mercredi 22 avril 2026

De la destruction comme élément de l'histoire naturelle

"Kirchhorst, 14 février 1945.

Nuit agitée. Les Anglais ont adopté une tactique d'usure : ils font tournoyer sans relâche des appareils isolés au-dessus de la région ; ces avions lancent de temps à autre une bombe, pour que la tension ne diminue pas. 

Toute la journée aussi, les alertes se sont suivies. Il paraît que Dresde a été violemment bombardée. Ce serait la destruction de la dernière ville qui fût restée intacte ; on aurait lâché sur elle des bombes incendiaires par centaines de milliers. D'innombrables réfugiés ont péri sur les places. (...)"

Ernst Jünger, Second Journal parisien

Je reviens à l'essai de Patrick Boucheron, Peste noire. Et précisément à cette page 52 où il évoque Bonaparte à Jaffa, et le tableau d'Antoine-Jean Gros. Il écrit que cette grande peinture d'histoire, qui prend place dans un décor frontal d'arcades qui rappelle le Serment des Horaces de David "est pourtant placée sous le signe de la cécité - voyez à gauche  celui qui ne voit pas, plongé dans le noir de son manteau."

Antoine-Jean Gros, Bonaparte et les pestiférés de Jaffa (détail)
 

Il enchaîne avec ce paragraphe où j'eus la surprise de voir cité le cher Sebald,  l'auteur qui a de loin le plus grand nombre de libellés sur ce blog :

Voir et ne pas voir. Voir aujourd'hui ce que les femmes et les hommes du XIVe siècle ne pouvaient pas voir, et ainsi "violer un secret qui angoissait l'humanité depuis l'apparition de la peste dans le monde", comme l’écrivait Paul-Louis Simond en 1898 - et en même temps suivre la ligne de regard de ceux qui ne voient pas, afin de dévoiler nos propres aveuglements. Cela W.G. Sebald l'a écrit magnifiquement, dans De la destruction comme élément de l'histoire naturelle*. Ces récits en lambeaux des bombardements des villes allemandes par les Alliés à la fin de la Seconde Guerre mondiale explorent, par fragments, un déni de mémoire, du fait de "l'effroi abyssal menaçant alors de saisir tous ceux qui ouvraient réellement les yeux au milieu des ruines". Mais encore : "Même s'il s'agissait là des preuves indubitables d'une catastrophe s'étendant au pays tout entier, il n'était pas toujours simple de collecter des renseignements plus précis sur les modalités et l'ampleur de la destruction. Le besoin de savoir était contredit par la tendance à fermer les yeux.

Patrick Boucheron écrit encore, un paragraphe plus loin, que, "comme l'auteur d'Austerlitz, nous devons travailler à restaurer la lisibilité de l'histoire en faisant droit à la constellation des images." Que veut-il dire par là ? Je ne sais trop, mais il nous invite à regarder à nouveau Les Pestiférés de Jaffa :

Bonaparte brave la mort  et défie la contagion, il est le roi christ qui touche les écrouelles, mais il est aussi saint Thomas qui doute du sacrifice du Christ - celui qui veut voir pour croire, mais qui, ce faisant, n'ouvre pas les yeux sur la vérité. Voici pourquoi il est encadré par ces deux figures d'ombre. A droite, l'homme aux yeux écarquillés ; à gauche, l'homme aux yeux bandés. **Il faut à la fois, pour comprendre ce que l'on a comprendre, la peste des Anciens et la yersinia pestis des Modernes, voir et ne pas voir, croire et ne pas croire, savoir ce que l'on sait aujourd'hui et ne pas savoir ce qu'ils ne savaient pas hier.

Antoine-Jean Gros, Bonaparte et les pestiférés de Jaffa (détail)

 

L'Incrédulité de saint Thomas, Le Caravage, vers 1603, Postdam
 

Je m'aperçois, après coup, que j'ai déjà évoqué ce tableau du Caravage, dans Sept Œuvres de miséricorde, article du 6 janvier 2013, consacré à un récit de l'écrivain aujourd'hui disparu, Mathieu Riboulet. J'écrivais ceci :

Un autre espace sert de base de départ, le haut plateau calcaire lozérien, où le narrateur vit habituellement, hébergeant parfois des marginaux au corps souffrant. Le récit ira ainsi de voyages en retour au haut pays. Il retrouve Andreas à Berlin, et Le Caravage à Postdam, au palais Sanssouci, avec son Incrédulité de saint Thomas, dont un détail est d'ailleurs reproduit sur le bandeau de l'ouvrage.


 "La plaie est largement ouverte où l'index de Thomas disparaît, il n'en dégoutte pas le moindre sang (je rappelle que nous sommes après la Résurrection) ; elle a donc à la fois la portée symbolique voulue par l'évangile de Jean et l'aspect réaliste voulu par le peintre avec ses allures d'entaille au flanc d'un macchabée. Qu'y a-t-il dans le corps de l'autre que je veuille posséder avec tant d'ardeur dans le désir, que je veuille extirper avec tant d'acharnement dans le combat, dont je veuille vérifier la présence avec tant de précision dans le Livre ?" (p. 52)

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 * Sur ce livre de Sebald, voir aussi ici.

 ** Il me semble que Boucheron confonde ici droite et gauche...

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