jeudi 15 janvier 2026

Guerre & guerre forever

4 juillet 1915. Atmosphère lourde, on espère l'orage, car tout est languissant sous la chaleur. Ma toile aussi, après un départ brillant je patauge, mais m'en sortirai. - Entendu hier un beau mot de Normand - C'est d'un monsieur qu'il s'agit. - Moi, c'est une habitude, chaque année je prends mon bain, même si je n'en ai pas besoin -. Les jours passent, vertigineusement, c'est divin ; n'était le cauchemar de la guerre qui continue et menace de durer longtemps encore, hélas !

 Félix Vallotton, Journal 1914-1921, La Bibliothèque des arts, 1975, p. 79.

A la brocante de Saint-Martin d'Auxigny, je n'avais pas trouvé seulement la bande dessinée Groenland Manhattan, mais aussi  trois tomes d'une édition de la Bibliothèque des Arts, Lausanne-Paris, consacrés à la correspondance et au Journal du peintre suisse Félix Vallotton.

 

J'aime beaucoup Félix Vallotton, dont le nom ne se retrouve pas par hasard dans quelques billets de ce blog (le dernier en date remonte au 14 janvier 2025, presque un an jour pour jour, nous avions alors visité le musée d'Orsay et admiré plusieurs de ses tableaux). Je n'avais jamais jusque-là eu connaissance de ses trois volumes et leur présence sur les étagères de cette brocante par ailleurs peu fournie en littérature était en soi une petite énigme. J'ai commencé à lire le Journal, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'est pas joyeux. Le contexte y est pour quelque chose bien sûr, la guerre a éclaté mais le Suisse Vallotton (naturalisé français en 1900) enrage de suivre les événements de l'arrière. N'était son âge (49 ans), il se serait volontiers engagé, comme l'a fait dès le début de la guerre son compatriote Blaise Cendrars. La cohabitation avec sa belle-fille Madeleine est très compliquée, et il a l'impression de stagner dans son art, sans compter que la guerre ne favorise pas les ventes : l'atrabilaire Vallotton est dégoûté par ces bourgeois qui tentent de profiter de la dèche des artistes pour acquérir des œuvres à vil prix. Il jure alors de ne pas se laisser faire.

E. m'a alors informé que le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne présentait jusqu'en fin février une rétrospective de l'artiste, Vallotton forever. Et l'idée d'une virée à Lausanne a surgi. Elle est prévue pour début février, en compagnie d'un ami de E., Robert, suisse aussi, originaire de Bâle mais vivant en France dans la campagne près d'Auxerre.

Sur ce (ça n'a au départ rien à voir), j'avais commencé la lecture de Guerre & guerre, un roman de Lazlo Krasznahorkai, publié en Hongrie en 1999 et édité seulement en 2013 chez Cambourakis. Je le lus dans sa version poche de la collection Babel, l'illustration de couverture représentant un détail de La Chute des anges rebelles de Pieter Bruegel.

 


Il est justement question d'anges dans le roman de LK, ainsi que nous l'annonce la quatrième de couverture : 

Petit historien employé dans un poussiéreux centre d’archives de province, Korim, tenaillé par une mélancolie confinant à la folie, découvre un jour un manuscrit oublié là depuis des décennies. D’une force poétique bouleversante, celui-ci relate l’éternelle errance de quatre figures angéliques poursuivies sur Terre et à travers l’Histoire par l’extension inexorable du règne de la violence. Pénétré par la vulnérabilité de ces personnages, Korim se donne pour but de délivrer à l’humanité le message porté par le mystérieux texte.
C’est à New York, au “centre du monde”, qu’il décide d’accomplir cette tâche, avant d’entrevoir, au terme de sa course folle, la possibilité d’un refuge pour ses compagnons…
 

Le texte est ici plus prudent, évoquant seulement des "figures angéliques". En effet, jamais les quatre personnages ne sont désignés comme des anges dans le manuscrit trouvé par Korim comme dans le roman lui-même. Kasser, Flake, Bengazza et Toot, ainsi sont-ils dénommés mais ces noms eux-mêmes sont sujets à caution car il est écrit que les villageois, qui les avaient recueillis et soignés à la suite du naufrage du navire qui les transportait, avaient décidé "de les appeler en fonction du nom qu'ils avaient compris ou cru comprendre le premier jour", et "tout le monde savait que ces quatre noms à la sonorité si étrange n'étaient qu'approximatifs, et sans doute éloignés de la réalité."

Je reviendrai sur le roman dans un article ultérieur (je l'ai fini hier soir et il est si dense, si mystérieux, si foisonnant qu'il nécessite une méditation approfondie), je voudrais juste ici consigner une résonance singulière avec le premier motif de cet article.

Le pauvre Korim traverse bien des tribulations dans la grande cité new-yorkaise, où il encore plus perdu que la jeune Inuit Minik dont j'ai raconté l'histoire dans le billet précédent. Ne parlant pas l'anglais, ne disposant que d'un dictionnaire, il parvient néanmoins à survivre, hébergé par un interprète hongrois alcoolique et violent. C'est un autre Hongrois, Gyuri Szabo, dont l'appartement est rempli de mannequins de vitrine, qui va l'aider à revenir en Europe. Des photographies tapissent les murs, "en fait, la même photographie recouvrait tout l'appartement, une seule photo déclinée sous différents formats, petit, moyen, grand, panoramique, la même photo, représentant la même chose : une armature en forme de demi-sphère couverte de panneaux de verre (...)", et Korim est fascinée par ces photos, qu'il passe toutes en revue pendant la nuit et le sommeil de son hôte, et au matin, il voit alors "dans un espace entièrement vide entouré de murs blancs une structure qui semblait infiniment légère, et délicate, peut-être s'agissait-il d'une habitation, dit-il en s’éloignant d'une photo avant de passer à la suivante, une construction primitive, lui expliqua l'homme un peu plus tard, une cabane préhistorique, la réplique d'un igloo, du moins son armature, faite de tubes en aluminium et de panneaux de verre de tailles irrégulières, et cela se trouve où ? demanda Korim, à Shaffhausen, répondit l'homme, et où se trouve Shaffhausen ? en Suisse, près de Zurich, là où le Rhin rejoint les montagnes du Jura, et c'est loin ? demanda Korim, ce Shaffhausen, c'est loin ? " (p. 315)

La Suisse. J'étais saisi. L'histoire avait commencé à Budapest, s'était déplacée en Amérique, à New York, et allait donc s'achever en Suisse, que Vallotton m'avait désigné et qui se trouvait être aussi le but de notre petite expédition. Bon, ce n'était pas Lausanne, mais Zurich, pas d'emballement. C'est juste une fiction. Juste une fiction ? Eh bien non, car l'igloo du roman existe bel et bien, et par là LK tentait une sorte de greffe inédite entre le réel et la fiction. L'igloo décrit a été créé par Mario Merz, figure emblématique du mouvement italien de l’arte povera. Et sur la photo ci-dessous, c'est bien à Shaffhausen qu'il pose devant un de ses igloos.

 

C'est à Shaffhausen que l'histoire de Korim avait pris fin. Une fin réelle, un QR code permet de poursuivre  sur un site Wordpress nommé Guerreetguerre. LK explique son projet :

Le roman lui-même fut finalement publié en 1999, mais plutôt que de l’achever à la dernière page, j’ai choisi d’en situer le dénouement dans la réalité. Pour être exact, le livre n’aurait pu supporter d’être la fin de quoi que ce soit ; la véritable fin, ai-je donc décidé, devrait dès lors pénétrer la réalité et y être enfin accomplie. Et elle le fut, de la manière suivante : dans le dernier chapitre, le héros demande à ce que l’essence de sa vie soit résumée en une phrase et gravée sur une plaque commémorative, puis placée sur le mur d’un musée suisse à proximité d’une statue de Mario Merz. C’est là, selon les dernières volontés du héros, que le roman s’achève. Et c’est là que commence la réalité, puisque les personnages, issus du roman, – Marie, la femme du train, et son mari ; un directeur de musée et son épouse ; et M. Kalotaszegi, le gardien de salle – décident que cette dernière volonté du héros, si elle ne peut être accomplie dans le strict carcan de la fiction, doit au moins l’être dans le tissu, plus malléable, de la réalité. Ils font donc faire cette plaque commémorative, invitent Imre Bukta, un artiste hongrois, à s’acquitter de la tâche et lui demandent de graver cette dernière phrase sur la plaque, qu’ils fixent ensuite sur le mur du musée en question, et, réunis en cet endroit le 27 juin 1999 à 11 heures du matin, la dévoilent enfin. La réalité de la cérémonie, la plaque fixée sur le mur du musée pour l’éternité, le héros et la dernière phrase du roman inscrite sur la plaque : Háború és háború/Guerre et Guerre se termine ici, et se joue, à partir de là, sur d’autres médiums, permettant ainsi de tenir la promesse faite à ses lecteurs solitaires, fatigués, sensibles, et de poursuivre le dialogue. Du moins l’auteur en nourrit-il l’espoir. » 

 

László Krasznahorkai, le gardien et Imre Bukta, Hallen für Neue Kunst Schaffhausen.
Avec le soutien de la Raussmüller Collection.


Le dernier message publié sur ce blog remonte au 28 août 2015, LK s'adresse alors aux lecteurs de l'édition poche chez Babel :

Cher lecteur

Je comprends que tu aies envie de voir de tes propres yeux la dernière phrase de György Korim.

Jusqu’ici, il suffisait de suivre les indications figurant sur le rabat de la couverture de Guerre & Guerre.

Désormais tu devras te rendre à Bâle si tu veux savoir ce que Korim a fait graver sur la plaque, car cette plaque, ainsi que l’igloo créé par Mario Merz et où Korim aurait souhaité finir sa vie, se trouvent maintenant au Raussmüller de Bâle.

Si tu souhaites pousser l’aventure un peu plus loin, et voir l’endroit où la trajectoire de Korim, au-delà de la dernière page du roman, s’est arrêtée dans la réalité, alors, avant d’aller, ou après être allé à Bâle, suis les instructions de Guerre & Guerre et rends-toi aux anciennes « Hallen für neue Kunst » de Schaffhausen. À gauche de la porte d’entrée du bâtiment, on voit, et on verra sans doute encore longtemps, l’emplacement de la plaque. Et l’endroit où Korim a mis fin à ses jours.

Bon voyage !

László Krasznahorkai.

Bâle, la ville de Robert le Suisse. Nous n'aurons hélas pas le temps d'y aller, pas plus qu'à Shaffhausen. Une autre fois. 

 

"Le verre en est la caractéristique. Ce sont des verres brisés. Ce qui intéresse Merz est le matériau même, plus que l’espace qu’il dessine. Et pour expliquer une part de cet usage, l’artiste précise que lorsqu’on regarde une maison bombardée, ce sont les restes de verres brisés qui demeurent, comme d’autres matières en morceau. Et ce qui demeure peut permettre de reconstruire la maison. Pour compléter, l’artiste souligne que lorsqu’on regarde un verre brisé, ce qui paraît étrange et inerte, est en vérité un souvenir dynamique de destruction. Enfin, lorsque l’Igloo est construit uniquement à partir de verres brisés, le spectateur est rappelé à la fragilité des choses et de lui-même. Mais pas seulement : c’est aussi une manière d’affirmer encore que rien n’est irrévocable et définitif en art."

        Christian Ruby 

mardi 13 janvier 2026

Groenland Manhattan

Samedi après-midi 10 janvier, brocante de Saint-Martin d'Auxigny, non loin de Bourges. Une bande dessinée, que je ne connaissais pas, s'impose à moi par son titre, sorte de court-circuit fulgurant de l'actualité du moment : Groenland Manhattan. Pour trois euros seulement, j'entre en possession de cet album de Chloé Cruchaudet, paru chez Delcourt en 2008 (elle a obtenu la même année le prix René -Goscinny).

 

Je le lis le soir-même. Le récit est inspiré de la véritable histoire de Minik, un jeune Inuit du Groenland qui arriva à New York en 1897, avec toute sa famille, sur le navire de l'explorateur Robert Peary, lequel avait échoué une nouvelle fois à atteindre le Pôle Nord. Il ne revenait cependant pas les mains vides, avec une belle météorite dans la cale de son petit yacht, le Winward, et donc six Inuits dont le Musée américain d'histoire naturelle, qui n'était pas préparé à la prise en charge d'un groupe, va loger dans son sous-sol. Vingt mille personnes paieront pour voir le groupe inuit, selon le bon vieux principe du "zoo humain" qui faisait encore recette à l'époque. Le drame commence avec la mort des adultes, rapidement emportés par la tuberculose. Seul Minik échappe à la maladie. Il est adopté par un des responsables du Musée, William Wallace.

Vers 1906, un journal révèle que le squelette de Qisuk, le père de Minik, est exposé au Musée. Minik, choqué, demande que les restes de Qisuk lui soient rendus pour un enterrement traditionnel (une cérémonie avait bien eu lieu mais les cadavres avaient été remplacés par des troncs et cachés sous des draps afin de tromper le petit garçon.) Le musée avait conservé les corps pour des expériences légistes et, malgré le soutien de Wallace, Minik ne put jamais récupérer les ossements de son père. 

Minik Wallace à New York, en 1897.
 

L'album ne raconte pas la fin de l'histoire de Minik. Je suis allé la chercher sur Wikipedia. Après bien des déboires, Minik a pu retourner au Groenland en 1910, "chargé de cadeaux", selon les partisans de Peary, mais selon Kenn Harper* le jeune Inuit ne possédait guère plus que "les vêtements qu'il portait".

Ayant oublié l'inuktun, sa langue maternelle, et une grande partie de la culture et des compétences inuites, l'existence au Groenland fut compliquée. Il retourna aux États-Unis en 1916, et mourut deux ans plus tard dans l'épidémie de grippe espagnole.

Un autre personnage de l'album avait attiré mon attention, Matthew Henson, le bras droit de Robert Peary, son interprète auprès des Inuits. Né en 1866, dans une ferme de Nanjemoy (Maryland), il est le fils de Lemuel Henson et de Caroline Gaines Henson, un couple de métayers afro-américains, nés libres. A dix ans, il est orphelin, et à douze il devient garçon de cabine dans la marine marchande sur le Katie Hines. Le capitaine Childs le considère comme son fils, et il parcourt le monde entier. Après la mort de son protecteur, alors qu'il est vendeur dans un magasin de chapeaux à Washington, il fait la connaissance de Peary, qui lui offre un emploi de coursier à la League Island Navy Yard de Philadelphie, avant de devenir son fidèle second.

Matthew Henson en 1910
 

Wikipedia : "Le , Henson établit le camp Jessup, quand Robert Peary arrive 45 minutes plus tard, il le salue en déclarant:« Je pense que je suis le premier homme à s'asseoir au sommet du monde ». Après avoir vérifié la position à l'aide d'un sextant, Peary confirme que Henson a raison d'affirmer que - selon lui - le camp Jessup est situé sur le pôle Nord. Dès qu'il atteint Indian Harbour dans le Labrador, le il envoie un câble confirmant l'atteinte du pôle nord à Gilbert Hovey Grosvenor, président du National Geographic à Washington : « Have won out at last. The Pole is ours. With regards to yourself and Mrs. Grosvenor. / enfin nous avons réussi, le pôle nord est nôtre, respectueusement à vous et à madame Grosvenor ». Après bien des controverses, pour savoir qui de Frederick Cook ou de Peary / Henson avait atteint le premier le pôle Nord, en 1988, un rapport du National Geographic confirme que Matthew Henson est le premier à avoir atteint le pôle Nord."

On ne s'étonnera pas de savoir que Peary reçut seul tous les honneurs, et si Matthew Henson est mentionné, il est réduit à n'être qu'un porteur. Malgré la publication de ses mémoires en 1912, A Negro Explorer at the North Pole**, il faut donc attendre 1988 pour qu’il soit reconnu comme le premier homme à avoir atteint le pôle Nord. La même année, sur une requête du docteur S. Allen Counter de l'Université Harvard adressée à Ronald Reagan, ses cendres sont transférées au cimetière national d’Arlington et il reçoit en 2000, à titre posthume, une médaille de la National Geographic Society. L’invisibilisation aura duré près de quatre-vingt ans.

 

Son seul descendant sera un fils nommé Ahnahkaq, né d'une union avec une femme inuit, Akatingwah, lors de l'expédition Peary de 1905-1906.

Me recherche sur Henson me conduisit incidemment sur  Heretic, Rebel, a Thing to Flout, le blog d'un Américain nommé Patrick Murfin. L'article est très bien documenté et j'en appris un peu plus sur Ahnahkaq (que Murfin écrit Anauakaq) :

"Anauakaq’s children are Henson's only descendants. After 1909, Henson never saw Akatingwah or his son again but remained in contact through mutual acquaintances and visitors to their village.

In 1986 Anauakaq and an Inuit son of Peary were discovered and brought to Washington as octogenarians where they met American relatives from both families and visited their fathers’ graves. Anauakaq died a year later. He and his wife Aviaq had five sons and a daughter, who have children of their own. While some still reside in Greenland, others have moved to Sweden or the United States."

Les descendants Inuit de Henson au Groenland, en 1999

Par curiosité encore, j'allai sur les pages plus récentes du blog. A la date du 9 janvier, il appelait au rassemblement contre l'ICE, la milice fasciste de Trump, dont l'un des membres venait de tuer Renée Nicole Good.

 

Je salue le courage de ces Américains qui se soulèvent contre cette lie qui pense pouvoir bénéficier d'une "immunité absolue" pour toutes les violences qu'elle commet. 

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Kenn Harper, Give Me My Father's Body : The Life of Minik, the New York Eskimo, New York: Washington Square Press, , 277 p. (ISBN 978-0-7434-1005-2, lire en ligne [archive])

** Une traduction en français a été publiée chez Zones sensibles.


 

 

jeudi 8 janvier 2026

C'est l'univers tout entier qui tient dans ce bistrot.

Le 7 janvier est toujours pour moi un jour très particulier. Anniversaire de ma petite sœur Marie emportée en décembre 2019 par la maladie. L'an dernier, j'y consacrai ici un billet, Cette nuit je la dispute aux chiens de l'insomnie. Cette année, c'est sur Facebook que j'ai posté un petit texte d'hommage. Je n'y reviens pas. Juste après, je suis allé marcher avec l'ami Nunki Bartt dans ce que l'on appelle la vallée verte, mais que la neige avait transfiguré en vallée blanche. Dans la prairie près de l'Indre où un troupeau de moutons vit en liberté, nous goûtions le crissement de nos pas dans la poudreuse, une sensation devenue rare ici à Châteauroux. 




Au fil de notre conversation errante je lui appris la mort de Béla Tarr, le cinéaste hongrois, à l'âge de 70 ans (il était né le 21 juillet 1955 dans la ville de Pecs, au sud-ouest de la Hongrie). Une mort qui passera assurément inaperçue aux yeux du grand public, et ne déclenchera aucune passion ou polémique à la mesure de celles qui ont suivi le décès de Brigitte Bardot.

Mais pour nous deux au moins, Béla Tarr nous importe plus que BB. Même si je n'ai pas encore visionné son grand œuvre, Satantango (1994), film sur l’effondrement du communisme en Europe de l’Est, adapté du roman (que j'ai lu, lui, en 2019) du lauréat du récent prix Nobel de littérature Laszlo Krasznahorkai, scénariste de plusieurs de ses films. Fresque longue de sept heures que Nunki lui-même avoue ne pas avoir regardé encore jusqu'au bout. Mais il y a aussi, entre autres, Damnation (1987), Le Cheval de Turin (2011, son film-testament), et Les Harmonies Werckmeister (2000). Il me parla de la scène inaugurale de ce dernier film, à ses yeux remarquable. Et ceci me rappela une ancienne lecture, celle de la philosophe Marie-José Mondzain dans Images (à suivre), De la poursuite au cinéma et ailleurs, que Stéphanie m'avait offert à la Noël 2012. J'avais découvert Marie-José Mondzain à travers la conférence qu'elle avait donnée à La Rochelle en octobre 2002, pour les Rencontres nationales des Enfants de cinéma à laquelle j'assistais en tant que coordinateur départemental École et cinéma. J'en conserve un souvenir éblouissant. Une des rares conférences (quelques années plus tard, il y eut celle d'Heinz Wismann, à Strasbourg), où j'ai essayé de tout noter, où j'avais vraiment l'impression d'entrer dans l'intelligence des choses. Dix ans plus tard, je lus donc cet essai (publié chez Bayard en 2011), et je me souvins donc de ce passage sur Béla Tarr. Je vérifiai ce soir-même qu'elle évoquait bien cette ouverture des Harmonies (d'ailleurs un marque-page demeuré dans le volume était précisément placé à cet endroit).


 Marie-José Mondzain écrit : "Janos, le poète obstiné, apparaît à l'orée du film comme metteur en scène du scénario le plus colossal de tout l'univers, puisqu'il fait jouer aux corps de ses compagnons de taverne la rotation de la Terre, de la Lune et des étoiles autour des feux du soleil. Et nous voyons dans la salle du bistrot où ils s'enivraient, des hommes pauvres, laids et balourds se mettre à tournoyer doucement sur eux-mêmes et autour du soleil. Chaque homme est une planète, leur danse est celle des constellations. Rien de plus beau que ces tourbillons de la chair devenue éthérée. C'est l'univers tout entier qui tient dans ce bistrot. [...] Quand la taverne doit fermer, le soleil, la lune et les étoiles sont invités à partir par le patron impatient. Valuschka lui dit alors doucement : "Mais monsieur Hagelmayer, ce n'est pas fini." Il y a dans l'univers une poursuite infinie, un mouvement perpétuel qui connaît tour à tour le flux de la lumière et les ténèbres de l'éclipse." (p. 98) 

Marie nous a quittés, Béla Tarr nous a quittés, mais nous ne nous résignerons pas à la perte. C'est à la lumière qu'ils nous ont laissée dans le cœur, à travers la danse cosmique des ivrognes, que nous inaugurons cette nouvelle année, celle des vingt ans d'Alluvions

 

 

samedi 27 décembre 2025

Mon lièvre dans le terrier du temps

L'année s'achève et cela sera sans doute le dernier article de 2025. Je voudrais revenir sur un billet, qui n'est certes point d'actualité, je dois le reconnaître, celui du jeudi 4 décembre, La mort de Pasolini. J'avais laissé une question en suspens, posée par Pascal Quignard : L’assassinat de Pier Paolo Pasolini renvoie-t-il à un pacte ? Ce pacte était le sujet du neuvième chapitre du Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, de Pascal Quignard (Seuil, Fiction&Cie, 2024). Chapitre intitulé Qu'est-ce qu'un auctoramentum ? et qui se présentait comme la version nouvelle d'une postface à la réédition en 2014 de son essai sur Leopold von Sacher-Masoch. 

Voilà bien des précisions, pensera-t-on, pour une affaire qui ne possède aucun caractère d'urgence, sinon celle, intime et largement incompréhensible à moi-même, que je peux lui soupçonner. Mais allons-y maintenant sans plus de précautions oratoires. Ce neuvième chapitre commence par l'évocation de Mécène, ministre d'Auguste, le premier, selon Quignard, à parler d'une pactio face à la mort. On le sait par Sénèque le Fils, qui écrit à Lucilius dans Epist. XVII, 101 : "Le vœu turpissime du ministre Mécène était celui-ci : Je préfère être empalé, être crucifié, être exposé à n'importe quel viol, à n'importe quelle violence, à n'importe quelle dégradation plutôt que perdre la vie." Autrement dit, la pire souffrance est préférable à la mort, il faut tout "éprouver de la vie jusque dans la torture fulgurante". Bon, il reste que Mécène est mort à Rome, en 8 av. J.-C, de vieillesse, semble-t-il, ou de maladie, mais sans avoir apparemment expérimenté son "vœu turpissime".

Le turpium auctoramentum, "l'engagement infâme", désignerait aussi, toujours selon Sénèque, celui que prennent les gladiateurs avant d'entrer dans l'arène. Pacte turpide qui se résumerait en trois mots : feu, fer, mort : les combats sont déclarés sine missione, mot à mot "sans mission", c'est-à-dire sans espoir de grâce. On s'affronte jusqu'à la mort. "Le combat sine missione, poursuit Pascal Quignard, est ce que les aristocrates sous Louis XIII, ont appelé le "duel" à partir d'un mot latin qui, à vrai dire, à Rome, ne possédait pas ce sens (duellum est un mot archaïque, qui date d'avant la République, pour dire bellum, la guerre, c'est-à-dire les sons des trompes et des cloches qui ouvrent le printemps, dont les chants excessifs et terribles font bondir l'âme et les poussent à l'affrontement.)

 

Après avoir évoqué l'affaire Édouard Stern ("L'auctoramentum des gladiateurs fut relayé d'une certaine manière, au mot près - pactum, contrat -, deux mille ans plus tard, par le contrat des masochistes : l'engagement total, sine missione (au risque de la mort)), Quignard en vient donc à Pasolini, la plage d'Ostie, et donc à la fameuse question : l’assassinat de Pier Paolo Pasolini renvoie-t-il à un pacte ? Et voici ce qu'il répond :

Patibulum ? Oui
Furca ? Oui.
Crux ? Oui. C'est Dieu. 

Qu'est-ce à dire ? Patibulum est la partie transversale de la croix, dérivé de pateo étendre, exposer »). C'est pourquoi on parle aussi du gibet comme d'une fourche patibulaire. Furca est proprement la fourche en forme de croix (cruxutilisée par les légionnaires romains pour porter des charges durant ses déplacements. 

Légionnaires avec furca, Colonne Trajane.
 

Analogie de l'assassinat de Pasolini avec la crucifixion du Christ ? Peut-être (Quignard ne développe pas). J'en viens maintenant à la cinquième section de ce texte. Titre : Leopold von Sacher-Masoch. Ça commence ainsi :

Étrange pacte que celui de la relation analytique. Et étrange pacte que celui de la relation masochiste.
Le corps traumatisé ne peut être guéri que par la retraumatisation du corps sine medio. Sans langage. Sine missione. Pas d'autre accès que l'accès originaire.

L'Autrichien Leopold von Sacher-Masoch naquit à Lemberg en 1836.
L'Autrichien Sigmund Freud naquit à Freiberg en 1856. " (p. 127) 

Je ne m'intéressai pas plus avant à cette histoire de pacte turpide : ce sont ces deux dernières phrases qui m'ont saisi. Ce couple Lemberg/ Freiberg qui semble résonner pour Pascal Quignard (la mention de ces deux localités n'est pas essentielle pour la réflexion qui suit et sur laquelle je ne m'étends pas), résonne aussi pour moi. Parce que 1/le 26 octobre dernier j'ai acquis dans une brocante le Retour à Lemberg de l'avocat et écrivain Philippe Sands. Livre présenté ainsi par l'éditeur : 

Invité à donner une conférence en Ukraine dans la ville de Lviv, autrefois Lemberg, Philippe Sands découvre une série de coïncidences historiques qui le conduiront des secrets de sa famille à l'histoire universelle.

C'est à Lemberg que Leon Buchholz, son grand-père, passe son enfance avant de fuir, échappant ainsi à l'Holocauste qui décima sa famille ; c'est là que Hersch Lauterpacht et Raphael Lemkin, deux juristes juifs qui jouèrent un rôle déterminant lors du procès de Nuremberg et auxquels nous devons les concepts de « crime contre l'humanité » et de « génocide », étudient le droit dans l'entre-deux-guerres.

C'est là enfin que Hans Frank, haut dignitaire nazi, alors Gouverneur général de Pologne, annonce en 1942 la mise en place de la « Solution finale » qui condamna à la mort des millions de Juifs. Parmi eux, les familles Lauterpacht, Lemkin et Buchholz.

Dans cet extraordinaire témoignage qui transcende les genres, s'entrecroisent une enquête palpitante et une réflexion profonde sur le pouvoir de la mémoire.

2/ Freiberg est au cœur du roman de Caroline Lamarche, Le Bel Obscur, dont j'ai déjà beaucoup parlé ici. Dans l'article en question, on trouve la première mention de Freiberg :

La découverte d'Edmond, un ancêtre de la famille dont la narratrice n'avait jamais eu connaissance, est le fruit d'un hasard. Sa sœur, occupée à vider la maison des parents défunts, lui signale la présence d'un coffre de bois rongé d'humidité dans un recoin oublié de la cave. Ce coffre renferme une pile de documents sans intérêt, à part une enveloppe marquée du sigle Agfa-Gevaert et porteuse d'une étiquette écrite par son père : "Un diplôme, deux photos et deux lettres d'"Edmond". Demandé le 9/12/1994 à Thomas : Est-ce le même ?" "Curieuse question, commente la narratrice. La date de 1994 correspond à l'année où il mettait la dernière main à un ouvrage de généalogie relatif à la famille de ma mère, dont Thomas est le dernier représentant de sexe masculin." Elle replonge alors dans cet ouvrage paternel, où il signale l'absence d'Edmond sur l'arbre généalogique. Edmond qui était ingénieur des Mines à la Bergakademie de Freiberg, sauve donc deux personnes de la noyade en 1862, est distingué pour cela par la ville de Liège le 7 août 1863, avant de mourir le 15 juin 1865, à Orléans, dans des circonstances non élucidées. 

La narratrice du roman écrit à la page 215, chapitre 66 (le livre en compte 70) : "Alors, comme Alice se jetant à la suite du Lapin Blanc vers le Pays des Merveilles, je décidai de rejoindre une dernière fois mon lièvre dans le terrier du temps.Je partirais pour Freiberg, à quelque deux cent trente kilomètres de Berlin. A Berlin, j'avais un ami qui me réclamait depuis des lustres. J'allais passer quelques jours chez Alain-de-Berlin et je louerais une voiture pour me rendre à Freiberg où je passerais deux nuits. Je comptais explorer les Monts Metallifères, cette région de Saxe où Edmond avait déambulé et prospecté durant ses études à la Bergakademie."

C'est au retour de ce voyage qu'elle fut surprise par le chant du rossignol philomèle.

Que cette fin d'année vous soit douce, ô patiente lectrice ou lecteur de ce blog, Alices ou Lapins Blancs que n'effraient pas les Merveilles du Hasard !

 

lundi 15 décembre 2025

Démence à l'échelle de la matière

  "Dans l'"Évangile selon les Égyptiens", Jésus proclame : "Les hommes seront les victimes de la mort tant que les femmes enfanteront." Et il précise : "Je suis venu détruire les œuvres de la femme."
    Quand on fréquente les vérités extrêmes des gnostiques, on aimerait aller, si possible, encore plus loin, dire quelque chose de jamais dit, qui pétrifie ou pulvérise l'histoire, quelque chose qui relève d'un néronisme cosmique, d'une démence à l'échelle de la matière." 

Cioran, De l'inconvénient d'être né, Folio/Essais, 1973, p. 143. 

Dans la seconde partie de son essai, A l'assaut du réel, Gérald Bronner fait l'inventaire de ceux qu'ils nomme les assaillants, autrement dit les assaillants du réel. En premier lieu, il y a ceux qui cherchent à l'esquiver, ce fameux réel, et l'exemple qui vient en tête est celui des hikikomori, ces Japonais qui restent cloîtrés chez eux, et dont le nombre est estimé aujourd’hui à un million d'individus, dont plus d'un tiers serait claquemuré au domicile depuis au moins sept ans. Le phénomène n'est plus lié au seul Japon, mais c'est encore le seul pays où il est officiellement reconnu. Bronner écrit que les hikikomori "sont au croisement d'une éducation qui a été permissive et aimante - où ils ont été parfois des enfants rois, voire des tyrans, à tout le moins gâtés et choyés - et un environnement anxiogène où la pression sociale, notamment sur la scolarité, est immense. Cette claustration est une expression étrange de la pensée désirante lorsqu'elle reflue. De ce point de vue, les hikikomori sont à l'avant-garde des tourments de notre temps." (p. 174)

Plutôt que d'esquiver le réel, il serait possible de s'en évader, c'est ce que proposent les shifters. Il s'agit de quitter la CR (current reality) pour rejoindre la DR (desired reality), par la méthode du rêve dirigé lucide. Cette réalité parallèle pouvant être par exemple l'univers de Star Wars, des super-héros de la galaxie Marvel, ou de la saga d'Harry Potter. Certains shifters se déclarent "convaincus que la réalité désirée vers laquelle ils se déplacent est tout aussi réelle que leur réalité actuelle". Quelques-uns invoquant les multivers de l'astrophysique, tels des petits Michel Onfray. "Mais, poursuit Gérald Bronner, il y a plus grave : les communautés, certes marginales mais existantes, du respawning (réapparition). Ce sont quelques milliers de "métamorphes" (nom que se donnent parfois les shifters qui croient à la réalité de leur métamorphose dans d'autres mondes) qui aspirent à habiter de façon permanente dans la réalité désirée. Pourquoi revenir dans ce monde froid et décevant alors que d'autres univers tout aussi réels et satisfaisants nous tendent les bras ?" (p. 184-185)

 

Le sociologue enchaîne avec le Meta de Mark Zuckerberg, qui fut l'objet d'un emballement médiatique et économique au début des années 2020. Durant l'été 2022, il confesse avoir lui-même commencé à explorer le métavers (un terme créé en 1992 par Neal Stephenson dans son roman Snow Crash) : "Ayant fait l'acquisition d'un casque de réalité virtuelle, je partageais la croyance que ce monde alternatif pouvait modifier notre façon de vivre."(p. 188). L'affaire fut en réalité un flop retentissant. "Le cabinet de conseil américain Gartner prédisait même qu'en 2026, 25% de la population passerait au minimum une heure par jour dans le métavers : un exemple parmi d'autres  que les experts peuvent se fourvoyer." Et Bronner a l'honnêteté d'ajouter : "Je ne leur jetterai pas la pierre car, s'il n'est pas certain que j'aie vraiment pris ce risque au sérieux (...) je ne peux nier que je me suis laissé embarquer par l'ambiance générale qui prophétisait la survenue d'un événement majeur." (p. 189)

Cependant il affirme un peu plus loin que la réalité virtuelle n'a pas dit son dernier mot, observant fort justement que les écrans et leurs "propositions récréatives" ont déjà aspiré une bonne part de notre capital attentionnel. 

Autre stratégie des assaillants du réel : croiser les flux entre réel et imaginaire en inventant une fiction qui double le réel. Si Bronner concède que la fiction est indispensable au bon fonctionnement de notre cerveau, qu'elle joue un rôle aussi crucial pour nous que l'eau pour le poisson, il s'acharne ensuite à pointer des croisements qu'il qualifie "d'étonnants et inquiétants aboutissant à un mariage entre réalité et fiction". Ainsi cite-t-il le cas d'Akihiko Kondô qui se marie pour deux millions de yens le 4 novembre 2018 à Miku Hatsune, qui n'est autre qu'une poupée de chiffon de chiffon à voix synthétique. L'événement fait l'objet de l'attention de la presse partout dans le monde. Bronner parle de fictosexualité, liant des êtres réels à des personnages imaginaires ou non-humains. Ce type de relations a inspiré au cinéma Her, le film de Spike Jonze, où Theodore Twombly (Joaquin Phoenix), écrivain public encore sous le coup de sa rupture avec son épouse Catherine (Rooney Mara), tombe amoureux d'une IA prénommée Samantha, dont la voix est celle de Scarlett Johansson.

 

Si le film évite le happy end, il ne se finit pas en drame, comme dans la vraie vie : Bronner cite ce jeune père de famille belge, ravagé par l'éco-anxiété, qui entame un échange avec un robot conversationnel, prénommé Eliza, dont il tombe lui aussi amoureux, mais qui l’entraine au suicide six semaines plus tard. Histoire glaçante, dit Bronner, puis il nous propose ensuite encore pire avec les creepypasta, légendes urbaines qui se diffusent dans l'univers numérique et dont l'une d'elles, Slender Man, a conduit deux jeunes filles de 12 ans à poignardé l'une de leurs amies de dix-neuf coups de couteau.

Tout ceci donne de bonnes histoires à savourer dans la quiétude de son canapé, mais ne peut-on pas douter qu'il s'agisse là de tendances fortes de notre société ? Ces faits divers certes frappants restent exceptionnels, et rien ne laisse penser qu'ils vont se multiplier (la tentative de meurtre des deux filles du Wisconsin en 2014 est resté un phénomène isolé).

Passons à la page 255, avec la section "Corrompre le réel". Bronner entend par là que nos contemporains choisissent des positions d'observation d'où ils ne voient qu'une partie du monde, celle qui leur convient : "Être indifférent au réel ? Non : plutôt se ménager une fenêtre pour le regarder sous l'angle que l'on désire. Ce n'est pas croire ce que l'on voit mais voir ce que l'on croit."(p. 258) Il pointe une dérégulation du marché cognitif, la prolifération de la mésinformation, montrant avec raison que si la connaissance est plus disponible que jamais sur Internet, c'est aussi le cas des modèles fantaisistes prétendant décrire le monde. Et dans la concurrence "entre tous les modèles interprétant le réel, ceux qui le corrompent partent de bien des façons avec un avantage concurrentiel." (p. 270) Par exemple, en générant ce que Bronner propose d'appeler des mille-feuilles argumentatifs : "accumulations de pseudo-preuves, qui peuvent être logiquement incompatibles les unes avec les autres mais qui, par la somme qu'elles constituent, insinuent dans l'esprit de certains que "tout ne peut pas être faux", qu'"il n'y a pas de fumée sans feu."(p. 274) Intimidation intellectuelle renforcée par la loi dite de Brandolini, selon laquelle "la quantité d'énergie nécessaire pour réfuter des sottises [...] est supérieure en ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire." Tout ceci risquant de conduire à un scepticisme qu'il qualifie d'opportuniste, où tout individu pourra décider librement de manifester du scepticisme à l'égard d'informations qui ne lui plaisent pas. Ce qui conduit Bronner à évoquer la stratégie suivante : ductiliser le réel.

Il faudrait à ce stade entrer plus avant dans le détail (Bronner se livre par exemple à une attaque de Bruno Latour qui me semble très partiale et mal étayée), mais cela m'éloignerait du cœur de mon propos. Filons donc à cette section, page 337, qu'il nomme Bouquet final. Il y procède à une critique radicale du mouvement situationniste de Guy Debord, groupe aux idées souvent mal comprises, écrit-il, ajoutant benoîtement qu'il faut dire que les textes "relèvent parfois du galimatias ampoulé". Il résume le mouvement en affirmant qu'il prône "la mise à bas du système tout entier qui nous empêche de bien jouir." Le Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem, paru en 1967, exalterait un refus des contraintes "qu'il synthétise dans une formule qui aurait pu servir de titre à notre propre livre : "la subjectivité radicale", c'est-à-dire l'affirmation par l'individu de tous ses désirs pour qu'enfin le monde advienne comme il aurait dû être."(p. 338)

 

Le situationnisme expédié en quelques lignes, Bronner donne ensuite des exemples contemporains de cette subjectivité radicale. Ainsi évoque-t-il les thérians, ces personnes "qui s'identifient d'une manière non physique comme non-humains ou pas entièrement humains, et plus précisément comme des animaux existant ou ayant existé sur Terre", à travers le cas de Toru Ueda, cet ingénieur résidant à Tokyo, qui se sent loup au plus profond de soi, u celui de Toco, youtuber japonais (décidément, il faut croire que le Japon est la matrice de la pensée désirante...), qui veut devenir un colley, la race de chien qu'il préfère.

Et puis il y a les furries (de fur, fourrure), qui aiment à incarner un animal imaginaire. Emile Rateland, Néerlandais de 69 ans, qui demande à la justice un changement de date d'anniversaire parce qu'il se sent vingt ans plus jeune. Jorund Viktoria Alme, Norvégien de 53 ans, qui s'identifie comme femme handicapée. Rachel Dolezal, connue aussi sous le nom de Nkechi Amare Diallo,  femme américaine blanche célèbre pour s'être fait passer pendant des années pour une femme noire, et qui s'identifie comme telle. Et enfin l'influenceur britannique Oli London qui a subi une vingtaine d'opérations pour devenir coréen, femme transgenre, avant de d'annoncer en 2022 qu'il détransitionne et adhère dès lors au Mouvement anti-genre (puis se convertit au catholicisme pour faire bonne figure).

C'est sur ce personnage riche en volte-faces que s'achève la partie sur les assaillants. Il reste à Bronner dans le dernière partie de l'essai à évoquer Raymond Kurtzweil et le transhumanisme, qui prétend tuer la mort. Mais il y a donc selon lui plus fort encore, et c'est le gnosticisme, dont la découverte des codex de Nag Hammadi a profondément approfondi la connaissance. Les gnostiques, écrit-il, n'y sont pas allés de main morte : "Allons directement à ce qui est essentiel à notre sujet : pour eux, le réel est tout entier mensonger. Il a été produit par un être que les gnostiques nomment "le démiurge" et qui a construit cette illusion maléfique qui ne nous permet pas de connaître le vrai Dieu. L'ensemble des croyants  de la nouvelle religion s'égarent pour ceux que l'on appelle aussi les "sans-roi" : ils vénèrent le mauvais Dieu !""(p. 387) 

Sur le mot "sans-roi", il y a un appel de note, qui renvoie à Thiellement, 2017. Il se trouve que j'ai lu ce livre à sa sortie. Il s'agit de La victoire des Sans Roi, de Pacôme Thiellement, sous-titré Révolution gnostique, paru aux Puf (la même maison d'édition que Bronner). J'y ai d'ailleurs consacré un article.

 


La perspective adoptée par Pacôme Thiellement est radicalement opposée à celle de Bronner. Si celui-ci voit dans le gnosticisme "la figure terminale de la pensée désirante", Thiellement y voit tout au contraire un recours et un espoir. 

Bronner affirme que l'objectif des Sans Roi est tout simplement d'anéantir la réalité. En ce sens, il nous donne à penser que nous sommes ici en présence du plus grand danger qui soit. Mais où sont les gnostiques d'aujourd'hui qui nous menaceraient ? Bronner n'en cite aucun et pour cause : les Sans Roi dont Pacôme Thiellement se fait le héraut ne constituent aucun parti, aucune communauté susceptible de nuire à la société. C'est même inverser les leçons de l'histoire que de suggérer une telle vision. Car que sont devenus les gnostiques de l'Empire romain ? Ils ont été vilipendés, ridiculisés, persécutés par l’Église catholique, ce que Bronner ne peut que reconnaître, écrivant qu'elle "a réagi comme elle le fit souvent en pareil cas : déclencher les flammes de l'Enfer et brûler l'intégralité des textes de ce courant hérétique."(p. 387) Ce n'est pas la réalité qui a été anéantie, mais bien les gnostiques eux-mêmes, dont le peu que l'on savait avant Nag Hammadi ne nous parvenait que de leurs détracteurs.


samedi 13 décembre 2025

A l'assaut du réel

Ce qu'on appelle le jour
Est une nuit
De plus en plus sombre,
Un gouffre sous le pas.
Même le visage 
Se confond avec la nuit

Alain Veinstein, Voix seule, Seuil, 2011. 

Contrairement à La maison vide, j'ai lu Le Jour du chien, de Caroline Lamarche, d'une seule traite. Mais il faut souligner que le livre est sept fois moins long (103 pages au lieu des 744 du roman de Laurent Mauvignier). Il est dédié au chien aperçu le 20 mars 1995 sur l'autoroute E411. Un chien abandonné qui court le long du terre-plein central, c'est très dangereux, ça peut créer un accident mortel, raconte le premier personnage, un camionneur qui a l'habitude d'écrire aux journaux, ici le Journal des Familles. Les cinq autres récits qui composent le volume sont tous issus de témoins de cette vision du chien perdu sur l'autoroute, agissant comme une révélation. Mais je ne veux pas aujourd'hui me plonger plus avant dans la méditation sur le sens profond du livre, ce sera pour une prochaine fois, je pense, je l'espère. 

 

Aujourd'hui je fais un pas de côté. Provoqué par l'étonnement qui fut le mien quand je m'aperçus que sur la table basse où j'avais posé le livre, un autre livre me proposait aussi la vision d'une œuvre de Goya. Il s'agissait de l'essai de Gérald Bronner, A l'assaut du réel (Puf, 2025), offert par E. pour mon anniversaire. Je ne l'eusse pas acheté moi-même, car j'ai des réserves sur Gérald Bronner, mais il m'était en quelque sorte désigné, et je fis honneur au présent : je le lus (il faut toujours aussi penser contre soi). Mais l'essentiel n'est pas là pour l'instant : le fait est que l'illustration de couverture n'était autre que Saturne dévorant l'un de ses fils, 1823, conservé au musée du Prado.

 

Les auteurs ne sont pas souvent décideurs de l'image de couverture de leur ouvrage, mais il semble dans ce cas précis que Bronner, fort sans doute de ses bonnes ventes, ait eu la main sur ce choix, comme en atteste à mon sens ce paragraphe de la page 152 :

La couverture du présent ouvrage montre sous le pinceau de Goya la figure de Saturne qui, en émasculant son père Uranus, a rendu impuissant son antécédent (puis, en dévorant ses propres enfants, tenta de rendre infertile l'avenir). Notre époque est très saturnienne. L'évocation de cette maladie du présent parachève mon examen des métamorphoses de la pensée désirante à notre époque. Cette obsession pour le présent s'adosse en réalité à l'illusion d'impuissance, voire en découle, car vivre dans un environnement social et idéologique qui nous enjoint à tout désirer en nous confrontant en même temps à l'impression de ne rien maîtriser, organise le reflux de la pensée désirante sur elle-même.

Ceci nous permet incidemment de pointer ce qui est au cœur de la réflexion de Bronner : cette pensée désirante qui part à l'assaut du réel en voulant le ductiliser, verbe rare que le sociologue emploie pour souligner le traitement imposé aux données brutes du réel. Une matière ductile est une matière "qui se laisse étirer, battre, travailler sans se rompre." Le CNRTL donne cet exemple  : "Elle saisit alors avec les pattes et la bouche l'une des huit plaques de son ventre, la rogne, la rabote, la ductilise, la pétrit dans sa salive, la ploie et la redresse, l'écrase et la reforme avec l'habileté d'un menuisier qui manierait un panneau malléable (Maeterl., Vie abeilles, 1901, p. 130)."*

Après avoir donné maints exemples de la dérive contemporaine vers la post-réalité, Bronner, en sa troisième partie, dite conclusive, Vers l'infini et en-deça, veut montrer que l'acmé de la pensée désirante réside dans le gnosticisme, cette hérésie du christianisme dont la compréhension et la connaissance ont été bouleversées par la découverte en 1945 des codex de Nag Hammadi, dans le désert égyptien.

C'est pourquoi les gnostiques constituent la figure terminale de la pensée désirante, car le dernier obstacle à franchir  est celui de nier radicalement l'existence de la réalité : non la contourner, non la corrompre, non l'hybrider avec des modèles imaginaires, non la ductiliser, mais tout simplement l'anéantir. Et comme la chose est hors de notre portée, nous pouvons du moins imaginer qu'elle est illusoire, ce qui est une autre façon de la faire disparaître. (p. 392) 

Je reviendrai prochainement sur ce jugement de Gérald Bronner (le développement en serait trop long pour le présent article), et voudrais terminer par l'évocation de l'essai qui me revint en mémoire au moment où je lus ces lignes. Il s'agissait de La poésie et la gnose, du grand poète Yves Bonnefoy (Galilée, 2016).  Où l'on peut trouver ces lignes :

La poésie, c’est ma conviction, n’est pas la gnose. Elle est même, dirai-je, l’anti-gnose, une lutte contre le rêve gnostique qui certes se renflamme à bien des moments dans les poèmes – d’où suit que quelquefois, en effet, on ne saura guère y désenchevêtrer les deux intuitions –, mais n’en est pas moins un vouloir propre, une ambition constamment retrouvée et réaffirmée. Pour ma part, et c’est en cela que mon propos est peut-être d’abord, et à tout le moins, un témoignage, je n’ai eu d’affection pour la poésie qu’en cherchant à me délivrer des suggestions de l’imaginaire gnostique, lequel ne cesse pas de troubler – j’aurai aussi à le dire – l’emploi des mots dans l’élaboration des poèmes et même sinon d’abord l’existence de qui leur prête attention.(p. 15)
Lignes qui appelleraient bien sûr commentaire (et une fois de plus je sursois), mais je veux aller au but : quand je suis allé chercher l'ouvrage dans la bibliothèque, j'ai relu très vite quelques fragments et puis mes yeux se sont posés sur le troisième texte, consacré à Alain Veinstein, et je fus immédiatement saisi par l'incipit : "Dans Voix seule, aucune de ces créatures très souvent monstrueuses et toujours épouvantables qui peuplent les "peintures noires" d'un Goya avançant dans la ruine du sens mais donnant figure au non-être. En ces poèmes d'Alain Veinstein guère même d'évocations de quoi que ce soit de visible, plus rien de ces choses de la nature, arbres, rochers, nuées, qu'on peut encore imaginer entrevoir sur les parois de la Casa del Sordo, dans des restes de lumière. Et d'ailleurs peu de comparaisons, peu d'images. Une parole simple, sans effets, coïncidant avec la pensée, un constat sans assonances ni rythmes pour le distraire de soi. cette voix seule est une voix nue." (p. 83)


Goya encore une fois s'invitait dans ma recherche, mais ce n'était pas tout. A la page suivante, je compris que c'était la peinture même qui avait drainé ma pensée qu'entre bien d'autres œuvres le poète visait : "Goya, disais-je, de cet espace sans haut ni bas, tout silence et ténèbre, de cet intérieur de la mort ? Plus précisément le Goya du chien enlisé, qui, du coin d'un pli du néant dans lequel il sombre, jette un regard d'étonnement absolu sur ce qui l'entoure."

 


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* Maurice Maeterlinck (1862-1949) est un écrivain belge, comme Caroline Lamarche. L'ouvrage d'où est extrait la citation du CNRTL est La Vie des abeilles, paru en 1901. Or, l'autre livre de Caroline Lamarche aperçu à la librairie Bifurcations de Bourges (que je n'ai pas acheté, lui préférant donc Le Jour du chien) était La fin des abeilles (Galllimard, 2022).


 

 

jeudi 11 décembre 2025

Quelque chose d'absent qui me tourmente

"Tout ça, je le raconte vite, je l'invente mais je sais que tout se déroule aussi vite dans la réalité d'hier ou d'aujourd'hui, et j'imagine comment la journée passe pour Jules et Marie-Ernestine, pour tous les autres, pour Firmin et sa femme. Tout se noie dans le vin rouge, le blanc, le mousseux - du champagne ? On ne sait pas, peut-être que oui. Disons oui. Il y a du champagne et des toasts, des discours, celui bien sûr de Firmin, debout, son verre levé, prononçant, solennel comme un ministre, des vœux de bonheur relayés par ceux d'un parrain, d'une marraine, par le maire qui veut en rajouter sur les qualités des mariés et sur la promesse d'avenir qu'ils portent l'un et l'autre, presque à leur corps défendant."

Laurent Mauvignier, La maison vide, Éditions de Minuit, 2025, p. 249.

J'ai pris cet extrait, j'aurais pu en prendre un autre, pour montrer en quelque sorte la méthode Laurent Mauvignier. Je ne suis pas sûr que le mot méthode soit le bon, mais qu'importe. On voit là comment le je du narrateur, on pourrait dire l'auteur, s'immisce dans le roman : Tout ça, je le raconte vite, je l'invente. A partir des récits entendus dans l'enfance, dans sa jeunesse, d'archives familiales somme toute ténues, l’écrivain Mauvignier tisse son roman, imagine dans les vides laissées par les bribes d'existence qu'il a pu rassembler. Il ne prétend pas à la vérité : Tout se noie dans le vin rouge, le blanc, le mousseux - du champagne ? On ne sait pas, peut-être que oui. Disons oui. J'aime ce disons oui.

Et pourtant, quelle lecture laborieuse fut pour moi celle de La maison vide ! Commencée le 30 octobre, je ne l'achevai que le 2 décembre.  Alors qu'un ami avait lu l'épais volume de 700 pages en deux jours, d'une traite. Cela m'a été impossible. Même si j'ai la (fâcheuse ?) habitude de lire plusieurs livres à la fois, je ne pouvais parcourir d'affilée que quelques chapitres. Et je peux comprendre ceux qui ont trouvé le roman ennuyeux (ainsi Alexandre Lacroix, rédacteur en chef de Philosophie Magazine, qui avait cependant aimé le précédent mais s'est fendu d'un pastiche qui lui a valu de sévères retours de bâton, tristement typiques de cette époque*). Non, je ne connus pas l'ennui, je l'avouerai sans difficulté si cela avait été le cas, mais j'errai dans la zone grise qui le précède, jusqu'à ce que j'aborde les cent dernières pages à peu près, et à ce moment-là, je ne sais pas vraiment pourquoi, je fus emporté. L'émotion que je n'avais guère ressenti jusqu'alors (la faute sans doute à ces personnages qui étaient tout sauf attachants) était enfin présente ; la tragédie, dont les origines plongeaient dans les désirs réprimés, l'avidité sans frein, l’humanité absente, broyait inexorablement les corps et les cœurs.

La page 619 témoigne de ce mouvement soudain. Elle commence ainsi :

Ton grand-père avait de grands besoins sexuels
et cette phrase qui résonne prend sens si j'accorde à l’histoire de mes grands-parents cette folie amoureuse qui les réunit et articule tout ce qui va suivre, jusqu'à la destruction irrémédiable de tout - absolument tout. 

Le je de l'auteur réapparaît ici, après cette phrase entendue, Ton grand-père avait de grands besoins sexuels, à lui autrefois adressée, phrase qui résonne et l'entraîne dans la narration de l'amour physique des deux ascendants, et ce n'est pas un hasard si l'on retrouve juste après ces mots, vertigineuse, vertige (dont on sait combien ils me sont chers), en une phrase si longue que je ne la retranscris ici même pas tout entière :

Les premiers mois, je vois un désir fou l'un pour l'autre, peut-être davantage que de l'amour - une question de désir, attirance physique, alchimie qui les porte l'un vers l'autre et les fait se retrouver absorbés par le sexe - des heures, des journées entières où ils font l'amour et se reposent et se regardent avec une telle fixité qu'eux-mêmes se font peur à force d'intensité, en voyant chez l'autre non pas du plaisir ou de la joie mais une avidité vertigineuse, incandescente ; ils ne savent pas s'ils font l'amour plusieurs fois de suite ou si c'est une seule et unique fois avec seulement des reflux et le besoin de revenir vers soi pour mieux retourner vers l'autre, comme si l'un et l'autre découvraient l'amour - ce qui peut être vrai, après tout, ils sont très jeunes, vingt ans pour elle, vingt-deux pour lui, et Marguerite est si troublée de connaître ce vertige qu'elle hésite à l'écrire à Paulette, ce que peut-être elle s'abstiendra de faire car elle ne voudra pas la blesser (...)." (C'est moi qui souligne)

La maison vide terminée, j'ai vite enchaîné avec Quelque chose d'absent qui me tourmente, le livre d'entretiens que Mauvignier a accordés à Pascaline David (Minuit, 2025).

 

"La trajectoire qu’il dessine dans Quelque chose d’absent qui me tourmente s’ancre dans une biographie mouvementée. Travaillé par l’écriture et son rapport au réel, il publie en 1999 son premier roman, Loin d’eux, aux Éditions de Minuit, la maison de Beckett, Duras et Claude Simon." (Quatrième de couverture)

Livre passionnant, que j'ai lu cette fois très vite. Plongée dans le laboratoire de l’œuvre, dans l'athanor de l'écrivain. Dans le dernier entretien, il parle du rôle de l'éditeur dans l'évolution de son parcours : "Je dis souvent qu'un auteur n'a qu'un seul éditeur dans sa vie : celui qui le découvre. Non pas qu'un auteur ne puisse pas changer d'éditeur, qu'il ne puisse pas trouver quelqu'un avec qui le travail sera plus fécond, mais tout de même, la personne qui vous découvre le fait exclusivement par le biais d'un texte. Mais il n'y a qu'un premier éditeur, celui qui vous a découvert." (p. 173)

Et, dans son cas, l'éditeur qui l'a découvert est une femme, Irène Lindon, la fille de Jérôme Lindon : "Irène, par la confiance qu'elle m'a accordée, et aussi parce qu'elle est une des rares personnes avec qui je peux parler de livres, m'a aidé à construire la confiance que j'ai dans mon travail. [...] Irène m'a apporté une exigence de relecture, m'a incité à être plus rigoureux sur ce plan. En général, je regarde les modifications qu'elle me propose, et à chaque fois je vais beaucoup plus loin que ce qu'elle me suggère, comme si elle venait de déverrouiller quelque chose en moi, et ça, ce n'est possible que parce j'ai confiance en elle. Elle m'a d'abord aidé à relire, non pas deux fois, mais vingt, trente fois, avant de considérer que c'était terminé."

Je ne connaissais pas Irène Lindon avant d'avoir lu ces pages. Je termine donc ce livre dans la nuit du 8 décembre,  et j’apprends le lendemain qu'Irène Lindon s'est éteinte le dimanche 7. Laurent Mauvignier lui-même a réagi à cette disparition dans un mail publié le 9 dans Libération"Il y avait, pour Irène, l’idée qu’un auteur n’est pas un écrivain qui fait «des coups», mais une personne qui s’éloigne du bruit et des modes pour cultiver son art, son souci de la forme, son questionnement sur l’art d’écrire, et sur le roman en particulier. Irène m’a aidé à penser la question de l’écriture comme parcours de vie, et non comme simple empilement de livres – c’est pour moi la leçon première des éditions de Minuit, qu’elle a portées à la suite de son père, avec une fidélité et un courage que peu de ses détracteurs lui ont reconnus, quand ils auraient mieux fait de lui envier."

A cette coïncidence je voudrais ajouter ce codicille : le lundi 8 nous sommes allés dans la belle librairie berruyère Bifurcations. Je vérifiai si dans les rayons il n'y avait pas d'autres livres de Caroline Lamarche (dont j'ai si fort aimé Le Bel Obscur). A Arcanes, je n'en avais vu aucun, mais ici il y en avait deux. Je choisis Le Jour du chien, publié dans la même collection Double de Minuit que Quelque chose d’absent qui me tourmente.


L'illustration de couverture m'était familière : il s'agissait du chien de Goya, qui fut matière d'un article en septembre 2021. On pouvait y trouver les photos de deux livres ayant utilisé la même fascinante peinture  :

 



 

 

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* "Enfin, les réseaux sociaux ont décomplexé le passage à l’invective. Si vous publiez un avis non consensuel, vous déchaînez les ardeurs. J’ai beaucoup aimé le précédent livre de Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit, mais j’ai trouvé La Maison vide ennuyeux (je ne suis pas le seul), et j’ai formulé cette critique à travers un court pastiche sur Facebook – un vieux procédé littéraire. Mal m’en a pris ! Des commentaires virulents ont vite fusé. « Je ne vous aime pas », écrit l’un, comme si c’était la question. « Stupidité et jalousie », ajoute un autre, attaquant non pas le propos mais l’émetteur. Et puis arrivent ces phrases d’une familiarité surprenante de la part de personnes que vous n’avez jamais rencontrées en chair et en os : « Vous êtes définitivement cramé à mes yeux » ou « Prends un laxatif, Alex. » Rien de grave, cela ne blesse pas vraiment tant que chacun reste à l’abri derrière son écran. Cependant, le réflexe de l’injure en ligne déborde à présent dans l’espace public. Ce n’est pas le Web qui offre un exutoire aux frustrations accumulées dans le monde réel, mais la société qui devient le déversoir de la fureur des internautes. Les enquêtes sociologiques confirment qu’on s’insulte plus qu’avant. D’après un étonnant rapport de la Fondation Jean-Jaurès en 2024, près de 8 Français sur 10 déclarent proférer régulièrement des insultes et 12 % le font tous les jours – « connard » et « con » arrivant en tête du palmarès, talonnés par « abruti »." Voir l'article.