort, on s'est retrouvés en voiture avec mon frère, parce qu'il faisait nuit, qu'il était presque 23 heures et que passé le choc, après avoir bu le thé amer préparé par l'infirmière et avalé à contre-coeur les morceaux de sucre qu'elle nous tendait pour qu'on tienne le coup, il n'y avait rien d'autre à faire que de rentrer."

Ce père est au centre du livre, avec sa personnalité contrastée : le "gros déglingo" qu'il était, alcoolique, parfois violent, voisinait avec l'amateur de haïkus et de sagesses orientales. Anne Pauly raconte la tragi-comédie de cette vie, l'enterrement et le deuil, et le souci de cette maison qu'il laisse, à Carrières-sous-Poissy, épouvantablement encombrée.
Il faudra traverser tout le livre pour que l'auteure renoue véritablement avec son frère, longtemps empli d'amertume. Elle va lui rendre visite, à lui et à sa famille, "dans leur maison du Perche, un corps de ferme humide et un peu endormi au bout d'un chemin bordé par une forêt." Elle y fait connaissance de la jeune pie, tombée du nid pile devant la porte de leur bureau, qu'ils ont recueillie, soignée, nourrie et qui leur tient désormais compagnie.
"J'avais souri au téléphone en apprenant la nouvelle parce que c'était quand même une drôle de coïncidence. Depuis toujours Jean-François était spécialiste des oiseaux. Il connaissait toutes les espèces, leurs couleurs, leurs habitudes, leurs habitats de prédilection, leurs cris et je l'avais vu déjà faire venir sur des branches, à quelques mètres de nous, buses, coucous et chouettes effraies. Et puis, quand il était ado, en plus du corbeau sauvé des plombs d'un chasseur, il avait justement possédé deux pies bleues de Chine." (p. 136)
La pie, familière et taquine, qui finit par s'endormir bercée par les voix de la famille, s'impose comme le symbole d'une fraternité retrouvée : "C'était si doux et on était si bien. Personne ne l'a dit mais à ce moment-là, c'est devenu clair que l'oiseau n'était pas venu par hasard." Dans l'entretien qu'Anne Pauly a accordée à Johan Faerber dans Diacritik, elle termine en disant que "Le retour à la vie et à la joie s’opère quand se rétablit la capacité à voir les signes, à les lire et à leur trouver un sens. Ce qui sauve dans tout ça, ce sont les histoires !"

Voilà qui évidemment me parle, et résonne fort en moi, qui ne cesse d'essayer de lire les signes laissés par le hasard. Lire et lier, relier et relire, au risque du délire et de sembler fou à lier.

Deusse. La Clé USB de Jean-Philippe Toussaint. Chez Minuit, comme d'habitude (attention je vais spoiler quelque peu l'ouvrage alors n'allez pas plus loin si vous comptez le lire). Un bien curieux livre qui commence comme un roman d'espionnage, avec des passages très techniques sur les blockchains, bitcoins, Commission européenne et cybersécurité. Un voyage secret en Chine avant une double conférence à Tokyo. Une clé USB perdue qui contient peut-être les preuves d'une corruption de grande ampleur. Et puis tout ça finalement ne se révèle qu'un tas de fausses pistes, et le désastre que semblait redouter le narrateur s'incarne pour lui de façon inattendue : son père se meurt, son père va mourir, alors il abrège son séjour nippon, rentre au plus vite, mais ce sera trop tard.


Je savais que le livre d'Anne Pauly allait évoquer la mort d'un père, mais j'ignorais complètement que le roman de Toussaint allait aussi culminer avec cet événement. Deux pères qui meurent donc, et qui meurent d'une même cause, un cancer.
Je dois consigner une autre coïncidence. J'avais commencé la lecture de La Clé USB le vendredi 22 dans l'après-midi, et l'avais abandonné pour me rendre à une conférence sur l'eau à la Maison des Associations, que nous organisions avec le collectif Châteauroux demain. Or, à 23 h 40, je reçus le sms suivant :


Je répondis que non, je ne l'avais pas vue (et un peu plus tard, un autre message m'avertit que la clé avait été retrouvée, c'est le conférencier qui l'avait embarquée).

Tres. Je voudrais parler au directeur de Jacques A. Bertrand (Bernard Barrault, 1990). C'est le deuxième Bertrand que je sauve du désherbage (je comprends mal qu'on sorte des collections ce superbe mais sans doute trop discret écrivain). Il n'est pas question ici de la mort d'un père, mais la narration est à la première personne, comme chez Toussaint. Jonathan, écrivain-aquarelliste, est conduit manu militari dans une "Maison" qui tient à la fois de la pension de famille et de l'hôpital psychiatrique. Il voudrait parler au Directeur mais le Directeur semble absent ou inapprochable. Un motif qu'on pourrait dire kafkaïen, mais l'auteur ne tire pas sur la corde cauchemardesque. Le bonheur se glisse ici et là, furtivement, comme avec l'arrivée d'Hermine, qui "n'était pas une femme depuis très longtemps" et qui devient rapidement l'amie et la complice de Jonathan : "Sa formidable simplicité, qui allait de pair avec une grande liberté de vie, et ses performances informatiques (elle était capable d'accéder aux mémoires les mieux verrouillées) avaient attiré sur elle l'attention de la commission spéciale." Commission spéciale qui rappelle bien sûr (ou plutôt préfigure) la Commission européenne au cœur du roman de Toussaint, tandis que cette compétence informatique (c'est bien la seule référence au monde des ordinateurs présente dans le livre) résonne avec le thème de la backdoor de La Clé USB. Cette porte dérobée qui permet de pénétrer au coeur des systèmes, et qui donne lieu à une scène marquante, celle où le narrateur s'introduit de nuit dans la mine (ainsi nomme-t-on l'usine où l'on produit les bitcoins), et retrouve Jimmy le jeune hacker chinois :
"En m'entendant prononcer le mot "backdoor", son regard s'illumina, quelque chose se dénoua, un verrou lâcha, et, soudain mû par un feu intérieur, par une flamme, une ferveur, quelque chose d'irrépressible, comme une nécessité, ou une démangeaison, il fit glisser son siège à roulettes en arrière sur le sol pour aller ramasser son sac à dos et en sortir son ordinateur portable, un PC couvert d'autocollants qu'il alluma sur ses genoux."
Un autre écho plus trivial rassemble les deux romans. Jonathan découvrant sa chambre au troisième étage de la maison, essaye les costumes du placard : "Les vestons tombaient bien mais les pantalons flottaient. Pour les chemises, le col s'avérait trop large quand les manches étaient suffisamment longues et parfait quand elles étaient trop courtes. J'en avais l'habitude mais je n'ai pu réprimer un mouvement d'humeur. J'ai balancé le tas dans le placard et claqué la porte. J'ai rouvert, tout replacé sur les cintres, c'était idiot qu'en plus ce soit froissé." (p .42-43)
Jean Detrez, le narrateur de La Clé USB, arrivant dans sa chambre de l'hôtel chinois, à Dalian, ne parvient pas à replacer les cintres dans l'armoire car ce sont des cintres antivol qui n'ont pas de crochet, et il s'emporte tout comme Jonathan :
"J'avais toujours le cintre à la main, et, de plus en plus enragé, essayant une dernière fois de le fixer, je finis par le faire valdinguer par terre avec agacement. Pour me passer les nerfs, je décrochai alors tous les cintres de la tringle, et j'allai en jeter une poignée dans la poubelle de la salle de bain, je les fichai à la verticale dans la poubelle, où ils restèrent en exposition comme un bouquet de tulipes. Puis, ouvrant ma valise, je balançai les autres cintres à la volée au-dessus de mes vêtements et je refermai ma valise, avec l'intention de les emporter avec moi quand je quitterais l'hôtel."(p.135)
Enfin, c'est aussi avec Avant que j'oublie que le livre de Jacques A. Bertrand résonne vivement : à la pie  d'Anne Pauly répondent un épervier roux et deux corbeaux qui jouent aux gendarmes et au voleur au-dessus du parc :
"Le fin chasseur devait prendre un vif plaisir à être chassé ; il se laissait presque rattraper avant de plonger brusquement, laissant les corbeaux sur place. Ces derniers se séparaient pour essayer de le coincer et la scène recommençait. Les corbeaux savaient qu'ils étaient beaucoup plus lents mais ils s'amusaient. Ils savaient aussi qu'on ne sait jamais. L’épervier avait beau être fulgurant, vous aviez une chance. Si vous ne laissiez pas tomber, un jour la Vie finirait par passer un petit peu trop près et vous lui fileriez un bon coup de bec. [...] Vous aviez compris que la journée s'annonçait belle, à tous ces signes. Vous pouviez vous croire autorisé à percevoir à nouveau la piste fléchée du Destin dans le maquis du Hasard." (p. 124) [C'est moi qui souligne]
Et ainsi la narratrice d'Anne Pauly (qui se nomme Anne Pauly) de lire semblablement les signes que la vie lui apporte :
"Un conte à base d'anges qui vous caresse la joue, de guides et de défunts qui ne vous laissent pas tomber et continuent de vous parler pour peu que vous sachiez voir les signes. Et petit à petit, en contemplant les choses comme il me l'avait appris, je me suis mise à en voir un certain nombre. Pas des faux trucs hein, de bonnes vieilles coïncidences troublantes, comme dans les livres : je pensais à Machin qui pourrait m'aider à sortir de mon trou professionnel, et alors que je ne l'avais pas vu depuis des lustres, toc, Machin apparaissait au coin de la rue. Je cherchais un appartement, et toc, le proprio n'était autre que le cousin de la soeur de Bidule avec qui j'avais été à l'école. Au travail, alors que je négociais mon départ, toc, le comptable s'était emmêlé la calculette me laissant largement de quoi me retourner. Chez l'ostéo, la radio à très bas volume avait été prise de folie alors que le praticien s'apprêtait à me dévisser la tête. A la laverie, une femme tout ce qu'il y avait de plus normal était rentrée et s'était approchée de moi pour me dire : Sois courageuse, ma fille, ça va aller pour toi, mais arrête de fumer ou ça te tuera. Peu à peu, l'incrédulité s'était transformée en une forme d'amusement et de gratitude et je souriais dans ma barbe à chaque nouvelle occurrence : on me guidait, on me protégeait, on m'offrait des options, on me consolait. J'allais mieux." (p. 129-130)
Trois romans, intriqués, en une tresse unique de récits et de rencontres. Comme pour nous encourager à persévérer nous aussi dans la lecture des signes du temps.

samedi 23 novembre 2019

Retour sur le désert

Au sujet du chemin du désert, j'ai écrit un peu vite que c'était une énigme dont tout le monde se foutra : c'était sans compter sur l'ami Jean-Claude, le Doc des expéditions Baxter. Qui, dans un mail, me précise qu'en "bas berrichon les "d'serts" ne sont pas un désert à proprement parler. Cela avait pour nous plutôt le sens de friche, de terrain délaissé mais possédant  de la végétation, pas un terrain nu."

Il a  vérifié chez Gendron :

DÉSERT • Du fr. désert, adj. “abandonné, inculte”, et n.m. “endroit vide, solitude” (FEW 3, 52b : desertus). Dans la toponymie le mot a d’abord désigné un défrichement, une clairière dans un bois. Voir également la forme désert “terrain vague”(ALCe 1, 171 pt 38).
 
J'aurais dû me souvenir aussi de ce que Robin Plackert écrivait sur Robert d'Arbrissel, le fondateur de l'ordre de Fontevraud :
"Il ne faudrait pas croire que ce site fut choisi un peu au hasard de ses pérégrinations inlassables, parce que brusquement le concile de Poitiers, en 1100, l'a sommé de fixer sa troupe errante où - péché majeur aux yeux des légats du pape - se mêlent les hommes et les femmes. Il est patent que le choix du site est mûrement réfléchi : ce « désert » où il s'est retiré, ce « lieu inculte et âpre, plein d'épines et de buissons », ce vallon isolé de Fontevraud n'est rien moins qu'à la croisée de trois provinces, à la limite de l'évêché d'Angers et de l'archevêché de Tours, à l'extrême pointe septentrionale du diocèse de Poitiers. Offert par le seigneur Gauthier de Monsoreau, dont la fille a rejoint la communauté, il est aussi à une lieue de Candes Saint-Martin, au confluent de la Loire et de la Vienne, où le célèbre saint a rendu l'âme à Dieu."[C'est moi qui souligne]

Dans un autre article, Le cloître et le bief, il montrait que la recherche du "désert" chez les cisterciens n'était pas aussi dénuée d'arrières-pensées qu'on aurait pu l'imaginer :
"Plus j'avance dans cette étude, plus je suis amené à modifier l'image que j'avais du mouvement cistercien. Je l'associais à un élan de spiritualité conjuguant idéal de pureté, austérité, pauvreté, rejet du monde, exaltation du travail manuel et de la sainte ignorance. Cîteaux comme recherche du désert. Or, quand on y regarde d'un peu plus près, on s'aperçoit que les visées cisterciennes n'étaient pas exemptes de calcul, que le désert qu'on revendiquait était le plus souvent judicieusement choisi, que l'autarcie du monastère était tout relatif et que les arts et les techniques les plus pointus de l'époque étaient loin d'être négligés.
L'exemple même de Clairvaux est tout à fait significatif. On a beau le décrire comme un endroit « d'horreur et de vaste solitude », ce site est élu par Saint Bernard pour des raisons qui ne ressortent pas du seul spirituel, comme l'explique J.F. Leroux-Dhuys :

« Le site de Clairvaux est (...) plus étonnant encore. Bernard ne le choisit pas seulement parce qu'il représente l'opportunité foncière d'une donation par son cousin Josbert le Roux, vicomte de la Ferté. Sa famille possède bien d'autres terrains susceptibles de convenir à une abbaye cistercienne ! Certes, la terre de Clairvaux posée dans un vallon perpendiculaire à l'Aube, entre deux collines très boisées, est riche des alluvions de la rivière et l'orientation est-ouest ne peut la priver de soleil. Mais la vraie raison du choix de l'emplacement de Clairvaux est sa situation par rapport aux routes. L'ancienne voie d'Agrippa de Lyon à Reims, la grande liaison entre l'Italie et l'Angleterre, passe à moins d'un kilomètre. Les comtes de Champagne protègent cette route, redevenue l'axe majeur de l'Europe marchande car elle dessert les foires de Champagne. A quatorze kilomètres, Bar-sur-Aube, l'une des quatre villes de foire, ouvre ses portes chaque année aux voyageurs de tous les pas chrétiens d'Occident. Clairvaux a une maison de ville à Bar-sur-Aube. Bernard de Clairvaux y est au cœur de l'Europe. » "