A Nunki Bartt,
"Il n'est pas d'événement à Thèbes où manque le devin aveugle Tirésias. Peu de temps après cet entretien commencèrent les infortunes d’Œdipe - c'est-à-dire que ses yeux s'ouvrirent , et que d'horreur lui-même se les creva."
Cesare Pavese, Les Dialogues avec Leucò
Ce court paragraphe est l'introduction de Pavese au dialogue dit Les Aveugles, entre Œdipe et Tirésias. Tirésias que j'ai l'honneur d'interpréter dans le cadre de l'adaptation de Jean-Claude Moreau (alias le Doc) pour la compagnie Théatralacs. Un texte difficile, dans un registre de langue très dense bien éloigné de la conversation familière, que j'ai peiné à apprendre, et sur lequel je dois revenir régulièrement pour le bien garder en mémoire. Mais plaisir ensuite, il faut le dire aussi, de cette richesse, de la somptuosité verbale de Pavese.
Je porte ce texte sans avoir la prétention de tout comprendre, il me résiste encore en certaines de ses parties, et sans doute n'en viendrai-je pas à bout, mais cela a peu d'importance : l'essentiel est que je le fasse entendre au spectateur, qu'il fasse à son tour chemin en lui. Je ne suis que passeur. De même mes camarades de jeu.
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| Nunki Bartt, projet d'affiche |
Daniela Vitagliano, dans son article déjà cité ailleurs, écrit que dans ce "troisième dialogue (I ciechi) on assiste à la prise de conscience de la permanence d’un fond mythique, et à l’idée que les dieux ont été créés par les hommes pour donner forme à leurs peurs et à leurs besoins." Œdipe fait allusion à l’histoire des serpents que Tirésias frappa avec son bâton, ce qui lui valut d'être transformé en femme pendant sept ans. Tirésias affirme qu'il n'y a pas de dieu au-dessus du sexe : "C'est le roc, te dis-je. Beaucoup de dieux sont des bêtes fauves, mais le serpent est le plus ancien de tous les dieux. Quand il se tapit dans la terre, voilà que tu as l'image du sexe. Il y a en lui la vie et la mort. Quel dieu peut incarner et comprendre tout cela ? "
Or, continuant à relire chaque nuit quelques pages du Second Journal parisien d'Ernst Jünger, quelle ne fut pas ma surprise de tomber sur cette entrée du 13 juillet 1943, à Paris :
Nuit fiévreuse, agitée, inaugurée par des alertes. J'ai rêvé de serpents ; ils étaient sombres, noirs et dévoraient d'autres serpents multicolores, couleur de soleil. Lorsque je rêve de ces animaux, qui jouent un si grand rôle dans les songes, je n'éprouve, la plupart du temps aucune répulsion [...] La force originelle de ces animaux, c'est d'incarner la vie et la mort, puis encore le bien et le mal - à l'instant même où l'homme a obtenu du serpent la connaissance du bien et du mal, il a reçu la mort. Donc, la vue du serpent est pour tout homme une expérience bouleversante - presque plus forte que celle du sexe, auquel il se rattache d'ailleurs. (C'est moi qui souligne)
Pavese et Jünger, ces deux écrivains qui semblent si éloignés, par leur tempérament et leur histoire, se rejoignent pourtant sur le plan du mythe.
Le serpent est encore évoqué à la toute fin du dialogue : "Il y a un gros serpent dans chaque jour de la vie, et il se tapit et nous regarde. T'es-tu jamais demandé, Œdipe, pourquoi les malheureux deviennent aveugles en vieillissant ? *" Comment comprendre ce passage ? Daniela Vitagliano, dans la thèse qu'elle a consacrée aux Dialogues avec Leucò (2019)**, écrit que "la cécité est perçue comme un état à atteindre pour cesser d'être hanté par ce que l'on a vu. (...) Si l'on s'en tient à une interprétation littérale de cette phrase, elle suggère une fin tragique pour les malheureux, ceux qui ont « vu » la force primordiale (qui, à son tour, les observe), et qui, de ce fait, sont conscients, deviennent aveugles dans leur vieillesse, puisqu'ils savent déjà tout.
Si l'on revient à Jünger, il n'est peut-être pas inutile de remarquer que son livre le plus célèbre, Sur les falaises de marbre, a précisément pour source un rêve, qui le conduisit à écrire à la fin février 1939, à Überlingen, près de la frontière suisse, un récit allégorique dénommé La Reine des serpents. Qui deviendra au printemps suivant, près de Hanovre, au presbytère de Kirchhorst, le livre que l'on connaît. Dans un entretien avec Julien Hervier, en 1986, Jünger revient sur le sens de l’œuvre, et l'on ne s'étonnera pas de retrouver une nouvelle fois les rêves et les serpents.
J. H. — Pourtant vous n'avez pas hésité à mettre le nazisme en question dans Sur les falaises de marbre, même si ce fut sous une forme voilée.
E. J. — Je l'ai effectivement fait, mais, en même temps, j'avais été interpellé par la muse, si je puis dire : la situation politique avait atteint son point de concentration poétique, et c'est en conséquence de cela que l'œuvre a pris une portée politique. Mais la signification politique ne suffit pas : il nous faut revenir aux serpents, aux chiens, aux détenteurs de la puissance, aux martyrs, tel le prince Sunmyra qui incarne une sorte de pressentiment du comte Stauffenberg. Toutes les données politiques sont éphémères, mais ce qui se dissimule derrière de démoniaque, de titanique, de mythique, cela reste constant et garde une valeur immuable : les Falaises conservent aujourd'hui tout leur sens, dans d'autres régions que celles où nous vivons. Mais à l'époque, on a tout de suite dit « le Grand Forestier, c'est Goering ». Mais ça pouvait tout aussi bien être Staline ; et c'est d'ailleurs comme cela que j'ai pu me défendre. En fait, quand je décris un type, ce type peut être représenté aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest, avec plus ou moins de force. Pour moi, Staline ressemble bien plus que Goering au Grand Forestier. En rêve, on rencontre d'abord le type. Puis, dans la réalité, on rencontre l'incarnation de ce type sous une forme affaiblie. L'inverse est également possible : que l'on connaisse des gens, des personnalités, et qu'en rêvant d'eux on atteigne leur vérité profonde. Léon Bloy l'a très bien montré. Les gens parlent de diableries et de messes noires, alors qu'il leur suffit d'aller chez l'épicier du coin. (C'est moi qui souligne)
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* «Cʼè un grosso serpe in ogni giorno della vita, e si appiatta e ci guarda. Ti sei mai chiesto, Edipo, perché gli infelici invecchiandosi accecano?» (Toutes les traductions données ici sont de Google)
** Merci à Violette pour m'avoir permis d'accéder à ce document (rédigé en italien).


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