Dès l’abord en ces lieux, il n’est pas d’Immortel qui n’aurait eu les yeux charmés, l’âme ravie.
Odyssée, 5, 74.
L'attracteur étrange se déplace, telle une masse d'air jouant avec les anticyclones et les dépressions, et l'on ne s'en plaindra pas car il bascule de la peste à Calypso. Le hasard d'un réaménagement mobilier m'avait redonné un vieux numéro du Magazine Littéraire sur Homère et les métamorphoses d'Ulysse, où la nymphe tenait une belle place, et voici que, douze jours plus tard, un passage à Arcanes m'offrit la découverte de L'odyssée de l'Odyssée, de Christophe Ono-Dit-Bio, tout juste paru chez Grasset en avril. Sous-titré Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les aventures d'Ulysse sans avoir jamais lu Homère. Cette sorte de réclame aurait plutôt tendance à me faire fuir, mais bon, j'ouvre le livre au hasard et devinez sur quoi je tombe ? oui, vous l'avez vu venir, Calypso bien sûr. J'embarque le volume.
L'île de Calypso, Ogygie, est une île perdue au milieu des mers, Homère l'appelle « l’île aux deux rives » ou encore le « nombril des mers ». Le lecteur la découvre à travers le regard d'Hermès, subjugué par la beauté des lieux, bosquets emplis de chants d'oiseaux, vignes chargées de lourdes grappes et quatre sources irriguant de vastes prairies fleuries de violettes et de plantes aromatiques.
Hermès transmet le message de Zeus : il faut laisser Ulysse repartir vers Ithaque. Calypso s'indigne de cette décision. "Deux des vers les plus surprenants de l'Odyssée surgissent, écrit Christophe Ono-Dit-Biot. La nymphe "aux belles boucles", debout dans ses atours magnifiques, lance au visage d'Hermès :
"Dieux, que vous êtes cruels, et jaloux, vous qui n'acceptez pas de voir des déesses s'unir sans se cacher à des hommes, et ouvrir leur lit à celui qu'elles aiment." Calypso dénonce l'injustice qui veut que la règle d'or interdisant l'amour entre mortels et immortels ne soit valable que pour les déesses : "Les mâles divins, eux, coïtent où ils veulent, Zeus le premier, et tous les auditeurs antiques le savent." Calypso, féministe à l'antique, titre l'essayiste.
Elle ne parviendra pas, on le sait, à convaincre Ulysse de rester, et d'accepter l'immortalité qu'elle lui propose encore et encore. Loin de sombrer dans la violence et l'amertume, elle l'aidera pourtant à partir, lui fournira les outils dont il a besoin, le guidera vers les meilleurs arbres pour qu'il construise son embarcation, lui apportera les voiles et les vivres nécessaires, et fera même souffler un "vent tiède" pour qu'il prenne son essor. Elle donne ici sans espoir de retour, gratuitement : n'est-ce pas cela qui rend ce personnage si attachant ?
La bibliographie assez riche donnée en fin d'ouvrage ne mentionne pas Cesare Pavese. Christophe Ono-Dit-Biot n'a sans doute pas lu les Dialogues avec Leucò, il y aurait pourtant trouvé des points de convergence avec sa propre réflexion sur Calypso. Il écrit que la venue d'Ulysse a constitué pour la déesse une rupture radicale dans son rapport au temps : "Un événement, enfin, vient bousculer ce quotidien éternel ! Et enseigner à la nymphe ce qu'elle ne connaît pas : l'altérité. Avec Ulysse, c'est la possibilité d'un être avec qui parler ou faire l'amour qui se manifeste autant que la découverte de la fragilité."
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| Ulysse et Calypso dans les grottes d'Ogygie. Peinture de Jan Brueghel l'Ancien (1568–1625). |
Or, cet événement de la venue d'Ulysse, comme rupture historique avec l'intangible passé, s'exprime dans cette partie du dialogue de L'île :
CALYPSO.- Ce que je suis n'est presque rien, mon cher. Presque mortelle, presque une ombre comme toi. C'est un long sommeil commencé on ne sait quand et tu es survenu en ce sommeil comme un songe. Je crains l'aube, le réveil ; si tu t'en vas, c'est le réveil.
ODYSSEUS.- C'est bien toi, la maîtresse, qui parles ?
CALYPSO.- Je crains le réveil, comme toi tu crains la mort. Voilà, avant, j'étais morte, je le sais maintenant. Il ne restait de moi sur cette île que la voix de la mer et du vent. Oh ! ce n'était pas souffrir. Je dormais. Mais depuis que tu es survenu, tu as apporté une autre île en toi.
"Grâce à Ulysse, écrit encore Christophe Ono-Dit-Biot, Calypso découvre ce que les dieux ne peuvent pas connaître : la possibilité de la perte, l'urgence d'aimer, la saveur incomparable du moment présent. Vivre, c'est savoir que le temps n'est précieux que parce qu'il est limité."
Et, recopiant ces lignes, je ne peux pas ne pas repenser à cet extrait du récit de Pierre Rey, Une saison chez Lacan, que j'avais consigné dans le cahier Clairefontaine que je tenais à l'époque, en 1991 :
En cours d'écriture, un ami a lu quelques-unes de ces pages.
Il s'est étonné que j'y parle parfois de la mort.
Mais, lorsqu'on aime vivre, comment la passer sous silence alors que sa négation équivaut à la négation de la vie ?
En ce qu'elle la place sous le signe de la limite, elle en fixe le prix et donne son poids à la jouissance, ce morceau d'intensité arraché à la mort, et à l'art, l'énigmatique part d'éternité qu'on lui vole.
J'ai vécu chaque minute de ma vie comme si j'allais mourir dans cinq minutes.
Je continue.



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