vendredi 24 avril 2026

Du fond du cœur : je ne méritais pas tant

Renouons maintenant avec le fil de méditation autour de l’œuvre et de la personne de Cesare Pavese. Fil dont le dernier brin fut l'article Essaie de dire aux mortels ce que tu sais, publié le 19 mars dernier, qui commençait ainsi : "Turin, le 26 août 1950, Cesare Pavese, de sa chambre au troisième étage de l'Albergo Roma, téléphone à une femme pour l'inviter à dîner. Elle refusera. Il en appellera d'autres, elles refuseront toutes. Il appellera des amis, mais ils ne répondront pas, ils sont en vacances."

Le 10 avril dernier, passant à la librairie Arcanes (je n'y allais cette fois que sous le prétexte d'y chercher un stylo feutre), je remarque un Folio portant le titre Hotel Roma, et arborant en couverture une photo de Pavese.

 

Ce récit, paru en 2024, et dont je n'avais aucune connaissance, vient donc d'être édité en poche. Je ne peux faire autrement que de m'en emparer. J'en entreprends aussitôt la lecture, que j'achève le lendemain. Il  ne s'agit pas d'une biographie à proprement parler mais d'un récit personnel où l'auteur parvient à croiser sa passion pour la littérature de Cesare Pavese avec son propre itinéraire, sa trajectoire sentimentale, avec pudeur et élégance, à l'image du grand écrivain italien. Turin est ainsi au cœur du livre : "Il faudrait qu’il existe comme ça des lieux où le souvenir est si fort qu’on puisse avoir la certitude de réparer l’amour en s’y rendant. Turin serait notre forteresse. Elle était imprenable." 

Ce passage est suivi de celui-ci : "L'amour des femmes aura été la grande tragédie de Pavese. Il traversait son journal et sa poésie, des poèmes de vingt ans jusqu'à ceux du crépuscule. L'année de sa mort, il s'épuisa une dernière fois auprès d'une Américaine, une femme magnifique. Elle s'appelait Constance Dowling et il l'aurait d'abord rencontrée avec sa sœur Doris sur le tournage de Riz amer de Giuseppe De Santis, spectacle néoréaliste sur les mondine, ces femmes journalières dans les rizières du Pô. Doris Dowling partageait l'affiche avec Silvana Mangano."


 

Or, par extraordinaire, peu de temps après avoir lu ces lignes, ce même 11 avril, je découvris que passait sur France 3, à une heure bien tardive (0 h 25), ce film sorti le 21 septembre 1949, et dont l'atmosphère érotique, la sensualité torride de Silvana Mangano, lui valut d'être diffusé avec le fameux carré blanc lors de sa première diffusion sur la télévision française, le 21 mars 1961 (ce fut même le premier film à inaugurer cette signalétique, suivront par exemple Hôtel du Nord (Marcel Carné), La Traversée de Paris (Claude Autant-Lara), La femme du Boulanger (Marcel Pagnol), ce qui aujourd'hui prête volontiers à sourire...).

 

Je regarde bien évidemment le film, magnifique noir et blanc, qui rend, au-delà de l'intrigue policière, hommage à ces ouvrières venus de toute l'Italie accomplir un travail difficile, éreintant, et pauvrement payé. Doris Dowling, dont la beauté plus froide contraste avec celle de Silvana Mangano, y joue le rôle de la complice de l'ignoble Walter (Vittorio Gassman, odieux à souhait), complice qui va connaître une sorte de rédemption au contact de ces femmes courageuses.

 

La notice biographique du Quarto consacré aux œuvres de Pavese ne mentionne pourtant pas de rencontre sur le tournage du film avec les soeurs Dowling. Ils auraient seulement fait connaissance au réveillon du 31 décembre 1950, chez Giovanni Rubino et sa femme Anna Grimaldi, qui a contribué au scénario d'Obsession de Luchino Visconti. Les deux sœurs sont arrivées en Italie en 1947 dans l'espoir d'y faire carrière : "Actrice de comédies musicales de série B, Constance (1920-1969) a été la compagne d'Elia Kazan, qui a raconté leur violente passion érotique. Doris a été l'interprète de films plus importants (de Billy Wilder  ou de George Marshall) et vient de jouer un rôle de premier plan dans Riz amer (où elle partage l'affiche avec Vittorio Gassman, Silvana Mangano et Raf Vallone, qui sera un temps son compagnon)."

 

En mars, Pavese est invité à rejoindre les deux sœurs près du mont Cervin pour une semaine de sports d'hiver. C'est qu'il parle un anglais parfait (n'oublions pas qu'en 1932, il a fait paraître à Turin chez l’éditeur Frassinelli une traduction de Moby Dick), et apparaît comme l'interprète idéal. C'est là que l'amour naît. Le 16 mars, Pavese écrit dans son journal :

Le pas a été terrible et pourtant il a été franchi. Son incroyable douceur, paroles d'espoir. darling, sourire, longuement répété le plaisir d'être avec moi. Les nuits de Cervinia, les nuits de Turin. C'est une enfant, une enfant normale. Et pourtant c'est bien elle - terrible. Du fond du cœur : je ne méritais pas tant. 

Le 17, Connie est déjà repartie à Rome. Et le 19, il lui envoie un scénario taillé sur mesure - Les deux sœurs. Il en écrivit huit entre avril et juin, qui ne seront jamais tournés.

Frédéric Pajak, L'immense solitude, 1999.
 

En mai, Connie repartit seule à New York, ils ne devaient jamais plus se revoir.

 

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