lundi 8 mai 2017

# 109/313 - Les boucles du hasard

L'affaire ne s'arrête pas là. Le cahier de 1995 me précise que Le Carnet Rouge est déjà cité auparavant (Archéo-Réseau B, III, 5, dans ma classification d'alors). Je m'y reporte (inutile de vous dire que j'ai complètement oublié à quoi cela renvoie, d'autant plus que je ne relis jamais ces cahiers sauf en cas, comme ici, de quête d'une référence précise). Donc renvoi au 15 février 1995, où dans un numéro du Magazine littéraire de mars 1993, dédié à Rainer Maria Rilke, je trouve un autre entretien avec Paul Auster, d'où j'extrais à l'époque le passage suivant :

Extrait Cahier Clairefontaine bleu, A.R.n°4

J'avais récemment découvert Cité de verre, ce dont je n'ai pas de souvenir, mais j'écrivais dans le même cahier bleu, à la date du 10 février 1995 : "Ces dernières années, j'ai souvent lu des papiers sur Paul Auster et j'ai eu plusieurs fois la tentation d'acheter un de ses livres. Lundi, pour la première fois, j'ai franchi le pas. En me portant acquéreur du premier volume de sa trilogie new-yorkaise, Cité de Verre. [...] Toujours est-il que l'achat du Paul Auster me fut soudain nécessaire. Et le soir même je savais que l'impulsion à laquelle j'avais obéi ne venait pas au hasard ; couplage encore, avec un film cette fois, Rouge de Kieslowski, création elle-même fondée sur une trame serrée de correspondances."

Kieslowski...
Observez la boucle : d'une recherche sur Blois nous sommes parvenus à Tarkovski, et à un camion polonais rouge qui nous conduit par synchronicité à Kieslowski et sa Double vie de Véronique. Plusieurs échos se lèvent avec deux ouvrages de Sylvie Germain, sur Cracovie et le chemin de croix. Puis nous faisons retour sur Tarkovski à travers le thème du miroir commun aux deux cinéastes. Le livret du DVD du film Le Sacrifice comporte un texte de Pierre Legendre, qui nous renvoie alors à un premier entretien avec ce penseur, vingt-deux ans plus tôt, mis en miroir à l'époque avec un autre entretien avec Paul Auster. Lequel est lui-même couplé avec Kieslowski.
Une boucle spatio-temporelle, entre Europe et Amérique, et trois dates-clés, 1995, 2005 et 2017.
L'attracteur étrange se déploie sur trois décennies.

Le 10 février 1995, je poursuivais ainsi :
"Rouge s'ouvre sur un long travelling suivant une ligne téléphonique. Une plongée fulgurante dans un univers de câbles souterrains. Le téléphone, lien entre les êtres, support d'absence, ne cessera d'être présent dans le film.
De même, Cité de verre débute par ces lignes :
"C'est un faux numéro qui a tout déclenché, le téléphone sonnant trois fois au coeur de la nuit et la voix à l'autre bout demandant quelqu'un qu'il n'était pas. Bien plus tard, lorsqu'il pourrait réfléchir à ce qui lui était arrivé, il en conclurait que rien n'est réel, sauf le hasard."

J'avais entouré ce dernier mot : le hasard. Et nommé plus bas : Kieslowski, Le Hasard [titre de l'un de ses films] ; Auster, La musique du hasard [titre de l'un de ses livres].


J'avais noté aussi (15 février 1995) l'incipit du deuxième tome de la trilogie new-yorkaise, Les Revenants, très vite acheté après la lecture passionnée de Cité de verre.
"Tout d'abord il y a Bleu. Plus tard il y a Blanc, puis Noir, et avant le début il y a Brun. Brun l'a initié, lui a appris les ficelles et, lorsque Brun s'est fait vieux, Bleu lui a succédé. C'est ainsi que ça commence. Le lieu : New York ; le temps : le présent ; aucun des deux ne changera jamais."
Lisant ces lignes introductives, je songe seulement que la Trilogie new-yorkaise renvoie à la Trilogie de Kieslowski, Bleu-Blanc-Rouge... Le parallèle est séduisant. Sauf que Rouge est remplacé par Noir. Rouge qui est à l'origine de la présente dérive archéoréticulaire. Mais qui fait la une des journaux ces jours-ci ? Noir. Michel Noir. A Lyon.
On a sans doute oublié Michel Noir. Cet ancien maire de Lyon, ministre dans le gouvernement de Jacques Chirac, à qui une brillante carrière politique semblait être promise, est mis en examen en mars 1993  par le juge Philippe Courroye, et doit quitter la vie politique après sa condamnation en appel, le , à 18 mois de prison avec sursis et 5 ans d'inéligibilité pour recel d’abus de biens sociaux dans l'affaire Pierre Botton, son ex-gendre et directeur de campagne. C'est pendant l'instruction de l'affaire qu'il reçoit à Lyon, à l'Institut Lumière, pour le centenaire du cinéma, quelques célébrités du neuvième art.

André de Toth (USA) et Michel Noir (Maire de Lyon) - Cérémonie du centenaire du Cinéma - Lyon - 1995 © Anik COUBLE

samedi 6 mai 2017

# 108/313 - The Red Notebook

Avant de disserter sur l'humour tarkovskien, je voudrais revenir sur Pierre Legendre, auteur d'un texte dans la notice de présentation du film Le Sacrifice dans l'édition DVD d'Arte Vidéo. Nous avons vu qu'il fait allusion à Poe, à travers une histoire racontée par le facteur Otto. Si je reviens maintenant à mon cahier de 1995, où je relate ma première vision du film, il se trouve qu'en ce même mois de mai, le 3 mai exactement, j'écris avoir découvert à Lyon le magazine Qantara, édité par l'Institut du Monde Arabe. Le numéro d'alors contenait surtout un passionnant dossier sur L'image entre le sacré et le profane, avec un entretien au long cours avec Pierre Legendre.

A Lyon également, dans le même temps, j'avais acheté Le Carnet Rouge et L'Art de la Faim de Paul Auster. Et très vite, j'avais eu envie de mettre en parallèle les paroles de Legendre et les Conversations avec Paul Auster, à la fin du volume.

Je rappelle que dans Le Carnet Rouge, Auster rapporte treize histoires qu'il assure véridiques, comportant toutes des événements étranges, des coïncidences surprenantes. Pas d'autre lien entre elles que cette récurrence de l'improbable. L'écrivain veut montrer par là, contre le réalisme stricto sensu, que ce même improbable, souvent à l’œuvre dans ses propres romans, est un élément du réel beaucoup plus fréquent qu'on ne le pense.
De fait, il s'apparente fortement au facteur Otto, collectionnant comme lui les histoires étranges.

Regardons maintenant quels sont les textes que j'avais disposés en miroir (et le mot, on va le voir, est plus que justifié), entre Auster et Legendre (sur le cahier, ils étaient dressés sur deux colonnes, ce que je ne puis reprendre ici).

Paul Auster : "Nous vivons seuls, oui, mais en même temps, nous ne sommes que ce que les autres ont fait de nous. Je ne veux pas seulement parler de la biologie - pères et mères, naissance utérine, etc. Je pense à la psychologie, à la formation de la personnalité humaine. Le nourrisson au sein lève les yeux vers ceux de sa mère et voit qu'elle le regarde, et grâce à cette sensation d'être vu, le bébé commence à apprendre qu'il est distinct de sa mère, qu'il est une personne à part entière. Littéralement, c'est par ce processus que nous acquérons une identité. Lacan appelle cela le "stade du miroir", c'est une expression que je trouve très belle. La conscience de soi chez l'adulte n'est qu'un prolongement de ces premières expériences. Ce n'est plus la mère qui nous regarde désormais - nous nous regardons nous-mêmes. Mais nous ne pouvons nous voir que parce que quelqu'un nous a vu d'abord. En d'autres termes, notre solitude nous est révélée par les autres. De la même façon que le langage nous est révélé par les autres." (pp. 419-420) [ C'est moi qui souligne]
Pierre Legendre : "(...) l'image est toujours la question du sacré, la question de la division du sacré et du profane, donc de la division de l'homme, et de la division par l'institution.
Il est important, en ce domaine, d'évoquer le miroir. Si j'ose dire, le miroir est sacré, il est d'essence religieuse. Songeons-y. Le miroir notifie à l'homme l'inaccessibilité de son image, par conséquent l'existence d'un ordre de la division qui sous-tend la relation à l'autre, à l'altérité dans son principe. La question de l'image, c'est la question de la reconnaissance de soi, c'est-à-dire de l'autre en soi. C'est la question du miroir, parce qu'il n'y a d'image que s'il y a miroir ou tout autre équivalent symbolique, que s'il y a le tiers qui nous sépare à jamais de nous-même." [C'est moi qui souligne]
La Lunette d'approche, Magritte, 1963. Houston, Menil Fondation. Tableau illustrant l'entretien de Qantara.

vendredi 5 mai 2017

# 107/313 - Où réapparaît le fils mort

Dans Une journée d'Andrei Arsenevitch, de Chris Marker, j'extrais ce passage sur le miroir dans l’œuvre de Tarkovski :


Ce film fait partie des bonus du DVD du film Le Sacrifice que j'ai emprunté à la médiathèque. On y trouve aussi un livret de textes et documents réunis par Bernard Eisenschitz, et parmi ceux-ci un texte de Pierre Legendre, Le sacrifié du Sacrifice, qui nous enjoint de ne pas regarder ce film "en observateurs occidentaux, en ethnographes de la chose russe." Il poursuit en affirmant qu'il appartient à la littérature mondiale : "Les noms vénérés sont là : Shakespeare, Dostoïevski ; mais n'omettons pas la veine de Poe, ce côté Histoires extraordinaires que trahit l'anecdote de la photo d'une mère où réapparaît le fils mort."

Il me plaît bien de renouer ici avec Edgar Poe, qui nous a accompagnés longtemps depuis janvier. Il se trouve que cette histoire poesque est précisément racontée  par Otto le facteur. En 1995, la première fois que j'ai vu le film, j'avais noté dans le cahier Clairefontaine bleu 200 pages petits carreaux, où je consignais alors ce que j'appelais depuis 1991 les traces de l'Archéo-réseau : "1960 apparaît dans le film avec l'histoire racontée par Otto le facteur, le collectionneur d'événements inexplicables." C'était bien la même histoire, 1960 était mon année de naissance, année importante aussi pour Tarkovski car c'est celle de son film de diplôme, Le rouleau compresseur et le violon, un moyen métrage de 55 minutes. Une œuvre mineure pour certains, mais déjà un chef d’œuvre pour d'autres, en tout cas, un film "qui place, écrit François Ramasse, en l'inaugurant proprement, son œuvre cinématographique sous un signe qu'on a trop tendance à oublier, celui de l'humour."



Pour la scène en question , commencer à 38 :00  (sous-titres en anglais)

Je montrerai bientôt, avec Otto encore, que l'humour est bien présent chez Tarkovski, non seulement dans son film inaugural mais aussi dans ce film terminal, en apparence si grave et si austère, qu'est Le Sacrifice.

jeudi 4 mai 2017

# 106/313 - Miroirs et palindromes

 "Tous mes films, d'une façon ou d'une autre, répètent que les hommes ne sont pas seuls et abandonnés dans un univers vide, mais qu'ils sont reliés par d'innombrables liens au passé et à l'avenir, et que chaque individu noue par son destin un lien avec le destin humain en général. Cet espoir que chaque vie et que chaque acte ait un sens, augmente de façon incalculable la responsabilité de l'individu à l'égard du cours général de la vie ".

Andreï Tarkovski, Le Temps scellé, 1989 p. 190

De Kieslowski glissons à Tarkovski. Entre les deux cinéastes de l'Est existe plus qu'une proximité phonétique, il y a surtout une même sensibilité à l'invisible, un même souci, à travers une saisie très sensorielle du monde, d'évoquer ce qui le dépasse*. Une même prédilection aussi pour les figures du reflet, du miroir. La Double Vie de Véronique illustrait explicitement le thème en mettant en scène ces deux existences longtemps parallèles dont le croisement fugace à Cracovie** formera le point d'inflexion tandis que Tarkovski ne nomme pas pour rien son film le plus autobiographique Le Miroir. Antoine de Baecque, dans son essai sur le cinéaste (Cahiers du cinéma, 1989), écrit qu'il a construit son film à partir de deux miroirs :
"Un premier, placé en fin de course (dans l'hôpital où meurt le héros) reflète la vie passée. Un second, situé à l'origine de l'histoire, renvoie au présent du narrateur. Un œil entre deux miroirs : en optique, ce phénomène est observable, il produit un dédoublement infini des reflets."

Bon, mon objectif n'étant pas de me lancer plus avant dans une étude du reflet au cinéma, je veux simplement rendre compte de quelques observations recueillies en visionnant le 8 janvier sur Mubi le dernier film de Tarkovski, Le Sacrifice (1986), achevé quelques mois avant sa mort, d'un cancer, à Paris. Film que j'avais vu la première fois le 17 mai 1995, le jour des cinq ans de Pauline, et que j'avais déjà trouvé éblouissant.

Curieusement, c'est aussi un 17 mai (cinq ans plus tard, en 2000) que Gilles de Staal, sur le site du journal L'Humanité, écrit : "C'est à Moscou, dans les années soixante-dix, lors d'une séance de spiritisme comme les Russes aiment à les pratiquer, qu'Andrei Tarkovski rencontra Boris Pasternak. " Tu réaliseras sept films ", lui prédit l'esprit du prix Nobel. " Seulement sept ? ! ", s'écria le cinéaste, déjà déprimé par les tracasseries soviétiques l'empêchant de filmer à sa guise. " Oui, seulement, trancha Pasternak, mais des bons. " Et de fait, quand, à Noël 1986, Tarkovski s'éteignit à cinquante-quatre ans dans son exil parisien, il venait de conclure Le Sacrifice, son septième et dernier film."

Cette anecdote est rapportée par Chris Marker, auteur d'un documentaire sur Tarkovski, Une journée d'Andréi Arsenevitch, En janvier 1986, sachant le cinéaste condamné, les autorités soviétiques laissent enfin son fils Andreï et sa grand-mère Anna Semionovna le rejoindre à Paris. " Chris Marker est allé les chercher et il a tout filmé, à l'aéroport et ici ", note Tarkovski dans son journal du 19 janvier.

J'avais noté cette prophétie parce qu'elle entrait aussi bien sûr en résonance avec le projet Heptalmanach, fondé sur le nombre 7. Dont je perçus d'autres résurgences, par exemple au tout début du film, avec cette déclaration d'Alexandre :



En écho avec la fin du film, où le même Alexandre est emmené par les infirmiers après avoir incendié sa maison :


Regardez l'ambulance : le nombre 151 y est inscrit. Je ne peux croire que Tarkovski a pris ce nombre au hasard. 151, si l'on additionne les chiffres qui le composent, donne 7. De plus, c'est un nombre palindromique, comme 313, qui préside à cette série de chroniques, palindrome que l'on retrouve aussi, on l'a vu naguère, dans le prénom Otto.***


__________________
* "Et le secret me paraît être le suivant : montrer le moins possible pour que, de ce "moins", le spectateur puisse se faire son idée du "tout". L'image au cinéma, selon mon point de vue, doit être fondée là-dessus. Et si l'on parle de symbolique, alors le symbole au cinéma, c'est le symbole de l'état de la nature et de la réalité... où le principal n'est plus le détail, mais ce qui est caché !" (Andreï Tarkovski, Journal 1970 -1986, 24 janvier 1973, Philippe Rey, 2017)

 ** Avant-hier, lors d'un dîner avec des proches aucunement au courant de mes dernières dérives, l'un d'eux annonce que son neveu part bientôt pour Cracovie (pour aller ensuite à Auschwitz). Et je suis saisi de cette coïncidence, parce qu'il ne me semble pas avoir entendu parler de Cracovie depuis des lustres. Et soudain, c'est là, un mot anodin dans la conversation, mais écho, inconscient chez celui qui le prononce, à la quête personnelle.

*** Le plasticien Otto de Marc-Antoine Mathieu s'appelait Spiegel. Autrement dit, le miroir, en allemand.

mercredi 3 mai 2017

# 105/313 - Du chant profond qui la hante


J'ai emprunté aujourd'hui à la médiathèque le livre de Sylvie Germain sur Cracovie. A la page 52, elle évoque cette scène centrale du film de Kieslowski dont je postai l'extrait vidéo hier. Je me permets cette longue citation qui en restitue l'intensité et la beauté, en rendant un juste hommage au cinéaste aujourd'hui disparu :

"Une scène capitale du film de Krzystof Kieslowski, La Double Vie de Véronique, se déroule sur le Rynek Glowny de Cracovie, Weronika, la jeune cantatrice polonaise, traverse la place, portant sous le bras un carton, contenant la partition du Concerto en mi mineur de Van Den Budenmayer, ce compositeur imaginaire du XVIIIe siècle derrière lequel se cache le compositeur Zbigniew Preisner. Un passant la bouscule, son carton tombe et s'ouvre, les feuilles s'envolent comme des pigeons affolés.
Il y a en effet une grande agitation sur la place où une manifestation est en train d'être dispersée brutalement ; Weronika la rêveuse, qui semble toujours un peu décalée par rapport à la réalité, tournoie maladroitement parmi les feuilles voletant en tous sens. Son souci, constamment, tenacement, est de rester à l'écoute de la musique qui l'habite, du chant profond qui la hante, aussi l'éparpillement de sa partition la jette-t-il dans un total désarroi.
Mais un autre sujet de trouble, de stupeur même, l'attend sur cette place mouvementée. Dans un car de touristes étrangers qui refait en hâte le plein de ses passagers, elle aperçoit une jeune femme qui n'est autre qu'elle-même. Est-ce un sosie, un double, une projection d'elle-même hors de son corps, son ombre qui se serait détachée à son insu et aurait pris chair, une vie indépendante ? Est-ce un signe, un appel, un bon ou un mauvais augure ? Est-ce un songe visionnaire ou n'est-ce qu'un mirage ? Son double, la Française Véronique, est en cet instant bien trop intéressée par les événements en train de se passer pour remarquer Weronika. Elle prend précipitamment des photos de la place en pagaille avant de s'engouffrer dans le car qui démarre aussitôt. Et Weronika reste seule avec sa vision, son étonnement, et sa partition en désordre. Le chant en elle est à recomposer, son souffle à puiser encore plus profondément dans son être qu'elle sait désormais mystérieusement accompagné par une soeur dont elle ignore tout. Sa voix est à élancer plus haut, plus loin, vers cette soeur entr'aperçue.
"J'aimerais vous entendre, vous avez une voix... une voix étrange...", lui avait dit sa professeur de chant, intriguée par la puissance et le timbre de la jeune soprano.
Sa voix la quittera peu de temps après, au cours d'un concert. Sa voix, et la vie avec. Weronika s'effondrera sur la scène après avoir vu la salle tournoyer autour d'elle, comme si le public et les musiciens de l'orchestre étaient entrés en apesanteur. C'est la vie qui se désamarre, se déracine de cette terre où Weronika sera passée si brièvement, si légèrement. Si passionnément surtout. Son corps trop fragile pour supporter la force de son chant sera descendu dans une fosse, recouvert de mottes de terre que jettent, poignée après poignée, ses proches et ses amis endeuillés. Véronique, elle, de l'autre côté de l'Europe, continuera sa propre quête de sens, d'amour et d'harmonie, quête lente, incertaine, éprouvante.


Kieślowski: Details in The Double Life of Veronique from Glass Distortion on Vimeo.

La soprano Elzbieta Towarnicka, qui prête sa voix à l'actrice Irène Jacob incarnant Weronika et Véronique, chante aussi dans le Requiem dla mojego przyjaciela ("Requiem pour mon ami") composé par Zbigniew Preisner en hommage et adieu à Krzystof Kieslowski mort en mars 1996. Ronde des visages et des voix partant à la rencontre de miroirs transformants, de nouveaux corps de résonance, de destins imprévus.
La mort au passage rapte tel ou telle, mais il reste des traces, des images, des échos que les disparus ont laissé en héritage, en témoignage, et la ronde se poursuit, même et autre, mêlant les défunts et les vivants. Il reste les films de Kieslowski, mais aurait aimé entendre encore sa voix, voir encore par son regard grave, sensible et exigeant."
Sur le blog Chaos Reigns, j'ai trouvé ces paroles d'Irène Jacob qui se souvient : « C’est le seul jour de tournage où j’ai dû jouer les deux personnages. Sur le scénario, il était écrit que ça se passait pendant une manifestation et que Veronica est au centre de ce tourbillon. Elle aperçoit ce car de touristes qui s’en va et une fille à l’intérieur qui semble lui ressembler. Sur le papier, il était écrit comme indication : elle fronce les sourcils. Il y avait beaucoup de gestes et d’expressions qui étaient écrites, du style elle touche sa balle magique. Je me souviens que Krzysztof est venu me voir et m’a demandée de sourire un petit peu. Je pense que ça a donné quelque chose de plus à cette scène. Il y a comme un étonnement ouvert, pas de peur, quelque chose comme un sourire à l’inconnu. Puis, il y a dans cette scène un superbe travelling qu’il avait proposé lui-même, sans en faire part au chef-opérateur. Et on ne sait plus si c’est Weronika, le bus, la place qui bouge… Je me souviens qu’à tourner, c’était assez incroyable. »

Extrait d'un livre d'Yves Martin (site)

mardi 2 mai 2017

# 104/313 - L'autre Véronique

"Véronique est une sage-femme qui anticipe la seconde naissance de ce roi flagellé et fourbu que l'on conduit à la potence, ce roi de grâce venu dissiper les ténèbres, les épuiser. Elle est une visionnaire inspirée par un fol élan d'amour et de confiance, et c'est pour cela que son geste, sublime en sa simplicité, donne immensément , intensément à voir."

Sylvie Germain, Chemin de Croix, Bayard, 2011

Immédiatement après avoir rédigé la note précédente, je me suis souvenu que Sylvie Germain, un écrivain que j'affectionne depuis longtemps, et que nous avons déjà croisé ici et là dans ces pages, avait écrit un livre sur Cracovie. Était-ce ce court volume déniché chez Noz, jamais lu encore, et qui attendait dans la bibliothèque de la chambre ? Non, celui-ci se nommait Chemin de Croix, édité chez Bayard en 2011. Celui sur Cracovie existait bel et bien (Cracovie à vol d'oiseau, Rocher, 2000), mais je ne le possédais pas.


Cependant, ouvrant le Chemin de Croix, je ne pouvais qu'être saisi par l'introduction du Père Matthieu Rougé, curé de la basilique Sainte-Clotilde de Paris :
"En méditant la sixième station, "Véronique essuie le visage de Jésus", Gabriel de Broglie avait souligné : "La vie et la passion du Seigneur sont ainsi jalonnées de présences féminines. Elles jouent un rôle irremplaçable dans la transmission et la réception de l’Évangile. Elles sont les interprètes naturelles des paraboles et des représentations. Notre époque, trop souvent éprise de bruyante et vaine médiatisation, devrait retrouver les bienfaits de leur médiation limpide."
Sylvie Germain, comme une Véronique contemporaine, recueille le visage de Jésus pour nous en transmettre la mystérieuse et féconde beauté, avec des mots, mais aussi des images : les photos de Tadeusz Kluba qu'elle a elle-même choisies."
Non seulement, il y avait une coïncidence étonnante avec la double Véronique du film de Kieslowski, mais Tadeusz Kluba, le photographe choisi par Sylvie Germain (et qui est son compagnon, comme je finirai par l'apprendre) est lui-même polonais. En outre, il fut journaliste pour l’hebdo officiel du Syndicat Solidarnosc de 1981 à 1982, à Katowice. Que je confondis un instant avec Wadowice, ville de naissance de Jean-Paul II, avant de déchanter puis de découvrir qu'elle était aussi incluse dans le bout de carte de Pologne de l'article de Plackert (on ne voit au coin gauche, en haut, que la fin du nom).

Enfin, en essayant de retrouver sur le net certaines des photos de Kluba incluses dans le livre, je débouche sur cette page du site Panoramio, où je découvre incidemment deux photos prises par lui à Bielsko-Biala, dont celle-ci :



lundi 1 mai 2017

# 103/313 - Chaos papal

Le 3 avril 2005, Robin Plackert rapportait donc l'événement suivant :
"Revenant samedi d'une matinée de travail dans le petit village de Montipouret, je rejoins la route de Châteauroux au-dessus de Corlay. Sur France-Culture, on ne parle que de la mort prochaine du pape Jean-Paul II. Je réalise soudain que ce flamboyant camion rouge que je suis depuis quelques kilomètres est d'origine polonaise : le blason et le sigle PL ne laissent aucun doute.

Je pioche mon appareil numérique dans mon sac et je prends une photo du camion. Je m'approche le plus près qu'il me soit possible : la plaque d'immatriculation - KAO 995P - attire le commentaire. Désigne-t-elle la mise au tapis du vieux boxeur spirituel ? Ou annonce-t-elle le chaos où risque de plonger l’Église avec la mort de son souverain pontife ? Pour prendre une nouvelle photo plus rapprochée, il me faudra attendre de rentrer dans Châteauroux et là encore, je crus bien devoir y renoncer car à trois reprises les feux passèrent au vert à notre arrivée, ne me laissant pas le temps de mettre en route l'appareil. Mieux, le camion s'engouffra dans le quartier Saint-Jean, ce qui me déviait de ma propre route. Tenace, je le suivis mais il se gara alors un peu plus loin sur le côté droit. Avait-il repéré ma traque ? S'en inquiétait-il ? Je n'osais m'arrêter moi aussi et, un peu déçu, le dépassai. Deux cents mètres plus loin, je stoppai à mon tour pour rebrousser chemin. Et voilà que le camion repart et vient s'arrêter à ma hauteur... Un homme descend, une carte routière à la main. Il m'explique qu'ils cherchent la route de Blois... Il est clair qu'ils sont perdus, mes routiers polonais. J'invite donc l'homme à me suivre, je me fais fort de les remettre dans le droit chemin... Je repars, mais je me suis sans doute mal fait comprendre car ils font demi-tour... Têtu, je les suis à nouveau et là, au feu rouge de la rue Combanaire, je prends enfin ma photo :  


Je les abandonne un peu plus loin sur les boulevards.

Plus tard, à la maison, c'est la provenance du camion, indiquée au bas de la plaque - Bielsko Biala - qui m'interroge. Le nom ne me dit rien, mais s'il avait lui aussi un rapport avec le pape, il me semble que la coïncidence en serait encore rehaussée. Une première recherche sur le net est décevante : ville historique de Silésie, Bielsko Biala ne m'apporte aucun indice. C'est que j'étais encore trop ignorant de la biographie papale : les informations m'apportent l'élément manquant. Le lieu de naissance de Karol Wojtyla : Wadowice. Un nouvelle recherche m'indique que les deux villes sont fort proches :

 Mieux, j'apprends de source vaticane, que le propre père de Jean-Paul II (prénommé également Karol), est né à Lipnik, près de Bielsko Biala."
Trois jours plus tard, 6 avril 2005, le chaos papal rebondit à travers une émission de radio :
"Fin d'après-midi. Je vais chercher Gabriel chez sa nourrice. France-Culture, baillonnée ce matin par une grève, a repris de la voix. Mais c'est encore du pape que l'on cause et j'écoute tout d'abord distraitement. Puis je réalise que ce n'est pas de Jean-Paul II qu'il s'agit, mais de ses prédécesseurs et de Rome comme espace sacré, lieu de rituels hérités de l'antiquité. J'apprends que dès que la rumeur courait que le pontife était à la veille de trépasser, le peuple commençait à se livrer à un certain nombre de saccages. Une attitude bien différente de celle que l'on observe aujourd'hui, une attitude qui semblerait bien incompréhensible aux foules dévotes qui affluent vers la place Saint-Pierre… Et je bondis presque quand j'entends Martine Boiteux affirmer que, comme dans les sociétés traditionnelles, la mort du chef ouvrait "une période de vacance, de béance, de chaos total." Le palais du pape était attaqué, on s'en prenait à ses biens, voire à sa famille. Toutes les fonctions officielles étaient arrêtées à l'exception de celle du camerlingue, dont le premier souci était de constater la mort du pontife en le frappant trois fois sur la tête avec un marteau d'or…

Cette émission passionnante, je l'ai réécoutée le soir-même : il s'agissait d'une rediffusion d'un épisode des Chemins de la Connaissance : les chemins de la papauté par Philippe Le Villain. Ce chaos ouvert par le décès des anciens papes, dont j'ignorais complètement l'existence, ne pouvait que me rendre plus vive encore l'interrogation que je posais au sujet du KAO du camion polonais."
 
Est-ce hasard si, hier soir, j'ai vu pour la première fois le film étrange et magnifique de Krzysztof Kieślowski, La Double Vie de Véronique (Podwojne zycie Weroniki, 1990) ? Deux existences sont mises en miroir : celles de deux jeunes femmes  portant le même prénom, incarnées par Irène Jacob. "L’une vit en Pologne, l’autre en France, écrit Olivier Père sur le site d'Arte. Elles partagent le même bonheur de vivre et un don pour le chant. Elles se croisent accidentellement et succinctement sans le savoir à Cracovie, peu de temps avant la mort soudaine de Weronika lors de son premier concert de choriste, victime d’une malaise cardiaque. Cette disparition brutale aura des résonances sur la vie et les choix de Véronique, qui réside à Clermont-Ferrand."

Regardez sur la carte de Bielsko-Biala. Au-dessus, à droite, vous trouverez Krakow.
Ce n'est autre que le nom polonais de Cracovie.