samedi 10 avril 2021

Comme un long linceul traînant à l'Orient

« Le but n’est pas de m’exposer, j’écris à partir de ce qu’il y a de banal en moi, ma part de gris, de commun, parce que cette part seule peut être partagée. »

Antoine Emaz

Mercredi dernier, je suis allé à la médiathèque emprunter Les Ailes du désir, et un autre DVD d'un film avec lequel, à la suite de la lecture de l'anthropologue Frédéric Keck, j'avais trouvé des correspondances. Mais les deux films étaient sortis et je me suis contenté de les réserver. Je revins donc presque bredouille, si ce n'était le mince recueil de poésie d'Antoine Emaz, Personne, des éditions Unes. Dans la préface, Ludovic Degroote précise qu'il regroupe cinq publications parues pour quatre d'entre elles en tirage limité, le livre portant le titre éponyme de la plus ancienne, Personne, datant de 1996. Et il ajoutait : "La complexité de ce titre simple va bien à la poésie d'Antoine Emaz : selon son emploi positif ou négatif, personne, ce peut être n'importe qui ou quelqu'un (...)".

Or, cette ambivalence sur ce mot personne, je l'avais rencontrée très peu de temps auparavant, mais je fus incapable d'en resituer le contexte exact, et cette incapacité a persisté jusqu'à aujourd'hui. Tout au plus me semble-t-il qu'il s'agit d'un propos rapporté par un Français sur un auteur américain qui s'interrogeait pareillement sur la double valence de "personne" dans la langue française. Ce fragment de lecture résistait à toutes mes tentatives de remémoration, si bien que je me demande parfois si je ne l'ai pas rêvé. Et peut-être aurais-je passé sur cette coïncidence si je n'avais pas commencé à lire le même jour le dernier roman de Peter Handke, La voleuse de fruits, qui dès la première page me renvoyait sur Personne, ici majusculée :

"C'était une journée du début du mois d'août ensoleillé mais pas trop chaude, du moins en fin de matinée, avec un bleu constant, haut toujours plus haut dans le ciel. A peine un nuage - et si parfois il y en avait un, aussitôt résorbé. Un léger vent soufflait, venu de l'ouest comme souvent en été, pénétrant doucement en une illusion d'Atlantique dans la baie de Personne." (p. 11)

Cette baie de Personne est une référence directe à un autre roman de Handke, Mon année dans la baie de Personne, souvent considéré comme son plus grand livre. Paru en France en 1997, il est chroniqué dans Libération le 27 mars par Antoine de Gaudemar, qui écrit : "A l'ouest de Paris, quelque part entre Meudon et Versailles, entre ville et forêt, se trouve «la baie de Personne». L'endroit, ni le nom, ne figure sur aucune carte, sur aucun panneau de signalisation. Mais dans la topographie de Peter Handke, il existe bel et bien: c'est un amphithéâtre de collines ­ tantôt pentes boisées, tantôt zones pavillonnaires ­ qui descend doucement vers le fleuve et la capitale. A cinq minutes à vol d'oiseau de la tour Eiffel, cette région des Hauts-de-Seine, apparemment sans qualité et sans histoire, mais comme cachée et secrète, est pourtant unique, au point de chasser, pour qui l'arpente, toute «nostalgie du lointain» ou «toute espèce de mal du pays»."

Pendant un an , Handke a donc «regardé, enregistré, fixé» chaque arpent de ce territoire où il a choisi de s'installer. "Il décide, poursuit Antoine de Gaudemar, de laisser les choses, les lieux, les habitants être ce qu'ils sont, «en les racontant, ou en les encerclant, ou en les effleurant, ou en les faisant résonner, ou en laissant s'éteindre leur vibration». Parallèlement, lui-même s'efface, il est dans une phase assez trouble, flottante, nostalgique, bloquée, ayant beaucoup de mal à parler de lui au passé et même au présent: ce n'est pas qu'il soit devenu une ombre, mais il vit comme une sorte de métamorphose, de passage d'un état à un autre. Vit-il? Rêve-t-il? Serait-il en train de devenir «personne»? "

C'est donc presque à la même époque (1996) qu'Antoine Emaz écrit dans Personne le poème suivant :

rien n'appartient

peau pour un temps

quelqu'un je ou

personne


debout

parmi les corps-mots qui bougent


on n'en sait pas

plus

Les derniers poèmes du recueil datent de 2017 et 2018, peu de temps avant la mort d'Emaz, le 3 mars à Angers, à l’âge de 64 ans, des suites d'un cancer. Dans Plein air, il cite sans le dire explicitement Baudelaire avec ce premier vers

"long linceul" en l'air et le ciel de lin bleu

qui reprend Recueillement, qui commence par "Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.", et se termine par 

Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Ce poème qui fut pour moi une bouée de sauvetage dans une nuit de délire, en juin 2012 :

"Peut-être est-il dangereux de côtoyer les sphinx ? Peu après avoir posté mon dernier billet, mardi dernier, j'ai été saisi d'une grande fatigue. Elle a duré jusqu'à dimanche, accompagnée de fièvre et de rêves délirants. Mon délire ne prend pas une forme psychédélique, il ne joue pas sur une profusion d'images plus ou moins fantastiques. Non, rien de plus abstrait et de plus desséché que le mouvement qui m'emprisonne l'esprit : ce sont raisonnements sans rationalité, bouclés sur eux-mêmes, infiniment ressassés, comme si les circuits neuronaux tournaient à vide. Le sommeil ne trouve nulle part où se loger. La volonté se recroqueville, il faut faire un intense effort sur soi pour seulement même rallumer la lumière et boire une gorgée d'eau. Et, à peine recouché, on retombe dans la spirale délirante.

Une nuit, n'en pouvant plus de ce chaos, de cette confusion, j'ai décidé de me remémorer un poème. Celui qui me vint spontanément, ce fut Recueillement de Baudelaire, Sois sage, ô ma Douleur et tiens-toi plus tranquille... Je l'avais appris par cœur voici quelques années, mais quelques vers me manquaient. Je me le redonnais dans la tête, patiemment, et petit à petit je recousus la totalité de l'admirable sonnet. Et force de la poésie, mon esprit tourmenté s'était apaisé au fil de ce travail de remembrance." (article du 11 juin 2012)  

Antoine Emaz

Et comme il est étrange de retrouver dans les lignes de Peter Handke le bleu du ciel, le vent et l'ouest, qui sont motifs récurrents chez Emaz :

l'air le bleu passé à force de lessives mais on peut dire si
encore un peu malgré le vent le temps tout comme on peut
dire linceul qui traîne à l'ouest et ce n'est pas la fin encore

Et une autre citation baudelairienne se glissera dans l'avant-dernier poème :

un peu de linge au vent ou une face qui se délave et
s'efface au soleil jusqu'à bleu presque vide sauf l'air pris
dans la tresse encore là comme des fibres de vent vivant
qui resteront un peu plus long "parfums frais"

c'est dire
Ces "parfums frais" nous parviennent des Correspondances :

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants, 

Le je qu'Emaz bannissait de ses poèmes n'est pas absent en revanche de ses admirables volumes de notes, que je relis régulièrement. On peut les ouvrir au hasard, on y trouvera toujours à glaner quelque formule forte. Ainsi de Planche (Rehauts, 2016) d'où j'extrais ceci :

"Ennuis de santé. Je paie sans doute une hygiène de vie qui m'a permis d'écrire et de tenir durant des années. Que la mécanique du corps en ait assez de ce régime, je peux le comprendre. Quant à le modifier, cela ne va pas être facile. Mais qu'on ne me chante pas en boucle l'air du "tu vois où ça t'a mené" : une vie n'est que très peu menée par le rationnel ou bien ce n'est pas une vie."

Lors de ma première lecture, j'avais souligné au crayon de papier cette dernière phrase.


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