mardi 21 juillet 2026

L'étrange fougère

Marc Bloch est donc entré au Panthéon, avec Simonne, sa femme, morte peu de temps après lui, le 4 juillet 1944, du cancer dont elle souffrait depuis plusieurs années. On a beaucoup parlé de lui pendant quelques jours, mais nul doute que la vague va retomber, et qu'il va retrouver peu à peu la notoriété discrète qui était la sienne avant cet événement. Les cénotaphes étaient vides, ne renfermant que des objets symboliques, les cendres du couple sont demeurées au cimetière du Bourg d'Hem, dans la Creuse, ainsi que le voulait la famille. C'est ici, dans le hameau de Fougères (et une fougère* a été déposée dans le cénotaphe), que l'historien avait acheté une maison de campagne en 1930, et c'est là qu'il s'était retiré pour écrire, entre juillet et septembre 1940, L'étrange défaite, témoignage personnel  de la guerre perdue contre les Allemands (il s'était engagé alors que rien ne lui en faisait obligation), et réflexion lucide sur les causes de cette défaite. J'ai lu ce livre en 2017, comme en atteste l'article Anne/Marc du 5 août 2017. 

 

Anne renvoyait à la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle, dont je venais d'apprendre la mort sur une plage de Ramatuelle, reprenant un article du Monde disant qu'elle s'était noyée en secourant des enfants. Ce qui n'était pas tout à fait juste, elle était morte en réalité d'un arrêt cardiaque à la suite de cet effort. Elle avait 53 ans**, l'âge où Marc Bloch a décidé de sa remobilisation dans l'Armée française.

Si la disparition d'Anne Dufourmantelle m'avait tellement touché à l'époque, c'est parce qu'elle avait montré, par son acte de courage qui lui avait coûté la vie, qu'elle avait mis en accord ses idées avec son mode d'être. L'éloge du risque, qui l'avait fait connaître, n'était pas dans sa bouche un vain mot. Le courage, c'était bien la vertu essentielle qui réunissait Anne et Marc.

 

Je ne peux oublier aussi que Le Bourg d'Hem (qu'il faut prononcer le bourdan) n'est qu'à quelques kilomètres d'Aigurande où j'ai si longtemps vécu. Le nom du village fut adopté comme pseudonyme par un autre homme courageux, le journaliste Pierre Maillaud (il y passait ses vacances quand il était enfant), autre grande figure de la Résistance, qui officia à Radio Londres de juillet 1940 à juin 1944 dans l'émission Les Français parlent aux Français. J'évoque Pierre Bourdan dans un chapitre de La neige. Pierre Bourdan qui meurt prématurément en mer, lors d'une sortie en voilier au large du Lavandou, le 13 juillet 1948.

 

Pierre Bourdan en 1947
  

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* Marc Bloch avait fondé avec Lucien Febvre la célèbre revue historique des Annales. Le statut des Juifs promulgué en 1940 par le régime de Vichy lui interdisant de publier sous son propre nom, il continua d'y écrire sous le pseudonyme de Marc Fougères.

** 53 ans, c'est aussi l'âge de Pier Paolo Pasolini au moment de son assassinat en 1975. Et hier soir, lisant la biographie de René de Ceccatty, j'ai lu que Maria Callas, qui eut une amitié intense avec le cinéaste après le tournage de Médée, mourut elle aussi à 53 ans.

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