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samedi 5 mai 2018

Coeur de tigre qui bat dessous

Si j'ai évoqué la nouvelle d'Henry James, La bête dans la jungle, je n'en ai pas brossé pour autant de résumé. Cela m'apparaît nécessaire pour comprendre ce qui va suivre. En même temps je suis bien conscient d'une certaine absurdité dans ma démarche, car je dois bien avouer que je n'ai pas lu cette nouvelle, pas par désintérêt mais parce que l'occasion ne s'est pas présentée, que personne ne m'en a jamais parlé. Cependant je brûle maintenant de le faire (et je suis même allé hier à la librairie Arcanes, en espérant en trouver une édition, mais il n'y avait que deux romans et point de nouvelles).

J'ai rapporté dans la chronique précédente que Pacôme Thiellement rapprochait le John Locke de Lost du John Marcher de La Bête dans la jungle ; il ajoutait que ce récit était l'autre grand texte que Henry James avait secrètement consacré à sa relation avec Constance Fenimore Woolson, une romancière avec qui il entretenait une "amitié distinguée" et qui s'était défenestrée en 1894 à Venise (certaines biographies parlent de chute accidentelle, il semble que l'incertitude demeure autour du suicide).

L'autre grand texte désigné par Pacôme Thiellement est L'Image dans le tapis (ou Le Motif dans le tapis, selon une autre traduction). Dans cette nouvelle, écrite deux ans après la mort de Constance, le narrateur, un jeune critique littéraire qui vient de consacrer un article élogieux au dernier livre de l'écrivain Hugh Vereker, rencontre celui-ci lors d'une soirée chez des amis. Vereker lui confie que, malgré la subtilité et la finesse de son analyse, il est passé comme les autres commentateurs de son œuvre à côté de la"petite idée" qu'il voulait exprimer.
"Par ma petite idée, j'entends... comment vous dire ?... la chose particulière en vue de laquelle j'ai principalement écrit mes livres. N'y a-t-il pas pour chaque écrivain une chose particulière de cette sorte, la chose qui l'incite à la plus grande concentration, la chose sans laquelle, s'il ne faisait effort pour l'atteindre, il n'écrirait pas du tout, la passion même au cœur de sa passion, la part son métier dans laquelle, pour lui, brûle le plus intensément le feu de l'art ? Eh bien, c'est de cela qu'il s'agit !"
Un peu plus loin, il lui précise que la chose lui paraît aussi évidente et concrète "qu'un oiseau dans une cage, qu'un appât sur un hameçon, qu'un morceau de fromage dans une souricière". Quand le narrateur emploie l'image de "trésor caché", Vereker s'en réjouit et, lors d'une seconde rencontre, approuve aussi le symbole qu'il propose d'un "motif complexe dans un tapis persan". Le narrateur fait part de tout ceci à son ami George Corvick, autre admirateur invétéré de Hugh Vereker, qui se lance aussitôt à la recherche du secret, épaulé par sa fiancée Gwendolen, les révélations du narrateur venant résonner avec le fait que, "depuis fort longtemps, il percevait des bouffées et des suggestions il ne savait trop de quoi - les notes errantes issues d'une musique cachée." Pour la suite, écoutons Pacôme Thiellement :
"A la différence du narrateur que cette quête assombrit, les deux amoureux y prennent énormément de plaisir, et elle devient le prélude au sens de leur vie. Un jour, depuis Bombay, George envoie un télégramme à sa fiancée, qui le transmet au narrateur : il a trouvé le secret de Vereker. "Comme c'est curieux d'être allé chercher notre déesse dans le temple de Vishnu", commente le héros. "Il n'a pas poursuivi ses recherches, lui répond Gwendolen. L'énigme abandonnée purement et simplement pendant six moi a fini par livrer brutalement sa solution et elle lui est tombée dessus comme un tigre surgit de la jungle. Il avait fait exprès de ne pas emporter un seul livre de Vereker. Tous ces livres ont mûri en lui et malgré la complexité de leur superbe architecture, un jour, alors qu'il n'y songeait plus, ils lui sont apparus brutalement dans toute la clarté de l'ordre idéal qu'ils forment ensemble."
Nous n'en saurons guère plus. Le héros ne reverra pas son ami George. Celui-ci mourra dans un accident de voiture. Vereker et sa femme décèderont peu de temps après. Et Gwendolen mourra à son tour non sans avoir refusé de confier le secret au narrateur."
La solution lui  "est tombée dessus comme un tigre surgit de la jungle". Cette image est au coeur bien sûr de l'autre nouvelle La Bête dans la jungle, qui fut inspirée à James par une idée de nouvelle qu'il trouva dans un carnet de Constance Fenimore Woolson après sa mort : "Un homme consacre sa vie à chercher et à attendre son "moment de splendeur". "Est-ce bien mon moment ?" "Ces circonstances vont-elles l'amener ? " Mais le moment ne vient jamais." Pacôme Thiellement encore :

" Dans le roman de James, un homme se croit en effet appelé à un grand destin, mais il ignore tout de celui-ci, et il partage cette obsession personnelle avec une amie. Celle-ci meurt en lui avouant qu'elle sait quelle est son destin mais qu'elle doit le laisser deviner par lui-même. Le héros contemple la pierre tombale de son amie dans la certitude d'avoir échoué. C'est alors que le personnage sent une bête surgir de la jungle, rappelant le secret de Vereker, dans L'Image dans le tapis, bondissant sur George comme un tigre dans un temple à Bombay."
Henry James (1843 - 1916)
Sachant tout ceci, oyez la suite. Le 3 mai, après avoir publié dans la nuit l'article La bête dans la jungle, je lis au matin comme j'en ai pris l'habitude deux ou trois chapitres de Moby Dick.  Le premier est un court chapitre, à peine trois pages, intitulé Feuilles d'or. Le deuxième paragraphe me saisit littéralement :
"A voguer ainsi tout le jour durant, sous un soleil à la fois lumineux et tendre, au banc de cette baleinière aussi légère qu'un canoë de bouleau, intimement bercé à même la vague qui vient jusque sur le plat-bord ronronner comme un chat au coin du feu, souvent, oui, souvent, on se laisse glisser dans ce calme rêveur, et à voir la splendeur toute tranquille et le paillettement de la peau océane, on oublie et ne pense plus au cœur de tigre qui bat dessous impatiemment ; on oublie et on ne veut plus penser que cette patte de velours cache une griffe féroce." (p.698, trad. Armel Guerne, c'est moi qui souligne)
En le relisant, à la lumière de ce que j'ai lu depuis, il y a dans ce bref chapitre bien plus encore à commenter, mais le temps n'est pas encore venu. Le troisième chapitre découvert ce matin-là m'apporta lui aussi son lot de surprises. Il faut savoir auparavant qu'au matin du 2 mai, un rêve m'avait laissé une phrase, comme une épave rejetée par l'océan de la nuit : Sous le soleil tapi à l'ombre de tes os. Je réalisai vite que c'était là un alexandrin (je jure que je n'ai pas l'habitude de rêver en alexandrins). Je ne sais pas ce qu'il veut dire, je n'ai aucune interprétation à proposer, mais ce qui est certain (car je l'ai googlé pour être sûr), ce n'est pas un vers enregistré par mon inconscient et régurgité dans le rêve. Ce vers n'existe pas. Ou plutôt si, maintenant  il existe, surgi du tréfonds de ma psyché. 
Revenons au cachalot. Chapitre 116, L'agonie du cachalot, justement. Achab, dans une des baleinières, est spectateur d'un coucher de soleil au moment même du trépas du léviathan.
"De l'étrange spectacle qu'offrent dans l'agonie tous les cachalots - qui se tournent, pour mourir, du côté du soleil - de ce spectacle particulièrement émouvant dans la sérénité, Achab reçut un émerveillement inconnu jusqu'alors."
Melville  donne alors parole à Achab, en une déclamation d'un lyrisme puissant adressée à la fois au cachalot et à la mer. Mais aussi à une déesse inconnue : c'est ce passage qui me retient plus particulièrement :
"O toi, Hindoue obscure, moitié de la nature ! toi qui, d'os engloutis, as bâti quelque part ton trône séparé dans le fond de ces océans qui ne verdissent point ! tu es une infidèle, ô reine ! et ce n'est qu'avec trop de vérité que tu m'as parlé dans le vaste typhon massacrant tout sur son passage et dans le calme funéraire qui le suit. Et ce n'est pas non plus sans une leçon pour moi que ton cachalot ait tourné vers le soleil sa tête agonisante, et puis se soit détourné."
A Arcanes, je n'avais pas trouvé Henry James, mais en revanche une édition toute récente de Moby Dick dans la collection Quarto, établie par Philippe Jaworski. La traduction diffère sensiblement de celle d'Armel Guerne :
" O toi, l'Indienne, ténébreuse moitié de la nature, toi qui t'es construit quelque part au coeur de ces mers infertiles, un trône solitaire fait des os des noyés, tu es une infidèle, ô reine, et tu ne me parles que trop clairement dans les vastes déchaînements du typhon destructeur et les funérailles muettes du calme qui lui succède. Et si ce tien cachalot a tourné vers le soleil sa tête mourante avant de reprendre son mouvement circulaire, la leçon qu'il me donne n'a pas été sans effet."
En note, Jaworski signale que L'Indienne ténébreuse est peut-être une référence à la déesse Kali, épouse de Shiva, associée à la mort, à la sexualité et à la violence. Sur le moment, j'ai surtout pensé à mon alexandrin rêvé de par l'association, dans ce même paragraphe énigmatique, des os et du soleil, mais je ne puis maintenant que faire la connexion avec la déesse dans le temple de Vishnu de la nouvelle jamésienne. Une autre citation, trouvée plus tard et tirée de La Bête dans la jungle, et où éclate l'idée de se tapir dans l'ombre, ajouta encore à l'intrication générale : "Quelque chose se tenait embusqué quelque part le long de la longue route sinueuse de son destin comme une bête à l’affût se tapit dans l’ombre de la jungle, prête à bondir ".

jeudi 3 mai 2018

La Bête dans la jungle

Chambre verte deuxième. Clap. Nous apprenons peu après, le jour où Davenne revient à la salle des ventes pour la bague de sa femme, que Cécilia et lui se sont déjà rencontrés. Cécilia l'avait seule reconnu mais n'avait pas voulu, dit-elle, l'ennuyer. Elle était adolescente à l'époque et elle avait apprécié que cet homme lui parlât comme à une adulte, sans ironie. C'est alors seulement qu'il affirme se souvenir :
Davenne : Je revois cette rencontre maintenant. C’était… il y a bien onze ans, à Rome. Il y a eu un orage effroyable et nous sommes allés nous réfugier avec votre père et des amis de votre père dans une tranchée creusée par des archéologues, c’était au palais des Césars, vous voyez, tout est resté gravé.
Cécilia : Pas tout à fait… D’abord ce n’était pas à Rome mais à Naples ; ensuite ce n’était pas il y a onze ans mais il y a quatorze ans ; c’est vrai, il y a eu un orage mais c’était à Pompéi.
La bague de Julie Vallance/Davenne *
Ce jeu entre oubli et souvenir est directement emprunté à une autre nouvelle d'Henry James, La bête dans la jungle, mais MMLV ajoutent que "la mention de Pompéi ne peut manquer d’évoquer, aussi — souvenir incontournable sur le thème de la résurrection de l’amour par le biais d’un saisissement métaphysique face à la mort — le Voyage en Italie (Viaggio in Italia, 1954) de Roberto Rossellini. D’autant que la première rencontre entre Julien et Cécilia dans la salle des ventes s’était déjà achevée, devant deux petites poupées, sur cette réplique : « Je sais ce que vous pensez. “J’ai déjà vu ça quelque part…” Ce sont des marionnettes napolitaines. » L’incongruité du dialogue, en plus de préparer la révélation d’une rencontre antérieure au pied du Vésuve, place le conte d’amour et de mort de Truffaut sous le signe de l’oeuvre rossellinienne, par l’hommage allusif à ces mêmes figurines qui forment le clou du spectacle du deuxième épisode de Païsa (Paisà, Roberto Rossellini, 1946)"
Pas de surprise à avoir devant ce clin d'oeil de Truffaut au maître italien car il fut, à l'instar d'André Bazin, une autre figure paternelle avouée ("mon père italien" disait-il). Après avoir écrit des articles élogieux dans Les cahiers du cinéma et l'avoir rencontré à Paris, il fut son assistant de 1956 à 1958, même si cela ne coïncida pas avec une période de grande créativité, c'est le moins qu'on puisse dire : " Quand j'ai fait la connaissance de Rossellini, raconte Truffaut, son découragement était total ; il venait de terminer La Peur et envisageait sérieusement d'abandonner le cinéma. Il m'a proposé de travailler avec lui, comme assistant, comme ami. J'ai été son assistant pendant les trois années où il n'a pas impressionné un mètre de pellicule !"

François Truffaut et Roberto Rossellini
Or, au même moment où Rossellini m'était ainsi désigné à travers cette enquête autour de La Chambre verte, je le retrouvai lors de la lecture du livre de Philippe Lançon, Le lambeau. Philippe Lançon est l'un des journalistes de Charlie-Hebdo qui ont survécu au massacre perpétré par les frères Kouachi. La mâchoire fracassée par une balle, il a néanmoins payé le prix fort : des mois d'hôpital, des opérations en nombre, une rééducation encore inachevée, une vie mise en parenthèses qu'il décrit avec une lucidité, une justesse et une tenue remarquables. Je ne lisais plus guère Charlie, je dois le dire, mais quand il m'arrivait de le faire, j'avais toujours beaucoup d'intérêt à lire les papiers de ce Lançon qui ne faisait pas partie des pères fondateurs mais qui détenait indéniablement la plume la plus littéraire de la bande. Je me rappelle encore l'article qu'il écrivit dans le numéro qui suivit le drame et qui s'était écoulé à des millions d'exemplaires (la ruée était telle qu'il était même difficile d'en trouver mais je suppose que les chiffres ont dû nettement reculer depuis). Cinq ans plus tard, il livre donc ce récit de cinq cents pages d'une prodigieuse densité, où la souffrance irradie comme une centrale nucléaire tout en étant constamment sublimée par le stoïcisme de l'auteur, qui ne cache rien des épreuves et des misères mais  ne s'apitoie jamais sur lui-même. Le fait est que dès les premières pages des résonances se firent percevoir avec des événements de vie personnelle ainsi qu'avec les autres oeuvres que je parcourais patiemment et méthodiquement, à savoir, pour l'essentiel, Moby Dick, la série Lost  et une étude sur l'art pariétal préhistorique de l'anthropologue Alain Testart. Tout ceci composant une sorte de constellation symbolique intensément intriquée, dont il me faudra bien des jours pour rendre compte.

Donc le 29 avril, j'aborde à la page 318, où il est question qu'il change de chambre, décision qui le déprime :
" Ce lieu était devenu mon royaume et mon sous-marin. Je n'avais ni sujets, ni équipage, mais Louis XIV et le capitaine Nemo, c'était moi. Louis XIV surtout, car si comme Nemo j'avais embarqué dans mon aventure un équipage restreint d'amis, je n'avais pas comme lui déclaré la guerre à l'humanité. Je cherchais au contraire, plus que jamais, ici, à lui déclarer la paix. J'aurais voulu aimer tous ceux qui entraient, et j'y parvenais quasiment. Par la fenêtre je ne voyais aucun océan, aucun monstre, mais simplement ce pin sur lequel continuaient de se poser, comme sur un gibet, les corbeaux. J'essayais d'accepter comme une grâce, celle de Bach, l'implacable rituel hospitalier.
Je l'ai compris quelques jours plus tard en regardant avec Gabriela, dans la chambre suivante, La Prise de pouvoir par Louis XIV de Roberto Rossellini. Comme elle devait, pour un examen universitaire à New York, se familiariser avec la culture politique de ce règne, je lui avais proposé de regarder ensemble ce film, exemplaire de rigueur, de minutie et de simplicité : le meilleur des reportages effectués dans la machine à explorer le temps."

Je le répète, ce n'était là que l'une des coïncidences que j'avais relevées entre ce récit et le réseau littéraire et filmique que j'arpentais ces temps-ci. J'en développerai d'autres en temps utile. Je voudrais clore maintenant cette chronique autour du livre que j'ai reçu aujourd'hui, que je ne voulais lire qu'une fois le visionnage de Lost achevé : Les mêmes yeux que Lost de Pacôme Thiellement (Léo Scheer 2011). Et de fait, je l'ai lu d'une traite, stimulé à l'extrême par ce qui se dit là, dans ces pages, d'absolument essentiel.

Je n'entrerai pas ici dans le coeur du propos, c'est prématuré, mais que l'on aille bien considérer que, totalement ignorant des analyses qui allaient tisser l'essai de Pacôme Thiellement, je n'ai pu que me laisser traverser par une onde de félicité en lisant que "la réinvention systématique et obsessionnelle des techniques narratives par Damon Lindelof et Carlton Cuse [les scénaristes de Lost] est analogue à celle provoquée, en son temps, par Henry James dans l'art du roman. Et si le film d'orientation de la station The Swan de la DHARMA Initiative se trouve caché derrière un exemplaire du Tour d'écrou, c'est à l'intérieur du secret de L'Image dans le tapis (écrit un an avant Le Tour d'écrou) que l'art narratif de Lost semble résider."(p. 34)



Un peu plus loin, page 39, Thiellement conclura son chapitre en affirmant que les romans d'Henry James mis à part, il ne connaît pas de fiction plus étrange que celle de Lost. "Ce livre, confesse-t-il, est le récit de ma relation à l'écho de sa musique cachée et lointaine." Trente pages plus loin encore, évoquant un des personnages centraux de la série, John Locke, il écrit que sa "certitude, toute sa vie,  d'être spécial  et promis à un grand destin le rapproche énormément des personnages d'Henry James et particulièrement de celui de La Bête dans la jungle (1903)."

Ceci rend donc encore plus éclatante cette rencontre entre la série télévisée la plus emblématique de notre temps et le film à l'époque si décrié de François Truffaut. Nous allons voir en détail d'autres points de convergence entre les deux univers.


______________________________
* Comme annoncé dans la première scène dans l'hôtel des ventes, la bague est en forme de huit, avec deux améthystes. Curieusement, ce plan est extrêmement bref, un ou deux dixièmes de seconde, si bien que le spectateur peut à peine le saisir (il m'a fallu passer le film image par image pour en capturer un photogramme). Ce qui me trouble, c'est que le jour même où j'ai rédigé la chronique précédente,  Adrien, mon fils qui vit dans les monts du Lyonnais, m'avait appelé pour me demander des renseignements sur le nombre 8 (il est parfois étonnant : depuis peu résident dans son village, il n'en a pas moins été bombardé président de l'assemblée des conscrits en 8, autrement dit ceux qui sont nés comme lui une année en 8 - c'est une tradition très vivace dans le Beaujolais et régions circonvoisines).

Les conscrits en Beaujolais en 2018 par Jacky Augagneur

dimanche 11 août 2019

L'autre George et le vertige de l'impossible

Dix jours d'absence à ce site, mais qui furent riches d'impressions et d'ouvertures nouvelles. La traditionnelle brocante de début août dans les rues du vieil Aigurande, le petit séjour familial en Provence sur les terres de Cézanne et Giono* m'ont apporté une manne dont - comme d'habitude à l'issue de ces périples pourtant minimes -, il me faudra des mois, me semble-t-il, pour exprimer la juteuse moelle.
Au moment même où je commence à rédiger cet article, posté à ma fenêtre du second étage donnant à gauche sur mes silencieux voisins du cimetière Saint-Denis, une pluie fine entreprend de tremper les feuillages et les pelouses exténuées. La fraîcheur pénètre l'appartement comme une lame vive, mais ce n'est qu'une timide embardée, une giboulée tardive, déjà en panne : la sécheresse est encore loin de desserrer son étreinte. Pourquoi je dis ça maintenant ? Juste pour le plaisir peut-être d'ancrer cet exercice d'écriture dans l'instant qui le voit naître, et souligner le contraste avec la chaleur qui régnait la semaine dernière alors que j'arpentais les rues pentues de la brocante, rue des fossés Saint-Jean, rue Casse-Cou, Grand Place, rue de l’Étang, place du marché, rue de l’Église, et enfin rue Grande, y faisant belle moisson de livres que je ne cherchais nullement.
Parmi eux, George Sand par Henry James, publié en 2004 par le Mercure de France, avec une préface de Diane de Margerie. Un petit ouvrage réunissant deux textes écrits à vingt ans de distance, en 1877 et 1897, par le grand écrivain américain naturalisé britannique en 1915. Des huit livres chinés ce samedi-ci, ce fut celui qui attisait le plus ma curiosité : je le commençai dès l'après-midi qui suivit. C'est qu'Henry James avait fait son entrée sur Alluvions au printemps 2018, que George Sand ne cesse d'interférer, au point d'être dans le top 20 des libellés, entre Baudelaire et Georges Perec (un beau voisinage, plein d'ironie quand on sait le mépris du poète pour la bonne dame de Nohant : "Je ne puis penser à cette stupide créature, sans un certain frémissement d'horreur.")

Alors, oui, m'intéressait le regard de James sur Sand. Il est infiniment plus subtil, on s'en doute un peu, que celui de Baudelaire, mais il n'en est pas moins retors et complexe. Passionné par cette femme à qui il reconnaît du style, une absence de vanité et une extrême générosité, il n'en décoche pas moins quelques coups de griffe bien sentis, affirmant par exemple qu'elle "philosophait sur beaucoup de choses qu'elle ne comprenait pas" et parlant de ses textes comme étant des "choses écrites facilement" mais "difficiles à lire".
Dans mon voyage matutinal vers Aigurande, j'avais mis la radio et j'étais tombé sur Répliques, l'émission d'Alain Finkielkraut : l'invité en était Mona Ozouf et il était question d'aller à la découverte d'une autre George, la britannique George Eliot (1819-1880). Fink le plus souvent m'agace, mais là je suis happé, je suis avec le plus grand intérêt : il faut dire que Mona Ozouf est une femme remarquable, à la parole claire et précise, d'une intelligence de tous les instants. Qui parvient donc à m'intéresser à un écrivain que je n'ai jamais lu, à travers les romans Middlemarch et Daniel Deronda. Il semblerait tout de même que je ne sois pas le seul à être ignorant de cette œuvre, ainsi Fink peut-il écrire : "George Eliot n'est plus guère lue en France sinon par les spécialistes de littérature anglaise. Et beaucoup des amis de Mona Ozouf , grands lecteurs pourtant lui demandaient perplexes, après s’être enquis de son travail : " mais qu'est ce qu'il a écrit au juste ce George  Eliot ?"
Je savais pour ma part que George Eliot était une femme. Mais son œuvre me demeurait inconnue et je dois à Mona Ozouf d'avoir lu coup sur coup les deux volumes de Daniel Deronda  et Middlemarch et le magnifique essai de Mona Ozouf (sic).
Je voudrais communiquer cet éblouissement et  commençons par sortir l'auteur elle-même de la trappe où elle est tombée."

George Eliot par Frederic William Burton, 1865.

Si je dis ça, c'est qu'à la lecture post-prandiale de l'essai de James, que vois-je écrit page 39 :
"Miss Austen et sir Walter Scott, Dickens et Thackeray, Hawthorne et George Eliot ont tous dépeint l'amour entre jeunes gens ; mais aucun d'entre eux, à notre souvenance, n'a décrit une chose qui puisse être appelée passion, ne l'a mise en mouvement sous nos yeux, ni ne nous a montré ses divers stades. Cela en même temps revient à dire que ces écrivains nous ont évité bien des choses que nous considérons comme déplaisantes, et que George Sand ne nous les a pas épargnées ; mais cela revient  aussi à dire que peu de lecteurs auront recours à la fiction de langue anglaise pour s'informer sur les forces les plus ardentes du coeur, et pour s'en faire une idée. Le mérite de George Sand est de nous en avoir donné une idée, d'avoir élargi la connaissance que peut en avoir le lecteur, et de s'être révélé une autorité en ce domaine. Et c'est beaucoup. De ce point de vue, miss Austen, Walter Scott et Dickens peuvent avoir complètement omis le sentiment érotique, et George Eliot peut sembler l'avoir traité avec une singulière austérité. Curieusement dénués d'amour paraissent, dans cette lumière, ces vastes et foisonnants romans que sont Middlemarch et Daniel Deronda. Aux yeux des lecteurs étrangers, ils sont sans doute semblables à des salons spacieux, respectables et froids, dont les fenêtres donnent sur un paysage enneigé, et où l'on cherche en vain une cheminée flambante au bout de leurs hectares de tapis aux teintes sobres." [C'est moi qui souligne ]
Je ne suis pas certain que Mona Ozouf partagerait complètement ce point de vue de James (j'ai même l'intuition du contraire), mais toujours est-il que j'étais dans une certaine mesure médusé par cette coïncidence inattendue, dont je ne savais d'ailleurs que faire : George Eliot n'entrait pas dans un des thèmes qui m'occupent actuellement.
Un peu plus loin, je relevai un vertige (ce fut le seul de ce petit ouvrage).
Il faut que je précise, pour ceux qui ne s'en sont pas encore aperçu, que je viens de créer un nouvel espace, un site parallèle dédié spécifiquement aux vertiges. J'ai terminé mon cahier des vertiges et rédigé un texte destiné à paraître dans le prochain numéro spécial de Torticolis. Mais, continuant à relever des vertiges nombreux dans mes différentes lectures, j'ai eu envie de prolonger cette cueillette et pour ce faire, j'ai donc ouvert Fixer les vertiges. J'ai déjà prévenu que "cela durera le temps que j'y trouverai du plaisir".
Revenu hier de Provence, j'ai donc mis en ligne ce vertige jamesien. Titre tiré de l'extrait : Vertige du sublime et de l'impossible. C'était en français dans le texte et évoquait les amours turbulents de Musset et Sand à Venise, objet du second texte de James.


L'affaire faite, je passe dans la chambre où traîne au chevet le livre abandonné de Hervé Lehning,
Toutes les mathématiques du monde (Flammarion, 2017) emprunté tout récemment à la médiathèque.Oui, je lis de temps à autre, et à intervalles même assez réguliers, des livres de vulgarisation mathématique (c'est mon penchant rationnel, mon tropisme scientifique). Livre déjà vecteur d'une autre belle coïncidence (on dira que c'est mon penchant irrationnel qui reprend le dessus) : juste après avoir rédigé le dernier article sur le Grand Jeu, où j'évoquais une nouvelle fois la gravure Melencholia de Dürer, j'avais précisément ouvert le livre sur une représentation de l’œuvre, page 351, dont j'avais ignoré bien sûr complètement la présence jusqu'à cet instant précis.

Eh bien, de la même manière que j'avais ouvert tout à fait innocemment sur Melencholia, voici qu'hier soir j'ouvre sur la page 107, début de chapitre intitulé Le vertige de l'impossible. On dira que la pensée magique avait investi la pensée logique** (et chacun y verra à son aise la défaite de la rationalité ou l'ironie du malicieux hasard).

C'est en revisualisant la photo que j'ai faite de la page 107 que je me suis avisé que sur la page précédente (tenue en respect par mon enregistreur numérique qui n'a pas d'autre fonction ici), se trouvait un vertigineuse de belle facture.
 __________________
* Merci infiniment à Anne-Charlotte et Bruno R. qui nous ont généreusement offert de séjourner dans leur belle maison des environs d'Aix.

** Écrivant ceci, je songe à cet autre livre glané à Aigurande, Pensée magique, pensée logique du mathématicien et philosophe Luc de Brabandere.


lundi 30 avril 2018

Qui a tué Julie Vallance ?

Le 18 avril, j'ai donc regardé La Chambre verte de François Truffaut. Sorti en 1978, ce fut un échec commercial du genre qu'on dit cuisant, et comment s'en étonner quand toute l'histoire tourne autour du culte rendu aux morts par un journaliste, Julien Davenne (interprété par Truffaut lui-même), survivant de la guerre de 14-18 et veuf d'une jeune femme follement aimée. La mort intime, la mort collective se mêlaient pour composer une atmosphère que beaucoup jugèrent morbide. Je la redoutais un peu mais telle ne fut pas mon impression : le morbide est une complaisance dans le macabre, l'ostentation dans les signes tangibles de la mort et de la décrépitude, lividité des chairs et pourriture. Non, c'est bien plutôt la beauté disparue que Truffaut/Davenne tente de fixer en en maintenant vivant le souvenir.
Je me demande d'ailleurs si elle est bien juste cette expression que j'ai employée au-dessus de "culte rendu aux morts", car les morts ne sont pas divinisés, appelés à être retrouvés dans l'au-delà au jour du Jugement. La réaction violente de Davenne au discours du prêtre lors des funérailles de l'épouse de son ami Gérard (il va jusqu'à le foutre dehors) montre assez que Truffaut ne s'inscrit pas du tout dans une perspective chrétienne traditionnelle, même si c'est à l'intérieur d'une ancienne chapelle de cimetière qu'il va édifier son propre mausolée à la mémoire de tous ses disparus.


La scène suivante montre Davenne se rendant à une vente aux enchères de la famille Vallance, qui n'est autre que la famille de sa femme Julie. Je ne pus m'empêcher de penser au film de John Ford, Qui a tué Liberty Valance ?, sorti en 1962 (m'incitant à imaginer un autre titre pour celui de Truffaut : Qui a tué Julie Vallance ?). Divagation sans doute, mais je remarque que le James Stewart de ce western crépusculaire (prétendu vainqueur du duel qui l'opposait au bandit Valance, alors que le véritable tueur était John Wayne, alias Tom Doniphon), est aussi le héros de Vertigo de Hitchcock, dont Pascal Bonitzer , en 1978, dans Les Cahiers du cinéma,  rapprochait "[l]’entreprise passionnelle" de celle de Julien Davenne.


C'est lors de cette excursion à l'Hôtel des Ventes, à la recherche d'une bague (en argent, en forme de 8) ayant appartenu à sa femme, qu'il fait la rencontre de Cécilia (Nathalie Baye), secrétaire du commissaire-priseur. Juste avant de partir, il regarde deux poupées exposées sur un pilier et Cécilia lui dit alors « Je sais ce que vous pensez. “J’ai déjà vu ça quelque part…” Ce sont des marionnettes napolitaines. » Aucun rapport alors avec le thème du film, et c'est cela même qui m'intrigue. Je me doute que cela n'est pas fortuit et je googlise "marionnettes napolitaines + Truffaut" et bien m'en prend car je débusque alors un article passionnant de Marie Martin et Laurent Véray, La chambre verte de François Truffaut, remake secret du Paradis perdu d’Abel Gance. Du culte des morts à celui du cinéma. Qui va enrichir formidablement ma perception du film, que j'ai recommencé à visionner en détail pour composer cet article. En résumé, l'étude "vise à démontrer, à travers l’analyse croisée des deux films et de divers documents d’archives, que, davantage qu’une adaptation littéraire affichée de différents thèmes de Henry James, La chambre verte (François Truffaut, 1978) est avant tout le remake secret de Paradis perdu (Abel Gance, 1940). L’aveuglement des critiques à l’époque de la sortie du film de Truffaut invite à réfléchir à la question du secret qui, dans le sillage de la fameuse figure dans le tapis jamesienne, se fonde sur une dénégation truffaldienne et sert de pierre de touche à une ferveur cinéphile conçue sur le modèle du culte des morts mis en scène par les deux films."
Sa lecture m'entraîne alors dans toute une série de réflexions qui me font vite comprendre qu'il me faudra bien plus que le cadre de cette chronique pour en rendre compte, car je croise très vite un autre événement pour moi important de ce jour, à savoir la fin du visionnage de la série Lost. Les correspondances entre la série télévisée et La Chambre verte sont plus que frappantes (la première étant que le film de Gance est nommé en anglais The Lost Paradise).


Film en quelque sorte séminal pour Truffaut puisque selon Annette Insdorf (1977, p. 18-19), "le premier souvenir de cinéma de Truffaut remonte à 1939 quand, à l’âge de sept ans, il découvre Paradis perdu." Information modulée par une note de bas de page dans l'article de Marie Martin et Laurent Véray (que je désignerai désormais plus rapidement par MMLV) : "Dans leur biographie de Truffaut, Antoine de Baecque et Serge Toubiana (1996, p. 33-34) font état d’un autre premier souvenir de cinéma, datant de l’avant-guerre — où le jeune spectateur voit « une église sur l’écran, un mariage […] Scène primitive du cinéma de François Truffaut » —, et font montre de plus d’exactitude historique en précisant que le « premier “grand souvenir” », celui de Paradis perdu, se situe à l’automne 1940 et que Truffaut avait alors huit ans et demi." Une église sur l'écran, c'est aussi l'une des dernières images de Lost, l'église de Los Angeles étant le lieu où les personnages principaux se réunissent après une longue série de flash-sideways, et où Jack Shephard revoit son père, Christian, près du cercueil retrouvé de celui-ci, qui fonctionne là comme un écho au cercueil de la première scène de La Chambre verte.


MMLV signalent qu'à la sortie du film, nul critique n'a songé à faire le lien avec le film d'Abel Gance malgré des similitudes troublantes :
"Au-delà de la référence à la Première Guerre mondiale, qui, on le sait, a profondément marqué l’œuvre de Gance, le comportement du personnage principal, Julien Davenne, joué par Truffaut lui-même, n’est pas sans rappeler le poète traumatisé des deux J’accuse de Gance (1918 et 1938), Jean Diaz. Comme ce dernier (voir Véray 2000), Davenne dispose en effet, sur les murs de la chapelle ardente qu’il dédie à « ses morts », quelques portraits d’« amis » artistes qu’il vénère (Marcel Proust, Jean Cocteau, Maurice Jaubert…). Mais surtout, en accumulant dans une chambre transformée en temple secret tous les objets de Julie, sa femme décédée, il fait exactement comme le Pierre Leblanc (Fernand Gravey) du Paradis perdu (1940) du même Gance, qui installe de petits mausolées dans son bureau en souvenir de Janine, son épouse morte en couches pendant qu’il était au front. De par les échos thématiques liés aux désastres de la guerre, de par une mystique commune de la fidélité dans l’amour et la mort, mais surtout à cause de cette coïncidence troublante d’un autel fétichiste en l’honneur d’une aimée disparue, La chambre verte peut apparaître comme le remake inavoué de Paradis perdu."


Pour achever de fonder notre conviction, on peut ajouter que ce n'est sans doute pas un hasard si Julien Davenne et Jean Diaz partagent les mêmes initiales (de même Julie/Janine). Cette étrange cécité des critiques s'origine tout d'abord selon MMLV "dans le silence de Truffaut sur une possible filiation, qui laisse ouverte la question du degré de conscience de cette réécriture". 

L'adaptation revendiquée de plusieurs récits d'Henry James a sans doute aussi jeté un voile sur la référence à Gance. C'est ainsi qu'entre Cécilia Mandel et Julien Davenne existe un point commun sous la forme d'une expérience de type paranormal : la femme de Davenne lui est apparue alors qu'il était au front, à des milliers de kilomètres, tandis que Cécilia a vu son père lors d'une visite au musée du Louvre - et dans les deux cas, c'était à l'instant de leur mort. Or, cette idée de la double coïncidence a été reprise d'une nouvelle fantastique d'Henry James, Les Amis des amis.*

Ce n'est pas la seule, mais nous verrons cela dans la prochaine chronique.

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* Ce même jour, 18 avril, je découvris que la lettre de Gênes, d'Arthur Rimbaud, évoquée ici récemment, avait été écrite le jour même de la mort de son père : "La date de la lettre que Rimbaud écrit de Gênes le 17 novembre 1878 correspond au jour de la mort de son père. Cette coïncidence a souvent été observée. Elle est d’autant plus curieuse qu’elle se situe très exactement entre deux apparitions fantomatiques du père de Rimbaud dans la vie du poète. Ce sont des riens troublants. Ainsi, le 14 mai 1877, Rimbaud se déclare déserteur du 47ème régiment de l'armée française. Or le 47ème régiment est celui de son père quand il déserta le foyer familial. A son arrivée à Aden en 1880,  il déclarait à son patron  Bardey  qu’il était né à Dôle comme son père. Bardey apprit, bien après, que le poète était né à Charleville. Or, la lettre de Gênes marque un tournant dans la vie de Rimbaud. C’est le moment où son existence prend une orientation définitive vers les pays chauds. Après toute une série de pérégrinations, Rimbaud va s’établir pour longtemps à Aden et à Harrar." (Jacques Bienvenu, site).

mardi 7 janvier 2020

Les rêves et les moyens de les diriger

Jeudi dernier, je suis allé voir Les Envoûtés à l'Apollo. Un film de Pascal Bonitzer, avec Sara Giraudeau et Nicolas Duvauchelle. Nous étions trois dans la salle, pas sûr qu'il soit un grand succès. Et pourtant ce ne serait pas usurpé, car cette adaptation d'une nouvelle de Henry James, - « Comment tout arriva » (The Way It Came) ou « Les Amis des Amis » (The Friends Of The Friends), selon les deux titres sous lesquels elle a été publiée - tout à fait en dehors du cadre originel anglo-saxon, est impressionnante de maîtrise. C'est un film de fantômes où les fantômes ne sont pas montrés (enfin, pas tout à fait, mais je ne peux pas préciser cette réserve sans spoiler le film). Voici le synopsis du dossier de presse : "Pour le "récit du mois", Coline, pigiste pour un magazine féminin, est envoyée au fin fond des Pyrénées interviewer Simon, un artiste un peu sauvage qui aurait vu lui apparaître le fantôme de sa mère à l’instant de la mort de celle-ci... Interview qu’elle est d’autant plus curieuse de faire que sa voisine, la belle Azar, prétend, elle, avoir vu le fantôme de son père !"





Je n'ai pas lu la nouvelle de Henry James, mais si j'ai tenu à aller voir ce film c'est bien parce que l'auteur m'avait en son temps, d'une certaine façon, envoûté. D'ailleurs, j'ai plusieurs fois écrit sur lui, son nom apparaissant pour la première fois sur ce site le 14 mars 2018.

Au retour du cinéma, le même soir, je décide de lire Souvenirs dormants de Patrick Modiano, que ma soeur Mano m'a offert le jour de Noël. Modiano, autre écrivain du mystère, que j'ai beaucoup étudié en 2012 et 2013. Or, dans ce court volume, où le vertige s'impose dès le premier paragraphe, on rencontre aussi quelques fantômes (sans compter Modiano lui-même, qui se qualifie à plusieurs reprises d'étudiant fantôme dans le cadre de ces années 60 où il place son récit), ainsi ces jeunes femmes rencontrées, suivies, perdues, Mireille Ourousov, Geneviève Dalame, Madame Hubersen, ou celle dont le nom ne sera jamais donné, qui, un jour ou l'autre, s'évanouissent dans la grande ville et que l'on retrouve parfois par hasard des décennies plus tard :
"Vous habitez toujours à la même adresse ?"
Peut-être lui avais-je posé cette question pour obtenir une réponse précise et ne plus avoir le sentiment que j'étais en face d'un fantôme.
"Toujours à la même adresse..."
Elle a eu un petit rire dont je lui étais reconnaissant. Elle n'avait plus l'air d'un fantôme." (p. 68)
Rien de surprenant de retrouver les fantômes dans un livre de Modiano (par exemple, Daniel Parrochia intitulera Ontologie fantôme son essai sur l'oeuvre du prix Nobel, tandis que Philippe Zard dans un article titré "Fantômes de judaïsme" écrira qu' "Être écrivain c’est devenir soi-même fantôme – il n’est pas jusqu’à l’écriture de Modiano qui ne devienne à son tour spectrale…"),  je ne cherchais nullement des références au film de Bonitzer quand j'ai choisi de lire ce livre. Mais le fantôme n'est pas le seul point de contact entre les deux oeuvres. Le rêve est une autre entrée importante, comme en témoigne cet extrait (qui comporte soit dit en passant le second vertige du livre) :
"Ce cadavre sur le tapis, dans l'appartement que nous avions laissé sans éteindre la lumière... Les fenêtres resteraient allumées en plein jour, comme un signal d'alarme. J'essayais de comprendre pourquoi j'étais demeuré si longtemps immobile en présence du concierge. Et quelle drôle d'idée d'avoir écrit sur la fiche de l'hôtel Malakoff mon nom et mon prénom, et l'adresse de l'appartement, 2, avenue Rodin... On s'apercevrait qu'un "meurtre" avait été commis la même nuit à cette adresse. Quand je remplissais la fiche, quel vertige m'avait saisi ?  A moins que l'ouvrage d'Hervey de Saint-Denys, que je lisais au moment où elle m'avait téléphoné pour me supplier de la rejoindre, ne m'ait brouillé l'esprit : j'étais sûr de vivre un mauvais rêve. Je ne risquais rien, je pouvais "diriger" ce rêve comme je le voulais et, si je le voulais, me réveiller d'un instant à l'autre." (p. 87-88) [C'est moi qui souligne]

Frontispice du livre de Léon Hervey de Saint-Denys, Les rêves et les moyens de les diriger ; observations pratiques, Paris, Amyot, 1867, in Jacqueline Carroy.
Hervey de Saint-Denys (1822- 1892), sinologue qui deviendra professeur au Collège de France, avait tenu depuis l'âge de treize ans un journal de ses rêves. Il publiera anonymement en 1867 le livre d'on parle Modiano, qui le désigne comme le précurseur de ce que l'on nomme aujourd'hui les « rêves lucides ». Il raconte, explique Jacqueline Carroy,* qu’il a acquis très vite "la faculté d’avoir conscience de rêver pendant son sommeil. Cela lui a permis d’avoir des visions nocturnes si nettes qu’il a pu fixer son attention sur tous leurs détails avec « l’œil de l’esprit » au cours même de son sommeil. Il a ensuite, raconte-t-il, développé la capacité de diriger et d’orienter, au moins partiellement, ses songes, toujours en dormant." C'est cette capacité qui semble avoir fasciné Modiano.

"Nous arrivions, écrit-il un peu plus haut, page 80, place du Trocadéro. Environ deux heures du matin. Les cafés étaient fermés. Je me sentais de plus en plus calme et je respirais de manière de plus en plus profonde, sans aucun de ces efforts de concentration que l'on fait d'habitude au cours des exercices de yoga. D'où venait une telle tranquillité ? Du silence et de l'air limpide de la place du Trocadéro ? [...] Je subissais certainement l'influence de l'ouvrage que je lisais depuis quelques jours, Les Rêves et les moyens de les diriger, d'Hervey de Saint-Denys, et qui resterait, pendant toute cette période, l'un de mes livres de chevet. J'avais l'impression que je lui avais communiqué mon calme et qu'elle marchait maintenant du même pas que le mien. [...] j'avais gardé dans une poche de ma veste le revolver à l'étui de daim. J'ai cherché une bouche d'égout où je l'aurais laissé tomber. Comme je le tenais dans ma main, elle me jetait des regards inquiets. J'essayais de la rassurer. Nous étions seuls sur la place. Et si, par hasard, quelqu'un nous observait de la fenêtre obscure d'un immeuble, cela n'avait aucune importance. Il ne pourrait rien contre nous. Il suffisait de détourner ce rêve, selon les conseils d'Hervey de Saint-Denys, comme on donne un léger coup de volant. Et la voiture roulerait sans heurts, l'une des voitures américaines de ce temps-là, dont on aurait dit qu'elle glissait sur l'eau, en silence." [C'est moi qui souligne]

Passage étonnant, où le narrateur vit la réalité comme un rêve, inversant en réalité la méthode de Hervey de Saint-Denys qui consiste à manipuler le rêve, à s'y diriger, comme si l'on était dans la réalité. Autre chose étonnante : la présence du revolver (c'est avec cette arme que la jeune femme non citée a tué un certain Ludo F. (le cadavre sur le tapis de la page 87), qu'on retrouve dans Les Envoûtés, où il est donné par Sylvain, l'ami homosexuel de Coline, pour se protéger de Simon, et qu'elle utilisera contre ce même Simon pour menacer de se suicider.


 Quant au rêve, il a sa place dans le film, et Bonitzer l'évoque dans un entretien :
"Vous dites que vous ne montrez rien mais vous avez tout de même filmé un rêve…

Qui ne montre pas grand chose… Ce rêve me paraissait une scansion importante. Après le retour du cimetière, la nuit où Coline et Simon ont fait l’amour dans une espèce de désespoir, il fallait qu’Azar se manifeste. Le rêve est l’un des moyens par lesquels les morts se rappellent à nous. Mon ami Pierre Pachet, l’un des disparus auxquels le film est dédié, disait du rêve que c’est « le parloir des morts ». J’aime beaucoup cette expression."
Les Envoûtés est sorti au cinéma le mercredi 11 décembre. Ce jour-là ma petite soeur Marie est morte à l'hôpital de Limoges. Elle aurait eu 49 ans ce mardi 7 janvier 2020.


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* Jacqueline Carroy, « La force et la couleur des rêves selon Hervey de Saint-Denys », Rives méditerranéennes [En ligne], 44 | 2013, mis en ligne le 15 février 2014, consulté le 05 janvier 2020. 

mardi 30 mai 2023

Rat rhumeux de l'Atlantique

En cette année 2023, j'écris peu. Vingt articles seulement depuis janvier, un seul en mai. Bien la peine d'être à la retraite. Non, en vérité, quelque chose semble bloqué. Je n'écris pas pour passer le temps, je n'écris que sous l'empire d'une nécessité, quand bien même je ne me fais guère d'illusion sur l'importance de ce qui sort de ma plume. Et il se trouve que la nécessité n'est pas au rendez-vous. Ne reste qu'un désir flou, une nostalgie confuse, l'espoir que soudain je sois à nouveau empoigné par le dur besoin d'aligner quelques phrases pour rendre compte. Rendre compte de quoi ? Le plus souvent, c'est de l'émergence de résonances, de collisions de concepts. Tout ce qui vient de ce que j'ai souvent appelé l'Attracteur étrange.  Or, l'Attracteur étrange semble au repos. Dans une de ces phases muettes dont j'ai déjà éprouvé le désert. Rien ne semble plus nous parler, le monde se fait opaque, figé, rétif. Rien ne sert de forcer ce qu'on pourrait appeler le destin. Il faut savoir attendre, être patient.

Et puis un frémissement. Je vais vous raconter ça. Rien de bien spectaculaire, c'est juste un petit pas, une ébauche, qui ouvrira ou non sur plus crucial. 

Samedi dernier, 27 mai, je suis invité chez des amis, des amis très anciens, très chers. Une belle soirée dans la chaleur bienvenue de mai. On prend son temps, on se couche tard. Je dors dans le salon, sur un matelas gonflable dernier cri venu de Marseille. Malgré ce luxe de technologie, mon sommeil, comme d'habitude ces derniers mois, reste fragile, et je mets longtemps à m'endormir. Il me semble ne jamais trouver la profondeur, assigné à demeurer en surface, encombré de rêves trop abscons pour faire image. De fait, au réveil, il ne m'en reste aucune. Rien qu'une expression, cinq mots mystérieux : Rat rhumeux de l'Atlantique. J'en ai parlé avec mes hôtes au petit déjeuner, on a plaisanté là-dessus. Cela me rappelait cet alexandrin qui avait surgi dans la nuit du 2 mai 2018 : Sous le soleil tapi à l'ombre de tes os. Je ne savais pas ce qu'il voulait dire, je n'avais aucune interprétation à proposer, mais ce qui était certain (car je l'avais googlé pour être sûr), c'est que ce n'était pas un vers enregistré par mon inconscient et régurgité dans le rêve. Ce vers n'existait pas. J'y trouvai plus tard des résonances avec Henry James et un passage de Moby Dick.

A l'avenant, "rat rhumeux de l'Atlantique" n'a pas d'existence sur le web, Je l'ai noté le lendemain sur un cahier, et à côté j'ai écrit : incompréhensible".

Or, hier, 29 mai, je lis le dernier article de Rémi Schulz, de Sol à Luna en passant par Mercurius. Il y revient sur un thriller de Franck Thilliez, La mémoire fantôme (2007), avec sa spirale de Bernoulli. Permettez-moi de citer Rémi un peu longuement : 


"En avril 2007, la mathématicienne amnésique antérograde Manon Moinet est enlevée. Dans la cabane à proximité de Raismes où elle a été séquestrée, un message l'envoie à une maison de Hem. Là, deux messages l'attendent, la formule "Si tu aimes l’air, tu redouteras ma rage.", un cryptogramme qui lui livre le numéro de Sécurité Sociale d'une criminelle, récemment libérée et habitant Rœux. On la trouve morte, selon le mode opératoire d'un tueur ayant sévi des années plus tôt, notamment assassin de la soeur de Manon

Manon comprend que "Si tu aimes l’air" doit se lire "si tu M l'R", "si tu transformes un R en M", et que la formule "tu redouteras ma rage" est alors l'anagramme de Eadem mutata resurgo, la formule figurant sur la tombe de Jacques Bernoulli à Bâle, décrivant sa Spira mirabilis, "Changée en moi-même, je renais."
Manon s'aperçoit encore que les trois lieux concernés sont les sommets d'une figure parfaite:

Ces endroits qui concernent notre affaire… Raismes, Hem, Rœux, eh bien, ils forment un triangle équilatéral, les trois côtés sont strictement égaux. Prenez une carte routière, et vérifiez ! Vérifiez ! Exactement cinquante kilomètres entre l’abri dans la forêt, proche de Raismes, et Hem, entre Hem et Rœux, et entre Rœux et la forêt !"
J'ai bien entendu voulu vérifier, et il n'y a aucune possibilité de parvenir à un triangle équilatéral en restant dans les communes désignées. Et les distances sont toutes inférieures à 45 km.


Thilliez avait l'embarras du choix pour choisir des lieux formant un parfait triangle équilatéral, mais je vois une raison ayant pu dicter ces choix.
Ils seraient liés aux initiales de la formule Eadem Mutata Resurgo, E-M-R, car ces communes ont pour seuls phonèmes consonantiques M et R. Leurs phonèmes vocaliques sont Ê et EU, flexions de E.
Ainsi les deux lieux "obligés" ont pour phonèmes consonantiques R et M, et celui choisi pour aiguiller Manon vers eux réunit R et M... "

Lisant ceci, je ne pouvais m'empêcher de repenser aux mots du rêve récent : "Rat rhumeux" résonnait à l'évidence avec Raismes-Hem-Roeux. 

Ce n'est que deux jours plus tard, je le rappelle, que j'ai pris connaissance de l'article. Ceci pose bien sûr une difficulté : pure coïncidence, prescience, comment savoir.

Il reste l'Atlantique qui paraît sans écho dans le billet. Pas sûr : Rémi écrit plus loin que 
"Le tueur recherché est en fait un collectif de matheux, qui se réunissait en pleine MER, sur un îlot désert centre de leur spirale criminelle." *

Je voudrais mentionner maintenant pour finir un fait qui n'a a priori rien à voir sauf qu'il intervint ce même 29 mai. 

A 21 h 30, je sortis de chez moi pour aller chercher à la gare mes deux plus jeunes enfants et leur mère qui revenaient d'un court séjour à Londres. Dans ma rue, dite Marguerite Yourcenar, je découvris l'un de ces doublons dont je fis l'an dernier recension. Deux véhicules, d'un côté et de l'autre de la rue, portaient le même numéro 686. C'était la première fois que je repérai un doublon si près de chez moi. Au retour de ma petite expédition, je notai cette fois deux 606. Ils n'étaient pas adjacents ni même vraiment voisins, mais ils apparaissaient tout de même dans cette même rue. Ne trouvant plus de place, je me garai sur le parking à l'arrière de l'immeuble, et là un troisième 606 s'y trouvait déjà.

Je réalisai un peu plus tard que je pouvais tracer un triangle joignant les trois 606, et qu'à l'intérieur de ce triangle logeaient les deux 686. Faut-il préciser que 606 et 686 sont deux nombres palindromes séparés par un seul écart de 80.


Coupe sagittale d'une coquille de nautile (Wikipedia)
 

Quel rapport encore une fois avec le rat rhumeux ? Je n'en sais rien, mais le 6 en tout cas m'apparaît comme le chiffre le plus proche de la représentation de la spirale logarithmique de Bernoulli (par ailleurs le 666 était déjà au coeur de la série de quatre doublons de septembre 2022**).


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* On peut aussi former l'hypothèse que ce "rhumeux" renvoie non au "rhume" mais au "rhum" : la route du Rhum est cette course qui tous les quatre ans relie Saint-Malo à Pointe-à-Pitre, en traversant donc l'Atlantique. Et je me souviens que le rhum fut l'un des sujets de conversation (parmi bien d'autres, faut-il le préciser) de la soirée.

** Dans l'article en question, l'Océan Atlantique était partie prenante grâce à Philémon de Fred, et son voyage de l'Incrédule.



mercredi 14 mars 2018

De Linn à Lino, de fourmis à Fourmies

Jeudi dernier, après avoir visité le musée Rodin et déjeuné d'un filet de merlu dans une brasserie du coin, nous flânions dans le septième arrondissement, louvoyant entre les averses. C'est ainsi que nous remontâmes la rue Cler, large voie piétonne que je découvrais pour la première fois. Je m'étais bien défendu de m'encombrer de nouveaux livres mais il me fut impossible de ne pas pénétrer dans cette petite librairie qui ne craignait pas de se vanter idéale. Toujours est-il que je ressortis avec pas moins de trois volumes de cette Librairie idéale qui, en une seule pièce, réussissait à vous donner vingt furieuses envies de lecture. Je fis néanmoins dans le poche et le bref avec Le motif dans le tapis, la célèbre nouvelle de Henry James et Le sentier dans la montagne d'Adalbert Stifter, paru aux éditions Sillage dont je vis que le siège était rue Linné, au 17, deux numéros plus loin que le domicile de Georges Perec. Enfin, je me chargeai, toujours en Poche, d'un livre récemment paru dans ce format, Des Anges et des Insectes, d'Antonia Susan Byatt, dont je n'avais lu jusqu'alors que Le Conte du biographe. Livre qui m'avait été recommandé par Rémi Schulz parce qu'il faisait mention de Linné.



Le lendemain, une heure et demie après être descendus du train, nous repartîmes en voiture cette fois pour les monts du Lyonnais : nous allions voir Linn, née le 27 février à Lyon, fille de Bristena et d'Adrien, mon grand fils. Linn, ma première petite-fille, qui faisait donc de moi dorénavant un grand-père.
Linn : avec ses deux n, j'avais trouvé immédiatement un air suédois à ce prénom court et cristallin, ce qui me surprenait quelque peu, Bristena, sa mère, étant d'origine roumaine. Ce n'est qu'un peu plus tard que je fis la relation avec Linné, dont j'avais ailleurs rapporté l'étymologie renvoyant au tilleul suédois, linn (variante aujourd’hui obsolète de lind).
Je dois immédiatement préciser que le choix de Linn n'a rien à voir avec mon obsession linnéesque : les deux parents, à ma connaissance, ne lisent pas mes élucubrations webiques, et c'est bien plutôt l'existence d'une Linn de leurs amis qui leur a donné l'idée (mais il n'est pas interdit de penser qu'ils ont succombé à l'influence souterraine et inconsciente de l'Attracteur étrange...).
Dans mes bagages, je n'avais emporté qu'un seul livre pour le week-end, et c'était le roman d'AS Byatt, résumé ainsi sur le site du Livre de Poche :

"William Adamson, explorateur et entomologiste de retour au pays après dix ans en Amazonie, titube devant la suave splendeur d’Eugenia Alabaster. Emily Jesse, veuve dès même ses fiançailles, tente quant à elle désespérément, autour du guéridon de Mme  Papagay, de vivre son deuil dans les séances de spiritisme et d’écriture automatique.
Dans ce diptyque romanesque, composé de Morpho Eugenia, adapté au cinéma sous le titre Des anges et des insectes en 1995 par Philip Hass avec Kristin Scott Thomas et Mark Rylance, et de L’Ange conjugal, A. S. Byatt pénètre l’atmosphère puritaine de la société victorienne, en révèle les tensions morales et l’hypocrisie singulièrement violente. Un ouvrage devenu un classique de la littérature anglaise."


Je ne connais pas ce film et pour l'instant je n'ai lu que la première partie de ce dyptique, Morpho Eugenia. J'y retrouvai Linné à la page 227 :

"- Je pensais à Linné dans la forêt, constamment. Il a si fortement lié le Nouveau Monde à l'imagination de l'Ancien Continent quand il a donné aux porte-queues le nom des héros grecs et troyens, et aux héliconies celui des Muses. Je me trouvais dans une contrée où jamais aucun Anglais n'avait encore pénétré, et autour de moi voletaient Hélène et Ménélas, Apollon et les Neuf Muses, Hector, Hécube et Priam. L'imagination du savant avait colonisé la jungle inexplorée avant que j'y eusse mis le pied. Il y a quelque chose de merveilleux dans le fait de donner un nom à une espèce. De prendre une chose sauvage et rare, jamais encore observée, au filet de l'observation et du langage humains - et dans le cas de Linné, avec tant de subtilité et de suite, une utilisation si vive des mythes, légendes et personnages de notre patrimoine culturel."
Je ne dirai rien de plus sur Linn : ce petit bout est évidemment une merveille.

Après deux jours bien occupés, dont une excursion à la tour Matagrin d'où l'on contemple quatorze départements, et la vision samedi soir du spectacle théâtral de la troupe du village où Adrien  a fait son nid de passionné de Cyrano de Bergerac, nous sommes repartis dimanche après-midi, sous le soleil puis rapidement, après Roanne, sous les trombes d'eau d'un orage pas piqué des hannetons. La fureur céleste décrut ensuite, passé l'Allier, et c'est à peu près à ce moment-là que j'écoutai le peintre Gérard Garouste sur Europe 1. Parlant de son enfance de cancre, il explique qu'il dessinait des combats de fourmi : "Même mon cerveau me compliquait la vie, et donc il restait les mains, le plaisir de dessiner, de faire des petits dessins, des dessins dans lesquels je me réfugiais complètement, et c'était des petits dessins amusants, des combats de fourmis, les fourmis rouges contre les fourmis noires, parce que ça permettait de faire vraiment des fourmilières, donc toute une stratégie des fourmilières, tout ça est très codé et vraiment je prenais un grand  grand plaisir à me réfugier dans ces dessins."

Ces paroles me frappèrent tout particulièrement pour la bonne raison que William Adamson, dans le roman de Byatt, consacre la majeure partie de son temps à étudier des fourmilières, aidée par Matty Crompton (Kristin Scott Thomas, dans le film de Haas) :
"Ce fut une suggestion accidentelle de Matty Crompton, cependant, qui le remit sur le chemin d'une activité qui ne fût plus sans objet. Il la trouva, par un matin de la fin du printemps, assise à la table devant la fourmilière, avec une soucoupe en porcelaine emplie de parcelles de fruits, gâteaux et viande, et un grand cahier, dans lequel elle écrivait avec ardeur. (...)
- Puis-je voir votre cahier ?
Il regarda ses dessins soigneux et perspicaces, au crayon, à l'encre de Chine, de fourmis qui s'alimentaient, de fourmis qui se battaient, de fourmis qui se dressaient pour régurgiter le nectar et en faire profiter d'autres, de fourmis qui caressaient des larves et transportaient des cocons." (p. 148-150, c'est moi qui souligne)
Fourmilière découverte l'été 2017 dans les monts du Lyonnais
Cette coïncidence trouve un écho supplémentaire dans le fait qu'Adrien, qui est loin d'être un grand lecteur, a néanmoins quelques auteurs de prédilection, un trio composé de Rabelais (il fut très marqué par une visite de La Devinière, où il insista pour que je lui achète un Gargantua), Edmond Rostand et Bernard Werber, célèbre évidemment pour sa trilogie des Fourmis (que j'avoue n'avoir jamais lue).


Enfin, pour parachever l'affaire, regardant lundi soir Dernier domicile connu de José Giovanni, avec Lino Ventura et Marlène Jobert, j'eus la surprise de retrouver mes fourmis à travers Jacques Loring, le personnage joué par l'excellent Paul Crauchet : "Il se montre sobre mais particulièrement émouvant dans «Dernier domicile connu» (1969), où il incarne le vieux monsieur qui s'est lié d’une amitié pure avec la petite fille d’un témoin recherché par l'inspecteur Lino Ventura et sa jeune collaboratrice, Marlène Jobert." (Site L'encinémathèque). Loring est passionné par les fourmis ; lors de l'enquête, il tient dans ses mains un livre sur les fourmis, un détail qui n'a rien à voir avec l'intrigue de l'histoire, mais qui prend sens pour nous. 

J'ai dit plus haut que Bristena, la maman de Linn, est d'origine roumaine. Or, la dernière image du film propose, en guise d'épilogue, une phrase d'un certain Eminescu : « ...car la vie est un bien perdu quand on n'a pas vécu comme on l'aurait voulu. » Mihai Eminescu (1850 -1889) est "célébré unanimement, nous dit la notice wikipédienne, comme le plus grand et le plus représentatif poète roumain". Je lis aussi que de 1858 à 1866 il alla à l'école primaire de Cernăuți (capitale de la Bucovine alors autrichienne : Czernowitz en allemand, autrement dit la ville natale de Paul Celan et d'Aharon Appelfeld).

La maxime d'Eminescu ne se vérifiera heureusement pas à la fin du roman d'AS Byatt : William Adamson et Matty Crompton quitteront le manoir des Adabaster pour voguer vers l'Amazonie et accomplir leur vocation profonde. 

Je terminerai cet article par un dernier clin d’œil : sur une des vidéos que j'ai pu trouver du film de José Giovanni, où l'on voit Lino Ventura et Marlène Jobert sillonner le treizième arrondissement sur la piste du témoin évanoui, nous régalant au passage d'images d'un Paris lui aussi disparu, j'ai repéré une librairie Rodin, qui me fait bien sûr songer à cette Librairie idéale découverte au sortir du Musée Rodin.


 Elle existe  d'ailleurs toujours cette librairie, 1 rue Vulpian, mais elle a changé de nom et de look.


Le nom de la société est malgré tout demeuré Librairie Rodin, comme en témoigne la page du site societe.com. Coïncidence encore, sur cette même page, on voit dans la rubrique Actualités une information sur le bastion ouvrier de Fourmies...


Fourmies, dont l'histoire retient le massacre qui eut lieu le 1er mai 1891, où la troupe tira sur les ouvriers venus revendiquer la journée de travail de huit heures. C'était là la première manifestation française de la Journée internationale des travailleurs. La fusillade causera neuf morts, dont huit jeunes de moins de 21 ans, parmi lesquels une jeune ouvrière abattue à bout portant qui restera comme un symbole, Maria Blondeau, et 35 blessés. Provoquant une vive émotion dans la France entière, cet événement est considéré aujourd'hui comme l'une des dates-clés dans l'histoire du mouvement ouvrier (poursuivant la recherche, je m'aperçois qu'Isabelle Baudelet - apparue en ces pages le 16 janvier avec L'iris malin d'un cachalot colossal -  a consacré tout un article à ce drame sur son site Text'styles le 1er mai 2017). 




lundi 12 février 2024

Daumal et le disparate

Le 7 octobre dernier, j'ai acheté Trust, un roman de l'écrivain américano-argentin Hernan Diaz, prix Pulitzer 2023, mais je n'en ai commencé la lecture que le 20 novembre. L'ouvrage est divisé en quatre livres sensés être écrits par quatre auteurs différents, dans quatre styles différents. Le premier est la biographie non autorisée de Benjamin Rask, un riche banquier à l’époque de la crise de 29,  écrite par un certain Harold Vanner, "dans un registre un brin décadent à la Henry James ou à la Edith Wharton", selon Hernan Diaz lui-même.  Le second intitulé « Ma vie » est le manuscrit inachevé de l’autobiographie de Andrew Bevel, nom réel de Rask, visant à récuser le portrait de Vanner qu'il juge mensonger et mystificateur.  Dans le troisième livre, Un Mémoire, Remémoré, Ida Partenza, grande dame des lettres américaines à New York dans les années 1980, revient sur la période de sa jeunesse où elle avait été secrétaire et ghostwriter d'Andrew Bevel. C'est en procédant à des recherches d’archives (les papiers privés du financier et de sa femme, Mildred, ayant été récemment été ouverts au public) qu'elle est tombée sur le journal intime de l’épouse, lequel constituera la quatrième partie du roman. Structure complexe, on le voit, où le jeu des points de vue remet chaque fois en question la version précédente de l'histoire.


Rendre compte de sa lecture n'est donc pas une mince affaire, mais, pour ne rien arranger, je dois faire intervenir dans ce post un autre livre qui n'a a priori rien à voir. L'art du vertige, de Serge Lehman, un recueil d'essais sur la science-fiction, publié en 2023 aux Moutons électriques. Je ne connaissais pas du tout Serge Lehman mais on connaît mon addiction au vertige et mon goût de la science-fiction. Je commandai donc ce livre que j'avais furtivement vu passer sur je ne sais quel fil d'information et allai le chercher à Arcanes le 21 novembre. J'en lus aussitôt la préface, de Lehman également, intitulée Mille jours de nuit. Et je fus aussitôt captivé. "En janvier 2001, commence-t-il, j'ai passé quelques heures en compagnie de Jean-Marc Rochette, le dessinateur du Transperceneige. Nous ne nous connaissions pas. L'idée de cette rencontre était venue d'Enki Bilal, avec qui je travaillais sur l'adaptation cinéma de La Foire aux immortels." Jean-Marc Rochette, cela était suffisant pour attiser d'emblée ma curiosité, j'avais croisé sa route en janvier 2020, à travers son album autobiographique Ailefroide, et c'était là encore une fois une histoire de vertige. D'autres billets avaient suivi en janvier 2020 et octobre 2022.

Lehman propose à Rochette de faire une histoire de "merveilleux géographique". "Il a souri, rapporte Lehman, et m'a demandé en retour : "Est-ce que tu as lu Le Mont Analogue de René Daumal ?" Et c'est ça qui a tout déclenché." Lehman ne connaissait pas, et cela a mis fin, avoue-t-il, à la discussion : "Lis ce livre", a insisté Rochette. "Ensuite, si tu veux, on reparlera de merveilleux géographique." Lehman rentre chez lui, et une heure plus tard, Rochette, "la classe faite homme", lui adresse le roman par courrier. 

René Daumal, Le Mont Analogue, c'était là encore un nom et un écrit qui avaient traversé Alluvions avec ferveur. De nombreux articles en témoignent.

Une même ferveur s'empare de Lehman à la lecture de l'oeuvre. Une ivresse de critique, dit-il : "Dans un de mes premiers romans, des aliens capables d'imiter la forme humaine étaient appelés "Analogues". Et dans la nouvelle Nulle part à Liverion, j'avais imaginé une zone géographique invisible "par déformation topologique". Cette double coïncidence explique peut-être pourquoi je me suis laissé engloutir par le texte de Daumal si facilement."


Serge Lehman écrit alors deux articles dont le but était de révéler l'existence du roman de Daumal aux lecteurs de science-fiction, mais il confesse aussi un "espoir historiographique : celui de corriger l'image d'un genre dont le développement français se serait arrêté à Verne et qui n'aurait repris qu'après la découverte de la SF américaine. Daumal prouvait le contraire." Il est tellement plongé dans son étude qu'il ne reprend pas contact avec Rochette. A ce moment-là, il ne voit d'ailleurs plus personne, il lit et prend des notes seize heures par jour, "sur le qui-vive, à l'affût du moindre recoupement, de tout ce qui pourrait venir nourrir cette chose qui m'avait absorbé." C'est ainsi que dans le numéro de mai du Magazine Littéraire consacré à l'Oulipo, son attention est captée par un texte de Paul Braffort sur François Le Lionnais, co-fondateur de l'Oulipo avec Raymond Queneau. C'est le préambule de l'article - disponible sur le site de Paul Braffort - qui allume l'étincelle : 

"[Le Lionnais] constitue à lui seul une table des matières de la culture contemporaine de langue française. Il est donc naturel, pour évoquer cette figure hors du commun, d'adopter le format d'un dictionnaire encyclopédique (avec ce qu'il faut de "clinamen") et de lui laisser, autant que possible, la parole, en exploitant des fragments d'un ouvrage autobiographique demeuré inédit : Un certain disparate."

Lehman écrit : "Ce mot - disparate - m'a frappé, sans que je puisse dire pourquoi." Il le retrouve dans la notice consacrée à Michel Petrovitch :

"Professeur à l'Université de Belgrade, Michel Pétrovitch, dont la grande culture privilégiait une vision "transversale" des disciplines, est l'auteur d'un petit livre fascinant, publié dans la prestigieuse Nouvelle Collection scientifique, chez Félix Alcan, en 1921 : Mécanismes communs aux phénomènes disparates [9] . Lorsque, étudiant, je rendis visite pour la première fois à FLL - qui revenait de déportation - l'évocation de ce livre dont nous étions tous deux férus scella notre amitié. Visiblement le mot "disparate" était cher à François, tout comme l'approche résolument "structurale" qui est celle de Pétrovitch dont les concepts d'allure des phénomènes, d'analogies phénoménologiques sont toujours associés à des événements réels et ne sombrent jamais dans le pur formalisme."

Rouvrant alors Le Mont Analogue, Serge Lehman comprend pourquoi l'insistance du texte sur la notion de disparate l'avait alerté. Il en retrouve la trace au début du roman lors de la première rencontre du narrateur avec Pierre Sogol, qui compare sa pensée avec une force, "aussi sensible que la chaleur, la lumière et le vent", ajoutant : "Cette force, c'était une faculté exceptionnelle de voir les idées comme des faits extérieurs, et d'établir des liens nouveaux entre des idées d'apparences tout à fait disparates."

Michel Petrovitch (1868 - 1943) «Les mathématiques sont la poésie suprême ».

Et c'est ici que je reconnecte avec Hernan Diaz et le roman Trust (je sais, j'y ai mis le temps, mais il fallait tout ce chemin pour en savourer la retrouvaille). Le mot "disparate" me frappa moi aussi comme il avait frappé Lehman car il me souvenait l'avoir rencontré, et c'était à la page 151, au deuxième chapitre de l'autobiographie d'Andrew Bevel : "Tout financier devrait être un esprit universel car la finance est le fil qui traverse tous les aspects de la vie. C'est, de fait, le noeud où sont réunies toutes les fibres disparates de l'existence humaine." (C'est moi qui souligne) Au paragraphe précédent, Bevel se vante d'être parvenu à exceller dans les études, en particulier dans le domaine des mathématiques : "Cela, je le dois à ma mère. Elle fut la première à voir, très tôt, mon aptitude innée pour les nombres et à entretenir le talent pour l'algèbre, le calcul et la statistique dont j'avais hérité."

Or les mathématiques sont aussi (et avec plus de vérité) le domaine d'élection de François Le Lionnais. L'article de Paul Braffort renferme d'ailleurs une entrée Mathématique :

"Beauté et raison vont toujours de pair, avec FLL et l'on notera qu'il avait choisi comme exergue, pour son Dictionnaire des mathématiques [5] cette phrase de Georg Cantor : « L'essence des mathématiques est dans leur liberté ». Et, dans "Un certain disparate" : « Je n'ai jamais vécu un seul jour, même quand je souffrais beaucoup, sans avoir au moins quelques minutes pour les mathématiques, quelques minutes ou quelques heures. Dans mon profil général, les mathématiques ont certainement une place à part différente de tout le reste, de tout temps. » Avec Les grands courants de la pensée mathématique [6] (médité dès la fin des années trente), FLL réussissait à rassembler savants et critiques pour une mise au point dont la pertinence est encore aujourd'hui manifeste [7] ."

Et la notice Nombres remarquables (les) enfonce le clou :

"Le dernier ouvrage de FLL : Les nombres remarquables [8] , est dédié « Aux amis de toute ma vie, délicieux et terrifiants, les nombres ». Il comporte quatre parties : PréludeThème et variationsInterlude et Postlude, chapitres qui s'ouvrent respectivement sur des mesures de Bach, Beethoven, Webern et une page de portées vierges. Le livre peut être lu comme une sorte d'autobiographie réduite aux acquêts et s'ouvre sur cette phrase : « On ne lance pas impunément les nombres dans l'univers des enfants. »"

Une biographie de FLL par Olivier Salon


Une deuxième occurence de "disparate" est visible dans Trust. Dans la troisième partie, cette fois, du roman, avec Ida Partenza comme narratrice :

"Après avoir consulté des bibliothécaires, j'ai lu, de manière désordonnée, tout ce qui selon moi pouvait être une source d'inspiration, d'Etiquette d'Emily Post à Bad Girl de Viña Delmar. Mais ce sur quoi je me concentrais, si je pouvais dire cela de mon approche à la va-vite, c'étaient les écrivaines américaines plus ou moins contemporaines dont les oeuvres seraient peut-être pertinentes. Parmi elles, je me souviens de noms immensément disparates tels que Dawn Powell, Ursula Parrott, Anita Loos, Elizabeth Harland, Dorothy Parker et Nancy Hale. seules quelques-unes se sont révélées utiles - et aucune ne capturait l'atmosphère de richesse discrète que je voulais pour Mildred." (p. 307, c'est moi qui souligne)

A ce stade, je n'ai encore levé qu'un coin du voile. La suite au prochain épisode.