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lundi 20 avril 2026

Je n'avais encore pris que des chimères

"Je quittai l'Angleterre quelques mois après que Napoléon eut quitté l’Égypte ; nous revînmes en France presque en même temps, lui de Memphis, moi de Londres ; il avait saisi des villes et des royaumes ; ses mains étaient pleines de puissantes réalités ; je n'avais encore pris que des chimères."

Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe 

Je veux voir une autre manifestation de l’attracteur étrange dans le soudain revival d'un article ancien, #77/313 Le reliquaire de Vivant Denon, publié le 31 mars 2017, parvenu dans le top 5 des articles les plus consultés, alors que je n'ai opéré aucun lien avec icelui dans les derniers articles. Il partage cependant un point commun avec eux, à savoir qu'il évoque Napoléon à travers le peintre Antoine-Jean Gros. Je devais à l'époque cette découverte à Jean-Paul Kauffmann, dont je venais de lire Outre-Terre, récit de son voyage à Eylau en février 2007, pour le deux centième anniversaire de cette bataille qui fut pour Napoléon, soit dit en passant, une victoire à la Pyrrhus, car il passa très près de la catastrophe totale. Kauffmann commente dans ce livre le grand tableau de commande d'Antoine-Jean Gros, Napoléon 1er sur le champ de bataille d'Eylau, 9 février 1907.

 

Ce tableau, réalisé dans l'hiver 1808 après que le baron Gros ait gagné le concours organisé par Vivant Denon, est exposé précisément dans l'aile Denon, salle 77 (salle Mollien). "Malgré le blanc de la neige, écrit Jean-Paul Kauffmann, - ou plutôt à cause de ce blanc - cette peinture est noire. Gros, en voilà un qui n'a pas transigé avec le sujet qu'on lui a imposé. Sa peinture suscite le malaise comme d'ailleurs tout ce qui touche à Eylau" (Outre-Terre, p. 29). La notice du Louvre  précise que les espions de la police suspectèrent ce tableau de rendre la guerre impopulaire : "Toutefois, Napoléon apprécia l’œuvre et lors de la distribution des récompenses aux artistes, il remit sa propre croix de la Légion d'honneur au peintre."

Je rappelle dans l'article que Vivant Denon avait bien précisé l'anecdote à illustrer : " Le moment est celui où Sa Majesté visitant le champ de bataille d'Eylau pour faire distribuer des secours aux blessés, un jeune hussard lituanien [l'homme à la natte], auquel un boulet avait emporté le genou, se soulève à la vue de l'Empereur et lui dit : César, tu veux que je vive, eh bien ! qu'on me guérisse, je te servirai fidèlement comme j'ai servi Alexandre." 

 

Je rapporte ensuite que Kauffmann écrit que son ami, le peintre Édouard Trémeau, "compare le geste du bras de Napoléon  à la main levée de Dieu allant vers celle d'Adam, sur le mur de la chapelle Sixtine, pour lui donner vie". "La veille, poursuit-il, l'église était une position stratégique. Dans le tableau elle est devenue le reliquaire de la bataille, la châsse où est enfermé ce qui n'appartient plus au monde sensible mais à un principe supérieur, spirituel, l'âme d'Eylau."

Il me semble aujourd'hui que, bien plus que la main de Dieu dans la Sixtine, c'est le rite royal du toucher des écrouelles que le geste de Napoléon veut suggérer. D'ailleurs n'est-il pas question de guérir dans la supplique du hussard lituanien ? L'historien Jean-Philippe Chimot, dans ce même article déjà signalé, La vérité sur le mensonge, écrit lui-même : "L’autre grand succès esthétique de Gros, Napoléon visitant le champ de bataille d’Eylau joue sur le même spectre que Jaffa : montrer que le chef, au-delà de la guerre, de la mort, de la souffrance, pense à soigner les plaies… qu’il a ouvertes !"

Il n'est peut-être pas inutile de relire la fin de cet article de 2017. J'y écrivais donc que Jean-Paul Kauffmann cherchera pendant tout son séjour à pénétrer dans cette église d'Eylau, mais que celle-ci, reconvertie en usine, est inaccessible à la visite. Il essaiera tout de même de passer outre et, profitant que les esprits soient occupés par la reconstitution de la bataille, s'introduit par l'arrière. Mais il n'en accèdera pas pour autant au clocher, malgré le bakchich donné à une vieille femme qui gardait l'entrée. Il apprendra juste ce qui est fabriqué dans cette église-usine : des vitrines frigorifiques... 

Poursuivons : "Il y a bien sûr un aspect de dérision dans cette information qui conclut d'ailleurs l'ouvrage, mais après tout n'est-ce pas d'une certaine façon cohérent avec la fonction de reliquaire qu'il attribue un peu plus haut à l'église ? la vitrine conserve les produits des magasins comme le reliquaire abrite les restes des saints. Et je m'amuse de voir ce mot reliquaire suivre de peu celui de Vivant Denon, lui-même créateur d'un reliquaire des plus étranges, conservé, peu de gens le savent, au Musée-Hôtel Bertrand à Châteauroux, la ville où j'ai l'heur de vivre."

 

Et je terminai ainsi : "J'ai consacré en 2016 plusieurs articles à ce reliquaire et à son curieux propriétaire, véritable fondateur du musée de Louvre. Il était au cœur d'un autre attracteur étrange dont j'ai cherché à surprendre et répertorier les ramifications pendant plusieurs mois. Je ne vais pas y revenir maintenant, mais je vous livre tout de même la description par Arnauld Le Brusq du contenu de ce reliquaire :

"C’est un fait avéré que les nouvelles religions se glissent dans le costume des précédentes : en recyclage de l’adoration des saints chrétiens, Vivant Denon transforma un reliquaire du XVe siècle en une petite machine d’immortalité profane, maintenant conservée à Châteauroux, en y plaçant 1 os de Chimène + 1 os du Cid, 1 os d’Héloïse + 1 os d’Abélard, 1 mèche de cheveux d’Inès de Castro + 1 mèche de cheveux d’Agnès Sorel, mais aussi 1 morceau de la moustache d’Henri IV, 1 fragment du linceul du vicomte de Turenne, 1 os de Molière, 1 morceau de dent de Voltaire, quelques cheveux de Desaix, et encore la signature de Napoléon Ier + 1 morceau de chemise qu’il portait au moment de sa mort + 1 mèche de ses cheveux + 1 feuille du saule de l’île de Sainte Hélène sous lequel l’empereur reposa un temps = accumulation parente de celle que l’artiste hanovrien Kurt Schwitters plaça au cœur de son Merzbau afin de chercher lui aussi à coincer le présent."[C'est moi qui souligne] Arnauld Le Brusq, Monuments, L'insulaire, 2006, p. 44 "

Par curiosité, je me reporte aujourd'hui, en 2026, à ce beau livre d'Arnauld Le Brusq, déniché dans un obscur recoin de Noz dix ans plus tôt, en mai 2016. Relisant ce chapitre d'où j'ai extrait la citation au-dessus, Traversée de la grande galerie du Louvre, je tombe sur ce passage :

Le long du tunnel maintenant à ciel ouvert sous sa verrière,
la Grande Galerie autrefois lieu de passage le long de la Seine
dans la demeure des rois, désormais dévolue à la religion de
l’art depuis que les rois ne sont plus, un miracle chasse l’autre,
ici ils touchèrent les écrouelles, Le Roi te touche, Dieu te gué-
rit,
l’un après l’autre, la succession des rois de France qui
s’avance, tout équipés de l’attirail sorti de la nuit des temps,
tout couverts des fleurs de lys tombées du ciel, coiffés de la
couronne, l’épée au côté, le sceptre doré en main, oints de
l’huile coulée de la sainte ampoule et précédés de la statue de
la Vierge à la main d’ivoire bénissante pour exécuter cette
cérémonie magique, le toucher des écrouelles, sise au gré des
pérégrinations royales, entre deux chevauchées, après chasse
ou guerre, ici ou là, en tout lieu transitoire, chapelle reculée,
jardin d’église ou bien ici même dans la Grande Galerie où
défilait devant eux la longue colonne des scrofuleux venus des
quatre coins du monde d’alors, Italiens de Pérouse et de
Lombardie, d’Urbin et de Bologne, Albigeois et Toulousains
du Pays d’Oc ou du Haut-Adour, Portugais, Flamands,
Suisses et Espagnols et même Bretons de Guingamp, tous
dans l’attente de la guérison, Le Roi te touche, suivant cette
même espérance qui lançait les pèlerins sur les chemins des
grands sanctuaires, Dieu te guérit, poussés vers le Capétien, la
foule gourmeuse dans l’attente de la guérison. Nettoyée de ses
péchés. Régénérée dans le délire du toucher comme dans la
folie du voir. Miracle.
Puis, c’était un peu plus tard : le 2 avril 1810, le cortège
du mariage de Napoléon Ier (le mâle) et de Marie-Louise de
Habsbourg (la femelle) parcourut toute la longueur de la
Grande Galerie entre temps devenue musée, défila devant la
double haie des chefs d’œuvre de la peinture alors rangés par
écoles pour déboucher au Salon Carré où fut donnée la béné-
diction sous le voile, dans un frôlement de la religion de l’art
et de la religion tout court sous les auspices de l’éternelle pro-
création, ce bourdonnement d’insectes accolés le temps d’un
vol nuptial, Marie-Louise, fade nymphe tout de même après
les gracieux papillonnements de Joséphine, déjà lourde du
héros guerrier attendu comme devant sortir d’elle, l’héritier,
là pour ça, pondeuse, un œuf, pour attendrir la victoire et
tempérer l’éclat des armes par la douce majesté d’une reine et
d’une mère, tandis que le fécondateur, l’initiateur de la race,
portait déjà son regard au-delà, ailleurs, plus loin, lui qui
mimait sur le mode emphatique le doux délire royal du tou-
cher des écrouelles en tendant son doigt guérisseur vers les
pestiférés de Jaffa.
Redite. Depuis lors il n’y eut plus de main
assez vertueuse pour guérir les écrouelles ni de sainte ampoule
assez salutaire pour rendre les rois inviolables
. [C'est moi qui souligne]

 

« Louis XIV touchant les malades des écrouelles », tableau de Jean-Baptiste Jouvenet, peint vers 1690


vendredi 17 avril 2026

Hirondelle rasant la terre funèbre

Tout se passe comme si un puissant attracteur étrange s'était mis en action autour du motif de la peste. Lequel nous a conduits à Napoléon, représenté tel un souverain guérisseur des écrouelles lors de sa visite aux pestiférés de Jaffa, mis en scène par Antoine-Jean Gros. Et une résonance inattendue dans la réalité d'aujourd'hui avec Trump usant de l'IA pour se poser en christ guérisseur.

Il se trouve que le mois dernier, à la brocante de la Halle au blé, à Bourges, j'ai acquis à un bouquiniste (qui m'assurait qu'il entrait après cette dernière manifestation dans sa deuxième retraite) le premier volume des Mémoires d'Outre-Tombe de Chateaubriand. Il l'avait en dépôt depuis le 11 mai 1989 (la date était inscrite au crayon sur la page de garde) sans avoir jamais trouvé preneur. Le gros ouvrage en bon état était affiché à six euros, mais il tint dans un élan de générosité sans doute motivé par sa retraite prochaine et mon écoute polie, à me le laisser à cinq...

 

Plus tard, quand, lors de ma recherche autour de l'expédition d’Égypte, je vis dans un article apparaître le nom de Chateaubriand, je me demandai aussitôt si la citation du journaliste n'était pas extraite des Mémoires (l'une de mes énormes lacunes, je ne les avais hélas jamais lus), auquel cas je pourrais peut-être la retrouver dans mon volume. Dans le livre premier de la troisième partie, Ma carrière politique, je tombai en effet sur la campagne de Syrie : "Jaffa est emporté. Après l’assaut, une partie de la garnison, estimée par Bonaparte à douze cents hommes et portée par d’autres à deux ou trois mille, se rendit et fut reçue à merci : deux jours après, Bonaparte ordonna de la passer par les armes."*

Chateaubriand cite alors Thiers : « Napoléon se décida, dit M. Thiers, à une mesure terrible et qui est le seul acte cruel de sa vie ; il fit passer au fil de l’épée les prisonniers qui lui restaient : l’armée consomma avec obéissance, mais avec une espèce d’effroi, l’exécution qui lui était commandée. »  Mais relativise aussitôt le propos de cet autre massacreur (de la Commune) : "Le seul acte cruel de sa vie, c’est beaucoup affirmer après les massacres de Toulon, après tant de campagnes où Napoléon compta à néant la vie des hommes. Il est glorieux pour la France que nos soldats aient protesté par une espèce d’effroi contre la cruauté de leur général."

L'écrivain a fait lui aussi, un peu plus tard, en 1806, le voyage en Palestine et il est revenu sur les lieux du drame : "Conduit par les religieux du couvent de Jaffa dans les sables au sud-ouest de la ville, j’ai fait le tour de la tombe, jadis monceau de cadavres, aujourd’hui pyramide d’ossements ; je me suis promené dans des vergers de grenadiers chargés de pommes vermeilles, tandis qu’autour de moi la première hirondelle arrivée d’Europe rasait la terre funèbre.

 

C'est juste après qu'il évoque la peste, et le tableau de Gros, dont il conteste donc la vérité historique :

Le ciel punit la violation des droits de l’humanité : il envoya la peste ; elle ne fit pas d’abord de grands ravages. Bourrienne relève l’erreur des historiens qui placent la scène des Pestiférés de Jaffa au premier passage des Français dans cette ville ; elle n’eut lieu qu’à leur retour de Saint-Jean-d’Acre. Plusieurs personnes de notre armée m’avaient déjà assuré que cette scène était une pure fable ; Bourrienne confirme ces renseignements :

« Les lits des pestiférés », raconte le secrétaire de Napoléon, « étaient à droite en entrant dans la première salle. Je marchais à côté du général ; j’affirme ne l’avoir pas vu toucher à un pestiféré. Il traversa rapidement les salles, frappant légèrement le revers jaune de sa botte avec la cravache qu’il tenait à la main. Il répétait en marchant à grands pas ces paroles : « Il faut que je retourne en Égypte pour la préserver des ennemis qui vont arriver. »

Dans le rapport officiel du major général, 29 mai, il n’est pas dit un mot des pestiférés, de la visite à l’hôpital et de l’attouchement des pestiférés.

Que devient le beau tableau de Gros ? Il reste comme un chef-d’œuvre de l’art. 

 

___________________

« Le 7 mars, les Français prirent la ville d’assaut, et pendant trente heures massacrèrent sans distinction soldats et habitants. Il restait à peu près trois mille hommes de la garnison qui s’étaient réfugiés dans les mosquées et avaient mis bas les armes. Bonaparte les fit fusiller en masse, bien que son armée désapprouvât cet égorgement décrété de sang-froid. Pour justifier cette boucherie, on prétendit qu’il aurait été impossible de nourrir un si grand nombre de prisonniers, et que parmi eux se trouvaient les soldats de la garnison d’El-Arisch qui avaient violé leur serment de ne plus servir contre les Français. Mais, d’après les rapports de Bonaparte, on avait trouvé à Jaffa, et précédemment à Gaza et à Ramla, des quantités de vivres plus que suffisantes pour nourrir, avec tous les captifs, une armée bien plus nombreuse que la sienne. Comme les soldats de la garnison d’El-Arisch ne formaient pas le tiers des prisonniers de Jaffa, Bonaparte commettait évidemment un acte de barbarie atroce en faisant égorger avec eux deux mille malheureux qui n’avaient fait que leur devoir. » Ludovic Sciout, le Directoire, tome IV, page 621. 

mercredi 6 juillet 2022

La pensée météore

"Les seules choses certaines en ce monde, ce sont les coïncidences", a écrit un jour l'écrivain italien Leonardo Sciascia. Tilsit, symbole du bonheur de Napoléon et des retrouvailles franco-russes ; l'allusion aux Anglais, présage de la catastrophe. Il me plaît de penser que ces rencontres ne sont jamais fortuites et que le destin se plaît surtout à pratiquer le comique de situation."

Jean-Paul Kauffmann, La chambre noire de Longwood, p. 267.

Après avoir évoqué une dernière fois les immortelles, Jean-Paul Kauffmann nous gratifie à la page suivante d'un curieux paragraphe isolé du reste du texte :

"En 1676, l'astronome anglais Edmund Halley, qui donna son nom à la fameuse comète, débarqua à Sainte-Hélène pour y écrire un traité capital de météorologie. L'observation des alizés de Sainte-Hélène lui permit de détecter l'origine des vents et de poser la théorie sur les déplacements d'air à l'échelle mondiale. Il séjourné deux années, fasciné par l'étrangeté du temps. L'anticyclone de Sainte-Hélène, aussi insaisissable que celui des Açores, marque la physionomie du rocher. Tous les paysages cohabitent sans qu'un caractère parvienne à s'imposer." (pp. 289-290)
A Sainte-Hélène, Halley avait construit aussi un observatoire muni d’un télescope de 7,3 mètres de long, qui lui avait permis de découvrir un amas d’étoiles dans le Centaure et d'inventorier 341 étoiles dans l’hémisphère Sud. Ce catalogue stellaire est publié en 1678, ce qui lui vaut d'être élu membre de la Royal Society alors qu'il est à peine âgé de 22 ans. Notons, pour prolonger le propos de Kauffmann, que sa carte du monde, publiée en 1986, montrant la répartition des vents dominants sur les océans, est la toute première carte météorologique.

Edmund Halley (1656 - 1742)

Cette insistance de Kauffmann sur la météorologie (il ne dit pas un mot des observations astronomiques qui furent l'essentiel du travail de Halley) ne peut surprendre compte tenu du tropisme que je dirais atmosphérique de l'écrivain. Il s'inscrit même à la racine de son livre : "Ce livre est né à l'instant même où je suis entré dans cette demeure. Il a suffi que je respire l'atmosphère humide de la cave à laquelle se mêlait un curieux parfum tropical, l'effluve lourd et un peu poivré qui saisit l'odorat  quand vous ouvrez un coffret à cigares, pour que se révèle la dimension du temps hélénien." Un peu plus loin, il écrit que l'histoire s'est déposé, à Longwood, "à la manière de particules solides en suspension. Ce précipité, phénomène chimique bien connu, est visible dans chaque pièce. Un secret se cache tel un corps insoluble dans la moiteur de Longwood. [...] Longwood n'a connu aucun meurtre. Cependant, la trace de la tragédie n'a pas disparu. Les particules du drame flottent, surtout dans la petite chambre du captif. Soudain, pour une raison inconnue, elles se rassemblent comme une floculation du souvenir. Cherchent-elles à entrer en contact avec le monde des vivants ?"


"Tout événement est un brouillard de gouttes", telle est la citation de Gilles Deleuze, qui ouvre le passionnant essai d'Anouchka Vasak, dont je rendais compte dans Médoc et Gévaudan. La proximité avec l'approche de Kauffmann est frappante, et j'en trouve une autre illustration excellente dans la présentation qu'en donne Christine Marcandier dans Diacritik : "Il serait vain de vouloir rendre les saisies successives de figures et météorologies des sentiments (ou climatique des émotions) comme les nomme par ailleurs Philippe Rahm que propose ce livre qui nous mène de l’enfant sauvage de l’Aveyron à « mille gouttelettes », en passant par le mal du siècle, la folie et l’aliénation, la condition des femmes et des noirs. Anouchka Vasak s’intéresse aux classifications intermittentes et au(x) passage(s), non sans à-coups, du fixisme au transformisme. Elle retrouve Sade, Lamarck, Stendhal, Pinel, Anne-Joseph Théroigne de Méricourt, Mary Wollstonecraft, Germaine de Staël, etc. Elle revient sur la représentation de la mort, de l’altérité, des marges. Elle questionne et déploie les représentations picturales, médicales, scientifiques et littéraires de l’époque, ce qu’elles engagent de révolutions complexes dans nos représentations."
La lecture du livre révéla aussi une coïncidence assez inouïe : alors que je découvrais pratiquement dans le même temps, et de façon indépendante, Anouchka Vasak et l'ethnologue Martin de la Soudière, et que j'établissais un lien entre eux grâce à la mention commune du Gévaudan, je m'aperçus que leurs rapports étaient en réalité beaucoup plus profonds :  Arpenter le paysage est nommément cité page 385, à la suite de ce passage du chapitre XII, "Mille gouttelettes" :
" A la faveur du voyage de 97, à la faveur aussi de la montagne qui exacerbe les  effets de métamorphoses propres au paysage - et ce, même si certains nous paraissent éternels, comme souvent les paysages méditerranéens ou comme ici certaines images d'Epinal -, Goethe découvre les "avants-pays", les seuils et les transitions paysagères que Julien Gracq, Philippe Jaccottet ou Martin de la Soudière ont su dire."

Je ne m'étonnerai pas de voir le même Martin de la Soudière prendre place dans les remerciements au nombre des relecteurs. Inversement, je trouvai dans la revue en ligne ethnographiques.org, un article de  décembre 2019, intitulé La météo : question d'ambiance, où Anouchka Vasak est citée à plusieurs reprises dans le corps de l'article et dans la bibliographie :

TABEAUD Martine, VASAK Anouchka et DE LA SOUDIÈRE Martin (dir.), 2017. « Le temps qu’il fait », Communications, 101.

VASAK Anouchka, 2007. « Après la tempête, le moi météorologique », in VASAK Anouchka, Météorologies. Discours sur le ciel et le climat, des Lumières au romantisme, Paris, Champion, p. 330-403.

"Comme « chute », je vous proposerai ces lignes de l’écrivain portugais cité plus haut. À défaut de nous reconnaître personnellement dans son propos, chacun de nous ne pourra, je crois, que se monter convaincu par sa façon, en poète, de parler de ce qu’une collègue a subtilement nommé : le moi-météorologique (Vasak 2007) :

Nous sommes, bien malgré nous, esclaves de l’heure, de ses formes et de ses couleurs, humbles sujets du ciel et de la terre. Celui qui s’enfonce en lui-même, dédaigneux de tout ce qui l’entoure, celui-là même ne s’enfonce pas par les mêmes chemins selon qu’il pleut ou qu’il fait beau. D’obscures transmutations peuvent s’opérer simplement parce qu’il pleut ou qu’il cesse de pleuvoir, parce que, sans bien sentir le temps, nous l’avons senti néanmoins. (Pessoa 1988 : 32)."

 

Sur cette carte, le Halley's Mount jouxte le tombeau de Napoléon.

Au neuvième jour, Kauffmann visite le tombeau de Napoléon, qui n'abrite plus le corps de l'Empereur depuis 1840. Pourquoi, se demande-t-il, vient-on encore s'y recueillir ? "Peut-être parce que c'est un lieu délivré !, se répond-il à lui-même. Dégagé à jamais des tourments de la captivité. libéré enfin de la souffrance de l'exil, de l'engourdissement, de la déchéance. Libéré surtout du corps, de l'être matériel qui s'est envolé." Il remarque que les grilles en forme de lance sont les mêmes que celles de la place Sainte-Hélène à Châteauroux. "Un bouquet fané est accroché à l'un des barreaux : glaïeuls rouge et jaune serrés par un ruban tricolore sur lequel on peut lire encore le mot Association. Des eucalyptus fraîchement coupés répandent dans le vallon une odeur acide, vaguement camphrée."

L'odeur, l'odeur toujours, si importante pour cet écrivain olfactif, qui jamais ne mentionne dans ce livre sa propre captivité de trois ans au Liban. Mais d'une certaine manière, elle est inscrite dans chaque ligne : "La captivité est d'abord une odeur." (p. 16)


samedi 2 juillet 2022

Immortelles et place Sainte-Hélène

Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau
Que mes tâches sont terminées ;
Maintenant que voici que je touche au tombeau
Par les deuils et par les années,
(...)
Et je pense, écoutant gémir le vent amer,
Et l'onde aux plis infranchissables ;
L'été rit, et l'on voit sur le bord de la mer
Fleurir le chardon bleu des sables

Victor Hugo, Les Contemplations, Paroles sur la dune

Lundi 20 juin, au cimetière de Cré, nous disions adieu à une vieille amie, Bernadette Lagonotte, dite Dédette, qui longtemps tint un café restaurant mythique à Dampierre, près de Gargilesse. Pas de cérémonie religieuse, avant la crémation nous nous recueillîmes près du cercueil, où une petite corbeille d'immortelles était placée. J'en déposai une sur le bois lustré.

Ce mot d'immortelles m'a frappé, sans doute n'était-ce pas la première fois que ces fleurs (Helichrysum Stoechas, en termes latins savants) étaient présentes lors de funérailles auxquelles j'ai assisté, mais je ne m'attendais pas à les retrouver si vite. Non pas en réalité, mais dans mes lectures.

Dans La Baïne, d'Eric Holder, tout d'abord :

"Il fallait verrouiller la voiture, marcher un peu avant d'atteindre l'océan. Ils traversèrent une lande sous les pinson jouaient les taches rousses. Ils recourent d'abord la dune à son parfum d'immortelle et de panicaut, avant de la découvrir, passé un dernier taillis. Elle s'étalait contre le ciel, couleur de peau qui prend l'air pour la première fois. En marchant, ils se touchaient involontairement de la cuisse, de la hanche et, n'osant rompre le contact, inventaient des danses compliquées." (p. 76)

L'immortelle est ici associé au panicaut, qui fit l'objet de deux articles en décembre 2017.  Le panicaut que l'on confond souvent avec le chardon. J'avais trouvé une plaque émaillée (Panicum plicatum Linné) à la brocante des Marins qui portait le numéro 444, et j'avais été conduit jusqu'à cet autoportrait de Dürer, dit au panicaut à fleurs bleues.

1493 à Venise, Dürer a 22 ans.

Or, cet autoportrait, je m'en avise maintenant, est au départ du roman de Jean-Jacques Shuhl que j'ai cité à l'article précédent (sans en faire grand cas, mais peut-être ai-je eu tort). Le narrateur observe son visage et affirme que le nez est "un peu le même que celui de Dürer jeune sur son autoportrait de trois quarts avec lequel, il y a de nombreuses années, une jeune personne, certainement pour me flatter, m'avait prêté une ressemblance que je sais, à présent, illusoire." Dürer a peint plusieurs autoportraits, à différentes époques de sa vie, mais il semble qu'il s'agisse du tableau de 1493, car Schuhl écrit à la page suivante : "Cet adolescent outsider effacé se voyait pourtant aussi sous d'autre aspects, avait sans doute d'autre aspirations ou fantasmes : cheveux teints en jaune citron dans le salon superchic, près de la Canebière, d'Alexandre de Paris, comme un vulgaire trav, balafré à la suite, c'est ce que je prétendais devant les filles, d'une algarade dans un bar à putes et à matelots du Port de Marseille, croyant en une ressemblance avec le jeune Dürer qui, sur son autoportrait, semble, dans son costume en soie, toiser avec orgueil le monde entier, une couronne d'épines entre les mains. Mélange, en somme, d'artiste et de voyou !"(p. 13, c'est moi qui souligne)

Bon, il s'agit d'un panicaut, non d'une couronne d'épines, mais Schulh n'est pas botaniste, on ne lui en voudra pas.

En fait, il n'y a qu'une seule mention d'immortelles dans le roman holdérien, je n'en ai pas trouvé d'autres, mais il faut croire qu'elle m'a marqué. En revanche, dans La chambre noire de Longwood, Jean-Paul Kauffmann revient à plusieurs reprises sur la fleur.

C'est au troisième jour de son voyage que l'écrivain découvre les immortelles :

« Dans cette pièce où j’ai rencontré Gilbert Martineau, Napoléon est mort le 5 mai 1821. Contraste entre le salon de poupée et la fameuse expression de Chateaubriand. « Il rendit à Dieu le plus puissant souffle de vie qui, jamais, anima l’argile humaine. » Au coucher du soleil, en présence des derniers fidèles, il rend le dernier soupir dans le petit lit de camp d’Austerlitz en balbutiant ces mots : « Armée, tête d’armée… Joséphine. » Il est âgé de cinquante et un ans. À cet instant précis, le valet Marchand arrête la pendule du salon. Elle marque 5 h 49. Pendant l’agonie, le malade avait été transporté dans cette pièce plus vaste et mieux aérée que la petite chambre.

Entre les deux fenêtres où avait été placé le lit, une plaque de cuivre vissée sur le plancher : « L’Empereur est mort ici le 5 mai 1821. » Une couronne de fleurs séchées gît sur le sol. Ce sont des immortelles. La plante fétiche de la captivité est encore présente tout autour de Longwood. Fleur de la miséricorde, symbole de la générosité et de la délicatesse. C’est lady Holland, admiratrice de Napoléon, qui lui fit envoyer quelques plants d’Angleterre afin d’adoucir la détention et de lui rappeler sa Corse natale. » (p. 116, c'est moi qui souligne)
Kauffmann entame le récit de son septième jour par l'évocation de la place Sainte-Hélène, à Châteauroux. Il est venu jusqu'ici pour suivre les traces du général Bertrand, dont il n'hésite pas à dire qu'il est la figure la plus sublime de la tragédie hélénienne.
« Un joli mail bordé de tilleuls, les mêmes grilles en forme de lances que chez Anne’s Place. Une place paisible de province avec ses bancs, ses bornes de granit usé empêchant les automobilistes de se garer sur le terre-plein. L’allée n’est pas sans évoquer une proue de navire ; on a l’impression que l’étrave va toucher le couvent des Cordeliers tout proche.
À l’avant, un militaire présente son épée enveloppée dans un drapeau. De loin, on croit qu’il brandit un parapluie, détail pour le moins insultant car ce soldat a dans sa giberne un bâton de… grand-maréchal.
Henri-Gatien Bertrand, comte d’Empire, grand aigle de la Légion d’honneur, dont le rôle fut essentiel à Wagram et à Lützen, veille depuis près de cent cinquante ans sur la place Sainte-Hélène, paradis des joueurs de pétanque et halte obligatoire pour les chiens accompagnés de leurs maîtres. » (p. 259)

Henri Gatien Bertrand

 Les immortelles reviennent quelques pages plus loin :

« Les immortelles de Sainte-Hélène ne meurent jamais… Je me souviens de mon émotion au musée Napoléon de La Havane qui détient la plus belle collection de souvenirs de l’Empire en dehors de la France. Rassemblés avant la révolution cubaine par un richissime hanté par l’Empereur, ces objets sont présentés dans une villa de style toscan dont l’opulence tranche avec le délabrement de la vieille ville. À l’étage, une gardienne présente, enfermées dans une fiole, quelques immortelles cueillies à Sainte-Hélène. Les petites têtes d’or n’ont pas trop perdu leur éclat. J’ai reconnu le revêtement cotonneux et les petites feuilles enroulées sur leur bord. Au musée de La Pagerie à la Martinique, comme à Châteauroux, les immortelles de Sainte-Hélène sont aussi présentes. C’est le signe de reconnaissance de l’exil en même temps que l’attribut de la compassion.

— Vous dites qu’on voit des immortelles partout. Où sont-elles ? Dans le jardin ?

— Non. Plutôt à Deadwood.

— Deadwood ! Est-ce bien l’endroit où se trouvait la garnison anglaise chargée de surveiller Napoléon. Où est-ce ?

— C’est à l’ouest de la maison. Je vais vous montrer. Il y a aussi un golf. Un peu venteux comme vous le constaterez. » (p. 284, c'est moi qui souligne)

En 2019, un couple d'anglais qui avait séjourné plusieurs années à Sainte-Hélène, entre 1996 et 1998, donc peu après le passage de Jean-Paul Kauffmann (dont le livre parut en 1997, trois ans après son voyage), offrit au Musée Bertrand des immortelles séchées qu'ils avaient cueillies sur l'île. La Nouvelle République rendit compte alors de ce don de John et Robina Jacobson :

"Un des hommes de Napoléon avait choisi de ne pas habiter à Longwood, mais dans une maison voisine : le général Bertrand. Et c’est précisément dans cette maison que John et Robina ont vécu pendant trois ans : « Ce logement appartient toujours au gouvernement britannique, il sert à héberger les ingénieurs en mission, poursuit Robina. C’est là que j’ai découvert l’histoire du général Bertrand. Leur destin, à lui et à sa femme, m’a beaucoup touchée. Je me suis plongée dans ses mémoires et dans tous les écrits le concernant. J’aime beaucoup ce personnage, c’était un gentleman qui avait une grande ouverture d’esprit. »
Robina et John ont précieusement conservé ces immortelles cueillies aux abords de Longwood, en se promettant de venir un jour visiter la ville natale de Henri-Gatien Bertrand. C’est chose faite. Les graines d’immortelles semées il y a deux siècles par Napoléon à Sainte-Hélène ont essaimé jusqu’à Châteauroux."

Le consul, Michel Martineau, mène Kauffmann jusqu'à Deadwood, mais c'est une vision de désolation qui s'offre aux deux hommes : "le débordement du vent souligne la nudité de la pelouse. La dureté de l’alizé a tondu ici la végétation. Noir violacé des rochers sur fond d’océan couleur aubergine : terre sans parure, sans revêtement. Deadwood, finistère indécis, extrémité stérile ouverte sur la lymphe immobile de la mer. "

Une surprise aussi attend l'écrivain en ce qui concerne les immortelles :
« La lande est parsemée de petites touffes dorées. Je reconnais les immortelles de lady Holland et leurs petits capitules jaunes. Le consul cueille une fleur, me la fait sentir. Elle n’a aucun parfum. J’essaie en vain de capter l’odeur de carry indien et de miel, ce parfum si entêtant qui embaume en été le maquis corse et la lande des îles bretonnes. La chaleur, l’humidité des tropiques ont anéanti la saveur piquante et poivrée. Sainte-Hélène n’extermine pas ce qui vient d’ailleurs, elle se contente d’amoindrir, de désagréger, de stériliser. La moiteur travaille à corrompre pour mieux dénaturer. Au temps de Napoléon, la mortalité des soldats établis à Deadwood était quatre fois plus élevée qu’ailleurs. »


mercredi 29 juin 2022

Médoc et Gévaudan

En Charente, à Confolens, où j'ai séjourné cinq jours récemment, j'ai acheté à la Maison de la Presse le Folio 2 euros du Voyage avec un âne dans les Cévennes de Robert Louis Stevenson, un classique que j'avais toujours négligé de lire jusque là. Un récit passionnant, surprenant (Modestine, l'ânesse, est rudement traitée dans les premiers temps du voyage, à tel point que certaines éditions avaient censuré certains passages), très différent selon les parties : les douze jours du voyage, du dimanche 22 septembre  au jeudi 3 octobre 1878, ne se déroulent pas exclusivement dans les Cévennes, comme le titre semble le proclamer, en effet la moitié a lieu dans le Velay et le Gévaudan. Pays que Stevenson regarde d'un oeil sévère, que ce soient les paysages ou les habitants. Moqué par des petites filles, il en vient à écrire ironiquement que grandit sa sympathie pour la Bête du Gévaudan... C'est l'arrivée dans le pays camisard, chez les Cévenols protestants avec qui il se sent plus en affinité, lui l'Ecossais élevé dans la rude éthique presbytérienne, qui enchante alors sa prose. Modestine vilipendée devient l'amie, qu'il finit par pleurer quand il est contraint de la revendre.

Dessin de 1765 envoyé à la Cour représentant l'animal féroce qui ravage le Gévaudan depuis 1764. Archives départementales de l'Hérault C 44-2

De la Bête, Stevenson écrit encore : « C'était, en effet, le pays de la toujours mémorable Bête, le Napoléon Bonaparte des loups. Quelle destinée que la sienne ! Elle vécut dix mois à quartier libre dans le Gévaudan et le Vivarais, dévorant femmes et enfants et « bergerettes célèbres pour leur beauté » […] si tous les loups avaient pu ressembler à ce loup-ci, ils eussent changé l'histoire de l'humanité »

Je n'en avais pas fini avec le Gévaudan. Je retrouvai mention du pays dans l'essai d'une maîtresse de conférences en littérature française, Anouchka Vasak, qui vient de faire paraître 1797 Pour une histoire météore, aux éditions Anamosa. Cette année-là, Napoléon Bonaparte (suivons donc le fil stevensonien) est élu à l'Institut, section des Arts mécaniques. C'est aussi l'entrée en scène de celui qu'on appellera Victor de l'Aveyron, "l'enfant sauvage". "L'histoire de l'enfant de l'Aveyron, déclare Anouchka Vasak, se situe aux marges de deux moments. Celui, en son extrémité, de sa relégation dans la case "idiot" dans les premières années de l'Empire. Et celui de l'origine, c'est-à-dire de sa découverte : là, l'enfant sauvage  se démarque d'une autre altérité, radicale et mystérieuse, celle de la Bête du Gévaudan, dont le territoire se trouve être géographiquement  frontalier de l'Aveyron." (p. 34)

Je n'entre pas plus dans le détail de cette confrontation, qui donne lieu à de stimulantes analyses mais qui dépasseraient de loin mon propos. 

Le Gévaudan s'invita une troisième fois avec le livre de l'ethnologue Martin de La Soudière, Arpenter le paysage, poètes, géographes et montagnards. Acheté à Paris, je l'avais commencé peu après notre retour, et juste après la lecture de Vasak, j'avais enchaîné avec lui : je tombai précisément sur la page 144, où l'auteur raconte qu'il assista au début des années 60 à la projection du film Les Inconnus de la terre, du cinéaste italien Mario Ruspoli. Il en sortit "ému, troublé, presque bouleversé. A tel point que beaucoup plus tard, je devins coauteur d'un film sur ce documentaire et même écrivis un livre sur notre tournage ! Quoiqu'il ne s'y attarde pas outre mesure, mais scandant néanmoins le récit comme un leitmotiv, dramatisant les ambiances, le cinéaste italien  situe très exactement la géographie de toutes les scènes et toutes ses rencontres avec les paysans : l'Aubrac, les Grands Causses, la Margeride, les Cévennes. En voix off, solennellement, le film débute ainsi :

Cratères, causses, cavernes : la Lozère. Le plus réussi des pays désolés, admirable en carte postale comme tous les enfers refroidis. Une terre sèche. La pluie ne reste pas. Elle rejoint aussitôt une éponge de calcaire. Le refuge des légendes et des anciennes terreurs. La Bête du Gévaudan a disparu, mais son ombre erre encore, sous l'écorce."


Martin de la Soudière exprime alors sa prédilection pour ce paysage d'adoption qui est le Massif central, terme inventé et proposé par le géologue Ours-Armand Petit-Dufrénoy, qui finit par prévaloir sur une autre dénomination : Plateau central, qu'on pouvait encore lire dans un manuel scolaire des années 1950. "Massif et "central" : ces deux qualificatifs, écrit-il, ont de quoi intriguer. Ils disent la résistance d'une zone tout entière, mais c'est justement parce qu'elle nous résiste qu'elle attire et donne envie d'y pénétrer. C'est là, en zoomant un peu, qu'un territoire plus restreint semblait fait pour moi, presque m'attendre : la Margeride. Entre Saint-Flour, Le Puy et Mende. Elle se situe en Haute-Lozère (85000 habitants), préfecture Mende (12000), autrement dit l'ancienne petite province du Gévaudan, ce "plateau solitaire" (disait mon manuel, classe de troisième, 1962), dont "le nom même éveille aussitôt dans l'esprit l'idée de hauts plateaux incultes, hantés par les loups, battus par les tempêtes et souvent revêtus de neige", écrivait déjà Elisée reclus en 1885. Vidal de la Blache lui emboîtant le pas à la fin du XIXe siècle : "Un des déserts de la France." Comment résister ?... Nous y voilà, entre peur et fascination adolescentes, la fameuse Bête joua chez moi un rôle majeur."

Avant de poursuivre, attardons-nous un  instant sur le film de Ruspoli. Une note indique que le film, sorti en 1961, avait été produit par Argos Films. Or, Argos était la société d'Anatole Dauman, producteur aussi de Chris Marker, Alain Resnais, Andreï Tarkovski... Bref, un homme essentiel pour le cinéma du XXe siècle, que j'ai cité ici à plusieurs reprises. Dans le livre de Jacques Gerber qui lui est consacré, plusieurs pages évoquent Mario Rispoli, descendant d'une famille princière italienne qui remontait au XIVe siècle. L'un "des rares Ruspoli qui ait jamais travaillé", était-il dit dans le texte. Au générique des Inconnus de la terre on trouve le docteur François Tosquelles, qui dirigeait l'asile de Saint-Alban, près de Marvejols, le premier hôpital psychiatrique ouvert. Ruspoli y tourna en 1962 Regard sur la folie, qui obtint la même année le prix du film expérimental et d'avant-garde au festival de Bergame. Jean-Paul Sartre, à l'issue d'une représentation privée, déclara : "Le film de Mario Ruspoli n'est pas un documentaire. il nous invite par d'admirables images à faire la première fois l'expérience de la maladie mentale ; par tout ce qu'elle a de si proche et de si lointain, elle nous fait comprendre à la fois que les hommes ne sont pas de sous, mais que les fous sont des hommes."*



Ceci peut faire écho également à la réflexion d'Anouchka Vasak sur la psychiatrie, examinée depuis le cas de Victor de l'Aveyron.

En même temps que cet essai, j'avais emprunté à la médiathèque le roman de Jean-Jacques Schuhl, Apparitions (Gallimard, 2022). Je n'avais jamais lu encore Schuhl, et ce court roman ne laissa sur ma faim. C'est en lisant une critique sur le site d'En attendant Nadeau, que je découvris en passant que Le Dilettante publiait une recension des chroniques qu'Eric Holder tint dans le Matricule des Anges, entre 1996 et 2012. Or, je venais juste d'écrire un article sur La Baïne, un roman de 2007. Norbert Czarny rappelle que "ses romans parus au Seuil se déroulent dans le Médoc qu’avait élu l’écrivain, après avoir longtemps vécu dans « l’East End », à Thiercelieux, tout près de Montmirail. "


Nous ne sommes pas loin des paysans du Gévaudan. Czarny précise très justement que "dans ses romans, les travailleurs manuels ont la part belle. De même dans les chroniques, parfois des nouvelles en réduction [...] On se retrouve après le labeur, on partage. Le Médoc tel qu’il le vit est moins fermé qu’on le croyait de prime abord : « dans cette région, nous aimons beaucoup parler et faire connaissance. Si l’on se fie à la langue, cette dernière s’apparente bientôt au surf et procure la même ivresse ». Il l’écrit aussi dans De loin on dirait une île, guide de la région, façon Holder." Il fait allusion aussi à "un méchant débat sur les « moins-que-rien », dont on trouvera l’histoire ici dans « Lo(s)er »." C'est en cliquant sur cette chronique de janvier 2003, disponible sur le site du Matricule, que j'ai eu comme un vertige : le Gévaudan s'invitait une nouvelle fois dans la ronde, dès les premières lignes :

Retour du 48, deux mois, sur les chemins quasiment chaque jour. Du nord (la Margeride) au sud (les Cévennes), d’ouest (Haut Allier, Chassezac) en est (l’Aubrac, les Causses). On hésite à appeler cette région Le Gévaudan, une notion imparfaite, réductrice, et il conviendra de préférer à ce mot de « région », celui de « pays », un pays forclos comme peu d’autres dans son découpage administratif. Nul n’en a mieux parlé, à ma connaissance, que Renaud Camus, dans Le Département de la Lozère. L’ouvrage, quoique publié en 1996, chez P.O.L, semble en voie d’épuisement. Le distributeur fait dire qu’il a disparu. On ne le possède ni à Marvejols, ni à Mende (la « Capitale »)."
Précisons, s'il en était besoin, que Renaud Camus n'était pas encore en 1996 le propagandiste du Grand Remplacement. Un peu plus loin, Holder écrivait encore :
"Il semble qu’il faille une qualité de rêverie particulière pour cheminer longtemps en dessous des puechs, sur des plos et des rons, pour vouloir éprouver le vent sur les steppes hachurées par les graminées, rompues de blocs mégalithiques, entre les troncs des conifères qui descendent la Margeride, pour vouloir restituer ça. Renaud Camus, donc, mais j’ai découvert dans un ouvrage trop aidé par des instances certains textes de Bon, de Michon, de Bergounioux. Gil Jouanard se cache là-dedans. De Bergounioux, il faut encore recopier ceci, qui est on ne peut plus tiré au cordeau : « On souffre, en haut, d’un excès de lucidité. On voit. Rien, ou presque, ne vient atténuer la perception immédiate qu’on a de notre condition. Le monde sensible, réduit à sa plus simple expression, est immédiatement intelligible. Il n’y a pas loin à chercher derrière les apparences. Le Causse nous livre sans douceur ni détours l’essence de notre être : un instant passé dans la lumière qu’attestera, peut-être, une cendre impalpable dont s’amusent les vents ».
Vents du plateau, si bien montrés par la caméra de Ruspoli. Qu'on pourrait se plaire à comparer aux vents du Médoc, au noroît, ce vent de plein ouest qui souffle depuis le Nouveau-Brunswick. 
Il se trouve aussi que le Médoc affleure dans le livre que j'ai achevé avant-hier, La chambre noire de Logwood, de cet autre écrivain que j'estime fort, Jean-Paul Kauffmann. Récit de son voyage sur l'île de Sainte-Hélène, à la découverte du domaine où Napoléon Bonaparte , le revoilà aussi celui-ci, se délita lentement jusqu'à la mort. Il nous suffira pour l'heure de lire l'incipit du premier chapitre :
"Il m'arrive de traverser Sainte-Hélène. Je ne m'y suis jamais arrêté. C'est un pays vide, hébété dans sa solitude. Les maisons sont posées sur l'herbe, comme en Afrique. D'improbables commerces, une église fermée, un carrefour désertique. A chaque passage, l'endroit m'apparaît un peu plus abandonné et mélancolique. Pourtant je trouve à cette sévérité un peu morne un air de grandeur. Majesté sans apprêt, ni sans fondement, je le sais. Sainte-Hélène, petit village sans pittoresque au milieu de la forêt girondine. Mais la sonorité emphatique et lugubre du nom m'en impose chaque fois que j'aperçois la pancarte à l'entrée.
     C'est à mon Sainte-Hélène médocain que je pense en ce matin de novembre."

A ce récit nous reviendrons. Kauffmann n'est-il pas venu à Châteauroux sur les traces du fidèle général Bertrand, qui accompagna l'Empereur dans sa réclusion, et dont la statue s'érige place Sainte-Hélène ?



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* Sur le film, on pourra lire avec profit l'étude de Mireille Berton : Regard sur la folie : poétique et politique de la folie et du cinéma, Décadrages, 2011.

Ajout du 30 juin : Ce matin, sur un fil d'actualité, je découvre une courte émission de France Culture sur la Bête du Gévaudan : "Des lustres avant Jack l'Eventreur et Landru, un serial killer redoutable dévasta la France non des villes, mais des campagnes : la Bête du Gévaudan." A cette date du 30 juin, car c'est le 30 juin 1764 qu'eut lieu la première attaque de la Bête du Gévaudan, sur une bergère de 14 ans. A lire, selon cette chronique, le livre de Jean-Marc Moriceau, La Bête du Gévaudan - Mythe et réalités, 1764-1767, Tallandier, 2021.



vendredi 19 mars 2021

Le régime souhaite la chute du peuple

 18 août

"[...] L'inflation qui, lentement, sournoisement, augmentait durant les mois précédents, nous explose maintenant à la figure. Pour ceux qui reconstruisent ou restaurent leurs maisons à leurs frais aussi bien que pour les innombrables associations qui aident les plus démunis à le faire grâce au soutien international, c'est très compliqué. L'ennemi est innombrable, et à sa tête l'oligarchie au pouvoir, ses intérêts, ses calculs et son redoutable instinct de conservation. Elle n'a pas changé d'un iota ses manières d'agir après le désastre, elle fait toujours main basse sur un État moribond et n'est nullement pressé de former un nouveau gouvernement. Nous sommes assiégés, mais de l'intérieur. "Le régime souhaite la chute du peuple." "

Charif Majdalani, Beyrouth 2020, Journal d'un effondrement, Actes Sud, 2020, p. 145.

Sept mois plus tard, le terrible constat de l'écrivain libanais Charif Majdalani est plus que jamais d'actualité. Dans Le Monde daté du 19 mars, on apprend que "le gouvernement que Saad Hariri avait été chargé de former le 22 octobre 2020, dans le but de sortir le Liban de la pire crise économique de son histoire, se fait toujours attendre". Une hyperinflation vertigineuse risque de faire plonger un taux de pauvreté qui avait déjà atteint 50 % à l'été 2020 : "la chute de la monnaie nationale, qui a décroché du taux officiel de 1500 livres libanaises pour 1 dollar à l’automne 2019, s’est subitement accélérée ces dernières  semaines. Le billet vert, qui s’échangeait en octobre 2020, au moment de la nomination de Saad Hariri, à 8 000 livres sur le marché noir, est passé à 10 000 livres début mars, avant de s’envoler à 15 000 livres en début de semaine." Beyrouth, encore traumatisée par la gigantesque explosion des 2750 tonnes de nitrate d'ammonium stockées sans précaution dans deux hangars du port, faisant 200 morts, 150 disparus et 6 000 blessés, est régulièrement privée d'électricité et menacée de multiples pénuries.


Je ne sais plus où j'avais lu une brève chronique de ce Journal implacable, qui ne cède portant pas au désespoir car réconforté par le souffle d'une jeunesse qui veut encore croire à une vie possible, à une reconstruction malgré l’État corrompu au tréfonds. Je ne sais plus, mais quand j'ai vu le volume sur le rayon des nouveautés à la médiathèque, je n'ai pas hésité une seconde. Je l'ai lu le soir-même, porté par une sorte d'urgence. C'était loin des fils que je tirais au moment, qu'avais-je à faire en somme avec le Liban ? mais en même temps, il en était tout près : la mort y avait hélas plus que sa place, et puis un détail vint percuter un motif récurrent de manière assez inouïe. Voici comment.

Au chapitre 61, Majdalini raconte que ses enfants, voulant absolument s'associer au mouvement de bénévoles qui s'était formé à toute allure dans la ville, avaient été sollicités pour déblayer le cabinet d'un médecin. Ils en avaient ramené des photos d'objets désuets qui les avaient fait rire. En fait, c'était le cabinet d'un vieux praticien, mort depuis longtemps, mais que ses enfants avaient gardé comme tel depuis. L'écrivain continue ainsi :

"Ce cabinet médical conservé durant des décennies hors de la marche du monde m'a évidemment fait penser à la maison d'Iver Grove que décrit W.G. Sebald dans Austerlitz. Mais contrairement à ce qui se passe à Iver Grove, où le présent entre précautionneusement en contact avec ce qui est demeuré en suspens pendant quarante ans, le temps maintenu à l'écart a afflué ici très brutalement. Il l'a fait avec la même violence dans de nombreux autres endroits de la ville où le passé était contenu différemment, comprimé et presque embaumé avec l'avare jalousie des traditions familiales aristocratiques et de leur généalogie. Dans de nombreuses demeures historiques des quartiers ravagés de Beyrouth, les décors et les mobiliers anciens ne sont plus que poussière, ruines et gravats. La lente et méticuleuse sédimentation du temps a été balayée en un clin d’œil par le souffle d'un présent vengeur et incompréhensiblement cruel." (pp. 126-127)

J'étais abasourdi. Je n'avais pas choisi ce livre bien évidemment parce qu'il aurait été en rapport avec Austerlitz, sur lequel je travaille depuis des semaines. Le Liban semblait bien à l'écart de Paris, de l'Allemagne et des campagnes galloises où Austerliz passa son enfance. Et voici que j'y revenais par l'entremise de ce vieux cabinet médical soufflé par la déflagration. Majdalani parlait d'Iver Grove, mais ma lecture d'Austerlitz remontant à plusieurs années, et m'étant concentré uniquement sur la fin, je n'avais pas souvenir de ce passage. Je résolus donc, n'ayant pas ce soir-là le livre sous la main, de faire une recherche sur le net. Iver Grove + Austerlitz. Beaucoup de références anglo-saxonnes apparurent, aussi rajoutai-je un mot français, je ne sais plus lequel, et parmi les résultats émergea alors un écrit qui ne m'était pas inconnu : la thèse de Vincent Toubert, intitulée Entre le livre et la lampe, représentations et usages de l’érudition chez Pierre Michon, W.G. Sebald et Antonio Tabucchi.

Une recherche du nom Iver Grove à l'intérieur du document  me conduisit à la page 70, où il est question de la relation quasi-filiale qui lie Austerlitz à André Hilary, "le seul professeur auquel Jacques Austerlitz confie sa double identité et son double nom." C'est un peu plus loin qu'il est question d'Iver Grove (la seule occurrence par ailleurs sur les 447 pages de la thèse), mais c'est surtout ce qui suit et qui n'a pas de rapport direct avec Iver Grove qui me frappa particulièrement :

"André Hilary reçoit Austerlitz « comme si enfin la providence lui avait envoyé l’élève qu’il avait toujours appelé de ses vœux». Austerlitz est un excellent élève, qui rend en particulier une copie mémorable ; à partir de ce moment, la relation entre le maître et l’élève semble permettre une solide transmission, non seulement dans l’ordre des savoirs,
mais aussi au niveau personnel. Jacques Austerlitz racontera plus tard l’épisode de la visite de la propriété d’Iver Grove, faite avec André Hilary, lors de laquelle le propriétaire des lieux, James Mallord Ashman, leur montre en particulier un observatoire et des cartes de la lune. La période de l’apprentissage d’Austerlitz aux côtés d’André Hilary forme dans le récit une totalité autonome, qui prend des accents encyclopédiques : « de l’astronomie à l’histoire de l’humanité en passant par la botanique et la zoologie, aucun domaine de l’univers ne manque
». Cet apprentissage se fait dans le cadre de cette relation personnelle entre Jacques et son professeur d’histoire, dont la transmission efficace est matérialisée par le présent d’une « relique », qui marque l’adieu du maître à son élève, une fois la transmission réalisée :

Pendant tout le temps qu’il me restait à passer à Stower Grange, Hilary m’a soutenu et encouragé de toutes les manières possibles et imaginables. En premier lieu je lui suis redevable, dit Austerlitz, d’avoir distancé largement le reste de ma promotion aux examens terminaux, dans les matières que sont l’histoire, le latin, l’allemand et le français, et d’avoir pu suivre librement ma voie, du moins en étais-je encore persuadé à l’époque, grâce à une bourse confortable. En adieu Hilary me remit un carton sombre à cadre doré sous le verre duquel étaient disposées trois feuilles de saule un peu fripées prélevées sur un arbre de l’île de Sainte-Hélène, et une usnée ressemblant à un petit rameau de corail pâle, qu’un des ancêtres d’Hilary, comme l’indiquait en bas l’inscription en lettres minuscules, avait détaché le 31 juillet 1830 de la lourde dalle de granit couvrant le tombeau du maréchal Ney. Ce souvenir, qui en soi n’a sans doute pas de valeur, se trouve jusqu’aujourd’hui en ma possession, dit Austerlitz. Il a plus d’importance pour moi que presque tout autre tableau, d’abord parce que les reliques qu’il renferme, l’usnée et les feuilles lancéolées complètement desséchées, sont restées intactes sur plus d’un siècle en dépit de leur fragilité, ensuite parce qu’elles me rappellent chaque jour Hilary, sans qui je n’aurais assurément pu quitter l’ombre du presbytère de Bala. C’est aussi Hilary qui, après la mort de mon père nourricier, survenue au début de 1954 à l’asile de Denbigh, s’est chargé de liquider la maigre succession et par la suite a entrepris les démarches pour ma naturalisation, ce qui n’allait pas sans multiples difficultés étant donné qu’Elias avait détruit toute trace de mes origines." [C'est moi qui souligne]
Ce cadeau de Hilary à Austerlitz - ces "reliques" napoléoniennes - me rappelait furieusement quelque chose de précis. Le même jour, j'avais terminé un article en mettant en regard un poème-objet d'André Breton avec le reliquaire de Vivant Denon
dont je rappelle qu'il est propriété du Musée-Hôtel Bertrand, descente des Cordeliers, à Châteauroux, la ville où j'ai l'heur de vivre. Or, que contient celui-ci, à côté des ossements divers que j'ai déjà évoqués ici et là ? Et bien rien moins qu'une feuille de saule de Sainte-Hélène, comme en témoigne la liste qu'en donne Philippe Sollers dans sa biographie de Denon, Le cavalier du Louvre :

«Reliquaire de forme hexagonale et de travail gothique, flanqué à ses angles de six tourillons attachés par des arcs-boutants à un couronnement composé d'un petit édifice surmonté de la croix: les deux faces principales de ce reliquaire sont divisées chacune en six compartiments, et contiennent les objets suivants.

‑ Fragments d'os du Cid et de Chimène trouvés dans leur sépulture, à Burgos.

‑ Fragments d'os d'Héloïse et d'Abélard, extraits de leurs tombeaux, au Paraclet.

‑ Cheveux d'Agnès Sorel, inhumée à Loches, et d'Inès de Castro, à Alcobaça.

‑ Partie de la moustache de Henri IV, roi de France, qui avait été trouvée tout entière lors de l'ex­humation des corps des rois à Saint‑Denis, en 1793.

- Fragment du linceul de Turenne.

- Fragments d'os de Molière et de La Fontaine.

- Cheveux du général Desaix. »

Deux des faces latérales du même objet sont remplies:
‑ L'une par la signature autographe de Napoléon.
‑ L'autre par un morceau ensanglanté de la chemise qu'il portait au moment de sa mort, une mèche de ses cheveux et une feuille du saule sous lequel il repose dans l'île de Sainte‑Hélène." [C'est moi qui souligne]


 

Feuille de saule, cheveux et signature de Napoléon,  Musée-Hôtel Bertrand (Châteauroux)

La coïncidence est fabuleuse : il m'a fallu passer par la lecture d'un livre libanais pour mettre en relation le même jour un élément du reliquaire de Denon avec un extrait d'Austerlitz de Sebald. Sebald qui parle explicitement de "reliques" au sujet de cette feuille de saule d'un arbre de Sainte-Hélène et de l'usnée prélevée sur le tombeau du maréchal Ney. 

 

La tombe du Maréchal telle qu’elle figure sur la planche V du Champ du Repos… par Roger Père et Fils (septembre 1816)

Usnée

Il semble peu vraisemblable qu'une telle usnée (variété de lichens*) ait pu se trouver sur la dalle du tombeau de Ney, en revanche une recherche associant usnée et tombeau m'a conduit vers un extrait du Dictionnaire pittoresque d'histoire naturelle et des phénomènes de la nature, de Félix-Édouard Guérin-Méneville (1839) : il y est dit que l'usnea monumenti croît en abondance sur les arbres qui entourent le tombeau du captif de Sainte-Hélène, autrement dit les saules.


  
Tombe de Napoléon à Sainte-Hélène  

Le docteur Antommarchi, dans son livre Les derniers moments de Napoléon (1825), rapporte ainsi la scène de l'enterrement du 9 mai : "Pendant que l'on achevait ces travaux, la foule se jetait sur les saules dont la présence de Napoléon en avait déjà fait un objet de vénération. Chacun voulait avoir des branches ou des feuillages de ces arbres, qui devaient ombrager la tombe de ce grand homme, et les garder comme un précieux souvenir de cette scène imposante de tristesse et de douleur. Hudson et l'amiral, que blesse cet élan, cherchent à l'arrêter: ils s'emportent, ils menacent. Les assaillants se hâtent d'autant plus, et les saules sont dépouillés jusqu'à la hauteur où la main peut atteindre. Hudson était pâle de colère ; mais les coupables étaient nombreux, de toutes les classes, il ne put sévir."

 ____________________________

* A propos de lichens, je suis tombé au cours de mes recherches sur le bel article du Flotoir de Florence Trocmé, daté du 7 mars 2021. Où l'on peut par exemple lire ceci (où il est question en passant des usnées) :

Nature et territoire du lichen
Étrange nature que celle du lichen, « l’organisme entier est une association symbiotique. Chacun des deux ou trois organismes apporte à l’autre ce qu’il n’a pas dans une relation de coexistence étroite : le champignon (mycobionte) apporte le support (la fixation et la croissance), l’eau et les minéraux à l’algue ; l’algue (photobionte) apporte une partie des sucres au champignon grâce à la photosynthèse. C’est ce fonctionnement atypique qui a permis au lichen de conquérir de très nombreux espaces et de s’implanter là où on ne trouve plus aucune plante (30) : la symbiose est un facteur d’endurance écologique. On estime que 8% de la surface terrestre est recouverte de lichen. Il est universel. » (31) Il est souvent un des derniers organismes que l’on peut rencontrer vers les pôles et en altitude, à la limite des glaces et des neiges. Il peut vivre (les usnées) à des températures allant de -60° à +70°. Et il offre aux rennes scandinaves et aux caribous canadiens jusqu’à 90% de leur alimentation hivernale. (33)
Il en devient ainsi, écrit Vincent Zonca, une figure d’éternité et de survie et nul doute qu’il aurait bien des leçons à nous apprendre. 


 

mardi 9 mars 2021

Conjuguer tous les temps du verbe : "J'assassine"

"L'un de mes amis s'inquiète encore : tu rêves, me dit-il ; regarde autour de toi, rien ne justifie pareil optimisme. je lui réponds que vouloir aller vers le Bien ne signifie pas que l'on soit optimiste. Je vois au contraire l'avenir en noir. Je pressens l'horreur à venir, pareille à celle que les armées de Napoléon ont répandu en Espagne."

Jean-François Billeter, Le propre du sujet, Allia, 2021, p. 42.

Je ne m'attendais certainement pas à entendre parler de Napoléon en lisant le dernier petit livre du sinologue Jean-François Billeter, que j'affectionne particulièrement. L'Empereur n'est pas au cœur de son sujet, mais il se trouve que cela entre en rapport avec ma thématique de l'heure. Il n'est que de lire les mémoires du général Thiébault, cinq tomes disponibles sur Gallica, et en particulier le volume quatre, pour  avoir une illustration sans fard des atrocités perpétrées par les armées françaises. En 1809, Thiébault entre à Burgos  qui est alors sous la coupe du général Darmagnac : " (...) il y avait soixante jours que ce Darmagnac commandait à Burgos, et depuis soixante jours le pillage et la dévastation duraient avec une frénésie dont il est impossible de se faire une idée. Le désespoir et la rage transportaient les habitants, et le manque de tout, voire même la disette, multipliaient les épidémies qui dévoraient nos troupes. La ville faisait horreur, les campagnes faisaient pitié. Au lieu de s'entendre, on se tuait, et paysans et soldats pouvaient conjuguer tous les temps du verbe : "J'assassine"." Thiébault lui-même est révolté, ainsi que ses aides de camp, et alors qu'il s'apprête à partir le lendemain matin, et à quitter cette ville, "théâtre de toutes les abominations", il reçoit un message l'informant à mots couverts qu'il est appelé à remplacer ce Darmagnac qui, écrit-il, "s'il laissait tout à faire sous le rapport du bien, avait tout consommé sous le rapport du mal." Il devient donc gouverneur de la Vieille-Castille.


Il parcourt alors la ville et constate l'horreur de la situation dans les rues, les prisons, les hôpitaux : "Près de cinq mille isolés, ou soi-disant convalescents, mais presque tous malades, croupissaient sous une position pire sous quelques rapports ; car, ce qui ne m'est arrivé que cette fois dans ma vie, à moi qui n'étais ni délicat ni facile à rebuter, le méphitisme d'un de ces dépôts, qu'en ma présence je fis vider en trois heures, était tel que, malgré tous mes efforts, il me fut impossible d'y pénétrer." Il n'aura de cesse de rétablir une administration rationnelle et de pourfendre tout acte de pillage et de corruption. Il rétablit la justice, fait distribuer de la soupe aux plus démunis et s'efforce par tous les moyens de gagner la confiance de la population. C'est ainsi qu'il est amené à se pencher sur le pillage du couvent qui abritait les restes du Cid et de Chimène : 

Il se rend lui-même au couvent profané et fait rassembler les restes épars dans un linceul, qu'il place "pour toute sûreté", sous son lit. "Un grand nombre désirèrent les voir, ajoute-t-il, ils ne furent montrés que par moi ; beaucoup m'en demandèrent des parcelles ; je n'en donnai qu'à ce bon M. Denon, qui, à cette époque, passa à Burgos, et l'exception fut complète à ce point que je n'en pris pas même un fragment pour moi.

Il est assez étonnant de voir passer, comme par hasard, Vivant Denon à Burgos, juste au moment où Thiébault récupère les os du Cid et de Chimène. Thiébault ne parle pas davantage de Denon, et surtout il ne mentionne pas un moment spécifique où Denon aurait replacé les ossements du couple mythique dans un tombeau, ainsi que le représente Alexandre-Evariste Fragonard. Et l'on peut penser - Fragonard ayant été un protégé de Denon -, que ce tableau a été réalisé pour complaire à celui-ci.

Un autre peintre a aussi représenté le même événement : Adolphe Roehn.

Vivant Denon remettant dans leur tombeau les restes du Cid et de Chimène, 1809. (Musée du Loivre)

Adolphe Eugène Gabriel Roehn est né la même année que Alexandre-Evariste Fragonard, le à Paris. C'est une sorte de jumeau pictural. Dans son œuvre, largement consacrée à la geste napoléonienne, on retrouve un autre tableau en commun avec le fils de Jean-Honoré. Il s'agit de Boissy d'Anglas saluant la tête du député Féraud :

Alexandre-Evariste Fragonard, 1831, Musée du Louvre

Adolphe Roehn, 1830, Musée des Beaux-Arts de Tarbes

De fait, je découvre que de nombreux autres peintres ont donné leur version de cette scène violente, qui avait vu, le 1er prairial, 20 mai 1795, les ouvriers affamés des faubourgs envahir l’Assemblée et décapiter le député Féraud qui tentait de s’interposer. Ils forcèrent Boissy d’Anglas, président de la Convention, à saluer la tête de son collègue portée au bout d’une pique. 

Sans doute me suis-je beaucoup éloigné de Sebald, à l'origine de cette digression, mais en même temps ce détour nous ramène presque au point de départ, aux désastres de la guerre, à Napoléon dont on a vu qu'il était filigrané dans Austerlitz. Pour en terminer pour aujourd'hui, bouclons aussi la boucle sur la citation liminaire : pourquoi Jean-François Billeter, évoquant l'horreur qu'il pressent venir prend-il comme exemple Napoléon, et non, par exemple, un des génocides du XXème siècle ? "Je cite celle-là, dit-il, parce que Goya nous en a donné une idée." Encore une fois c'est la peinture qui va donner la mesure de la catastrophe :

"Ses eaux-fortes sont une expression plus puissante que tous les témoignages oraux ou écrits, photographiques ou filmés, que l'on puisse produire sur le malheur parce que chacune est une vision. Goya a mis sous chacune d'elles une légende - un mot ou une phrase. Elles sont de ce fait l'expression d'une intégration aboutie qui les rend vraies, et par là mémorables à un degré qu'aucun autre moyen ne permet d'atteindre. Elles sont en outre vraies parce qu'elles montrent les souffrances - ou les vertus - de personnes particulières. Mais je doute qu'un autre Goya, s'il doit y en avoir un, survive à la catastrophe qui menace et qu'il y ait encore quelqu'un pour voir ses œuvres."(p. 43)

Duel au bâton, 1820-1823, Francisco de Goya (Madrid, Museo del Prado).