vendredi 31 juillet 2026

Le regard du chien

Au printemps 1939, Simone Weil est atteinte d'une pleurésie. Séjournant à Genève pour se soigner, elle visite au Musée d'art et d'histoire de Genève les collections du Prado évacuées lors de la guerre civile espagnole, et en particulier les eaux-fortes de Goya (Les Désastres de la guerre), qui lui font une très forte impression. L'exposition s'achève le 31 août 1939, juste avant l'invasion de la Pologne et le début de la Seconde Guerre mondiale. La notice chronologique du Quarto consacré aux Œuvres de Simone Weil mentionne bien cette visite mais ne précise pas la présence des Goya. Ce n'est pourtant pas un détail anodin, le juriste Alain Supiot, dans un entretien avec Xavier de la Porte, en 2017, explique que la "notion d'attention est du reste première dans sa réflexion sur les relations du droit et de la justice. Le sentiment d'injustice surgit avec ce cri : « Pourquoi me fais-tu du mal? », et la justice commence par l'attention portée à ce cri. Cela me fait penser à ce chien que Goya a peint en train de se noyer. Tout est dans le regard du chien. Simone Weil nous invite à demeurer attentifs au regard de ceux qui se noient. " 

J'ai été surpris et heureux de retrouver ce chien de Goya auquel j'ai consacré plusieurs articles en septembre 2021. Un peu surpris aussi par l'interprétation de Supiot, qui ne m'a jamais effleuré l'esprit, et que je n'avais pas vue ailleurs. Le regard du chien est étonnant, mais rien ne me semble assurer que l'animal soit en train de se noyer.

Goya, Perro semihundido (Wikipedia)
 

Chien que j'avais retrouvé en décembre 2025 avec Le Jour du chien de Caroline Lamarche. L'article que j'y consacrai alors citait aussi Yves Bonnefoy, à travers son essai La poésie et la gnose, où, dans un texte sur Alain Veinstein, j'écrivais avoir été immédiatement saisi par l'incipit : "Dans Voix seule, aucune de ces créatures très souvent monstrueuses et toujours épouvantables qui peuplent les "peintures noires" d'un Goya avançant dans la ruine du sens mais donnant figure au non-être. En ces poèmes d'Alain Veinstein guère même d'évocations de quoi que ce soit de visible, plus rien de ces choses de la nature, arbres, rochers, nuées, qu'on peut encore imaginer entrevoir sur les parois de la Casa del Sordo, dans des restes de lumière. Et d'ailleurs peu de comparaisons, peu d'images. Une parole simple, sans effets, coïncidant avec la pensée, un constat sans assonances ni rythmes pour le distraire de soi. cette voix seule est une voix nue." (p. 83)


Et je finissais ainsi le billet : "Goya encore une fois s'invitait dans ma recherche, mais ce n'était pas tout. A la page suivante, je compris que c'était la peinture même qui avait drainé ma pensée qu'entre bien d'autres œuvres le poète visait : "Goya, disais-je, de cet espace sans haut ni bas, tout silence et ténèbre, de cet intérieur de la mort ? Plus précisément le Goya du chien enlisé, qui, du coin d'un pli du néant dans lequel il sombre, jette un regard d'étonnement absolu sur ce qui l'entoure."

Chien enlisé, chien qui se noie, au fond peu importe. C'est le regard surtout qui compte.

Mais Simone Weil ne fut pas la seule à visiter l'exposition de Genève. Une autre philosophe, Rachel Bespaloff, à la même époque elle aussi en soins à Genève, si j'en crois cet article italien, découvrit les Goya.

Et ce qui est étourdissant, c'est que Rachel Bespaloff, née à Kiev en 1895 de parents juifs ukrainiens, venus vivre à Genève (où son père Daniel Pasmanik est chargé de cours à l'université), exilée aux États-Unis pendant la guerre, publie à New York chez Brentano's une étude philosophique intitulée De l'Iliade (rappelons que L'Iliade ou le poème de la force a été publié en 1940 par les Cahiers du Sud).

 

J'ai acheté ce livre en août 2017 à Toulouse. Et l'ai donc relu mardi après-midi dans le prolongement de mon dernier article sur Simone Weil.

Les deux femmes ne se sont jamais rencontrées, ne se connaissaient pas. Mais toutes les deux ont quitté la France en 1942 pour les États-Unis. Simone Weil ne reste pas  à New York, où elle juge la vie trop confortable, et elle arrive en Grande-Bretagne en novembre 1942, où elle travaille comme rédactrice dans les services de la France libre. Elle meurt le 24 août 1943 à Ashford de malnutrition et d'une crise cardiaque. 

 

Rachel Bespaloff, elle, collabore au service international de radio télévision du gouvernement américain "The voice of America", puis de 1943 à 1949, grâce à son ami, Jean Wahl, elle obtient une charge d’enseignement de la littérature française auprès du Mount Holyoke College dans le Massachusetts où lui-même enseigne comme professeur. Cependant, harcelée par les tracas financiers, les soucis de santé de sa mère et de son oncle, qu’elle affronte seule après le décès de son mari, et l’éloignement de sa fille admise à Harvard, Rachel Bespaloff met fin à ses jours le 6 avril 1949. Elle ferme les portes et les fenêtres de sa cuisine, les obture avec des serviettes, puis ouvre le gaz.

Rachel Bespaloff
 

Deux destins tragiques que réunit donc un grand poème, L'Iliade, auquel toutes les deux ont consacré un livre au moment où la guerre dévastait le monde. J'ai cherché sur le net des études comparatives entre les deux œuvres : elles ne sont pas légion. Elles préfèrent le plus souvent mettre l'accent sur les différences. Elles existent évidemment, on ne saurait les nier ou les minimiser : "son interprétation, assure par exemple Claude Cazalé-Bérard,  diverge profondément de celle de Simone Weil, dont Jean Grenier lui a fait connaître l’essai L’Iliade ou le poème de la force, en 1941." Matthieu Nucci, de son côté, écrit que "selon les reconstitutions les plus accréditées, l'auteur a voulu le revoir dès qu'elle a eu connaissance de la publication de Simone Weil, corrigeant certaines phrases qui risquaient de le faire passer pour le plagiat. En fait, si l’esprit de l’œuvre est le même, la réponse est très différente, ou plutôt: l’atmosphère dominante, le trait avec lequel les deux philosophes choisissent de relire l’Iliade."

Néanmoins, relisant donc Rachel Bespaloff, c'est bien plutôt, au-delà des divergences, les points de connexion qui m'ont frappé. Je les évoquerai dans une prochaine chronique.

Francisco de Goya, « Las mujeres dan valor » (Les femmes sont courageuses) de The Disasters of War (1810-1820).

 

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