« Une photographie est comme une chose qui repose sur le sol et accumule de la poussière, vous voyez, quand les touffes de poussière se laissent prendre et se transforment peu à peu en une grosse pelote. À la fin, on peut tirer les fils. C’est à peu près ça. » -
W. G. Sebald
Il semble que les motifs apparaissent de deux façons très différentes. Le plus souvent ils s'imposent, ils surgissent avec une sorte d'évidence. Ainsi, tout récemment, l’œil de Pierre Chanteau, repéré par une amie, transmis par son compagnon, et soudain au centre d'une actualité troublante : la mort même, quelques heures plus tard, de son créateur. Une quasi-synchronicité qui ne laisse pas d'être bluffante. Mais parfois l'attracteur étrange n'est pas si direct : le motif ne surgit pas ex nihilo, il ne prend pas immédiatement la lumière. Et c'est le cas de la poussière, dont je vais conter ici la lente survenue.
Tout commence avec l'achat du dernier hors-série de Reporters sans frontières, 100 photos pour la liberté de la presse, consacré à Man Ray. Je le parcours quelques jours plus tard, le 23 mars précisément. Parmi les photos reproduites, celle qu'il réalisa en 1920 à New York, avec Marcel Duchamp (la photo porte leurs deux signatures) : Élevage de poussière.
![]() |
Élevage de poussière, Man Ray et Marcel Duchamp, 1920. |
Le titre actuel est donné en 1934. "Un clin d’œil duchampien : dans son atelier new-yorkais, est-il écrit dans le hors-série, Le Grand Verre était accompagné d'un panneau indiquant Élevage de poussière : ne pas déranger"." Publiée pour la première fois en 1922 dans la revue dadaïste Littérature, la photo avait pour titre Vue prise en aéroplane. Une tromperie bien sûr, Man Ray avait juste photographié la poussière déposée sur une plaque de verre.
Je ne connaissais pas l'anecdote, tout cela était intéressant mais bon, je n'y accordai pas plus d'importance que ça et passai à autre chose. Dans les jours suivants, ce mot de poussière, je vais le rencontrer à plusieurs reprises. Sans que cela ne me pousse encore à en faire un sujet de réflexion, le terme est loin d'être rare, rien d'extraordinaire à le retrouver donc ici et là. Et puis voilà que nous nous rendons à Rodez pour un court séjour au pays de Pierre Soulages. Visite du musée bien sûr, mais aussi du très beau musée Fenaille (où je tenais absolument à voir les fabuleuses statues-menhirs). C'est là que j'achète le récit que Christian Bobin a écrit sur Soulages en 2019, Pierre, (avec la virgule dans le titre). Ce récit-poème je le commence le jour-même et le finis le lendemain, et c'est vraiment avec lui que se révèle le motif de la poussière, c'est comme si tout devenait clair d'un seul coup : la photo de Man Ray/Duchamp, les occurrences plurielles du mot que je n'ai pas notées et que je regrette maintenant parce que ce ne sera pas facile de les retrouver, oui, le motif est bien présent, indubitable : "25 décembre 2018. Un train m'attendait. Il avait passé la nuit prétendue sainte dans une écurie de fer. Une lassitude m'empoussiérait. Les trottoirs écaillés, gris, étaient signés Soulages. Je voudrais écrire un éloge de la poussière." *(p. 22)
![]() |
Christian Bobin au Creusot en 2007 ©Getty - Jean-Luc PETIT |
L'attracteur étrange creuse son sillon : E. me montre une des encres qu'elle a réalisées dernièrement, auxquelles elle a adjoint une ligne poétique.
Plus tard, une fois revenus à Bourges, dans ma recherche sur la photo matricielle, je découvrirai qu'elle fut au centre d'une exposition au BAL, 6, impasse de la Défense, dans le 18ème arrondissement, du 16 octobre 2015 au 31 janvier 2016. Sur le site, je lis que le même mois d'octobre 1922** où elle fut publiée, T.S. Eliot écrivait dans The Waste Land les vers suivants :
« Et je te montrerai quelque chose qui n’est
Ni ton ombre le matin marchant derrière toi
Ni ton ombre le soir venue à ta rencontre ;
Je te montrerai ta peur dans une poignée de poussière. » ***
Je lis également qu'après avoir été renommée en 1934, "dès lors, elle commence à hanter la culture contemporaine. Les artistes conceptuels des années 1960 et 1970 vont être fascinés par ses implications. Elle est souvent invoquée dans les débats sur le statut de la photographie comme indice ou comme trace, dans les expositions sur l'abstraction, dans les textes sur l'utilisation artistique de matériaux « pauvres », jusque dans les débats sur la représentation du paysage.
Et si cette étrange photographie, prise il y a si longtemps, marquait l'aube de l'ère moderne, dans toutes sa complexité ? Peut-on repenser l'histoire à partir d'une poignée de poussière ? »
L’exposition proposait un parcours thématique au travers de 150 œuvres et objets dont les travaux de Man Ray, John Divola, Sophie Ristelhueber, Walker Evans, Mona Kuhn, Aaron Siskind, Gerhard Richter, Xavier Ribas, Nick Waplington, Eva Stenram, Georges Bataille, Jeff Wall et aussi des vues aériennes, des images de médecine légale, des cartes postales, des photographies amateur…
Le second de la liste, suivant immédiatement Man Ray, est le photographe américain John Divola, dont l'une des œuvres est reproduite dans le bandeau photographique en haut de la page web. Je suis saisi par sa ressemblance avec l'encre de E.
![]() |
John Divola, Vandalism, 1973-1974 |
Et puis c'est encore Arthur Teboul qui dans son Instant poésie sur France Culture (émission signalée par mon fil Google ce même 30 mars), me fait relire Omar Khayyâm :
CXVI
Quand je serai terrassé sous les pieds du destin,
Et que l'espoir de vivre sera déraciné de mon cœur,
Veille à faire une coupe avec ma poussière :
Ainsi, rempli de vin, je revivrais, peut-être.
____________________
* La poussière fait huit apparitions dans Pierre, . Voici les sept autres occurrences du terme :
- "Malgré cette légère poussière d'un accent, la voix de Pierre Soulages est nue." (p. 11-12)
- "Par un détail le tableau est entré dans mon coeur, où il dépose jour après jour sa poussière de charbon transcendant. Dans la gibecière outrenoire, le fantastique gibier de Dieu." (p. 41)
- "La nuit de Noël, matrone chocolatée, ne me donne à admirer que des quais de gare orangés balayés par la poussière cosmique." (p. 47)
- "Mon sac à mes pieds est un chien poussiéreux. Tout est poussière dans ce train sans contrôleur :les vitres épaisses, les accoudoirs gris, mon passé, mon présent, mon avenir." (p. 49)
- "Le vent est la poussière de la lumière." (p. 57)
- "Les étoiles ralentissent au-dessus du mont Saint-Clair. Tous ces gens du cimetière marin, Dieu les a débusqués de leurs cachettes de vivants, il a touché leur cœur d'un doigt de feu en criant : "Trouvé !" A présent, ils sont près de lui, où ils se réjouissent d'être rois et poussière." (p. 75)
- "Cette grisaille ocre et bleu qui couvre les immeubles cartonnées de Sète, ce n'est pas de la poussière, ce sont les grains de sable du temps." (p. 88) [C'est moi qui souligne]
** Pierre Soulages est mort le 22 octobre 2022, soit cent ans exactement après la publication de la photo et de The Waste Land de T.S. Eliot.
** On peut lire le poème entier dans sa traduction par Pierre Vinclair (encore un Pierre) sur le site de Florence Trocmé, Poezibao.