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lundi 25 septembre 2017

# 229/313 - Le Marteau des sorcières

"- Je m'appelle Violetta.
Il sursaute :
- Quoi ? Comment dis-tu ?
- Je m'appelle Violetta. Vio-let-ta. Je suis née ici. Mon père est mort il y a longtemps, il était apothicaire, on l'a brûlé pour sorcellerie. Sur cette place que tu connais bien.
  Ces noms, ces paroles, ces formules, il lui semble les connaître déjà. Tout se répète. Et cet écho maléfique, ce n'est pas la vie, c'est l’œil de la peste."
 Christophe Bataille, Le rêve de Machiavel, Grasset, 2008, p. 155

Toutes les dernières chroniques s'originent, je le rappelle, dans le prêt du livre de Marcelle Bouteiller sur les sorciers et jeteurs de sort. Cela nous a conduits jusqu'à Louis Althusser et Machiavel, en apparence bien loin donc de notre point de départ. Mais voici que l'affaire se boucle sur elle-même, et que soudain je retrouve ce thème initial de la sorcellerie. Trois faits au moins en attestent.

Tout d'abord, le roman de Bataille, qui est hanté par la présence des bûchers. Sorcières prétendues qu'on martyrise et qu'on brûle sur les places des villes. Jeunes femmes livrées au bourreau pour la délectation morbide des foules hystérisées par l'épidémie. Sorcières, oui, et non sorciers, et l'on retrouve là le constat sans appel de Michelet : "Pour un sorcier, dix mille sorcières". Et Jean Palou, dans son Que sais-je ? sur la sorcellerie, confirme : "Le fait est exact".


Michelet - voici mon second exemple - Michelet qui rêve autour du dernier  Machiavel aux prises avec la peste, Michelet qui a écrit en 1862 ce livre étrange et flamboyant, La Sorcière, où il réhabilite dans un grand élan lyrique et fiévreux celle qu'il nomme une "réalité chaude et féconde". "La fécondité, étonnamment, écrivait Jacques Le Goff, Michelet la voit surtout dans l'enfantement des sciences modernes par la sorcière. Tandis que les clercs, les scolastiques, s'enlisaient dans ce monde de l'imitation, de l'enflure, de la stérilité, de l'antinature, la sorcière redécouvrait la nature, le corps, l'esprit, la médecine, les sciences naturelles : "Voyez encore le Moyen Age", a déjà dit Michelet dans La Femme (1859), "époque fermée s'il en fut. C'est la Femme, sous le nom de Sorcière, qu a maintenu le grand courant des sciences bénéfiques de la nature..." "(Les Moyen Age de Michelet, in Un autre Moyen Age, Quarto Gallimard, 1999, p. 40)

Au moment où je m'avise de ces collisions, je m'en vais chercher le Journal de Michelet resté à mon chevet. Et je suis saisi d'une sorcellerie du hasard : le marque-pages que j'ai inséré, pas un vrai marque-pages, mais une carte des éditions de Minuit, montre au-dessus du nom de Michelet, La Sorcière de Marie Ndiaye. Je n'y avais jamais fait attention jusque-là, j'en suis resté interdit quelques instants.


Troisième occurrence de la sorcellerie : au bout de l'article de l'historien Étienne Anheim, Le nom Machiavel, qui étudiait le parallèle Boucheron-Bataille, étaient cités les articles du même auteur dans les précédents numéros de cette revue Médiévales. Or, in fine, était mentionné Le diable en procès, Médiévales 44, printemps 2003. Ce numéro thématique est tout entier consacré à la démonologie et à la sorcellerie, et Etienne Anheim en était, avec Martine Ostorero, le maître d’œuvre. Il y a là un ensemble d'études savantes que je n'ai pas encore eu le temps de parcourir avec soin. Je ne citerai ici que la fin de cet article, qui se conclut lui-même sur un extrait d'Archives du Nord de Marguerite Yourcenar :
"Reste à ne pas oublier que derrière les discours érudits, la sorcellerie est avant tout « une histoire qui tue », selon la formule de Georg Modestin. Notre activité d'entomologistes du devenir occidental et notre focalisation sur les sources savantes ne doit pas effacer la réalité sociale de la répression judiciaire, connue par les très nombreuses sources de la pratique concernant la mise en accusation et l'exécution des victimes. Sabbat, sorcellerie, diable et démons sont le fruit de discours savants dont la répétition par les juges et les prédicateurs, à la manière des prophéties auto-réalisatrices, a fini par créer du réel, provoquant la mort d'hommes et de femmes sur les bûchers de l'Occident, et suscitant peut-être d'étranges pratiques dans les campagnes du xve et xvie siècles : 
une bonne partie des victimes du Marteau des sorciers [sic] et autres traités rédigés par des démonologues surexcités et lus assidûment par les juges étaient à coup sûr de pauvres hères inoffensifs qui s'étaient attiré l'antipathie des voisins par un air ou des façons bizarres, des quintes d'humeur, le goût de la solitude ou quelque autre caractéristique peu goûtée des gens (...). Mais il faut aussi compter avec ceux qu'une malignité véritable, une vague rancune contre les misères et les brimades subies, un goût décrié ou un besoin inassouvi menaient au sabbat en fait ou en songe. Après les journées passées à biner les champs de navets ou à piocher dans des tourbières, des gueux trouvaient dans le petit groupe dépenaillé, accroupi dans un hallier autour d'un tas de braises, l'équivalent de nos danses redevenues primitives, de nos musiques de grincements et de cris, peut-être de nos fumées et de nos potions hallucinatoires. Ils y satisfont l'instinct de s'agglomérer comme des larves ; ils goûtent la chaleur et la promiscuité des corps, la nudité, interdite ailleurs, le petit frisson ou le petit ricanement de l'ignoble ou de l'illicite. Le reflet des flammes qui joue sur ces misérables ne présage pas seulement la mort patibulaire, toujours préparée pour eux ; ces lueurs viennent du fond d'eux-mêmes, sinon d'un autre monde*."

Ce Marteau des sorcières (Malleus Malificarum) est l'un de ces ouvrages écrits par des clercs, ici les dominicains Henri Institoris et Jacques Sprenger, visant à stigmatiser la sorcellerie et indiquer des moyens de l'exterminer. Michelet, dans La sorcière, parle "d'âneries" et en fait une critique cinglante, pleine d'ironie :
"Cri sincère, cri de la peur, cri lamentable des victimes, des pauvres ensorcelés. Sprenger en est fort touché. Ne croyez pas que ce soit de ces scolastiques insensibles, hommes de sèche abstraction. Il a un cœur. C’est justement pour cela qu’il tue si facilement. Il est pitoyable, plein de charité ! Il a pitié de cette femme éplorée, naguère enceinte, dont la sorcière étouffa l’enfant d’un regard. Il a pitié du pauvre homme dont elle a fait grêler le champ. Il a pitié du mari qui, n’étant nullement sorcier, voit bien que sa femme est sorcière, et la traîne, la corde au cou, à Sprenger, qui la fait brûler.
Avec un homme cruel, on s’en tirerait peut-être ; mais, avec ce bon Sprenger, il n’y a rien à espérer. Trop forte est son humanité ; on est brûlé sans remède, ou bien il faut bien de l’adresse, une grande présence d’esprit"
Ce Marteau des sorcières, on en retrouve enfin la trace dans le roman de Bataille, au tout début :
 "Comme la nuit vient, Machiavel écarte les roseaux et voit qu'il est seul. C'est l'heure. Il s'ébroue et se met en chemin. Ne pas réfléchir, marcher jusqu'au matin puis se jeter dans un fossé et attendre. Il ne compte plus les jours. Bientôt c'est un déluge tiède bordé de saules. Machiavel marche sans rien voir. Il se récite à voix haute le Marteau des sorcières. La peste ravive, la peste libère. Soudain il tombe sur une forme pâle : une fillette le visage plongé dans la boue. Il s'agenouille et observe sans les toucher sa nuque, ses cheveux noirs, sa robe de toile, ses jambes nues. Puis l'enfant semble bouger, sa main cherche dans la terre, non, c'est la pluie, c'est le diable."
____________________________
* M. Yourcenar, Archives du Nord, Paris, 1991, p. 990.

jeudi 21 septembre 2017

# 226/313 - M'encanaille jusqu'à la fin du jour

Theodora, mosaïque de la basilique San Vitale (Ravenne)


La piste de Ravenne a donc abouti, à travers de multiples figures féminines, sur Machiavel.
Ravenne s'est imposé comme un véritable noeud de significations corrélées, un pôle de condensation qui a ravivé les feux d'une rencontre faite voici vingt-cinq ans, en 1992. Et je suis loin d'avoir encore inventorié toutes les résonances autour de la ville.
Tout cela découle, je le rappelle, du prêt d'un livre sur la sorcellerie (Marcelle Bouteiller), qui déclencha la reviviscence de Jean Palou.
Je dois aussi mentionner que la piste du Carpe diem, qui nous occupa aussi grandement, sous l'égide, principalement, de Ronsard, Baudelaire et Starobinski, devait originellement comporter une entrée machiavélienne. En effet, dans les jours mêmes où ce thème de la journée était apparu, la lecture d'un entretien avec le philosophe Pierre Magnard*, m'avait conduit à la journée de Machiavel :
"J'aime beaucoup Machiavel quand celui-ci nous dit ce que furent ses journées à partir du moment où, interdit de politique, il quitte définitivement la chose publique. Machiavel nous rapporte que le matin sera consacré à ses bois, à ses taillis, à ses champs, à ses oliviers, à ses vignes. Pratiquant la taille en la saison voulue, le labour quand il le faut, toujours au service de sa terre. A midi, il rentre pour se restaurer, puis, dans la même salle d'auberge va rencontrer un boulanger qui a terminé sa journée, un chaufournier qui cherche refuge contre la chaleur du four à chaux, un boucher, et à eux quatre ils jouent inlassablement jusqu'à la tombée du jour. Ceci pour s'assurer qu'il reste un homme dans le commerce des hommes les plus simples et les plus près de la réalité. Ce n'est que le soir venu qu'il se met en habit et revêt des manches de dentelle, pour aborder l'écritoire avec le plus de respect et de dignité possible. Respect du papier blanc, respect de l'écriture, respect de la belle langue toscane, mais  respect aussi, d'abord et surtout, du lecteur que ce texte un jour pourra toucher. Je pense que là j'ai des modèles sans pouvoir me prévaloir d'une quelconque émulation de moi-même à Montaigne, à Pascal, à Machiavel, j'aime tout de même à considérer cette religiosité de l'écriture qui fait en sorte qu'on ne la met en œuvre que selon les strictes principes d'une rigoureuse liturgie."
Le jour suivant, je lis Un été avec Machiavel, de l'historien Patrick Boucheron**. Et j'y retrouve la même évocation de la journée machiavélienne, à travers la lettre d'exil qu'il écrivit à son ami Francesco Vettori, le 10 décembre 1513. Plus quelques détails oubliés par Pierre Magnard, comme celui-ci, tout de même pas négligeable :
"Quand je quitte le bois, je m'en vais à une source et de là à un de mes postes de chasse. J'ai un livre avec moi, soit Dante, soit Pétrarque."
Machiavel lisant de la poésie, difficile à faire coïncider avec la réputation de penseur cynique et froid qui lui colle aux basques, réputation que Boucheron ne manque d'ailleurs pas de redresser.
Quelques différences aussi dans le quatuor de joueurs à l'auberge : "un boucher, un meunier, deux chaufourniers. Avec eux, je m'encanaille jusqu'à la fin du jour, en jouant au brelan, au tric-trac, et de là naissent mille occasions de disputes, d'innombrables agacements qui finissent en injures."
Et au soir, ce n'est pas seulement une affaire de respect qui conduit Machiavel à troquer ses habits crottés contre des vêtements "dignes de la cour d'un roi ou d'un pape", c'est le plaisir de la conversation avec les antiques :
"(...) j'entre dans les antiques cours des Anciens, où, reçu par eux avec amour, je me repais de ce mets qui solum est mien et pour lequel je naquis ; et là je n'ai pas honte de parler avec eux et de leur demander les raisons de leurs actes ; et eux, par humanité, ils me répondent ; et pendant quatre heures de temps, je ne ressens aucun ennui, j'oublie tout tracas, je ne crains pas la pauvreté, la mort ne m'effraie pas."
"Je ne sais, poursuit Patrick Boucheron, s'il existe un plus bel éloge de la transmission - cette manière respectueuse et joyeuse de fendre la foule sans jamais chérir sa solitude, d'élargir le cercle de la commune humanité aux vivants et aux morts. Ainsi parlait Machiavel en 1513, dans une lettre adressée à un ami, pour lui dire comment il parvenait à échapper à la "moisissure qui gagnait son cerveau" depuis qu'on l'avait éloigné du métier de l’État. Ah ! j'oubliais : il lui annonce aussi qu'il vient d'achever un petit livre. Son titre ? Mais vous le connaissez : Le Prince."



J'avais donc décidé d'inscrire cette double citation de la journée de Machiavel dans la continuité de ma petite étude de la journée, et puis j'y avais renoncé, estimant que les articles étaient déjà bien assez denses avec la nouvelle piste sorcière qui s'affirmait. Mais Machiavel laissé à la porte s'est introduit par la fenêtre.

Le Miroir (Andreï Tarkovski)
_________________________
* Pierre Magnard, La couleur du matin profond, entretien avec Eric Fiat, Les Dialogues des petits Platons, 2013 (encore un livre trouvé à Noz, soit dit en passant).
** Patrick Boucheron, Un été avec Machiavel, Equateurs/France Inter, 2017.

jeudi 7 septembre 2017

# 214/313 - Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?

Je reviens à Jean Starobinski, et à son étude sur Jour sacré et jour profane. Il note que le paradigme de "l'ordre du jour" religieux "a connu une longue survie dans la littérature européenne. (...) Au XIXe siècle, et jusqu'à nos jours, les textes ne manquent pas où se manifeste un écho persistant, et parfois une nostalgie avouée de l'ancienne scansion religieuse de la journée." Et il prend Baudelaire comme exemple même de poète de la ville n'hésitant pas à y faire appel dans "les situations de désarroi." C'est bien parce qu'il était parfaitement familier avec cette tradition (son père n'avait-il pas été prêtre ?), ainsi qu'avec le latin du bréviaire, comme en témoigne Franciscae meae laudes (Les Fleurs du mal), "qu'il a pu pratiquer, en tant d'occasions, le renversement satanique et proclamer sa sympathie pour les renégats et les blasphémateurs."


La chanteuse Juliette , dans une belle interprétation de Franciscae meae laudes (2005).

Dans ce poème, Baudelaire fait un usage profane et sensuel du latin pour tisser un éloge vibrant à la femme. Regardons juste les deux premiers tercets :

Franciscae meae laudes
Novis te cantabo chordis,
O novelletum quod ludis
In solitudine cordis.
Esto sertis implicata,
O femina delicata,
Per quam solvuntur peccata!


Louanges en l’honneur de ma Françoise


Sur un mode nouveau je te chanterai,
O mignonne qui t’ébats
Dans la solitude de mon cœur.

Sois couverte de guirlandes;
O femme exquise
Grâce à qui sont absous les péchés!


Le lexique religieux est subverti : les péchés sont absous grâce à la femme, considérée habituellement sinon comme pécheresse, au moins comme source et cause des péchés...

Et pourtant, le même Baudelaire, pour lutter contre ses angoisses et ses rêves terrifiants, se prescrit parfois les mêmes rituels qui gouvernaient l'existence monastique, prière et travail, Ora et labora
Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice.
*
(...) L'Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge
Est soufflée, est morte à jamais !
Sans lune et sans rayons, trouver où l'on héberge
Les martyrs d'un chemin mauvais !
Le Diable a tout éteint aux carreaux de l'Auberge !

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?
Dis, connais-tu l'irrémissible ?
Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,
A qui notre coeur sert de cible ?
Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ? (...)

Baudelaire, L'Irréparable 

Baudelaire n'est venu qu'une fois en Berry, à Châteauroux, pour y prendre, s'il m'en souvient bien, la rédaction en chef d'un journal, Le Représentant de l'Indre. Accompagné d'une demoiselle qu'il tenta de faire passer pour sa femme, il fit scandale et repartit très vite (l'anecdote fut l'objet d'une pièce écrite par François Raoul-Duval, Les Paroles dorées, que nous lûmes au théâtre Maurice Sand de La Châtre, avec la compagnie Théatralacs, emmenée par mon ami Jean-Claude Moreau.)

Il n'est donc pas resté assez longtemps pour enquêter sur les sorciers du Berry... 
J'en arrive à mon sujet principal : le livre de Marcelle Bouteiller, qui m'a quelque peu déçu. Elle reprend par exemple la chronique des procès en sorcellerie de Marlou dans le Sancerrois, en 1582. La description est très complète mais l'analyse est succincte.
Je me suis alors souvenu que je détenais les livres de quelqu'un qui avait beaucoup étudié la sorcellerie, au point d'écrire sur la question un Que sais-je ? (première édition en 1957). Cet historien, sociologue, écrivain s'appelait Jean Palou.


Il se trouve que ce Jean Palou (1917-1967) avait une résidence secondaire aux Mollets, commune de Sazeray. Après sa mort, une fondation fut créée par sa femme Christiane et quelques amis, la plupart universitaires, qui publia plusieurs œuvres encore inédites, dont celle-ci :


En reparcourant rapidement le livre, je suis tombé page 102 sur cette appréciation peu flatteuse du travail de M. Bouteiller :
"Madame Marcelle Bouteiller, avec le confusionnisme mental et le constant souci d'inexactitude qui la caractérisent, peut ainsi écrire : "Ce châtiment (la transformation de l'homme en loup) s'appelle en Poitou, "courir la galipote"(44) ou "avoir le brut", et en Berry, "courir el brou"(45)"
Les deux appels de notes sont ceux-ci :
(44) Gulipote ou plutôt ganipote (cani pedes, pieds de chien, selon l'abbé Nogues, op. cit.). Il ne semble pas que cette croyance de l'Aunis, de la Saintonge et même du Poitou, ait un rapport quelconque avec la lycanthropie. Il s'agirait bien plutôt d'un de ces animaux fantastiques qui, la nuit, se font porter sur les épaules des gens attardés ou égarés. Mais Madame Bouteiller n'en est pas à une approximation près !
(45) Marcelle BOUTEILLER : Sorciers et jeteurs de sorts, Paris, 1958, pp. 139-140. Voir sur ce très mauvais livre dont le titre est faux, puisque l'auteur ne traite exclusivement que de la Sorcellerie en Berry, notre compte rendu in "Initiation et Science", 1960.
Une exécution en règle... 

mercredi 6 septembre 2017

# 213/313 - Before the crimson bloom

Jean-Claude Schmitt (suite) : "En premier lieu, il s'agit de fixer le rythme des activités religieuses, d'ordonner dans le temps le retour régulier des gestes rituels qui assurent la cohésion du corps social et rendent celui-ci transparent à ceux qui le gouvernent. Tel est le but du comput et du calendrier, qui reposent l'un et l'autre sur un savoir astronomique hérité des cultures anciennes et païennes, depuis l'astrologie babylonienne et la science grecque jusqu'au savoir plus récent des savants arabes de Bagdad et d'Espagne. En regard de cet immense héritage, l'apport du christianisme a moins consisté pendant longtemps à introduire des connaissances nouvelles qu'à réorganiser ces emprunts en fonction de ses exigences propres, de nature avant tout religieuse et liturgique. Nous avons l'habitude d'opposer la religion et la science, mais si étrange et paradoxal que cela puisse nous paraître, au Moyen Age ce sont les exigences de la religion (chrétienne en l'occurrence) qui ont permis de sauvegarder la science païenne. Ses apports se sont combinés à d'autres influences, à commencer par celles du judaïsme ancien, auquel on doit la semaine de sept jours conçue sur le modèle de la Genèse. L'heure, la semaine, le mois, l'année sont les périodes caractéristiques du temps médiéval, ils en constituent les rythmes temporels." (Les rythmes au Moyen Age, p. 275, c'est moi qui souligne)

*

Une dernière image de Vivre, de Kurosawa. Extraite de l'une des plus belles séquences.


Elle prend place dans la seconde partie du film : on apprend qu'une nuit d'hiver, un agent municipal a  observé Watanabe dans le parc où il a trouvé la mort, assis sur une balançoire en train de chanter Gondola no Uta, autrement dit Gondola Song, cette même ballade romantique qu'il avait interprétée avec tellement de désespoir dans le cabaret tokyoïte. Mais là, au contraire, il semblait heureux. Pensant qu'il avait affaire à un individu ivre, l'agent ne lui est pas venu en aide, ce qui laisse supposer que Watanabe, déjà fragilisé par la maladie, est probablement mort de froid.
Je trouve merveilleuse cette vision du vieil homme se balançant comme un de ces enfants à qui il est venu en aide, chantant avec bonheur une chanson mélancolique. 

*

"Vers 1945, raconte Marcelle Bouteiller, dans la commune berrichonne de Bouesse (Indre), une jeune fille dépérissait "de langueur". Un devin discerna l'action d'une voisine à laquelle il transféra le mal. La fille guérie, ses parents, pris de remords, dirent au devin de guérir la sorcière. Mais aussitôt la jeune fille retomba malade. Semblable expérience m'a été racontée à Fontenay-le-Comte (Vendée)."
En note, elle indique que cette information provient du Dr Allain. Or, ce Dr Allain, décédé en 1997, eut un rôle majeur dans la préservation des vestiges de la cité gallo-romaine d'Argentomagus. "Initié aux techniques de fouilles par le célèbre professeur, André Leroi-Gourhan, Jacques Allain commença à prospecter en 1946, à Saint-Marcel, les grottes de La Garenne, devenues un site européen majeur de la période magdalénienne.
La qualité de ses travaux et sa rigueur scientifique lui valurent, en 1965, le poste de directeur des Antiquités préhistoriques de la région Centre.
" (N.R. du 22/11/2013)

Le Dr Allain (à droite sur la photo)
Jacques Allain fut médecin de campagne à Bouesse, or, je sais par mon père, natif précisément de Bouesse, qu'il employa mon grand-père Lucien, revenu de captivité, dans ses premières campagnes de fouilles.
Ceci dit, jamais je n'ai entendu parler de sorcellerie et de jeteur de sorts dans ma famille paternelle. Ni mon père, ni ma grand-mère que j'ai beaucoup vue dans les dernières années de sa vie, ni mes oncles et tantes n'ont soufflé mot à ce sujet. Parce qu'il était tabou ? Je ne pense pas. Ce sont des gens au demeurant peu religieux que le sujet ne doit guère intéresser. Mais peut-être me trompé-je ? Il va falloir que je les interroge, que j'en ai le cœur net.

*
Lu le deuxième volet de l'histoire de Jean-François Billeter et de sa femme Wen. Dans Une autre Aurélia, il évoquait sa disparition et les années qui ont suivi, dans Une rencontre à Pékin, il raconte comment le jeune étudiant qu'il fut réussit à se marier avec une jeune Chinoise dans la période qui  précéda la funeste Révolution culturelle. Évocation d'une Chine qui n'est plus, d'une capitale qui a perdu son visage ancien, de l'histoire tragique des parents de Wen, ce petit livre écrit avec simplicité et sans pathos, n'en est pas moins poignant.




mardi 5 septembre 2017

# 212/313 - A bone hore

"Et il y eut un jour et il y eut une nuit."

L'étude de la journée, comme lieu de manifestation du sacré, se prolonge chez Jean Starobinski avec "Le Jour sacré et le jour profane", paru dans la revue Diogène, 1989, n°146, p. 3-20, repris dans La beauté du monde, Quarto/Gallimard, 2016. Si l'on connaît bien l'opposition entre le dimanche et les autres jours de la semaine, les manuels de piété n'en rappellent pas moins que "les heures du jour ordinaire se rapportent à des événements de l'histoire sainte plus particulièrement commémorés, à date fixe ou mobile, en cours d'année. Le jour ordinaire peut donc être considéré comme un miroir de l'année entière. La cloche du matin salue, dans le lever du soleil, un emblème de Noël."
Jean-Claude Schmitt, dans sa magnifique étude Les rythmes au Moyen Age (Gallimard, 2016), présente la première page d'un psautier des plus précieux : le Psautier de Blanche de Castille, mère de Louis IX :
Psautier de Blanche de Castille, bibl. de L'Arsenal, ms. 1186 (vers 1220)
"Installé exactement sur l'axe vertical et central de la miniature, l'astronome, écrit Schmitt, vise les étoiles avec son astrolabe afin de connaître l'heure, le moment opportun de chaque chose." Ce sens du mot heure  a précédé le sens actuel d'unité de durée égal à soixante minutes. Vers 1050, heure désigne un point situé dans le temps, un moment, sens que l'on retrouve encore dans certaines locutions, tutes ures "à tout moment"(XIIe s.), aujourd'hui à toute heure. Le Dictionnaire historique de la Langue française, d'Alain Rey, signale de bone heure signifiant (v. 1050), "sans doute sous l'influence de heur (-> heur),  " à un moment favorable" ; la locution devient a bone hore (fin XIIe s.) puis, à la fin du XIVe s., à la bonne heure " à propos", à quoi s'oppose encore à l'époque classique, à la male heure." Mais Claudel en fait encore usage dans son théâtre : Ô cruelle Violaine! désir de mon âme, tu m'as trahi! Ô détestable jardin! ô amour inutile et méconnu! jardin à la male heure planté! (Claudel, Annonce,1912, IV, 5, p. 98). Ce mot heure n'est sans doute pas pour rien un des mots les plus riches en significations de notre langue.

*

C'est à une heure qu'on dit souvent indue, autrement dit une heure où il ne convient pas de faire certaines choses, une heure où l'on devrait dormir, que ce jeune couple désespéré se retrouve sur un banc de Tokyo dans Vivre.


Me frappe sur ce photogramme la poubelle à la droite du couple. Trash. Rappelons que nous sommes dans le Japon encore occupé d'après-guerre, fortement influencé par la culture américaine (autre exemple, la musique jazz des cabarets découverts par Watanabe dans son errance nocturne).

*
"Le souvenir est un début de présence qui se forme en nous, écrit Jean-François Billeter. Le néant interrompt ce déroulement, cette interruption provoque une sidération. J'ai trouvé un moyen de l'éviter : accepter le souvenir naissant comme une forme de présence, sans y ajouter l'idée d'absence." (Une autre Aurélia, p. 19)
Ceci vient en écho à une forte parole de Gabriel de Azambuja : "Parler à "nos" morts signifie qu'ils sont ici, qu'on a su leur donner un lieu où l'on passe de temps en temps, où on leur parle. On a pu circonscrire un lieu d'accueil en soi-même, que l'on appelle souvenir. Le souvenir c'est la manière qu'on a trouvée de ramener ses morts." (Où étiez-vous, p. 98)
Le 16 novembre 2014, deux ans après la mort de sa femme Wen, J.-F. Billeter écrit encore : "Pourquoi me plaindre de son absence alors que le souvenir est une présence imaginaire de même nature que sa présence en moi quand j'étais près d'elle ?"

*
Je retrouve avec curiosité le nom de Maurice Garçon dans le livre de Marcelle Bouteiller. Avocat célèbre, Maître Garçon écrivit, en collaboration avec le psychiatre Jean Vinchon, un livre sur le Diable en 1926 (Le Diable, Étude historique, critique et médicale, Gallimard). Or, c'est aussi l'auteur d'un remarquable Journal dont j'ai lu tout récemment l'édition en poche des années 1939 à 1945, chez Perrin/Tempus. "Ce journal inédit couvre, parfois heure par heure, la guerre, la défaite, l'Occupation et la Libération. (...) Maurice Garçon connaît tout le monde. Toute une galerie de personnalités défile dans ces pages, avocats, magistrats, écrivains, peintres, comédiens, éditeurs." (Quatrième de couverture).

Ils ne sont ni sorciers, ni jeteurs de sorts, les hommes que Maurice Garçon décrit de sa plume souvent féroce, mais leur noirceur éclate plus souvent que celle des pauvres bougres désignés ainsi dans les campagnes. Exemple entre cent, 15 juin 1943 :
"Crainte des bourgeois, peur de perdre son bien ! J'ai déjeuné aujourd'hui avec les Tharaud chez madame Fayard, veuve de l'éditeur. Magnifique déjeuner dans un somptueux décor de l'avenue de Tokyo. Les denrées les plus rares encombraient la table. Poissons frais, cuisse de chevreuil, fruits de la terre promise.
La conversation est tombée sur les événements actuels. Et voilà que madame Fayard nous a vanté l'Allemagne, dit ses espoirs, exprimé sa satisfaction de voir l'Europe bien défendue. Tout ce qui nous manque, elle l'impute non pas à l'avidité des vainqueurs mais au blocus anglo-saxon. Elle traite de traîtres nos soldats d'Afrique et se réjouit que la conscription actuelle envoie nos enfants en Allemagne où ils pourront fraterniser avec nos futurs amis et alliés.
Les Tharaud s'exaltent, la secouent, rien n'y fait et nous sommes sur le point de partir pendant le café.
Et sous ces discours, madame Fayard ne cache pas sa pensée secrète. Elle a peur que le communisme dérange sa petite vie oisive, riche et inutile." (p. 729-730)




lundi 4 septembre 2017

# 211/313 - Sorciers, momie et une autre Aurélia

Donner à voir ici ce qui me remue le cerveau, m'émeut, m'instruit, me charme ou me bouleverse, c'est mon but quotidien. Je craignais il y a quelques jours une interruption de ce courant, mais voici que tout est relancé, et bel et bien, si bien même que je suis porté à modifier la forme même de ces billets : ils suivaient jusque-là une ligne unique, ne traitaient chaque fois que d'un sujet (avec ses dérives bien sûr), mais les apports d'hier soir et de ce matin changent la donne. Je n'ai pas envie de repousser leur approche à je ne sais quelle date, donc je choisis de diffracter chaque chronique en plusieurs sections, afin d'avancer de façon plurielle sur des thèmes différents. Je n'en ai pas terminé avec Ronsard et Vivre, le chef d’œuvre de Kurosawa, mais vont venir s'ajouter la sorcellerie (eh oui), et la reprise d'une méditation sur la mort (hum, c'est réjouissant tout ça...).

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J'ai employé ci-dessus l'adjectif pluriel, dont Starobinski use pour désigner les journées de Ronsard. Il se trouve que le poète dut se défendre contre les pamphlets de certains protestants, qui le dénonçaient  comme païen et épicurien, et pour ce faire rien de mieux, selon l'usage du temps, que de décrire les activités d'une seule de ses journées. Technique inaugurée par Sénèque (Lettre 83), "reprise et affinée par la conscience chrétienne, (...) [elle] constituera , à tout le moins à partir de Pétrarque, l'une des ressources de la rhétorique défensive et de la justification personnelle. (Nous verrons Rousseau s'en servir dans tous ses textes autobiographiques dès les Lettres à Malesherbes)."

Ce ne sont là qu'extraits d'un poème de plus de cinquante vers, où apparaissent entre autres les "trois commerces" (livres, amis, femmes), ce que louera Montaigne (Starobinski note aussi que "l'ordre des activités de Ronsard ressemble assez étroitement à celui qui règle la journée laborieuse, joyeuse et pieuse de Gargantua".)
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C'est en somme l'inverse que l'on observe chez Kurosawa : cet homme, Watanabe, qui suivit pendant toute sa carrière administrative une routine inébranlable, cet homme-là, démoli par la perspective de sa mort prochaine, ne peut se coucher sans soucy... Il va errer dans le Tokyo nocturne des plaisirs, et ce n'est qu'au matin du jour suivant qu'il va prendre la décision d'agir pour les autres. Dans l'extrait suivant, il va découvrir le surnom que la jeune fille lui donnait.


Cruelle révélation que ce surnom : La Momie. Dont il ne peut qu'accepter la vérité : il n'était bien qu'un mort-vivant derrière son bureau.

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Acheté ce matin à Arcanes Une autre Aurelia de Jean-François Billeter (Allia, 2017). Le philosophe et sinologue y raconte la mort de sa femme Wen, d'origine chinoise, le 9 novembre 2012, après 48 ans de vie commune. Enfin, il y rapporte surtout ce que furent pour lui les mois qui suivirent, à travers les notes qu'il prit presque chaque jour. Un livre bref, intense et juste, qui n'est pas me rappeler bien sûr le Journal de deuil de Roland Barthes. Deuil dont Barthes refusait la doxa même la "mieux attentionnée du monde", et que réfute aussi Billeter :
15 déc. "Deuil", mot affreux. Affreuse aussi la loi du silence qu'observent les autres, qui me parlent de tout sauf d'elle. Craignent-ils de me causer de la peine ? Ou ont-ils peur, au fond d'eux-mêmes." (p. 26)
Ou encore, page 37 : "5 Mars. "Deuil" ? Non. Il s'agit du passage d'un bonheur à un autre - de celui de vivre avec Wen à celui d'avoir vécu avec elle. Passage agité, il est vrai. Une tourmente éprouvante."

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Francis (Dusserre) me prête hier soir l'édition originale d'un livre dont je n'avais jamais encore entendu parler, ce qui m'a grandement étonné : Sorciers et jeteurs de sorts, par Marcelle Bouteiller (Plon, 1958). Marcelle Bouteiller était maître de recherches au CNRS et son livre s'honore d'une préface de Claude Lévi-Strauss, excusez du peu. C'est celle-ci que je lis en premier : le savant ethnologue rappelle un ouvrage antérieur Chamanisme et guérison magique (Paris, 1950) où Marcelle Bouteiller avait entrepris une comparaison entre certains sorciers sibériens et amérindiens : les chamans, et les "panseurs de secrets" européens, puis il écrit :
"Le livre qu'on va lire renouvelle cette démarche, mais à une échelle réduite et sur un nouveau plan. Un autre type de sorcier, le jeteur de sort, y est envisagé dans sa continuité historique depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours et, dans son unité géographique, grâce à des documents provenant en majorité d'une seule région : pentagone dont les villes de Romorantin, Sancerre, Nevers, Aigurande et Le Blanc marquent approximativement les sommets."[C'est moi qui souligne]
Je ne puis que vous inviter à lire le dernier billet de Rémi Schulz sur son site Quaternité : éberluant anniversaire. Nos démarches, dont j'ai pu écrire naguère qu'elles étaient parallèles, se sont récemment croisées, et les collisions que cela a engendrées sont assez "éberluantes"...