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jeudi 2 février 2023

Slava et la Tchaga

Après avoir lu Une histoire du vertige de Camille de Toledo, je commandai à Arcanes un essai antérieur du même auteur, paru en 2009, Le Hêtre et le Bouleau, où il explorait déjà la dimension du vertige, "à partir de tout ce qui a été détruit au nom et à partir des fables politiques du XXe siècle". Il se terminait d'ailleurs sur un texte portant le titre suivant : L’utopie linguistique ou la pédagogie du vertige

Deux jours plus tard, je fus interloqué par un des articles de la catégorie "Autres sentes", le dernier billet de Fonge et florule, qui regroupe les chroniques de l'ami mycologue Richard Bernaer. Le titre en était Encore du noir et blanc : la Tchaga et le bouleau. Il était question d'un champignon fort rare en nos contrées, mais que l'on rencontre près de l'austère lac limousin de Vassivière. Je laisse la parole au spécialiste :

"Le lac de Vassivière en hiver est le lieu idéal pour sentir la poignante mélancolie des frimas, des paysages hiémaux en noir et blanc : blancheur des bouleaux et terre noire des tourbières, écorces argentées griffées de noir… et la Tchaga – cette protubérance informe, charbonneuse, grumeleuse, qui dégorge du jabot blanc des vieux bouleaux.
C’est le climat nordique du lac de Vassivière, et ses antiques bouleaux qui en parsèment les abords, qui permirent à un mystérieux et rarissime polypore de s’implanter : Inonotus obliquus (Persoon : Fries) Pilat, nommé la Tchaga par Soljenitsyne."

La notice de Wikipedia mentionne en effet qu'il "s'agit d'un champignon lignivore parasite, agent de la pourriture fibreuse, principalement des bouleaux et plus rarement d'autres feuillus, vivant essentiellement au sein de la taïga dans la zone septentrionale de l'hémisphère Nord."

Chaga Mushroom - Inonotus obliquus (Photo Wikipedia)

Bon, je note avec amusement la coïncidence avec le titre de l'essai de Camille de Toledo (qui s'ouvre d'ailleurs sur une citation des Frères Karamazov), mais je suis loin de penser que j'en ferai la matière d'un article.

Le lendemain, samedi 28 janvier, un peu avant midi, je vais chercher le livre dont on m'a prévenu qu'il était arrivé la veille. Et voici que Richard entre dans la librairie quelques secondes après. Je ne l'avais pas croisé depuis deux ou trois mois, et soudain il est là, devant moi, au moment même où je récupère le livre auquel sa chronique faisait en somme écho. Je ne peux m'empêcher de lui conter ce hasard malicieux. Il me précise en passant que c'est dans Le Pavillon des Cancéreux que le champignon est cité et décrit comme possédant des vertus anti-tumorales. 

L'après-midi je commence la lecture de l'essai. Qui débute par l'évocation de la Chute du Mur de Berlin, en novembre 1989, marquée par cet événement à la fois minuscule et retentissant : la venue du grand violoncelliste  russe, Mstislav Rostropovitch, s'installant à quelques mètres de Checkpoint Charlie, sous un graf de Mickey, et jouant les Suites de Bach. Ce moment fait d'ailleurs la couverture du livre dans son édition de poche.


Camille de Toledo écrit que ceux qui se trouvaient là, "beaucoup d'anonymes qui ne le connaissaient pas, croyant qu'il s'agissait d'une première occurrence de la mendicité dans le règne nouveau de la puissance capitaliste, se mirent à lui jeter des pièces. Il n'y avait pas de chapeau retourné devant lui, pas de tronc. Nul n'était là pour les ramasser, ces pièces, et cependant elles étaient jetées. Elles tombaient, comme le Mur. Elles tombaient. En même temps que le Mur."

Et, comme à la page suivante il continue de méditer sur cette anecdote, c'est alors que surgit le nom de Soljenitsyne :

"Lors du concert, de la Chute, nul ne prêta attention à ce que les suites de Bach murmuraient. Nul ne s'attacha à ce que pouvait bien annoncer la transformation du maître en mendiant. On ne releva pas l'obscénité de l'argent jeté aux pieds du violoncelliste, l'obscénité et l'augure de ces pièces offertes au maître Rostropovitch. On se contenta de lire les plus gros titres de journaux, de voir les traits saillants du symbole : Mstislav, le dissident, l'ami de Soljenitsyne, le joyeux, qui s'était opposé à la figure pétrifiée du stalinisme, Brejnev et sa tête de marbre, Mstislav, contraint à l'exil, puis déchu de sa nationalité, s'invitant au pied du Mur pour célébrer le jour de la réconciliation, premier jour du retour dans le pays de l'enfance, vers la Russie."


Dans cette vidéo, l'homme d'affaires Antoine Riboud,  grand ami de Rostropovitch, raconte comment ils sont venus à Berlin et comment les choses se sont passées. Ce qui est étonnant, c'est qu'il rapporte lui aussi l'histoire des pièces, mais il y voit tout autre chose que Camille de Toledo. Pour lui, c'est un extraordinaire moment d'humour, et d'ailleurs il suscite les rires du public en affirmant qu'il aurait glissé à Rostro qu'ils allaient faire "moitié-moitié"...

Ce qui est assez vertigineux c'est que cet Antoine Riboud n'est autre que le propre grand-père de Camille de Toledo (dont le vrai nom est Alexis Mital), le père de la journaliste Christine Mital, la mère de l'écrivain (c'est à elle qu'il dédie justement Le Hêtre et le Bouleau). Page 98, il en parle dans la section Ma mère, l'inaperçue. Il précise qu'elle est allée à Berlin, avec son père (mais à aucun moment il n'entre dans le détail et dit que ce père s'appelle Antoine Riboud) : "Elle avait accompagné Slava, l'ami de la famille, Rostropovitch, le Russe tonitruant qui aimait tant la bonne vie, rire surtout, rire du chagrin, même de la tristesse. (...) Elle avait pris quelques notes sur son carnet, de petites griffures brouillonnes que je peinais à déchiffrer bien des années plus tard."

Encore un détail : c'est le 26 janvier 2006, à Paris, que Christine Mital est retrouvée dans un bus au terminus, "endormie pour l'éternité". Une des disparitions au coeur du récit publié en 2020 chez Verdier, Thésée, sa vie nouvelle : ce 26 janvier est aussi le jour de naissance de Jérôme, le frère d'Alexis, qui s'est suicidé par pendaison le 1er mars 2005. 26 janvier, "jour de naissance du fils, jour de mort de la mère trente-trois ans plus tard ; un vingt-six janvier ; et il y en aura d'autres, de ces dates qui se recoupent, de ces "synchronies" puisque c'est ainsi qu'on les nomme, des coïncidences, diront celles et ceux qui ne veulent pas comprendre ; mais moi je dis : "les lapsus du temps", là où le passé se mêle à l'avenir, où le contour assuré des corps se trouble devant ce qui relie les noms entre les âges (...)" (Thésée, p. 19-20)

26 janvier, date de publication de l'article de Richard sur la Tchaga.

lundi 18 septembre 2017

# 223/313 - Franca, Galla, Anita

L'histoire de Louis Althusser et  Franca Madonia m'a d'une certaine façon beaucoup touché, et j'ai cherché à en savoir un peu plus. Mais il m'a été impossible de trouver par exemple une seule photo de Franca sur le web. Seul un article de Martine Rabaudy, publié le 19 novembre 1998 dans l'Express, m'a apporté quelques renseignements précieux. Titré "Le fou de Franca", il fait référence bien sûr au Fou d'Elsa d'Aragon. Oui, encore Aragon... On y apprend donc que quelques jours après le meurtre, Franca accourt à Paris et se présente à l'hôpital Saint-Anne. Mais les visites sont formellement interdites et elle est prise d'un malaise provoqué par une perforation de l'estomac. "Opérée en urgence, victime d'une complication hépatique, elle succombait à Villejuif, deux mois et demi après la mort d'Hélène, sans qu'Althusser, englouti dans son brouillard dépressif, l'apprenne.
En définitive, ce sont les deux femmes aimées d'Althusser qui ont péri à la suite de son accès de démence.

Galla Placidia (388-450)

Retournons maintenant au blason de Ravenne, qu'Althusser a donc découvert dans le même temps où se nouait la passion avec Franca. Yann Moulier Boutang parvint à faire dire au philosophe qu'il s'agissait d'un fragment d'une basilique de Galla Placidia, l'impératrice romaine qui vécut la chute de Rome en 410. Prise en otage par les Wisigoths, elle est mariée avec leur roi Athaulf à Forli, selon le rite germanique (et une seconde fois le 1er janvier 414 à Narbonne, selon le rite romain). Or Forli est la ville où habitait Franca, et où elle enseigna la philosophie. Toutefois, le blason ne provient pas du mausolée de l'Impératrice car il ne fut pas bombardé en 1944, en outre ses mosaïques sont en émail et non en pierres noires et blanches.

En fait deux églises ont été presque complètement détruites en août et septembre 1944 à Ravenne. "L'une d'entre elles, précise Boutang, l’Église de Saint-Jean l'Evangéliste, la plus proche de la gare centrale Viale Farini, durement touchée et restaurée en 1960, avait été érigée par Galla Placidia à la suite d'un voeu fait en 424 pendant un voyage maritime heureux de Constantinople à Ravenne." L'un des fragments du sol restauré est notre blason :


"L'adaptation du dessin, écrit Boutang, a gommé l'aspect préhistorique et déplaisant de la tête et du cou très large de l'animal qui tient plus du diplodocus que de l'oie en affinant le cou, en jouant sur les contrastes noir et blanc et en arrondissant la tête et l'oeil trop reptilien. De sorte que la couverture n'a gardé qu'un lointain reflet de cet aspect inquiétant. (...) En fait l'intrigue du rébus presque disparue de l'image s'est réfugiée dans le nom et le titre même de Galla Placidia. Rien ne dit dans l'archéologie qu'il s'agisse des oies du Capitole. En revanche le destin de Galla Placidia nous ramène bien à l'archéologie du pouvoir."


Selon Boutang, si Althusser a longtemps tu le nom de Galla Placidia c'est qu'il était associé au thème de la chute de Rome, elle-même métaphore de la catastrophe contemporaine et familiale. Pour lui, c'est un bombardement allemand qui détruisit l'église en 1944.
"Là, il se trompe ou veut se tromper. Ironie classique de l'histoire, ce sont la 8e armée britannique et canadienne ainsi que la 28e Brigade Garibaldi qui bombardèrent Ravenne fin août 1944. La griffe de la catastrophe européenne se surimprime sur l'histoire romaine et sur la double fondation de l'Empire et de l’Église. Cette catastrophe c'est la guerre et c'est aussi l'Allemagne. Louis Althusser apprit l'allemand et donc la possibilité de lire Marx dans le texte en camp de prisonniers de 1940 à 1945. Reçu à l’École normale en 1939, mobilisé, il ne ressortit du stalag qu'à vingt-cinq ans. Quant au bombardement "allemand", il s'était effectivement penché sur le berceau familial vingt ans plus tôt. Son oncle Louis avait été tué au-dessus de Verdun dans son avion. Plus haut dans le temps, quarante-trois auparavant, comme beaucoup d'Alsaciens refusant l'annexion au Reich, la famille Althusser de Colmar avait émigré en Algérie."
De notre strict point de vue se rapportant aux coïncidences, trois échos sont ici à relever. Notons tout d'abord la brigade Garibaldi,  renvoyant à la phrase de Palou : "Je pensais à Garibaldi et à Anita, la maîtresse passionnée". Anita, qui meurt précisément de la fièvre typhoïde à Ravenne le 4 août 1849.

Anita Garibaldi (1821-1849) N'y a-t-il pas un air de famille avec Galla Placidia ?
Août, justement, en second lieu. Mois de la présence à Ravenne, mois du bombardement de Ravenne, mois funeste chez Soljenitsyne.
Enfin, le thème de la chute sous les coups de boutoir des envahisseurs barbares se reflète dans une autre phrase de Palou : "Je voulais voir la Ravenne des premiers temps, celle des fastes jours d'un Exarquat, constellé de pierreries et d'or, qui est comme la fin d'un monde tumultueux, et l'avortement grandiose d'une civilisation vouée aux coups de l'accoucheur barbare. Je m'endormis."

vendredi 15 septembre 2017

# 221/313 - Le principe de sérialité

On aura peut-être remarqué que j'use peu du terme de synchronicité, inventé par Carl Gustav Jung. C'est qu'il me semble que la simultanéité qu'il implique est bien rarement présente. Les coïncidences que je relève mettent en scène le plus souvent des événements contigus temporellement plutôt que strictement concomitants. Aussi je préfère souvent parler d'écho et de résonance, car écho ou résonance impliquent un décalage dans la durée. Pour prendre un exemple récent, la lecture du rêve dans Août 14 de Soljenitsyne précède de peu, en 1992, la découverte de Présence à Ravenne. La proximité thématique est répliquée par une proximité temporelle. Et la coïncidence avec Aurélien d'Aragon prend place immédiatement après la mise en évidence de la première coïncidence. Il y a là une chaîne d'échos. Et l'on voit aussi avec cet exemple que l'écho peut être longuement différé dans le temps : les coïncidences constatées en 1992 sont remises en lumière vingt-cinq ans plus tard, en 2017.

Paul Kammerer (1880-1926)
De fait, je me sens beaucoup plus proche des travaux d'un biologiste autrichien du nom de Paul Kammerer, beaucoup moins connu que Jung, et qui s'intéressa bien avant lui aux coïncidences. Le principe de sérialité qu'il avait établi me semble plus efficient que la notion de synchronicité. Je me permets ici de reproduire la section de la notice de Wikipedia qui traite de ce versant des travaux de Kammerer.
"En 1919 Kammerer publiait Das Gesetz der Serie. Eine Lehre von den Wiederholungen im Lebens- und Weltgeschehen (La loi des séries. Ce que nous enseignent les répétitions dans les évènements de la vie et du monde) dont le titre a été depuis adopté par le langage courant. Il y développait le principe de la sérialité, indépendante de la causalité et fondée sur l'observation de coïncidences étonnantes survenues au cours de plusieurs années. Ces observations provenaient de son expérience personnelle (un grand nombre étaient appuyées par des chiffres), de ce qui était arrivé à des amis ou de ce qu'il avait lu dans les journaux. La série y est définie comme suit : « La récurrence régulière de faits ou d'évènements identiques ou semblables, récurrence ou assemblage dans le temps ou dans l'espace telle que les membres individuels de la séquence - autant que l'analyse sérieuse permette d'en juger - ne sont pas reliés par la même cause active. » Arthur Koestler, biographe de Kammerer, parlera plus tard de « hasards signifiants ». Kammerer voulait établir par là qu'une loi universelle de la nature se manifeste dans de ce que nous appelons « hasards », et qu'elle agit indépendamment des principes de causalité physique que nous connaissons.
À l'appui de ses démonstrations, Kammerer produisait une collection de coïncidences dont voici quelques exemples :
- « Le 18 septembre 1916, ma femme, attendant son tour dans la salle d'attente du docteur J.V.H. parcourt la revue Die Kunst : elle est impressionnée par les reproductions des tableaux d'un peintre nommé Schwalbach, et se dit qu'elle doit se rappeler ce nom parce qu'elle aimerait voir les originaux. À ce moment la porte s'ouvre, et la réceptionniste appelle : "On demande Mme Schwalbach au téléphone." »
« - Le 23 juillet 1915, j'ai l'expérience de la série progressive suivante :
a) ma femme lit les aventures de "Mme de Rohan", personnage d'un roman de Hermann Bang, intitulé Michael; dans le tramway elle voit un homme qui ressemble à son ami, le prince Joseph Rohan; le soir le prince Rohan vient nous voir à l'improviste.
b) Dans le tram elle entend quelqu'un demander au pseudo-Rohan s'il connaît le village de Weissenbach-Sur-Attersee, et si ce serait un endroit agréable pour les vacances. En descendant du tram elle entre dans une charcuterie du Naschmarkt, où le vendeur lui demande si par hasard elle connaît Weissenbach-Sur-Attersee : il doit y expédier un colis et n'est pas sûr de l'adresse »
- « Le 17 mai 1917, nous étions invités chez les Schreker. Sur notre chemin j'achète à ma femme dans une confiserie devant la gare de Hütteldorf-Hacking des bonbons au chocolat. - Schreker nous joue son nouvel opéra Die Gezeichneten dont le rôle féminin principal porte le nom de CARLOTTA. Revenus à la maison, nous vidons le petit sac contenant les bonbons; l'un d'eux portait l'inscription CARLOTTA.»
Ces nombres, ces noms et ces situations qui revenaient indépendamment et correspondaient entre eux, il les qualifiait de processus cycliques d'un ordre et d'une puissance différentes et il ébaucha une terminologie propre pour la classification des séries. Il appelait série du second ordre une série dans laquelle le même type de coïncidences s'est produit deux fois successivement comme dans l'exemple suivant : « le 4 novembre 1910, son beau-frère alla au concert où il eut le fauteuil no 9 et le ticket de vestiaire no 9; le lendemain à un autre concert le même beau-frère eut le fauteuil no 21 et le ticket no 21. »50
En conclusion de son livre, Kammerer écrivait : « Nous avons établi que la somme des faits exclut tout « hasard » ou fait si bien du hasard une règle que cette notion même semble disparaître. En cela nous arrivons au cœur de notre pensée : en même temps que la causalité, un principe acausal agit dans l'univers. Ce principe influe sélectivement sur la forme et sur la fonction pour joindre dans l'espace et dans le temps les configurations apparentées; et cela dépend de la parenté et de la ressemblance. »
La théorie de la sérialité est fondamentale dans l'histoire de la parapsychologie puisqu'elle préfigure l'idée de synchronicité chez C.G. Jung et Wolfgang Pauli. Cette idée avait d'ailleurs été émise une première fois par Camille Flammarion. Dans son livre Synchronizität, Akausalität und Okkultismus (Synchronicité, Acausalité et Occultisme), Jung se réfère abondamment au travail de Kammerer. Einstein lui aussi se prononce positivement en qualifiant ce travail d'« original et nullement absurde51 »52 et Sigmund Freud dans son livre Das Unheimliche53 nous dit ceci sur Kammerer : « un naturaliste (Paul Kammerer) a entrepris récemment de subordonner les faits à certaines lois de manière telle que l'impression d'étrangeté devrait disparaître. Je n'ose pas décider s'il y a réussi ou non. »

Si Kammerer est si peu connu, c'est peut-être aussi parce que son image de chercheur a été durablement entachée d'une suspicion de fraude. Néo-lamarckien, Kammerer, qui travaillait sur une espèce de crapaud terrestre (Alyte obstetricans), affirma avoir mis en évidence des rugosités nuptiales au niveau des pouces des mâles. Ces structures anatomiques seraient apparues à cause des conditions humides dans lesquelles il élevait ses crapauds, puis se seraient transmises au cours des générations.  Le 23 septembre 1926, Kammerer se suicida quelques mois après la publication d'un article de la revue Nature suggérant qu’il aurait fraudé dans ses expériences sur le crapaud accoucheur. Suicide d'ailleurs éminemment suspect car on trouva l'arme dans sa main droite et l'impact du projectile dans sa tempe gauche... Certains pensent qu'il a pu être assassiné à cause de ses liens avec les scientifiques de l'URSS, dans le contexte de grave tension politique que connaissaient l'Autriche et l'Allemagne en septembre 1926. Pays où Mein Kampf circulait depuis juillet 1925.

Ceci dit, la fraude supposée de Kammerer, qui faisait l'objet jusque-là d'un consensus à peu près général, semble être remise en question comme en atteste le blog scientifique Science21 : " (...) le 31 octobre 2016, le site Phys.org diffuse un article intitulé « Re-examination suggests Paul Kammerer's scientific 'fraud' was a genuine discovery of epigenetic inheritance », se référant à l'analyse récente d'Alexander Vargas, Quirin Krabichler et Carlos Guerrero-Bosagna « An Epigenetic Perspective on the Midwife Toad Experiments of Paul Kammerer (1880–1926) » parue dans Journal of Experimental Zoology B. Malheureusement, la presse française semble avoir accordé peu d'attention à une telle nouveauté dont la portée historique est loin d'être négligeable." 

Par ailleurs, ce qui me séduit dans l'approche de Kammerer, c'est l'absence d'arrière-plan psychologique. Avec lui, nous sommes loin, par exemple, de la définition que donne Jean-François Vezina dans son livre Les hasards nécessaires : "La synchronicité est une coïncidence entre une réalité intérieure (subjective) et une réalité extérieure (objective) dont les événement se lient par le sens, c’est-à-dire de façon acausale. Cette coïncidence provoque chez la personne qui la vit une forte charge émotionnelle et témoigne de transformations profondes. La synchronicité se produit en période d’impasse, de questionnement ou de chaos." Vous trouverez sans peine sur le web des sites qui vous engageront à prêter attention à ces coïncidences censées être des messages de votre inconscient. Je suis complètement sceptique vis-à-vis de telles prétentions : si je puis évoquer mon cas personnel, je cultive les coïncidences depuis très longtemps et il ne me semble pas que j'ai été l'objet de transformations profondes (il aurait peut-être fallu, je ne repousse pas l'hypothèse...). Et depuis le début de l'année que je les recueille, ces fameuses coïncidences, il ne m'apparaît pas non plus que je sois dans une période d’impasse, de questionnement ou de chaos... Enfin pas plus que d'habitude, si je puis dire...

Je prône donc une approche non-psychologique, qui laisse place à l'humour et à la joie pure d'opérer des rapprochements entre des domaines a priori éloignés, d'observer des connexions inouïes et, en définitive, de s'ouvrir largement au monde. Là, dans cette insatiable curiosité, est la vraie grande récompense.

C'était juste un petit intermède "théorique" avant de replonger dans Palou, Breton et Ravenne.*
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* Ravenne (et donc Francesca de Rimini) ne s'est pas faite oublier lors de cette parenthèse puisque la recherche Google "Paul Kammerer + sérialité" comportait à la troisième  place un lien vers un site intitulé Jeu Tao de Francesca.


jeudi 14 septembre 2017

# 220/313 - Comme roule dans les airs une roue de feu

Entre les deux extraits d'Août 14, de Soljenitsyne, que j'avais consignés dans mon cahier, il y avait cette notule : "Chemise de nuit rose d'Aline".
Qui était Aline ? La femme du rêve ? Sans doute pas, car dans les passages cités, elle n'était désignée que par le pronom elle. Femme inconnue, mais tout de suite reconnue. Le fait est que je ne me souvenais pas de cette Aline.
Je suis donc allé emprunter le roman à la médiathèque, car je ne l'avais lu que dans l'exemplaire de la Bibliothèque de La Châtre. Sur les rayonnages, un seul Soljenitsyne. Il est déjà loin le temps des dissidents, de l'Archipel du Goulag, de l'interview de Pivot en Amérique. Soljenitsyne n'est plus guère lu, et c'est dans le magasin, derrière les guichets, qu'une bibliothécaire alla chercher Août 14.


Je retrouve le passage que j'ai cité, mais que j'ai coupé en plusieurs endroits. Il me semble intéressant aujourd'hui de le reproduire entièrement : la proximité avec l'histoire de Jean Palou à Ravenne n'en est que plus saisissante :
"Et comme par enchantement, il se retrouva dans une pièce, pas celle-ci, une autre ; les coins n'en étaient pas moins éclairés, une lumière avare venait on ne sait d'où et n'éclairait que l'endroit qu'il fallait d'elle. N'éclairait d'elle que le visage et la poitrine.
C'était elle, c'était bien elle ! il la reconnut tout de suite, ne l'ayant de sa vie jamais vue ! Il n'en revenait pas de l'avoir trouvée si vite. Cela semblait presque impossible à accomplir. Jamais ils ne s'étaient vus, et pourtant, s'étant reconnus tout de suite, ils s'étaient précipités l'un vers l'autre, s'étaient pris par les coudes. Il y avait de la lumière, il avait des yeux pour regarder, mais tout cela était insuffisant pour voir complètement son visage, son expression, et malgré tout, transpercé par l'évidence. Il l'avait aussitôt reconnue : c'était elle, très exactement elle ! la plus indispensable, la plus indiciblement intime, celle qui remplaçait toutes les jolies femmes, tout le monde des femmes.
Ils s'étaient élancés l'un vers l'autre et parlaient, sans parler, sans prononcer un seul mot distinctement à voix haute, et pourtant ils comprenaient tout, vite et bien. Les yeux ne disposaient que d'un quart de lumière, la perception, elle, était totale. Ses mains, maintenant, glissaient des coudes sur son dos étroit, cambré, et il la serrait contre lui. Et ils sentaient tellement qu'ils étaient bien, qu'ils étaient proches, qu'ils s'étaient trouvés.
Il n'y avait nul devoir qui l'appelât, nul souci qui lui pesât. Il y avait la sensation de légèreté et le bonheur de l'enlacer. Et aussi, on n'eût dit que ce n'était pas la première fois qu'ils se voyaient, tant il y avait déjà, entre eux, de passé, d'admis, de convenu, et, avec assurance, il la menait vers le lit, qui était là, et la lumière se déplaçait vers le lit.
Soudain, elle eut comme un mouvement de recul et s'arrêta. Ce n'était pas de l'embarras, leurs sentiments étaient déjà entièrement ouverts, non, elle s'était arrêtée parce qu'elle ne pouvait pas, il avait bien compris que, pour une raison ou pour une autre, elle ne pouvait pas préparer ce lit.
Alors, perplexe et pressé, il se pencha pour le préparer, lui. Et aussitôt qu'il tira le couvre-lit, la couverture, il vit, sur le drap, à moitié cachée par l'oreiller, bien pliée, la chemise de nuit d'Aline, rose avec des dentelles. Il n'y avait eu aucune autre sensation de couleur, pas même la couleur de la robe qu'elle portait, pas même la couleur de ses yeux, mais la chemise de nuit rose, il la reconnut tout de suite.
Et c'est là seulement que, soudain, il lui revint, que, soudain, il se souvint : il y avait Aline ! Il y avait Aline, et c’était un obstacle. Mais l'obstacle, il ne le sentait pas : sans la moindre tendresse pour cette chemisette rose d'un tissu très fin, sans pitié, ni hésitation, il la prit et voilà qu'il n'y avait plus rien dans ses mains, - elle avait fondu. Et le lit fut aussitôt prêt. Et plus rien ne faisait obstacle à présent.
 En un clin d’œil, sans qu'il sût comment, le lit était fait et eux, déshabillés. Ils étaient allongés, très étroitement joints, et il y avait, les submergeant, la joie infinie de s'être trouvés, de n'avoir plus jamais rien ni personne à chercher....
Mais voilà que ça tonnait, sifflait, faisait voler les vitres en éclats ! Georges se réveilla, n'ayant pas encore la force de remuer la tête. Les vitres n'avaient pas volé en éclats mais les premiers obus allemands tombaient tout près. Dans la pièce se répandait le gris de l'aube. Il ferma les yeux de nouveau." [c'est moi qui souligne]
Aline* est la femme de Vorotyntsev, dont le souvenir fait donc ici obstacle à la réunion physique des amants, par le biais de cette chemise de nuit rose. La couleur est capitale, l'auteur insiste bien là-dessus : "aucune autre sensation de couleur" n'a été éprouvée, ni la couleur de sa robe, ni la couleur de ses yeux - les italiques renvoyant à cette apparition féminine inouïe. Comment ne pas y voir l'écho assourdi du rouge porté par Francesca de Rimini, ce rouge comme annoncé par le sang qui coule du doigt blessé de Palou, comme emblème du sang répandu lors de son assassinat ?**

Francesca da Rimini et Paolo Malatesta, Ingres, 1819

Un autre passage du texte de Palou porte le rouge à son plus haut niveau de tension  : "Au paroxysme du plaisir, il y eut devant moi, à côté de moi, autour de moi, partout dans la pièce, une espèce d'éclatement rouge, de symphonie pourpre. Ceci ressembla - et je ne puis pour décrire cela qu'user d'une comparaison curieuse qui s'imposa à moi dès cet instant - à ces éclatements rouges qui se produisaient sur l'écran des cinémas, au temps du muet, lorsque le raccord ne s'opérait pas entre deux bandes." [c'est moi qui souligne]

Ce passage me semble trouver une résonance dans Août 14, une dizaine de pages plus loin. La prose y laisse soudain place à une manière de poème : 
"Soudain Blagodariov fut stupéfait. Regardant vers le haut, par-delà Vorotyntsev, il fut stupéfait, comme si, dans ses gros sabots, il s'était approché et qu'au lieu d'un hangar il avait trouvé un palais. Vorotyntsev tourna lui aussi la tête de ce côté-là.

                                                                       écran
                  
                   Le moulin à vent est en flammes !
                   Le moulin a pris feu !
                   (...)
                   Le moulin tout entier : En flammes !!! Tout entier !
                   (...)
                   Et voilà que les ailes - est-ce au souffle de l'air chaud ? - avant
                      de s'écrouler, commencent lentement,
                   lentement,
                   lentement à tourner ! Sans vent ! Quel miracle !
                   En une étrange rotation se meuvent  des rayons pourpres - dorés
                   qui ne sont que des arêtes -

                  COMME ROULE DANS LES AIRS UNE ROUE DE FEU

                  Et puis s'écroule,
                  s'écroule en morceaux,
                  en débris de feu.

                                                              l'écran s'éteint " (pp. 198-199)

C'est très certainement cette vision de la roue de moulin en feu qui donne son titre à l'ensemble de l’œuvre : La Roue rouge. Vision pourpre encadrée par l'écran qui s'allume et s'éteint : Palou et Soljenitsyne semblent se répondre. D'ailleurs ne sont-ils pas presque contemporains ? l'écrivain russe est né en effet le , tandis que l'historien français est né le 4 septembre 1917.

____________________________
* "A dire vrai, son allégresse avait encore une autre cause.
S'il se sentait si léger et si libre en première ligne, c'est qu'il avait quitté sa femme.
Au début, il ne pouvait même pas croire à ce qu'il éprouvait : jamais auparavant il n'avait ressenti de joie ou de soulagement à être séparé d'elle. Mais trois semaines plus tôt, à Moscou, quand l'état-major de district avait reçu l'ordre de mobilisation générale, Vorotyntsev, dont la tête et le coeur étaient pourtant uniquement remplis des problèmes nationaux, avait remarqué au passage cette pensée qui, entre le blocs de la guerre, se faufilait comme un petit lézard irisé : bientôt il aurait quitté sa femme de façon naturelle, bientôt, de façon naturelle, il se reposerait d'elle.
De sa femme bien-aimée ? Ah, il ne l'aurait jamais cru, huit ans plus tôt, quand il conduisait à l'autel cette merveille blanche éthérée et qu'il n'avait qu'une seule crainte, qu'elle ne se ravise à la dernière minute - non, il ne l'aurait jamais cru !" (p. 99)
**     A cet endroit précis, j'interrompis mon écriture pour aller chercher mon fils dans un gymnase de la ville. Il était dix-huit heures quinze environ. Dans la voiture, la radio positionnée sur Inter me fait entendre une voix, que j'écoute d'abord distraitement car je suis encore tout pénétré par ce que je viens d'écrire, avant de réaliser que ce qui est raconté lui est un nouvel et incroyable écho :
"Aurélien, déconcerté au possible, timide comme un collégien, se disait : "C'est elle", et ce "C'est elle" là signifiait mille choses incroyables, que c'était elle qu'il avait toujours attendue sans le savoir, celle à qui, pour la première fois de sa vie, il dirait "je vous aime."
Je découvrirai ensuite qu'il s'agit de l'émission de Guillaume Galienne, Ça peut pas faire de mal, une heure de lecture sous la forme cette fois-là d'une carte blanche à Judith Magre. Le passage lu est extrait d'Aurélien, un roman d'Aragon. Roman d'amour où Aurélien, un jeune homme meurtri par la guerre séduit Bérénice, une jeune provinciale éprise d'absolu.


Coïncidence encore, il se trouve que Daniel Bougnoux, que nous avons récemment rencontré avec Baudelaire et François Jullien, est un spécialiste d'Aragon, auquel il a consacré plusieurs essais. D'ailleurs sur son blog Le Randonneur, un article du 7 décembre 2016 aborde précisément ce roman, qui venait d'entrer au programme des concours des ENS. Au départ de son billet (fort riche au demeurant), Bougnoux relève lui-même une autre coïncidence (et nous ne serons guère surpris de voir surgir en passant André Breton) :
"Aurélien, le roman-phare d’Aragon, se trouve donc par la grâce de l’Inspection générale inscrit cette année au programme des concours des ENS, à côté des Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, de Bérénice de Racine et des Complaintes de Jules Laforgue. Coïncidence, il se trouve qu’Aragon entretient un lien particulier avec ces trois œuvres : dans Les Communistes, il prête au personnage qui le représente, le lieutenant Armand Barbentane, un goût si fort pour d’Aubigné qu’il en emporte le volume dans sa musette de combattant en 1940 ; la préface (1966) du roman Aurélien s’ouvre en Folio par l’exergue d’une citation de Bérénice, « Voici le temps, enfin, qu’il faut que je m’explique » (khâgneux, faites gaffe, Aragon ne s’explique jamais ! Ou plutôt ses soi-disants éclaircissements sont des embrouilles, son discours préfaciel ne surplombe pas l’histoire qu’il feint d’introduire, mais constitue un roman de plus…) ; concernant Bérénice d’ailleurs, prénom de son héroïne, le chapitre 1 (interpolé sur le manuscrit) constitue une superbe ré-écriture, carnavalesque, du texte de Racine qu’Aragon se plaît à travestir, à dégrader en prose triviale… Quant à Laforgue, nous apprenons par Adrienne Monnier que sa librairie de la rue de l’Odéon, qui abrita la première rencontre (non suivie d’effets) d’Aragon et de Breton aux débuts de 1917, montrait dans le futur auteur d’Aurélien un grand jeune homme sage, à la lèvre ornée d’une ombre de moustache (comme son personnage à venir), et qui gardait toujours dans la poche, pour tout signe de révolte, un volume de Laforgue…"

mercredi 13 septembre 2017

# 219/313 - Dans les nuits d'août

"Pourquoi un "roman" ne serait-il pas le journal d'une journée de quelqu'un ?
Ce serait cet enchaînement incohérent  et pourtant enchaînement de substitutions de moments et phases bien différents qui constitue - mais pour un certain regard - de temps à autre - une journée de nous - qu'il faudrait d'abord étudier abstraitement."

Paul Valéry, Cahiers (1943)

Au terme de son étude sur le jour, Jean Starobinski élargit sa perspective en montrant des exemples  de la persistance en littérature de l'attention à ce cadre temporel, "donnée structurante à laquelle les romanciers du XXe siècle ont recouru avec insistance. Parmi les oeuvres marquantes, il suffira de mentionner : Ulysse de James Joyce, Mrs Dalloway de Virginia Woolf, La Mort de Virgile de Hermann Broch, Une journée d'Ivan Denissovitch de Soljenitsyne. Il faudrait y ajouter une quantité considérables de films. L'important n'est pas d'en dresser la liste exhaustive, mais de constater que la forme du jour, pour des raisons qui ne tiennent pas toutes à la mémoire culturelle, se prête, et souvent de manière inattendue, à un retour du sacré." Il cite ensuite W.H. Auden, Paul Valéry, Saint-John Perse, Bonnefoy, Jaccottet, en somme rien que des poètes. De fait, c'est sur une fonction possible de la poésie qu'il conclut :
"On l'a souvent remarqué : le surgissement, l'illumination soudaine sont la manifestation première du sacré (lequel demande aussitôt à être fixé dans l'inscription, la statue, la règle, etc.). Le fil du temps quotidien tisse largement la trame de lumière et d'ombre qui attend d'être découpée en heures (lesquelles, dans les personnifications tardives de l'Antiquité, sont autant d'apparitions féminines successives). De surcroît cette trame est aussi le fond sur lequel peut s'enlever, dans sa fulgurance ou dans sa pointe angoissée, un instant de plus haute vérité. Accueillir cet instant de vérité, lui prêter une voix : si telle était aujourd'hui la tâche que s'assigne la poésie, elle aurait fonction, dans un monde profane, d'être la gardienne du sacré." (La Beauté du monde, p.475)
Jean Starobinski
  *
Dans Présence de Ravenne, l'étrange histoire de Jean Palou, il est bel et bien question "d'apparition féminine". Ce ne sont pas les Heures de l'Antiquité, mais ce sont bien en un sens des divinités qui se manifestent ou se dérobent à l'écrivain. Car ce n'est pas seulement Francesca de Rimini qui surgit dans la nuit de Ravenne, même si cet épisode est le plus saillant du récit. Relisons attentivement : tout commence à Venise où, "perdu dans le dédale de cette ville multiple", Palou voit, "derrière une grille de fer forgé, une femme de pierre debout près d'une vasque". Le lendemain, il ne parvient pas à retrouver cet "être marmoréen" qui lui est "plus sensible que les chairs bronzées du Lido".
Deuxième apparition, à Ravenne : "Nous eûmes juste le temps, avant le dîner, d'aller regarder, très vite, dans une pénombre poussiéreuse, la Theodora de mon enfance qui me déçut dans sa robe étroite et dans on corps trop droit."
Après le repas, il pense à "Garibaldi et à Anita, la maîtresse passionnée".
Et enfin, au cœur de la nuit, voici, entièrement drapé de rouge, la tête disparaissant sous le capuchon rouge lui aussi, Francesca de Rimini, assassinée avec son amant, par son mari, avec qui il a une "brève étreinte, assez ardente, mais incomplète."
Femmes plurielles, comme dans la dédicace d'André Breton : "C'était un très petit échassier qui, les pattes retenues dans ma main, se tenait très à l'aise les ailes ouvertes, légèrement battantes comme celles du vase qu'on voit derrière la Fée aux griffons de Gustave Moreau, Francesca, la dame au sein nu du tableau mystérieux, une autre qui me tient à cœur et que je crois être en train de perdre ? Ou toutes les trois à la fois."

Je retourne à mon cahier de 1992, où j'avais en quelque sorte résumé les principaux éléments de l'histoire et noté en regard que juste avant d'aller à la Bibliothèque Municipale de La Châtre pour photocopier le texte, je lisais Août 14, de Soljenitsyne, premier noeud (tome) du roman La Roue rouge.

Or, outre que les deux récits tournent autour du mois d'août, ce qui n'est pas une coïncidence bien convaincante, il y a surtout que l'un des personnages principaux de ce roman monumental (où Soljenitsyne rend compte de la bataille de Tanneberg, si funeste pour le camp russe), le colonel Georges Vorotyntsev est plongé dans un rêve qui fait écho de manière troublante à l'histoire de Ravenne :
"(...) Et comme par enchantement, il se retrouva dans une pièce, pas celle-ci, une autre ; les coins n'en étaient pas moins éclairés, une lumière avare venait on ne sait d'où et n'éclairait que l'endroit qu'il fallait d'elle. N'éclairait d'elle que le visage et la poitrine.
C'était elle, c'était bien elle ! il la reconnut tout de suite, ne l'ayant de sa vie jamais vue ! Il n'en revenait pas de l'avoir trouvée si vite. Cela semblait presque impossible à accomplir. Jamais ils ne s'étaient vus, et pourtant, s'étant reconnus tout de suite, ils s'étaient précipités l'un vers l'autre, s'étaient pris par les coudes.''
(...) En un clin d’œil, sans qu'il sût comment, le lit était fait et eux, déshabillés. Ils étaient allongés, très étroitement joints, et il y avait, les submergeant, la joie infinie de s'être trouvés, de n'avoir plus jamais rien ni personne à chercher.
... Mais voilà que ça tonnait, sifflait, faisait voler les vitres en éclats ! Georges se réveilla, n'ayant pas encore la force de remuer la tête. Les vitres n'avaient pas volé en éclats mais les premiers obus allemands tombaient tout près. Dans la pièce se répandait le gris de l'aube. Il ferma les yeux de nouveau." (pp. 189-190, c'est moi qui souligne)
De même, Jean Palou assure qu'il fut "tout de suite absolument certain que c'était Francesca de Rimini qui se trouvait dans ma chambre". D'autres coïncidences ont été notées ce même jour autour de Ravenne, que nous allons déplier au fil des jours qui viennent. Coïncidences que je consigne donc ici vingt-cinq ans plus tard. Curieux bouclage temporel.