samedi 22 juillet 2017

# 174/313 - Judas et Tarkovski

En relisant les dernières pages du Journal de Tarkovski pour les besoins de la précédente chronique, je me suis arrêté sur celles qui traitent de l'un des derniers projets du cinéaste, à savoir L’Évangile, et plus particulièrement sur le personnage de Judas, auquel j'ai consacré ici quelques articles. Si je suis resté très descriptif à l'intérieur de ceux-ci, je me suis plus ouvert sur la dimension existentielle tragique de Judas dans les statuts Facebook dont j'use régulièrement comme chambre d'échos. Ainsi :

"20 juin. Judas a-t-il vraiment trahi le Christ ? Cette scène a-t-elle vraiment existé ? Y avait-il besoin d'un baiser pour reconnaître celui qui prêchait devant les foules et dont le visage devait être familier à beaucoup ? C'est donc invraisemblable, mais c'est magnifique dans la dramaturgie, digne du Parrain de Coppola. Judas, destin tragique entre tous : il fallait un Judas pour que la Passion se réalise, il fallait le mal d'un seul pour la rédemption de tous."

ou 

"22 juin . Judas met la main dans le plat, Jésus le désigne explicitement comme traître (alors qu'il n'a pas encore trahi, c'est Minority Report, la Cène) mais les Apôtres, un peu cons tout de même, n'ont rien compris. Jésus pourrait encore retourner Judas (il sait être convaincant quand il veut), mais il n'en fait rien. N'est-il pas un peu responsable de la vilenie à venir ? Shakespearien, vous dis-je."

 
Deux mois avant sa mort, Tarkovski écrit de Porto Santo Stefano, en Italie :
"Très important : pourquoi Judas a-t-il trahi ? Ses motifs.
Mais quand je ferai Le Golgotha, il sera extrêmement difficile de réaliser : les scènes de masse, les costumes, les constructions, les effets spéciaux.
Naturellement, le tout devra être poétique : avec des miracles, des anges, des visions, des voix, des prémonitions, des réminiscences, des songes, des éclipses, du soleil, des tremblements de terre et des expulsions de démons (Georges de La Tour).
Jésus se sent d’une certaine manière coupable à l’égard de Judas. Jésus est effondré devant la nécessité implacable qui doit faire de Judas un traître. Il observe avec précision comment mûrit peu à peu en Judas l’idée de la trahison. Comment Judas, rempli de stupeur, prête l’oreille à cette inspiration ; et Jésus, comme un homme qui aurait tendu du poison à un autre, attend avec anxiété que le poison commence à faire son effet.
Jésus meurt sur la croix. Pause. Un rossignol. Judas lance une pierre dans le feuillage des arbres. Le rossignol, un instant, se tait. Au reste, le rossignol n’a pas peur de l’éclipse puisqu’il chante la nuit. (Élucider comment est Pâques à Jérusalem, pour ce qui est de la nature.)
Comment va se comporter le Temps pendant le temps où le Christ est sur la croix ?" (p. 551) [C'est moi qui souligne]
Ces lignes font écho à celles à celles que j'ai trouvées dans un autre livre, déniché encore une fois au purgatoire des imprimés, à Noz, en février 2016, peu de temps après avoir visité (c'était la seconde fois dans ma vie) l'église Saint-Martin de Vic, avec ses fresques magnifiques dont Le Baiser de Judas.
Ce livre, Judas, Le mystère de la trahison, de Sergio Stevan (éditions de l'Emmanuel, 2009) le dit explicitement : Judas est l'unique mystère humain que l'on trouve dans les Évangiles :
"En vain, les insatisfaits cherchent à débrouiller le fil : les mystères s'enchevêtrent autour du mystère de Judas. Mais nous n'avons pas encore invoqué le témoignage de celui qui savait mieux que tous, et mieux que Judas lui-même, le vrai secret de la trahison. Seul Jésus, qui pénétrait jusqu'au fond de l'âme de l'Iscariote comme toutes les âmes, et qui savait d'avance ce que Judas devait faire, pourrait dire la parole dernière.
Jésus choisit Judas pour qu'il fût l'un des Douze, comme les autres, un porteur de la Bonne Nouvelle. L'aurait-il choisi, l'aurait-il gardé avec lui, à sa table, s'il l'eût cru un malfaiteur incurable ? Lui aurait-il confié ce qu'il avait de plus cher, ce qu'il avait au monde de plus précieux : la prédication du Royaume ?
Jusqu'aux derniers jours, jusqu'au dernier soir, Jésus ne traite pas Judas autrement que les autres. A lui aussi, il donne son corps sous l'apparence du pain, son sang sous l'apparence du vin. Les pieds de Judas - ces pieds qui l'avaient porté chez Caïphe - sont lavés et essuyés eux aussi par ces mains qui seront clouées, avec la complicité de Judas, le jour suivant. Et quand Judas arrive, parmi la lueur des glaives et le rougoiement des lanternes, sous les ombres noires des oliviers et baise -"avec effusion" dit Matthieu - cette Face encore baignée d'une sueur de sang, Jésus ne le repousse pas mais lui dit : "Ami, que viens-tu faire ?" (p. 95-96)

L'Arrestation du Christ, Le Caravage, v. 1602, Dublin.
Cette question est étrange : Ami, que viens-tu faire ? Car l'Ami n'en est pas un, et ce qu'il vient faire, Jésus le sait très bien.

Tarkovski, qui croit en Dieu, reste un artiste en ceci qu'il n'assène pas ses convictions, que son art n'est pas dictée par sa croyance, et que ce sont au fond toujours les questions qui priment, et sur Judas, les questions sont vives et sans doute définitivement sans réponse :
"Suite du Journal, le même jour, 26 octobre 1986 :
Et pourquoi, au fond, Judas l'Iscariote existe-t-il ? Pourquoi a-t-il fallu qu'il donnât un baiser ?
On aurait pu se contenter des sadducéens, des scribes, des pharisiens. Pourquoi Judas ? Probablement pour expliquer à qui il avait à faire : à des personnes. L'unique personnage qui supporte un poids psychologique inimaginable. Judas est la cause qui veut que Jésus aille au bout de sa mission. Un élément ostensible dans l'étude du degré de déchéance de l'homme. Il faut là creuser plus profond !
Le Triangle des Bermudes ! C'est urgent !"
 Mais il n'y reviendra plus dans ce Journal.
 Et nous ne pouvons que rêver au film sur Judas qu'il aurait réalisé si le temps lui en avait été donné.

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