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lundi 13 novembre 2023

La fin de la jalousie

Samedi matin 11 novembre, j'avais lu ce tweet de Jacques Attali : "Question simple : aurait-il fallu cesser les combats contre l’Allemagne nazie, la laisser exister, faire fonctionner les camps de la mort et prospérer à travers les siècles, pour ne pas prendre le risque de toucher un seul civil allemand ?"

J'étais consterné : cette question soi-disant simple n'était-elle pas complètement biaisée ? On conçoit bien que la réponse est évidente aux yeux d'Attali : les bombardements sur les villes allemandes (un fait non spécifié et sous-entendu dans la question), ne pouvant être que légitimes au vu de la nature ignoble du régime nazi, légitiment à leur tour les actuels bombardement sur Gaza. Certes il y a des victimes civiles mais il faut malheureusement en passer par là pour annihiler la barbarie. 

Ce raisonnement présuppose que tous les bombardements sur l'Allemagne aient été justifiés. Or, il semble bien - c'est un euphémisme - que ce ne soit pas toujours le cas. Prenons un seul exemple parmi bien d'autres : le bombardement de Dresde le 13 février 1945. Rien n'accordait un rôle militaire décisif pour cette ville ancienne, de haute culture, qui avait, pour cette raison, été épargnée pendant cinq ans. Le but annoncé était de couper les transports vers le front allemand de l'Est, et cela aurait été possible en détruisant le pont qui franchit l'Elbe. Mais le pont est resté intact, il n'est même pas mentionné comme objectif de l'attaque. En une nuit et deux jours, près de 1 300 bombardiers larguent 2 431 tonnes de bombes « HE » (high explosive), et 1 475 tonnes de bombes « IB » (incendiary bombs, soit des centaines de milliers de bombes incendiaires), soit plus de 3 900 tonnes d'engins explosifs et incendiaires.La température est montée à plus de mille degrés. Plus de 25000 civils ont été tués (nombre que certains jugent largement sous-estimé), dix-neuf hôpitaux permanents ont été détruits ou gravement endommagés. 

Le 6 mars 1945, on évoque Dresde à la Chambre des Communes. Le travailliste Richard Stokes soulève la question : "Mis à part le bombardement stratégique, sur lequel j'ai des doutes très sérieux, et le bombardement tactique, que j'approuve s'il est effectué avec une précision raisonnable, le bombardement de terreur est, à mon avis, indéfendable, en quelque circonstance que ce soit."
Churchill, embarrassé, écrit le 28 mars à son état-major : "Je crois qu'il faut davantage se concentrer sur la destruction d'objectifs militaires, comme les industries pétrolières et les communications proches de la zone de combat, plutôt que sur des actions de terreur et une destruction arbitraire, aussi impressionnantes soient-elles."

Je puise ces informations dans Maintenant, tu es mort, Le siècle des bombes, de Sven Lindqvist (Le Serpent à plumes, 2002), déjà évoqué ici à plusieurs reprises (par exemple, le 20 avril 2022). J'y apprends que l'un des témoins de l'horreur fut l'écrivain américain Kurt Vonnegut*, prisonnier de guerre dans un abattoir de la ville, et qui survécut en se réfugiant dans les caves du bâtiment. Il participa au déblaiement des cadavres, et de son expérience s'inspira pour écrire Abattoir 5 (1969).

Couverture de l'édition originale (Slaughterhouse Five
or the Children's Crusade)

Je n'ai jamais lu Abattoir 5, un des grands classiques de la science-fiction, et l'envie est grande maintenant de combler cette lacune. Comme je vais en ville, j'en profite pour aller commander le livre à Arcanes. Ensuite, je me rends à 17 heures au rassemblement sur la place de la République pour un cessez-le-feu immédiat à Gaza. Cent à cent cinquante personnes sont présentes, une seule voiture de police dans un coin de la place. Un texte commun est lu, puis chaque organisation, sans surprise, PCF, LFI, NPA, EELV, CGT, FSU,  j'en oublie peut-être, dit son petit mot, avec plus ou moins de chaleur et d'entrain. Certains (pas tous) mentionnent les massacres du 7 octobre, en appellent à la libération des otages, le leitmotiv est tout de même le cessez-le-feu. On réclame, on exige, le dernier orateur demande qu'on scande pour finir cessez-le-feu, cessez-le-feu. Je ne scande rien, les bombardements me révulsent, m'horrifient, mais je ne peux m'empêcher de ressentir quelque chose de l'ordre du dérisoire dans notre rassemblement. Il n'y aura pas de cessez-le-feu, on le sait bien, tout juste quelques pauses, dites "humanitaires". Que faire ? Je ne sais pas.

Après cela, je dois me diriger vers l'autre bout de la ville pour un dîner amical. J'ai encore du temps devant moi, alors je flâne en multipliant les détours. Découvre une épicerie fine italienne qui vient d'ouvrir récemment, y achète du Chianti et de quoi cuisiner un risotto. Puis mes pas m'entraînent vers le parc Balsan, silencieux, où les lampadaires trouent la nuit maintenant noire. Près de l'entrée la boîte à livres du Lion's club où j'ai déposé récemment toute une flopée de bouquins suite au rangement de la bibliothèque (depuis ils ont tous disparu, je soupçonne qu'il n'y a pas que de vrais lecteurs à fréquenter les lieux). Une jeune femme dépose elle aussi quelques livres. Je la laisse terminer puis repartir et, par curiosité, vais jeter un coup d'oeil (avant la razzia des aigrefins).

Et là, quelques bonnes surprises : je mets dans ma besace un roman d'un certain Lilian Auzas, Riefenstahl (Léo Scheer, 2012), avec même une dédicace de l'auteur à une certaine Gwenaëlle (est-ce la jeune femme de tout à l'heure ? ) et, surtout, La fin de la jalousie, un folio 2 euros, avec des nouvelles de Marcel Proust. Mais ce titre, La fin de la jalousie,  me dit quelque chose, je suis certain de l'avoir croisé il y a peu. Chez Toussaint ou Nothomb, très probablement.


Après une chaleureuse soirée chez les amis, je suis rentré à pied passé minuit, trois quarts d'heure sous une pluie fine par les rues et les places désertes, et quand je suis arrivé j'ai aussitôt vérifié. C'est dans Soif que je retrouvai La fin de la jalousie (un titre soit dit en passant que j'ignorais parfaitement jusque-là, et en même temps j'étais heureux de revoir la figure de Madeleine dans cet extrait) :

"Un des plus grands écrivains dira que le sentiment amoureux disparaît à la mort pour se transformer en amour universel. J'ai voulu le vérifier en allant revoir Madeleine. Avant même qu'elle s'aperçoive de ma présence, j'ai été bouleversé de la retrouver. Le souvenir de mon corps l'a prise dans les bras, elle m'a serré contre elle avec frénésie, rien n'altérait notre ferveur.
Le même écrivain aborde ce sujet dans une nouvelle intitulée La fin de la jalousie. Le narrateur, maladivement jaloux, guérit de cette maladie au moment de sa mort, et cesse simultanément d'être amoureux. Cet écrivain a une conception très spéciale de la jalousie : à ses yeux, elle constitue la quasi-totalité de l'amour." (pp. 137-138)

Amélie Nothomb ne cite pas explicitement le nom de Proust. Sans doute parce que le narrateur, en l'occurrence le Christ, n'est pas sensé connaître l'existence d'un écrivain vivant deux millénaires plus tard. Ne pas donner le nom atténue l'anachronisme.

Il n'importe. La coïncidence m'avait une fois de plus secrètement exalté. Dans ce tourbillon de l'histoire où nous nous sentons bien impuissants, elle ouvrait comme un chemin de minuscule espérance.

______________________

* Il est né le 11 novembre 1922 à Indianapolis, il aurait donc eu 101 ans exactement s'il avait vécu jusqu'à ce jour (il est mort le 11 avril 2007 à New York).

mercredi 20 avril 2022

1- Par les yeux vides des fenêtres on aperçoit le ciel

"Voilà qui nous ramène à Jacques Delamain.
Ma surprise, lisant son Journal de guerre et n’en connaissant que ce qui apparaissait dans le court moment où tu exprimais ton regret, c’est que dans les 53 pages sur lesquelles les années 1915, 1916, 1917 et 1918 sont échelonnées, la guerre n’est présente que sur deux pages à peine. Et tu en donnes des exemples :
« 6 mai 1915 : Une Fauvette des jardins ne suspend pas sa petite strophe commencée sous un coup de 90. Pendant une salve de 75 (trois coups) le Verdier chante et le Moineau piaille.  »

Robert Bober, Par instants, la vie n'est pas sûre, P.O.L, 2020, p. 46

Cet article est le premier d'une série de sept, numérotés donc de 1 à 7. Ils ne constituent nullement une rupture avec les articles antérieurs, et ne se présentent pas comme une suite ordonnée. Chacun restera relativement autonome et se résume pour le moment à quelques notes laconiques. On peut alors s'interroger sur la raison d'un tel ensemble. A la vérité, c'est plus une obscure intuition qui l'a commandé qu'une réflexion patiente. Ce n'est guère qu'après-coup que j'y vois un avantage : celui de mener à bien un programme, aussi hétéroclite soit-il : en effet, je suis souvent sujet aux digressions et bifurcations et il m'arrive de perdre le fil initial de mon investigation. Ce ne sera pas le cas mais, bien évidemment, il est presque certain que digressions et bifurcations se dresseront néanmoins sur ma route, et il ne sera pas question de les passer sous silence. Simplement, elles attendront leur tour, et prendront place après la série septénaire, par des dérivations classiques : ainsi une bifurcation sur l'article 3 sera traitée sous le numéro 3.1, une seconde sous celui de 3.2, bref, on a compris. Rien que de très ordinaire (cela tendra à ressembler, j'y pense maintenant, à un livre de Jacques Roubaud)

Chaque matin de ce temps funeste, on frémit d'allumer radio ou télévision car il est bien rare que dans la minute qui suit on n'entende pas parler de quelque bombe ou missile tombé sur une ville, une usine, une gare ou un hôpital. Aujourd'hui, je lis que les Russes accusent les Occidentaux de "faire durer la guerre" en livrant des armes aux Ukrainiens : ils ont raison, bien sûr, ces grands humanistes, il serait tellement plus sain et plus économique de leur livrer des lance-pierres. En trois jours la guerre serait finie, ce clown de Zelensky pendu place Maïdan ou, dans un grand élan magnanime du Tsar, envoyé casser du caillou ou creuser du permafrost en Sibérie orientale, les nazis éradiqués pour les siècles des siècles. Mais les nazis ne sont peut-être pas seulement parmi ceux qui résistent encore dans les souterrains de Marioupol.

Le siècle des bombes, c'est le sous-titre de ce livre terrible et indispensable de l'écrivain suédois Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort (Le Serpent à plumes, 2002). Il voulait parler du XXème siècle, qui voit les premières expérimentations de lâcher de bombes par voie aérienne en 1911 jusqu'à Hiroshima et Nagasaki. Aucune autre bombe atomique n'a pour l'instant été utilisée, la dissuasion nucléaire a, toujours pour l'instant, été efficace, mais l'avenir n'est jamais garanti et l'on voit comme la guerre en Ukraine a fait resurgir les pires craintes. Le XXIème siècle s'inscrit donc dans le sillage mortifère du siècle précédent : les bombes, que les états-majors affirment invariablement cibler des objectifs militaires, tombent en réalité sur les civils, leurs maisons, leurs terres, dans une stratégie cynique de la terreur.

L'effet de ces bombardements, j'en ai rencontré la description dans plusieurs oeuvres ces derniers temps, et c'est une coïncidence dont je me serais pour une fois bien passé. Elle s'est imposée, la voici donc.

Le 1er avril, j'ai acheté le Journal des années hongroises, 1943-1948, de Sándor Márai, un des plus grands écrivains hongrois, que j'ai lu pour la première fois à Budapest (L'héritage d'Esther) lors d'un court séjour dans cette très belle ville en 2019 (j'y ai consacré un article : Perec et Houellebec hongrois, où je mentionne déjà le Journal de Márai, chroniqué par Philippe Lançon).


C'est un témoignage précis et lucide des années terribles, où Márai, écrivain alors renommé, assiste avec un froid désespoir à la collusion du régime avec l'Allemagne nazie. Les Croix fléchées, les fascistes hongrois, sèment l'épouvante, les juifs sont raflés, parqués dans des ghettos avant d'être déportés dans les camps d'extermination. Sa femme Ilona Matzner, dite Lola, épousée vingt ans auparavant, étant d'origine juive, le couple se réfugie à Leảnyfalu, un village au nord de Budapest. « Márai le mentionne de manière très discrète dans le Journal, mais il a aidé beaucoup de Juifs pendant la guerre », dit Catherine Fay, sa traductrice, à commencer par son beau-père qu’il échouera cependant à faire sortir du ghetto de Kassa (aujourd’hui la ville slovaque de Košice) et qui sera déporté en Pologne, sans doute à Auschwitz, d'où il ne reviendra pas.

Le 19 mars 1944, les Allemands occupent la Hongrie. Les Alliés, qui ont à cette époque la maîtrise du ciel, commencent à bombarder le pays. Márai donne rarement les dates des entrées de son journal, mais c'est sans doute fin juin, début juillet qu'il note "Bombardement tectonique - au sens propre du terme, un véritable tremblement. Je suis assis dans le jardin sous un arbre. Les avions américains volent bas dans le ciel./ Je lis Causeries du lundi de Sainte-Beuve." Cette dernière notation peut surprendre, mais elle illustre bien la posture de l'écrivain, qui refuse en toutes circonstances de céder à la panique, et pourtant les bombardements sont effroyables : "Tant qu'on n'a pas vécu cela, on ne sait pas ce qu'est la guerre. Pendant la nuit, une mine aérienne tombe si près que la maison, la pièce, le lit où je dors en sont ébranlés. Et à tout cela, on s'habitue. Tandis que j'écris, la terre tremble, on se bat entre Szentendre, Szigetmonostor et Dunakeszi." Son appartement de Budapest sera pulvérisé, et il ne pourra sauver que quelques-uns des cinq mille livres de sa bibliothèque.

"De là, à la cave où un obus aérien a fait écrouler les décombres des appartements du rez-de-chaussée ; l'abri n'a pas été touché. Dans ce terrier vivent aujourd'hui trente-deux personnes, des habitants de la maison et des étrangers, des sans-abri. On est justement en train de balayer lorsque nous y entrons ;  il y a trente lits les uns à côté des autres sur le sol argileux  ;  c'est la dixième semaine que ces gens vivent ici, sans lumière, qu'ils y font la cuisine, la lessive et leur toilette et qu'ils attendent que la journée et la nuit se passent, qu'ils attendent... quoi ? Ils ne savent pas eux-mêmes. Ces gens sont des gueux, comme moi."

Le même 1er avril, j'ai acheté au vil prix d'un euro un livre désherbé par la médiathèque : La première main, de Rosetta Loy (Mercure de France, 2008). Rosetta Loy est une grande écrivaine italienne dont je n'avais encore jamais rien lu. Pourquoi me suis-je chargé de ce récit, au milieu des dizaines d'autres livres expurgés par les bibliothécaires pour des raisons qui souvent m'échappent ? Sans doute, dans le cas présent, parce qu'il appartient à cette collection Traits et portraits, dirigée par Colette Fellous,  que j'aime tout particulièrement : récits toujours à la première personne, en dialogue souvent féconds avec des photographies, lettrage d'Alechinsky et typo élégante. Je le lus les 6 et 7 avril, et découvris l'enfance d'une petite fille de la haute bourgeoisie romaine, enfance que l'on eût pu dire dorée si la guerre là encore ne l'eût pas recouvert de ses cendres. A nouveau, sans que j'eusse pu le prévoir à la lecture de la quatrième de couverture, c'est la litanie des bombes qui refait son apparition. Au soir du 19 juillet 1944, il est encore question de partir en vacances à la montagne, en wagons-lits jusqu'à Turin et de là, gagner le Val d'Aoste.

"Mais à onze heures du soir, avant même que l'alarme retentisse, une tonitruante tempête de coups déchire l'air immobile de la canicule. Sinistres, profonds, ils semblent naître du ventre même de la terre alors qu'ils pleuvent d'en haut et ébranlent les murs pendant qu'au-dessus de nos têtes se propage le grondement sourd et omnivore des Forteresses volantes. Elles passent et repassent sans trêve dans un fracas assourdissant et les vitres des fenêtres ouvertes vibrent comme des feuilles. Nous descendons aussitôt dans l'abri installé dans la cave. C'est la première fois : nous sommes assis sur les bancs qui courent le long des murs et le dos appuyé contre la pierre reçoit maintenant le contrecoup des explosions comme des coups de poing. Et en même temps explose, terrifiante, une peur jamais rencontrée."

 


Le père de l'auteure ne renonce pas pour autant à partir en villégiature : deux jours plus tard, toute la famille prend le train pour Turin à onze heures du soir, et n'y parvient qu'à deux heures de l'après-midi, "et pendant tout le voyage le train longera les murs écroulés de ce qui avait été des chambres à coucher, des cuisines, des escaliers. Des pans de tapisserie sont encore collés sur les cloisons aux portes arrachées, des balcons sont suspendus en équilibre sur le vide, prêts à tomber au premier choc. Et partout des gravats et des bouts de fer tordus, la fumée du train qui nous fait les narines noires pendant que tout le monde parle des morts : combien ici, combien là, comme une compétition." La correspondance pour Aoste est ratée, il faut attendre la prochaine, alors, dans l'intervalle, le père emmène sa progéniture voir la maison où il est né. Il n'a pas plus de chance que Márai avec son appartement : "c'est un pèlerinage dramatique et triste, les rues de Turin sont parsemées d'immeubles éventrés et même papa reste sans voix sur la piazza San Carlo devant l'immeuble où se trouvait autrefois la porte du numéro 9 : il n'est resté que la façade et par les yeux vides des fenêtres  on aperçoit le ciel maintenant."

Hongrie, Italie, des pays qui s'étaient ralliés au Reich hitlérien, et sur qui tombe le feu anglo-saxon. Mon troisième pays victime des bombes, c'est justement l'Allemagne, à travers un film cette fois, vu le lundi 4 avril sur Arte, Le Temps d'aimer et le Temps de mourir, de Douglas Sirk (1958). Dans ce mélodrame bouleversant, Ernst Graeber (John Gavin), après deux ans de combat, revient en 1944 du front russe pour une permission de trois semaines. Sa maison a été détruite par les bombes et ses parents ont disparu. Errant dans les ruines, il rencontre Elizabeth Kruse (Liselotte Pulver), fille du médecin de sa mère, déporté dans un camp de concentration pour avoir critiqué le régime. Les deux jeunes gens vont vivre un bref amour et se marieront avant qu'Ernst ne retourne au front où il trouvera la mort.


Ce film, admiré par Jean-Luc Godard ("Je n'ai jamais cru autant à l'Allemagne en temps de guerre qu'en voyant ce film américain tourné en temps de paix" écrira-t-il dans les Cahiers du cinéma en avril 1959), est le reflet d'un drame personnel de Douglas Sirk. De son vrai nom Hans Detlef Sierck, né le 26 avril 1897 à Hambourg, Allemand d'origine danoise, il est d'abord metteur en scène de théâtre. Il rencontre beaucoup de succès jusqu'à ce qu'il monteen 1933, Le Lac d'argent, de Georg Kaiser et Kurt Weill, juifs engagés à gauche. La pièce devient le lieu d'un affrontement : chaque soir, raconte Marine Landrot, un tiers de la salle est rempli de nazis sifflant le spectacle, pendant que les deux autres tiers conspuent les chemises brunes et acclament la pièce...  

Marine Landrot encore : 

"Condamné à quitter le théâtre, après cette épreuve dont il gardera toujours un souvenir exalté, Douglas Sirk passe au cinéma, en 1934. Son génie pour diriger Zarah Leander, la future star du cinéma nazi, lui vaut une proposition empoisonnée : devenir le cinéaste officiel du Reich, à condition qu'il divorce de Hilde Jary, sa femme juive. Il paraît que le Führer, qui se fait projeter un film par soir, aime beaucoup ce qu'il fait. Hitler n'a pas dû saisir le message de La Habanera (1937), dont l'héroïne fantasque revendique le droit d'épouser un modeste torero plutôt qu'un banquier suédois. Il n'a pas dû bien regarder non plus la façon extraordinaire dont Sirk filme les domestiques noirs et asiatiques dans Paramatta, bagne de femmes (1937). Ils ne s'effacent pas devant leur maître. Au contraire, ils passent dignement dans le champ de la caméra pour devenir, l'espace d'une seconde, des personnages de premier plan d'une noblesse bouleversante..."

Il fuit l'Allemagne en 1937, laissant derrière lui un fils issu de son premier mariage avec l'actrice Lydia Brincken. Devenue une fanatique hitlérienne, elle obtiendra des autorités nazies que le cinéaste soit interdit de voir son fils.

Pour en revenir au thème des bombardements, ceux-ci sont particulièrement importants dans le film de Sirk, où, note Antoine Gaudé dans Leblogducinéma,  "les longues journées sont rythmées par les alertes aux bombardements provoquant ce même mouvement répétitif vers les fameuses zones d’abris. À ce titre, la séquence la plus spectaculaire du film est probablement celle du restaurant où le couple d’amoureux formé par John Gavin et Liselotte Pulver se voit dans l’obligation de terminer le dîner dans une cave où toute la « petite » bourgeoisie allemande se retrouve cloîtrée, continuant cependant à boire et à chanter sous le bruit des explosions et dans les décombres. « Beauté » du chaos, ou comme le dit cyniquement la chanteuse « profitez de la guerre, la paix sera horrible », le film est traversé de ces moments absurdes où l’horreur de la guerre (la robe blanche en feu !) côtoie ces instants poétiques formés par la romance innocente de deux amis d’enfance. On retrouve cette harmonie des contraires ; une dialectique présente dans chaque plan de ruines où deux amants se réconfortent malgré la déchéance d’un monde qui les menace à tout instant. "


Dans le film, on voit bien que les bombardements réalisés par les escadrilles des Alliés touchent essentiellement des cibles civiles. C'est cette destruction aveugle et systématique que W.G. Sebald dénonçait en 2001, l’année de sa mort accidentelle à l’âge de 57 ans, dans un texte intitulé De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, reprenant un cycle de conférences données à Zurich en 1997. Ce bombardement massif qui aura provoqué la mort de 600 000 civils apparaît comme un sujet tabou de la mémoire collective allemande. Sebald avance de façon plausible que le peuple allemand aurait bien été en peine de demander des comptes aux vainqueurs alors que la Luftwaffe avait inauguré elle-même les raids de terreur sur les populations étrangères.
Mais, dès 1999, Sven Lindqvist avait pointé du doigt la stratégie de bombardement des Alliés, le Bomber Command. Prenons un seul exemple, l'attaque aérienne contre Hambourg, le 28 juillet 1943 : elle a tué plus de personnes que l'ensemble des frappes aériennes allemandes contre toutes les villes anglaises visées. Environ 50 000 personnes, en majorité des femmes, des enfants et des vieillards sont morts en une seule nuit. Mille deux cents tonnes de bombes incendiaires sont tombées sur les zones d'habitation. "Plusieurs jours de forte chaleur et de faible hygrométrie, précise Lindqvist, ont rendu les maisons particulièrement inflammables. Les pompiers, qui étaient occupés à éteindre les incendies provoqués par les frappes antérieures, se trouvaient loin de la zone concernée. Des milliers de petits incendies se sont réunis en un énorme foyer attirant en son centre de grandes masses d'air, où tout l'oxygène a été consommé. La tempête de feu a atteint la force d'un ouragan."
La justification d'un tel massacre de civils ? Saper le "moral" du peuple allemand. En croyant précipiter ainsi la fin de la guerre. En croyant que les maisons en flamme vont pousser la classe ouvrière allemande à se révolter contre Hitler.

Selon les Britanniques, seules "les industries-clés nazies" essuyaient les attaques de la R.A.F.

Au fracas des bombes répond le seul espoir du chant des oiseaux. C'est le sens du Journal de guerre de Jacques Delamain que cite Robert Bober. Et je ne peux résister au plaisir de citer à nouveau cette épiphanie de Maurice Genevoix, qui, en cette même Grande Guerre, n'oubliera jamais la merlette meusienne qui filait devant lui, un lointain matin de septembre :
"Nous nous étions battus toute la nuit, aux éclairs d'un orage dont les éclats brisants roulaient au loin sur le plateau. La pluie dardait des flèches phosphorescentes. Les cris des hommes, le crépitement énorme d'une fusillade frénétique, les déchirantes lueurs mauves qui vibraient à travers le ciel, des ombres d'hommes à peine entrevues, l'épaisseur des ténèbres qui refluaient sur de confuses mêlées, tout nous précipitait au coeur d'un cauchemar fantastique, nous y maintenait, nous rejetait à sa monstrueuse sauvagerie.

C'était la nuit du 9 au 10 septembre 1914. Guère plus d'un mois auparavant, nous vivions dans la paix enchantée des vacances. Et voici que, le matin venu, aux lisières mêmes de l'âpre bataille, nous suivions une allée forestière dans la douceur de l'herbe mouillée. Nous venions de gagner la bataille de la Marne, mais nous ne le savions pas. Il y avait seulement ce layon glauque où nos pas s'étouffaient, cette fine pluie d'après l'orage, ce calme, ce divin silence ; et soudain, presque sous nos pas, soulevant les feuilles du vent de ses ailes, ce petit oiseau brun du bon Dieu, ce messager du monde vivant qui me disait : "Tout continue. La paix existe."

mercredi 19 mai 2021

Ephémères et lucioles

J'ai plusieurs fois désigné sous le terme de lucioles ces petites bulles synchroniques, minuscules coïncidences ne s'inscrivant pas dans un grand rhizome proliférant, un réseau de correspondances serrées, mais éclatant avec un bel ensemble comme un pétillement de hasards débridés. On se doute que ce phénomène ne se manifeste pas tous les jours, le dernier en date remontait à décembre 2020, avec les résonances à la porte de bronze. Mais le 30 avril et le 1er mai dernier a eu lieu une nouvelle épiphanie de lucioles. Ce matin-là, je reçus tout d'abord un mail annonçant un article de The Charnel-House, un site sous-titré From Bauhaus to Beinhaus, tenu par un certain Ross Wolfe, et dont les grands centres d'intérêt sont le marxisme et l'architecture. L'article traitait de Lazar Khidekel, un élève de Kazimir Malevitch dans les années 20, qui avait jeté les plans d'une cité aérienne, a "flying city". J'étais surpris de recevoir ce mail, car j'avais quelques années plus tôt souvent fréquenté ce site, dont l'iconographie est remarquable, mais je m'en étais peu à peu détaché - et je n'en recevais plus de nouvelles depuis bien longtemps. Soudain, il se rappelait à mon bon souvenir.

Dessin de Lazar Khidekel (1925-1932)

Le même jour, je consulte le site Barbotages, où Jacques Barbaut exprime son "grand (b/h)on(h/n)eur d’avoir été convié par Ian Geay (glouglous) à rejoindre — d’un plongeon ! — le pléthorique sommaire (Jean Lorrain, Laurine Roux, Anna d’Annunzio, Yves Letort, Éric Dussert, Christophe Esnault…) de la neuvième livraison — ou « immersion » — d’Amer, revue finissante, Lille, 480 pages, 504 grammes, avril 2021, thème : « Eaux, lavement littéraire » (...)" Je clique sur le lien qui termine le billet et débarque sur le site Les âmes d'Atala. Je déroule la page et découvre une vignette ouvrant sur un vinyle du groupe Fifth Era, dont le titre est Charnel House Anthems.


Un peu plus tard, je retrouve l'ami Nunki Bartt à la médiathèque, où j'emprunte le récit de Bernard Chambaz, Éphémère, qui relate sa nuit passée dans le musée de Franco Maria Ricci, tout près de Parme, à côté de son labyrinthe de bambous, comme il est dit sur la quatrième de couverture. 

Ce soir-là, nous regardons le premier volet d'une série sur les Décolonisations, L'apprentissage, qui part de la révolte des cipayes de 1857 à la République du Rif, mise sur pied de 1921 à 1926 par Abdelkrim el-Khattabi avant d'être écrasée par la France : "ce premier épisode montre que la résistance, autrement dit la décolonisation, a débuté avec la conquête. Il rappelle comment, en 1885, les puissances européennes se partagent l'Afrique à Berlin, comment les Allemands commettent le premier génocide du XXe siècle en Namibie, rivalisant avec les horreurs accomplies sous la houlette du roi belge Léopold II au Congo". Ceci me remet en mémoire le livre saisissant de l'écrivain suédois Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort, Le siècle des bombes (Le Serpent à Plumes, 2002), qui retrace la genèse de la bombe et ses premières expérimentations par voie aérienne en 1911 jusqu'à la fin du XXème siècle (et évidemment, ça continue de plus belle). Le lendemain, je replonge dans le livre et retrouve le passage suivant :

"La première bombe larguée d'un avion explose le 1er novembre 1911 dans une oasis aux environs de Tripoli.

"Les Italiens lancent des bombes de leurs aéroplanes", annonce le Dagens Nyheter [grand quotidien de Stockholm] le lendemain. "Un des aviateurs a réussi, avec un résultat satisfaisant, à larguer quelques bombes sur le camp ennemi."

C'est le lieutenant Giulio Cavotti, à bord d'un monoplan aussi svelte qu'un éphémère, qui s'est penché hors de l'habitacle pour lâcher lui-même la bombe - une grenade à main danoise de marque Haasen - sur l'oasis lybienne de Tagiura, près de Tripoli. Quelques instants plus tard, il a attaqué l'oasis d'Aïn Zara. Au total, quatre bombes de deux kilos chacune ont été larguées lors de cette première attaque aérienne." (pp. 16-17, c'est moi qui souligne)*


La comparaison dont use Lindqvist résonnait donc avec l’Éphémère du titre qui renvoie aux initiales d'un autre italien, Franco Maria Ricci, FMR, qui apparaissent à Chambaz comme "une sorte de paradoxe vivant dans la mesure où il aura consacré son existence à conjuguer l'éphémère et l'éternité."


Un autre thème associe le livre de Lindqvist et Chambaz/FMR, celui du labyrinthe. Lindqvist a construit son essai sur ce principe. Ainsi écrit-il, dans sa courte préface : 

"Ce livre est un labyrinthe, avec vingt-deux entrées et pas de sortie. Chaque entrée mène à un récit ou à une argumentation qui vous suivez en passant d'un texte à l'autre, selon le numéro de la section où se trouve la suite du texte. [...] Où que vous vous trouviez, vous êtes entouré de pensées et d'événements contemporains, reliés à d'autres récits que celui que vous êtes en train de suivre. C'est intentionnel. Ainsi la texte est tout à fait ce qu'il a l'air d'être : l'un des sentiers possibles à travers le chaos de l'Histoire.

Bienvenue dans le labyrinthe ! Suivez les flèches, faites ce puzzle terrifiant et, quand vous aurez vu mon siècle, construisez le vôtre avec d'autres pièces."

Le labyrinthe de bambous que Ricci a fait édifier à Fontanellato, près de Parme, vient d'une promesse faite à son vieil ami Jorge Luis Borges. Le labyrinthe, écrit Chambaz, était déjà au cœur de leur première rencontre, à Buenos Aires, à la Bibliothèque nationale dont Borges était alors directeur :

"A la question de savoir ce qui l'avait motivé, Ricci répondit qu'il aimait le concept de labyrinthe. Borges sourit et assura que c'était une bonne raison pour traverser l'océan. Il le conduisit alors à travers une suite de couloirs et d'escaliers jusqu'à un balcon, d'où on surplombe la salle de lecture. "Vous voyez, là, c'est le centre du labyrinthe." Puis il ajouta qu'il était comme le Minotaure et qu'il attendait d'être tué, laissant planer un doute sur le sérieux de cette assertion." (p. 24)

Ce 1er mai, comme j'avais terminé Éphémère, je m'étais lancé dans la lecture, si longtemps différée, de Raboliot de Maurice Genevoix. A côté de moi, Gaëlle lisait le Voyage avec Charley de John Steinbeck (elle adore Steinbeck et aura bientôt tout lu de lui, du moins tout ce qui a été traduit en français - et je ne peux oublier que s'il n'a pas encore beaucoup de place sur Alluvions, il est tout de même le sujet du second billet que j'ai écrit, en décembre 2006). A un moment donné, elle me pose une question sur le sens du mot trimardeur. Et presque aussitôt voici que le même mot trimardeur affleure dans Genevoix**: "Une petite visite chez Trochut, de Sarcelotte et de Berlaisier, avait comme par miracle éclairci la vue du gros aubergiste. Il se rétractait ; il en revenait à ce qu'il avait dit d'abord et qui était, il le jurait, la vérité : "Un traînier lui avait apporté ces lapins, un trimardeur qu'il ne connaissait pas. (...)."

A 17 h 29, très précisément, je reçois une photo de ce même ami qui m'avait offert l'album de dessins de Cardon pour mes 60 ans. Faut-il préciser que, comme moi, il est né en 1960 ?


Or, c'est en 1960, deux ans avant de recevoir le prix Nobel de littérature, que John Steinbeck entreprend, au volant de son mobil home, un voyage de onze semaines à travers l’Amérique, avec pour seul compagnon son chien Charley.

Onze semaines... Je ne sais plus exactement pourquoi j'emprunte alors le Voyage avec Charley et l'ouvre à la page 111, où je lis : "Il m'indiqua pour cela une route qui, si je m'en étais souvenu, sans même parler de la suivre, aurait fait ressembler le labyrinthe de Cnossos à une autoroute."

 


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* Wikipedia a une autre version sur la nature des bombes, et parle de quatre grenades à fragmentation créées spécialement pour l'aviation par un certain Giuseppe Cipelli. L'une est reproduite dans Historic Wings, où l'on peut lire aussi : "When Lt. Gavotti returned to the field at Tripoli, he was cheered by fellow aviators and saluted by his commanding officer, General Caneva. He wrote, “Everybody is satisfied”. (...) Lt. Gavotti’s mission was nothing less than a revolution. The Italian press ran stories of the great exploits of Lt. Gavotti, calling him “the flying artilleryman”. As the term bomber and bombing had yet to be coined, he was trumpeted as having innovated “the art of winged death.”  It may not have been the first bombing mission, though many claim it was and certainly, it was the first by a European pilot." Le bombardier est déjà un héros...


 ** Dans la définition du CNRTL, il est proposé le dérivé trimardier, et c'est Genevoix qui est cité :

Trimardier, -ière, adj.,hapax. Il est venu rôder (...) en quête de vagues rogatons, ainsi qu'il fait chaque soir, trimardier, chapardeur, autour des maisons de Solaire (Genevoix, Rroû, 1931, p. 106).

dimanche 10 juin 2018

Du chaos, du Congo et du Pequod

Les choses se compliquent (et j'admets déjà que ce n'était pas très simple...), elles se compliquent même bougrement. Pourquoi ? Pour la bonne raison tout d'abord que trois plans temporels se superposent et même s'enchevêtrent : car tentant de rendre compte de corrélations constatées au mois d'avril, je suis conduit à évoquer aussi les échos que cela provoque dans le temps présent de ce mois de juin, tout ceci entrant aussi en résonance avec des textes plus anciens de quelques années. Des indices dispersés sur plusieurs strates temporelles émergent comme si l'on avait procédé à une coupe verticale du territoire exploré (qui n'est autre au fond que celui de nos existences), mais de cette vision globale je ne puis en donner une traduction immédiate, perceptible synthétiquement : il me faut passer par une narration linéaire qui peine à rendre l'ampleur de l'étoilement des motifs. C'est là que la macle (ou le losange) intervient en tant que figure essayant de donner forme au chaos (c'est en somme la même fonction que remplissent justement les attracteurs étranges dans la théorie mathématique du chaos).

Prenons un autre exemple de motif ayant triangulé tout récemment, et qui est en même temps bien ancré dans le passé récent : Moby Dick. En premier lieu, je l'ai retrouvé parmi les livres brûlés de Fahrenheit 451. Quand la brigade de pompiers fait une descente chez le pompier rebelle Montag, et que tous les livres qu'il cachait se retrouvent sur la moquette du salon, on voit parmi les chefs d’œuvre de la littérature que Truffaut a choisis visiblement avec soin, le roman de Melville.


Un autre plan s'attarde plus précisément sur l'ouvrage seul :

(Les illustrations de Rockwell Kent qui accompagnaient cette édition anglaise ont été reprises dans la toute récente édition Quarto établie par Philippe Jaworski)
En second lieu, Moby Dick prend place dans le livre d'Anna Tsing, Le champignon de la fin du monde, venu de Bourges et apparu à la fin de l'article traitant du feu chez Truffaut (j'allais écrire du faux chez Truffeu).
Il n'est pas inintéressant de replacer le contexte de son apparition dans ce livre (qualifié, je le répète, de très important par Bruno Latour, ce que je ne cesse de vérifier à chaque étape de ma lecture - pas encore achevée à cette heure).
Anna Tsing développe toute une réflexion sur le capitalisme, dont le processus, rappelle-t-elle, est l'accumulation. Mais la valeur est parfois produite à partir de phénomènes vitaux qui ne lui doivent rien. Même dans les fermes industrielles, "des êtres vivants issus de processus écologiques sont récupérés pour participer à la concentration des richesses. C'est ce que j'appelle, écrit-elle, une "captation", qui implique de tirer avantage de la valeur produite en dehors du contrôle capitaliste." La cueillette des matsutakés par des travailleurs précaires dans les forêts de l'Oregon sont un exemple de ce qu'elle nomme des "chaînes d'approvisionnement", qui sont "des chaînes de matières premières transformées en marchandises qui traduisent la valeur au bénéfice des entreprises dominantes ; elles opèrent une traduction entre des valeurs non capitalistes et capitalistes."
Ce n'est pas quelque chose de nouveau et elle en donne deux exemples historiques pour en clarifier le fonctionnement, tous les deux mis en lumière par la littérature.
Le premier est le marché de l'ivoire au XIXe siècle, tel que l'a raconté Joseph Conrad dans son roman Au cœur des ténèbres.
"L'histoire tourne autour d'une découverte que fait le narrateur : alors qu'il était épris d'une grande admiration pour un commerçant européen, il prit conscience de la sauvagerie avec et par laquelle il se procurait de l'ivoire. Révéler cette sauvagerie a de quoi surprendre le sens commun, habitué à penser la présence européenne en Afrique comme ayant été un moteur de civilisation et de progrès. Au lieu de cela, civilisation et progrès se rabattent en écrans de fumée pour tenter d'étouffer la violence par laquelle passent les mécanismes de traduction pour obtenir toujours plus de valeur : une captation en bonne et due forme." (p. 109)*
 Le second exemple est donc puisé chez Melville :
"Moby Dick suit l'histoire de l'équipage d'un baleinier, dans lequel le cosmopolitisme, fortement animé, tranche clairement avec nos stéréotypes sur la discipline d'usine. Toutefois, l'huile que l'équipage obtient en tuant des baleines tout autour du monde entre en fin de compte dans une chaîne d'approvisionnement capitaliste, basée aux Etats-Unis. De manière étrange donc, sur le Pequod, tous les harponneurs sont des indigènes non intégrés, qui viennent d'Asie, d'Afrique et du Pacifique. Et le navire serait incapable de capturer une seule baleine sans l'expertise de ces personnes totalement étrangères à la discipline industrielle étatsunienne. Mais, comme les produits de ce travail doivent finalement être traduits en termes de valeur capitaliste, c'est seulement par le biais du financement capitaliste que le navire peut prendre la mer. Autrement dit, l'accumulation par captation s'opère ici dans la conversion de savoirs indigènes en bénéfices capitalistes. Et, par la même occasion, dans la conversion de baleines vivantes en produits d'investissements." (p .109)
Enfin, dernier côté du triangle, les deux pages que Christiane Taubira (dont j'ai mis une citation en exergue d'un article récent) consacre à Moby Dick dans Baroque sarabande, livre d'hommage aux livres et aux écrivains de son enfance guyanaise aux combats d'aujourd'hui. Deux pages d'où j'extrais le passage suivant :
" Et si le bateau Pequod est au commencement, c'est qu'au commencement sont les Amérindiens. Et c'est fort d'un savoir irréel que Queequeg le harponneur, homme de cale dont les tatouages sur le corps sont la calligraphie d'un mystérieux traité sur les cieux et la terre et sur l'art d'atteindre à la vérité, décide au dernier moment de renoncer à son agonie."
Pour bien comprendre, il est nécessaire de savoir (Taubira ne le précise pas) que les Pequots étaient une tribu indienne qui fut exterminée lors du massacre de la Mystic River, en 1637.  L'écrivain américain Benjamin Whitner raconte toute cette histoire d'une incroyable violence dans le numéro 4 de la revue America, hiver 2018, (L'histoire interdite, p. 88) :
" Ensuite, les pèlerins se mirent en devoir d'éradiquer intégralement la tribu des Pequots. Ils déclarèrent que tout Indien réputé appartenir à cette tribu serait exécuté sur-le champ. La rivière Pequod fut rebaptisée Thames - la Tamise -, et le village connu sous le nom de Pequot fut rebaptisé New London. Comme John Mason [le capitaine qui avait dirigé le massacre] le déclara, le but était d'"effacer tout souvenir de ces Indiens de la surface de la Terre". L'Assemblée générale du Connecticut alla jusqu'à déclarer l'interdiction officielle du mot lui-même. Les Pequots ne furent pas seulement annihilés en tant que peuple, mais également en tant qu'idée."
Pour Whitner, il s'agit ni plus ni moins que d'un génocide. Il écrit que les Pequots "ne réapparaîtront vraiment dans la conscience américaine qu'avec le Moby Dick d'Herman Melville."

De Fahrenheit 421 aux Pequots en passant par le Congo, on voit bien que cette affaire de Moby Dick n'est pas qu'une amusante chasse aux coïncidences, que ce qui est désigné là avec insistance c'est la violence et l'injustice infligées à l'être humain, et en particulier à l'Autre, au Noir, à l'Indien, à celui qu'on désigne comme brute, sauvage, inférieur.
Et ce n'est pas un hasard si au coeur des ténèbres  veillent sous la cendre les braises vives de la littérature.

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* Sur Joseph Conrad, la conquête coloniale et la remontée à la source des génocides du XXème siècle, on lira avec grand profit le livre de l'écrivain suédois Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes ! (Les Arènes, 2014). Ce titre est une phrase de Kurtz, le personnage principal d'Au coeur des ténèbres, qui avait conclu par ces mots son rapport sur la mission civilisatrice de l'homme blanc en Afrique.
Bel exemple de cette intrication temporelle que je tentais de décrire au début de cet article : ma lecture cet après-midi même du chapitre V des Anneaux de Saturne, de W.G. Sebald. Au coeur de ce chapitre, il y a deux personnes : Joseph Conrad (que Sebald choisit plutôt de désigner sous son vrai nom de Konrad Korzeniowski) et la figure moins connue de Roger Casement, diplomate britannique qui dénonça dans un rapport au Foreign Office les atrocités commises par les agents du roi des Belges, Léopold II, sur les Noirs congolais, "contraints, rapporte Sebald, de travailler sans salaire pratiquement sans être nourris, souvent enchaînés les uns aux autres, à un rythme forcené, du lever au coucher du soleil et jusqu'au moment où ils tombaient à proprement parler de tout leur long et mouraient sur place d'épuisement." (p 167)
Roger Casement
C'est au cours de son voyage le long des côtes anglaises, dans une émission documentaire de la BBC, que Sebald découvrit ce personnage jusque-là inconnu de lui (et dont la destinée fut tragique car il finit par être pendu en 1916 pour haute trahison dans une prison londonienne - il avait épousé la cause nationaliste irlandaise). Vaincu par la fatigue, Sebald s'était endormi devant la télévision, mais écrivait qu'il se rappelait "simplement qu'il avait été question, au début de l'émission, du fait que l'écrivain Joseph Conrad avait rencontré Casement au Congo et qu'il le tenait, parmi les Européens, corrompus en partie par le climat tropical, en partie par leur propre inextinguible cupidité, pour le seul homme droit qu'il lui eût été donné de rencontrer dans cette région du monde."(p. 138)

mardi 14 février 2017

# 38/313 - Et c'est ainsi qu'elle se souvint de Paris


Au nombre des grands écrivains au pouvoir d'anticipation, Pierre Bayard désigne aussi Herbert George Wells, H.G. Wells, célèbre pour ses romans de science-fiction comme La Guerre des mondes ou La machine à explorer le temps. C'est cependant avec une œuvre moins connue, La Destruction libératrice, (The World set free) qu'il le considère au meilleur de sa vision prophétique.
Écrit en 1913, le livre décrit en effet une guerre atomique en 1958, avec la première explosion nucléaire de l'Histoire anéantissant Paris, bombardée par les Allemands :

On aurait dit qu'elle se tenait au sein d'un univers étrange, un univers dévasté et sans bruit, un monde où s'étaient entassées toutes les choses fracassées. Il y avait une lueur - et d'une manière ou d'une autre, cela était plus familier à son esprit que tout ce qui pouvait l'environner -, une lumière pourpre qui tremblotait. C'est alors qu'elle reconnut à proximité, émergeant d'une confusion de débris, le Trocadéro. Il avait quelque peu changé, des parties s'en étaient allés, mais l'on ne pouvait pas se tromper sur sa silhouette. Il se détachait sur un fond de fumée rouge, qui jaillissait du sol en tourbillonnant. Et c'est ainsi qu'elle se souvint de Paris, de la Seine, de la chaude soirée au ciel couvert et des activités brillamment éclairées de la Direction des Opérations... (p.92)
Pierre Bayard ne tarit pas d'éloges sur Wells : "On n'en finirait pas de recenser toutes les anticipations que comporte le roman de Wells, à commencer par celle qui se situe au cœur de l'intrigue, à savoir la fabuleuse énergie contenue dans la matière et la capacité qu'a l'être humain d'en tirer des armes terrifiantes. En 1913, personne n'imaginait qu'il serait un jour possible  de créer des armes de destruction massive à partir de l'atome." 

Wells n'avait d'ailleurs besoin de personne pour vanter sa prescience, se targuant aussi d'avoir annoncé clairement, un an avant son déclenchement, la première guerre mondiale :
L'alliance des Empires d'Europe Centrale, l'ouverture de la campagne par les Pays-bas, et l'envoi du corps expéditionnaire britannique, toutes ces prévisions se sont vues confirmées six mois après la parution du livre.
Bref, Wells nouveau Nostradamus, ainsi que le suggère Jacques Van Herp, dans la postface de l'édition française du livre ?


Cet emballement autour de Wells me laissait dubitatif. C'est alors que je me souvins du fantastique essai de l'écrivain Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort, Le siècle des bombes (Le Serpent à plumes, 2003), qui faisait l'histoire de la terreur venue du ciel en mêlant la littérature aux sources scientifiques et historiques. Treize ans me séparait de la première lecture du livre, mais j'étais presque certain d'y retrouver une référence au roman de Wells.
C'était bien le cas. Et je n'eus guère à rechercher car un marque-page (vous connaissez maintenant le pouvoir malicieux de ces petites bêtes) ouvrait sur la page 77, et sur le fragment 89 (le livre est conçu comme un labyrinthe à 400 entrées), évoquant précisément le roman de Wells. Et c'est un autre son de cloche qu'il fait entendre :

Dans son roman The World Set Free (1914), H.G. Wells est le premier à donner une image un peu plus réaliste de l'énergie et des armes nucléaires. Tout simplement, il a potassé plus que ses collègues, et, surtout, il a lu The Interpretation of Radium (1909, 1912) de Frederick Soddy.
Chez Wells, Soddy est rebaptisé Pr Rufus, et, comme Soddy dans son propre livre, il montre un flacon contenant cinq cents grammes d'oxyde d'uranium : n'est-ce pas fantastique que ces cinq cents grammes contiennent la même énergie que plusieurs centaines de tonnes de charbon ? disent Soddy dans son livre et le Pr Rufus dans le roman de Wells. Si je pouvais libérer subitement cette énergie, ici et maintenant, elle nous ferait voler en éclats avec tout le décor. Et si cette énergie se laissait contrôler  et utiliser comme aujourd'hui l'énergie du charbon, elle vaudrait mille fois plus que le matériau qui la produit.
Dans le première édition du roman de Wells, la source est clairement indiquée, et le livre est dédié à Soddy. Ensuite, les prétentions divinatoires de Wells prenant de l'ampleur, le nom de Soddy disparaît, et Wells s'octroie l’honneur d'avoir prédit l'énergie et les armes nucléaires. Soddy et Einstein devront se contenter d'un prix Nobel. [C'est moi qui souligne]
Figure extraite du livre de Frederick Soddy
Voilà qui relativise sérieusement l'enthousiasme pro-H.G. Wells de Pierre Bayard , dont la documentation apparaît pour le moins lacunaire. Dans ces domaines de l'étrange, cela nous montre bien la nécessité de garder constamment un esprit critique en éveil.
Et pour doucher encore plus l'admiration que nous aurions pu un moment concevoir pour l'écrivain britannique, il n'est que de poursuivre encore un peu la lecture de Sven Lindqvist :
"La seule variante originale de Wells par rapport à Soddy, c'est que les Européens utilisent la superarme entre eux, et non contre des races étrangères. Pourtant, si on y regarde de plus près, le pilote qui transporte la première bombe atomique vers Berlin n'est pas un Français ordinaire. C'est "un jeune homme basané", aux "traits négroïdes". Sa figure est "luisante", on décèle dans sa voix des "tonalités exotiques", et ses mains sont "étonnamment grandes et poilues". Son visage reflète "quelque chose comme le bonheur d'un enfant qui vient de trouver des allumettes."
Celui qui utilise la bombe atomique contre d'autres Blancs n'est pas tout à fait un Blanc."