jeudi 29 janvier 2026

Le petit lièvre de Planet

La salamandre continue de nourrir ma méditation : je me suis avisé qu'elle avait déjà fait son entrée sur le blog le 14 juin 2016 avec La salamandre du mandala, et le biologiste américain David G. Haskell "La jeune salamandre du mandala va passer encore un an ou deux à se nourrir dans la couche de feuilles mortes avant d'être assez grosse pour être sexuellement mature. Le pléthodon a un appétit féroce, comme tous les carnivores. Les salamandres sont les requins de la litière forestière, en maraude entre ses couches de feuilles et dévorant des invertébrés de petite taille." (Un an dans la vie d'une forêt, Champs/Flammarion, 2016, p. 68)

Évocation que je rapprochais d'une note du poète Antoine Emaz, qui parlait de calme, même si ce n'était pas le calme de la salamandre jüngerienne : "Il faudrait descendre plus bas dans le calme, au fond, pour trouver encore des mots dans le sable silencieux de ce début d'après-midi d'été. Et non. On va rester dans le plat calme bleu et l'immobilité des arbres.

Et, à la toute fin du billet, je conseillais, à ceux qui seraient  tentés de pousser plus avant la divagation autour de la salamandre, la lecture de L'esprit de la salamandre, sur Fragments de géographie sacrée, de Robin Plackert. Une note du 20 décembre 2007. Dont je donne ici les deux premiers paragraphes :

Il y avait longtemps que le facteur de coïncidences n'était pas passé. Et puis voilà qu'hier il est apparu à l'improviste, comme à son habitude. Je venais juste de terminer la lecture de La Montagne magique, excellente bande dessinée du japonais Jiro Taniguchi. Je n'en donnerai pas ici le résumé  ; il suffira pour mon propos de savoir que l'un des personnages principaux n'est autre qu'une salamandre, prisonnière, au début du récit, du petit musée de la ville, et qui se révèlera comme étant l'esprit gardien de la montagne qui la domine. Taniguchi, dans un riche entretien  avec Stéphane et Muriel Barbéry (l'auteur du surprenant best-seller, L'élégance du hérisson), nous livre l'origine du choix de cette salamandre géante du Japon : "J’en avais vu une vivante dans le musée de ma ville et j’en avais gardé une impression très forte : un animal qui peut vivre plus de cent ans, est amphibie, continue à vivre s’il est coupé en deux, ne peut vivre que dans une eau parfaitement pure, etc. Je n’ai pas fait de recherches particulières pour faire la part de la réalité et de la mythologie, mais j’ai eu envie de la choisir pour mon histoire parce que c’est un animal extraordinaire, associé à des phénomènes surnaturels."

 

Sur ce, j'enchaîne sur la lecture du dernier Chronic'art (ou plus exactement, je la reprends, l'ayant déjà entamée la veille). Chronique *Warez#41, page 12,  Le mutant du mois : désigné ainsi, c'est Thierry Ehrmann, milliardaire ultra-controversé, créateur entre autres du site art-price.com, leader mondial de l'information sur le marché de l'art.
L'auteur de l'article conclut ainsi : " En 2006, Thierry Ehrmann atteint la 237ème marche du podium des 500 plus grosses fortunes françaises. Mais Thierry Ehrmann n'est pas seulement riche, il "mène une vie bicéphale" qui explose en 1999 avec la fondation du musée "l'Organe" (avec le A de anarchie). Son idée : transformer systématiquement  et progressivement la villa bourgeoise de 12000 m2 qu'il possède dans la banlieue lyonnaise en "monumentale création artistique", où se succèdent, entre autres, piscine de sang et ruines du World Trade Center. 45 artistes pour un happening continu, un procès avec le maire de la commune, 6000 visiteurs par week-end et beaucoup d'ésotérique, telle est sa Demeure du Chaos "dont la dualité est l'Esprit de la Salamandre, le souffle alchimique"."

La Demeure du Chaos existe toujours, elle vient même d'être reconnue œuvre d'art totale par le Ministère de la Culture en 2025. La Salamandre, revendiquée par Thierry Ehrmann, n'apparaît pourtant guère sur les œuvres que j'ai pu voir en ligne.

C'est en poursuivant la lecture de Ernst Jünger, et en passant à son Premier Journal parisien, que la salamandre a fait une nouvelle apparition, consignée le 1er mars 1941 à Saint Michel.


Lors de ma première lecture, en 1990, j'avais ajouté au crayon "le petit lièvre de Planet". Référence à un levraut que j'avais failli écraser une nuit dans les virages de la route de Crozon, près du petit château de Planet. Une noire mélancolie m'étreignait alors, je songeai à la mort pour me délivrer de mon insignifiance, m'auréoler de son aura tragique. Quand soudain je réalisai que quelque chose était passé sous mes roues. Je m'arrête et à la faveur de la lune je découvre une petite boule de poils étendue, inerte, sur le goudron. Un petit lièvre... Que j'avais tué au moment même où je m'apitoyai stupidement sur moi-même. Mais il n'était qu'assommé. Je l'emportai, il passa la nuit dans ma chambre. Au matin, il avait retrouvé de l'énergie, et en fin d'après-midi j'étais de retour sur les lieux du drame. M'enfonçant dans un chemin creux, après une dernière caresse, je déposai mon lièvre près d'un bouquet de noisetiers. Il resta immobile quelques secondes, comme s'il ne croyait pas encore à cette liberté nouvelle. Puis il consentit à quelques bonds timides, zigzagants. Enfin il disparut dans la haie. 

Je pouvais dire, comme Jünger, que ce petit animal, en me montrant l'inanité de mes ruminations, m'avait donné une force nouvelle, et une leçon que je n'oublierai jamais. 

lundi 26 janvier 2026

Moby Dick et les salamandres géantes

Dimanche matin, je me suis levé tard, j'avais assez mal dormi, j'étais las, fatigué, vaguement déprimé. L'assassinat en pleine rue à Minneapolis d'un infirmier de 37 ans, Alex Pretti, par les miliciens de l'ICE, c'était une insupportable injustice de plus. L’article que j'avais écrit la veille n'avait reçu que quatre pauvres visites, et l'impression de parler dans le désert n'avait jamais été aussi forte. Je ne jouissais malheureusement pas de ce "calme de salamandre"qu'évoque Ernst Jünger le 25 juin 1940, expression qui m'était assez énigmatique, ce qui était sans doute la raison pour laquelle j'avais choisi d'en faire le titre du billet.

 

Et puis, à 11 h 37, je reçus un commentaire d'Alain Sennepin. L'auteur de L'incroyable victoire des cachalots dans leur guerre contre les baleiniers au XIXe siècle, et rédacteur du blog Le retour du tigre en Europe. Il relevait la citation de Jünger puis la faisait suivre d'un extrait de Moby Dick.

Le calme des vieilles troupes… Moby-Dick, chapter 76 « The Battering-Ram » : I trust you will have renounced all ignorant incredulity, and be ready to abide by this; that though the Sperm Whale stove a passage through the Isthmus of Darien, and mixed the Atlantic with the Pacific, you would not elevate one hair of your eye-brow. For unless you own the whale, you are but a provincial and sentimentalist in Truth. But clear Truth is a thing for salamander giants only to encounter…

Il avait donc donné le texte anglais. Je me reportai tout d'abord à la traduction d'Armel Guerne, chapitre 76, Le Bélier, dernier paragraphe :

Représentez-vous bien la chose, à présent, c'est que le cachalot porte et pousse infailliblement devant soi cette insensible, imprenable et inentamable paroi, cette fortification vivante, plus légère que l'eau . imaginez-vous comment il nage retranché derrière cette masse énorme, mais toute en vie, formidable à tel point qu'on n'en peut prendre mesure qu'à la corde, comme on fait du bois empilé, oui, imaginez-vous, dis-je, que tout cela obéit à une seule et même volonté unique exactement comme le plus minuscule des insectes. Ainsi, lorsque j'aurai par la suite à insister sur les manifestations particulières et les concentrations d'énergies spéciales de la puissance fabuleuse partout répandue, partout recélée dans ce monstre ; lorsque j'aurai à vous raconter tels hauts faits à vous casser la tête de ce héros, j’aime à croire que vous aurez quitté tout scepticisme de pure ignorance et que je vous trouverai prêt à me suivre sans sourciller . et que même si je vous dis que le cachalot s'est creusé de la tête un passage à travers l’isthme de Darién, mêlant ainsi au Pacifique l’Atlantique, pas un poil de vos arcades ne se haussera. Car si vous méconnaissez le cachalot, vous n'êtes, en fait de vérité, qu’un petit provincial et un individu suspect de sentimentalité. La vérité, la claire vérité est une affaire de géants, faite pour les grandes salamandres seulement : quelles chances pourraient avoir de la trouver un petit provincial, je vous le demande ? Et qu'est-il arrivé à ce petit jeune homme qui s'en fut soulever le voile redoutable de la déesse à Saïs ? (C'est moi qui souligne)

Je me reportai ensuite à la traduction plus récente de Philippe Jaworski, dans l'édition Quarto. En voici la fin, légèrement différente :

Mais la claire Vérité, seules les salamandres géantes peuvent la rencontrer ; combien minces, alors, les chances d'un provincial ? Qu'advint-il au frêle garçon qui souleva le voile de la redoutable déesse à Saïs ?

Il y avait un appel de note sur le passage des salamandres : "Melville se fait ici l'écho de la vieille croyance selon laquelle les salamandres vivaient dans le feu, née sans doute d'une confusion avec les génies que les alchimistes associaient à l'activité du feu. Sir Thomas Browne, que Melville connaissait bien, dénonce avec vigueur le bien-fondé de cette "tradition" (Essai sur les erreurs populaires, livre III, chap.XIX, "De la salamandre").

Cette note laisse de côté un détail : pourquoi géantes les salamandres ? C'est que la salamandre ici ce n'est pas le petit amphibien que l'on connaît mais un reptile légendaire, une sorte de dragon, qui était réputé vivre dans le feu et s'y baigner, et ne mourir que lorsque celui-ci s'éteignait. Wikipédia : "Mentionnée pour la première fois par Aristote, elle est décrite comme un animal extrêmement venimeux, capable d'empoisonner l'eau des puits et les fruits des arbres par sa seule présence (Pline l'Ancien, Histoire naturelle, 29, 23). "

Une salamandre. Illustration du XIVe siècle.

Mais pourquoi les salamandres géantes sont-elles seules à pouvoir rencontrer la Vérité ? La Vérité est-elle assimilable à un feu dévorant, qui vous consume en sa présence ? Si contempler la Vérité revenait à s'exposer à un danger mortel, alors on saisit la logique de la dernière phrase : Et qu'est-il arrivé à ce petit jeune homme qui s'en fut soulever le voile redoutable de la déesse à Saïs ? Qui fait référence à un poème célèbre de Friedrich Schiller, "La statue voilée à Saïs", où un jeune homme entre dans le temple d'Isis de cette ancienne cité du delta du Nil, et soulève le voile de la déesse. Il en meurt peu après.

Dans la note du § 49 (« Des facultés de l’esprit qui constituent le génie ») de la Critique de la faculté de juger,  Kant affirme : « On n’a peut-être jamais rien dit de plus sublime ou exprimé une pensée de façon plus sublime que dans cette inscription du temple d’Isis (la mère Nature) : "Je suis tout ce qui est, qui était et qui sera, et aucun mortel n’a levé mon voile.

Je découvre ceci sur Kant et la sentence isiaque, une page très riche du site du philosophe Jacques Darriulat. Un long paragraphe est consacré à la ballade de Schiller composée en 1795 : « L’Image voilée de Saïs ; das verschleierte Bild zu Sais ». Poème qui inspire directement Isis de Gérard de Nerval

« Enfant d’un siècle sceptique plutôt qu’incrédule, flottant entre deux éducations contraires, celle de la Révolution, qui niait tout, et celle de la réaction sociale, qui prétend ramener l’ensemble des croyances chrétiennes, me verrai-je entraîné à tout croire, comme nos pères les philosophes l’avaient été à tout nier ? Je songeais à ce magnifique préambule des Ruines de Volney, qui fait apparaître le Génie du passé sur les ruines de Palmyre, et qui n’emprunte à des inspirations si hautes que la puissance de détruire pièce à pièce tout l’ensemble des traditions religieuses du genre humain ! Ainsi périssait, sous l’effort de la raison moderne, le Christ lui-même, ce dernier des révélateurs, qui, au nom d’une raison plus haute, avait autrefois dépeuplé les cieux. O nature ! O mère éternelle ! Etait-ce là vraiment le sort réservé au dernier de tes fils célestes ? Les mortels en sont-ils venus à repousser toute espérance et tout prestige, et, levant ton voile sacré, déesse de Saïs ! le plus hardi de tes adeptes s’est-il donc trouvé face à face avec l’image de la Mort ? » (Les filles du feu, dans Nerval, Œuvres complètes, vol. I, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 299-300).

Le sujet est trop vaste pour le cadre de ce seul article. Pour celles et ceux que ça intéresse, on peut suivre cette émission avec Pierre Hadot, qui a consacré un essai au Voile d'Isis.

 

Je terminerai en évoquant cet article du Wall Street Journal, que j'ai croisé hier sur Facebook, et que nous devons à Holman Jenkins. J'y retrouvai une allusion directe à Moby Dick, The White Whale :

Dès 2019, Le Boston Globe avait représenté Trump en Achab ballotté par Moby Dick :

Dessin : Christopher Weyant
  

Merci infiniment à Alain Sennepin, dont le commentaire si inattendu m'a puissamment reboosté ce dimanche-là. 

 

samedi 24 janvier 2026

Jouir d'un calme de salamandre

La situation est exactement tout ce que pouvaient produire de plus parfait la confusion de l'esprit et de la lâcheté. Si toute résistance était décidément impossible, la raison et le courage commandaient de cesser en effet la résistance sur terre, mais de dire à l'ennemi: "Entrez. Occupez toute la France, mais l'Empire tient. Allez le prendre. Nous donnons ordre à nos navires, à nos avions de rallier l'Angleterre. Nous vous subirons aussi longtemps qu'il faudra. "
Je ne veux rien écrire ici de ces hommes gris que je commence à croiser dans les rues. C'est l'invasion des rats.

 Jean Guéhenno, Journal des années noires, 22 juin 1940.

Le capitaine Ernst Jünger est l'un de ces hommes gris. Le même 22 juin 1940, il arrive à Bourges où il demeurera jusqu'au 2 juillet. En ville, écrit-il, c'est la cohue : en plus des troupes allemandes et de nombreux prisonniers de guerre, elle accueille quarante mille réfugiés. Certains remontent déjà sur Paris, et Jünger raconte comment il régule la cohue (le mot revient trois fois) sur les quais de la gare ("Je longeai encore le train à l'intérieur duquel les Parisiennes se remettaient déjà du rouge"). Le soir-même, il achète dans un petit bar deux bouteilles de Veuve Clicquot. Deux jours plus tard, apprenant la signature de l'armistice, il précise que "la nouvelle fit disparaître des tables le bourgogne, et le champagne coula à pleins bords".

J'ai lu ce journal en septembre 1993, voici donc 33 ans (et j'allais avoir 33 ans), aussi je ne me rappelais pas ce séjour à Bourges (la ville n'avait pas alors l'importance qu'elle a pour moi aujourd'hui). Le 25 juin, il décrit la maison où il loge, "surtout agréable en ceci qu'elle n'a de façade que du côté du jardin et qu'elle est difficile à trouver. Elle est au bord de l'Yèvre, rivière tranquille aux ramifications nombreuses (...). Devant la véranda verdoie une petite pelouse, entourée de bosquets touffus et défendue contre l'eau par une rampe d'iris. (...) Dans ce jardin tranquille, comme entouré par la brousse, je prends l'après-midi un bain de soleil tout en lisant, et le soir, après le dîner, je parcours en canoë la rivière où jouent les truites." Le contraste est puissant, pour ne pas dire choquant, entre cette situation on peut dire privilégiée (n'oublions pas que cette maison a été réquisitionnée par l'armée pour y loger un officier) et la désespérance au même moment de Guéhenno à Clermont-Ferrand. 




L'Yèvre, pas si tranquille en cette fin janvier

C'est alors que germa l'idée de la rechercher cette maison sur la rive de l'Yèvre. Je consultai un plan de la ville, fort aussi d'un autre indice : "Cette solitude ombragée, où la nature et l'art de vivre se balancent heureusement, s'étend le long de l'avenue Jaurès, rue fort animée que je parcours souvent pour me rendre à mon service, et jamais sans me réjouir à la vue de deux platanes exceptionnellement forts, tels par l'ampleur que je n'en avais vu jusqu'à présent que sur les îles de Cos, de Rhodes et à Smyrne."

 

 

Il y a en fait peu de maisons sur les bords mêmes de l'Yèvre, et compte tenu de la position de l'avenue Jean Jaurès, il me semblait qu'il fallait peut-être chercher du côté de la rue du Pré d'eau, qui connut la crue mémorable de 1910.

 

Nous avons arpenté, E. la berruyère (qui n'était jamais passée par là) et moi, cette fameuse rue, et, tant qu'à faire, l'impasse du Pré d'eau qui nous conduit vers des jardins familiaux comme ceux des Marais. Aucune maison ne correspondait à la description de Jünger. Il avait bien raison : elle était difficile à trouver... Nous avons remonté en partie le boulevard Gambetta dont les premières maisons donnent sur l'Yèvre, mais toutes avaient une façade sur la rue. 

 

Au rond-point, il y a des grands platanes, mais je doute que ce soient ceux de juin 1940, car ils ne sont pas exceptionnellement forts. Il me semble avoir retrouvé les anciens sur cette vieille carte postale :

 

Bref, échec. Il est possible aussi que la propriété ait été détruite. Ou bien - c'est très possible - n'ai-je pas cherché au bon endroit. La maison garde son mystère. 

Dans la même note du 25 juin, Jünger ajoute qu'il a rangé quelques-unes des trouvailles qu'il avait faites au cours de cette campagne de France, par exemple "la leptinotarsa* qui rongeait avec ses larves d'un rouge vif, pareille à une éruption, les fanes de pommes de terre dans les jardin sauvages d'Essômes. Le caractère paradoxal de telles occupations au milieu des catastrophes ne m'a pas échappé, mais je les ai trouvées en quelque sorte rassurantes : elles trahissent une réserve de stabilité même dans la condition de civilisé. De plus, j'ai appris dès 1914 à travailler dans le voisinage du danger. A notre époque il faut jouir d'un calme de salamandre pour parvenir à ses fins."

Il dit un peu plus loin qu'il a toujours trouvé plein de sens son goût pour ce qu'il appelle ces chasses subtiles. Dont il fera plus tard la matière d'un livre, dont le dernière édition en date en français, chez Klincksieck, est de 2025.

Pierre Bergounioux, lui aussi friand d'entomologie, en a rédigé la préface :

« Il n’y a rien de paradoxal, bien au contraire, à ce qu’un même homme, Ernst Jünger, ait rendu compte comme personne de l’expérience de la Grande Guerre et consacré son loisir à la poursuite des insectes. Dans chaque cas, il a passé outre aux interdits que les dieux jaloux ont dressés devant nous, à la crainte, au dégoût instinctifs que les insectes inspirent communément, à la terreur, à l’horreur stupéfiantes des combats. L’événement le plus important de l’histoire, c’est l’invention de l’écriture. La littérature accroît démesurément notre connaissance, notre conscience, aide à notre délivrance. Le monde s’en trouve élargi, augmenté, enrichi et nous, qui en sommes, avec lui. On voit autre chose, autrement, quand on lit Chasses subtiles. »

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* La leptinotarsa n'est autre que le doryphore


 

 

dimanche 18 janvier 2026

Journal des années noires

Je n'en ai pas terminé avec ma chasse aux livres du week-end dernier. Après la brocante de Saint-Martin d'Auxigny le samedi, il y eut celle de Plaimpied-Givaudins le dimanche, une brocante qui n'ouvre qu'une seule fois par mois. C'était la première fois que nous nous y rendions, je n'avais aucune attente, mes trouvailles de la veille m'avaient déjà comblé, mais comment ne pas succomber à nouveau à la vue de volumes d'intérêt supérieur en parfait état, vendus un euro pièce ? Je ne fais pas la liste complète, ce serait fastidieux, sachez seulement qu'il y avait entre autres quatre romans de Philip Roth, Le Maître et Marguerite de Boulgakov, les Œuvres complètes de Bruce Chatwin et Le lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann. Et puis il y avait dans une vieille édition du Livre de Poche le Journal des années noires de Jean Guéhenno. Je n'ai jamais lu Jean Guéhenno, mais je sus immédiatement que ce livre-là allait être l'un des premiers de la pile que je lirai. Peut-être à cause de ce thème de la guerre qui ne cesse de s'imposer à moi, la preuve la plus éclatante en étant le Guerre & guerre de Lazlo Kraznahorkai dont j'ai parlé au billet précédent.

 

J'ai eu ensuite l'idée de procéder en même temps à la relecture des journaux d'Ernst Jünger portant sur la même période. Le Journal de Guéhenno débute le 17 juin 1940, je recommençai donc ma plongée dans Jünger à la même date. C'était dans Jardins et routes (Journal 1939-1940), que j'avais acheté à La Châtre le 21 septembre 1993, traduit de l'allemand par Maurice Betz et revu par Henri Plard.

Le 17 juin 1940, Jean Guéhenno, qui est depuis octobre professeur *au lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, pour les élèves venus des khâgnes parisiennes et lyonnaises « repliés » dans cette ville, écrit : "Voilà, c’est fini. Un vieil homme qui n’a plus même la voix d’un homme nous a signifié à midi trente que cette nuit il avait demandé la paix.
Je pense à toute la jeunesse. Il était cruel de la voir partir à la guerre. Mais est-il moins cruel de la contraindre à vivre dans un pays déshonoré ? Je ne croirai jamais que les hommes soient faits pour la guerre. Mais je sais qu’ils ne sont pas non plus faits pour la servitude."

Sans le dire explicitement, il fait référence au discours de Pétain, ce jour-là, à la radio.

Jünger, mobilisé le dans la Wehrmacht avec le grade de capitaine, participe à la campagne de France. Le 17 juin, il écrit d'Essômes-sur-Marne :

Ce matin j’ai fait sacrifier par M. Albert quatre canards qui erraient dans le parc et je suis allé à bicyclette à Château-Thierry, pour y prendre les ordres du général Schellbach qui est cantonné au Couvent Bleu. A la recherche de cette maison, je traversai des quartiers désolés où des cadavres de chevaux barraient le chemin. Les deux côtés de la voie principale étaient bordés d’un enchevêtrement de voitures entrées en collision. On voit cela comme une grande mosaïque et l’on prend à peine garde aux détails qui s’y cachent en grand nombre comme dans une image-devinette. Tout en rédigeant un ordre pour un agent de liaison, je posai mon porte-cartes sur une voiture blindée dont il ne restait que le châssis. J’étais déjà reparti lorsque je réalisai que mon œil avait effleuré, cependant que j’écrivais, cette masse de ferrailles qui ressemblait à un gril tout brûlé par la flamme. Il ne manquait pas de viande sur cet effroyable gril. J’enregistre ainsi, presque automatiquement, des images qui, par un processus mystérieux, ne se précipitent à moi développées qu’après des minutes ou même des heures.

Je pris dans un camp voisin une centaine de prisonniers pour remettre le château et son parc en état. Ils se plaignirent d’avoir faim; je fis alors chercher du vin dans les caves et du ravitaillement dans les jardins et leur promis de leur donner à dîner avant de les renvoyer. Après que chacun d’entre eux eut bu un gobelet de vin, ils remirent tout en ordre, pareils aux génies d’Aladin. Cependant M.Albert, de son côté, apprêtait les canards et les garnissait d’olives dont nous avions découvert une boîte à la cuisine.

L’après-midi, le château était complètement déblayé et nous espérions pouvoir nous mettre à table lorsque l’ordre de départ arriva. Nous devons nous rendre à Montmirail pour y assurer une mission analogue à celle que nous avons exécutée à Laon. Cela m’empêcha de tenir ma promesse aux prisonniers, parce qu’on commençait à peine à préparer leur soupe. Je leur fis du moins distribuer les parts de canard, ce qui était à la vérité un geste symbolique plutôt qu’un repas.

 

La différence de ton est notable. Jünger ne parle pas de Pétain, seul le requiert le détail de son quotidien guerrier, l'armée française est alors balayée, et l'avance allemande est irrésistible. Rien ne vient plus empêcher la victoire, aussi le capitaine Jünger se montre magnanime, il fait travailler des prisonniers dans un château occupé mais n'oublie pas de les sustenter convenablement. Le jour suivant, il stationne au château de Montmirail et voit passer une longue colonne de dix mille prisonniers français, et repère un groupe "d'officiers grisonnants, porteurs de décorations de la Grande Guerre. Eux aussi avançaient avec peine, traînant les pieds, la tête basse." Cette vue le saisit, lui, l'ancien de 14-18, et il les fait entrer dans la cour, les invite à dîner et à dormir chez lui (oui, il dit chez moi en parlant de ce château de Montmirail...). Il les interroge sur les causes de cet effondrement si subit de l'armée française. La faute des bombardiers en piqué, fut leur réponse... "A leur tour ils me demandèrent si je pouvais définir les causes de notre succès ; je répondis que je le regardais comme une victoire de l'ouvrier, mais il me sembla qu'ils ne comprenaient pas le vrai sens de ma réponse. C'est qu'ils ignoraient les années que nous avons vécu depuis 1918 et les leçons que nous avons façonnées comme en des creusets brûlants."

Les creusets brûlants... Cette métaphore laisse songeur.

Le 19 juin, Jean Guéhenno évoque l'appel du 18 juin du général de Gaulle sur les ondes de la BBC. "Quelle joie d'entendre enfin, écrit-il, dans cet ignoble désastre, une voix un peu fière. "Moi, général de Gaulle, j'invite... La flamme de la résistance française ne peut s'éteindre..." Nouvelle aventure de notre liberté."

De fait, Jean Guéhenno fait partie des rares Français qui ont entendu cet appel radiophonique. "En effet, nous dit Wikipedia, les troupes étaient prises dans la tourmente de la débâcle, quand elles ne poursuivaient pas le combat, tout comme la population civile. Les Français réfugiés en Angleterre n’étaient pas au courant de la présence du général, et beaucoup ignoraient son existence.

A la tombée de la nuit, l'écrivain monte sur le plateau qui domine la ville, où les Allemands allaient entrer le lendemain matin. C'était un soir comme tous les soirs, dit-il, la débâcle avait fini de s'écouler vers le sud : "A de grands intervalles, un coup de canon comme un avertissement. On devinait encore dans la plaine les façades blanches que dominait la silhouette diabolique de la cathédrale. La lune se levait derrière les tours, et, tout au fond, le feu des dépôts d'essence incendiés rougeoyait. La fumée barrait tout le ciel jusqu'à la montagne comme un immense drapeau noir."

PS : C'est en rédigeant cet article que j'ai découvert que Sébastien Chevalier, qui tenait l'excellent site Norwich, avait eu l'idée avant moi de confronter des journaux intimes à cette même date du 17 juin 1940. Jean Guéhenno et Ernst Jünger y figuraient donc, ainsi que Mihail Sebastian, écrivant de Budapest, et Adam Czerniakow de Varsovie.

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* Sur Jean Guéhenno, enseignant. Extraits de Jean Guéhenno professeur sous l’Occupation, de Patrick Bachelier.


 

 "Henri Coulet y découvre un enseignant passionné : « Son enseignement correspondait plus à une communication qu’à un cours comme on peut en donner aujourd’hui dans les facultés. Ses « communications » se faisaient avec enthousiasme et émotion, cette méthode était quasiment unique et inimitable. Lorsque je consulte mes notes de cours, je constate qu’elles sont insignifiantes.4 » D’autres élèves considèrent que ses cours sont des « fusées, des envolées plus que des exposés », une espèce de « magie-Guéhenno », une manière « particulière de mettre l’éloquence au service d’un lyrisme torrentiel5 ». Jean-Marie Domenach s’extasie devant ce « bombardement » : « Ce fut une explosion comme on en connaît à dix-huit ans. Le plus grand et le plus beau de la littérature française nous tombait dessus en avalanche dans les cours qui commençaient en psychodrame et qui s’achevaient souvent en drame ou en fête. C’était la grande fanfare hugolienne qu’il déchaînait de sa voix haletante.6 »

Pierre Moussa, ayant fui Lyon, découvre son nouveau professeur auréolé de son prestige d’écrivain ; il ne peut écrire Guéhenno qu’avec un point d’exclamation : « Sa voix était prenante, chaude, facilement lyrique, ponctuée d’exclamations. […] C’était un puissant rhéteur qui s’exaltait progressivement au son de sa propre voix ; cela débouchait quelquefois sur des colères d’orateur public.7 » Ces élèves qui avaient eu à Lyon des professeurs issus de différentes mouvances politiques, chrétiens pour quelques-uns, découvrent avec Guéhenno « l’humanisme laïque », l’Homme, clef de voûte de sa pensée8.

Certains khâgneux sont mobilisés. Henri Coulet s’en souvient : « […] Quand nous fûmes appelés au service, cinq ou six condisciples et moi-même nous ne voulûmes pas partir sans lui avoir encore une fois parlé. Il nous reçut chez lui, rue des Lilas. Il nous parut malgré sa cordialité coutumière, plein d’une pitié et d’une tristesse dont je n’ai compris que beaucoup plus tard le véritable sens.9 »

 

 

jeudi 15 janvier 2026

Guerre & guerre forever

4 juillet 1915. Atmosphère lourde, on espère l'orage, car tout est languissant sous la chaleur. Ma toile aussi, après un départ brillant je patauge, mais m'en sortirai. - Entendu hier un beau mot de Normand - C'est d'un monsieur qu'il s'agit. - Moi, c'est une habitude, chaque année je prends mon bain, même si je n'en ai pas besoin -. Les jours passent, vertigineusement, c'est divin ; n'était le cauchemar de la guerre qui continue et menace de durer longtemps encore, hélas !

 Félix Vallotton, Journal 1914-1921, La Bibliothèque des arts, 1975, p. 79.

A la brocante de Saint-Martin d'Auxigny, je n'avais pas trouvé seulement la bande dessinée Groenland Manhattan, mais aussi  trois tomes d'une édition de la Bibliothèque des Arts, Lausanne-Paris, consacrés à la correspondance et au Journal du peintre suisse Félix Vallotton.

 

J'aime beaucoup Félix Vallotton, dont le nom ne se retrouve pas par hasard dans quelques billets de ce blog (le dernier en date remonte au 14 janvier 2025, presque un an jour pour jour, nous avions alors visité le musée d'Orsay et admiré plusieurs de ses tableaux). Je n'avais jamais jusque-là eu connaissance de ses trois volumes et leur présence sur les étagères de cette brocante par ailleurs peu fournie en littérature était en soi une petite énigme. J'ai commencé à lire le Journal, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'est pas joyeux. Le contexte y est pour quelque chose bien sûr, la guerre a éclaté mais le Suisse Vallotton (naturalisé français en 1900) enrage de suivre les événements de l'arrière. N'était son âge (49 ans), il se serait volontiers engagé, comme l'a fait dès le début de la guerre son compatriote Blaise Cendrars. La cohabitation avec sa belle-fille Madeleine est très compliquée, et il a l'impression de stagner dans son art, sans compter que la guerre ne favorise pas les ventes : l'atrabilaire Vallotton est dégoûté par ces bourgeois qui tentent de profiter de la dèche des artistes pour acquérir des œuvres à vil prix. Il jure alors de ne pas se laisser faire.

E. m'a alors informé que le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne présentait jusqu'en fin février une rétrospective de l'artiste, Vallotton forever. Et l'idée d'une virée à Lausanne a surgi. Elle est prévue pour début février, en compagnie d'un ami de E., Robert, suisse aussi, originaire de Bâle mais vivant en France dans la campagne près d'Auxerre.

Sur ce (ça n'a au départ rien à voir), j'avais commencé la lecture de Guerre & guerre, un roman de Lazlo Krasznahorkai, publié en Hongrie en 1999 et édité seulement en 2013 chez Cambourakis. Je le lus dans sa version poche de la collection Babel, l'illustration de couverture représentant un détail de La Chute des anges rebelles de Pieter Bruegel.

 


Il est justement question d'anges dans le roman de LK, ainsi que nous l'annonce la quatrième de couverture : 

Petit historien employé dans un poussiéreux centre d’archives de province, Korim, tenaillé par une mélancolie confinant à la folie, découvre un jour un manuscrit oublié là depuis des décennies. D’une force poétique bouleversante, celui-ci relate l’éternelle errance de quatre figures angéliques poursuivies sur Terre et à travers l’Histoire par l’extension inexorable du règne de la violence. Pénétré par la vulnérabilité de ces personnages, Korim se donne pour but de délivrer à l’humanité le message porté par le mystérieux texte.
C’est à New York, au “centre du monde”, qu’il décide d’accomplir cette tâche, avant d’entrevoir, au terme de sa course folle, la possibilité d’un refuge pour ses compagnons…
 

Le texte est ici plus prudent, évoquant seulement des "figures angéliques". En effet, jamais les quatre personnages ne sont désignés comme des anges dans le manuscrit trouvé par Korim comme dans le roman lui-même. Kasser, Flake, Bengazza et Toot, ainsi sont-ils dénommés mais ces noms eux-mêmes sont sujets à caution car il est écrit que les villageois, qui les avaient recueillis et soignés à la suite du naufrage du navire qui les transportait, avaient décidé "de les appeler en fonction du nom qu'ils avaient compris ou cru comprendre le premier jour", et "tout le monde savait que ces quatre noms à la sonorité si étrange n'étaient qu'approximatifs, et sans doute éloignés de la réalité."

Je reviendrai sur le roman dans un article ultérieur (je l'ai fini hier soir et il est si dense, si mystérieux, si foisonnant qu'il nécessite une méditation approfondie), je voudrais juste ici consigner une résonance singulière avec le premier motif de cet article.

Le pauvre Korim traverse bien des tribulations dans la grande cité new-yorkaise, où il encore plus perdu que la jeune Inuit Minik dont j'ai raconté l'histoire dans le billet précédent. Ne parlant pas l'anglais, ne disposant que d'un dictionnaire, il parvient néanmoins à survivre, hébergé par un interprète hongrois alcoolique et violent. C'est un autre Hongrois, Gyuri Szabo, dont l'appartement est rempli de mannequins de vitrine, qui va l'aider à revenir en Europe. Des photographies tapissent les murs, "en fait, la même photographie recouvrait tout l'appartement, une seule photo déclinée sous différents formats, petit, moyen, grand, panoramique, la même photo, représentant la même chose : une armature en forme de demi-sphère couverte de panneaux de verre (...)", et Korim est fascinée par ces photos, qu'il passe toutes en revue pendant la nuit et le sommeil de son hôte, et au matin, il voit alors "dans un espace entièrement vide entouré de murs blancs une structure qui semblait infiniment légère, et délicate, peut-être s'agissait-il d'une habitation, dit-il en s’éloignant d'une photo avant de passer à la suivante, une construction primitive, lui expliqua l'homme un peu plus tard, une cabane préhistorique, la réplique d'un igloo, du moins son armature, faite de tubes en aluminium et de panneaux de verre de tailles irrégulières, et cela se trouve où ? demanda Korim, à Shaffhausen, répondit l'homme, et où se trouve Shaffhausen ? en Suisse, près de Zurich, là où le Rhin rejoint les montagnes du Jura, et c'est loin ? demanda Korim, ce Shaffhausen, c'est loin ? " (p. 315)

La Suisse. J'étais saisi. L'histoire avait commencé à Budapest, s'était déplacée en Amérique, à New York, et allait donc s'achever en Suisse, que Vallotton m'avait désigné et qui se trouvait être aussi le but de notre petite expédition. Bon, ce n'était pas Lausanne, mais Zurich, pas d'emballement. C'est juste une fiction. Juste une fiction ? Eh bien non, car l'igloo du roman existe bel et bien, et par là LK tentait une sorte de greffe inédite entre le réel et la fiction. L'igloo décrit a été créé par Mario Merz, figure emblématique du mouvement italien de l’arte povera. Et sur la photo ci-dessous, c'est bien à Shaffhausen qu'il pose devant un de ses igloos.

 

C'est à Shaffhausen que l'histoire de Korim avait pris fin. Une fin réelle, un QR code permet de poursuivre  sur un site Wordpress nommé Guerreetguerre. LK explique son projet :

Le roman lui-même fut finalement publié en 1999, mais plutôt que de l’achever à la dernière page, j’ai choisi d’en situer le dénouement dans la réalité. Pour être exact, le livre n’aurait pu supporter d’être la fin de quoi que ce soit ; la véritable fin, ai-je donc décidé, devrait dès lors pénétrer la réalité et y être enfin accomplie. Et elle le fut, de la manière suivante : dans le dernier chapitre, le héros demande à ce que l’essence de sa vie soit résumée en une phrase et gravée sur une plaque commémorative, puis placée sur le mur d’un musée suisse à proximité d’une statue de Mario Merz. C’est là, selon les dernières volontés du héros, que le roman s’achève. Et c’est là que commence la réalité, puisque les personnages, issus du roman, – Marie, la femme du train, et son mari ; un directeur de musée et son épouse ; et M. Kalotaszegi, le gardien de salle – décident que cette dernière volonté du héros, si elle ne peut être accomplie dans le strict carcan de la fiction, doit au moins l’être dans le tissu, plus malléable, de la réalité. Ils font donc faire cette plaque commémorative, invitent Imre Bukta, un artiste hongrois, à s’acquitter de la tâche et lui demandent de graver cette dernière phrase sur la plaque, qu’ils fixent ensuite sur le mur du musée en question, et, réunis en cet endroit le 27 juin 1999 à 11 heures du matin, la dévoilent enfin. La réalité de la cérémonie, la plaque fixée sur le mur du musée pour l’éternité, le héros et la dernière phrase du roman inscrite sur la plaque : Háború és háború/Guerre et Guerre se termine ici, et se joue, à partir de là, sur d’autres médiums, permettant ainsi de tenir la promesse faite à ses lecteurs solitaires, fatigués, sensibles, et de poursuivre le dialogue. Du moins l’auteur en nourrit-il l’espoir. » 

 

László Krasznahorkai, le gardien et Imre Bukta, Hallen für Neue Kunst Schaffhausen.
Avec le soutien de la Raussmüller Collection.


Le dernier message publié sur ce blog remonte au 28 août 2015, LK s'adresse alors aux lecteurs de l'édition poche chez Babel :

Cher lecteur

Je comprends que tu aies envie de voir de tes propres yeux la dernière phrase de György Korim.

Jusqu’ici, il suffisait de suivre les indications figurant sur le rabat de la couverture de Guerre & Guerre.

Désormais tu devras te rendre à Bâle si tu veux savoir ce que Korim a fait graver sur la plaque, car cette plaque, ainsi que l’igloo créé par Mario Merz et où Korim aurait souhaité finir sa vie, se trouvent maintenant au Raussmüller de Bâle.

Si tu souhaites pousser l’aventure un peu plus loin, et voir l’endroit où la trajectoire de Korim, au-delà de la dernière page du roman, s’est arrêtée dans la réalité, alors, avant d’aller, ou après être allé à Bâle, suis les instructions de Guerre & Guerre et rends-toi aux anciennes « Hallen für neue Kunst » de Schaffhausen. À gauche de la porte d’entrée du bâtiment, on voit, et on verra sans doute encore longtemps, l’emplacement de la plaque. Et l’endroit où Korim a mis fin à ses jours.

Bon voyage !

László Krasznahorkai.

Bâle, la ville de Robert le Suisse. Nous n'aurons hélas pas le temps d'y aller, pas plus qu'à Shaffhausen. Une autre fois. 

 

"Le verre en est la caractéristique. Ce sont des verres brisés. Ce qui intéresse Merz est le matériau même, plus que l’espace qu’il dessine. Et pour expliquer une part de cet usage, l’artiste précise que lorsqu’on regarde une maison bombardée, ce sont les restes de verres brisés qui demeurent, comme d’autres matières en morceau. Et ce qui demeure peut permettre de reconstruire la maison. Pour compléter, l’artiste souligne que lorsqu’on regarde un verre brisé, ce qui paraît étrange et inerte, est en vérité un souvenir dynamique de destruction. Enfin, lorsque l’Igloo est construit uniquement à partir de verres brisés, le spectateur est rappelé à la fragilité des choses et de lui-même. Mais pas seulement : c’est aussi une manière d’affirmer encore que rien n’est irrévocable et définitif en art."

        Christian Ruby 

mardi 13 janvier 2026

Groenland Manhattan

Samedi après-midi 10 janvier, brocante de Saint-Martin d'Auxigny, non loin de Bourges. Une bande dessinée, que je ne connaissais pas, s'impose à moi par son titre, sorte de court-circuit fulgurant de l'actualité du moment : Groenland Manhattan. Pour trois euros seulement, j'entre en possession de cet album de Chloé Cruchaudet, paru chez Delcourt en 2008 (elle a obtenu la même année le prix René -Goscinny).

 

Je le lis le soir-même. Le récit est inspiré de la véritable histoire de Minik, un jeune Inuit du Groenland qui arriva à New York en 1897, avec toute sa famille, sur le navire de l'explorateur Robert Peary, lequel avait échoué une nouvelle fois à atteindre le Pôle Nord. Il ne revenait cependant pas les mains vides, avec une belle météorite dans la cale de son petit yacht, le Winward, et donc six Inuits dont le Musée américain d'histoire naturelle, qui n'était pas préparé à la prise en charge d'un groupe, va loger dans son sous-sol. Vingt mille personnes paieront pour voir le groupe inuit, selon le bon vieux principe du "zoo humain" qui faisait encore recette à l'époque. Le drame commence avec la mort des adultes, rapidement emportés par la tuberculose. Seul Minik échappe à la maladie. Il est adopté par un des responsables du Musée, William Wallace.

Vers 1906, un journal révèle que le squelette de Qisuk, le père de Minik, est exposé au Musée. Minik, choqué, demande que les restes de Qisuk lui soient rendus pour un enterrement traditionnel (une cérémonie avait bien eu lieu mais les cadavres avaient été remplacés par des troncs et cachés sous des draps afin de tromper le petit garçon.) Le musée avait conservé les corps pour des expériences légistes et, malgré le soutien de Wallace, Minik ne put jamais récupérer les ossements de son père. 

Minik Wallace à New York, en 1897.
 

L'album ne raconte pas la fin de l'histoire de Minik. Je suis allé la chercher sur Wikipedia. Après bien des déboires, Minik a pu retourner au Groenland en 1910, "chargé de cadeaux", selon les partisans de Peary, mais selon Kenn Harper* le jeune Inuit ne possédait guère plus que "les vêtements qu'il portait".

Ayant oublié l'inuktun, sa langue maternelle, et une grande partie de la culture et des compétences inuites, l'existence au Groenland fut compliquée. Il retourna aux États-Unis en 1916, et mourut deux ans plus tard dans l'épidémie de grippe espagnole.

Un autre personnage de l'album avait attiré mon attention, Matthew Henson, le bras droit de Robert Peary, son interprète auprès des Inuits. Né en 1866, dans une ferme de Nanjemoy (Maryland), il est le fils de Lemuel Henson et de Caroline Gaines Henson, un couple de métayers afro-américains, nés libres. A dix ans, il est orphelin, et à douze il devient garçon de cabine dans la marine marchande sur le Katie Hines. Le capitaine Childs le considère comme son fils, et il parcourt le monde entier. Après la mort de son protecteur, alors qu'il est vendeur dans un magasin de chapeaux à Washington, il fait la connaissance de Peary, qui lui offre un emploi de coursier à la League Island Navy Yard de Philadelphie, avant de devenir son fidèle second.

Matthew Henson en 1910
 

Wikipedia : "Le , Henson établit le camp Jessup, quand Robert Peary arrive 45 minutes plus tard, il le salue en déclarant:« Je pense que je suis le premier homme à s'asseoir au sommet du monde ». Après avoir vérifié la position à l'aide d'un sextant, Peary confirme que Henson a raison d'affirmer que - selon lui - le camp Jessup est situé sur le pôle Nord. Dès qu'il atteint Indian Harbour dans le Labrador, le il envoie un câble confirmant l'atteinte du pôle nord à Gilbert Hovey Grosvenor, président du National Geographic à Washington : « Have won out at last. The Pole is ours. With regards to yourself and Mrs. Grosvenor. / enfin nous avons réussi, le pôle nord est nôtre, respectueusement à vous et à madame Grosvenor ». Après bien des controverses, pour savoir qui de Frederick Cook ou de Peary / Henson avait atteint le premier le pôle Nord, en 1988, un rapport du National Geographic confirme que Matthew Henson est le premier à avoir atteint le pôle Nord."

On ne s'étonnera pas de savoir que Peary reçut seul tous les honneurs, et si Matthew Henson est mentionné, il est réduit à n'être qu'un porteur. Malgré la publication de ses mémoires en 1912, A Negro Explorer at the North Pole**, il faut donc attendre 1988 pour qu’il soit reconnu comme le premier homme à avoir atteint le pôle Nord. La même année, sur une requête du docteur S. Allen Counter de l'Université Harvard adressée à Ronald Reagan, ses cendres sont transférées au cimetière national d’Arlington et il reçoit en 2000, à titre posthume, une médaille de la National Geographic Society. L’invisibilisation aura duré près de quatre-vingt ans.

 

Son seul descendant sera un fils nommé Ahnahkaq, né d'une union avec une femme inuit, Akatingwah, lors de l'expédition Peary de 1905-1906.

Me recherche sur Henson me conduisit incidemment sur  Heretic, Rebel, a Thing to Flout, le blog d'un Américain nommé Patrick Murfin. L'article est très bien documenté et j'en appris un peu plus sur Ahnahkaq (que Murfin écrit Anauakaq) :

"Anauakaq’s children are Henson's only descendants. After 1909, Henson never saw Akatingwah or his son again but remained in contact through mutual acquaintances and visitors to their village.

In 1986 Anauakaq and an Inuit son of Peary were discovered and brought to Washington as octogenarians where they met American relatives from both families and visited their fathers’ graves. Anauakaq died a year later. He and his wife Aviaq had five sons and a daughter, who have children of their own. While some still reside in Greenland, others have moved to Sweden or the United States."

Les descendants Inuit de Henson au Groenland, en 1999

Par curiosité encore, j'allai sur les pages plus récentes du blog. A la date du 9 janvier, il appelait au rassemblement contre l'ICE, la milice fasciste de Trump, dont l'un des membres venait de tuer Renée Nicole Good.

 

Je salue le courage de ces Américains qui se soulèvent contre cette lie qui pense pouvoir bénéficier d'une "immunité absolue" pour toutes les violences qu'elle commet. 

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Kenn Harper, Give Me My Father's Body : The Life of Minik, the New York Eskimo, New York: Washington Square Press, , 277 p. (ISBN 978-0-7434-1005-2, lire en ligne [archive])

** Une traduction en français a été publiée chez Zones sensibles.


 

 

jeudi 8 janvier 2026

C'est l'univers tout entier qui tient dans ce bistrot.

Le 7 janvier est toujours pour moi un jour très particulier. Anniversaire de ma petite sœur Marie emportée en décembre 2019 par la maladie. L'an dernier, j'y consacrai ici un billet, Cette nuit je la dispute aux chiens de l'insomnie. Cette année, c'est sur Facebook que j'ai posté un petit texte d'hommage. Je n'y reviens pas. Juste après, je suis allé marcher avec l'ami Nunki Bartt dans ce que l'on appelle la vallée verte, mais que la neige avait transfiguré en vallée blanche. Dans la prairie près de l'Indre où un troupeau de moutons vit en liberté, nous goûtions le crissement de nos pas dans la poudreuse, une sensation devenue rare ici à Châteauroux. 




Au fil de notre conversation errante je lui appris la mort de Béla Tarr, le cinéaste hongrois, à l'âge de 70 ans (il était né le 21 juillet 1955 dans la ville de Pecs, au sud-ouest de la Hongrie). Une mort qui passera assurément inaperçue aux yeux du grand public, et ne déclenchera aucune passion ou polémique à la mesure de celles qui ont suivi le décès de Brigitte Bardot.

Mais pour nous deux au moins, Béla Tarr nous importe plus que BB. Même si je n'ai pas encore visionné son grand œuvre, Satantango (1994), film sur l’effondrement du communisme en Europe de l’Est, adapté du roman (que j'ai lu, lui, en 2019) du lauréat du récent prix Nobel de littérature Laszlo Krasznahorkai, scénariste de plusieurs de ses films. Fresque longue de sept heures que Nunki lui-même avoue ne pas avoir regardé encore jusqu'au bout. Mais il y a aussi, entre autres, Damnation (1987), Le Cheval de Turin (2011, son film-testament), et Les Harmonies Werckmeister (2000). Il me parla de la scène inaugurale de ce dernier film, à ses yeux remarquable. Et ceci me rappela une ancienne lecture, celle de la philosophe Marie-José Mondzain dans Images (à suivre), De la poursuite au cinéma et ailleurs, que Stéphanie m'avait offert à la Noël 2012. J'avais découvert Marie-José Mondzain à travers la conférence qu'elle avait donnée à La Rochelle en octobre 2002, pour les Rencontres nationales des Enfants de cinéma à laquelle j'assistais en tant que coordinateur départemental École et cinéma. J'en conserve un souvenir éblouissant. Une des rares conférences (quelques années plus tard, il y eut celle d'Heinz Wismann, à Strasbourg), où j'ai essayé de tout noter, où j'avais vraiment l'impression d'entrer dans l'intelligence des choses. Dix ans plus tard, je lus donc cet essai (publié chez Bayard en 2011), et je me souvins donc de ce passage sur Béla Tarr. Je vérifiai ce soir-même qu'elle évoquait bien cette ouverture des Harmonies (d'ailleurs un marque-page demeuré dans le volume était précisément placé à cet endroit).


 Marie-José Mondzain écrit : "Janos, le poète obstiné, apparaît à l'orée du film comme metteur en scène du scénario le plus colossal de tout l'univers, puisqu'il fait jouer aux corps de ses compagnons de taverne la rotation de la Terre, de la Lune et des étoiles autour des feux du soleil. Et nous voyons dans la salle du bistrot où ils s'enivraient, des hommes pauvres, laids et balourds se mettre à tournoyer doucement sur eux-mêmes et autour du soleil. Chaque homme est une planète, leur danse est celle des constellations. Rien de plus beau que ces tourbillons de la chair devenue éthérée. C'est l'univers tout entier qui tient dans ce bistrot. [...] Quand la taverne doit fermer, le soleil, la lune et les étoiles sont invités à partir par le patron impatient. Valuschka lui dit alors doucement : "Mais monsieur Hagelmayer, ce n'est pas fini." Il y a dans l'univers une poursuite infinie, un mouvement perpétuel qui connaît tour à tour le flux de la lumière et les ténèbres de l'éclipse." (p. 98) 

Marie nous a quittés, Béla Tarr nous a quittés, mais nous ne nous résignerons pas à la perte. C'est à la lumière qu'ils nous ont laissée dans le cœur, à travers la danse cosmique des ivrognes, que nous inaugurons cette nouvelle année, celle des vingt ans d'Alluvions