dimanche 7 octobre 2018

People have the power

Les coquelicots, c'est parti. En douceur, ce qui n'est guère surprenant. Entre soixante et quatre-vingts personnes sur la place de la République pour ce premier rassemblement de l'appel "Nous voulons des coquelicots". Il y avait bien sûr les figures locales de l'écologie politique mais pas seulement, et les plus lucides d'entre elles savent bien que le mouvement ne réussira qu'à deux conditions : sortir de la sphère de l'entre-soi en débordant les cadres partisans habituels et convaincre les jeunes, la génération des 15-25 ans grosso modo, de le rejoindre massivement (ils étaient vraiment peu nombreux vendredi). C'est dire si la tâche est immense.

Le texte de l'association qui a été lu sur la place par Raphaël Tillie ne parle pas d'écologie, ou plutôt il ne parle que de ça, mais il n'emploie pas le mot. Et c'est heureux, car les coquelicots ce n'est pas le nouveau truc des écolos. Ça va bien au-delà. D'ailleurs je ne suis pas écolo, je ne me suis jamais défini comme écolo (même si j'ai souvent voté vert). Écolo c'est une impasse, ça rime avec rigolo*, gigolo et bricolo ; plus sérieusement, écolo, c'est un parti (des partis) en panne, incapable de peser sur les institutions, déchiré par les querelles d'égo et sans aucune prise sur les milieux populaires. Je ne suis pas écolo, je suis juste un être humain désireux de vivre dans un monde où les papillons et les lucioles ont encore une place, parce qu'un monde partagé avec les lucioles et les papillons est un monde où il fait bon vivre. Dira-t-on que le chasseur-cueilleur paléolithique ou contemporain (il en reste quelques-uns) était, est écologiste ? On n'y pense même pas. Et pourtant ce chasseur-cueilleur, qui n'avait, qui n'a aucune conscience du concept "écologie",  on ne lui arrive pas à la cheville en termes de savoirs ou de pratiques écologiques. Voilà, si on veut absolument me définir, on peut me qualifier - de même qu'il y avait des communistes et des sympathisants communistes - de sympathisant paléolithique, bien pauvre que je suis en savoir et bien médiocre que je suis en pratique.

Le soir, j'ai lu le grand entretien avec Patti Smith dans l'excellente revue trimestrielle America. A 71 ans, elle monte encore sur scène, mais consacre l'essentiel de sa vie à la lecture et à l'écriture. Plus que la musique, ce sont la poésie et la littérature qui ont toujours été ses passions profondes. Comme François Busnel lui demande quel est le rôle de l'écrivain, elle précise que l'artiste doit donner le meilleur de lui-même chaque fois qu'il accomplit quelque chose : divertir, réconforter, faire découvrir un peu de beauté... "Mais le rôle de l'artiste s'arrête là et n'est pas plus important que celui d'un autre être humain. C'est ce que nous avons voulu dire, Fred et moi [Fred "Sonic" Smith, son mari maintenant décédé], en écrivant la chanson "People have the power" : tout le monde a une voix. Certes, un artiste, qu'il soit écrivain ou cinéaste, peut inspirer les gens, mais seuls les gens peuvent changer le monde, et non l'artiste, car ce sont eux qui votent et protestent. Les gens ont le pouvoir. Il faut qu'ils le comprennent. Votez ! Protestez ! Seul le nombre amène le changement."

C'est très exactement l'enjeu des coquelicots. Allez, pour finir, une chanson, pas celle de Patti Smith, mais une chanson qui parle de coquelicots, par Mouloudji. Je ne la connaissais pas, c'est Javert  qui m'a filé le tuyau.


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* Je n'ai rien bien sûr contre le mot "rigolo", éminemment sympathique quand il est adjectif, mais quand on le passe au substantif, le sourire se fige : un "rigolo", c'est un incompétent, un vantard, un bon-à-rien.

vendredi 5 octobre 2018

Le mois du Bram

J'avais proposé à Nunki Bartt d'aller à Issoudun. Il était d'accord, octobre, m'a-t-il dit, était le mois du brame, ça tombait bien. Évidemment, vous vous doutez bien qu'il n'allait pas être question de cerf dans cette histoire, Issoudun n'étant pas spécialement réputé pour ses forêts. En revanche, la ville a un musée, le musée Saint-Roch, le plus riche du département, et il accueille en ce moment, et jusqu'au 30 décembre, 110 lithographies de Bram Van Velde (1895-1981), un artiste d'origine néerlandaise qui connut une enfance difficile voire misérable, et ne connut le succès que tardivement, ce qui lui vaut une réputation d'"artiste maudit" (la vidéo ci-dessous use aussi de l'expression), ce qui me paraît excessif.

J'étais seul au cinéma l'autre jour, et là, formidable, nous étions deux. Les choses s'arrangent. Deux à s'en mettre plein les mirettes, car Bram c'est de la beauté tranquille, une douceur de formes et de couleurs qui donnent une certaine idée du bonheur. Lui-même s'émerveillait de ce qui jaillissait sur sa toile, qui n'était jamais prémédité. Il faut l'écouter pour savoir que ce sentiment épiphanique était teinté de peur : "Chaque fois, un tableau vient, et je ne le savais pas. L’acte est une sorte de désespoir qui vous plonge en profondeur, mais de laquelle on ne sait rien. Une sorte de cauchemar."

J'espère que nous serons plus que deux ce soir, à 18 h 30, devant la mairie de Châteauroux pour l'appel des Coquelicots, lancé par Fabrice Nicolino dans Charlie-Hebdo. J'ai lu son petit livre (écrit avec François Veillerette) sur son plaidoyer pour l'arrêt des pesticides, et j'ai été convaincu. Je n'ai pas, loin de là, la fibre militante, mais ce mouvement me plaît. Il est parti pour deux ans, et cela aussi me séduit, cette inscription dans le moyen terme.

Les toiles de Bram Van Velde ont la beauté évanescente des coquelicots.

jeudi 4 octobre 2018

Briser l'antique maléfice

Au générique du Temps des Forêts apparaissait le nom de Pierre Bergounioux. Ce qui n'était pas très surprenant, l'écrivain d'origine corrézienne possédant une maison à quelques vols de buses du plateau de Millevaches sur lequel s'ouvrait le film. Était cité aussi Geoffroy Lachassagne, autre documentariste, auteur de La Capture, qui rendait compte de la passion (qui fut un temps dévorante) de Bergounioux pour les insectes (le film fut projeté voici quelques mois dans l'auditorium de la médiathèque). Ni l'un ni l'autre n'étaient pourtant visibles dans le documentaire. Plus curieusement, je venais juste d'acheter à la librairie Arcanes ce même après-midi la Correspondance de Bergounioux avec son ami d'enfance le poète Jean Paul Michel.


Dans son texte introductif, Bergounioux revient sur leur rencontre en classe de terminale du lycée Georges-Cabanis à Brive : "J'ai enseigné quarante années durant. A deux ou trois reprises, peut-être, dans cette très longue carrière, j'ai eu, devant moi, une fillette, un garçonnet dont l'esprit, magiquement, semblait déjà dénoué, ouvert à tout, comme s'il avait brûlé les étapes, vaincu le temps. Le professeur que j'étais devenu n'en a pas été complètement surpris parce que l'élève qu'il avait été, avait siégé, une année durant, près de Jean-Paul Michel, déjà vu, de ses yeux, pareille chose, le mûr, le pénétrant discernement auquel parviennent certains adultes, en petit nombre, chez un gamin de seize ans." Ce mince énergumène - ce sont là ses mots - ira à la recherche de ces "rares adultes un peu ouverts qui vivent cachés dans les parages." Parmi eux, un certain Jehan Mayoux, qui fut membre du groupe surréaliste jusqu'en 1967, signataire du manifeste des 121, et qui accueillit Jean-Paul, écrit Bergounioux, "à Ussel, avenue Turgot, sur les premiers contreforts du plateau de Millevaches." Ussel, où Mayoux décède le 14 juillet 1975.

Ce qui m'étonne, et c'est loin d'être la première fois chez lui, c'est le vocabulaire du sacré employé par Bergounioux. Je dis bien sacré, et non religieux. La religion n'a aucune place dans son œuvre, la question de Dieu ne se pose jamais. On a l'impression qu'elle a été réglée très tôt et que ça ne l'intéresse pas du tout. En revanche, affleurent souvent les mots du sacré, comme dans cette phrase : "Il fallait une énergie sauvage, homogène à la sauvagerie ambiante, pour briser l'antique maléfice et, curieusement, je ne sais quelle intuition divinatoire pour la canaliser, l'orienter." Antique maléfice - celui de cette terre marâtre de la paysannerie famélique (le famélique est comme le pendant obligé du maléfique) ; intuition divinatoire - celle du jeune poète débusquant les voix divergentes : on ne sait pas très bien dans quelle mesure l'auteur accorde foi à ces expressions ou bien s'il reste encore, cartésien qu'il est assurément par ailleurs, dans le strict régime de la métaphore. M'est avis que le curseur penche d'un côté, car enfin, dès la page suivante, il enfonce le clou : "Comment s'empêcherdans l'instant mais aujourd'hui encore, d'imaginer la main de forces mystiques dans une affaire qui semblait perdue d'avance (...)"Oui, comment s'empêcher ? Pierre Bergounioux ne s'empêche plus car il écrit encore ceci, pratiquement en conclusion : "Le sort, les puissances occultes ont désigné Jean-Paul, qui s'est mis aussitôt en chemin. Il n'était plus que de le suivre."

Suivons donc ces deux-là.

Extrait de La Capture (2015)

mardi 2 octobre 2018

Les matins sont comme des soirs

J'étais absolument seul dans cette salle 6.
La dernière fois que cela m'était arrivé, c'était à l'Apollo, pour un film de Bouli Lanners dont je ne retrouve pas le titre. Même le projectionniste, je crois, avait foutu le camp. Un bon film c'était pourtant.
Aujourd'hui ce n'était pas une fiction : les premières images montraient le plateau de Millevaches. L'horizon noir des sapinières. Quelques photos noir et blanc du début du siècle dernier révélaient une terre dénudée, encore vierge d'arbres. La voix d'une vieille femme : Les matins sont comme des soirs.
Après le Limousin, il y aura le Morvan, les Landes, les Vosges et la Montagne Noire. Partout la sylviculture industrielle étend son emprise, avec ses abatteuses à cinq cent mille euros qui vous rasent une forêt en deux coups les gros, mais il faut travailler dix à douze heures par jour pour les rentabiliser. Les Douglas qui pourraient vivre cinq siècles ne dépassent pas les cinquante ans, et finissent souvent en bois de palette.
Le documentaire de François-Xavier Drouet, Le Temps des Forêts, passe cette semaine au cinéma, et pas à l'Apollo, non, au CGR, et je suis tout seul pour cette seule séance du jour. Pas de commentaire moralisateur, le réalisateur laisse parler aussi ceux qui exploitent la forêt comme si elle était seulement une usine à bois. Il ne s'agit pas de déforestation, mais de malforestation. Pas de musique anxiogène, quelques notes seulement au générique final, presque minimalistes. Pas de montage speedé. Les images sans apprêt d'une lente dérive vers la désolation des paysages, la mort des sols et parfois des hommes : trente-cinq suicides de forestiers de l'ONF qui ne pouvaient plus exercer comme avant le métier qu'ils aimaient.
Vous voyez ce qui vous reste à faire.


Juste après avoir écrit ces lignes, je consulte le blog de Thomas Vinau, que j'ai découvert jeudi dernier à l'occasion d'une rencontre organisée par Equinoxe. L'écrivain, qui habite le Vaucluse, repartait dès le lendemain matin vers le Sud. Et j'ai le plaisir de lire ces mots à la date de ce 2 octobre :

Tarte aux pommes

Le train traverse une forêt du Berry. La lumière du soleil donne aux couleurs de l'automne des rondeurs chaudes et croustillantes. Une tarte aux pommes partagée par une vieille paysanne et un enfant des rues ou un mafé sur une galette du feu qu' on sauce avec les doigts. Le matin te dit  : Goûte. Tout le monde a le droit.

lundi 2 juillet 2018

Derniers pas avant l'estive

A ma petite sœur, pour son courage

Dernier article avant une pause estivale que je n'avais pas programmée mais qui s'impose à moi avec force. Il me reste beaucoup de matière, mais qu'importe, le sentiment en moi grandit qu'il est presque impossible de suivre l'attracteur étrange dans toutes ses ramifications, ses accélérations et ses étoilements soudains. Cela défie le compte rendu, la chronique régulière ; cela va plus vite que nous. Et puis, après un an et demi d'écriture quasi ininterrompue, de partage sur le réseau, je suis rejoint par la mélancolie (la survenue de Dürer et de Sebald n'est sans doute pas là encore un hasard). Je vais revenir au carnet et au crayon de papier, à l'intimité et au silence. Mais avant de partir, je veux vous laisser trois cailloux blancs, trois pistes de méditation.

Tout d'abord, cet écho de l'ami Jean-Claude à mon ouvrier invisible. Concept de Luis Buñuel et Jean-Claude Carrière. Il se trouve que Jean-Claude revenait de Madrid, et de là-bas, des images rapportées de là-bas, il m'envoya celle de "cette tour de Madrid, près du Sénat, sorte de tour Montparnasse néo classique : une plaque indique, écrit-il, que Buñuel y a vécu dans un appartement (on a peine à l'imaginer, mais c'est ainsi : il voulait sûrement du confort douillet,pour lui et son ouvrier,  !) et l'entrée (pour aller à Buñuel !) se perd dans un jeu de miroirs, ce qui est logique pour parler d'un fabricant d'images."


Zoomons un peu : la plaque  offre la forme si familière à nos yeux du losange.


Ensuite, je ne saurais trop vous recommander de suivre l'entretien vidéo suivant de Pacôme Thiellement, sur poésie et sorcellerie (en fait, il est surtout question de poésie et bien peu de sorcellerie, on ne s'en plaindra pas). L'érudition, la profondeur de vue, l'originalité de Pacôme, rythmées par ses éclats de rire homériques, y font merveille. J'aime ce gars-là.


Enfin, quelque chose qui n'a a priori pas grand chose à voir, (mais ce n'est pas si sûr - néanmoins  je ne m'attarderai pas ici à le montrer) : une émission d'Antoine Garapon de France-Culture sur l'avenir du travail, avec Alain Supiot, professeur au Collège de France, l'homme qui m'a réconcilié avec le droit, matière qui me rebutait mais dont ma perception a complètement changé après la lecture du magistral essai de Supiot : Homo juridicus. Pour mieux comprendre le monde d'aujourd'hui, l'impasse dans laquelle nous a entraîné le capitalisme et les quelques raisons d'espérer, écoutez et lisez Alain Supiot.




Les hirondelles croisent devant ma fenêtre ouverte. Passant parfois à moins d'un mètre de ce clavier. Leur grâce infinie.
Un bel été à toi, lectrice, lecteur.

vendredi 22 juin 2018

L'ouvrier invisible

L'autre jour j'emprunte à la médiathèque Du nouveau dans l'invisible, recueil d'entretiens entre Jean-Claude Carrière, le célèbre scénariste écrivain, et deux astrophysiciens, Jean Audouze et Michel Cassé. Trente ans plus tôt, les mêmes avaient publié, sur le même schéma d'entretiens, des Conversations sur l'invisible qui, au dire de l'éditeur, avaient été un immense succès. Je n'ai pas lu cet ouvrage-là à l'époque, et sans doute méritait-il ce succès, mais je serais bien étonné si ce nouvel opus recueille le même assentiment du public d'aujourd'hui.*
En effet, alors que j'avais un préjugé plutôt favorable, m'intéressant d'une part depuis longtemps à ces domaines - en amateur cela s'entend, bien éloigné de pouvoir entrer en profondeur dans les arcanes théoriques de l'astrophysique et de la physique des particules -, et d'autre part appréciant beaucoup Jean-Claude Carrière pour son travail de scénariste et sa vaste érudition, je ne tardai pas à être déçu voire irrité à la lecture de ces conversations dont le ton et le contenu s'apparentaient souvent à ce qu'il est convenu d'appeler des discussions de Café du Commerce. De fait, on apprend peu de chose, les auteurs semblent se complaire dans le paradoxe, et quand ils quittent leur domaine d'expertise pour se risquer sur d'autres domaines scientifiques ou sociologiques, on tombe parfois sur des approximations regrettables et des affirmations douteuses. Par exemple, de longs développements sur l'intelligence artificielle et la robotique m'ont laissé particulièrement perplexe.
Allons dans le détail. Page 205, Jean-Claude Carrière évoque le livre (lui aussi actuellement un immense succès) du forestier allemand Peter Wohlleben, La Vie secrète des arbres (Les Arènes, 2017). :
"J.-C. C. : Il en ressort que les arbres fonctionnent de préférence en communautés, entretiennent des amitiés, nourrissent les plus faibles, échangent des signaux chimiques et même électriques pour se défendre contre les agresseurs, conservent des souvenirs qu'ils peuvent transmettre, et ainsi de suite. Les mères-hêtres, dit l'auteur, éduquent leurs enfants à la patience.

J.A. : Ce langage me paraît tout à fait anthropomorphique.

J.-C. C. : Sans le moindre doute. Et l'auteur le sait. Mais nous n'en avons pas d'autre. Nous ne parlons pas le langage des hêtres."
Aucun des deux autres ne s'insurge contre le constat de Jean-Claude Carrière, pourtant, une petite centaine de pages plus loin, Jean Audouze n'hésite pas à affirmer ceci :
"J. A. : L'anthropomorphisme, cette tendance obscure et aveugle qui voudrait ramener à l'homme tous les phénomènes - favorables ou hostiles - que nous croyons constater dans le monde visible, cette attitude finalement assez grotesque ("je suis le centre du monde, qui tourne autour de moi"), reste le plus stupide et le plus puissant de nos adversaires.
M. C. : Même pour nous." (p. 299)
Il faut savoir : sommes-nous condamnés ou non à l'anthropomorphisme ? Est-il un pis-aller ou un ennemi ? 
Il se trouve, par bonheur, que j'avais juste fini le livre, lui, admirable, et que je conseille sans réserve, du chercheur en écologie végétale Jacques Tassin, Penser comme un arbre. Nourri d'une même volonté de rapprochement avec l'arbre que le best-seller de Wohlleben, il n'en souligne pas moins l'anthropomorphisme qui le sous-tend, et, contrairement à Carrière, ne l'envisage pas comme une fatalité.
"Retrouver l'arbre, c'est d'abord retrouver l'altérité ; non pas une projection de nous-mêmes, mais une altérité dont nous acceptions qu'elle revête une part inconnue et inaccessible. C'est aussi, face à son insolente longévité, consentir en la fugacité de notre vie. L'arbre, reconnaissons-le, n'est pas toujours un motif rassurant dans l'esthétique du monde. Sa différence avec ce que nous sommes, animaux si particuliers, nous renvoie à notre extrême singularité, à notre immense solitude au sein d'un monde où rien n'est à notre mesure. Accepter l'arbre dans sa quintessence, c'est céder au vertige inhérent à la reconnaissance d'une autre forme de vie. C'est le reconnaître tel qu'il est, non pas tel que nous voudrions qu'il soit, à l'image de nous-mêmes." (p. 126-127, c'est moi qui souligne)
Ainsi peut-on espérer échapper à l'anthropomorphisme. Toujours sur ce thème de l'arbre et de la forêt,  le même Jacques Tassin permet de répondre à d'autres affirmations assénées sans précaution par nos astrophysiciens, ainsi Jean Audouze, p. 287 :
"Regardons  autour de nous, très simplement : Nos forêts primaires disparaissent une à une, à jamais déracinées par le commerce. En Amazonie, que nous appelions, pour nous rassurer, un des poumons de la planète, elles ne laissent derrière elles que du sable stérile."
Or, la constatation sans ambiguïté des changements imposés par l'homme à la biosphère, qui nous ont fait passer définitivement de l'holocène à l'anthropocène, n'empêche pas d'avoir une vision plus nuancée et moins catastrophiste des évolutions des écosystèmes perturbés par l'homme, qui manifestent souvent une résilience étonnante :
" Dans l’État de Para, au Brésil, 25% des surfaces prélevées sur la forêt amazonienne pour être convertis en pâtures sont aujourd'hui occupées par des forêts secondaires. Leur taux de séquestration de carbone est vingt fois plus élevé que celui des vieilles forêts dites primaires. Une synthèse conduite dans 45 forêts d'Amérique latine a révélé qu'il ne fallait que soixante-cinq ans pour que, après avoir été rasés, les sites forestiers retrouvent 90 % de leur bio-masse initiale. Une autre méta-analyse réalisée dans des forêts tropicales révèle que le nombre d'espèces d'oiseaux présents dans les forêts secondaires n'est que 12% moins élevé que dans les vieilles forêts. En cent ans seulement, la composition faunistique en oiseaux spécialistes, catégorie le plus vulnérable, se rétablit à 90% de son niveau initial." (p. 88)
Toutefois, il y a tout de même un passage qui m'a beaucoup intéressé dans le livre des trois compères (et qui n'a rien à voir avec l'arbre et l'astrophysique), c'est celui où Jean-Claude Carrière évoque ce qu'il appelle "l'ouvrier invisible". Il en parle comme d'un fait étrange qui se produisait quand il travaillait sur un scénario avec Luis Buñuel. Ils vivaient ensemble pendant deux mois, concentrés sur leur travail jusqu'à aboutir à une première version du script qu'ils proposaient alors au producteur. Puis ils rentraient chez eux, prévoyant de se retrouver quelques mois plus tard si le producteur s'engageait dans l'histoire.

"J.-C. C. : (...) Je fais autre chose pendant ces quelques mois, Buñuel aussi.

J. A. : Et vous oubliez le film ?

J.-C. C. : Totalement.

M. C. : Ou du moins vous croyez l'oublier.

J.-C. C. :  Buñuel appelait cela "laisser dormir le scénario, en souhaitant qu'il rêve". Sans l'ouvrir, sans même y penser. Mais en réalité, le scénario ne dort pas. Nous n'y pensons plus, nous croyons l'avoir oublié, mis totalement de côté. Cependant, lorsque nous le reprenons, tout à coup des scènes qui nous plaisaient deux mois plus tôt nous paraissent inutiles, maladroites ou même ineptes, tout au moins sans intérêt, et des solutions que nous avions cherchées en vain, tout à coup, nous sautent aux yeux.

J. A. : A tous les deux ?

J.-C. C. : Non, pas forcément. Mais les dégoûts se partagent plus facilement que les enthousiasmes. Quand l'un disait "cette scène ne me plaît plus, elle me paraît soudain banale, ou facile", l'autre était presque toujours d'accord.

M. C. : Et quelle conclusion en tiriez-vous ?

J.-C. C. : Nous en parlions assez peu, de peur que le phénomène ne disparaisse. Nous avions inventé, pour l'expliquer (mais cela se produit régulièrement avec d'autres auteurs, et même lorsque je travaille tout seul), un "ouvrier invisible", et qui n'avait pas cessé de travailler à notre insu, pendant tout ce temps-là ; un ouvrier assez doué, très dévoué, infatigable, travaillant le jour et la nuit, même pendant notre sommeil, jamais en grève et ne ne demandant ni salaire ni nourriture.

J. A. : Vous aviez un ouvrier invisible chacun ?

J.-C. C. : Oui, sans doute, mais parfois ils se confondaient. Nous les soupçonnions même d'être en contact l'un avec l'autre, à notre insu, et de se mettre d'accord sans nous en parler.

J. A. : La rencontre à distance de deux inconscients ?

J.-C. C. : Probablement. (...)" (p. 217-218)
De fait, ce phénomène de "l'ouvrier invisible" n'est pas propre à Carrière et Buñuel, il a même été décrit, en des termes il est vrai différents, il y a un siècle exactement, par le grand mathématicien Henri Poincaré dans son livre Science et méthode. Il se trouve que le chapitre concerné "L'invention mathématique" est reproduit dans le petit ouvrage de Cédric Villani paru récemment : Les mathématiques sont la poésie des sciences **(Champs/Flammarion). Poincaré montre à travers trois exemples comment la solution de problèmes mathématiques complexes lui était apparue subitement dans des moments inattendus. A la suite de l'absorption d'une tasse de café noir, sur le marchepied  d'un omnibus ou au cours d'une promenade le long d'une falaise.

Ces illuminations subites sont pour lui le signe d'un travail inconscient antérieur, produit d'un moi subliminal dont on ignore les limites. Mais il ajoute aussi une remarque importante, c'est que ce travail inconscient "n'est  possible et, en tout cas, qu'il n'est fécond que s'il est, d'une part, précédé, et, d'autre part, suivi d'une période de travail conscient. Jamais ces inspirations subites ne se produisent sinon après quelques jours d'efforts volontaires, qui ont paru absolument infructueux et où l'on a cru ne rien faire de bon, où il semble que l'on a fait totalement fausse route. Ces efforts n'ont donc pas été aussi stériles qu'on le pense ; ils ont mis en branle la machine inconsciente, et sans eux elle n'aurait pas marché et elle n'aurait rien produit."
Le travail d'élaboration d'un scénario est bien sûr bien différent de l'établissement d'une assertion mathématique, mais les conditions sont manifestement les mêmes : des phases de travail conscient encadrent une phase de repos apparent où le moi subliminal, l'ouvrier invisible, continue de triturer la matière première. L'inspiration ne vient qu'aux gens qui travaillent.

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* Je me demandais si mon sentiment était partagé, ou bien si j'étais seul à avoir des doutes sur l'ouvrage. De fait, je n'ai pas trouvé de critique significative dans les organes de presse habituels (des émissions de radio et de télé, mais pas d'article papier) , mais si l'on interroge le lecteur lambda à travers certains forums comme celui des commentaires de lecteurs sur Amazon, on voit bien  que les avis sont très contrastés : à côté des formules dithyrambiques "Un livre à lire sans tarder car essentiel", on voit aussi des "déçue", "grosse déception", "titre mensonger", et même "Ce livre est une arnaque commerciale".
** La couverture de ce livre, une illustration de Jos Leys, montre un paysage géométrique où nos amis les losanges se taillent la part du lion (ce n'est pas la raison de l'achat de ce livre, d'ailleurs je ne constatai ce détail qu'une fois à la maison - mais l'ouvrier invisible était peut-être à l’œuvre...).

mercredi 20 juin 2018

Les Tarots de Dürer

En découvrant le travail du peintre Yvo Jacquier sur la gravure Melencolia I, j'eus la grande surprise de voir qu'il associait le chef d’œuvre d'Albrecht Dürer aux Tarots de Marseille. Inutile de dire que j'étais plus que méfiant devant l'entreprise, on a tellement mis le Tarot à toutes les sauces qu'il convient d'être extrêmement circonspect. A cette heure, je ne prétends d'ailleurs pas avoir un jugement définitif sur la valeur des investigations du peintre, n'ayant pas encore achevé la lecture de l'ebook, Dürer et ses Tarots, où il a rassemblé dix années d'études menées en collaboration avec Christophe de Cène.


La thèse centrale est celle-ci : "la paternité d'Albrecht Dürer envers la plus belle version des tarots de
Marseille, celle que Nicolas Conver perpétue jusqu'en 1760.
" Cette apparition de Nicolas Conver fut une seconde surprise, car j'ai déjà eu l'occasion  de le citer deux fois par le passé, en 2016 et 2017. De fait, ce jeu de Tarots j'en possède un exemplaire, et cela depuis plus de trente ans. Il a même toute une histoire assez étrange : je l'avais emporté dans mes bagages lors d'un voyage au Maroc (réalisé à l'époque avec la carte Inter-Rail qui permettait de circuler à prix très réduit sur tout le réseau européen, et donc aussi marocain, carte réservée aux moins de 26 ans, vous voyez que ça ne date pas d'hier cette affaire...). Pour aller de Tanger à Tétouan, nous prîmes le bus, et nos sacs furent hissés sur le toit déjà bien encombré. Je ne sais plus  à quel moment précis, à l'étape, j'ai constaté que mon jeu de Tarots avait perdu toutes ses lames mineures à l'exception du cavalier de deniers. Par bonheur, pas une lame majeure ne manquait à l'appel. Je n'ai jamais compris cette disparition. Si c'était un vol, pourquoi n'avoir pas pris le jeu en entier, avec son emballage ? De cette énigme jamais résolue, il garda pour moi une saveur particulière. Et sa mention dans l'étude d'Yvo Jacquier me le rendait encore plus précieux, comme on peut s'en douter.



Je ne vais pas reprendre ici toute l'argumentation d'Yvo Jacquier (disponible en partie sur le site, ou, mieux, sur l'ebook qu'on peut acheter pour à peine dix euros). Je vais juste donner quelques aperçus assez suggestifs, et en premier lieu la comparaison entre le Charlemagne, peint par Dürer la même année que Melencolia (1514), et la lame IV du Tarot de Conver, l'Empereur.

« Karolus Magnus », dit Charlemagne, Albrecht Dürer - 1514
Huile sur bois - 89×190 cm, Germanisches Nationalmuseum Nürenberg

La barbe, la chevelure, l'aigle du blason, le globe crucifère, le collier avec une même médaille ronde, autant de similitudes troublantes le plus souvent ignorées (par exemple, dans la somme de Robert Grand, L'univers inconnu du Tarot, Éditions du Rocher, 1979, pas moins de 480 pages, Charlemagne n'a pas même une entrée à l'index). Par ailleurs, les trois fleurs de lys qui accompagnent l'aigle sur le blason de Charlemagne se retrouvent par deux fois dans les lames mineures, avec le deux et le quatre de deniers, avec la même disposition en triangle :

"Certes, écrit Yvo Jacquier, un autre auteur que Dürer aurait pu puiser dans le même répertoire. Cependant, les artistes sont rares à la Renaissance qui cumulent toutes ces conditions : 1) connaître l'Italie du nord, où sont nés les tarots; 2) graver sur bois; 3) faire référence en 1514 à un roi mort en 814, soit exactement 700 ans plus tôt !"
Et il poursuit en suggérant que ces sept siècles s'inscrivent littéralement sur la manche de l'Archange de la Mélancolie :



La nouveauté de l'étude d'Yvo Jacquier est la mise en superposition des cartes du Tarot avec  Melencolie. Premier exemple : l’arc-en-ciel de la gravure construit la mandorle du Monde (arcane XXI des tarots) :


Une autre carte, l’Étoile, lame XVII, en superposition dans la même zone de la gravure va révéler des correspondances assez étonnantes. Yvo Jacquier l'associe à Vénus : "La carte de l'Étoile est l'image idéale pour exposer la figure qui revient à Vénus, agrémenté d'un losange qui est largement admis comme un symbole féminin. Le nombre de Vénus est 7, aussi les deux cercles qui forment la Vesica ont ce diamètre sur le quadrillage des tarots (accordé à la sphère de Melencolia)." La Vesica qu'il évoque ici est la Vesica Piscis (deux cercles jumeaux dont chaque centre se pose sur la circonférence de l'autre), figure sacrée, semble-t-il, chez les Pythagoriciens (soit dit en passant, revoilà notre copain losange).


Yvo Jacquier fait observer que l'amande correspond verticalement aux 7 barreaux de l'échelle : "L'amande s'aligne en bas à la base du premier barreau et plus haut, au sommet du septième,
qui se révèle être une planche, et non une barre classique. La redondance du 7 réjouit le symboliste... La pointe inférieure est sur l'arête du polyèdre et le losange passe par un de ses angles pour toucher le bord de l'échelle, tel un signe.
De nombreux alignements se manifestent, comme celui du tisonnier à gauche, ou celui du sommet de la cloche sur la droite. Le pied de Cupidon également...
"


Mais, me direz-vous, pourquoi avoir attribué le 7 à Vénus ? Eh bien cela s'explique par les carrés magiques.  
"Un carré magique est un ensemble de nombres entiers consécutifs, à partir de 1 (1, 2, 3, 4, ... n2), et disposés en carré. Il y a donc autant de lignes que de colonnes. On désigne par “ordre” le nombre de cases que comporte le côté du carré (n). Ce carré est “magique” si toutes les sommes des nombres sont les mêmes, quelle que soit la ligne et quelle que soit la colonne. Enfin, le carré devient “idéal” quand c'est vrai également pour les sommes des grandes diagonales.
À la Renaissance, Luca Paccioli transmet le savoir mathématique des Byzantins à l'occident, notamment celui des carrés magiques. Trithème et Agrippa seront les principaux auteurs à approfondir leur sens symbolique. Agrippa attribue un certain carré d'ordre 3 à Saturne, et selon la logique des ordres : 4 - Jupiter, 5 - Mars, 6 - Soleil, 7 - Vénus, 8 - Mercure, enfin 9 - Lune." (Yvo Jacquier, p. 3)
Dans Melencolia, le  carré magique représenté est donc d'ordre 4, ce pourquoi Hartmut Böhme, dans l'étude trouvée à la brocante des Marins, en parle comme de la table de Jupiter (mensula Iovis).

Au retour de cette fameuse brocante, j'avais noté comme une curiosité, sans y insister (je n'avais alors aucune raison pour cela), que j'avais rapporté exactement 22 ouvrages, autant que de lames majeures du Tarot. Doit-on soupçonner un calcul inconscient ? La lecture d'une méditation du savant Henri Poincaré sur l'invention mathématique va me conduire à examiner de plus près cette question.