dimanche 10 novembre 2019

Perec et Houellebec hongrois

Partant à l'étranger, j'aime emporter un livre d'un écrivain du pays que je vais découvrir. L'an dernier, à Porto, j'avais avec moi le Livre de chroniques d'Antonio Lobo Antunes, livre choisi entre plusieurs possibles. Mais cette année, je n'avais pas le choix, le seul auteur hongrois disponible dans ma bibliothèque était Imre Kertész, avec son Journal de galère, publié en 1992, traduit et paru en français chez Actes Sud en 2010, que j'avais acheté en décembre 2016 à La Châtre, et que je n'avais toujours pas lu... Ah, il en faut du temps parfois pour qu'une oeuvre nous parvienne... Pas lu, ce n'est pas tout à fait vrai, je l'avais commencé à l'époque, mais j'avais rapidement abandonné. Et la raison de cet abandon m'est rapidement revenu : c'est un ouvrage qui ne brosse pas le lecteur dans le sens du poil. C'est rude, éprouvant souvent, très spéculatif, sans beaucoup de notations concrètes (il y en a tout de même, et quand elles sont là, elles sont souvent très belles). Et j'ai sans doute fait l'erreur de mettre charrue avant boeufs, car je n'ai pas lu avant cela le maître livre de Kertész, Être sans destin. Fiction inspirée de son expérience d'adolescent déporté à Auschwitz puis à Buchenwald, qu'il mettra très longtemps à écrire et qui sera largement ignorée à sa parution en 1975. Ce n'est guère qu'après la chute du mur que Kertész sera enfin reconnu : il recevra le Nobel en 2002 ainsi que plusieurs prix prestigieux tant en Hongrie qu’en Allemagne. Le Journal de galère porte bien son nom, en relatant la difficile genèse de cette œuvre aujourd'hui considérée comme capitale.

Je me suis cependant accroché, et cette fois je suis allé au bout, non sans mal, et sans assurance d'en avoir compris tout le propos. Les visites de Budapest, ville d'une beauté parfois sidérante, divisée par ce majestueux Danube que je voyais pour la première fois, me donnèrent envie d'explorer plus avant la littérature de ce petit pays à la langue aussi opaque que la plupart des visages de ses habitants (combien rare y est le sourire, c'est ce qui ne cessera de m'étonner). Et dans mes rêves commencèrent à apparaître des noms d'écrivains, cités par Kertész ou me remontant en mémoire, oui des noms plus que des images, et je me mis en quête, non le mot est trop fort, disons que j'étais prêt à saisir l'occasion d'en savoir plus si elle se présentait.
Nous croisâmes donc des librairies, grandes, avec des étages, mais quasiment désertes. L'une, pas très loin de l'appartement réservé, offrait un café fort agréable. J'en profitai pour faire un tour du propriétaire. A part quelques ouvrages touristiques, aucun livre en français, alors même que les livres en anglais avaient droit à quelques rayonnages. J'ai cru un instant avoir vu un livre sur Perec, mais il ne s'agissait pas de Georges mais d'un bouquin de cuisine - le bretzel se disant perec dans la langue magyare.
Le troisième jour, visitant le quartier juif d'Erzsébetváros, la pluie un tantinet battante nous fit nous réfugier dans un très beau café littéraire (petite précision liminaire, parler de quartier juif est un peu usurpé car ce quartier ne tire pas son nom du fait qu’y était regroupé l’ensemble de la communauté juive, mais parce que c’était l’ancien ghetto de Budapest pendant la 2ème Guerre Mondiale, à partir de 1944. Ce sont les nazis hongrois, les Croix fléchées, qui cantonnèrent 70 000 Juifs de Budapest dans un minuscule périmètre, organisèrent eux-mêmes les déportations vers Auschwitz et procédèrent à de nombreuses exécutions sommaires le long du Danube. Une des plus sombres pages de l'histoire hongroise).


Dans ce beau café paisible, où les tables s'étageaient en amphithéâtre, avec de pleins rayonnages de livres, un Français avait droit aux plus hautes positions : Szerotonin de Michel Houellebecq trônait au-dessus de tout le monde. Comme autre auteur français, je n'ai guère vu qu'Anna Gavalda (mais je n'ai pas fait d'enquête fouillée et exhaustive). Ceci dit, malgré pléthore de livres, une seule personne en lisait un, un livre, un vrai, tous les autres (et nous-mêmes aussi, il faut se mettre dans le lot) surfions sur les smartphones et les ordinateurs.


Je demandai à la jeune serveuse, dans mon anglais trébuchant, si la maison n'avait point par hasard quelques ouvrages dans la langue de Molière (non, je n'ai pas dit ça comme ça, pas parlé de Molière vous pensez bien). Non, dans le café il n'y en avait pas, mais je pouvais aller voir à la librairie, juste à côté. Eh oui, un long corridor vous faisait passer dans un autre vaste magasin à livres, où, comme d'habitude je ne vis aucun client. Juste une ou deux employées presque surprises, aurait-on dit, de voir surgir un quidam. Je m'enquiers à nouveau de la possibilité d'un écrit rédigé en dialecte hexagonal. On me redirige sur l'étage. J'y vis de belles étagères de littérature british et teutonne, mais évidemment point de française. L'employée présente à qui je m'adresse au seuil du découragement ouvre alors un carton qui, providentiellement, séjournait sur son présentoir. Elle en extrait une poignée de romans d'auteurs hongrois en Folio ou Livre de Poche. Une dizaine tout au plus. Je ne me sens plus de joie et je choisis un court roman de Sándor Márai, L'héritage d'Esther, ainsi que Tango de Satan, de Laszlo Krasznahorkai.
Je m'apercevrai un peu plus tard que je les ai payés plus du double que ce qu'ils m'auraient coûté en France. Et vous pouvez penser avec raison que rien ne pressait et que j'aurais pu attendre d'être revenu. Certes, mais acheter un livre sur place c'est un souvenir de voyage, et il n'est pas certain que ma ferveur hongroise eut perduré une fois de retour au bercail.

Je n'ai pas regretté. J'avais fini Kertész, je lus le petit Sándor Márai en une nuit ou presque. Autant le premier avait été aride, autant le second s'imposa par une fluidité étonnante. C'était tout bonnement une sorte de chef d'oeuvre.
D'ailleurs, à peine reposé le pied en France, j'achetai le Libération du week-end (Libération que je n'achète plus que rarement) parce qu'il contenait un long article de Philippe Lançon sur le Journal des années hongroises (1943-1948) de Sándor Márai, qui vient de paraître chez Albin Michel. Article magnifique, comme le plus souvent avec Lançon, rendant bien compte du destin tragique d'un écrivain majeur qui se résoudra  à l'exil en Amérique la mort dans l'âme : "Dès 1945, l’exil paraît à Márai la pire des solutions, peu à peu à l’exception de toutes les autres."
De cet article encore, j'extrais le passage suivant qui évoque précisément un café littéraire.

Terreur quotidienne

Márai possède 5 000 livres et il a beaucoup de souvenirs, d’inquiétude, de chagrin. Lui et sa femme sont mariés depuis vingt  ans. Leur unique enfant est mort en bas âge. On l’apprend incidemment : «Quand mon père est mort, je suis aussitôt sorti de sa chambre fumer une cigarette dans le couloir de l’hôpital. J’ai agi de même quand mon fils est mort. Il semblerait que je sois vraiment un grand fumeur.» C’est le ton de Márai : celui d’un désespoir observateur et ironique. Le couple va adopter un enfant abandonné, Janos. La description de sa force joyeuse et de sa spontanéité égocentrique est un contrepoint solaire à ce qu’il voit d’un monde «au seuil de l’enfer». Une image anecdotique de cet enfer est ce qu’il reste d’un «café littéraire» : «On dirait une salle d’hôpital psychiatrique où, au lieu de travaux manuels ou de jeux de société, on occupe les malades avec des chimères et des rêves de grandeur. Des yeux où brûle une vanité ulcérée, des cheveux hirsutes, des visages suspicieux et grimaçants. La littérature est un service divin accessible à l’homme - qui consiste à définir le sens de l’existence et à décider du rapport de l’homme avec le monde - mais c’est aussi celui dont la majorité des prêtres est malade et blessée.»
Cette terreur quotidienne, on peut l'appréhender à travers la visite du bien-nommé Musée de la Terreur, sur l'avenue Andrassy, qui raconte les deux périodes noires de l'histoire du pays, le pouvoir génocidaire des Croix Fléchées et l'occupation soviétique.

Musée de la Terreur, Budapest
Ce matin-là, nous attendîmes une heure sous la pluie, dans la queue vers ce musée : au-dessus de nous, les lettres de la terreur laissaient passer les lourdes gouttes de pluie hongroise, tandis que sur le mur les médaillons des victimes de l'insurrection de 1956 s'alignaient au-dessus des chandelles de la mémoire.



Voici donc ce que je rapportai de ce voyage à Budapest, le souvenir de beaucoup de beauté entrevue mais aussi les stigmates du malheur des hommes. Devais-je me plaindre encore des sourires absents ?



jeudi 7 novembre 2019

L'homme qui baille

Je ne suis pas allé jusqu'à Astrakhan rechercher un vieux couple tatar, comme celui dont parle l'infatigable Olivier Rolin (en piste pour le Goncourt avec son Extérieur monde mais semé en cours de route), mais je me suis rapproché, en débarquant, avec ma petite famille, à Budapest, où j'ai visité, entre autres, le Musée des Beaux-Arts. S'y tenaient une exposition de dessins de Rembrandt et de ses élèves ainsi qu'une exposition Rubens -Van Dyck (entourés d'autres peintres flamands). Un menu déjà copieux, aussi n'avons-nous guère exploré les collections permanentes. Tout de même, au bout d'une salle de sculptures, j'ai découvert pour la première fois, en vrai, les "Têtes de caractères" de Franz Xaver Messerschmidt. Je ne me souviens plus comment j'ai connu cet artiste singulier, né en Bavière en 1736, qui, en même temps qu'il réalisait des bustes pour la noblesse et la gent fortunée dans un style tout à fait académique, sculptait des têtes en métal (plomb et étain) ou en albâtre, têtes grimaçantes, tout en rictus et ridules, peaux tendues et crânes polis.


L'une d'entre elles était particulièrement saisissante. Elle est nommée L'homme qui baille (mais les titres de ses oeuvres ont été données a posteriori et ne sont pas de Messerschmidt lui-même). Non, "c’est un homme qui hurle de douleur, nous dit le rédacteur du blog Lunettes rouges, face à ses démons, ses tourments, ses misères, luttant vainement contre ses hallucinations". Selon le psychiatre Ernst Kris, qui redécouvrit Messerschmidt en 1932, il souffrait de schizophrénie. Une affirmation que d'autres contestent.
Toujours est-il que cette tête m'a fascinée :

Franz Xaver Messerschmidt, L’Homme qui baille, entre 1770 et 1783
Et puis elle m'en a rappelé une autre, vue peu de temps auparavant sur les panneaux publicitaires, à l'occasion d'une campagne pour Europe 1 :


[Ajout du 07/11 : en fait, la première photo de Trump qui vint en résonance avec la sculpture de Messerschmidt est celle qui illustrait un entretien de Mediapart avec l'historien américain Robert Paxton, paru ce même 30 octobre où nous visitions le Musée des Beaux-Arts de Budapest ]

Donald Trump à la Maison Blanche, le 2 octobre 2019. © Reuters

mercredi 23 octobre 2019

Vieux couple tatar à Astrakhan

Le 8 octobre, je termine la rédaction de l'article L'angle mort est leur lieu de vie, consacré à Alain Damasio et Henri Van Lier. Au même moment, la rubrique latérale Autres sentes m'indique qu'un nouveau billet du magazine en ligne Diacritik vient de paraître, consacré à un auteur inconnu de moi, Bruno Remaury. Le billet est intitulé Bruno Remaury : Narration méditative (Le Monde horizontal). C'est sans doute ce titre, Le Monde horizontal, qui m'intrigue (n'y avait-il pas dans un passage cité de Damasio, cette phrase : Mon champ de vision couvre 180° à l'horizontal et 120° à la verticale ?), et je décide aussitôt d'y aller voir, ça commence ainsi :
"D’un côté, les traces peintes de ces mains millénaires, orientées selon un axe vertical, qui ornent la grotte de Gargas ; de l’autre, l’extension progressive d’un monde horizontal avec cette carte, Cosmographiae introductio, où est dessiné pour la première fois le continent américain, puis celle, rapprochée des toiles de Jackson Pollock, qui figure l’ensemble des trajets des bus Greyhound et où se résume la vocation de cette même Amérique à installer et imposer mieux que tout autre un mode de rapport géographique au monde."
Mains négatives de Gargas réalisées au pochoir, dont certaines avec doigts tronqués (Wikipedia)
Et bien sûr, cela me renvoyait immédiatement à la forte description d'Henri Van Lier : "L'angle droit, qui réfère entre eux les trois plans et les trois dimensions selon lesquelles le corps redressé d'Homo distribue son environnement, a envahi ses articulations. Il a plié orthogonalement deux à deux phalangettes et phalangines, phalangines et phalanges, et ainsi de suite de main en poignet, en coude [...] Les bras levés, cette menace des Primates qu'Homo transforma en supplication au ciel, confirment la fécondité anthropogénique des angles. Rien d'étonnant que ce corps orthogonalisant se soit mis un jour à précadrer ses images au paléolithique supérieur, et à cadrer (quadrare, carrer) ses images et tout son milieu au néolithique." Mais aussi - et c'était encore plus surprenant - à ce livre de Georges Perec acheté quelques jours plus tôt, What a man !, dans une nouvelle édition revue et augmentée au Castor Astral, et commencé ce même 8 octobre.

On me dira : mais quel rapport avec les mains de la grotte de Gargas ? Eh bien, What a man ! est un court texte oulipien que l'on nomme un monovocalisme en A. Aucune autre voyelle n'y apparaît (pour le lire en intégralité, voir ce site). Voici à titre d'exemple le premier paragraphe :
Smart à falzar d’alpaga nacarat, frac à rabats, brassard à la Frans Hals, chapka d’astrakhan à glands à la Cranach, bas blancs, gants blancs, grand crachat d’apparat à strass, raglan afghan à falbalas, Andras MacAdam, mâchant d’agaçants Partagás, ayant à dada l’art d’Alan Ladd, cavala dans la pampa.
A la fin du texte, Perec signe - histoire de respecter la contrainte jusqu'au bout : Gargas Parac.

Gargas, comme les grottes du même nom.


 La lecture de l'article de Diacritik ne fait que renforcer mon intérêt :
"Toute la force du livre tient dans cette capacité à créer des liens et des échos entre tous ces éléments mais aussi à les faire entrer en dialogue avec toute une série de récits bibliques ou mythologiques que le narrateur reprend à son compte en les résumant et les reformulant : récit du Déluge, histoires d’Hercule et de Cacus, d’Isaac et de Jacob, songe de Nabuchodonosor, légendes de Saint Christophe ou des sept dormants d’Ephèse."
Je commande l'ouvrage très peu de temps après. Je compte entamer très bientôt sa lecture.

En attendant, de livres, je ne manquais pas. J'en avais dernièrement acheté plus que je ne pouvais décemment en lire. Mieux, déraisonnablement, un passage à la médiathèque que j'eusse dû éviter m'avait précipité sur le dernier récit d'Olivier Rolin, Extérieur monde. Une impulsion irrésistible, qui provient du fait que l'écrivain a été la matière de plusieurs articles, le dernier en date étant celui du 14 novembre 2017, # 272/313 - Enorme poupée de ténèbres, où j'évoquais Tigre en papier :
"Le livre est puissant, mais je n'en aurais peut-être rien consigné si plusieurs échos aux thèmes étudiés ici ne s'étaient manifestés. Le premier écho fut une évocation de Che Guevara, dans la revue puis dans Tigre en papier, alors même que j'avais prévu d'insérer dans l'épisode du 8 octobre de ma Fiction-1967 une allusion à la capture ce jour-là du guérillero égaré en Bolivie :
"Le Che n'était pas un écrivain, d'accord, mais tout de même la dernière phrase de son carnet, "nous sommes partis à dix-sept sous une lune très petite", c'était aussi parfaitement beau que la dernière phrase de Rimbaud,"dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord", non ?"
Je découvre en rédigeant ce billet-ci cette récurrence du 8 octobre. L'épisode de ma fiction 1967 - qui  fait écho au 8 octobre 1967 - a été publié le 8 octobre 2017.



Bref,  délaissant pratiquement les autres lectures engagées, je me lance dans le récit rolinien*, et, page 21, je lis ceci : "Il y avait aussi, chez un vieux couple tatar à Astrakhan, accrochée au mur à côté de versets coraniques (...)" Tatar à Astrakhan, je songe aussitôt au What a man ! de Perec, à la "chapka d’astrakhan à glands à la Cranach". C'est un petit fragment monovocaliste qu'insère ici Rolin, et je me demande s'il l'a fait exprès ou si c'est totalement fortuit. Et mes doutes redoublent quand il est question quelques lignes plus loin d'une ébouriffante Kazhake dans le delta de la Volga.
Or, il se trouve qu'à la fin de ce chapitre, sept pages plus loin, Rolin écrit : "J'étais plus petit encore, j'avais six ans, et j'aurais pu ce jour-là rencontrer non seulement un rorqual de vingt mètres, mais Georges Perec, parce qu'il me semble qu'il y a  dans Je me souviens un "Je me souviens de Nanar le goujon géant", mais je n'en suis pas sûr." Et moi non plus je ne suis pas sûr malgré tout que Rolin ait sciemment voulu décalquer la contrainte perecquienne, mais sa présence ici (et Perec reviendra à plusieurs reprises dans le livre) atteste de son affection pour cet écrivain qu'il juge "magnifique". Qui sait si le monovocalisme en A ne joue pas inconsciemment chez Rolin ? En tout cas, il nous apprend in fine que Nanar le goujon géant était un "stand gag installé à côté par Pierre Dac et Eddie Barclay" (dans ce morceau de phrase, on peut encore noter le nombre très important de a). Cela, il l'a appris sur Internet, il ne cite pas sa source, mais j'en ai retrouvé plusieurs : 
"En 1955, des farceurs scandinaves installèrent sur l'esplanade des Invalides une gigantesque baraque. A l'intérieur, ils y avaient installé une baleine naturalisée, qu'ils avaient baptisée "Jonas". Affiches, cartons d'invitation, publicité, tout était réuni pour que Jonas devint une attraction vedette. Et les Parisiens affluèrent pour admirer l'animal. Déçus par Jonas, trois farceurs parisiens, dont celui qui sera célèbre plus tard sous le nom d'Eddie Barclay, installèrent une seconde baraque à quelques mètres de Jonas. Là, ils exhibèrent "Nanar". Goujon français, lui réellement géant, puisque long de 76 centimètres, ce qui constitue à n'en pas douter un record mondial pour ce cyprinidé d'eau douce. Grâce à l'intarissable verve de Pierre Dac, Nanar eut bientôt plus de succès que Jonas."




Le Confédéré, 5 octobre 1953


Du Rolin au Belin. Le lendemain, je devais baigner encore dans les effluves de ce canular Nanar, car au concert de Bertrand Belin aux Bains-Douches de Lignières, je trouvais que le chanteur faisait un sort tout particulier à cette voyelle A. J'en veux pour preuve la chanson Camarade :

On n'est pas bien sûr obligés de me suivre jusque-là. Après tout, comme disait Pierre Dac**, "Parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l'ouvrir."

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* La quatrième de couverture, rédigée par Rolin lui-même, me réjouissait d'emblée avec ce vertigineux, placé en seconde position dans la phrase :
«Bigarré, vertigineux, toujours surprenant, tel demeure le monde aux yeux de qui en est curieux : pas mondialisé, en dépit de tout. Venu du profond de l’enfance, le désir de le voir me tient toujours, écrire naît de là. Chacun des noms qui constellent les cartes m’adresse une invitation personnelle. Ce livre est un voyage à travers mes voyages. Digressions, zigzags, la mémoire vagabonde. Visages, voix, paysages composent un atlas subjectif, désordonné, passionné. Le tragique, guerres, catastrophes, voisine avec des anecdotes minuscules. Des femmes passent, des lectures. Si j’apparais au fil de cette géographie rêveuse, c’est parce que l’usage du monde ne cesse de me former, que ma vie est tressée de toutes celles que j’ai rencontrées.»

** Pierre Dac, magnifique humoriste, et il ne faut pas l'oublier, figure de la Résistance. Le A ne manque pas dans sa biographie : "André Isaac dit Pierre Dac, né le 15 août 1893 au 70 rue de la Marne à Châlons-sur-Marne (Marne) actuellement Châlons-en-Champagne, et mort le 9 février 1975 à Paris." Il avait formé avec Francis Blanche un duo auquel on doit de nombreux sketches dont le fameux Le Sâr Rabindranath Duval (1957), où le A se taille encore la part du lion.

jeudi 17 octobre 2019

Investiguer le little data

D'un belge l'autre. D'Henri Van Lier, l'anthropogéniste génial, à l'écrivain et scénariste Charly Delwart, dont j'ai découvert à la médiathèque, sur la table des nouveautés, sa Databiographie, publiée chez Flammarion. Son projet est de se décrire par le chiffre, le graphique, le diagramme. Une idée qui lui serait venue en lisant une statistique qui disait qu’il y a sur la Terre 200 000 loups sauvages pour 400 millions de chiens : "Une comparaison simple, qui décrit ce que le monde est devenu, ce qu’on a perdu en animalité, en sauvagerie. Je me suis demandé quels chiffres, appliqués à ma vie, seraient aussi parlants. J’ai commencé à lister et à organiser des éléments de tous ordres : pratique, existentiel, intime, physique, mental, en me demandant ce que ça raconterait de moi, à 44 ans. Dans une époque de big data, je voulais investiguer le little data." Fort bien, mais on pouvait craindre une sinistre cohorte de données comme celles que recueillent ces applications mobiles permettant de suivre en temps réel sa santé quotidienne, inaugurant le règne du « self management », où les bonnes âmes veulent voir la promesse d'une "médecine prédictive, préventive, personnalisée et participative". Selon Benoît Thieulin, directeur de l’agence La Netscouade et ancien président du Conseil National du Numérique, « la rencontre du Big Data et de la santé ouvre un cycle d’innovations sans précédent. On est dans le même type de saut vertigineux que la découverte des antibiotiques ». Les multinationales du numérique ne s'y sont pas trompés : on peut lire sur le site même de Sanofi que "Forts de leur maîtrise dans la collecte, gestion et traitement des données, les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) tirent naturellement leur épingle du jeu et des partenariats se forment avec les laboratoires pharmaceutiques. Sanofi s’est ainsi associé à Google, via sa filiale santé Verily, pour fonder Onduo. Cette coentreprise a pour mission de concevoir et développer de nouveaux objets connectés dans le domaine du diabète."



Bref, Delwart allait-il nous servir la version littéraire de cette gouvernance par les nombres qu'a si bien décrite le juriste Alain Supiot ? Bien heureusement non. Il n'est que de voir la datavisualisation du bandeau : surface que j'aurais pu acheter avec le budget dédié à ma psychanalyse. Cela nous en dit plus sur le monde d'aujourd'hui, ses inégalités fabuleuses, ses contrastes de richesse, que sur l'ego de Delwart. L'humour qui traverse l'ouvrage de part en part me l'a fait dévorer en deux jours. On s'amuse beaucoup, même si l'entreprise reste toujours très sérieuse, mais l'émotion pointe aussi parfois : "Ma fille de sept ans m'a fabriqué successivement, pour mes quarante-trois et mes quarante-quatre ans, en papier en en trois dimensions : la maison idéale pour écrire (avec un petit ordinateur à l'intérieur) et le musée idéal (avec des tableaux de peintres que j'aime et un d'elle). Elle me dit que le jour de ma mort, car c'est aussi important qu'un jour d'anniversaire, elle me fabriquera un cimetière en papier, avec quelqu'un qui prie."(p. 335)

C'est que les graphiques ne sont pas le tout de l'ouvrage : la moitié demeure sous forme de notes plus ou moins brèves, qui commentent et prolongent les dits-graphiques. Et ce que ces notes expriment le plus souvent, c'est un questionnement. D'ailleurs, dès le prologue, le ton est donné : "J'ai question à tout. C'est mon mode de fonctionnement depuis toujours. Je me demande en permanence ce que font les gens, pourquoi ils le font, à quoi ils pensent, autant de possibilités de mener une journée, une existence."

Le même jour où je lisais Delwart, je me suis replongé aussi dans L'invitation au Talmud de Marc-Alain Ouaknin (Champs-essais, 2018, nouvelle édition), et je suis tombé immédiatement sur un passage affirmant que la pensée talmudique est une pensée de la question :
"Étonnante langue hébraïque qui nous enseigne que le mot "homme", adam, possède la même valeur numérique que le mot mah qui veut dire "quoi ?". Cela ne revient-il pas à dire qu'il est impossible de définir l'homme ? L'homme n'est-il pas justement cet être tout à fait singulier qui échappe à toute possibilité de définition ? Cet existant qui se définit par l'absence de définition possible ? L'essence de l'homme n'est-elle pas de ne pas avoir d'essence ? Paradoxe que la langue hébraïque énonce parfaitement. L'essence se dit mahout, de la racine mah, signifiant "quoi ?". L'essence, mahout, est la "quoibilité", néologisme que nous créons pour dire cette essence questionnante de l'homme, cette questionnabilité qui maintient l'être ouvert à la possibilité de ses possibles et de son futur." (p. 146)


Sur la question, Charly Delwart cite encore l'écrivain espagnol Javier Cercas, avec un extrait de son livre Le point aveugle, recueil de cinq conférences données à Oxford  : 
« Le roman n’est pas un genre responsif mais interrogatif : Écrire un roman consiste à se poser une question complexe et à la formuler de la manière la plus complexe possible, et ce, non pour y répondre ou pour y répondre de manière claire et certaine ; écrire un roman consiste à plonger dans une énigme pour la rendre insoluble, non pour la déchiffrer (à moins que la rendre insoluble soit, précisément, la seule manière de la déchiffrer). Cette énigme, c’est le point aveugle, et le meilleur que ces romans ont à dire, ils le disent à travers elle : à travers ce silence pléthorique de sens, cette cécité visionnaire, cette obscurité radiante, cette ambiguïté sans solution. Ce point aveugle, c’est ce que nous sommes. »
 De son côté, Marc-Alain Ouaknin en appelait à Flaubert - "L'interprétation c'est la patience du sens : pour renoncer, selon l'expression de Flaubert, à la "rage de vouloir conclure" - mais aussi à Milan Kundera et à son Art du roman, en sa dernière partie, Le discours de Jérusalem.  L'art du roman, un essai que j'avais adoré. Je vais chercher le Folio dans la bibliothèque, la date au stylo vert (ce qui me surprend car j'use rarement du vert) donne le 25 avril 1995, à Lyon. Et c'est encore en vert que sont soulignés certains passages. Il y a d'abord cette expression "la sagesse du roman". "Tous les vrais romanciers, écrit Kundera, sont à l'écoute de cette sagesse supra-personnelle, ce qui explique que les grands romans sont toujours un peu plus intelligents que leurs auteurs. Les romanciers qui sont plus intelligents que leurs oeuvres devraient changer de métier." Et puis, quelques lignes plus loin : "Il y a un proverbe juif admirable : L'homme pense, Dieu rit. Inspiré par cette sentence, j'aime imaginer que François Rabelais a entendu un jour le rire de Dieu et que c'est ainsi que l'idée du premier grand roman européen est née. Il me plaît de penser  que l'art du roman est venu au monde  comme l'écho du rire de Dieu." (passages précis soulignés en vert).

En cherchant pour ce billet le passage de Javier Cercas sur le point aveugle (par paresse, pour gagner du temps, copier-coller au lieu de recopier laborieusement), je suis parvenu sur un article de la revue en ligne Diacritik, écrit par Lucien Raphmaj en mars 2017. Où celui-ci invoque justement l'écrivain tchèque et son Art du roman :
"C’est au « premier moment du roman », celui inauguré par Don Quichotte selon Milan Kundera dans son Art du roman, que Cercas souhaite s’alimenter, revenant sur l’hybridation des genres si fertile désormais : « La littérature authentique ne rassure pas, elle inquiète ; elle ne simplifie pas la réalité, elle la complique. Les vérités de la littérature, surtout celle du roman, ne sont jamais claires, précises et manifestes, mais ambigües, contradictoires, polyédriques, fondamentalement ironiques »."

Cet article en appelait un autre, rédigé un an plus tôt par Christine Marcandier, toujours dans Diacritik, article où je trouvai la citation recherchée et qui se terminait par l'évocation d'un autre livre de Cercas, Mobile :
"Álvaro, le protagoniste de Mobile (comme avant lui Kafka ou ses personnages) travaille dans un cabinet juridique. Mais c’est surtout à la littérature qu’il a « subordonné » sa vie, la littérature qui, il le sait, est une « maîtresse exigeante« . Il se consacre à sa tâche, écrire « une œuvre ambitieuse de portée universelle« , de manière obsessionnelle, presque maladive. Après avoir hésité entre plusieurs formes, il choisit le roman, maintes fois mis à terre, en état de mort annoncé, pourtant toujours vivant puisqu’aucun autre « instrument ne pouvait capter avec une telle précision et une telle richesse de nuances la complexité infinie du réel« . En référence à Flaubert, il écrira donc « l’épopée inouïe de quatre personnages banals« , dont l’un, bien sûr, post-modernisme oblige, écrit justement un roman ambitieux. Le Mobile est l’épopée vertigineuse d’une écriture lancée dans sa propre recherche, l’aventure du roman et de son point aveugle, déjà."
Flaubert est encore ici à l'honneur - et je vous prierai de prendre acte du vertigineuse qui mériterait bien d'enrichir la contribution flaubertienne à l'inventaire des vertiges. Notons enfin que la photo de la couverture de Mobile, avec son escalier en spirale ouvrant sur un trou noir, appelle en écho  le Vertigo hitchcockien.



mardi 8 octobre 2019

L'angle mort est leur lieu de vie

Parfois le flux des associations d'idées, la dynamique des thèmes abordés, m'entraînent sur certains chemins et me font oublier d'autres éléments dûment repérés, mais que le traitement prioritaire de l'information m'oblige à différer la prise en compte. Et parfois même, ils restent tellement longtemps sur la berge que je ne sais plus comment les réintégrer. Je les ai comme perdus de vue. Ce sont branchages échoués, galets naufragés, alluvions en attente de la crue qui leur redonnera la chance d'un nouveau voyage.
Une fois n'est pas coutume, remontons donc le courant, et établissons-nous au 10 mai 1019, à cinq mois d'ici. Ce jour-là, je commence Les Furtifs d'Alain Damasio. Et certes, j'en parle dès le 4 juin dans un article éponyme. Mais je suis vite entraîné vers une série de résonances avec le cinéaste Adolfo Arrietta et le poète Gérard Macé. Et je n'évoque pas une autre rencontre importante, celle avec le penseur belge Henri Van Lier, découvert la même semaine de mai grâce à une vidéo postée par Benoît Peeters - que je me permets de remettre ici car elle est essentielle.


Ce n'est que le 8 septembre que j'ai parlé pour la première fois d'Henri Van Lier, à l'occasion d'un article sur le film de Blake Edwards, Experiment in Terror. Mais je ne faisais aucune mention de Damasio. Et pourtant, très vite, un point commun puissant s'était imposé : le thème de l'angle.

Pour Henri Van Lier (et cela est très tôt explicité dans la vidéo) l'homme est le primate anguleux. Cela est affirmé jusque dans l'en-tête de son site Anthropogénie, où toute son œuvre est généreusement disponible.


La capacité du corps humain à former des angles est exploré dès le premier chapitreCorps technique et sémiotique :
"L'angle droit, qui réfère entre eux les trois plans et les trois dimensions selon lesquelles le corps redressé d'Homo distribue son environnement, a envahi ses articulations. Il a plié orthogonalement deux à deux phalangettes et phalangines, phalangines et phalanges, et ainsi de suite de main en poignet, en coude, en épaule, en tronc, comme aussi de doigts de pied en pied, jambe, cuisse, tronc. A quoi s'ajouteront d'une épaule à l'autre les rotations de la tête sur 180°, c'est-à-dire 90° x 2, confirmant l'orthogonalité des trois dimensions à partir du plan transversal. De plus, le Primate redressé entretient en permanence un angle droit circulaire au sol, qui en fait l'animal antigravitationnel. Quand il s'assied, sa station assise (sedere, ad) crée et entretient deux angles droits opposés. Son agenouillement, technique ou révérentiel, comporte un angle droit quand il a lieu à deux genoux, et deux angles droits quand il a lieu sur un genou, avec ou sans fléchissement du tronc. Les bras levés, cette menace des Primates qu'Homo transforma en supplication au ciel, confirment la fécondité anthropogénique des angles. Rien d'étonnant que ce corps orthogonalisant se soit mis un jour à précadrer ses images au paléolithique supérieur, et à cadrer (quadrare, carrer) ses images et tout son milieu au néolithique. La perpendiculaire, en français, est dite normale au sens de normative. En grec, gônia, l'angle de la géométrie dérivait de gonu, le genou."[C'est moi qui souligne]
Or, ce qui frappe très vite à la lecture des Furtifs de Damasio, c'est l'omniprésence des angles. Comme en témoigne déjà l'épitaphe finale :
A la mémoire de Marilou (...)
Dans un angle vif parfois, 
          je te vois encore :
                          tu luis "
Mais aussi le premier chapitre, intitulé LE BLANC, qui commence par une chasse au furtif mené par un des personnages principaux, Lorca Varèse. Il s'agit d'une épreuve de chasse dans un cube, un huis clos, qui décidera ou non de l'admission définitive de Lorca au Récif (Recherches, Études, Chasses et Investigations Furtives), un corps militaire d'élite de chasseurs de Furtifs : "A peine si je distingue les angles droits des murs." Page suivante: "Les quatre angles, je les code NO, NE, OS et ES." Page suivante encore : "Je me loge dans l'angle OS pour avoir la porte dans mon champ de vision. (...) Calé dans mon angle, je regarde le plafond droit à ma verticale puis la totalité du cube blanc, tacheté de croix, qui s'étend devant moi. Rien, bien sûr. Sans parler du silence, presque insultant.
Il est dedans. Je veux bien les croire, putain. Mais où ?
Ça pourrait être une farce. Un bizutage de fin de formation. Mon champ de vision couvre 180° à l'horizontal et 120° à la verticale. Quand je regarde la salle, posté dans l'angle, j'ai l'impression panoptique de tout couvrir - et cependant je laisse de courtes plages hors champ - sol, côté, plafond - où le furtif se cache. "L'angle mort est leur lieu de vie" -c'est la première chose qu'on nous apprend."

L'angle mort est leur lieu de vie. L'angle mort, cette expression ne cessera plus de revenir dans le livre. Regardant en replay l'émission La Grande Librairie où Damasio sera invité le 30 mai, je l'entendrai utiliser par deux fois.

Phonophore, Enquête sonore autour des furtifs.
Cette rencontre orthogonale entre ce philosophe belge presque inconnu et cet écrivain français ne doit-elle pas être pensée comme une occasion de penser une situation proprement politique ? A l'instar de ce que je suggérais l'autre jour, avec la triple récurrence de la date 1770 dans deux opus cinématographiques et l'écho d'une catastrophe ancienne à Rouen, la coïncidence n'est peut-être pas qu'un pur jeu formel et qu'une curiosité sans lendemain, elle porte peut-être aussi la marque d'une urgence, d'une invitation au questionnement. 
Ce qui me conduit à reprendre la question que je posais à la fin de l'article du 4 juin : "L'Attracteur étrange, qui se plaît à ourdir des rencontres entre les éléments a priori désaccordés de nos vies, n'est-il pas à sa manière une sorte de furtif, œuvrant dans le hors-champ de nos parcours algorithmés ?"

jeudi 3 octobre 2019

Article au vitriol

Le 1er octobre, je boucle à 20 h 51 l'article sur Premier Contact, le film de Denis Villeneuve que je venais de voir pour la seconde fois. Ce même soir, en consultant mon fil Twitter (je consulte mais je ne tweete jamais ou presque), je découvre (il est 22 h 38) l'information suivante :


En 1770, déjà à Rouen, avait donc eu lieu la première grande pollution industrielle  chimique en France.
1770... Cette date dont je venais juste d'établir la double présence, dans le film de Céline Sciamma et celui de Denis Villeneuve : "L'autre précision, c'est que l'arrivée sur les côtes australiennes se situe en 1770, date donnée explicitement par Louise. Et 1770, souvenez-vous, c'est exactement la date où Céline Sciamma a situé l'histoire de son film Portrait de la jeune fille en feu."
Le lendemain, j'achète Le Monde pour lire l'intégralité de l'article. Thomas Le Roux commence sa tribune ainsi :
"C’est à 500 mètres de l’actuelle usine Lubrizol de Rouen qu’eut lieu la première grande pollution industrielle chimique en France, au cours des années 1770, dans le quartier Saint-Sever, sur la rive gauche : les fumées corrosives d’une fabrique d’acide sulfurique détruisirent la végétation alentour et on les soupçonna de menacer la santé publique. Malédiction sur le site ou simple coïncidence ? Ni l’un ni l’autre : mais c’est au miroir du passé que l’on peut mieux comprendre comment le risque industriel et les pollutions sont encadrés aujourd’hui."
C'est donc à une double coïncidence que nous assistons, doublée elle-même d'une synchronicité de publication : mon billet et l'article du Monde sont pareillement publiés le mardi 1er octobre.
Enfin, pour parachever l'étrangeté, l'incendie de Lubrizol entre évidemment en écho avec le titre du film de Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu.

Je ne veux pas m'arrêter à ce simple constat de ces étranges coïncidences. Il en est d'elles comme des contraintes que s'imposait Georges Perec, dont lui-même déplorait qu'elles conduisent certains lecteurs à faire l'économie d'une lecture véritable. C'est toujours l'histoire du sage qui montre la lune et du sot qui ne regarde que le doigt. La coïncidence, comme la contrainte, exige de nous une attention redoublée.* J'ai donc voulu en savoir plus long sur cet incendie de 1770.

La ville au risque de ses usines, Exposition archives départementales 76.

Au XVIIIe siècle, les 100 000 habitants de la ville s’entassent dans 170 hectares. Selon un médecin de l’époque, Le Pecq de la Clôture, on y étouffe ; les rues, malpropres, sont étroites ; les maisons semblent s’amonceler si bien que ni l’air ni la lumière ne pénètre. Les épidémies prospèrent et entre trois et quatre enfants sur 10 n’atteignent pas l’âge d’un an. Sur le quartier Saint-Sever, le bon médecin est sans équivoque : « On y voit […] une manufacture d’huile de vitriol [de l’acide sulfurique] dont le voisinage a beaucoup effrayé les citoyens dans les commencements de cet établissement […]. Il faut convenir que, lorsque les exhalaisons sulfureuses s’évaporent et sont portées par le vent sur quelque maison voisine, tous ceux qui l’habitent sont saisis de suffocations, avec mal de gorge, d’une sorte d’oppression asthmatique »

C'est le manufacturier anglais John Holker qui après avoir fondé une manufacture de coton à Saint-Sever y avait fait construire en 1768 la première fabrique française d'acide sulfurique, plus couramment appelé vitriol à l'époque, et utilisé notamment pour le blanchiment des tissus et le traitement des colorants. La notice de Wikipedia sur John Holker ne mentionne même pas l'incendie de 1770 (pas plus que celle sur le Quartier Saint-Sever). Thomas Le Roux, en revanche, nous instruit du procès qui eut lieu en 1772-1774, où la fabrique d'acide fut mise en cause. Que croyez-vous qu'il arriva ? Le Conseil du roi arrêta son verdict en 1774 : "à l'encontre de la jurisprudence établie depuis des siècles et qui visait à protéger la santé publique en supprimant toute nuisance de voisinage, il est décidé, après moult débats entre les ministres, que l'usine peut continuer à fabriquer son acide, défense faite au voisinage de gêner son fonctionnement." Le profit et l'économie doivent primer, le capitalisme impose déjà à cette époque ses priorités :"L'acide sulfurique est alors un nouveau produit, puissant, innovant et indispensable au décollage des industries textile et métallurgique, moteurs de l'industrialisation."

Ce que montre Thomas Le Roux, c'est qu'en réalité les choses n'ont guère changé : "En 1810, au plus fort de l'Empire, une loi sur les industries polluantes (la première du monde) se surimpose au droit commun et y déroge. [...] Les réformes ultérieures de la loi (en 1917 et en 1976 en France), y compris celles de Seveso, n'y changent rien : c'est aux populations de s'acclimater à l'industrie et son cortège de risques et de pollution, au nom de l'utilité publique, l'industrialisation étant assimilée au bien général. Plutôt que d'interdire un produit, on commence par définir une acceptabilité par la dose et les seuils. D'où la banalité de la proximité des usines dangereuses avec les zones habitées depuis deux cents ans."

Voilà qui me donne bien envie de lire le livre qu'il a co-écrit en 2017 avec François Jarrige :


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* cf. Marcel Bénabou, introduction à What a man ! de Georges Perec, Le Castor Astral, 2019.