« Le centre du monde s’appelle le Central : c’est à cette place que je m’installe, une place en corbeille, au deuxième rang derrière la petite rambarde de fer forgé marquant la frontière avec le parquet, dans cette salle aujourd’hui disparue. J’y ai vécu, et continue peut-être d’y vivre, l’imagination n’en étant pas morte, les moments les plus heureux de mon enfance, de mon adolescence aussi. »
Ces ligne sont l'incipit du second livre emprunté à la médiathèque le 16 avril : Au cinéma Central, de Fabrice Gabriel dans l'excellente collection Traits et Portraits au Mercure de France (2026).
Le Central, à l'origine une petite église protestante, transformée à partir de 1898 en salle de théâtre puis de cinéma, avant de fermer dans les années 80. Dans cette modeste petite ville de Lorraine, que l'auteur ne nomme pas, et désigne par S. (Sarreguemines, ai-je pu lire quelque part), il y avait trois salles de cinéma, le Central donc, l’Éden, et une petite salle paroissiale sans nom avec des sièges en bois "qui faisaient vraiment très mal aux fesses". Sans doute chaque amoureux du cinéma a-t-il des souvenirs semblables, les lieux portent des noms différents mais la nostalgie est la même. A Aigurande, je me souviens encore de la première fois où nous allâmes, mon frère et moi, au cinéma Moderne (qui existe encore, c'est presque miraculeux, dans un village de 1500 habitants), tenu à l'époque par les parents de mon ami Bruno dit Gato. C'est notre copain Thierry, notre voisin, qui nous avait traînés là, il avait été invité, je crois bien, mais lui seul. Nous étions là, sans argent, un peu honteux, comme deux resquilleurs pas bien malins. Les parents avaient été gentils, nous étions restés pour le film : Les Clowns de Fellini. Je crois que nous n'avions pas trop aimé, c'était bien éloigné des Bario qui nous faisaient tordre de rire dans La Piste aux étoiles à la télévision.
J'ai lu ce livre d'une traite, comme on regarde un bon film, justement, qu'il n'est pas question d'interrompre pour faire autre chose. "Le récit ressemble, écrit Norbert Czarny, par bien des aspects à une flânerie dans l’art cinématographique, non comme industrie du divertissement mais comme moyen d’accéder à une vérité, à un savoir. Le visible est l’invisible, il est ce que l’on suggère ou cache, il est dans l’ellipse."
Plus loin, le même écrit encore : "Le jeune homme est amoureux des actrices qu’il voit à l’écran. L’une d’elle, Isabelle Weingarten, apparaît dans le film sans doute le plus célèbre des années 1970, le plus flaubertien pour qui avait alors vingt ans : « Je ne savais rien à cette époque du personnage de Gilberte dans La Maman et la Putain, d’ailleurs je ne connaissais pas Proust, j’apprenais seulement à comprendre, lentement, le pouvoir des constellations : des lumières qui se répondent, les unes les autres, et dont les liens, de hasard ou d’évidence, autorisent parfois les livres. Simplement ces liens sauvent la vie, et la sauvent souvent, presque chaque jour en vérité, quand revient la tentation du pistolet ».
Le pistolet, c'est celui avec lequel Jean Eustache se suicide, c'est aussi le revolver du grand-père Jean, un Smith et Wesson avec lequel il braqua un jour une banque : "On conclut à un coup de folie sans importance, la mauvaise blague d'un homme fatigué, qui semblait d'ailleurs ne se souvenir de rien (et puis l'arme n'était pas chargée, nous n'étions pas dans un western)." Grand-père qu'on retrouva nu, noyé dans une petite rivière, ses vêtements soigneusement pliés sur la berge, chemise américaine et cravate texane. Que s'était-il vraiment passé ? se demande Gabriel : "J'y pense toujours comme à un film de Nicholas Ray... sur la rive gauche, nous étions en Allemagne. Le ciel au-dessus est à tout le monde, disait parfois mon grand-père."
Juste à côté de cette page 136, où trône le calibre 38 de Smith et Wesson, Fabrice Gabriel enchaîne par ces mots :
"Le ciel au-dessus de Berlin" : Der Himmel über Berlin, tel est le titre original du film de Wim Wenders baptisé en français Les Ailes du désir. Ses premiers mots, autant que ses premières images, me firent pleurer d'émotion, quand je le revis après mon départ de l'Allemagne, "Als das Kind Kind war... (lorsque l'enfant était enfant)" : c'était un poème de Peter Handke, souvenir de Goethe, lu pas Bruno Ganz, qui donnerait aussi ses paroles à une chanson de Van Morrison."
Et, lisant ces lignes, je me rappelai soudain que j'avais lu un extrait du même poème dans un autre livre très récemment. Je ne savais plus lequel, c'est la récurrence là qui me frappait. Revisionnant l'extrait ci-dessus sur You Tube, le souvenir revint aussitôt. Il s'agissait de Par monts et par vaux, de l'ethnologue Martin de la Soudière, petit abécédaire des paysages (Anamosa, 2026). Un petit livre délicieux par un auteur disparu en 2026, dont j'avais adoré Arpenter le paysage.
C'est à l'entrée "ruisseau" qu'il citait deux strophes du poème de Peter Handke :
Lorsque l’enfant était enfant,
Il marchait les bras ballants,
Il souhaitait que le ruisseau soit une rivière
Et la rivière, un fleuve,
Que cette flaque soit la mer.Lorsque l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant,
Tout avait une âme pour son âme
Et toutes les âmes en lui n'en faisaient qu'une.
A la suite de ce poème, Martin de la Soudière rapporte deux souvenirs personnels, avant d'évoquer un "ultime ruisseau" qui servira, dit-il, à fermer le dossier :
Un ruisseau créé de toutes pièces, celui-là, bordé de ciment : la "rivière enchantée". Située dans le bois de Boulogne à Paris, au sein du Jardin d'acclimatation, c'est l'une de ses "attractions" majeures. Elle consiste en un ruisseau bien canalisé qui serpente en boucle. Elle fait naviguer de petits bateaux à fond plat de couleurs distinctes qui voguent - un grand mot ! - lentement, et sur lesquels on embarque, très vite perdus et désorientés de méandre en méandre par les arbres, arbustes et fleurs qui en garnissent les rives. Quand on n'a que 10 ans : un dépaysement assuré, un véritable enchantement." (p. 147)
Or, immédiatement, cette évocation m'en rappela une autre, dans Barq, un article du 1er février 2024. J'y recensai plusieurs manifestations du motif de la barque. Finissant ainsi :
Mais la rencontre la plus étonnante fut celle qui eut lieu un peu plus tôt le même jour, dans la maison-atelier de Nunki Bartt. Nous y étions passés car il voulait y récupérer son exemplaire des Emigrants, de W.G. Sebald, qui se joue en ce moment à l'Odéon, adapté et mis en scène par Krystian Lupa. De son riche rayon de littérature germanique, il me sortit alors l'essai sur Peter Handke écrit par l'un de ses traducteurs, G.-A. Arthur Goldschmidt, paru dans la collection Les Contemporains, au Seuil (1988). Dans l'iconographie du livre, page 139, il y avait cette photographie, prise en 1974, de Peter Handke avec sa fille, dans une barque du Jardin d'acclimatation.



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