jeudi 17 mars 2016

Bagages de vase, de détritus et d'alluvions

"L'eau fabriquait ses propres pièges, glissant ses charrois entre les cailloux qu'elle convoitait, puis, canalisée, elle était elle-même prise au piège, et se laissait volontiers débarrasser de ses bagages de vase, de détritus et d'alluvions pour passer, et se déverser, épurée, égale et lourde, dans les godets de la roue de pêche dont le poids d'eau engendrait enfin le mouvement de la fabrique."

Emmanuelle Pagano, Ligne § Fils, Trilogie des rives, I, P.O.L., 2015.

D'une rive l'autre. C'est précisément sur celle de la Creuse, au Blanc, qu'Emmanuelle Pagano, qui vit d'ordinaire sur le plateau ardéchois, a été invitée en résidence d'écriture. Elle y travaille le deuxième tome de sa "trilogie romanesque sur la relation de l’eau et de l’homme, du naturel et du bâti, la violence des flux et celle des rives qui les encerclent". Jeudi 9 mars dernier, elle est venue à la médiathèque pour une lecture et une rencontre avec le public.
D'elle j'avais lu Les mains gamines, et tout récemment, Le tiroir à cheveux. Écriture forte, parfois âpre et rugueuse, avec quelque chose de tendu, de noueux, sans apprêt et sans concession.
Il reste que la lecture, par ses soins, m'a laissé sur la berme. Trop rapide pour moi. Je n'avais pas le temps de fomenter des images, le flux de la parole ne me laissait que l'enveloppe sonore des mots. Je renonçai assez vite à suivre. Après coup, je songeais à un passage d'une chronique de Florence Trocmé dans son Flotoir.

 Des voix qui font barrage
Deux auditions successives récentes m’amènent à une réflexion sur la voix et le dialogue.
Tout d’abord une ancienne émission de France Culture, signalée par Jean-Paul Louis-Lambert : un entretien entre le musicien contemporain Philippe Hersant et Danielle Cohen-Lévinas (première diffusion le 13 octobre 2002).
Plus tard, dans la soirée, un autre entretien entre Peter Szendy, philosophe et musicologue, spécialiste notamment de l’écoute (tiens, tiens…) et Laure Adler
Dans le premier cas, des voix riches en nuances, souples, ménageant des silences, intégrant l’hésitation, se répondant. Dans le second, un flux verbal ininterrompu, celui de Peter Szendy, ponctué par les phrases percutantes et un poco percussives de Laure Adler, avec sa voix très particulière, qui me semble manquer d’accents toniques, rester en suspens.
Dans le débit de Peter Szendy, alors même qu’il disait des choses passionnantes et notamment sur l’écoute, ce qui me semble donc un peu paradoxal, pas une minute d’arrêt, pas un interstice où se glisser pour reposer la pensée, l’articuler même, avant l’idée suivante. Un débit qui me fait aussi penser à Raphaël Enthoven. Pour moi, qui écoute, pas de place, pas d’introduction possible dans ce discours, je suis exclue. Alors que dans le dialogue moins sûr de lui, plus explorateur sans doute, de Philippe Hersant et de Danielle Cohen-Lévinas, je me sens invitée à penser avec eux, j’ai le temps de laisser mes réactions et mes associations à ce qu’ils disent se déployer.
En irait-il de même pour certaines œuvres musicales qui saturant l’espace sonore, ne laisse pas de vrai interstice à l’auditeur, pas de possibilité de participation à la musique ?
Faisant une brève recherche sur Danielle Cohen Lévinas, je découvre dans sa bibliographie ce titre admirable, qui entre si bien en résonance avec mon propos : La voix au-delà du chant, une fenêtre aux ombres
Pas de fenêtres aux ombres, me semble-t-il dans la voix de Peter Szendy ou dans celle de Laure Adler.
Heureusement, je retrouvai vite de l'intérêt dans le dialogue qui suivit, amorcée par les questions de Carole Gasnier. Décrivant le processus d'élaboration de l’histoire qu'elle est en train d'écrire, Emmanuelle Pagano en vint à évoquer les multiples collisions, c'est le mot qu'elle employa, qui en parsemèrent le chemin. Rencontres inopinées entre révélations d'un oncle, fragments de généalogie familiale, chronique d'un village englouti par les eaux d'un barrage... Des trajectoires a priori sans relation se trouvaient connectées, et cette dynamique n'était pas bien sûr sans me faire penser à celle d'un attracteur étrange.

La Creuse à Argenton



vendredi 11 mars 2016

L'énigme Augenblick (épisode trois)

Un clin d’œil c'est aussi, parfois, un signe de connivence, un message furtif le plus souvent délivré à l'insu du reste du monde, l'appel d'une complicité. Avec Augenblick, j'ai ressenti le besoin de partager ce qui d'ordinaire restait dans le secret (au moins temporaire) d'un carnet, rédigé le plus simplement du monde, au crayon de papier. Besoin d'un clin d’œil adressé au monde, à celui qui m'entoure, à travers les chambres d'échos que sont ce site, Facebook, le mail. Je ne touche pas des milliers de personnes (et cela m'effraierait, je pense), mais de cette audience modeste sont montés quelques échos bien intéressants à écouter, et que je veux ici transcrire en partie.

Pour la première fois, Nicolas Robin, un collègue  également chanteur lyrique au Conservatoire de Châteauroux, s'est fendu ici d'un commentaire : " Par déformation professionnelle ce mot me transporte encore et toujours vers les lieder de Schubert et notamment celui intitulé "Le chant du pèlerin" (poème de Franz von Schober);
On le retrouve dans l'avant dernière strophe... et il y est question d'amitié également!

..."Doch mir, so wie ich weiter strebe
An meinem harten Wanderstab,
Reißt in des Glückes Lustgewebe
Ein Faden nach dem andern ab.

Drum kann ich nur von Gaben leben,
Von Augenblick zu Augenblick,
O wollet vorwurfslos sie geben,
Zu eurer Lust, zu meinem Glück.

Ich bin ein Waller auf der Erde
Und gehe still von Haus zu Haus,
O reicht mit freundlicher Gebärde
Der Liebe Gaben mir heraus!

traduction:

"Mais pour moi, comme je continue à peiner
Avec mon solide bâton de marche,
Dans le tissu de ma fortune se défont
Les fils l'un après l'autre.

Aussi je peux seulement vivre de dons
D'un instant à l'autre.
Oh, donnez-les sans reproches,
Pour votre joie, pour mon bonheur.

Je suis un pèlerin sur cette terre
Et je vais silencieux de maison en maison,
Oh, d'un geste amical, offrez
Le don d'amour à moi !"

Il y joignait même l'adresse d'un extrait vidéo que voici :



Juste avant, par courriel cette fois, Etienne Cornevin m'adressait  un poème de Michel Seuphor, où l'instant se trouvait relié à ce qui semble de prime abord l'exact antonyme : l'éternité. Cette alliance des deux termes n'est bien sûr pas nouvelle, mais il est peut-être fécond d'en méditer encore une fois le sens et la profondeur.


J’aurai jeudi prochain
cent vingt-deux ans.
J’ai dix-sept jours
encore à vivre
à vivre encore
dans le bonheur
de chaque instant.

Vous voyez ça ?
encore à vivre
à vivre encore
avec l’éternité
et toute la civilisation
lacustre.


Oh! là-là !
avec l’éternité.
Oh ! la – li – hé !
oh ! la – li – hé !
et toute la civilisation
lacustre.

Sais-tu qu’une goutte
peut libérer des flots
que chaque instant
vaut une éternité ?

Michel Seuphor : Solfège

Résonance encore entre instant et éternité, en lisant Je t'aime ma chatte, le dernier carnet BD de Joann Sfar (Delcourt), emprunté à la médiathèque. Il y retrace un dialogue avec une certaine Natty, qu'il désigne comme "la psy la plus paradoxale du monde". Sfar évoque sa séparation d'avec sa femme, disant : "Mais moi j'ai vraiment cru à ça, qu'il n'y aurait qu'elle et moi et qu'on s'aimerait toujours. Avec elle, ça me semblait possible d'être heureux pour l'éternité, c'est con."
C'est à ces mots que Natty répond : "Non, c'était vrai, c'était vrai au moment au moment où tu le pensais... j'appelle ça l'éternité de l'instant."

Joann Sfar, Je t'aime, ma chatte, Delcourt, 2015
 Encore. Dimanche matin 7 mars, premier dimanche de mars, je me rends avec les petits à la brocante des Marins, un des vrais lieux magiques pour moi, ici à Châteauroux. La pluie lancinante de la veille est oubliée, le soleil réchauffe un côté de l'avenue tandis que sur l'autre les exposants ont les pieds gelés. C'est sur cet ubac que je repère un petit carton de livres non déballés avec, en surface, quelques volumes de la collection "Poètes d'aujourd'hui". Je fouille, je mets de côté un Queneau, un Desnos, un Beckett par lui-même, de Ludovic Janvier. Et tout à coup, au fond du carton, ce livre de Gaston Bachelard, L'intuition de l'instant !


Belle couverture avec le philosophe chapeauté, traité en deux couleurs, orange de la barbe et du patronyme. Revenu à la maison, replongeant dans l'article de Trivium, je réalise que ce livre est précisément cité dans la réflexion sur Augenblick :

(...) le couple Moment / Augenblick fonctionne comme le couple moment / instant, le deuxième terme se réservant à chaque fois la description d’un laps de temps si bref qu’il se dérobe à la mesure. Toutefois, alors que l’usage français impose le plus souvent d’ajouter une épithète quand instant désigne autre chose qu’une division objective du temps (voir par exemple G. Bachelard, L’Intuition de l’instant, Stock, 1932, p. 36 : « un instant fécond »), c’est l’inverse qui se produit en allemand, où Augenblick seul désigne immédiatement l’instant vécu. Jaspers souligne que « le mot “Augenblick” caractérise quelque chose de tout à fait hétérogène dans ce qui reste identique sous les concepts formels du temps, à savoir le vide et le plein (das Erfüllte und Leere) ». Ce qui conduit à la distinction terminologique suivante : « L’atome de temps (Zeitatom) n’est certes rien, mais l’instant (Augenblick) est tout » (K. Jaspers, op. cit., p. 108-117). Par là, Jaspers rassemble tout le processus au cours duquel l’Augenblick s’est trouvé doté d’une forte charge poétique et esthétique. 
 Et la phrase suivante aborde justement le rapport de l'éternité et de l'instant :

La poésie développe particulièrement le thème de la part d’éternité contenue dans l’instant (cf. Goethe, Faust, I, V, 73) (...)
Et c'est avec une citation de Goethe que Christophe André a conclu sa conférence sur la méditation de pleine conscience, à laquelle j'ai assisté mardi à Equinoxe :

        " Alors l'esprit ne regarde ni en avant ni en arrière. Le présent est notre seul bonheur."



dimanche 6 mars 2016

L'énigme Augenblick (épisode deux)

Petit tableau liminaire au texte de Trivium :

Chacun de ces termes est analysé, discuté, confronté aux autres. Dans la  quatrième section de l'article, il est écrit que "l'allemand représente l’instant non comme un point immobile sur une ligne (in-stans), mais comme un mouvement organique, le clin d’œil. L’Augen-blick allemand évoque à la fois la vitesse du regard et la lumière que celui-ci retient (cf. le poème de Schiller, Die Gunst des Augenblicks [La Faveur de l’instant])."

Je ne connais pas ce poème, mais c'est un jeu d'enfant bien sûr de le retrouver sur la Toile. Voici les cinq premiers quatrains :

Und so finden wir uns wieder
In dem heitern bunten Reihn,
Und es soll der Kranz der Lieder
Frisch und grün geflochten sein.

Aber wem der Götter bringen
Wir des Liedes ersten Zoll?
Ihn vor allen laßt uns singen,
Der die Freude schaffen soll.

Denn was frommt es, daß mit Leben
Ceres den Altar geschmückt?
Daß den Purpursaft der Reben
Bacchus in die Schale drückt?

Zückt vom Himmel nicht der Funken,
Der den Herd in Flammen setzt,
Ist der Geist nicht feuertrunken,
Und das Herz bleibt unergetzt.

Aus den Wolken muß es fallen,
Aus der Götter Schoß das Glück,
Und der mächtigste von allen
Herrschern ist der Augenblick.
 
Et la traduction en français (Pierre Mathé):
 
Ainsi donc nous nous retrouvons
Dans notre cercle joyeux et bigarré
Pour tresser une fraîche et verte
Couronne de chansons.

Mais à quel dieu paierons-nous
Le premier droit sur nos chansons ?
Avant tous les autre chantons
Celui qui doit nous apporter la joie.

Car à quoi sert-il que Cérès
Orne l'autel de ses fruits,
Que Bacchus verse dans la coupe
Le pourpre jus du raisin ?

Si l'étincelle qui embrase le foyer,
Ne jaillit pas du ciel,
L'esprit ne connait pas l'ardente ivresse
Et le cœur demeure affligé.

C'est des nuages, du giron des dieux,
Que doit tomber le bonheur,
Et le plus puissant de tous les souverains
Est celui de l'instant.
 
 
Un cercle joyeux et bigarré, des chansons, Cérès et Bacchus ? Mais c'est une fête semblable à celle  des Tasons qui est ici évoquée... Ne sont-ils pas au fond de grands romantiques ? Car enfin je lis dans un livre de 1955, Le Romantisme dans la musique européenne, par Jean Chantavoine (quel nom délicieux) et Jean Gaudifroy-Demombynes (je n'invente rien), qu'à l'époque romantique commencèrent à foisonner des Sociétés d'amateurs : "Dans certaines maisons bourgeoises, où peuvent se grouper assez d'invités pour former un petit orchestre, et où l'hôte peut tout au moins, à défaut d'un cachet, leur offrir à souper. C'est le cas du salon de Goethe. Au début, il s'agissait simplement d'épicer le repas au moyen de "chansons de table". Puis le cercle musical se développa : après un chœur à quatre voix, Goethe eut des instrumentistes professionnels. Il y fait souvent allusion dans ses Annales de 1807 et de 1809. Une répétition avait lieu le jeudi, et une exécution le dimanche "devant une société choisie". En 1810, lors du suprême développement de ce petit cercle, on chanta une Cantate de Zelter,  Die Gunst des Augenblicks [La Faveur de l’instant]."

Je n'ai pas trouvé trace sur le net de cette fameuse Cantate. A défaut, voici une version électro du poème de Schiller, par le groupe Schwarzblut, un groupe néerlandais qui, si j'en crois Wikipédia, est inspiré par Goethe et chante exclusivement en allemand.



Est-il maintenant possible, réaliste, vraisemblable de penser que derrière ce mot Augenblick, émergé au sortir d'une nuit presque blanche, s'élève un tel massif historique et culturel ? Comment accepter cette énormité, cette incongruité au regard du bon sens rationnel ?

(A suivre)

jeudi 3 mars 2016

L'énigme Augenblick

Le  20 février dernier, c'était la fête des Tasons, la vingt-quatrième fête annuelle avec ces ami(e)s dont le noyau dur, canal historique, est issu de l'année 1960, mais qui va bien au-delà, de chaque côté de cette borne temporelle. Rituel maintenant presque immuable : rendez-vous à Aigurande, au Bar des Anglais (avant, c'était chez Monique, le siège social y est encore inscrit, il faudrait changer),  apéro, musique, cuivres et chants (voire beuglantes), puis repas à la Forêt du Temple, mitonné par Dédette et son équipe, dans la petite salle des fêtes près du monument aux morts où, à la longue liste des jeunes creusois tombés au champ d'honneur, a été ajouté le nom d'Emma Bujardet, "morte de chagrin". Les agapes se prolongent pour certains jusqu'au petit matin.


Si je ne fus pas le dernier à baisser pavillon, il reste que ce fut bien dans les heures frileuses de l'aube que je trouvai enfin à m'allonger dans la grande cuisine des Peyrots, quelques bûches crépitant doucement dans l'âtre, réchauffant timidement cette maison rarement ouverte. Je ne dormis pas vraiment, en tout cas je demeurai  dans les couches superficielles du sommeil, encombré de trop d'impressions, remué encore par ce tsunami amical dont le reflux provoque souvent spleen et mélancolie.

Or ce ne fut pas le cas cette fois-ci. Quelque chose d'autre occupait ma conscience. Un mot. Qui revenait avec obstination cogner à la vitre. Curieusement délesté de toute image de rêve, de toute scène onirique, un nom seul, avec sa seule trace visuelle et sa seule empreinte acoustique.

Augenblick.

Et je n'avais aucune idée de sa signification.
Un mot allemand très certainement, mais je n'avais aucune idée non plus de l'endroit et du moment où j'aurais pu le croiser.
J'ajoute que je ne suis pas germaniste, que je n'ai appris à l'école que l'anglais et l'espagnol (et pas le moindre morceau de grec et de latin).
Certes, il y a plus de vingt ans maintenant, j'ai acquis quelques rudiments grâce à une méthode qui paraissait chaque semaine en fascicule. Cassettes audio, exercices, que je pratiquai scrupuleusement pendant deux ou trois mois ( la perspective de lire Kant dans le texte me réjouissait l'âme) jusqu' à ce qu'un contretemps - je ne sais plus lequel - m'ayant interrompu, je ne trouvai plus jamais le courage de m'y remettre.
Mais je n'ai pas le souvenir d'avoir jamais rencontré le mot Augenblick lors de cette initiation avortée.

Avant de retourner à la salle pour le nettoyage, la dure rançon des lendemains de java, je demandai à une amie, Isabelle, alias Gringuette, professeur d'anglais en Haute Corrèze, le sens de cet Augenblick. Sa première langue vivante avait été l'allemand, elle me répondit aussitôt qu'il s'agissait d'un clin d’œil, un clignement d'yeux.
Je l'en remerciai mais n'était guère plus avancé.



Est-ce que ça voulait dire quelque chose ? Ce mot-alluvion, échoué aux rivages de l'esprit, avait-il un sens, une raison d'être ? Portait-il un message ? Sa provenance en tout cas restait résolument mystérieuse. J'ai bien pensé un moment qu'il avait peut-être été aperçu, enregistré subconsciemment lors de la lecture de Règlement, un livre déniché chez Noz en mai 2015 et que j'avais emmené avec moi à Aigurande. L'auteur, parfait inconnu du nom de Jean-Pierre Maurel, né au Tyrol en 1949, de mère autrichienne et de père français, y parlait abondamment (et excellemment) de la littérature germanique, et quelques mots d'outre-Rhin étaient glissés ça et là, mais relecture faite des pages déjà traversées, il n'en était rien : aucune trace d'Augenblick.

J'allai plus tard sur le net pour essayer d'en savoir plus long et je découvris que le mot avait un autre sens, plus abstrait, mais dérivé logiquement du premier : il signifie instant. Et un article fort savant de la revue Trivium, revue franco-allemande de sciences humaines et sociales, article intitulé Moment, instant, occasion ou, en allemand, Der/das Moment, der Augenblick, die günstige Gelegenheit, m'apporta des lumières qui creusèrent un peu plus encore mon intérêt et ma perplexité.

(A suivre)


dimanche 31 janvier 2016

Savannah

De la médiathèque, je ramenais la semaine dernière plusieurs livres. Mais celui sur lequel je me jetai sans attendre, laissant en plan toute autre lecture commencée, ce fut Savannah de Jean Rolin. J'ai déjà écrit ici sur Jean Rolin, à propos d'un autre de ses ouvrages (qu'il ne nomme pas romans) : Ormuz. Et si je récidive, ce n'est pas pour partager quelque savoir dont cette lecture nous enrichirait, mais bien plutôt pour partager une expérience, une traversée du monde qu'on ne saurait ici sans dérision qualifier du nom d'aventure.
Ce qui est déjà très particulier dans les histoires de Jean Rolin, c'est qu'on peut les suivre sur une carte, mieux, sur Google Earth. Je l'avais fait pour Ormuz, et il était clair que bien que le récit était fictionnel, en revanche les lieux décrits étaient scrupuleusement réels. Il en est de même pour Savannah, qui se place donc en Géorgie (pas la Géorgie de Staline, mais celle de Flannery O'Connor, qui y naquit, et dont la maison, à Milledgeville, était le but du voyage qu'il fit sept ans plus tôt avec Kate Barry).

"Le mercredi 27 août 2014, à l'aéroport d'Atlanta, j'ai pu changer ma réservation pour le trajet suivant et emprunter presque aussitôt un vol à destination de Savannah. En 2007, à la suite de ce retard dû à la météo, nous n'étions arrivés dans cette dernière ville que tard dans la soirée, comme en témoignent les images faites par Kate lors de notre installation dans un motel situé au confluent de River Street et de Martin Luther King Jr. Avenue." (Savannah, p. 18)
Ce court extrait a le mérite de poser l'essentiel. Le livre tout entier raconte le retour de l'auteur sur les lieux mêmes arpentés en 2007 avec Kate Barry, avec l'appui des images tournées alors par celle-ci, et qu'il a revisionnés avec la plus extrême attention.
Faut-il préciser que Kate Barry était la fille de Jane Birkin et du compositeur John Barry (en fait un pseudonyme, son vrai nom étant Prendergast) ? Et qu'elle a trouvé la mort en se défenestrant de son appartement parisien le 11 décembre 2013 (la notice Wikipedia assure que l'on n'a pas pu déterminer s'il s'agissait d'un suicide ou d'un accident).
Mais de cette issue tragique, Jean Rolin ne parle pas. Le fait est supposé connu, il n'y revient pas. Ce voyage à Savannah, jusqu'à la maison de Flannery O'Connor, est un essai pour retrouver les traces du premier voyage, les chambres de motels louées, les routes empruntées, les bars, les quais et les cimetières visités. Dérive mélancolique, dénuée de tout pittoresque (Kate Barry partageait d'ailleurs le goût de Jean Rolin pour les terrains vagues, les friches portuaires, ce qu'il nomme les lieux indécis, mouvants, et il évoque aussi en passant une autre excursion antérieure vers un cimetière de navires perdu près d'un marécage, à Staten Island, dans l'Etat de New York).

"Dans quelle mesure cette histoire de poule, et d'élevage de paons, a-t-elle influencé le goût de Kate pour la personne et l'oeuvre de Flannery O'Connor ? Je n'ai pas de réponse à cette question, pas plus que depuis sa mort, et bien que j'aie relu entre-temps tous les livres de Flannery O'Connor, en particulier ce volume de sa correspondance dans lequel Kate avait corné des pages et souligné au crayon de nombreux passages, je ne suis parvenu à déterminer exactement pourquoi elle s'était prise d'un tel amour pour cet auteur, au point d'envisager de réaliser un film sur elle, et auparavant de m'entraîner en 2007 dans un voyage à Savannah, où Flannery était née, et de là à Milledgeville, dans le fin fond de la Géorgie, où elle avait vécu la plus grande partie de sa vie, brève, et composé la quasi-totalité de son oeuvre." (p. 11)

 Le récit est rythmé par les évocations des films de Kate, tournés de manière presque compulsive, au grand agacement parfois de Jean Rolin, ce dont il ne se cache pas, le plus souvent sans cadrer de personnages dans le décor mais préférant filmer les pieds, les sols, les chaussures. La seule exception à cette règle, écrit-il, "c'est lorsque Kate filme son reflet, ou nos deux reflets conjugués, dans le rétroviseur d'une voiture, dans la vitrine d'un musée ou de préférence dans une flaque d'eau, à la surface de laquelle il arrive que se reflètent aussi le couronnement d'un palmier ou le feuillage d'un arbre."

 Je ne crois pas spoiler le livre en disant qu'il n'y aura pas de révélation, que ce périple de remémoration ne livrera pas de leçon de vie à la Paulo Coelho, que les questions sans réponse le resteront. Cependant la figure de Kate Barry, la figure d'un être généreux et spontané, en aura été un peu éclairée, par la bande, par un système de reflets justement, par cette écriture sans forfanterie qui atteint des sommets dans un passage comme celui-ci :

"Dans la soirée, ayant constaté qu'il n'y avait rien à manger dans le voisinage du motel [...], je dus me résoudre à gagner le supermarché Walmart, dans la direction de la ville, sur le parking duquel Elizabeth Wylie m'avait signalé la présence d'un bon restaurant thaï. Et le plus étonnant, c'est que ce restaurant était bon, effectivement, et thaï, même si sa situation était quant à elle détestable, et s'il me fallut pour l'atteindre, et pis encore pour en revenir, dans une obscurité à peu près complète, désormais, longer sur un peu moins d'un kilomètre la 441, éprouvant à nouveau que le plus sûr moyen de se donner l'illusion d'être un laissé-pour-compte, un moins que rien, c'est encore de marcher seul sur le bas-côté non aménagé d'une route à grande circulation, si possible aux Etats-Unis, et de préférence à la tombée de la nuit." (pp. 98-99)

 

lundi 25 janvier 2016

Sommeil que tu traverses comme une rivière

Je n'étais pas très convaincu au moment d'y aller. C'était plus hier soir une envie de cinéma, une envie de s'abîmer une fois encore devant le grand écran du cinéma, que l'envie spécifique de ce film, Comme un avion, de Bruno Podalydès, que j'avais raté lors de sa sortie et qui devait au festival Télérama de revenir à l'Apollo.
Et pourtant quel bain de jouvence que ce film qui, très vite, dès les premières images, m'a happé, emporté dans son rythme tranquille et son humour jamais acide ; moi qui avait été ces dernières semaines d'une trop grande porosité à l'actualité, à la tragique situation du monde, j'oubliais tout, le temps de la dérive dérisoire, placide et sensuelle de ce kayakiste, le réalisateur lui-même, qui voudrait atteindre la mer pendant sa semaine de congé mais prenant par exemple le mauvais bras de rivière échoue dans un fossé à la périphérie d'un super U. Lui, le passionné de l'Aéropostale, qui emmène le Vol de nuit de Saint Ex dans son périple préparé avec minutie, n'ira pas plus loin qu'une auberge furieusement bucolique où il s'enivrera d'amour et d'absinthe.


Kayak, avion sans ailes (et l'on peut entendre au moment où il s'élance sur les eaux vertes la chanson de Charlélie Couture qui donne son titre au film, et je pense que peut-être le nancéen n'a jamais réussi par la suite à écrire une chanson meilleure que celle-ci, en tout cas une chanson qui nous emporte autant, avec sa mélancolie légère et son énergie de nuit blanche sous l'orage - et je pense aussi à cette autre chanson, placée plutôt vers la fin, la Vénus écrite par Gérard Manset  et merveilleusement chantée par Alain Bashung,dont je ne revois pas sans émotion la vidéo ci-dessous tournée semble-t-il peu de temps avant sa mort en 2009.)


 Oui, ce film m'a fait du bien, m'a transporté dans cette intemporalité que donnent aussi l'amitié parfois et l'amour à ses heures hautes, dans ces parenthèses du temps dont on sait bien qu'elles devront se refermer, qu'elles ne dureront que le temps d'une saison, d'un été ou d'une nuit.

Et plus tard, dans la nuit, une fois refermé le beau volume de Retrouver l'aube, le troisième opus de Jean-Claude Ameisen hissé sur les épaules de Darwin, sur le chapitre des chauve-souris dessinant les contours du monde grâce à l'écho de leurs cris, j'allais en quête d'écholocalisation poétique parmi les livres lus ou à finir de lire, livre de Thierry Metz par exemple, emprunté à la médiathèque, ses Lettres à la bien-aimée (1995), écrites de son propre aveu pendant un stage de maçonnerie à Périgueux, alors que son fils Vincent, huit ans, avait été tué par une voiture le 20 mai 1988, drame dont le poète ne se remettra jamais (il se donne la mort le 16 avril 1997).

Et je parcours une nouvelle fois le court volume, ces textes sans titre, qu'il dit "passages plus que lettres", et page 70, je rencontre des vers qui sont autant d'échos aux images du film :

Tu dors.
Sommeil qui va toucher le fond, qui me ramène une algue.
Sommeil que tu traverses comme une rivière.

Plus rien que l'eau.
Et seule dans ta source, ma main.

Tu dors le dos rond et lisse, livrée à ta chevelure, au bouillonnement de ton rêve.

Nuit où tu me laisses ton repos, comme une barque.
Pour aller où je veux.

Chaque page évoque cet amour adossé au malheur, la poignante tendresse de ceux qui luttent ensemble contre le vertige de l'absence.

Page 86 : Je ne dis rien, je te cueille un épi de lavande, je prends ta main sous la pluie. On regarde ce bout de jardin, les acacias de la colline. C'est tout.
De ton regard je ramène une constellation.

De ton regard je ramène une constellation. Vers sublime que je garde en moi, qui tire sa force lyrique de la simplicité des lignes qui précèdent.

Et comme le sommeil n'a pas encore abattu mes dernières défenses, je m'attarde sur un des livres rapportés de Bruxelles, de la brocante de la place du Jeu de paume, La chasse aux trésors, d'Henri Thomas, paru dans la NRF en 1961 (l'année de la naissance de Bruno Podalydès, un an après la mienne), un recueil d'essais que son premier lecteur a lu avec attention, comme en témoigne les nombreux soulignements au crayon de papier, mais pas jusqu'au bout : à la page 130, soudain, les pages ne sont plus coupées (seul José Corti aujourd'hui maintient cet usage du livre aux pages à découper).
Bref, je vole sans me poser d'une page à l'autre, jusqu'à cette page 102 où je peux lire :

"Je préfère rouvrir Les Fleurs du Mal et m'intéresser une fois de plus aux variantes et corrections apportées par Baudelaire. Un mot, une syllabe modifiés changent toute la constellation du poème ; dans les limites du mètre le plus strict, de profondes opérations s'accomplissent par d'infimes déplacements de sonorités."

La constellation du poème. Les échos profonds de la nuit avaient parlé. Il était temps de mettre fin à cette chasse subtile.

jeudi 7 janvier 2016

Ruqia Hassan

Rien écrit ici depuis le 8 décembre, alors que j'avais presque trouvé une vitesse de croisière à raison d'un billet tous les deux ou trois jours. Mais je ne sais pas trop ce qui s'est passé, ce qui s'imposa à moi depuis lors ne trouvait pas à s'inscrire sur le site, cela s'écrivait au crayon de papier, archaïquement, sur un carnet dont la publication n'est pas à l'ordre du jour, ou bien dans un nouveau cahier suscité par quelques rêves marquants et que j'ai nommé Carnet de la Méduse, car la Gorgone, sous différentes formes, en était le motif récurrent.

Et je ne serai pas revenu ce jour sur Alluvions si je n'avais pas lu cette nouvelle qui m'a écœuré, parmi bien d'autres nouvelles écœurantes, mais celle-ci je n'avais pas envie de la laisser passer, je voulais qu'elle eut un écho, aussi petit soit-il, à cet endroit où je fais entendre ma faible voix.
Je suis las des polémiques sans fin sur la déchéance de nationalité, la une de Charlie, la pertinence du concept d'islamophobie, las du mépris, de la morgue et de l'auto-satisfaction béate qui règnent sur tant de forums et autres fils de commentaires FB, las de ces gens qui donnent volontiers des leçons de courage, bien planqués qu'ils sont derrière leur clavier et souvent l'anonymat d'un pseudo.

Le courage, le vrai courage, il était chez cette femme, la journaliste  syrienne Ruqia Hassan, que l’État islamique vient d'exécuter pour "espionnage". "Elle écrivait, peut-on lire sur le site Sans Compromis, sur les conditions de vie des habitants dans les territoires syriens occupés par Daesh ainsi que sur les bombardements effectués sur Raqqa. Elle prenait part à toutes les protestations contre l’EI et était une fervente partisane de la révolution syrienne contre Assad. Elle n’a jamais raté une protestation anti-Assad."



Ses derniers mots sur Twitter :

« Là, je suis à Raqqa. J’ai reçu des menaces de mort. Daesh va sans doute m’arrêter (…) et me décapiter. Mais je garderai ma dignité : il vaut mieux mourir que s’humilier »

On a tué la beauté, le courage, l'intelligence. Et je sais bien que ce n'est pas la première fois, ni la dernière, mais mon dégoût sera toujours le même, pour les brutes sanguinaires au cœur atrophié.
Il y a vraiment de quoi désespérer du monde.