jeudi 29 août 2013

Le centre noir du châle

De la chasse rituelle au Festival du Livre d'Angles-sur-Anglin, j'ai rapporté - ce fut le premier volume qui me fit signe, dans la masse d'imprimés qui m'apparut cette fois-ci presque indigeste - Rilke, par Philippe Jaccottet, dans la collection Ecrivains de toujours, au Seuil. Je commençai de le lire la semaine dernière en Dordogne, et l'achevai avant-hier soir après avoir rédigé la petite note sur Sédelle et Cabourg.
Il était question, là, de centre et de vide, de centre blanc, qu'on ne pouvait ou ne devait décrire.
Or, voici que Jaccottet évoquait cette visite de Rilke au musée de Berne, où son attention est retenue par une collection de châles qui y était exposée :


... des châles, des châles de cachemire de la Perse et de Turkestan, tels qu’on en voyait prendre une valeur touchante sur les épaules doucement tombantes de nos arrières-grands-mères ; des châles au centre rond, ou carré, ou étoilé, sur un fond noir,
vert ou ivoire, chacun d’eux un monde en soi,vraiment, oui, chacun un bonheur complet, une félicité totale et peut-être un total renoncement –chacun tout cela, tout tissé d’humain, chacun un jardin dans lequel tout le ciel de ce jardin était dit, était contenu aussi, comme dans le parfum du citron l’espace tout entier, le monde tout entier probablement, que l’heureux fruit a intégré jour et nuit dans sa croissance, se communique.
Comme il y a des années, à Paris, les dentelles, j’ai compris soudain devant ces étoffes déployées, l’essence du châle ! Mais la dire ? Autre fiasco... c’est peut-être seulement ainsi, seulement dans les transmutations que permet un lent et tangible travail manuel, que réussissent des équivalents complets, silencieux, de la vie, ce à quoi le langage n’aboutit jamais qu’au moyen de périphrases, hors les rares cas où il parvient à obtenir, dans un appel magique, que telle ou telle face plus cachée de l’existence demeure, l’espace d’un poème, tournée vers nous.
Il me fut impossible de retrouver sur le net une image de cette collection Moser. Voici donc celle du livre :


 Jaccottet écrit que ce "poème du châle, Rilke ne l'en a pas moins tenté, à trois reprises (en octobre 23 et juillet 24). Dans la deuxième strophe, il s'avoue pareil à l'amant qui se rend compte qu'aucun nom ne dira jamais l'aimée, et précise qu'en voyant ce centre noir
                                           qui crée un pur espace pour l'espace :

   tu comprends que les noms sur lui sans fin
   seront gaspillés : car il est le milieu.
   Quel que puisse être le dessin de nos pas,
   c'est autour d'un tel vide que nous marchons."

Mur (Dordogne - La Carrière Haute)
 

lundi 26 août 2013

Sédelle et Cabourg

Sédelle - Août 2013
Reprendre langue ici, choisir dans l'immense masse des faits écoulés, vécus, ce qui fera sens pour quelques-uns, quelle tâche à la fois jouissive et désespérée. Cette image au-dessus de la Sédelle, cette rivière aimée entre toutes, pour rappeler s'il en était besoin, l'objectif de ce site, la raison même de son nom : capter le dépôt, le sédiment, recueillir la trace, le fragment, l'empreinte, donner à voir un instant en suspension dans l'éternel écoulement des flux.

Dans le numéro de Mars 2013 de la NRF, D'après Proust, dirigé par Stéphane Audeguy et Philippe Forest, on trouve des extraits du journal de Laurent Nunez, journal écrit en parallèle de son roman à venir, Proust 1913. Le 8 mars 1912, il écrit :

J'ai relu et annoté les biographies de Tadié et de Painter. Trou biographique formidable, lorsque, pendant l'été 1913, Proust part avec Agostinelli pour Cabourg ; il revient en catastrophe, et catastrophé. Pourquoi ? Personne, personne n'en sait rien.
Que s'est-il passé à Cabourg ? Pourquoi revenir lorsqu'on est avec celui qu'on aime - et pourquoi revenir avec lui, si c'est avec lui qu'on s'est fâché ? Cet hapax me séduit. Trou noir immense et qui rendrait songeur n'importe quel romancier. Faut-il l'écrire ? Inventer ? Ou laisser le vide ? (Je me souviens d'une gravure d'Escher : Exposition d'estampes. C'est une lithographie inachevée : la grille de torsion est visible sur les bords, mais l'artiste n'a pas dessiné le centre et sa terrible force centrifuge. Des imbéciles, mathématiciens, l'ont achevé ; ils n'ont pas vu qu'on ne devait pas voir le centre de la spirale.)
Cette gravure d'Escher, nous l'avions vue dans l'avant-dernier article, Du chou à Escher. Quant à traiter les mathématiciens d'imbéciles, n'est-ce pas aussi imbécile ? Ils se sont emparés de l’œuvre d'Escher comme d'un problème géométrique, et n'avaient certainement pas la prétention d'achever l’œuvre, qui avait été voulue ainsi sciemment par l'artiste, bien évidemment.
Laurent Nunez ne dit pas d'ailleurs s'il laissera le vide. Ce retour de Cabourg est-il le centre de la spirale proustienne ? Qu'il serait donc imbécile de découvrir.
On verra bien quand le livre paraîtra (en septembre, semble-t-il).

mardi 2 juillet 2013

Je déteste la marche

Les jours passent, l'été s'installe, enfin, avec la grande douceur des terrasses. Le fil de mes pensées se fait volatil et j'hésite à le retenir. Un air d'aquabonisme flotte en moi et dissout ma volonté. Les objets fractals se fractalisent jusqu'à la pulvérulence, les lignes lues se brouillent : pourquoi continuer ?
Imprudemment, j'avais annoncé que je reviendrai sur Jean-Paul Kauffmann, les Kerguelen.
Et puis voilà, comme souvent, comme un épagneul fou j'ai suivi d'autres pistes. J'ai arpenté la Chine avec Fabienne Verdier, passagère du silence, erré au Japon avec Michaël Ferrier, dans le cauchemar de Fukushima, vagabondé quelque part dans l'inachevé avec Vladimir Jankélévitch et même crapahuté avec le regretté Fred dans les brumes du train où vont les choses.

Bref, je me suis dispersé, comme souvent, et j'ai perdu de vue les Kerguelen, les fameuses îles de la Désolation. Quel mal y aurait-il à s'y résigner ? Quel inconvénient à n'y plus retourner ? Qui m'en tiendrait rigueur ? Personne assurément, tout le monde ou presque se fout bien des Kerguelen.
Autant dire que voilà une bonne raison. L'inactualité même du lieu, l'absence de nécessité où il se tient me poussent dans le dos comme une brise favorable. J'espère que la NSA qui espionne le monde entier lira ce billet, qu'un de ses agents y perdra délicieusement son précieux temps. J'écris pour dérouter ce monde. Littéralement, le faire sortir de la route, de son parcours prévisible, de la ligne droite des dépêches et des buzz.
C'est juste un écart minuscule, un petit pas de côté, une broutille, une pichenette, mais on peut toujours espérer un effet papillon, machaon, citron. Bon, allez, commençons.

Page 63, Kauffmann avoue : "Je déteste la marche. Mes amis pensent que j'aime la nature parce que je possède une maison au milieu de la forêt landaise. Je passe à leurs yeux pour une sorte de François d'Assise interpellant les fleurs et les oiseaux. Je me garde bien de les contredire. Ils m'imaginent en promeneur solitaire errant sur les chemins forestiers alors que je ne bouge jamais de chez moi. Une vie d'homme ne saurait suffire à explorer l'arepnt que je possède."
Or, c'est le même homme qui, vingt ans plus tard, remonte à pied la Marne de la confluence avec la Seine jusqu'à la source. Plus de cinq cents kilomètres.
Comme quoi un homme, hein, ça change.
Ceci dit, sur les Kerguelen, il a déjà beaucoup marché. Des six heures de rang, à travers une nature rugueuse, sur la pierre qui roule, le sol de tourbe, dans le grand vent indocile. Il ne devait pas la détester tant que ça, cette marche.
A l'écart du monde, les Kerguelen signent aussi la naissance d'un monde, on y dirait la genèse à l’œuvre. Au terme d'une éprouvante ascension, c'est la création qui se laisse contempler :
"Au sommet apparaît l'entrée du val Travers infiltrée par des dizaines de rivières minces et sinueuses comme les veines d'un être vivant dessiné à l'écorché. Le flux de l'eau limoneuse a formé d'innombrables deltas. L'élasticité de l'élément boueux m'intrigue. Une pâte se lève, une terre commence à respirer, travaillant lentement dans la gangue, en tension avec le monde inerte qui l'entoure. Je viens de surprendre un mystère. Cette scène d'une création en mouvement ne m'est pas destinée. Mon regard en viole le sacré. Ai-je surpris l’œuvre du Créateur ? "L'homme ne saurait voir Dieu et vivre" (Exode). Je n'ai pas vu Dieu. Tout au plus ai-je entrevu sa présence ; à moins que je n'ai été victime d'une illusion : une fois le sommet atteint, une euphorie miraculeuse récompense la fatigue de l'ascension."
Dans la description de ce paysage saisi comme une apparition, l'émergence d'une vitalité, je ne peux m'empêcher de voir les arborescences et les reliefs obtenus avec les calculs de la géométrie fractale.



B. Mandelbrot dans « Les Objets Fractals » de 1975, présente plusieurs figures de relief montagneux produits à partir de fractales. La ressemblance avec les montagnes réelles est étonnante, et c’est encore le caractère universel de la dimension fractale qui va permettre de modéliser d’une façon nouvelle le relief montagneux. 
En fait, la modélisation fractale d’un relief montagneux va reprendre les mêmes explications développées pour la modélisation d’une côte rocheuse, à la différence que la dimension fractale sera située entre 2 et 3. En effet, un relief montagneux est représenté par un polygone ( dimension 2) très compliqué qui peut tendre à remplir complètement l’espace (dimension 3). La notion de complexité donnée par le nombre D reste la même que pour les côtes rocheuses. Mandelbrot montre que la valeur de D est en fait comprise entre 2,1 et 2,5 pour modéliser l’ensemble des montagnes que l’on peut trouver sur terre, selon leur complexité et leur relief. La modélisation du relief montagneux est à associer au mouvement brownien fractionnaire qui correspond au trajet aléatoire d’un objet en fonction du temps. Un relief montagneux correspond donc à un objet fractal aléatoire déterminé par les mêmes paramètres de l’érosion décrits auparavant, où la tectonique des plaques joue un rôle important. C’est l’ensemble des processus aléatoires de l’érosion qui donne le caractère fractal, c’est à dire sa complexité dans le détail, à un relief montagneux.



Film PSTE - Montagnes fractales par Mr-Pringles
La modélisation fractale du relief montagneux a trouvé une application très efficace dans le modélisme artistique et cinématographique d’un paysage montagneux, cette technique est très utilisée pour la conception de paysages artificiels dans les films, dessins animés et jeux vidéos. (in Les formes fractales dans la nature)

Ah oui, c'est un peu ardu, tout ça. Mais j'aime la poésie de ces rudes mathématiques dont, à défaut de les comprendre tout à fait, on peut néanmoins entrevoir la beauté. A suivre, comme on dit, comme nous suivions, enfants, le ruisseau méandreux jusqu'à sa source obscure au fond d'un pré gadouilleux.

 

mardi 11 juin 2013

Du chou à Escher

Non, le chou de Kerguelen ne saurait rivaliser avec le chou romanesco en fait de fractalité.
Fractalité qui m'accompagne ces derniers temps.
Se signalant par une de ces coïncidences significatives dont je tiens l'inventaire.
Je ne sais plus vraiment à la suite de quelle navigation erratique je suis parvenu sur une page web qui traitait de L'exposition d'estampes, une gravure de M.C. Escher que je ne connaissais pas. Peut-être était-ce celle-ci ? Je n'en suis pas sûr.


Au centre de l'image, un vide : "Sur cette estampe, d'éminents mathématiciens ont planché. Pourquoi? on voit simplement un jeune homme regardant une estampe qui contient en fait le décor dans lequel il se trouve. Il se trouve donc dans l'estampe qu'il contemple! On ingurgite comme on peut cette nouvelle, mais sans respirer, on constate que le centre est resté blanc."
Des mathématiciens néerlandais ont proposé une solution pour combler ce vide. En réalité, la démonstration est fascinante, mais complexe, et dépasse assez largement mes compétences.
Bon, ceci dit, quelques jours plus tard, j'achète un volume de la collection Le monde est mathématique (présentée par Cédric Villani, dont j'ai déjà plusieurs fois parlé ici), volume intitulé Une nouvelle manière de voir le monde, la géométrie fractale. Or, l'ouvrant pour la première fois, juste après avoir déchiré l'enveloppe de plastique qui le recouvrait, voici que je tombe immédiatement sur la gravure de Escher et le travail des mathématiciens de l'université de Leyde.
Ceci venait juste après la mention de l'étrange série de Duane Michals, Things are queer :
La gravure de Escher fonctionne sur le même principe (l'effet dit Droste ou Vache-qui-rit), et je ne peux que conseiller l'animation qui en a été tirée (on peut la voir aussi ici).

Après cette divagation, nous retournerons aux Kerguelen avec Jean-Paul Kaufmann (car depuis le premier article, j'ai achevé la lecture du livre).

lundi 3 juin 2013

Le chou de Kerguelen


Après le gratin de chou-fleur de Chevillard, j'ai remonté la Marne avec Jean-Paul Kauffmann. Façon de parler, bien sûr, je me suis contenté de lire le récit de son périple pédestre, qui l'a mené du confluent avec la Seine jusqu'aux sources de la rivière, à Balesmes (que j'ai évoqué dans les Misérables 62, à l'occasion d'une digression sur Eponine et Sabinus). J'aime beaucoup Jean-Paul Kauffmann, son livre La lutte avec l'Ange m'avait passionné, avec cette enquête subtile qu'il avait conduite autour de la fresque de Delacroix dans l'église Saint-Sulpice. Je l'avais lu en juin 2003, et c'est deux mois plus tard que j'avais trouvé au Blanc, dans une brocante, un autre récit paru dix ans plus tôt, L'arche des Kerguelen, Voyage aux îles de la Désolation. Mais, curieusement, je ne l'avais pas lu ni sur le moment, ni dans les années qui ont suivi. Le désir, cette fois irrépressible, de le découvrir, m'est venu après avoir terminé Remonter la Marne. Dix ans d'attente, et soudain plus une minute à perdre.

A cette heure, je n'ai pas encore terminé, encore une petite cinquantaine de pages à venir, et il n'a toujours pas pu voir cette étrange arche, "cette voûte de trois cents mètres de hauteur, qui stupéfia tant de navigateurs", ainsi qu'il est dit sur la quatrième de couverture.

Mais ce n'est pas l'arche des Kerguelen qui présentement m'occupe, mais plus trivialement, plus modestement, le chou des Kerguelen (où l'on voit que la lecture de Chevillard a laissé des traces). Si je ne m'abuse, la première mention en est page 42, où Kauffmann découvre que le lapin pullule sur l'archipel.

"Ils ne sont pas farouches, explique mon compagnon. Ils ont été introduits en 1874 par une mission anglaise. Je crois qu'ils ont compris qu'on n'avait pas le droit de les chasser dans le périmètre de la base. Les lapins des Kerguelen sont une plaie. Comme en Australie. Les terriers aggravent l'érosion du sol. Et ils ont détruit le chou. Ce crucifère fort rare, témoin et relique de temps très anciens, ne subsiste plus à présent que dans les îles sans lapins."
"Vieil individu sur la péninsule Rallier du Baty" (Wikipédia)
Wikipédia précise dans sa notice que "Comme son nom scientifique l'indique, malgré son amertume, le chou de Kerguelen peut être consommé et possède des propriétés antiscorbutiques qui ont pu sauver bien des marins dans le passé. Mais à l'inverse d'autres espèces de choux, il convient de le consommer cru, la cuisson rendant son goût particulièrement désagréable1." Kauffmann en reparle page 68 : "Ce chou ne ressemble à aucune plante connue. Peut-être s'agit-il d'un vestige d'une période plus chaude. Sa croissance est très lente et sa germination peut durer jusqu'à sept mois. On ne le trouve plus que sur certaines pentes inaccessibles et sur quelques îles."
Il l'évoque plus longuement encore page 159 :

Armé d'un bâton, le commandant Couesnon s'est arrêté pour me montrer un chou des Kerguelen. Avec ses pommes de feuilles au coeur très serré, cette plante n'est pas sans ressembler à une quenouille de maïs. J'ai beaucoup de sympathie pour ce chou. On dit "bête comme chou". Le chou des Kerguelen justement n'est pas bête. [...] Sans ce Pringlea antiscorbuta, lequel n'a rien à voir avec notre brave chou européen et ses bonnes grosses feuilles d'ahuri, beaucoup de marins seraient morts. Sur les armoiries des Terres australes, on l'a choisi pour symboliser les Kerguelen. C'est la mandragore, la plante thaumaturge de la Désolation, la preuve qu'on peut, dans une situation extrême, tirer parti de tout.
      Pour lui rendre hommage, je goûte une de ses feuilles. C'est piquant, et même très poivré. Le rhizome me paraît meilleur, d'une amertume plaisante qui s'apparente à celle du raifort ou du radis. Il paraît que ce chou est excellent en salade, mais qu'il faut se garder de le cuire à l'eau. Dans un récit des années 50, j'ai lu qu'il émet alors "une odeur musquée qui rappelle étrangement le parfum des filles les moins vertueuses de la Casbah d'Alger".

Question maintenant : ce chou est-il lui aussi un objet fractal ?

lundi 20 mai 2013

Le vertige des fractales

Éric Chevillard. Écrivain virtuose. Méconnu bien entendu. Dont chaque jour ou presque je lis les trois notes quotidiennes sur son blog, L'Auto-fictif. Déjà 1924 publications à ce jour (je crois bien qu'il n'a interrompu que quelques jours, à la mort de son père). Et il réussit l'exploit d'être presque toujours surprenant, drôle, parfois émouvant, l'imagination toujours flamboyante, d'un rien vous basculant dans un vertige où la logique côtoie l'absurde de façon inextricable. L'apparence du site - qu'il n'a pas changé depuis l'ouverture - lui importe peu et même pas du tout. Une démarche inverse de celle de Philippe de Jonckeere, qui avec son site du Désordre, compose une véritable œuvre en elle-même.

Éric Chevillard continue d'écrire des livres, tous publiés chez Minuit (ses notes de blog sont par ailleurs rassemblées en volume chaque année, et publiées chez l'Arbre Vengeur). Le dernier en date est L'auteur et moi, emprunté donc l'autre jour à la médiathèque. Que je ne résumerai pas. Parce qu'un livre de Chevillard ne se résume pas.

Il commence ainsi, dans un Avertissement : "Mon imagination est source de colle, confiait Léon Bloy, et l'auteur des pages qui suivent pourrait faire sien cet aveu. Pour conduire et endiabler ses récites, il compte sur les accélérations délirantes que favorise son goût du discours logique poussé jusqu'à ses ultimes conséquences et conclusions, bien au-delà de celles auxquelles, avec sagesse, avec prudence, avec sa sagesse ennuyeuse et sa mesquine prudence, s'arrête la raison. Mais il lui faut un prétexte pour commencer ; n'importe lequel ; la qualité première d'un prétexte est d'être indifférent."

Mon prétexte, pour convoquer ici (oh comme il sonne grandiloquent ce verbe convoquer, disons plutôt inviter, c'est ça : inviter) le roman de Chevillard, c'est mon obsession de la coïncidence. Que j'ai encore traqué tout récemment avec Sylvie Gracia et Chantal Montellier. Que je ne suis pas allé chercher loin, puisqu'en page 14, au bas de la huitième page de cet Avertissement, je pouvais lire :

Tout se recoupait merveilleusement.
Miracle de la coïncidence que tous les écrivains connaissent.
Coïncidence qui resurgit dès la deuxième page du roman proprement dit, où le personnage apostrophe une demoiselle :

En deux mots, mademoiselle, pardon si je vous importune, on importune toujours les demoiselles et d’ailleurs que faire avec les demoiselles sinon les importuner,pourquoi des demoiselles si ce n’est pour qu’on les importune, je vous le demande,mademoiselle,[...] s’il vous plaît, j’aimerais d’abord que vous m’écoutiez,ce ne sera pas long, deux mots, j’ai besoin de parler et vous êtes là, une demoiselle, tant mieux, et joliment tournée, si vous me permettez, mais ce n’est qu’un hasard heureux, je me serais adressé aussi bien à un gros monsieur si un gros monsieur s’était trouvé là à votre place, [...] j’aurais pareillement
importuné un monsieur gros et gras, j’espère que cela lève pour vous toute ambiguïté sans en susciter une autre, n’allez pas soupçonner chez moi quelque inclination maniaque pour les messieurs gros et gras, ma préférence va aux demoiselles, il paraît que vous en êtes une, la coïncidence m’étonne tout le premier dans cette conjoncture pour moi si défavorable, mais encore une fois, vous ou une autre, ou un autre, pourvu qu’il ait les oreilles creuses et qu’il ne soit pas trop mobile et je le harponnais de la même façon[...]
Ce personnage - dont l'auteur se plaît à se démarquer en des notes de bas de page parfois plus longues que la page elle-même -, est ulcéré : il a commandé une truite aux amandes, on lui sert un gratin de chou-fleur, à qui il voue une exécration absolue. Il en fait donc part à cette demoiselle, et l'on a droit à l'une de ces accélérations délirantes qu'affectionne l'auteur. Et c'est à un endroit de ce délire que surgit le point de départ d'une autre coïncidence :

       Car je voyais clair dans son jeu. Elle comptait bien que j'allais m'abîmer dans le vertige des fractales et piquer du nez malgré moi dans mon assiette - le crucifère en effet est égal à lui-même à chaque étage de sa structure, la partie semblable au tout, si bien que la moindre efflorescence du chou-fleur est un chou-fleur encore ! L'enfer de la répétition, le piège du labyrinthe qui se referme sur moi, mon nez inutilement doté de flair se fracassant sur chaque degré de cet escalier en spirale et moi, de plus en plus petit et misérable, m'enfonçant irrémédiablement dans l’écœurant mystère gigogne et la fuite impossible - au bout de la perspective, derrière l'horizon, le chou-fleur encore !
       Au secours !
Le délire d'Éric Chevillard  s'appuie sur une réalité mathématique incontestable : le chou-fleur est un très bel exemple de ce que l'on nomme un objet fractal.
Bon, je venais juste de lire ce passage un matin de la semaine dernière lorsqu'une nécessité pressante me conduisit (je tiens à être scrupuleux dans le détail de l'anecdote, tant pis pour le glamour) aux toilettes. En ce moment, j'y poursuis (l'endroit prédispose admirablement à la lecture), de manière donc très fragmentée, la lecture d'un essai de Pierre Berloquin, Codes (Ponts-Sciences). Or, je tombai précisément sur un nouveau paragraphe intitulé Le code actif des fractales, où l'auteur évoque la figure de Benoît Mandelbrot, chercheur français d'origine polonaise, qui développa à la suite des travaux ignorés de Gaston Julia une théorie et une pratique d'une géométrie entièrement nouvelle :

"Les fractales rendent justice aux principes de Pythagore d'une manière inattendue. De même que pour Platon et Pythagore le microcosme du corps humain est similaire au macrocosme de l'univers - la partie est similaire au tout, concept proche du nombre d'or -, de même chaque partie d'une fractale, aussi fine soit-elle, est similaire à l'ensemble de la fractale." (p.77)




Enfin, cette même matinée, à partir de ma newsletter quotidienne de Scoop it (Your Scoop.it Daily Summary), je débouche sur un article du site Artcotedazur.fr évoquant le premier numéro, en 1990, d'une revue nommé Alias, revue qui contenait un texte de Mandelbrot sur la théorie des fractales.


L'article provenait du scoop it de caravancafé, le blog tenu par Carol Shapiro. J'y trouve cet extrait de Siri Hustvedt avec lequel j'ai le plaisir de conclure ici :

Le moi est plus vaste que le narrateur qui dit Je.
Autour et en dessous de l’île de ce narrateur conscient de lui-même, s’étend un vaste océan d’inconscient – fait de ce que nous ne savons pas ou que nous avons oublié.
Une vérité étonnante faite de brume et de brouillard et du fantôme non reconnaissable de la mémoire et du rêve – une vérité qui ne peut être tenue dans mes mains, car elle est toujours en train de s’envoler et de s’échapper, et je ne peux pas dire si c’est quelque chose ou rien.
Je la poursuis avec des mots. Même si elle ne peut être capturée.
Et parfois, de temps en temps, j’imagine que je m’en suis approchée.

Siri Hustvedt. La femme qui tremble.

mardi 14 mai 2013

Conscience de la perte

De la médiathèque, avec L'insoumise, j'avais rapporté deux Minuit, Un notaire peu ordinaire, de Yves Ravey et le dernier opus d’Éric Chevillard, L'auteur et moi, (je reviendrai bientôt sur ce dernier), et enfin Le livre des visages de Sylvie Gracia. Elle n'était plus une inconnue pour moi depuis que j'avais lu en 2009 La parenthèse espagnole, qui avait été l'occasion d'une synchronicité, aussi en avais-je tiré matière d'un billet ici-même.

Ce livre est particulier, c'est un journal facebookien, tenu en 2010 et 2011 : "Durant une année, Sylvie Gracia s’astreint à publier régulièrement sur facebook une photo prise avec son téléphone portable, puis écrit la réaction spontanée que cette image fait naître en elle. S’invente alors au jour le jour une nouvelle forme du Journal littéraire où le plus intime surgit d’un étonnement, d’un éclat de colère, d’une peur d’être dévoilée, d’un désir soudain avoué. Ici, c’est le fragment, si consubstantiel à notre modernité, qui dévoile le réel, et la poésie la plus délicate comme la critique la plus féroce peuvent en naître. Ici l’instant est roi. Qu’il s’agisse du regard d’une femme de cinquante ans sur son propre corps, de la tendresse d’une mère pour ses filles, de l’appartement familier, d’un paysage urbain mais aussi d’idéologie ou de politique, l’œil est comme neuf, lavé, et même l’épreuve de la maladie, grâce à ce processus de distanciation, pourra peut-être se vivre autrement." (Quatrième de couverture).

J'aime beaucoup les journaux d'écrivains ; mais le plus souvent il s'écoule un laps de temps parfois très long entre l'écriture et la publication, alors est-ce qu'une chronique presque au jour le jour, dans l'immédiateté des sensations, peut tenir le coup, soutenir la comparaison, dévoiler autre chose qu'un badinage superficiel ? Facebook est-il un lieu où peut s'épanouir la littérature ? Étonnant comme ce réseau dit social cristallise de sentiments mêlés, de répulsion et d'enthousiasme, de crainte et de parano. Il me semble que la plupart des écrivains s'en détournent violemment mais certains l'investissent, s'en servent de caisse de résonance, y bavardent souvent comme tout un chacun. Avant, parfois, de le quitter avec fracas ou sur la pointe des pieds, comme échaudés. Comme si on ne saurait s'y installer, comme si on n'y était que de passage, pour voir, tester. Je ne déroge pas à la règle, j'y suis, par curiosité, par intérêt pour ce qui passionne mes contemporains, enfin qui passionne... c'est un grand mot là, je ne pense pas en fait que Facebook passionne vraiment, c'est une fenêtre sur le monde qu'on finit par ouvrir de façon presque addictive et c'est comme si, au lieu de voir le monde, on avait vue sur une arrière-cour d'immeuble. Pas réjouissant. Et je me serais retiré depuis longtemps si justement il n'y avait, de temps à autre, quelques fulgurances dans ce morne paysage, quelques "amis", rares il est vrai, avec qui un dialogue est possible, enfin dialogue, c'est encore un grand mot, disons clins d'oeil, connivences, c'est déjà pas mal.

Et Sylvie Gracia réussit cet exploit, dans ce contexte, d'écrire de la littérature . Par sa sincérité, sa liberté, son ouverture à ce qui advient du monde qu'elle croise chaque jour, à ce désir qui parfois monte en elle si impérieusement, si crûment et qu'elle ne dissimule pas. Sylvie Gracia est vivante, même si menacée par la maladie et la solitude, et c'est cette vie tout entière, avec ses crêtes et ses abîmes, ses pics et ses mornes plaines, qui s'infuse dans son écriture.

Heureux de cette lecture, je le fus encore plus de découvrir comme le prolongement de mon premier billet : à la date du 18 janvier, 9 h, métro ligne 3, voici qu'elle écrit, page 146 :

Que j'ouvre dans le métro le roman de Mathieu Riboulet, Avec Bastien, ce troisième mardi de l'année, après avoir pour la troisième fois commencé mon mardi par une séance matinale chez le kiné, relève d'une de ces coïncidences qui me réjouissent. Quand un livre vient à point s'enrouler à un moment de vie, sa liane accroche ses fleurs parfois vénéneuses sur le mur de nos préoccupations.
D'autant plus que Mathieu Riboulet s'est invité ici, en janvier, avec son dernier roman, Les Oeuvres de miséricorde. Mais revenons au livre :

"Le matin du 18 janvier, donc, je casse la couverture jaune vif du livre, assise sur la banquette du métro, en route pour le boulot, et je lis l'incipit : "Au moment où sur lui mon regard se fixe pour toujours..." Pendant la demi-heure précédente, couchée sur la table du kiné, j'ai étudié par coups d’œil brefs son visage, pendant qu'il s'occupait de mon bras droit, atteint de tendinite. [...] C'est un homme jeune, autour de 35 ans. Corps massif, épaules et mains larges, bras musculeux, visage carré, mais ses traits sont d'une finesse de femme : petites lèvres, yeux pâles, peau blanche. Dès la première séance, c'est ce contraste entre la puissance de ses gestes et leur douceur qui me trouble. [...] Ce mardi matin, face à lui, je pense soudain qu'il pourrait poser pour un de ses calendriers de rugbymen déshabillés façon pin-up. Le kiné travaille consciencieusement mes muscles tendus comme des flèches (il me dit : vous devriez faire de la boxe), et je cherche à l'imaginer nu, je le vois nu et plus nu encore quand, une demi-heure plus tard, dans le métro, Riboulet m'impose ses propres visions, ces "obscénités délicieuses dont nous tapissons nos mémoires en prévision des jours moins fastes qui nous attendent." Comme moi, Riboulet a atteint la cinquantaine, il sait le corps vieillissant. Comme moi il prend conscience que nous devenons peu à peu invisibles, quittant les rives délicieuses de ces regards échangés au coin des rues, furtifs ou appuyés. Mais dans cette conscience de la perte, sans doute renforçons-nous nos points sensibles. Nous regardons toujours, nous désirons sûrement encore plus, et nous osons l'affirmer."