dimanche 24 novembre 2013

Poésie verticale de Shangai et autres lieux

J'avais tout rendu à la médiathèque, livres, disques, BD. Plus rien emprunter. Jusqu'à ce que je parvienne à écoper un peu la masse d'imprimés que j'ai accumulés ces derniers mois. J'ai tenu quelques semaines, et puis voilà, mercredi, la curiosité l'a emporté. Il fallait que j'aille voir, on ne savait jamais, un livre qui se révèlerait indispensable allait peut-être surgir. Ils avaient peut-être fait une acquisition majeure. Il fallait au moins vérifier.

Et voilà comment je suis ressorti avec Béton armé de Philippe Rahmy et dixième poésie verticale de Roberto Juarroz.

Juarroz, c'est Cécile et Fred Deux qui me l'avaient fait découvrir. Le premier livre qu'ils m'ont prêté. Presque toute son œuvre est publié chez José Corti, dans la belle collection Ibériques. Ici en édition bilingue (la traduction est de François-Michel Durazzo). Je ne tenterai pas de définir quoi que ce soit de cette écriture. Que les curieux aillent y voir eux-mêmes. Le voyage vaut le détour, à condition de passer outre les brouillards. Il faut avancer à tâtons, risquer un pas l'un après l'autre, accepter de ne pas tout saisir, faire halte souvent, y revenir. Là, soixante-douze poèmes, sans titre, jamais de titre chez Juarroz, tous les recueils portent ce même intitulé de Poésie verticale, ne change que le numéro. Personnellement, j'en lis quatre par jour, pas plus, en commençant par lire à haute voix dans l'espagnol original, heureusement pas d'auditeur, accent catastrophique. J'ai appris l'espagnol, il m'en reste des traces, pas assez pour connaître tout le vocabulaire, suffisamment pour trouer l'inconnu. Puis je passe au français. Laisser mariner.

Parfois je prends une note, sur mon carnet blanc (oui, toujours ce besoin de la trace physique de l'écriture, à côté du numérique, comme un autre versant de la mémoire) :

El lugar de una palabra
es siempre otro

Le lieu d'un mot 
est toujours autre
J'ai lu très différemment le récit de Philippe Rahmy. Trois jours m'ont suffi. L'écrivain, atteint de la maladie des os de verre, est invité en résidence par l'Association des écrivains de Shangai. Un défi pour quelqu'un comme lui qui n'avait jamais pu voyager, trop fragile, toujours à la merci d'une fracture. La rencontre avec Shangai tient de l'explosante-fixe d'André Breton. "Shangai n'est pas une ville." C'est la première phrase du livre. "Ce n'est pas le mot qui vient à l'esprit, continue-t-il. Rien ne vient. Puis une stupeur face au bruit. Un bruit d'océan ou de machine de guerre. Un tumulte, un infini de perspectives, d'angles et de surfaces amplifiant le vacarme." Le ton est donné, l'écrivain s'affronte à cette masse énorme de la mégapole, et de cette confrontation surgissent aussi les souvenirs d'une enfance bouleversée par la maladie, le père égyptien qui lui file son pistolet pour qu'il tue un lapin, la mère qui lui lit l'Ancien Testament pour distraire sa douleur, l'oncle ministre allemand pendant la période de la bande à Baader, le grand-père médecin qui lui injectera un sérum à base de chairs animales : "L'aiguille est entrée dans mon ventre. Des millions de chromosomes sauvages se sont mêlés aux miens. J'étais devenu mi-enfant, mi-animal. Cet instant est celui de ma mort. Il est celui de ma naissance en tant qu'écrivain."
Et à la ligne il ajoute : "On écrit pour faire taire la bête en soi."

L'écriture elle-même est au centre de ce livre, et la littérature qui fut longtemps la seule vraie compagne de l'enfant cloué au lit. Littérature qui est à l'origine d'un autre moment-clé de son existence : "Mes blessures se sont raréfiées au cours des années tandis que ma mère poursuivait ses lectures. Encore trop fragile pour affronter le monde, je restais allongé, libéré de mes plâtres, du moelleux de mes coussins et de mon édredon. Un après-midi, je m'en souviens très bien, nous venions de terminer Le Grand Meaulnes, je me suis redressé. J'ai senti mes jambes prêtes à me porter. Je me suis assis au bord du lit. J'étais Augustin Meaulnes, grand et mystérieux au seuil de la vie."

A ces deux lectures, l'une donc tout juste achevée, l'autre encore en cours, le web a comme diffusé ses échos. Ce fut tout d'abord Roberto Juarroz que Fred Griot citait dans sa dernière publication de Refonder, Respiration claire, à la date du 15 novembre, juste après avoir évoqué ce texte d'appel à la résistance morale Je ne me tairai plus, dont l'urgence m'avait saisi et que j'avais presque aussitôt relayé sur mon petit réseau personnel.

15.11.13
Paris.
soleil.

le « casque » au matin, la soirée ayant été arrosée.
toujours à écrire cette foutue colère, que je finirai par publier tard en soirée.
cela m’a pris une énergie considérable, celle de la colère mais à centrer sur un objectif, et celle nécessaire pour être précis, clair, percutant, tout en évitant consciencieusement de se tromper d’ennemi.
je ne me tairai plus.
Aujourd'hui je n'ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.

Roberto Juarroz
XIIIième Poésie Verticale, José Corti

Ce furent ces photos de Shangai en 1949, vieilles photos de Cartier-Bresson sur le site du Clown lyrique, dont voici un exemple :


 Et ce site signalé par François Bon (lui qui découvrit Philippe Rahmy dans un de ces ateliers d'écriture), Crosswords, et dont la page d'accueil offrait des vues de la Shangai d'aujourd'hui.

Tous ces éléments s'étaient comme rassemblés en fin d'après-midi alors qu'un voile de lumière tombait sur le bâtiment en face de ma fenêtre, heureuse parenthèse dans la grisaille des jours derniers. Je pris un moment pour regarder. Le cimetière Saint-Denis étendait à ma gauche les grises perspectives de ses sépultures. Au-dessus flamboyaient des arbres saisis par l'automne.

J'ai voulu les fixer de plus près, je me suis dépêché de descendre et je suis entré pour la première fois dans le vaste cimetière. Déjà la lumière avait décliné, et plongé l'espace vide de visiteurs dans une morne apathie. Curieusement je ne retrouvais pas les arbres, ou peut-être ceux que je vis n'étaient plus déjà que l'ombre d'eux-mêmes. Je lisais les plaques tombales, et j'ai trouvé cette statue, unique en son genre en ce lieu d'infinie tristesse, statue qui ressemblait fort à du Nivet (il me faudra vérifier). Statue qui dit si bien la douleur.




2 commentaires:

SD et NG a dit…

Te retrouve avec plaisir. Ai beaucoup aimé Béton armé. Et j'aime tes phrases, t'en volerai une sur la traduction/lecture. "Suffisamment pur trouer l'inconnu".
Suis à Bourges pour une quinzaine de jours.
Bosseigne sans patrie poursuit son chemin.
D'ouest en est, du sud au nord. En tous sens. Dans la maison où je suis les livres abondent, mais pas de Juarroz. Que je lirais volontiers.
Mais Charlotte Brontë, Henri Thomas, Tarjei Vesas.
T'embrasse, musique de Bach.
La nuit.
Le Berry.

Patrick Bléron a dit…

Merci Sylvie,
Bienvenue en Berry, Bourges cité première, comme disait Philippe Audoin (voir son livre du même nom). Il écrivait : "(..)cette ville est folle.Dans le cas inverse, quelques honorables historiographes et nous-mêmes de surcroît sommes fous. A moins que ce soit l'un et l'autre. Bourges monte à la tête ; Bourges se monte la tête.(...)"
Alors attention Sylvie, dans les rues de Bourges, Bosseigne pourrait bien s'égarer. Il le faudrait peut-être aussi.
Je t'embrasse, beau séjour à toi,